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samedi 9 avril 2011

Le Don des morts




"Nymphes des bois, déesses des fontaines..."








Dans un petit livre (une cinquantaine de pages) récemment paru aux éditions Lienart, le peintre Jean-Paul Marcheschi revient sur cet étrange tableau de Monet, Camille sur son lit de mort. L’ouvrage est fait d’une suite de courts chapitres, dont chacun porte un titre, comme une série de fragments, de plongées dans le mystère d’une œuvre, et les relations entre la peinture et la mort. Qu’est ce qui a poussé Monet, ce peintre de la lumière et de l’éternel été, à peindre sa femme Camille sur son lit de mort, au soir du 5 septembre 1879, dans la chambre de sa maison de Vétheuil ? Marcheschi y voit un adieu au visage aimé, mais aussi une volonté inconsciente, et presque instinctive, de substituer au «pour toujours» de la mort un «pour toujours» de l’art, qui «déborde» et métamorphose la douleur et le deuil.






Dans l’exécution rapide, «presque bâclée», de ce tableau, Marcheschi voit aussi une expression de la sauvagerie de la peinture, cette sprezzatura qui tourne le dos à la virtuosité (en «débordant la main») et devient la marque des œuvres parvenues à leur plus haut degré de maturation : le Paradis du Tintoret, le Marsyas du Titien, les derniers autoportraits de Rembrandt, les derniers tableaux de Picasso. L’une des plus belles – et des plus mystérieuses dans sa formulation héraclitéenne – intuitions de ce livre, c’est qu’en peignant Camille morte, Monet signe aussi une sorte de pacte obscur avec l’eau, dont le grand cycle des Nymphéas sera l’aboutissement : « l’horizon disparaît pour qu’enfin s’accomplisse le voyage au fond des eaux, dans le fleuve Léthé. » Nous sommes bien sûr ici au cœur même de ce qui constitue l’œuvre de Marcheschi, et ces Notes sur les Nymphéas éclairent aussi sa propre création : les Onze mille Nuits, le Tenebroso lago, les Fastes. En lisant ce livre bref mais dense, cette méditation si profonde et si riche en fulgurances, en intuitions qui ouvrent au lecteur une multitude de pistes à explorer, on songe au Barthes de Sade, Fourier, Loyola, si attentif aux biographèmes, ces éclats du souvenir, « dont la distinction et la mobilité pourraient voyager hors de tout destin et venir toucher, à la façon des atomes épicuriens, quelque corps futur, promis à la même dispersion »...

Je cite ici un extrait d’un des plus significatifs chapitres du livre, intitulé
L’art, la toilette des morts :

Sans y penser – sans même rien savoir de ce qu’il fait, Monet retrouve, à travers cet acte instinctif de sauvegarde du visage, le geste fondateur, cathartique et funèbre de l’art, et sa vocation première. Mais ce n’est pas à la toilette du mort que l’on procède ici, c’est le contraire qui arrive. La rhétorique de la mort dans ses conventions bien répertoriées est totalement défaite. Il ne s’agit pas d’un Tombeau: rien d’extérieur, aucune intentionnalité pour cette anti-commande que rien ne laissait prévoir. Expérience rare, unique même, non seulement dans l’œuvre de Monet, mais dans la longue histoire des représentations de la mort. C’est la mariée morte, mise à nu par la peinture même. C’est le dé-toilettage du mort. Mais le ce qui n’en finit pas du deuil, par la force désorientée du pinceau, ne recouvre pas le phénomène abject de la mort. Il l’épouse au contraire, et le plus concrètement possible. S’y montre une double défaite, la sienne propre d’endeuillé, et celle, plus paradoxale, de son outil (la peinture) et de son code, qui se décomposent eux aussi, dans leurs signifiants propres. Ici tout n’est que brisement (des codes), violence, disparition. C’est lui-même perdu se perdant à l’intérieur de son propre langage, qui finit par se désappartenir totalement. La perte et la puissance semblent conclure ici un pacte provisoire. Jubilation paradoxale dans ce double anéantissement. Camille sur son lit de mort montre cette béance qui brise non seulement le sens, mais contraint le style à se renouveler de fond en comble. Tableau du suspens, Camille sur son lit de mort est une non-œuvre tenue secrètement entre deux rives : passage blême dont la peinture sera le seul nocher.










