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jeudi 22 juin 2017

Totus Totti




Il cucchiaio di Dio (Cochlear Dei, La Cuillère de Dieu) est un petit livre très élégant qui reprend la tradition du carme (ou carmen, carmina au pluriel), une poésie latine au ton solennel sur des thèmes souvent historiques ou guerriers. Ici, la forme reste très classique (des strophes sapphiques, c'est-à-dire composées de trois hendécasyllabes et d'un vers adonique (5 syllabes)), mais le fond l'est moins puisqu'il s'agit de célébrer un footballeur, l'éternel capitaine de la Roma, Francesco Totti, au moment où il prend une retraite méritée après vingt-cinq ans d'exploits divers dans son équipe (qu'il n'a jamais quittée, malgré les ponts d'or que lui faisaient régulièrement les plus grandes équipes européennes et même américaines) ou dans l'équipe nationale d'Italie. 

Disons le tout net, l'auteur de ce joli petit livre, Alvaro Rissa, ne prétend pas égaler les auteurs grecs de l'Anthologie Palatine, ni les latins Catulle ou Horace, mais on lit avec intérêt et amusement ces vers plaisants qui ont au moins le mérite de faire revivre le latin, au moment où les langues anciennes ne semblent plus avoir la côte auprès des ministres de l’Éducation... Le titre du recueil, La Cuillère de Dieu, fait référence à l'une des feintes les plus utilisées au football (la cuillère, justement) : pour les tirs de pénalité, au lieu de frapper en force, le joueur frappe sans élan une pichenette du cou-de-pied en visant le centre du but, généralement juste sous la barre transversale afin de piéger le gardien adverse. C'est un geste risqué car en visant la position du gardien d'une frappe molle, le tireur doit escompter que celui-ci plonge par anticipation d'un côté ou de l'autre. Si ce n'est pas le cas, le gardien peut capter le ballon sans difficulté. On appelle aussi cela une panenka, du nom d'un joueur polonais qui a été le premier à réaliser parfaitement ce geste. En Italie, Totti était célèbre pour sa grande maîtrise de cette feinte, son cucchiaio le plus glorieux étant celui qu'il a réussi en 2000 face au gardien de but des Pays-Bas, permettant ainsi à son équipe d'accéder à la demi-finale de l'Euro. Je cite ici deux extraits de cette ode à Totti : les trois premières strophes et celles où est évoqué le fameux cucchiaio  (la traduction française est personnelle).





Gloriam dent Di Stephano perennem
caelites Messique, et ament Casillas,
Socratem, Zicum, Eusebium, Carecam
et Maradonam.

Villa, Matthaeus, Scyphus omne in aevum
audiant de se, Caligaris, Alves,
Stoïcus, Torres, Platini Altafinique
incluta classis.

Nullus at nostro tibi per iocator
saeculo, Francisce, fuit repertus.
Papa et ipse voluit vocari
nomine Tottis.

Alvaro Rissa  Il cucchiaio di Dio  il melangolo Ed. 2017

Que les Dieux accordent la gloire éternelle
à Di Stephano et à Messi, à Casillas,
Socrates, Zico, Eusebio, Careca
et Maradona.

Et également à Villa, Matthäus, Scifo,
Caligaris, Alves,
Stoichkov, Torres, et à la classe pure
de Platini et Altafini.

Mais en un siècle il n'y a jamais eu
un seul joueur égal à toi, ô Francesco.
Et le pape lui-même à voulu qu'on l'appelle
par le prénom de Totti.

(Traduction personnelle)







Quodsi ad undecim metra ducitur res,
hic petit portae latera, ille centrum
de potentia quatit usque, temptans
omne per omne ;

hic pede incerto sine vi rigorem
calciat metu remoratus, ille
captus orgasmo stolide in tribunam
sphaeran adegit.

Sin rigor Romae datur aut secundae
poena, tunc pallam rapit ecce Tottis,
sistit in tellure levique tactu
mittit in auras.

Illa it at retro rotat ipso eundo
dumque ianitor stupefactus adstat
pigra traiectu cadit indolenti
res ut inanis.

Nulla vis, tota ars geniusque purus :
sphaera cum retem tetigit quietam,
crederes velum tenui moveri
flamine venti.

Non abest praesentia nec statura,
spiritus, mens, intuitus, medullae.
Quid queat natura probavit ipso
corpore Tottis ;

Alvaro Rissa  Il cucchiaio di Dio, il melangol Ed. 2017







Quand on en est aux  coups de pied de réparation,
l'un vise les côtés de la cage, l'autre frappe toujours
très fort au centre, en tentant
le tout pour le tout ;

il y a celui qui frappe le pénalty de manière faible et imprécise
paralysé par la peur ; celui qui cède
à la panique et envoie sottement
le ballon dans les tribunes.

Mais si l'on accorde un penalty à la Roma, 
ou un coup-franc, Totti s'empare du ballon,
le place au sol et d'une touche légère
le fait bondir dans les airs.

Le ballon, dans sa trajectoire, pivote en arrière,
et tandis que le gardien le regarde étonné,
il retombe calmement, doucement,
comme en apesanteur.

Ce n'est pas de la force, c'est de l'art, du pur génie :
quand le ballon s'enfonce dans les filets inertes,
on croirait voir s'agiter un voile
sous la pression d'un souffle de vent léger.

