Translate

Affichage des articles dont le libellé est Ungaretti. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ungaretti. Afficher tous les articles

vendredi 27 septembre 2019

Polesine, autunno (L'automne en Polésine)




En novembre 1932, Giuseppe Ungaretti voyage dans la plaine de la Polésine, en Vénétie, entre le Pô et l'Adige. C'est pour Ungaretti "le pays de l'eau", une terre plate et nue comme le désert, en grande partie immergée, attirée par l'abîme marin ; terre biblique, submergée et gorgée d'eau, comme si l'on était après le Déluge... Il raconte ce voyage dans un chapitre de son ouvrage Il deserto e dopo [À partir du désert] :

Riflessi

Ne ho visti paesi ; ma, in Italia, uno senza attorno monti — eppure tutto dipendente da monti invisibili — senza un'ondulazione apparente, piano come un vassoio, chi se l'aspettava ? E l'averlo visto d'autunno, e come coperto dal fiato grosso d'un bove, è averne indovinato l'ora. Perché non esiste terra nuda : o c'è il sole, o l'acqua, o la neve, o, come ora qui, — nei punti più patetici, sul grano nascente — c'è un nuvolame torpido.


L'autunno è un sogno che stenta a scomporsi, è la solitudine e la violenza che si dànno l'ultimo addio, può tentennare in uno sfarzo bizantino, pieno di suoni di campane e di trombe, oppure, di cattivo umore, può, a dispetto della stanchezza, sentire non la decadenza cui allude, ma che il sogno rinascerà. E, meno rassegnato e più magico che in questo triangolo colle acque convenute da tutte le parti, che è come un campo di battaglia dei fiumi e del mare, dove trovare un autunno ? Non gli ori e i bronzi — ci sono, è vero, i cumuli di canapuli — accanto a bacini d'acqua ora dormente sotto le croste, a ciottoli ammucchiati dolcemente lisci, che servirono a tenere la canapa a fondo — gli stessi dell'acciottolato che fa di queste strade come letti smessi di fiumi — non l'oro antico dei canapuli, né la porpora conta qui nel tramonto dell'anno ; ma l'acqua pregna dei suoi riflessi, e quest'autunno è come una lama nei fumi, insieme un che di teso e tenero, di farneticante e di materno.

Certo sono qui oggi gran begli effetti, e fossi pittore non mi staccherei da questi posti : nelle lontananze autunnali, l'acqua coi suoi riflessi mette un balenìo, suscita mille di queste difficoltà che sempre faranno gola a ogni artista vero ; dovreste vedere, come qui i pioppi si coprono, col ciuffo quasi volatilizzato dai pennacchi dell'umidità, al minimo dondolìo, d'un tremito di squamme ! In mezzo ai campi, tratto come un dado, un casone rosso fiammante colle persiane verde pappagallo, tra le iridescenze e le nebbioline, se ne sta come sfornato ora dal maiolicaro.

E della sera, che direste della sera ? Il rosso è appena appena una strisciolina ed è un rosso lavato, ma sotto, aprendo uno spazio senza fine, prolungando la pianura all'infinito, c'è un cielo fattosi orizzontale, che simula il mare, un incredibile cielo di porcellana. Nessuna malinconia supererà questa : la terra ridotta un'ombra vagante verso quell'alcova di cielo lunatico.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori Editore, 1961






Reflets

J'ai vu mainte contrée : mais en Italie, en trouver une sans montagnes alentour (encore que toute soumise à des montagnes invisibles), sans une ondulation apparente, un vrai plateau, qui l'eût cru possible ? Et l'avoir découverte à l'automne, comme sous l'haleine énorme d'un bœuf, c'est l'avoir surprise à son heure. La terre n'est jamais seule ; ou il y a le soleil, ou les eaux, ou la neige, ou, comme ici (en ses points les plus touchants, au-dessus du jeune blé), une longue nuée engourdie.

L'automne est un songe qui tarde à se défaire, c'est le dernier adieu de la solitude et de la violence ; il peut tituber dans un faste byzantin, plein de bruits de cloches et de cuivres, ou, de méchante humeur, en dépit de sa fatigue, pressentir non la décadence qu'il évoque, mais le renoncement du songe. Et où trouver automne plus magique, moins résigné qu'en ce triangle où les eaux confluent de toutes parts, champ de bataille de la mer et des fleuves ? Ce ne sont pas les ors et les bronzes (il y a pourtant les tas de chènevottes) à côté des bassins d'eau maintenant stagnante sous ses croûtes, à côté des doux galets polis amoncelés qui servirent à maintenir le chanvre au fond (les mêmes cailloux qui font de ces routes des lits de rivière à sec), ce n'est pas l'or ancien des chèvenottes, ni la pourpre qui comptent ici dans le crépuscule de l'année ; mais l'eau enceinte de ses reflets ; et cet automne est comme une lame dans les fumées, quelque chose à la fois de tendre et de tendu, de fiévreux et de maternel.

Ah ! il y a ici aujourd'hui des effets admirables ! Peintre, je ne pourrais m'arracher à ces lieux : dans les lointains automnaux, l'eau, de ses reflets, allume une succession d'éclairs, suscite mille de ces difficultés qui exciteront toujours le véritable artiste ; il faut voir ici les peupliers, la cime presque volatilisée par les panaches de l'humidité, se couvrir, à la moindre oscillation, d'un tremblement d'écailles ! Jetée comme un dé au milieu d'un champ, une maison d'un rouge flamboyant aux persiennes vert perroquet semble, parmi les iridescences et les traînées de brume, sortir du four du faïencier. 