L’embrumement soudain du visage, emporté par la camarde, c’est l’outre-mort, déjà. Le visage de celle qui fut le corps photophore, éblouissant et radieux des plages de Normandie ou des jardins d’Île-de-France, modèle des plus heureux de ses tableaux, s’achemine progressivement dans la mort sèche, osseuse, brutale. Et tandis que le visage se dessèche, jusqu’à l’émacié, la peinture, elle, au contraire, augmente ; et ses valeurs propres, ses nuances ne cessent de se raffiner. C’est le courage inouï du style que d’aller jusque-là. La transsubstantiation, non métaphysique, non dogmatique à laquelle on assiste, ne porte pas sur le visage – c’est la peinture qui en est la proie. On rompt ici avec les visages-tombeaux, très stéréotypés, très idéalisés, des monuments funéraires, qui consistent à offrir à l’endeuillé un cénotaphe. C’est bien une Camille «réaliste», la mâchoire nouée d’un linge blanc, que Monet nous offre, mais réduite et fardée comme une pharaonne en route vers l’au-delà. Visage mnésique de sa femme deux fois morte, rendue, non seulement telle qu’elle est : dévastée par l’interminable agonie, mais aussi telle qu’elle sera une fois délivrée du réel, nimbée du deuil blanc des reines, telle qu’en elle-même enfin le souvenir la change. C’est l’anti-sublimation portée par l’art pictural, lorsqu’il est au plus haut de lui-même.

Dans le végétal qui l’envahit – qui seul pourra germer et renaître – s’annoncent les Nymphéas futurs.

Jean-Paul Marcheschi Camille morte, Notes sur les Nymphéas, Editions Lienart, 2010





À lire aussi, sur le même sujet : La peinture et la mort.


Une nouvelle édition de l'ouvrage de Jean-Paul Marcheschi  Camille morte. Notes sur les nymphéas est parue en 2012 aux éditions Art 3, dans la collection Notes d'un peintre.



Images
: de haut en bas : Claude Monet, Camille sur son lit de mort (1879)

C.Monet, Camille Monet à la fenêtre (1872)

C. Monet, Camille assise sur la plage à Trouville (1870) Site Flickr

C. Monet, Nymphéas, Soleil couchant (détail) Site Flickr

mercredi 6 avril 2011

Extérieur nuit





"La main du ciel cherchait sa main parmi les ombres,

La pierre, où vous voyez que son nom s'efface,
S'entrouvrait, se faisait une parole."

Yves Bonnefoy







7.

toi tombé,
le doute : ce qui n'a
pas été, la voûte
inexplorée qui devient
ciel devient nuit

ta tombe ouverte,
un groupe de vivants
entre les arbres
écrit par toi
sans toi, sur la pierre
milliaire, bien plus
qu'un son qui dévale,
bien plus qu'un bruit
qui dévale, même si,
pour finir, des pierres

ils demandent où s'est perdu
ton rire, s'il a croisé
là-bas cet éboulis trop
sinistre pour t'emporter,
l'éclair qui te tuant
te laisse intact

8.

le monde incommensurable,
hirsute,
à deux doigts comme un insecte
mort

plus haut du vent, mais du vent, se déchire





9.

tes soixante années
où prirent corps
jusqu'aux arrière-
saisons, jusqu'aux frontières
jamais passées, l'autre
désertant l'étreinte,
s'achèvent, ne s'achèvent
pas, sur la montagne
aveugle

as-tu été
– avant l'ultime...
instant ? prémonition
du vide ? – l'être enfin
réconcilié que notre mémoire,
sans comprendre ni soutenir,
juxtapose à ta mort,
simplement juxtapose
à ton nom qu'on peut
encore écrire une image
qui n'est plus
la tienne, toutes
celles qui ne l'ont pas
été, tant brûlaient, loin
devant, l'apparence et l'attente :
beauté, selon toi, de longtemps
veiller, de s'affûter au tranchant
du rêve, d'écarter sans fin
les colonnes

quel sens tes colères,
tes refus, et pour toi maintenant
quelle paix ?

intimement traduit par le choc,
rendu à l'obscur du pollen
par-dessus la neige

Bernard Simeone Mesure du pire Editions Verdier, 1993








 Images : en haut et en bas, Mont Sainte-Odile : Dirk Gently (Site Flickr)

au centre, Elizabeth Oliver (Site Flickr)

samedi 2 avril 2011

Cavatine




"O einer, o keiner, o niemand, o du :
Wohin gings, da's nirgendhin ging ?
O du gräbst und ich grab, und ich grab mich dir zu,
und am Finger erwacht uns der Ring."

