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mercredi 15 août 2018

La Madonna del Parto



"Tu se' colei che l'umana natura

nobilitasti sì, che' l suo fattore
non disdegnò di farsi sua fattura."

Dante Paradiso XXXIII, 4-6




Le gardien, qui a finalement consenti à nous ouvrir, ne quittera pas son siège un seul instant, surpris qu’on puisse encore admirer ce qui fait depuis longtemps son quotidien. Venir voir dans la cité des morts une Vierge de l’enfantement... Mais dans quel lieu serait-ce plus légitime ?

Lourdement aviné, il oscille à présent au bord du sommeil. Sur le mur de la chapelle, la Vierge enceinte forme avec lui un duo surréel, ou plutôt avec son indifférence qui nous paraît scandaleuse : les femmes des environs la supportent-elles, entre ces murs, quand elles viennent y conjurer les périls qui pourraient menacer leur grossesse ? Une conjuration si pressante qu’après-guerre la commune, sollicitée pour une exposition, refusa de prêter la fresque, de peur qu’il n’arrivât malheur en son absence.

Dans son impudeur, dans sa trivialité, cet homme encore jeune s’accorde mieux aux traits de la Vierge que nos regards. Aux abords de l’engendrement, de la genèse en un corps de femme, comment avouer autre chose qu’une opacité semblable au sommeil, une pose pétrifiée, celle qu’adopte un des soldats endormis de La Résurrection, à Borgo San Sepolcro ? Ce serait, soutient-on, un autoportrait. Se peut-il vraiment qu’une telle somnolence, une telle pesanteur à l’égard du monde, rappelle le visage qui fut celui de Piero della Francesca ? Quel ordre avons-nous donc interrompu, auquel ce gardien participe en s’abandonnant avec la désinvolture d’une longue familiarité.







Le manteau bleu de la Vierge s’entrouvre en une fente étroite, verticale, sur la ligne, impossible à situer mais de tous temps franchie, qui sépare le corps du désir du corps de l’enfantement. Deux anges semblables et charnels écartent les tentures de part et d’autre pour qu’à pleins regards nous la voyions, elle, une main sur la hanche, l’autre effleurant l’intime, ou le désignant, vertigineuse et placide.

Bernard Simeone Acqua fondata, éditions Verdier, 1997









samedi 31 janvier 2015

L'Arbre arraché




Trois poèmes de Claude-Michel Cluny, qui est mort le 11 janvier dernier ; il y évoque le cycle de fresques réalisées par Piero della Francesca dans le chœur de la chapelle Bacci, dans la basilique Saint-François d'Arezzo : La Légende de la Vraie Croix. Il est question ici du premier épisode, les Adamites :

I  L'arbre dressé dans l'arcature, à droite, sépare les moments derniers d'Adam de l'ensevelissement. 
Plusieurs fois le crépi s'est abîmé, entraînant des pans de la fresque.

Comme si cela s'était passé très haut
dans le temps inaccessible
sous le plus grand arbre défolié par la peur
pour moitié arraché au mur 
— avec le ciel pur
les nuages ne bougeant barques dans le bleu,
eau d'hiver —
temps abstrait et doux aimé des Adamites nus
vêtus de leur seule beauté...
Ombres d'ambres !
(autrefois inaccessibles
sauf aux prélats, à la cohorte d'officiants
— est-on seulement sûr qu'ils y portaient les yeux ?)
Que comprenaient-ils
à cet arbre prémonitoire comme un cri
jailli longtemps après de la bouche du mort,
mis là tout au centre
avec cette fille en croix
qu'avant ses frères son père engrossa,
Ève trop lasse de cette famille
qui n'en finit pas,
Ève usée comme une robe de lin.
Si haut qu'il faut prendre un peu de recul
ainsi qu'on se cambre pour admirer la nuit,
la splendeur nue et tant d'astres morts
mêlés aux vivants.









III  Seth a glissé dans la bouche du mort les graines de l'Arbre de la connaissance, apportées par Michel, l'Archange.

L'immobile cri de l'arbre
jaillissant
de la terre qui déjà emplit la bouche d'Adam
— sourions des graines que l'Archange accepta
de remettre à Seth, et qui feront refleurir
le beau péché de sagesse.
Le cri vide la gorge de la femme...
(Par deux fois les peintres
recomposèrent les manques.)
Sèche et lasse main d'Ève,
qui invente une tendresse
pour ce qui s'achève
et leur
demeure incompréhensible !
Il faut apprendre à vivre le temps nu
d'être seul
entre tous
dans les pierres et le vent
Apprendre à supporter le poids soudain du Temps
creusant le corps émacié
(Songe-t-elle à l'incompréhensible
immobilité d'Abel ?),
à connaître cette profondeur
que nous accorde la mort
dans la communion du sol,
apprendre l'étroit passage des heures
ignoré jusqu'alors par la tribu.