Et de ce soir aussi, que diriez-vous ? De rouge, il n'y a guère qu'une très étroite bande, et c'est un rouge lavé ; mais au-dessous, ouvrant un espace sans bornes, prolongeant la plaine à l'infini, il y a un ciel horizontal qui imite la mer, un incroyable ciel de porcelaine. Aucune mélancolie ne peut surpasser celle-ci : la terre, réduite à une ombre, errant vers cette alcôve, vers ce ciel lunatique.

Traduction : Philippe Jaccottet  (À partir du désert, Éditions du Seuil, 1965)











Images : (1) Antonio  (Site Flickr)

(2) et (4) Fabrizio Pivari  (Site Flickr)

(3) Giuseppe  (Site Flickr)




vendredi 19 avril 2019

Mes seules larmes (D'un pianto solo mio)



Sept villes se vantaient d'avoir cerné la Ville :
Auteuil voulait en faire un jardin potager ;
Grenelle en voulait faire un énorme verger ;
Bercy, des entrepôts ; Montmartre, un vaudeville.

Passy faillit en faire un immeuble servile,
Un caravansérail pour le noble étranger ;
Vaugirard, la Villette à ce peuple léger
Faisaient des abattoirs pour sa guerre civile.

Mais la dame a mangé les sept petites sœurs,
Elle a mis pour toujours la liberté de l'âme,
Et tous ces fourniments et tous ces fournisseurs,

Le négoce, l'amour, et la cendre, et la flamme,
Et tous ces boniments et tous ces bonisseurs,
Et les gouvernements gendres et successeurs

Sous le commandement des tours de Notre-Dame

Charles Péguy  Les Sept contre Paris






1

Mio fiume anche tu, Tevere fatale,
Ora che notte già turbata scorre ;
Ora che persistente
E come a stento erotto dalla pietra
Un gemito d'agnelli si propaga
Smarrito per le strade esterrefatte ;
Che di male l'attesa senza requie,
Il peggiore dei mali,
Che l'attesa di male imprevedibile
Intralcia animo e passi ;
Che singhiozzi infiniti, a lungo rantoli
Agghiacciano le case tane incerte ;
Ora che scorre notte già straziata,
Che ogni attimo spariscono di schianto
O temono l'offesa tanti segni
Giunti, quasi divine forme, a splendere
Per ascensione di millenni umani ;
Ora che già sconvolta scorre notte,
E quanto un uomo può patire imparo ;
Ora ora, mentre schiavo
Il mondo d'abissale pena soffoca;
Ora che insopportabile il tormento
Si sfrena tra i fratelli in ira a morte;
Ora che osano dire
Le mie blasfeme labbra :
« Cristo, pensoso palpito,
Perchè la Tua bontà
S'è tanto allontanata ? »

(...)

3

Cristo, pensoso palpito,
Astro incarnato nell'umane tenebre,
Fratello che t'immoli
Perennemente per riedificare
Umanamente l'uomo,
Santo, Santo che soffri,
Maestro e fratello e Dio che ci sai deboli,
Santo, Santo che soffri
Per liberare dalla morte i morti
E sorreggere noi infelici vivi,
D'un pianto solo mio non piango più,
Ecco, Ti chiamo, Santo,
Santo, Santo che soffri.

Giuseppe Ungaretti  Il Dolore (1937-1946)





1

Fleuve mien toi aussi, Tibre fatal,
Maintenant que la nuit passe déjà troublée ;
Maintenant qu'insistant,
Comme exsudé à grand'peine de la pierre,
Un bêlement d'agneaux se multiplie
Égaré dans les ruelles atterrées ;
Que l'attente sans fin du mal,
Le pire mal,
Que l'attente du mal imprévisible
Entrave l'esprit et les pas ;
Que des pleurs infinis, que de longs râles
Glacent chaque demeure, antre peu sûr ;
Maintenant que passe la nuit déjà meurtrie,
Qu'à tout instant sont réduits à néant
Ou risquent les outrages tant de signes
Conduits, presque divins, à resplendir
À travers l'ascension des millénaires ;
Maintenant que déjà démembrée la nuit passe
Et que j'apprends tout ce qu'un homme peut souffrir ;
Maintenant, maintenant, tandis que le monde asservi
Étouffe au gouffre de douleur ;
Maintenant que l'intolérable peine
Se déchaine entre frères en haine à mort ;
Maintenant que ma bouche
Se risque à blasphémer :
« Christ, pensive palpitation,
Pourquoi s'est-elle éloignée
Aussi loin, Ta bonté ? »

(...)

3

C'est dans Ton cœur une plaie,
La somme de la douleur
Que l'homme répand sur la terre ;
Ton cœur, foyer ardent
De l'amour qui n'est point vain.

Christ, pensive palpitation,
Astre incarné dans la ténèbre humaine,
Frère perpétuellement
Immolé pour que soit refait
L'homme plus humainement,
Saint, Saint, Saint douloureux,
Pour délivrer de la mort tous les morts
Et soutenir nous autres malheureux vivants,
Je ne pleure plus mes seuls pleurs,
Vois, je T'appelle, Saint,
Saint, Saint douloureux.

Traduction : Philippe Jaccottet









Images : Passion et Crucifixion, de Bernardino Luini (terminé en 1529) Eglise de Santa Maria degli Angeli, Lugano

Source : Site Flickr



 

Erbarme dich, mein Gott, 
Um meiner Zähren Willen ! 
Shaue hier, Herz und Auge 
Weint vor dir bitterlich. 
Erbarme dich, mein Gott ! 