Paul Celan



Lorsqu'on me demande, et on me le demande beaucoup, ce que je veux dire par cavatine, si l'on m'interroge, comme faisait Claude Maupomé, «Comment l'entendez-vous?», ce terme de cavatine, je pourrais répondre tout simplement pour me couvrir, et de quelle façon somptueuse, je pourrais répondre «Je l'entends comme Beethoven dans la cavatine du fameux 13e quatuor à cordes en si bémol majeur opus 130, dans son cinquième mouvement», et ce cinquième mouvement, intitulé expressément cavatine, adagio molto espressivo, est en quelque sorte le mouvement éponyme de cette série d'émissions. C'est la cavatine par excellence, ce que les ornithologues ou les naturalistes pourraient appeler cavatina cavatina, c'est-à-dire ce qui sert absolument de référence, sinon à toute les autres cavatines, du moins à la cavatine telle que je l'entends.

Cette cavatine a été composée dans la douleur, Beethoven le dit lui-même, pendant l’été de 1825. Le 13e quatuor est le dernier de ces quatuors dédiés au prince Galitzine, c’est-à-dire les quatuors Galitzine. Nous entrons ici, je crois pouvoir le dire, en priant qu’on m’excuse d’employer un terme aussi galvaudé, et je l’emploie ici en son sens premier, qu’on pourrait presque dire kantien, nous entrons dans le sublime pur. La cavatine du 13e quatuor était d’ailleurs considérée par Beethoven comme le couronnement de toute sa musique de chambre, et comme un des ses chefs-d’œuvre dans l’absolu. J’ai parlé à plusieurs reprises au cours de ces émissions de musiques qui n’allaient nulle part, voilà un exemple de musique qui ne va nulle part, non pas certes au sens où elle ne serait pas porteuse d’avenir, Dieu sait, car cette cavatine a eu une postérité abondante et glorieuse, mais elle ne va nulle part parce qu’elle creuse son être-là, si je puis dire, elle creuse l’ici ; elle est toute présence, et peut-être encore une fois, présence de la douleur.

Renaud Camus (Transcription de l'émission Domaine privé, diffusée en mars 1993 sur France Musique)






Le treizième quatuor serait, croyait-il, son dernier. Une suite de danses, populaires ou savantes, détournées de leur but, déchiquetées, prétexte à jeux cruels et courses d'ombres. Une constellation en miettes. Ironique, effaré, lui, le grand sourd, a pris ainsi la mesure du chaos.

Cette nuit, dans le garage, le mouvement lent, la cavatine, cavare, creuser, où certains ne voient que musique assourdie, presque sans grâce, semble écrit par l'espace lui-même qui s'incurve. Là l'écoute, qu'à Comacchio je croyais inaudible, peut s'entendre. Là je voudrais être, demeurer. Pas innocent, pas irréel, pas la proie d'une illusion : juste, au juste niveau. Quand la densité n'a pas besoin de preuve.


Si entendre la cavatine suffisait, le temps de ses notes, pour se sentir fondé, légitime. Ai-je écouté au moins une fois le treizième quatuor avec elle ? Aujourd'hui je suis seul à entendre ce qui la rend présente. Seul à espérer quoi, le pardon ? Elle est morte, le pardon, à la fin, ne pourra venir que de moi. Quel pardon vient de soi-même ? Entendant la cavatine, j'espère qu'il viendra d'une musique comme celle-là, de plus loin que la musique. Attendre de ces mesures-là la réponse qu'une femme morte ne donnera pas, c'est l'attendre d'une part de moi capable d'habiter ces notes, de les entendre vraiment. Comme le voudrait non pas un vœu de pureté au bout du compte abject, mais ce qui permet encore de parler. S'il est une chose dont je sois sûr, là où maintenant je suis et dont j'ignore le nom, détresse, chaos, gestation, c'est que pour moi, désormais, la cavatine ne peut être en deçà de la faute.

Bernard Simeone Cavatine Editions Verdier, 2000







Images
: en haut, Paolo Crosetto (Site Flickr)

en bas, Soir à Lyon, Christine Vaufrey (Site Flickr)


Adagio





"Sarà come smettere un vizio, come vedere nello specchio

riemergere un viso morto, come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti."


Cesare Pavese









Une puissance corrosive, esprit de variation poussé à l'extrême de sa logique, pénètre l'adagio du douzième quatuor. Un profil neuf se substitue au thème, à l'ancien état, au premier âge, mais insensiblement, sans qu'on ait perçu d'étapes. Hors de la musique, cela n'arrive jamais, jamais ne surgit la face ouvertement neuve. Toujours le souvenir encombre, offert à des variations infimes, qui ne sont pas la musique mais la singent. Ici le thème n'est plus repérable parce que tout est devenu thème. Un jour, il en sera d'elle comme de ce quatuor. Elle se fondra en toute chose, l'aimer plus profond et l'oublier seront pareils.


