Translate

Affichage des articles dont le libellé est Guglielmo Petroni. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Guglielmo Petroni. Afficher tous les articles

mardi 31 juillet 2018

A modo d'epigrafe (En guise d'épigraphe)




I

Voler che tutto fosse fermo
magari calcolar l'intera vita
e lasciarla scolpita per l'eterno
nell'umido granito
ma giungon le stagioni
amore mio.

II

Il cuore è lento
ma non così la tua malinconia
che corre
sei forse l'eco vasta che risuona
nella piazza deserta
all'ora nona
sei tu ?

III

O notti a cui s'assicura
per gli spazi vuoti
il silenzio triste
di qualche solitudine
aprite alfine gli sguardi
su quelli che girano soli
le valli.

Guglielmo Petroni  Poesie  Neri Pozza Editore, 1959







I

Vouloir que tout soit immobile
et même calculer la vie entière
et la laisser sculptée pour l'éternité
dans le granit humide
mais viennent les saisons
mon amour.

II

Le cœur est lent
mais pas ta mélancolie
qui court
tu es peut-être le vaste écho qui résonne
dans la place déserte
est-ce toi ?

III

Ô nuits à qui s'abandonne 
dans les espaces vides
le silence triste
de quelque solitude
portez enfin vos regards
sur ceux qui parcourent seuls
les vallées.

(Traduction personnelle)












Images : en haut, Luca Rodriguez  (Site Flickr)

au centre, Olga  (Site Flickr)

en bas, (1) Giuliano Chezzi  (Site Flickr)




lundi 30 juillet 2018

Terra segreta (Terre secrète)




Terra segreta

Dal solleone che intimidisce i monti
e guarda, ai fulmini di notte
della stagione tarda, alle piogge
del tempo in cui i viaggi sono grigi,
la faccia del paese ha camminato
pianto e sorriso come ogni cosa viva :
non è però la morte che si scrive piano
come sul volto umano,
è un cammino di gioia,
un trionfo di pianti che noi non conosciamo
e si ripete sempre.

Ho visto tutti i tuoi vestiti
e lo spettacolo della nascita,
la leggera opulenza materna
che nella stagione colorita
ha tanto odor d'amore.

In te riposo a sera
quando vicini si sentono
vivere fiori che non si vedono.

Guglielmo Petroni  Poesie, Neri Pozza Editore, 1959






Terre secrète

De la canicule qui intimide les montagnes
et regarde, jusqu'aux éclairs dans la nuit
de la saison tardive, aux pluies
de l'époque où les voyages sont gris,
le visage de la terre a changé
a pleuré et souri comme toute chose vivante :
pourtant ce n'est pas la mort qui se manifeste lentement
comme sur le visage humain,
c'est un chemin de joie,
un triomphe de pleurs que nous ne connaissons pas
et qui toujours se répète.

J'ai vu tous tes atours
et le spectacle de la naissance,
la légère opulence maternelle
qui dans la saison des couleurs
a tellement l'odeur de l'amour.

En toi je repose le soir
quand tout près on sent
vivre des fleurs que l'on ne voit pas.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Site Flickr

au centre, Matteo Pieroni  (Site Flickr)





mercredi 25 mars 2015

Il lago (Le lac)





Tentennano le cime delle piante
e qualche uccello giravolta lieto
nel fondo chiaro, limpido del cielo ;
l'acqua del lago stagna
e chiara luce spande,
e bagna alle radici
i salici piegati, sofferenti.

Guglielmo Petroni  Poesie Neri Pozza Editore, 1959






Les cimes des plantes se balancent
et quelques oiseaux virevoltent joyeux
sur le fond clair, limpide du ciel ;
l'eau du lac stagne
et répand une lumière claire,
et elle baigne à leurs racines
les saules courbés, souffrants.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Sara Vanni  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr




samedi 14 mars 2015

Il mondo è una prigione (Le monde est une prison)




Il mondo è una prigione [Le monde est une prison], de Guglielmo Petroni est paru en 1948 dans la revue Botteghe Oscure et l’année suivante aux éditions Mondadori. L’auteur y raconte son arrestation à Rome en mai 1944, pour faits de résistance, par les fascistes alliés aux nazis. Incarcéré dans les cachots de la rue Tasso, gardés par les soldats allemands, puis à la prison romaine de Regina Coeli, il y subira des interrogatoires et des tortures et, condamné à mort, il ne devra son salut qu'à l’arrivée des troupes américaines et alliées dans la capitale, en juin 1944. 