Aie pitié, mon Dieu, 
à la vue de mes larmes ! 
Vois, mon cœur et mes yeux 
pleurent amèrement devant toi. 
Aie pitié, mon Dieu !

mercredi 4 mars 2015

In memoriam




In memoria

Si chiamava
Moammed Sceab

Discendente di emiri di nomadi
suicida
perché non aveva più
Patria

Amò la Francia
e mutò nome

Fu Marcel
ma non era Francese
e non sapeva più
vivere
nella tenda dei suoi
dove si ascolta la cantilena
del Corano
gustando un caffè

E non sapeva
sciogliere
il canto
del suo abbandono

L’ho accompagnato
insieme alla padrona dell’albergo
dove abitavamo
a Parigi
dal numero 5 della rue des Carmes
appassito vicolo in discesa

Riposa
nel camposanto d’Ivry
sobborgo che pare
sempre
in una giornata
di una
decomposta fiera

E forse io solo
so ancora
che visse

Locvizza, il 30 settembre 1916.

Giuseppe Ungaretti  L'Allegria, 1931






In memoriam

Il s'appelait 
Mohammed Sceab

Descendant d'émirs de nomades
suicidé
parce qu'il n'avait plus 
de Patrie

Il aima la France
et changea de prénom

Il devint Marcel
mais il n'était pas Français
et ne savait plus vivre
sous la tente des siens
où l'on écoute
la cantilène 
du Coran
en savourant un café

Et il ne savait pas 
dénouer
le chant
de son abandon

Je l'ai accompagné
avec la patronne de l'hôtel
où nous habitions
à Paris
au numéro 5 de la rue des Carmes
une ruelle en pente aux murs fanés

Il repose
au cimetière d'Ivry
une banlieue où l'on se croirait
éternellement
dans une journée 
de foire 
qui s'achève

Et moi seul peut-être
sais encore
qu'il a vécu

Locvizza, 30 septembre 1916

(Traduction personnelle) 


Deux émissions très précieuses de la série Archives du vingtième siècle, avec une longue interview (en français) d'Ungaretti :











Images : au centre, Site Flickr

en bas, (1) Site Flickr

(2) Kay Harpa  (Site Flickr)



lundi 30 juin 2014

Natura dei Còrsi (Nature des Corses)




Je cite ici un nouvel extrait de l'ouvrage de Giuseppe Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert] ; le poète voyage en Corse et fait halte à Bocognano, le 11 février 1932. C'est l'occasion pour lui de se livrer à une belle méditation sur la nature des Corses, intuitive et poétique, nourrie par sa découverte de l'île, mais aussi par ses lectures, en particulier Boswell et Colonna de Cesari Rocca, auteur d'une Histoire de la Corse publiée en 1890. La traduction que je cite ici est de Philippe Jaccottet, qui a opéré quelques coupures dans le texte original ; j'ai rajouté entre crochets ma propre traduction des passages qu'il n'avait pas repris.

Ho già qualche idea della natura dei Còrsi, ed è che dietro un principio d’idillio troverete sempre una cecità disperata. Il sentimento loro, vorrei paragonarlo a questi graniti per rabbie di polifemi ; e la loro tenerezza, a quelle acque luminose che divengono fossati, e a quelle nuvole dispensatrici a questi pietroni, di lievità malinconica per la pietra che trapela. « A minime cause, dice Colonna de Cesari Rocca, corrispondono in questo paese massime conseguenze. » L’eccesso di sentimento va sempre posto in relazione con un eccesso di serietà. Se c’è popolo che, per la sua stessa formazione, manchi d’ironia, e cioè della facoltà di adattarsi di buon umore a condizioni che minaccino d’essere diverse da quelle affrettate dal sogno, è questo. È anzi pessimista, e non concepisce la felicità se non per mettersi in grado di schierarsi contro una fortuna avversa. S’è detto tanto della sua poca voglia di lavorare ; converrebbe dire che, nato pastore, s’adatta male a occupazioni che non siano quelle di meditare, di guidare, di comandare. In fondo, tuttora patriarcale, ed ho sentito parlare di legami di parentela fino al cuginato di settimo e nono grado ; si potrebbe dire che ancora oggi, come per gli scrittori del ‘700, tende a dividersi in "tribù" , in agglomerati d’interessi e d’affetti, di risentimenti e di battaglia attorno a un "caporale". Un apparato giudiziario, come una volta quello genovese ed ora quello francese, che presuppone la lunga pratica dell’astrattezza nei rapporti sociali, naturalmente sarà considerato da un Còrso come un cavallo di Troia contro la giustizia. 




[Il giornale] Le Temps usa incolpare, dopo 150 anni d’occupazione francese, la cattiva giustizia genovese, per spiegare il banditismo. È lecito domandargli che cosa hanno fatto i Francesi in 150 anni ? Dei buoni o dei cattivi romanzi ? E quanti saranno questi banditi ? Dodici, venti, cinquanta ? La Corsica non è un paese di malviventi, ma di gente che sa buttare la propria vita come un fiore. Saranno Italiani del XVI o del XIII secolo, come vogliono i migliori scrittori di Francia ? Da un lato : il loro sentire la giustizia in modo immediato, da uomo a uomo, e a questo proposito un’altra osservazione del Colonna de Cesari Rocca ci soccorre : « Nessun Còrso può concepire da parte d’un altro uomo un movimento, un gesto irriflessivo » ; anche quell’impeto di dominio che faceva dire a uno di questi montanari, nel timore gli rifiutassero la mano della ragazza adocchiata : « La voglio perché l’amo ; la mia forza è il mio diritto » ; ed anche quel compromettere nella propria causa l’agglomerato fazioso di cui sopra si parlava, incancrenito dal giuoco d’onori e favori del sistema elettorale ; d’altro canto : quell’abile sfruttamento da parte della Francia delle qualità militari di questo popolo di pastori, traendone per le colonie, per i posti più pericolosi, e per la metropoli stessa, un personale autoritario e ambizioso in numero così grande che, se le mie cifre sono esatte, il 27% delle funzioni statali in Francia e il 50, nelle colonie, sono ricoperti da Còrsi ; ne consegue che diminuisce sempre la popolazione dell’isola, oggi ridotta a 200.000 anime, e cresce invece quella emigrata, già salita a 300.000. In poche parole, come dice il Boswell : « l’inclinazione degli uomini che è, come quella degli altri Italiani, naturalmente umana, ma estremamente sensibile e portata alla violenza » ; l’avere lasciato vegetare e corrompersi quell’animo fazioso contro cui il Paoli opponeva tanta energia di leggi "convenienti" ; l’avere promosso l’esodo dall’isola, e l’averlo reso inevitabile non eseguendo alcuno di quei grandi lavori che avrebbero potuto trasformare all’interno le condizioni economiche ; tutto ciò permette che, in un Paese abbandonato, di solitudini, con infinite strade coperte per iscampo, ci siano ancora banditi ; e spiega perché, nonostante spettacolose imprese, potranno essercene domani e dopo.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo, Monti, marine e gente di Corsica  Mondadori Editore, 1961 