(...)




Et parmi la présence abrupte des corps la sienne. Dans Turin. Parmi un million d'autres. Et cette autre parmi les dernières phrases de Pavese : «Tu t'étonnes que les autres passent à côté de toi et ne sachent pas, quand toi, tu passes à côté de tant de gens sans savoir, cela ne t'intéresse pas, quelle est leur peine, leur cancer secret?» Elle, une femme ni plus ni moins belle que d'autres, en réalité ni plus ni moins secrète, que des milliers de personnes ont frôlée un jour de leur vie sans lui prêter d'intérêt, mais qui a aimanté pour moi toutes les questions, leur a donné un sens en les déroutant, y ajoutant la sienne. Et portant en elle ce pouvoir d'ouvrir en l'autre l'infini des questions, elle a continué à parcourir la ville, à frôler des milliers d'autres êtres, énigmes sans pareilles, qu'un choc dans les collines aurait pu détruire elles aussi à tout instant. En chaque mort disparaît, avec une conscience, le monde et son évidence aveugle. Règle atroce et pourtant on y devine, aux heures les plus lucides, autre chose que l'effroi. Peut-on dire une beauté inhumaine ? À la pointe du deuil, il y a cette cruauté, le réel, qui ne détruit pas l'amour mais en éprouve la vérité. À la pointe du deuil il y a trois phrases qui me traversent. J'ai aimé. J'ai commis la violence. Je suis seul. Et sur l'invisible balance, aucune ne pèse plus que les autres.


Bernard Simeone Cavatine Editions Verdier, 2000








Images : Gianfranco Goria (Site Flickr)



dimanche 27 mars 2011

Per un quadro di Morandi (Pour un tableau de Morandi)





O tu cui lenta abbraccia la collina accaldata,

casa persa nel verde, esile volto e bianco,
solo tu durerai, muto, eroico pianto,
non resterai che tu, e la luce assonnata.

Giorgio Bassani Te lucis ante Ed. Mondadori


Ô toi qu'avec douceur embrasse la colline échauffée,

maison perdue dans la verdure, visage frêle et blanc,
toi seule demeureras, muette, héroïque plainte,
il ne restera plus que toi, et la lumière ensommeillée.

(Traduction personnelle)







Images
: en haut, Giorgio Morandi Paesaggio (1936)

en bas, Site Flickr





mardi 22 mars 2011

Tre colori (Trois couleurs)



Francesco Tricarico canta Tre colori (testo e musica di Fausto Mesolella, 2011) :





Mezza luna cilentana
nebbia padana
soldatini non ne abbiamo più
tutti pronti sull’attenti
partono i fanti
colorati con le giacche blu.

Quelli nella nebbia hanno una bandiera verde
ricorda che la nostra tre colori ha.

La battaglia è già iniziata
buona giornata
cannoncini con le bocche in su
partiremo noi da dietro
con l’aiuto di San Pietro
il destino poi ci guiderà.

Quelli sul confine hanno una bandiera rossa
ricorda che la nostra tre colori ha
quelli nella nebbia hanno una bandiera verde
ricorda che la nostra tre colori ha.

Soldatini di frontiera
mille mamme aspettano
cercate di non farvi fucilar
questa storia è stata scritta
e già studiata
pensavate di doverla ripassar ?

Quelli in cima al monte hanno una bandiera bianca
ricorda che la nostra tre colori ha
verde la speranza rosso il sangue di frontiera
neve biancaneve i cuori abbraccerà
tre colori come i fiori
non son per caso...






Trois couleurs


Croissant de lune du Cilento

brouillard dans la plaine du Pô
les petits soldats sont en place
tous alignés au garde-à-vous

les fantassins s'avancent
dans leurs uniformes bleus.


Ceux qui sont dans le brouillard ont un drapeau vert

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs.


La bataille a déjà commencé
bonne journée

les canons sont prêts à tirer
nous partirons de l'arrière
sous la protection de saint Pierre

puis le destin nous guidera.


Ceux qui sont à la frontière ont un drapeau rouge

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs

ceux qui sont dans le brouillard ont un drapeau vert

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs.


Petits soldats à la frontière

mille mères vous attendent

essayez de ne pas vous faire fusiller

cette histoire a déjà été écrite et étudiée

pensiez-vous devoir un jour la revivre ?

