Translate

Affichage des articles dont le libellé est Paysages. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Paysages. Afficher tous les articles

mardi 22 décembre 2020

Inverno (Hiver)



"His soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the uni­verse and faintly falling, like the descent of their last end, upon all the liv­ing and the dead."





Franco Battiato chante Inverno (Hiver), de Fabrizio de André :

Sale la nebbia sui prati bianchi
come un cipresso nei camposanti
un campanile che non sembra vero
segna il confine fra la terra e il cielo.

Ma tu che vai, ma tu rimani
vedrai la neve se ne andrà domani
rifioriranno le gioie passate
col vento caldo di un'altra estate.

Anche la luce sembra morire
nell'ombra incerta di un divenire
dove anche l'alba diventa sera
e i volti sembrano teschi di cera.

Ma tu che vai, ma tu rimani
anche la neve morirà domani
l'amore ancora ci passerà vicino
nella stagione del biancospino.

La terra stanca sotto la neve
dorme il silenzio di un sonno greve
l'inverno raccoglie la sua fatica
di mille secoli, da un'alba antica.

Ma tu che stai, perché rimani ?
Un altro inverno tornerà domani
cadrà altra neve a consolare i campi
cadrà altra neve sui camposanti.







Le brouillard s'étend sur les prairies blanches,
comme un cyprès dans les cimetières,
un clocher presque irréel
marque la limite entre la terre et le ciel.

Mais toi qui t'en vas, tu dois rester,
tu verras que la neige s'en ira demain
et refleuriront les joies passées
avec le vent chaud d'un autre été.

Même la lumière semble mourir
dans l'ombre incertaine d'un devenir
où même l'aube devient le soir
et les visages semblent des têtes de cire.

Mais toi qui t’en vas, tu dois rester,
la neige aussi disparaîtra demain
l'amour encore viendra nous visiter
à la saison de l'aubépine.

La terre lasse sous la neige
dort en silence d'un sommeil lourd
l'hiver recueille sa fatigue
de mille siècles, depuis une aube ancienne.

Mais toi qui restes, pourquoi demeures-tu ?
un autre hiver reviendra demain
la neige tombera encore pour consoler les champs
la neige tombera encore sur les cimetières.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Roberto Mariani  (Site Flickr)

en bas, Roberto Solbiati  (Site Flickr)


 Source de la vidéo : Site Flickr

vendredi 27 septembre 2019

Polesine, autunno (L'automne en Polésine)




En novembre 1932, Giuseppe Ungaretti voyage dans la plaine de la Polésine, en Vénétie, entre le Pô et l'Adige. C'est pour Ungaretti "le pays de l'eau", une terre plate et nue comme le désert, en grande partie immergée, attirée par l'abîme marin ; terre biblique, submergée et gorgée d'eau, comme si l'on était après le Déluge... Il raconte ce voyage dans un chapitre de son ouvrage Il deserto e dopo [À partir du désert] :

Riflessi

Ne ho visti paesi ; ma, in Italia, uno senza attorno monti — eppure tutto dipendente da monti invisibili — senza un'ondulazione apparente, piano come un vassoio, chi se l'aspettava ? E l'averlo visto d'autunno, e come coperto dal fiato grosso d'un bove, è averne indovinato l'ora. Perché non esiste terra nuda : o c'è il sole, o l'acqua, o la neve, o, come ora qui, — nei punti più patetici, sul grano nascente — c'è un nuvolame torpido.


L'autunno è un sogno che stenta a scomporsi, è la solitudine e la violenza che si dànno l'ultimo addio, può tentennare in uno sfarzo bizantino, pieno di suoni di campane e di trombe, oppure, di cattivo umore, può, a dispetto della stanchezza, sentire non la decadenza cui allude, ma che il sogno rinascerà. E, meno rassegnato e più magico che in questo triangolo colle acque convenute da tutte le parti, che è come un campo di battaglia dei fiumi e del mare, dove trovare un autunno ? Non gli ori e i bronzi — ci sono, è vero, i cumuli di canapuli — accanto a bacini d'acqua ora dormente sotto le croste, a ciottoli ammucchiati dolcemente lisci, che servirono a tenere la canapa a fondo — gli stessi dell'acciottolato che fa di queste strade come letti smessi di fiumi — non l'oro antico dei canapuli, né la porpora conta qui nel tramonto dell'anno ; ma l'acqua pregna dei suoi riflessi, e quest'autunno è come una lama nei fumi, insieme un che di teso e tenero, di farneticante e di materno.