J’ai déjà quelques idées sur la nature des Corses : c’est qu’elle cache toujours sous une apparence d’idylle, un aveuglement désespéré. Leur passion, je la voudrais comparer à ces granites pour fureurs de Cyclope ; et leur tendresse, à ces eaux lumineuses qui deviennent ravines, et à ces nuages qui donnent aux montagnes dont n’émergent plus que les pitons, une légèreté mélancolique. « La Corse, écrit Colonna de Cesari Rocca (1), est le pays où les causes les plus infimes engendrent les plus grandes conséquences. » L’excès de sentiment va toujours de pair avec un excès de sérieux. S’il est un peuple qui, par sa formation même, manque d’ironie, c’est-à-dire de la faculté de s’adapter de bon cœur à des conditions qui menacent d’être différentes de celles qu’anticipe le songe, c’est bien celui-là. Pessimiste, au contraire, il ne conçoit le bonheur que pour se mettre en condition de se battre contre l’adversité. On a beaucoup raillé son peu de goût pour le travail ; il conviendrait de nuancer. Le Corse, né berger, s’accommode mal d’autres occupations que méditer, conduire et commander. Il est resté, au fond, patriarcal, et j’ai entendu mentionner des liens de cousinage au septième ou au neuvième degré ; on pourrait dire qu’aujourd’hui encore, comme pour les écrivains du dix-huitième siècle, il tend à se diviser en "tribus", en agglomérats d’intérêts et d’affections, de ressentiments et de luttes, autour d’un "caporal". Dans un appareil judiciaire tel que celui des Gênois naguère et celui de la France aujourd’hui, le Corse ne peut voir qu’un cheval de Troie dirigé contre la justice. 




[Le journal] Le Temps, pour expliquer la survivance du banditisme après cent cinquante ans d’occupation française, en rejette encore la faute sur la médiocrité de la justice gênoise. Est-il permis de lui demander ce que les Français ont fait, en cent cinquante ans ? De bons et de mauvais romans ? Et combien sont-ils, ces bandits ? Douze, vingt, cinquante ? Les Corses ne sont pas de mauvais sujets ; mais ils sont capables de sacrifier leur vie comme on jetterait une fleur. Sont-ils des Italiens du seizième ou du treizième siècle, comme le prétendent les meilleurs écrivains français ? D’une part, ils ont le sens de la justice immédiate, d’homme à homme, et à ce propos une autre observation de Colonna de Cesari Rocca vient à point : « Nul ne peut y prévoir les conséquences d’un geste irréfléchi. » Il y a aussi cet instinct de domination qui faisait dire à un montagnard, dans la crainte de se voir refuser la main d’une jeune fille : « Je la veux parce que je l’aime : ma force est mon droit. » Il y a encore le goût de compromettre dans les moindres affaires personnelles tout l’agglomérat factieux dont j’ai parlé, gangrené par les jeux d’honneurs et de faveurs du système électoral. [D’autre part, il ne faut pas négliger l’exploitation habile des qualités militaires de ce peuple de bergers de la part de la France, qui a pu ainsi bénéficier pour ses colonies, pour son armée et pour la métropole elle-même d’un personnel autoritaire et ambitieux en nombre si important que, si mes chiffres sont exacts, 27 % des postes de fonctionnaires sont occupés par des Corses, la proportion atteignant même 50 % dans les colonies ; la conséquence est une diminution toujours plus forte de la population de l’île, aujourd’hui réduite à 200.000 habitants, tandis que le nombre des émigrés ne cesse de croître, pour atteindre aujourd’hui le chiffre de 300.000.] Bref, « le tempérament de ces hommes qui est, dit Boswell (2), comme celui des autres Italiens, naturellement humain, mais extrêmement sensible et porté à la violence » ; le fait d’avoir laissé végéter et pourrir cet esprit factieux auquel Paoli opposait l’énergie des lois "adéquates" ; d’avoir encouragé et rendu inévitable l’exode, faute des quelques grands travaux qui auraient transformé les conditions économiques de l’intérieur : tout cela explique que, dans un pays déshérité, un pays de solitudes et d’innombrables sorties dérobées, il y ait encore des bandits ; et pourquoi il pourra en subsister encore à l’avenir, en dépit d’opérations spectaculaires.

(1) Colonna de Cesari Rocca, auteur de La Vendetta dans l'histoire, Paris, Société générale d'éditions, 1908.

(2) La citation de Boswell est extraite de L'Etat de la Corse, suivi d'un Journal de voyage dans l'Isle et des Mémoires de Pascal Paoli, traduction S.D.C., Londres, 1769.