Ceux qui sont en haut de la montagne ont un drapeau blanc

rappelle-toi que le nôtre a trois couleurs
verte l'espérance, rouge le sang à la frontière
et le blanc de la neige pour apaiser les cœurs

trois couleurs comme les fleurs
ce n'est pas par hasard...




Images : Source

Source de la vidéo : Site YouTube

mardi 15 mars 2011

Sulità Santità (Solitude vaut sainteté)




"I paruli fanu purtusa."


("Les paroles font des trous.")







Un autre passage de Museo d'ombre (Musée d'ombres), de Gesualdo Bufalino, extrait du chapitre Motti e proverbi neri (Dictons et proverbes noirs) :

Isola più solitudine uguale isolitudine. A questa parola inesistente m'è spesso piaciuto ricorrere per tradurre il sentimento dell'essere siciliani. Soli nell'arsione di luglio, quando non s'ode che una cicala sfrenarsi nel letargo immobile della pianura ; e il campiere a cavallo, con lo schioppo a tracolla, che spunta dall'orizzonte, non tanto sembra uscire dalle stereotipie d'un film o d'un libro quanto precedere, vessillifero, un'orda di corpulenti fantasmi... Soli su una terra che, gira rigira, in qualunque direzione si vada, termina contro una barriera di mare ; una terra dalle budella di lava, che sussulta sopra le acque come una paranza bucata, disposta quanto mai nessun'altra ai naufragi, alle catastrofi... Soli, infine, in un letto : sognando nessuno ; sognati da nessuno... Ne verrà per la solitudine il doppio destino d'essere ora patita come uno stigma, ora vantata come uno stemma : secondo che il reietto obbedisca a un'urgenza di sodalizio e di compagnia ; ovvero, in un soprassalto d'orgoglio, si cinga dentro le quattro mura della sua tana la corona di santo e di Domineddio.

Gesualdo Bufalino Museo d'ombre Ed. Bompiani





Île plus solitude égal isolitude. À ce mot inexistant il m'a toujours plu de recourir pour évoquer le sentiment qu'ont les Siciliens de leur propre existence. Seuls dans la fournaise de juillet quand on n'entend plus que le chant obstiné d'une cigale dans la léthargie immobile de la plaine ; et le garde-champêtre à cheval, fusil en bandoulière, surgissant à l'horizon, ne semble pas tant sortir des stéréotypes d'un film ou d'un livre, mais plutôt ouvrir la route, tel un porte-étendard, à une horde de fantômes bien en chair... Seuls sur une terre qui, lorsqu'on essaie d'en faire le tour et quelle que soit la direction que l'on prenne, se termine toujours sur une barrière de mer ; une terre aux entrailles de lave, ballottée sur les eaux comme une barque trouée, plus que nulle autre promise aux naufrages et aux catastrophes... Seuls, enfin, dans un lit : ne rêvant de personne et dont personne ne rêve... Il en résultera un double destin pour la solitude : celui d'être douloureusement vécue comme un stigmate, ou au contraire fièrement arborée comme un blason, suivant que le paria obéisse à une urgente nécessité de compagnie et d'amitié, ou qu'il préfère, dans un sursaut d'orgueil, s'enfermer entre les quatre murs de sa tanière pour y ceindre l'auréole du saint et du Seigneur Tout Puissant.


(Traduction personnelle)






Images : en haut, Leonardo (Site Flickr)

au centre, Vito (Site Flickr)

en bas, Giorgio (Site Flickr)

samedi 12 mars 2011

Souvenir d'Italie





Nilla Pizzi (16 avril 1919 - 12 mars 2011)





Grazie dei fior
fra tutti gli altri li ho riconosciuti
mi han fatto male eppure li ho graditi.
Son rose rosse e parlano d'amor.

E grazie ancor
che in questo giorno tu m'hai ricordata
ma se l'amore nostro s'è perduto
perchè vuoi tormentare il nostro cuor ?

In mezzo a quelle rose
ci sono tante spine
memorie dolorose
di chi ha voluto bene.
Son pagine già chiuse
con la parola fine.

Grazie dei fior
fra tutti gli altri li ho riconosciuti
mi han fatto male eppure li ho graditi.
Son rose rosse e parlano d'amor.

Grazie dei fior
e addio...
per sempre addio...
senza rancor...


Merci pour les fleurs

parmi tant d'autres je les ai reconnues
ça m'a fait mal mais je les ai appréciées.
Ce sont des roses rouges et elles parlent d'amour.

Les pages sont déjà tournées

avec le mot fin.

