J’avais vu dans la salle Chauchard du Louvre, où il a été exposé depuis le début du siècle, L'Angélus de Jean-François Millet. J’imaginais une toile de grandes dimensions : elle ne dépasse pas, à vue d’œil, quelque 80 centimètres sur 70. Je ne sais où la voyait Van Gogh, qui en parle dès ses premières lettres à Théo, mais je comprends la vibration immédiate de ses cordes de grand nerveux habité par Pan lorsqu’il fut traversé par le mystère angélique de cette peinture oubliée.
L’Angélus, pour moi aussi,
est inoubliable. Et son pouvoir contagieux sur Van Gogh a une explication très
simple : c’est une peinture spirituelle comme peu, et elle tombe sur
Vincent, vase spirituel, encore tout imprégné du feu chrétien et biblique de
Zundert, à un moment certainement prédestiné. On ne peut réellement connaître
Van Gogh si on n’aime pas Millet. Parce que la vie et la peinture du cadet sont
un voyage libérateur à travers de terribles épreuves dont il fut le témoin
convulsé et radieux – un voyage où Millet, avec Rembrandt, a le rôle d’un
Virgile dantesque qui conduit en haut. La démesure de Rembrandt, comparée à
Millet, ne compte pas dans l’élection que fait Van Gogh : ils sont, l’un
et l’autre, des spirituels, des protecteurs et inspirateurs invisibles.
Le
tableau a été, il l’est encore, reproduit sur tous les calendriers, dans tous
les alphabets ; sa reproduction chromolithographique ne manqua jamais dans
les cuisines de campagne, et cependant, comme une Lettre volée, d’être devenu
aussitôt banale décoration figurative, l’a soustrait à l’attention, et L'Angélus, aujourd’hui, est un inconnu célèbre. Je le décris donc : deux
paysans pauvres et pieux sont en prière au milieu d’une plaine sans fin.
L’homme tient son chapeau à la main, avec l’embarras ancien du paysan en
présence du seigneur. La femme a les mains jointes. Une fourche est plantée
dans le sol. C’est un champ de pommes de terre. Le couple a arraché des pommes
de terre tout le jour. D’une distance infinie vient un son de cloche, «comme si
le jour pleurait sa mort». Le soleil d’été s’éloigne de la campagne, déjà à
demi envahie par les ombres, tandis que le ciel est encore clair. Le moment
liturgique, en suspendant l’effort des hommes, relie les êtres vivants à un Créateur
qui répond en les bénissant, même si, peut-être, il ne détournera pas le mal
que les ténèbres apporteront. Mais l’homme et la femme, dans leur solitude,
savent qu’ils ne seront pas abandonnés : leur recueillement est
l’expression du psaume silencieux, de la louange muette de la glèbe, des pommes de terre de Dieu.
Un poème de l’existence humaine en terre d’Occident, un point
d’équilibre cosmique entre le monde d’en haut et le monde intermédiaire,
sublunaire, dans la prière qui fond l’homme et sa compagne avec les champs et
la nutrition. Il est curieux que cet artiste, ami de la terre qui nourrit et
allaite, au prix de la peine, ait le nom d’une céréale.
Guido Ceronetti La Tombe d'Auvers-sur-Oise (in Une poignée d'apparences, Albin Michel, 1988. Traduction : André Maugé)