Certo sono qui oggi gran begli effetti, e fossi pittore non mi staccherei da questi posti : nelle lontananze autunnali, l'acqua coi suoi riflessi mette un balenìo, suscita mille di queste difficoltà che sempre faranno gola a ogni artista vero ; dovreste vedere, come qui i pioppi si coprono, col ciuffo quasi volatilizzato dai pennacchi dell'umidità, al minimo dondolìo, d'un tremito di squamme ! In mezzo ai campi, tratto come un dado, un casone rosso fiammante colle persiane verde pappagallo, tra le iridescenze e le nebbioline, se ne sta come sfornato ora dal maiolicaro.

E della sera, che direste della sera ? Il rosso è appena appena una strisciolina ed è un rosso lavato, ma sotto, aprendo uno spazio senza fine, prolungando la pianura all'infinito, c'è un cielo fattosi orizzontale, che simula il mare, un incredibile cielo di porcellana. Nessuna malinconia supererà questa : la terra ridotta un'ombra vagante verso quell'alcova di cielo lunatico.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori Editore, 1961






Reflets

J'ai vu mainte contrée : mais en Italie, en trouver une sans montagnes alentour (encore que toute soumise à des montagnes invisibles), sans une ondulation apparente, un vrai plateau, qui l'eût cru possible ? Et l'avoir découverte à l'automne, comme sous l'haleine énorme d'un bœuf, c'est l'avoir surprise à son heure. La terre n'est jamais seule ; ou il y a le soleil, ou les eaux, ou la neige, ou, comme ici (en ses points les plus touchants, au-dessus du jeune blé), une longue nuée engourdie.

L'automne est un songe qui tarde à se défaire, c'est le dernier adieu de la solitude et de la violence ; il peut tituber dans un faste byzantin, plein de bruits de cloches et de cuivres, ou, de méchante humeur, en dépit de sa fatigue, pressentir non la décadence qu'il évoque, mais le renoncement du songe. Et où trouver automne plus magique, moins résigné qu'en ce triangle où les eaux confluent de toutes parts, champ de bataille de la mer et des fleuves ? Ce ne sont pas les ors et les bronzes (il y a pourtant les tas de chènevottes) à côté des bassins d'eau maintenant stagnante sous ses croûtes, à côté des doux galets polis amoncelés qui servirent à maintenir le chanvre au fond (les mêmes cailloux qui font de ces routes des lits de rivière à sec), ce n'est pas l'or ancien des chèvenottes, ni la pourpre qui comptent ici dans le crépuscule de l'année ; mais l'eau enceinte de ses reflets ; et cet automne est comme une lame dans les fumées, quelque chose à la fois de tendre et de tendu, de fiévreux et de maternel.

Ah ! il y a ici aujourd'hui des effets admirables ! Peintre, je ne pourrais m'arracher à ces lieux : dans les lointains automnaux, l'eau, de ses reflets, allume une succession d'éclairs, suscite mille de ces difficultés qui exciteront toujours le véritable artiste ; il faut voir ici les peupliers, la cime presque volatilisée par les panaches de l'humidité, se couvrir, à la moindre oscillation, d'un tremblement d'écailles ! Jetée comme un dé au milieu d'un champ, une maison d'un rouge flamboyant aux persiennes vert perroquet semble, parmi les iridescences et les traînées de brume, sortir du four du faïencier. 

Et de ce soir aussi, que diriez-vous ? De rouge, il n'y a guère qu'une très étroite bande, et c'est un rouge lavé ; mais au-dessous, ouvrant un espace sans bornes, prolongeant la plaine à l'infini, il y a un ciel horizontal qui imite la mer, un incroyable ciel de porcelaine. Aucune mélancolie ne peut surpasser celle-ci : la terre, réduite à une ombre, errant vers cette alcôve, vers ce ciel lunatique.