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert, Montagnes, marines et gens de Corse  Éditions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)






Images : en haut, Site Flickr



jeudi 19 juin 2014

Ritorno a Ferrara (Retour à Ferrare)




Voici la suite du chapitre Da Pomposa a Ferrara, extrait de l'ouvrage d'Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert] ; ce retour du poète à Ferrare a lieu le 29 janvier 1933 :

L’anima mi trabocca d’un inno alla natura quando mi si riaffaccia Ferrara. Oh, come di colpo essa mi appare regolata dalle stagioni, e confusa nelle sorti giornaliere dell’anno. Una città che non sembra esistere che di campagna, e le sue mura così promettenti alla meditazione, così invitanti a passeggiate calme fra alberi, esse stesse non sono scavalcate dalla campagna ? E non portano, orti e giardini, la ragione d’essere all’agglomerato nel suo cuore stesso ? Da queste mura si può vedere il mucchio di pietre che è, tutto sommato, lo sforzo — e disperato sforzo — d’una città, ma, dentro e fuori, si può anche vedere la terra nuda, l’erba che nasce, i fiori che s’aprono, le frutta che maturano, la canapa che si fa d’oro, e le donne che si curvano a tagliarla, ubriache del suo odore e di sole spietato. 

Come elastica nel greto delle sue strade ! Strade piene di gente, e di donne e di ragazze, che vanno in bicicletta e vi confesso che di mattina un vecchio satiro può essere ancora commosso nel vedere una fresca contadinotta pedalare. (...)




Ferrara verrà da ferro ? Oh, so bene che le hanno trovato mille etimologie, e quegli allegri Comacchiesi la dicono fondata da Ferrau o Ferrao, pronipote di Noè, per dare ad intendere che l’hanno fondata loro. 
Ma ferro mi persuade. 
Qui non hanno una pietra loro, e quando la costruzione non è di mattoni, ricorrono al marmo di Verona o alla pietra d’Istria. Bisogna vedere che cosa è qui il cotto, quando circonda il quadrato di una finestra o l’arco slanciato d’un ingresso. L’architettura conserva sempre una sua nudità fiera, e i rari fregi, della stessa materia e colore del resto, portano insieme a una rara eleganza, l’evidente tormento d’una fusione a forte fuoco. 
E non so, persino le pietre naturali — per esempio i grifi e i leoni all’entrata del Duomo — fanno un effetto di cosa bruciata fino a scolorirsi, e di denti spezzati a volerla intaccare. 

Chi volesse farsi un’idea d’una certa verità di qui, costante, si rechi a vedere il Chiostro di San Romano : vedrà due portici bassi, avrà un senso di catacomba, di cripta ; e un terzo portico, alto, gli darà un ampio respiro d’aria aperta. Anche la città è fatta così : pare uscire come un orso dagli antri di via delle Volte, e arriva al cielo fantastico del corso dei Piopponi. 

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori, 1961






Quand Ferrare encore une fois surgit devant moi, je sens monter à mes lèvres un hymne à la nature. Comme cette ville m’apparaît, soudain, soumise aux saisons, mêlée aux hasards quotidiens de l’année ! Elle ne semble exister qu’en fonction de la campagne ; et ses remparts, si propices à la méditation, à des promenades paisibles sous les arbres, ne sont-ils pas eux-mêmes enjambés par la campagne ? Vergers et jardins n’apportent-ils pas au cœur même de l’agglomération sa raison d’être ? De ces remparts, on peut considérer l’amas de pierres qui est, somme toute, l’effort, désespéré ! d’une ville ; mais, au-dedans comme au-dehors, on peut voir aussi la terre nue, l’herbe qui pointe, les fleurs qui s’ouvrent, les fruits qui mûrissent, le chanvre qui se change en or, et les femmes se pencher pour le couper, ivres de son odeur et de soleil implacable. 

 Comme elle est souple jusque dans le cailloutis de ses routes ! Routes encombrées de passants, de femmes, de jeunes filles à bicyclette, et je confesse que le matin, voir pédaler une fraîche paysanne peut encore troubler un vieux satyre... (...)




Ferrare vient-il de fer ? Oh ! je sais bien qu’on lui a trouvé mille étymologies, jusqu’à ces farceurs de Comacchio qui la prétendent fondée par Ferrau ou Ferrao, petit-neveu de Noé, pour laisser entendre qu’ils en sont eux-mêmes les fondateurs. 
Mais fer me convainc. 
Les Ferrarais n’ont pas de pierre à eux ; s’ils ne construisent pas en brique, ils recourent au marbre de Vérone ou à la pierre d’Istrie. Il faut voir ce que c’est ici que la brique quand elle encadre une fenêtre ou borde l’arc élancé d’une entrée. L’architecture garde toujours une nudité farouche, bien à elle, et les rares frises, de la même matière et de la même couleur que le reste, montrent, en même temps qu’une extrême élégance, le visible tourment de la cuisson au grand feu. 
Et, je ne sais pourquoi, les pierres naturelles même, tels les griffons et les lions du porche de la cathédrale, font l’effet de choses décolorées par le feu, et que les dents s’useraient à vouloir entamer.




 Que celui qui voudrait se faire une idée d’une certaine vérité constante de ce lieu se rende au cloître de San Romano : il y verra deux portiques bas qui lui donneront une impression de catacombes, de crypte ; et un troisième, plus haut, qui lui rendra l’ample respiration de l’air libre. La ville est ainsi faite : elle semble surgir des antres de Via delle Volte comme un ours, pour aboutir au ciel fantastique du Corso dei Piopponi.