Merci pour les fleurs
et adieu...
pour toujours...
sans rancœur...



vendredi 11 mars 2011

Le città del silenzio (2) (Les villes du silence)





"Dans la cathédrale, très sombre, le sacristain dérangé de sa sieste nous guida vers la chapelle funéraire. Il réclama cent lires de pourboire pour nous allumer une douzaine de cierges munis d'ampoules électriques dont l'intensité ne devait pas dépasser vingt-cinq watts. Dans cette lumière sépulcrale, l'Ilaria paraît encore plus blanche et plus froide. Drapée dans une longue robe, les mains croisées sur la poitrine, les pieds appuyés à un petit chien, la tête soutenue par deux coussins, les bruits du monde ne l'atteignent plus. Le col montant de la robe lui comprime le menton. Cette sorte de jugulaire accentue le détachement du visage et la rigidité du corps. Le diadème, tressé de fleurs, qui entoure ses cheveux, plus qu'un élément ornemental, semble un carcan qui pèse sur son front et la rive au tombeau."


Dominique Fernandez Pise 1951, Grasset, 2010





Lucca

Tu vedi lunge gli uliveti grigi
che vaporano il viso ai poggi, o Serchio,
e la città dall'arborato cerchio,
ove dorme la donna del Guinigi.

Ora dorme la bianca fiordaligi
chiusa ne' panni, stesa in sul coperchio
del bel sepolcro ; e tu l'avesti a specchio
forse, ebbe la tua riva i suoi vestigi.

ma oggi non Ilaria del Carretto
signoreggia la tetra che tu bagni,
o Serchio, sì fra gli arbori di Lucca

rosso vestito e fosco nell'aspetto
un pellegrino dagli occhi grifagni
il qual sorride a non so che Gentucca.

Gabriele d'Annunzio Elettra Le città del silenzio Ed. Mondadori





Lucques

Tu vois au loin les grises oliveraies
qui embrument l'aspect des côteaux, ô Serchio,
et la ville à l'enceinte arborée
où dort la dame de Guinigi.

Ici, elle dort, la blanche fleur de lys
enclose en sa robe, étendue sur la dalle
du beau sépulcre ; et peut-être se mira-t-elle
en toi et ta rive garda son empreinte,

Mais aujourd'hui ce n'est pas Ilaria del Carretto
qui règne sur la terre que tu baignes,
ô Serchio, mais parmi les arbres de Lucques,

rouge vêtu et sombre d'aspect,
un pèlerin aux yeux d'aigle
qui sourit à je ne sais quelle Gentucca.


Traduction : Muriel Gallot (Poèmes d'amour et de gloire, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, 2008)







Images : en haut, Giulia Paltrinieri (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Corrado Bozzano (Site Flickr)

jeudi 10 mars 2011

Le città del silenzio (1) (Les villes du silence)


"J'aime... la Déposition du Rosso à Volterra, Volterra, les balze, l’église San Giusto à Volterra, une plaque à la mémoire de d’Annunzio à Volterra, la salle des Voyages vers la mort en bateau au musée étrusque de Volterra, la salle des Voyages vers la mort en char au musée étrusque de Volterra, une plaque indiquant que se déroulent à cet emplacement certaines scènes de Forse che si, forse che no dans le très petit jardin en terrasse du musée étrusque de Volterra, une plaque à la mémoire d’un savant danois catholique du XVIIe siècle, dont j’oublie le nom, sur une maison de Volterra, le fait que la ville de Mende soit jumelée avec Volterra, une conversation sur Volterra avec le président des Amitiés mendo-volterranaises lors d’un déjeuner à Mende, 10 août 1996, la maison où fut tourné Le Vaghe Stelle dell’Orsa à Volterra..."





Volterra


Su l'etrusche tue mura, erma Volterra,
fondate nella rupe, alle tue porte
senza stridore, io vidi genti morte
della cupa città ch'era sotterra.

Il flagel della peste e della guerra
avea piegata e tronca la tua sorte ;
e antichi orrori nel tuo Mastio forte
empievan l'ombra che nessun disserra.

Lontanar le Maremme febbricose
vidi, e i plumbei monti, e il Mar biancastro,
e l'Elba e l'Arcipelago selvaggio.

Poi la mia carne inerte si compose
nel sarcofago sculto d'alabastro
ov'è Circe e il brutal suo beveraggio.

Gabriele d'Annunzio Elettra, Le città del silenzio Ed. Mondadori



Volterra


Sur tes murs étrusques, Volterra isolée,
bâtis dans le roc, devant tes portes,
je vis surgir, sans rumeur, la lignée des morts
de la sombre cité qui se trouvait sous terre.