Traduction : Philippe Jaccottet  (À partir du désert, Éditions du Seuil, 1965)











Images : (1) Antonio  (Site Flickr)

(2) et (4) Fabrizio Pivari  (Site Flickr)

(3) Giuseppe  (Site Flickr)




mercredi 28 août 2019

L'Écriture de Dieu



"O goldne Zeit, die nicht mehr ist im Werden,
Als noch die Kunst vermocht die Welt zu lehren,
Und nur das Schöne heilig war auf Erden !"



"He exists 
and wil continue to do so for some time, perhaps
for many years, and as I walked without hesitation
directly past the store he had entered I was overcome 
with a sudden feeling of elation at the thought
that it was within my power to record this incident
which is unexceptional
as the budding of pear trees in their season,
unrepeatable as the first sight of a great city."

John Ash  Following a Man



"Je ne publie pas un commentaire de même teneur : son auteur persiste, dans son blog à faire référence à Renaud Camus. Et ça, je ne peux vraiment cautionner."
Silvano, auteur du blog Gay Cultes






Un autre extrait du roman de Renaud Camus L’Épuisant Désir de ces choses ; il s’agit d’un dialogue entre le personnage principal, Jean Deladevèze, et son collègue de travail Cattaro. Ce dernier lui fait part d’un projet de film qui lui tient particulièrement à cœur : 

« Je n’y comprends rien. Qu’est-ce que c’est ton projet ? 
— Ça pourrait s’appeler L’Ecriture de Dieu… 
— Fiououou… Carrément… 
— Carrément. L’écriture de Dieu, ce sont les visages… 
— Les visages ? 
— Oui, les visages. Écoute, s’il y a quelqu’un qui peut comprendre ça, c’est bien toi… On traverse des villes étrangères, des campagnes, n’importe où, et on voit des visages qui nous éblouissent, des visages qu’on donnerait n’importe quoi pour pouvoir contempler aussi longtemps qu’on voudrait, inscrire en nous, posséder, si tu veux, interroger, en tout cas, interroger sous tous les angles ; des visages qui semblent tout expliquer : comme si toutes les lignes de la réalité convergeaient vers leurs traits, ou bien même partaient d’eux, au contraire. 
— Des visages de garçons ? 
— Dans mon cas, ce sont plutôt des visages de garçons, évidemment. L’écriture de Dieu n’est pas forcément la même pour tout le monde…
— De garçons et en plus de beaux garçons, je suppose. De garçons qui te paraissent beaux à toi, en tout cas ?
— Beaux, ou intéressants, ou même pas beaux, mais qui me parlent, pour une raison ou pour une autre, qui me paraissent attachants, bons, forts, émouvants…
— Oui, enfin, qui t’inspirent du désir…
— Pas forcément, mais… Pas forcément un désir physique, en tout cas…
— Quand même, c’est une drôle de conception de l’écriture de Dieu. Pas très… démocratique. Dieu ne parlerait que par la beauté ?
— Oh, alors là, tu es bien placé pour faire ce genre d’objections, toi… Dieu ne parle pas que par la beauté, mais disons que la beauté est sa poésie. Les autres visages sont la prose… […] On demande donc à ceux que je veux filmer s’ils nous permettent de le faire, ça peut être quinze secondes, une photographie animée, ou bien une conversation de cinq minutes, d’un quart d’heure, ou bien plusieurs conversations, dans plusieurs sites : le tout est d’établir une relation de confiance  — et ensuite elle peut évoluer vers ceci ou vers cela, l’amitié, le plaisir, l’amour, le malentendu, la disparition… L’essentiel est de mettre fin à ce supplice, à cette perte continuelle, à tous ces moments où l’on se dit qu’on est peut-être en train de passer juste à côté du bonheur, et où l’on ne peut rien faire pour s’en assurer ; comme si l’écriture de Dieu… 
— Mais qui te dit que ce n’est pas justement ça, l’écriture de Dieu : un texte qui défile si vite devant nous qu’on n’a pas le temps de l’arrêter, qui brille un laps, comme dit l’autre ; et si on l’arrêtait ce ne serait plus que… 
— Oh, quel parfait salaud tu fais ! Tu dis ça par méchanceté pure… Puisque c’est comme ça je ne t’inviterai même pas à la projection de la première partie de mon film, qui doit durer cinquante-trois heures seulement, après un montage féroce… 
— Je vois ça d’ici : Pedro, Lorenzo, Paolo, Giancarlo, Guido, Nourredine, Ali, Ahmed, Nemer, Jean-François, Pierre, Cesario, Manuel, Stefano, Ruy, Henrique, Wenceslao… 
— Phiououou… Tu crois que ça va être vraiment aussi beau que ça ? »