Race parfois belle parmi d'autres,
le soir invente ta mémoire.






V  dans sa marche vers l'espoir, l'apaisement de l'ombre, l'invention de la fin du Temps.

De la vive,
très lente déchirure,
source d'eau limpide
où vivre se désaltère,
naît l'idée
que l'éternité se meurt.
Merveille neuve jaillie
de la pure absence
Et toi seule
anime toute beauté !
Le peintre interroge
la fragile plénitude
Il renoue (figure de gauche en haut)
la chlamyde verte.
Transparence
Mémoire de l'eau
où se formèrent les songes
Mémoire de la chair altérée...
Est-ce Irad
beau de tant d'incestes,
en marche vers l'absence du père ?
À l'épaule de l'éphèbe
(amant aussi de son frère ?)
le crépi tombé
arraché pour la seconde fois
agrafe l'aile d'un ange —
l'air s'éclaire,
passage de la splendeur.

Claude-Michel Cluny  Poèmes d'Italie, Editions de La Différence, 1998 













jeudi 7 novembre 2013

La mystérieuse apparence





«Peindre l'âme en proie à quelque chose qu'elle ignore, et qui la capture, tel est le sens de l'invraisemblable machinerie, optique, géométrique, mathématique, fomentée par Piero della Francesca dans la plupart de ses œuvres. Tout semble n'être là que pour aller au vertige. Et ce vertige, c'est dans les regards qu'il se tient, dans la matière d'absence qui s'y dépose. Tout en eux paraît, dans le même temps, se concentrer, s'unir, et s'éloigner à la fois. C'est dans l'iris humide que s'accomplit l'étrange détachement. Fenêtres vides de ces yeux où semble se fixer cette matière en suspens, en proie à la déliaison et au hors-sens, là se recueille tout ce qui qualifie leur être, leur caractère distrait.

(...)

Les figures paraissent assumer leur être comme une pure convention, comme si les corps présents étaient loués, livrés à un jeu qui ne les concernait qu'à moitié. Elles refusent, mais sans fanatisme, de s'identifier tout à fait au rôle qu'elles interprètent.»

Jean-Paul Marcheschi  Piero della Francesca, Lieu clair Editions Art 3, Nantes, 2011







«MODÈLES : Mouvement du dehors vers le dedans. (Acteurs : mouvement du dedans vers le dehors).

L'important n'est pas ce qu'ils me montrent mais ce qu'ils me cachent, et surtout ce qu'ils ne soupçonnent pas qui est en eux.

Entre eux et moi : échanges télépathiques, divination.

(...)

Modèle. Enfermé dans sa mystérieuse apparence. Il a ramené à lui tout ce qui, de lui, était dehors. Il est là, derrière ce front, ces joues.

Supprime radicalement les intentions chez tes modèles.

À tes modèles : "Ne pensez pas ce que vous dites, ne pensez pas ce que vous faites." Et aussi : "Ne pensez pas à ce que vous dites, ne pensez pas à ce que vous faites."

(...)

Modèle qui, en dépit de lui-même et de toi, dégage l'homme véritable de l'homme fictif que tu avais imaginé.»

Robert Bresson Notes sur le cinématographe Editions Gallimard, 1975




















Images, de haut en bas :

(1) Piero della Francesca La Légende de la vraie Croix, Arezzo (détail)

(2) Robert Bresson Lancelot du Lac

(3) Piero della Francesca La Légende de la vraie Croix, Arezzo (détail)

(4) Robert Bresson Pickpocket

(5) Piero della Francesca Retable Montefeltro, Milan (détail)

(6) Robert Bresson Une femme douce

(7) Piero della Francesca  Saint Julien (?), Sansepolcro (détail)

(8) Robert Bresson Lancelot du Lac

(9) Piero della Francesca La Madonna del Parto, Monterchi (détail)

(10) Robert Bresson Au hasard Balthazar

Source de la vidéo : Site YouTube



vendredi 4 novembre 2011

Chants de l'aube


"L'alba vinceva l'ora mattutina"



 



«Piero est par excellence – et plus encore que Fra Angelico – le peintre de l'Annonciation, c'est à dire le peintre de l'aube. Innombrables et magnifiques sont les anges dans cette œuvre. L'ange est le corps photophore, le porteur d'aube. Les peintures religieuses de Piero sont des laudes, des prières pour faire revenir l'aube.»

Jean-Paul Marcheschi Piero della Francesca, Lieu clair Editions Art 3, 2011























Œuvres de Piero della Francesca, de haut en bas :  

Le Songe de Constantin (détail, Arezzo), Tête d'ange (Arezzo), Le Baptême du Christ (détail, National Gallery, Londres), L'Annonciation (détail, Arezzo), La Nativité (détail, National Gallery, Londres), La Madonna del Parto (détail, Monterchi), Retable Montefeltro (détails, Milan), Le Baptême du Christ (détail, National Gallery, Londres)


Œuvre de Jean-Paul Marcheschi, tout en bas :

La Promeneuse de l'aube


 


samedi 29 octobre 2011

Le Sommeil de Dieu


"...enixa puerpera regem..."