Giuseppe Ungaretti  À partir du désert   Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)



Images : (1) Site Flickr 


(3) Luca Pelorosso  (Site Flickr)

(4) Cercamon  (Site Flickr)





jeudi 12 juin 2014

La Badia di Pomposa (L'Abbaye de Pomposa)






Je cite ici un nouvel extrait du très beau recueil de Giuseppe Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert]. Après les extraits consacrés à la Corse, voici le récit d'un voyage en Emilie-Romagne, qui conduit le poète de Pomposa a Ferrare, en janvier 1933. Dans ce passage, il fait une halte à l'Abbaye bénédictine de Pomposa, située sur la commune de Codigoro, non loin de Ferrare. On remarquera que la description d'Ungaretti est antérieure aux longs travaux de restauration de l'abbaye, qui venaient à peine de commencer au moment où il entreprenait ce voyage. Les fresques du quatorzième siècle dont il déplorait l'état d'abandon ont depuis retrouvé un certain lustre, comme on s'en apercevra en cliquant sur les liens placés dans le texte.

È facile pensare a libellule radenti l’acqua, vedendo come sulla laguna la luce, che fra breve agonizzerà, bacia il vento. Quest’aria nel suo trasparire svela ora, difatti un’iride metallica. 
Per questa triste via Romea tante volte passò Dante. Per queste strade la sua Questio de aqua et terra dovette dibattersi e farsi precisa nella sua mente. 
Per questa strada tornò da Venezia, un’ultima volta verso Ravenna, dopo avere invano perorato la causa della pace. Le febbri che qui s’aggiravano l’avevano preso, e si affretava, battendo i denti, divorato dal male, da Mesola verso Pomposa. 
Non so se uno, anche a quei tempi, avesse alla sua destra nel viaggio Valle Vallona e Valle Giralda, né se la sabbia che oggi le circonda e in esse s’insinua e cerca come dita di ciechi, fosse coperta anche allora d’una vegetazione che simula uno strano corallo d’un colore di vino. 
Ed ecco il campanile della Badia di Pomposa, quadrato, altissimo, pesantissima lancia. Tutto il resto che pure è maestoso : chiesa, monastero, Palazzo della Ragione, sembrano tante pecorelle rintanate in sé ai piedi di quel formidabile slancio. Che pure era segno di speranza e nella notte s’illuminava in cima come una stella. Pomposa nella sua rigogliosa solitudine, fra il mare e l’agro, e genti e città battagliere era luogo aperto all’ospitalità per tutti. 
Erano ancora fresche, a quei tempi di Dante, appena finite di dipingere, tutte quste storie e glorie sulle pareti della chiesa allora gremita, e del refettorio, allora affollato. 
Era giunto anche qui lo stesso spirito che aveva animato la mano di Giotto, e anche l’ignoto pittore romagnolo, con una sua propria furia e una fermezza tutta sua, aveva ridato natura e tempo alle ascetiche visioni. 
Avrà potuto guardare, Dante stanco, queste immagini eseguite secondo le sue convinzioni ? 
Passando di qui, avrà potuto udire un’ultima volta, Dante moribondo, il canto delle preghiere secondo quella musica, cui era stata data regola da Guido Monaco in una cella di questo stesso cenobio, ch’egli per liberarsi dall’inferno e dal purgatorio della sua carne focosa e salire sino a Beatrice aveva con tanta volontà cercato d’infondere alla sua poesia ?




Qui ora è una corte con un andirivieni di ombre, secondo il capriccio del sole. 
Partiti i monaci, fu un luogo per fieni, carrette, zappe e bovi. E non hanno queste cose, anch’esse, la loro maestà ? E questo monumento non avrà sempre un aspetto di rustica semplicità, come un paese, una casa, o una persona di Giotto ? 
Ma in quale abbandono è caduto ! 
Degli affreschi che, occupando tutto sino al soffitto, furono abbaglianti, non sono rimasti che brani grigi di polvere. 
L’abbandono nella chiesa, fra i rimasugli d’intonaco gonfi d’anni, è così vasto che prendo per una formica un disegnatore chino a ricopiare il motivo del pavimento. 
E sotto la polvere, nella desolazione, quali meraviglie ancora vive. Guardate il Battesimo di Gesù : con quale candore nel nudo passa un alito caldo, e come vere le divine membra si sciolgonon, ancora stupite del dono, dalla lunga catalessia bizantina. A un certo punto, il pittore non sa come mettere in cammino la sua figura, e gli fa incrociare le gambe in un passo quasi di danza, e pestare il drago con la leggerezza di chi potrebbe anche correre sull’acqua, e la figura gli prende involontariamente un accento drammatico, col busto che le si ferma come un tronco d’albero. 
Guardate il Miracolo di San Guido, e mi direte se mai pittore moderno di nature morte, Morandi eccettuato, saprebbe dare, con più parco senso decorativo e più lirica dolcezza famigliare, una tavola apparecchiata.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori, 1961





En voyant sur la lagune la lumière, près de mourir, embrasser le vent, on pense à des libellules, rasant l’eau. Cet air, de plus en plus translucide, dévoile en effet maintenant une irisation métallique. 
Que de fois Dante aura-t-il suivi cette morne via Romea ! C’est sur ces routes qu’il dut débattre et préciser dans son esprit la Quaestio de aqua et terra. 
C’est par cette route qu’il revint pour la dernière fois de Venise à Ravenne, après avoir défendu en vain la cause de la paix. Les fièvres qui infestaient ces terres l’avaient contaminé, et de Mesola, il se hâtait en direction de Pomposa, claquant des dents, dévoré par la maladie. 
Je ne sais si, à cette époque déjà, le voyageur avait à sa droite la "vallée" Vallona et la "vallée" Giralda, ni si le sable qui les investit aujourd’hui et s’y insinue à tâtons comme doigts d’aveugle, était couvert alors de ces mêmes plantes qui imitent un étrange corail lie de vin. 
Et voici le clocher carré de l’Abbaye de Pomposa, une haute et lourde lance. Tout le reste, qui est majestueux pourtant : église, monastère, Palazzo della Ragione, a l’air d’un troupeau de brebis recroquevillées sur elles-mêmes au pied de ce formidable élan, symbole d’espérance dont le sommet s’illuminait, la nuit, comme une étoile. Pomposa, dans sa fière solitude, entre la mer et les labours, au milieu de cités et de populations batailleuses, était un lieu accueillant à chacun. 
Au temps de Dante, elles étaient encore toutes fraîches, achevées à peine, toutes ces images glorieuses sur les murs de l’église alors comble, du réfectoire bondé.
L’esprit qui avait conduit la main de Giotto s’était répandu jusqu’ici, et le peintre romagnol avait su lui aussi, avec une passion et une fermeté singulières, réintroduire la nature et le temps dans ses ascétiques visions. 
Dante à bout de forces aura-t-il pu contempler encore ces images fidèles à ses convictions ? 
Dante moribond, passant par ici, aura-t-il pu entendre une dernière fois le chant des prières, cette musique codifiée par Guido d’Arezzo dans une cellule de ce même monastère, et qu’il avait cherché si obstinément, pour se libérer de l’enfer et du purgatoire de sa chair brûlante et monter jusqu’à Béatrice, à insuffler sa poésie ?