Renaud Camus   L'Épuisant Désir de ces choses  Éditions P.O.L, 1995 













Merci à Charles Roffey pour ses merveilleuses photographies (Site Flickr)




mardi 25 septembre 2018

Autunno in Toscana (Automne en Toscane)




Parlate, o mura dell'antica torre
e dite, quale sguardo posò
dalle finestre anguste
sull'oro della valle
così dolce e amica.
Voci di cavalieri antichi
e scalpitare di cavalli sul sentiero,
dove corrono adesso i miei bambini,
e canto di madonna,
che lieta contemplò le azzurre nebbie
e le dorate foglie della vita.
In un mattino quieto come questo
solo il gallo si sente,
solo ogni tanto uno sparo di fucile.
E lentamente il sole inonda la campagna
in questo autunno dolce come allora.
E i secoli son nulla.

Paola Cannas   Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013






Parlez, murs de l'antique tour
et dites quel regard se posa
depuis les fenêtres étroites
sur l'or de la vallée
si douce et amicale.
Des voix de chevaliers antiques
et des chevaux qui piaffent sur le sentier,
où courent maintenant mes enfants,
et le chant d'une Dame,
qui joyeuse contempla les brumes bleues
et les feuilles dorées de la vie.
En un matin tranquille comme celui-ci
on n’entend que le chant du coq,
et de temps à autre un coup de fusil.
Et lentement le soleil inonde la campagne
en cet automne doux comme autrefois.
Et les siècles ne sont rien.

(Traduction personnelle)








 
Images : en haut, Antonio Romei  (Site Flickr)

au centre, Francesco  (Site Flickr)

en bas, Rodriguez  (Site Flickr) 


 

mardi 28 août 2018

Florence belle et cruelle




Un extrait de Nel più bel sogno [Dans le plus beau des rêves] le dernier ouvrage de la série consacré au commissaire Bordelli, dont Marco Vichi nous conte régulièrement les aventures dans la Florence des années soixante, et que l'on aime davantage pour son sens de la digression et de la flânerie narrative que pour la rigueur de ses enquêtes. Ici, il réfléchit à la nature ambivalente du caractère florentin, sur les marches de la magnifique basilique de San Miniato al Monte : 

Il monta jusqu'à la basilique de San Miniato, son église préférée, qu'il avait vue juste avant depuis les fenêtres du palais de la Bourse. Il demeura longtemps appuyé au muret devant la façade, observant ces marbres ornés de figures géométriques et en même temps si émouvants. Puis il se retourna pour regarder Florence, la belle et cruelle Florence, capable d'engendrer de grands esprits et une sinistre ignorance. Il aimait la belle ironie florentine, qui riait de tout, y compris d'elle-même et de ses propres souffrances. La féroce ironie frondeuse qui ne courbait jamais la tête devant rien ni personne. Pendant la présence de Napoléon, les Florentins appelaient les Français « i nuvoloni » (« les gros nuages »), en raison de leurs proclamations qui commençaient par Nous voulons... Et quand en 1870 Victor-Emmanuel II, après un séjour de cinq ans à Florence, capitale provisoire du Royaume, s'en alla finalement dans la Rome si convoitée, les Florentins inventèrent une comptine, qu'ils placardèrent sur les murs de la ville : 

Turin pleure quand le monarque s'en va.
Rome exulte quand le monarque arrive.
Mais Florence, ville-berceau de l'art,
se moque de son arrivée comme de son départ.