Il ne lui manque ni la force physique ni la stature,
ni les réflexes, l'intelligence, l'intuition, le courage.
Dans la personne de Totti la nature a montré
de quoi elle était capable ;

(Traduction personnelle)





vendredi 4 juillet 2014

Addio al calcio (Adieu au football)




Dans son bel ouvrage Addio al calcio, Valerio Magrelli fait ses adieux au football, qu'il a beaucoup pratiqué, comme joueur amateur plus que comme spectateur dans les stades, en quatre-vingt-dix fragments qui correspondent aux quatre-vingt-dix minutes des deux mi-temps d'un match. Avec ferveur, ironie ou mélancolie, il évoque ce qui est en Italie beaucoup plus qu'un sport : une véritable passion nationale, à la fois exutoire, rite initiatique et obsession collective. Il dit aussi adieu à une certaine innocence de la jeunesse, faite d'enthousiasme et de fougue, de plaisir du jeu et de la dépense physique, avant que l'âge impose sa rigueur et ses limites. Je cite ici deux extraits : le premier correspond à la vingt-quatrième minute de la première mi-temps, le second à la trente-huitième minute de la deuxième mi-temps.

A proposito di vecchiaia. Ho continuato a giocare a calcio fin verso i quarant’anni. Da un certo punto in poi era diventato sempre più difficile mettere insieme una manciata di giocatori, ma l’incontro con il fratello di un mio amico cambiò tutto. Iniziai a giocare con una squadra di ragazzi molto simpatici e bravi. Troppo. Andò avanti per qualche partita, quando un giorno, anzi una sera, successe il fattaccio. Mi stavo muovendo piuttosto bene in campo, e feci addirittura una discesa gloriosa, fino al limite dell’area, quando il compagno che mi correva a fianco venne abbattuto e l’arbitro fischiò il fallo. Fu allora che capii. 

Se ero riuscito a tagliare la difesa come burro, a saltare terzini come in sogno, era perché tutti quanti si scansavano, anzi, letteralmente, mi evitavano. La loro gentilezza era squisita, sebbene piuttosto umiliante, e tutto mi fu chiaro quando un avversario mi si avvicinò per consegnarmi la palla. Stava esortandomi a battere la punizione, ma dandomi del lei. Del lei, in un campo di calcio ! Mi sentii amareggiato, e non potevo prendermela con nessuno. Avrei dovuto capirlo. Quella fu la mia ultima partita.

Valerio Magrelli  Addio al calcio  Einaudi, 2010




 À propos de vieillesse. J’ai continué de jouer au foot jusqu’à la quarantaine. À partir d’un certain moment, il était devenu de plus en plus difficile de réunir une poignée de joueurs, mais la rencontre avec le frère d’un de mes amis changea tout. Je commençai à jouer avec une équipe de garçons très sympathiques et très doués. Trop. Cela continua pendant quelques parties, mais un jour, ou plutôt un soir, l’incident eut lieu. Je me déplaçais plutôt bien sur le terrain et je fis même une incursion glorieuse, jusqu’à la limite de la surface de réparation, quand le camarade qui courait à mes côtés fut jeté au sol, et l’arbitre siffla la faute. Ce fut alors que je compris. 

Si j’avais réussi à enfoncer la défense comme du beurre, et à doubler des arrières comme dans un rêve, c’était parce que tous s’écartaient, ou plutôt, littéralement, m’évitaient. Leur gentillesse était exquise, quoique plutôt humiliante, et tout fut clair pour moi lorsqu’un adversaire s’approcha pour me remettre le ballon. Il m’exhortait à tirer le coup franc, mais en me vouvoyant. Un vouvoiement, sur un terrain de foot ! Je me sentis plein d’amertume, et ne pouvais m’en prendre à personne. J’aurais dû comprendre. Ce fut mon dernier match. 

Valerio Magrelli  Adieu au foot  Actes Sud, 2012 (Traduction : Marguerite Pozzoli, en collaboration avec René Corona)




Epopea dei palloni perduti. Sono le briciole di Pollicino che dovrei ritrovare per risalire il sentiero di casa. Quanti palloni ! E ovunque. Nei fiumi, innanzitutto, che appena toccata l’acqua, scappano via veloci. Nei laghi, più pacifici, ma non meno insidiosi. Qualcuno al mare, molti sopra gli alberi, incastrati sui rami più alti a formare un groviglio inestricabile, una specie di simbolo araldico. E quanti finiti bucati ! Quelli di plastica leggera, che volavano via alla prima brezza ("a vento", si diceva, guardando le inverosimili parabole tracciate quando li si colpiva con violenza), ma anche gli altri, via via divorati dai cespugli, dai vetri, dalle spine. In definitiva, non c’è pallone che non si sia perso o forato. E forse tutto questo vorrà dire qualcosa.

Valerio Magrelli  Addio al calcio  Einaudi, 2010

Epopée des ballons perdus. Ce sont les miettes du Petit Poucet que je devrais retrouver pour remonter le sentier vers la maison. Tant de ballons ! Et partout. Dans les rivières, avant tout : dès qu’ils ont touché l’eau, ils filent à toute vitesse. Dans les lacs, plus paisibles, mais non moins insidieux. Quelques-uns à la mer, beaucoup sur les arbres, coincés dans les branches les plus hautes pour former un écheveau inextricable, une espèce de symbole héraldique. Et tant de ballons percés ! Ceux en plastique léger, qui s’envolaient à la première brise ("au vent", disait-on, en regardant les invraisemblables paraboles qu’ils dessinaient lorsqu’on les frappait avec violence), mais aussi les autres, peu à peu dévorés par les buissons, les tessons de verre, les ronces. En définitive, il n’est pas de ballon qui ne se soit perdu ou percé. Et peut-être tout cela signifie-t-il quelque chose.

Valerio Magrelli  Adieu au foot  Actes Sud, 2012 (Traduction : Marguerite Pozzoli, en collaboration avec René Corona)






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