À présent, il n’y a plus ici qu’une cour où des ombres vont et viennent au gré du soleil. Les moines partis, on y abrita du foin, des charrettes, des houes, du bétail. Ces choses-là n’ont-elles pas aussi leur majesté ? Et ce monument ne gardera-t-il pas toujours la simplicité paysanne des villages, des maisons et des figures de Giotto ? 
Mais dans quel état d’abandon n’est-il pas tombé ? 
Des fresques qui couvraient tous les murs jusqu’au plafond, éblouissantes, il ne reste plus que des lambeaux gris de poussière. 
La désolation de l’église, parmi les restes de crépi gonflé par les années, la fait paraître si vaste que je prends pour une fourmi un dessinateur occupé à recopier un motif du pavement. 
Sous cette poussière désolée, que de merveilles encore vivantes ! Regardez le Baptême de Jésus : quelle candeur dans le souffle qui réchauffe le nu, et comme ils sont vrais, les membres divins, encore surpris par le don de la grâce, qui s’arrachent à la longue catalepsie de Byzance ! Ailleurs, le peintre, inhabile à représenter la marche de son personnage, lui fait croiser les jambes presque comme pour un pas de danse, et fouler le dragon aux pieds avec la légèreté de qui pourrait courir même sur l’eau ; et le personnage, avec son buste raide comme un tronc d’arbre, prend involontairement un accent dramatique.




Regardez le Miracle de San Guido, et vous me direz si aucun peintre moderne de natures mortes, Morandi excepté, saurait peindre une table servie avec un sens décoratif plus sobre et une plus poétique intimité. 

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert  Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)








 Images :  (1) Site Flickr

(2) Fulvia Giannessi  (Site Flickr)

(3) Ruggero Arena  (Site Flickr)

(4) Andrea Carloni  (Site Flickr)

(5) Pietro da Rimini  Miracolo di San Guido (particolare, 1316-1320)









jeudi 10 avril 2014

Inno alla morte (Hymne à la mort)




Amore, mio giovine emblema,
Tornato a dorare la terra,
Diffuso entro il giorno rupestre,
E' l'ultima volta che miro
(Appiè del botro, d'irruenti
Acque sontuoso, d'antri
Funesto) la scia di luce
Che pari alla tortora lamentosa
Sull'erba svagata si turba.

Amore, salute lucente,
Mi pesano gli anni venturi.

Abbandonata la mazza fedele,
Scivolerò nell'acqua buia
Senza rimpianto.

Morte, arido fiume...

Immemore sorella, morte,
L'uguale mi farai del sogno
Baciandomi.

Avrò il tuo passo,
Andrò senza lasciare impronta.

Mi darai il cuore immobile
D'un iddio, sarò innocente,
Non avrò più pensieri né bontà.

Colla mente murata,
Cogli occhi caduti in oblio,
Farò da guida alla felicità.

Giuseppe Ungaretti    Sentimento del tempo, 1919-1935.

 




Hymne à la mort

Amour, mon juvénile emblème,
Revenu dorer la terre,
Epars dans le jour rocheux,
C'est la dernière fois que je regarde
(Au pied du ravin, d'eaux
Brusques somptueux, endeuillé
D'antres) la traînée de lumière
Qui pareille à la plaintive tourterelle
Sur l'herbe distraite se trouble.

Amour, santé lumineuse,
Les années à venir me pèsent.

Lâchée ma canne fidèle,
Je glisserai dans l'eau sombre
Sans regret.

Mort, aride rivière...

Soeur sans mémoire, mort,
D'un seul baiser
Tu me feras l'égal du songe.

J'aurai ton même pas,
J'irai sans laisser de traces.

Tu me feras le cœur immobile

D'un dieu, je serai innocent,
Je n'aurai plus ni pensers, ni bonté.

L'esprit muré,
Les yeux tombés en oubli,
Je servirai de guide au bonheur.


Traduction : Philippe Jaccottet







Images : en haut, Site Flickr 





« Les mots sont impuissants ; ils ne réussiront jamais à exprimer le secret qui est en nous ; ils ne peuvent que s'en approcher... »


dimanche 6 avril 2014

Leggende (Légendes)




"Tù sì ànghjulu o demoniu
A carezza o lu spaventu..."






Suite (et sans doute fin) du voyage en Corse de Giuseppe Ungaretti ; le 28 janvier 1932, il se trouve dans le train qui le conduit de Bastia à Corte :

Ho preso a Bastia quel treno reso celebre da tutte le descrizioni della Corsica. Un treno da Luna park, un giuocattolo di treno, il quale non appena s’affannerà nella crudezza dei monti, m’accrescerà nell’animo un senso lillipuziano dell’uomo e dei suoi mezzi. Se domani dovessi ritrovarmi per queste strade, come spero, vorrei farmele a piedi o su uno di quei ciuchini, fratelli delle capre, che sanno condurre dove, al riparo d’un castagno, uno trova pienezza di riposo e può lo sguardo schiudere la fantasia. (...) 