Toutefois, Florence avait aussi une autre âme, sinistre, lâche, flagorneuse, peureuse, méfiante, capable de sourire à celui qu'elle s'apprête à poignarder dans le dos, et qui n'hésitait pas à démolir en groupe une personne sans défense à coups de répliques vulgaires. C'était peut-être dans cette contradiction que résidait la fascination exercée par cette ville ? La belle ironie et la lâcheté entremêlées ? Quoi qu'il en soit, il n'était pas facile de grandir à Florence, sous les coups d'épée des paroles tranchantes. mais c'était au moins un entraînement à l'auto-défense, ce qui pouvait toujours être utile dans la vie.

Marco Vichi  Nel più bel sogno  Guanda Editore, 2017 (Traduction personnelle)










Images : en haut, Carlos Sanchez  (Site Flickr)

en bas, (1) Jonas Ginter  (Site Flickr)

lundi 30 juillet 2018

Terra segreta (Terre secrète)




Terra segreta

Dal solleone che intimidisce i monti
e guarda, ai fulmini di notte
della stagione tarda, alle piogge
del tempo in cui i viaggi sono grigi,
la faccia del paese ha camminato
pianto e sorriso come ogni cosa viva :
non è però la morte che si scrive piano
come sul volto umano,
è un cammino di gioia,
un trionfo di pianti che noi non conosciamo
e si ripete sempre.

Ho visto tutti i tuoi vestiti
e lo spettacolo della nascita,
la leggera opulenza materna
che nella stagione colorita
ha tanto odor d'amore.

In te riposo a sera
quando vicini si sentono
vivere fiori che non si vedono.

Guglielmo Petroni  Poesie, Neri Pozza Editore, 1959






Terre secrète

De la canicule qui intimide les montagnes
et regarde, jusqu'aux éclairs dans la nuit
de la saison tardive, aux pluies
de l'époque où les voyages sont gris,
le visage de la terre a changé
a pleuré et souri comme toute chose vivante :
pourtant ce n'est pas la mort qui se manifeste lentement
comme sur le visage humain,
c'est un chemin de joie,
un triomphe de pleurs que nous ne connaissons pas
et qui toujours se répète.

J'ai vu tous tes atours
et le spectacle de la naissance,
la légère opulence maternelle
qui dans la saison des couleurs
a tellement l'odeur de l'amour.

En toi je repose le soir
quand tout près on sent
vivre des fleurs que l'on ne voit pas.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Site Flickr

au centre, Matteo Pieroni  (Site Flickr)





jeudi 19 juillet 2018

Le partage des eaux




Dominique Fernandez publie aux éditions Philippe Rey une version revue et très amplifiée d'un récit déjà paru en 2005, Où les eaux se partagent. Lucien, un peintre français, y fait découvrir la Sicile à sa jeune femme, Maria, une Italienne du Nord qui jette sur les Méridionaux un regard plein de préjugés et de réticences. A l'extrême pointe de l'île, là où deux mers se rejoignent dans un paysage d'une beauté grandiose, ils achètent à un marquis désargenté (flanqué de son inénarrable ragionere (tout  à la fois comptable, intendant, administrateur et en fait factotum) répondant au nom très connoté de Palmiro Cazzone) une maison (la Casina) où ils comptent passer les mois d'été et travailler au calme. Mais leurs voisins, avec leurs coutumes si particulières et le goût du mystère des Siciliens, vont bousculer le bel ordonnancement prévu. Ce qui ravit le lecteur dans ce roman, c'est moins la trame narrative, assez convenue, et les personnages, souvent trop archétypaux, que les magnifiques descriptions de la Sicile et les évocations si vivantes et pertinentes de ce que l'on pourrait appeler l'âme sicilienne, que Fernandez connaît si bien et qui est au cœur de toute son œuvre. J'en donne ici un exemple tiré d'un passage situé au début du roman, où l'auteur évoque ce partage des eaux qui donne son titre à l'ouvrage et dans lequel réside sa signification profonde :