Le fléau de la peste et de la guerre
avait blessé et mutilé ton sort ;
et les antiques horreurs de ce Donjon
emplissaient une ombre que nul ne dissipe.

Je vis s'éloigner la Maremme fiévreuse,
et les montagnes de plomb, et la Mer blanchâtre
et l'Elbe et l'Archipel sauvage.

Puis, inerte, ma chair se disposa
dans le sarcophage sculpté d'albâtre
où se trouve Circé et son brutal breuvage.

Traduction : Muriel Gallot (Poèmes d'amour et de gloire, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, 2008)





Image : en haut, Eric Perrone (Site Flickr)


mercredi 9 mars 2011

Parole da lontano (Paroles lointaines)




Il forte sonaglio, l'astuta chitarra
non fanno che strepitarmi dentro la testa :
isola mia, ridammi le tue feste
pompose e intrepide come una sciarra ;

sbarrami in viso le streghe pupille,
la luna in collera, la luna dolce ;
al primo fermo colpo di selce
rompimi il cuore che già vacilla.

Io tornerò per sempre sulle tue strade,
ai pozzi tuoi murati dall'agave e dal cardo,
alle tue dissenate serenate.

Ritroverò mia madre seduta sulla porta,
si cingerà la fronte con la cupa coccarda,
griderà tutta la notte la mia morte.

Gesualdo Bufalino L'amaro miele Ed. Einaudi


Le grelot bruyant, la guitare astucieuse

ne cessent de faire du vacarme dans ma tête :
ô mon île, redonne-moi tes fêtes
somptueuses et intrépides comme une margaille ;

écarquille sur ma face les pupilles sorcières
la lune en colère, la douce lune ;
au premier coup sec de silex
brise ce cœur qui déjà chancelle.

Moi, je reviendrai pour toujours sur tes routes,
à tes puits murés par l'agave et le chardon,
à tes sérénades insensées.

Je retrouverai ma mère assise sur le seuil,
elle ceindra son front d'une cocarde sombre,
et elle criera toute la nuit ma mort.

Traduction : Renato Corona (Le Miel amer, éditions L'Amourier, 2006)





 
  Image : en haut, Davide Orlandini (Site Flickr)

vendredi 4 mars 2011

Ancora tu (Encore toi)


 L’ultima volta che avevo sentito Ancora tu ero in macchina con la mamma. Stavamo fermi in fila su corso Vittorio. Una manifestazione aveva bloccato piazza Venezia, e come calore l’ingorgo si era irraggiato, paralizzando il traffico del centro storico.
Avevo passato la mattina nella galleria d’arte di mia madre a sistemare i quadri di un artista francese che avrebbe inaugurato la settimana successiva. Mi piacevano quelle enormi fotografie di gente che mangiava sola in ristoranti affollati.
I motorini facevano slalom tra le macchine ferme. Sopra i gradini di una chiesa dormiva un barbone imbustato dentro un sacco a pelo lercio. Sacchi della spazzatura gli fasciavano la testa. Sembrava una mummia egizia.
– Uffa ! Ma che sta succedendo ? Mia madre si è attaccata al clacson. – Non si sopporta più questa città... Ti piacerebbe vivere in campagna ?
– Dove ?
– Non lo so... in Toscana, per esempio.
– Noi due ?
– Papa verrebbe i week-end.
– E se la comprassimo a Komodo ?
– Dov’è Komodo ?
– È un isola molto lontana.
– E perché dovremmo andare a vivere lì ?
– Ci sono i draghi di Komodo. Sono delle lucertole enormi che possono mangiarsi pure una capra viva o un uomo con problemi articolari. E vanno velocissimi. Potremmo addomesticarli. E usarli per difenderci.
– Da chi ?
– Da tutti.
Mia madre ha sorriso e ha aumentato il volume dell’autoradio e si è messa a cantare insieme a Lucio Battisti : – Ancora tu. Non mi sorprende lo sai...
Anche io mi sono messo a cantare e quando è arrivata la strofa : – Amore mio, hai già mangiato o no ? Ho fame anch’io e non soltanto di te, – le ho preso la mano come un amante disperato.
Mia madre rideva e scuoteva la testa. – Che scemo... Che scemo...
Mi sono accorto di essere felice. Il mondo oltre i finestrini e io e mamma in una bolla nel traffico. La scuola non c’era più, i compiti nemmeno e tutti i miliardi di cose che avrei dovuto fare per diventare grande.