Questi pensieri m’occupavano la mente mentre, lungheggiando il Tirreno, il trenino faceva i suoi passi. E un colore di capitone veniva a vedermi dalla finestra, così pigra nella sua corsa ; e come un fastidio d’impercettibili zanzare : forse per la vicinanza dello stagno di Biguglia. Siamo dove il Golo si prepara a dividersi in delta, e mentre, come una formica con addosso lo squilibrio delle provviste, il treno si volta e s’inoltra nel paese costeggiando il fiume guizzante, i monti prendono corpo, pesantezza, si pronunziano. Ho come il senso di udire denti che si spezzano rosicchiandoli. Quel senso detto da principio, di enormità della natura si fa quasi insopportabile in me. Andiamo come in fondo dentro una chiglia ciclopica, fra pareti d’angoscia. Paesaggio oscuro, che svapora, eppure non sembra muoversi. 

Una donnetta ch’è a sedere davanti a me (dove l’ho già vista ? a Coreglia ? a Viareggio ? in via Toscanella ? a casa di Soffici ? in Masaccio, in Giotto ?) guardandomi, ma come se parlasse a sé, secca e senza che nella severità della sua faccia possa esserci mossa ; vestita di nero e con un fazzoletto nero annodato sotto il mento ; non interrogata, mostrando il Golo, spiega che l’acqua s’era messa di buon’ora in viaggio, andando come in su e giù. Meno mattiniero il Liamone dovette affrettare il passo per arrivare all’appuntamento del mare, e quantunque apoplettico si trovò al Golfo di Sagona senz’essersi troppo scalmanato. Ma il Tavignano, avendo dormito della grossa, se non gli fosse apparso il diavolo, il suo bagno a Aleria non avrebbe mai potuto farlo allora. Rimasero intesi che ogni anno gli avrebbe dato tre anime. E per questo s’arrotola con quel tumulto. E ogni anno — e la donnetta sbarra gli occhi neri — nella sua acqua annegano tre anime.




È questo Paese il più ricco di leggende e nel corso dei secoli, i suoi litterati migliori sono i suoi storici, forse i suoi soli veri uomini di lettere : la cultura ha dato gli storici, il popolo ha dato le leggende, la poesia. Poesia, leggenda e storia : un grande canto epico, contemplazione e azione intrecciati, qualità d’un sangue rimasto antico.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo, Monti, marine e gente di Corsica Mondadori Editore, 1961





À Bastia, j’ai pris le train qu’ont rendu célèbre toutes les descriptions de la Corse. Un train de Luna park, un train jouet qui, à peine commencera-t-il à s’essouffler dans l’âpreté des montagnes, irrésistiblement me rappellera la dérisoire petitesse de l’homme et de ses moyens. Si je devais un jour, comme je l’espère, retrouver ces routes, je voudrais les parcourir à pied, ou à dos d’un de ces ânons, frères des chèvres, qui savent vous conduire aux endroits où l’on découvre, à l’abri d’un châtaignier, la plénitude du repos, et de quoi nourrir la rêverie du regard. (...) 

Telles étaient mes réflexions tandis que le petit train longeait, au pas, le Tirreno. Et par la fenêtre paresseuse m’envahissait une couleur de congre — et comme l’agacement d’imperceptibles moustiques : peut-être de savoir tout proche l’étang de Biguglia. Nous sommes à l’endroit où le Golo va s’ouvrir en delta ; et tandis que le train, fourmi portant ses provisions en équilibre sur le dos, tourne et s’enfonce dans les terres bordant la rivière vibrante, les montagnes prennent corps, s’appesantissent, s’affirment. Il me semble que j’entends des dents se briser sur elles. Ce sentiment, noté d’entrée, de l’énormité de la nature, devient presque intolérable. Il semble que nous nous enfoncions dans une carène cyclopéenne, entre des parois d’angoisse. Paysage obscur, qui s’évapore, mais ne semble pas bouger. 

Une petite dame assise en face de moi (où l’ai-je vue ? À Coreglia, à Viareggio ? Via Toscanella ? Dans l’atelier de Soffici ? Chez Masaccio ? Chez Giotto ?), d’une sévérité de traits qui exclut toute détente, vêtue de noir, un foulard noué sous le menton, bien qu’elle me regarde, semble se parler à elle-même ; sans que je l’aie questionnée, elle raconte, en montrant le Golo, que cette rivière, trotte-menu, s’était mise en route de fort bonne heure. Le Liamone, moins matinal, avait dû hâter le pas pour arriver au rendez-vous de la mer, et, bien qu’apoplectique, avait abouti sans trop d’effort au golfe de Sagone. Quant au Tavignano, qui avait dormi comme un loir, si le diable ne lui était pas apparu, il n’aurait jamais pu prendre son bain à Aléria. L’on convint alors que le fleuve, chaque année, donnerait au démon trois âmes en paiement. C’est pour cela qu’il mène un tel tapage. Et chaque année (la petite dame ouvre tout grands ses yeux noirs) dans ses eaux, trois âmes se noient.




Il n’est pas de pays plus riche en légendes. Ses meilleurs écrivains, ses seuls véritables lettrés peut-être, au cours des siècles, sont ses historiens : la culture a fourni les historiens, le peuple les légendes, la poésie. Poésie, légende, histoire : un grand chant épique, le mariage de la contemplation et de l’action : don d’un sang resté antique. 

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert  Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)








Merci à Denis Trente-Huittessan pour ses belles photographies (Site Flickr)