En face de nous, sur un îlot de quelques arpents, un fortin castillan contemporain de la bataille de Lépante dressait ses murailles roses presque intactes. Le flot battait avec une régularité entêtante contre le pied de la falaise. Les rayons du soleil irisaient la surface d'innombrables nuances, du franc indigo aux plus fines dégradations de l'outremer. Une moire à larges raies descendait en diagonale de l'horizon. Des pétroliers à la ligne de flottaison orange passaient au loin, des cargos noirs en route pour Tunis, un ferry blanc à destination de Malte. Plus près de nous, des barques de pêche rentraient au port avec ce bruit des moteurs à deux temps, sourd, égal, monotone, qu'on désigne sous le nom onomatopéique et dédaigneux de teuf-teuf, alors qu'il donne par sa musique constante et sereine un rythme à l'immensité. Aussi loin que portait le regard, je ne découvrais aucune voile, aucun yacht, aucune embarcation de plaisance. Les paquebots de croisière semblaient ignorer ces parages. Mer utile, mer de travail et de fatigue, où chacun se concentre sur sa tâche, non mer de loisir et de vacances ; exactement ce qu'il nous fallait, à nous qui avions décidé, pour des raisons privées et professionnelles, de rompre trois mois par an avec la société.




Lieu vraiment idéal : à la pointe de la pointe, sans contact avec le monde habité. Seules vivantes dans ce désert restent les eaux, qui changent sans cesse de couleur. Juste au pied de la maison, elles se séparent en deux masses distinctes dont la jointure se marque par une ligne plus pâle indiquant un soulèvement du sol à cet endroit. Cette bande sous-marine moins profonde, qui tantôt disparaît sous l'action des courants et tantôt se discerne à l’œil nu, relie la terre au fortin rose. La mer Tyrrhénienne, qui longe la côte occidentale de l'Italie, se termine ici, où commence la mer Ionienne, qui s'étend à l'est jusqu'à la Grèce. Les deux fosses de la Méditerranée se rencontrent sur cette frontière tracée à l'époque où l'Afrique s'est détachée de l'Europe.
– Par temps calme, vous pouvez aller à pied jusqu'au fort et voir les lapins qui abondent dans l'îlot, nous dit le ragioniere.
– Vous y allez souvent ?
– Jamais.
Il ajouta qu'il ne se risquerait jamais à cette « expédition », pas plus qu'il n'irait sur les plages mettre les pieds dans l'eau. 
– Vous ne vous baignez pas ? demandai-je.
– Il mare è nemico.
La mer est ennemie : il avait prononcé cette phrase avec une conviction et une énergie qui confirmaient nos observations sur l'antipathie naturelle des Siciliens pour la mer. Se rappellent-ils qu'elle ne leur a apporté dans le passé que des colons ou des pirates, grecs, latins, phéniciens, turcs, arabes, normands, espagnols, piémontais, engeance de prédateurs et de pillards, variés de race et de langue, mais également cupides ? Ou le souvenir de la malaria, qui infestait les côtes jusqu'à la fin de la guerre, est-il resté vivace ? Je ne serais pas long à apprendre que ces explications n'existaient que dans ma tête farcie de références historiques, la vraie raison de cette hostilité étant ailleurs.

Dominique Fernandez  Où les eaux se partagent  Editions Philippe Rey, 2018









Images : de haut en bas, (1) Site Flickr

(2) Claus Moser  (Site Flickr)

(3) Stefano  (Site Flickr)

(4) Camilla  (Site Flickr)

(5) Andrea Moroni  (Site Flickr)




vendredi 13 juillet 2018

Le Vent du soir





Deux poèmes de Claude Michel Cluny :

Le vent du soir sur le Tibre  

                                                                                                                              pour Lodovico

La rouille romaine
comme un automne immense
Et mes souvenirs
dans la griffe de fer du temps
Mais l'odeur de la vie
Mais le vent du soir sur le Tibre
Et ces lèvres brûlées dont rien ne dispense

Le soir est simple si l'on partage

Cette rouille, le sang, la lèpre sur les temples
l'or effacé
Le chant le chant du temps au creux de nos cadavres
ce rire pour pleurer ce que nous avons aimé.