Niccolò Ammaniti Io e te Ed. Einaudi, 2010




La dernière fois que j’avais entendu Ancora tu, j’étais en voiture avec ma mère. Nous étions à l’arrêt dans une file sur le Corso Vittorio. Une manifestation avait bloqué Piazza Venezia, et comme une vague de chaleur, l’embouteillage s’était répandu, paralysant la circulation dans le centre historique.
J’avais passé la matinée dans la galerie d’art de ma mère et je l’avais aidée à installer les œuvres d’un artiste français dont le vernissage aurait lieu la semaine suivante. J’aimais ces immenses photographies de personnes qui mangeaient seules dans des restaurants bondés.
Les motos slalomaient entre les automobiles à l'arrêt. Sur les marches d’une église, un clochard dormait, enveloppé dans un sac de couchage crasseux. Des sacs-poubelles en plastique lui entouraient la tête. On aurait dit une momie égyptienne.
– Oh la la ! Mais qu’est-ce qui se passe ? Ma mère se mit à klaxonner. Cette ville est devenue insupportable... Tu aimerais vivre à la campagne ?
– Où ?
– Je ne sais pas... en Toscane, par exemple.
– Tous les deux ?
– Ton père nous rejoindrait les week-end.
– Et si on achetait une maison à Komodo ?
– C’est où, Komodo ?
– C’est une île très lointaine.
– Et pourquoi devrions-nous partir là-bas ?
– Parce qu’il y a les dragons de Komodo. Ce sont des lézards énormes qui peuvent même dévorer une chèvre vivante ou un homme avec des problèmes d’articulations. Ils sont très rapides. On pourrait les apprivoiser, et les utiliser pour nous défendre.
– Contre qui ?
– Contre tout le monde.
Ma mère a souri et a monté le volume de l’autoradio ; elle s’est mise à chanter avec Lucio Battisti : Encore toi. Ça ne me surprend pas, tu sais...
Je me suis mis moi aussi à chanter et quand est arrivé le couplet : Mon amour, est-ce que tu as déjà mangé ? J’ai faim moi aussi, et pas seulement de toi, je lui ai pris la main comme un amoureux désespéré.
Ma mère riait et secouait la tête :
– Quel idiot... Quel idiot...
Je me suis aperçu que j’étais heureux. Il y avait le monde de l’autre côté des vitres, et ma mère et moi, dans une bulle au milieu de la circulation. Il n’y avait plus d’école, plus de devoirs, et plus aucune de ces milliards de choses qu'il me faudrait faire pour devenir grand.

(Traduction personnelle)







Images : en haut, Site Flickr

au milieu, Adriana Meis (Site Flickr)

jeudi 3 mars 2011

Sono solo canzonette (18)


Fabrizio De André canta La Canzone dell'amore perduto (testo di F. De André su un tema musicale di G.P. Telemann, 1974) :






Ricordi sbocciavano le viole
con le nostre parole :
"Non ci lasceremo mai, mai e poi mai".

Vorrei dirti, ora, le stesse cose
ma come fan presto, amore, ad appassire le rose
così per noi.

L'amore che strappa i capelli è perduto ormai,
Non resta che qualche svogliata carezza
e un po' di tenerezza.

E quando ti troverai in mano
quei fiori appassiti al sole
di un aprile ormai lontano,
li rimpiangerai.

Ma sarà la prima che incontri per strada,
che tu coprirai d'oro per un bacio mai dato,
per un amore nuovo.

E sarà la prima che incontri per strada,
che tu coprirai d'oro per un bacio mai dato,
per un amore nuovo.

La Chanson de l'amour perdu

Rappelle-toi, les violettes fleurissaient

avec nos promesses :
"On ne se quittera, jamais, jamais".


Je voudrais te dire aujourd'hui les mêmes choses

mais comme les roses se fanent vite,
ainsi en est-il de notre amour.


L'amour échevelé
est passé, désormais,
il ne reste plus que quelques paresseuses caresses
et un peu de tendresse.

Et quand tu ne tiendras plus dans ta main

que ces fleurs fanées
au soleil d'un lointain avril,
tu les regretteras.


Alors, la première femme rencontrée sur ton chemin,

tu la couvriras d'or, pour un baiser jamais donné,
pour un nouvel amour.

(Traduction personnelle)




Image : Luca Malagò (Site Flickr)

mardi 1 mars 2011

Un souvenir















Annie Girardot dans Rocco et ses frères de Luchino Visconti (1961), avec Alain Delon et Renato Salvatori