Un extrait de Lieu clair, le très beau livre que Jean-Paul Marcheschi vient de consacrer à l’œuvre de Piero della Francesca. Il est ici question de La Madonna del Parto :

«L’œuvre de Piero dit beaucoup en ne montrant rien – ou presque rien. Et ce presque rien, unique objet de sa méditation, est l'attente. Une fois que l’œil s'est habitué à la pénombre violente où il est plongé, d'autres signes se précisent. Nul fauvisme dans le traitement des couleurs. La palette est subtile, chromatisme étal tirant vers la pâleur. Le lieu qui accueille cette scène est une tente : vaste dais capitonné, surpiqué de coussins rectangulaires ocres et clairs. À l'extérieur, des motifs de fleurs damassés d'or ornent le tabernacle de tissus. Ici, tout l'espace est "textile", car il s'agit d'accueillir un corps. Et tandis que nous fixent les deux anges qui, de part et d'autre, ouvrent les pans de la tente, la jeune madone, retirée en elle-même, nous dérobe son regard. 




Elle est littéralement distraite, c'est-à-dire soustraite au temps (celui de l'action accomplie par les anges), ce temps linéaire qui l'entoure. Encore une fois, c'est à travers les yeux que s'opère la séparation, où une part d'elle-même, étrange – étrangère –, quitte l'espace dans lequel elle paraît. Elle est là – si picturalement et structuralement là – et pourtant tout son être est ailleurs. La main droite, s'immisçant dans l'interstice blanc qui fend la robe, nous montre dans quelle direction se tourne le regard. 




À la scène, elle confère une note inattendue, car l'objet de la distraction est l'écoute. Et ce que l’œil écoute, c'est cet Autre, enfermé dans son ventre, c'est le sommeil de Dieu. Deux rêves chavirent ici et se mélangent en un seul regard qui s'absente.»

Jean-Paul Marcheschi Piero della Francesca, Lieu clair Editions Art 3, Nantes, 2011



vendredi 25 février 2011

Figures de silence


Per un altro Vincenzo




Und aus der meinen und aus der deinen

werden Gestalten der Stille steigen,
die sich leise entgegenweinen...


R.M. Rilke Dir zur Feier





« Ils ont atteint Arezzo peu avant midi, quand les églises sont calmes et fraîches sous le jour violent. Ils sont montés dans la ville haute, jusqu'à cette massive église paysanne où Piero della Francesca a peint l'Histoire de la Vraie Croix. (...) Vincent et Angela s'arrêtent au bord du chœur. Éblouis par le soleil inondant la verrière, ils devinent à peine les surfaces peintes. Vincent retarde l'instant où sa main pressera l'interrupteur des éclairages. Englouties par l'ombre, les fresques existent hors du regard, hiératiques, intemporelles, résorbées dans un espace qui leur est propre et où nul ne peut désormais les atteindre. (...)



An centre du mur est peinte la fresque sublime. Trois lacunes la marquent, étroites, verticales, dont on ne perçoit plus l'écorchure, devenue elle-même forme et couleur. La Reine de Saba rend visite à Salomon. Draperies impalpables sur d'abstraits corps de femmes. Parfaite harmonie d'une scène que toute émotion a désertée. Le groupe des suivantes s'inscrit dans la plénitude du cercle, son rythme immuable est celui du cérémonial. Si peu de vie sépare leurs lignes épurées de celles des arbres et des colonnes. Figures humaines aux contours si précis que leur individualité s'estompe, formes qui par trop de définition se trouvent diluées. Les yeux mi-clos sur leurs regards absents, elles esquissent d'improbables sourires, énigmes posées sur l'espace ignoré, musique à peine pressentie. Êtres inconnus d'eux-mêmes, hermétiques aux autres, mais formant un groupe que l'indicible cimente.



Entre une tête asexuée – jeune page ou servante – et la courbe infinie d'un autre cou, émerge un visage sans corps, un visage plus frémissant, les yeux largement ouverts, inondé d'espérance. Sur celui-là aussi se lit le mystère, mais que la fragilité humanise. Sans doute n'a-t-il pas la pureté hautaine de ceux qui l'entourent, sans doute devine-t-on sur lui, avec la tendresse si forte, une muette angoisse qui en est la mesure, mais à sa manière, plus humble, plus accessible, il indique le même chemin. Ce visage-là peut tout accueillir, il n'a pas besoin de certitude. »


Bernard Simeone
Figures de silence Editions Jean Honoré, Lyon, 1983