Piazza Navona

Une douceur obscure
est descendue ce soir Piazza Navona
des épaules nues de la nuit.
Pierres d'un calme visage
théâtre des eaux de la Lune et de l'heure,
quand vous serez devenues par notre grâce mortelle
le désert de la mémoire de Rome,
gardez mon souvenir
pour cet enfant venant rêver
à vos collines pauvres,
au bruit de nos pas, le long d'une voie très
ancienne
– un jour de notre mince devenir
ô mon frère inutile.

Claude Michel Cluny  Racines (in Oeuvre poétique, I, Editions de la Différence, 2012)







Images : en haut, (1) Cristina Torquati  (Site Flickr)

au centre, (2) Cristiana Vazzoler  (Site Flickr)


en bas, (4) Site Flickr

(5) Valentina Cinelli  (Site Flickr)



lundi 9 juillet 2018

Le Garçon de Liège







Un garçon de conte de fée 
M’a fait un grand salut bourgeois 
En plein vent, au bord d’une allée, 
Debout sous l’arbre de la Loi. 

Les oiseaux d’arrière-saison
Faisaient des leurs malgré la pluie 
Et prise par ma déraison 
J’osai lui crier : « Je m’ennuie. »

Sans dire un doux mot de menteur 
Le soir dans ma chambre à tristesse 
Il vint consoler ma pâleur. 
Son ombre me fit des promesses. 

Mais c’était un garçon de Liège, 
Léger, léger comme le vent 
Qui ne se prend à aucun piège 
Et court les plaines de beau temps.

Et dans ma chemise de nuit, 
Depuis lors quand je voudrais rire 
Ah ! beau jeune homme je m’ennuie,
Ah ! dans ma chemise à mourir.

Louise de Vilmorin  Fiançailles pour rire  Ed. Gallimard, 1939








Images : en haut, Site Flickr

en bas,  Site Flickr

mardi 26 juin 2018

Le havre




Ferrare avec son calme et sa tranquillité
n'est-elle pas un lieu presque paradisiaque ?
ces porches réputés de l'université,
ce ghetto mystérieux, ce ciel plein de miracle ?

le château imposant, la cathédrale étrange,
les galets enfoncés dans le ciment des rues,
les vélos circulant sans que rien les dérange,
même ce restaurant dont les plafonds remuent

aux couleurs éraillées de peintures anciennes... ?
L'Arioste, le Tasse avaient vécu ici
mais on n'en soufflait point de pompeuses antiennes
pas plus qu'on n'en faisait de Giorgio Bassani

dont le corps était rentré dormir à Ferrare
comme pour y retrouver son havre de grâce.

William Cliff   Matières fermées, poème  La Table Ronde, 2018







Images : en haut, Massimo Battesini  (Site Flickr)

en bas, (1) Manuela Barattini  (Site Flickr)

(2) Arnold Sam  (Site Flickr)

dimanche 24 juin 2018

Dans les jardins de l'Observatoire




30 janvier [1990] — Le jour baissait, les portes du Luxembourg étaient fermées. Restaient les jardins de l'Observatoire. J'avais travaillé toute la journée et je voulais marcher un peu. C'est une certaine lumière de Paris qui dès mon plus jeune âge me rendit amoureux de ma ville natale, surtout dans les derniers rayons du jour métamorphosant les rues les plus tristes. Je pensais à ces choses en foulant les allées sableuses. Le long de la grande avenue, les immeubles modernes se dépouillaient de leur imposante banalité ; seule gardait son mystère la masse crénelée de l'école rouge des langues orientales. Le crépuscule vert semblait sourdre de partout, des jardins, des maisons comme du ciel. Dans cette sorte de pénombre, même les promeneurs paraissaient immobiles, nous marchions en silence et, tout à coup, au bout des deux rangées d'arbres dépouillés, tout au bout, m'attend le prodige qui ensorcelait mon enfance, la furieuse galopade des huit chevaux vert-de-gris, se ruant à fond dans le silence avec une telle fureur que chaque fois le jeune garçon reculait d'un pas, pris d'une ensorcelante frayeur. Depuis ce temps-là, ils éclaboussent d'eau invisible la fin des crépuscules ; bientôt ils sont seuls à luire et à continuer de se cabrer derrière nous dans l'ombre et dans mon souvenir. Des étudiants sautent par-dessus les grilles des jardins qu'un homme en uniforme désuet ferme avec de gros cadenas, comme si les arbres voulaient s'échapper avec tous ces jeunes. 





Loin devant nous et tout autour de nous, dans le soir, des fenêtres s'allument çà et là, d'or soufré ; c'est Paris, le Paris de ma vie presque tout entière, celui que j'appelais dans mes rêves de jeunesse mon Paris, avec ses innombrables secrets, les éternelles exigences de la chair et de l'âme.

Julien Green L'Expatrié, Journal 1984-1990  Editions du Seuil, 1990







Images : (1) Site Flickr

(2) et (3) Vincent Bessuges (Site Flickr)

(4) Peter Kurdulija (Site Flickr)



mercredi 11 avril 2018

Calm




Plieux, vendredi 19 mai 2017, minuit et demi. Un jour, dans une salle sombre de la Wallace Collection, à Londres, j'ai été illuminé, comme elle l'était elle-même, par des tableaux hollandais à travers lesquels s'engouffrait le ciel, jusqu'en les profondeurs bien cirées de l'antique édifice victorien, aux lourds rideaux tirés. C'étaient des marines de Wilhem Van de Velde le Jeune, un peintre auquel je n'avais jamais porté attention plus tôt et que je distinguais à peine, jusque là, des autres membres de son abondante dynastie. Cependant je ne l'ai jamais oublié. 





La plupart de ces tableaux avaient dans leur titre, en vigie liminaire, le mot : Calm : Dutch Ships coming to Anchor ; Calm : Fishing Boats at Low Water ; Calm : Fishing Boats under Sail (le plus beau) : Calm : a Fishing Boat at Anchor ; Calm : French Merchant Ships at Anchor, etc. Et de fait ils étaient parfaitement calmes. La mer s'y montrait rigoureusement étale, toute en reflets, comme un parquet de salle de bal. Tout y semblait dans l'attente d'un dieu, ou de rien, ou dans la jouissance d'un silence. Les bateaux aux coques brunes, ou noires, parfois relevées d'un peu de cramoisi, y déployaient de larges voiles blanches, ou grises, ou tabac, lie-de-vin, qui se détachaient tranquillement sur l'azur, dans la lumière. Et derrière elles, au-dessus d'elles, ces ciels inoubliables que j'ai dits, bleu ciel et blanc, dont l'allégresse immobile, malgré les nuages blancs qui les parcouraient, irradiait vers les boiseries acajou, vers les autres tableaux, vers les visiteurs qui passaient, en contre-jour, et dont on n'eût pas du tout été surpris si une grande ombre s'en fût détachée à travers la pénombre. On eût juré, ces toiles de dimensions modestes, qu'elles étaient de formidables machines à produire de la sérénité éclairée.




Le souvenir d'elles me vient souvent, et cette après-midi encore comme nous marchions sur le chemin de la Rouquette, sous un énorme ciel bleu tacheté de blanc qu'un gentil vent un peu frisquet rendait particulièrement lumineux, impatient que tout vibre dans sa grande clarté et dans sa transparence — les arbres, les âmes, les châteaux, le chemin blanc.

Renaud Camus  Juste avant après, Journal 2017, Chez l'auteur, 2018







Images : en haut, Wilhem Van de Velde le Jeune  Calm : Fishing Boats Under Sail (1655-60)

plus bas, (1) Wilhem Van de Velde le Jeune  Calm : Dutch Ships Coming to Anchor (1665-70)

(2) Wilhem Van de Velde  Dutch Vessels lying Inshore in a Calm, one Saluting (1660)

(3) Wilhem Van de Velde Le Jeune  Dutch men-o'-war and other shipping in a Calm (c. 1665)

(4) Renaud Camus Grand Paysage avec un personnage après la pluie (Site Flickr)