Petroni témoigne donc quelques années plus tard de cet épisode dans un livre bref et poignant, d’où sont pourtant absents tout lyrisme et tout manichéisme. Dans une époque où en Italie s’élabore à travers le néo-réalisme le mythe de la Résistance, avec ses partisans héroïques et ses bourreaux impitoyables, le livre de Petroni étonne et choque dans la mesure où il ne cède pas au romantisme révolutionnaire et à la propagande mais choisit de donner une dimension intime et existentielle à son témoignage. On le verra dans l’extrait que je cite ci-dessous, la liberté retrouvée alors qu’il vient de frôler la mort n’est pas vécue de façon enthousiaste comme une libération de l’oppression et une porte ouverte sur un avenir radieux. De la même façon que Primo Levi dans Se questo è un uomo [Si c'est un homme], dont Il mondo è una prigione est proche par bien des aspects, Petroni nous livre son expérience intime d’une tragédie historique : au-delà des idéologies et des stratégies politiques, ce qui s’affirme dans cet ouvrage est l’aspect illusoire de toute Libération et la force d’un mal de vivre impossible à éradiquer, une sensation d’étrangeté, de détachement face à un monde et à une réalité que l’on n’arrive plus à appréhender. C’est cette lucidité, proche de celle de Camus, de Pavese et bien sûr de Primo Levi, qui fait aujourd’hui toute la force et la grande actualité de cet ouvrage hélas jamais traduit en français. 

Le passage que je cite ici est extrait du premier chapitre du livre : nous sommes quelques mois après la libération de Petroni, à la fin de l’année 1944, et l’auteur raconte d’abord une visite à la basilique San Frediano de Lucques, sa ville natale ; il y observe les fonts baptismaux du douzième siècle, dont les sculptures montrent des passages de l’Ancien Testament : Moïse recevant les Tables de la Loi, le passage de la mer Rouge et la lutte rageuse d’un homme contre un monstre protéiforme ; cette image le renvoie à sa propre lutte contre l’hydre fasciste et nazie. En sortant de la basilique, il se rend dans un café où il a une altercation avec deux jeunes soldats américains passablement éméchés : 

« Je marchai à nouveau dans les rues obscures. Une sorte de dégoût du monde me tourmentait ; je ne le reconnus pas tout de suite, mais je ne tardai pas à l’identifier ; c’était celui-là même qui ces derniers temps me terrassait souvent, c’était celui que j’avais découvert dans les moments complexes de ma récente existence. 

Sept mois auparavant, tandis que s’accomplissaient des événements qui allaient donner à tout mon passé le plus éclatant un aspect beaucoup plus éphémère, j’avais brusquement ressenti ce désarroi. La première fois, ce fut au moment de sortir de l’obscurité de la prison allemande de la rue Tasso, à Rome ; mais à ce moment-là, les préoccupations immédiates étaient encore trop nombreuses, je quittais un lieu effrayant pour un autre qui l’était tout autant, dans lequel mon proche avenir m’apparaissait encore plus obscur et incertain ; je n’eus donc pas la possibilité de m’arrêter pour analyser ce que je ressentais, je ne pus en aucune façon m’interroger sur la signification de ce regret, ce chagrin de quitter un lieu où j’aurai lentement achevé mon existence au milieu de mes autres compagnons. Mais le 4 juin, vraiment libre finalement, au moment de quitter la prison de Regina Coeli, tandis que je me dirigeai vers le Lungotevere della Lungara, j’eus le temps de considérer plus amplement cette sorte d’égarement spirituel qui pour la seconde fois s’emparait de moi. En franchissant la porte de la prison, je m’étais immobilisé un instant, dans l’attente de cette bouffée d’air qui gonfle la poitrine quand on revient à la vie, quand on revoit le ciel et les hommes après avoir cru les avoir perdus pour toujours : j’avais levé les yeux vers les toits de la ville ; c’était bien le ciel de Rome, dans toute sa perfection ; mais ce qui gonfla ma poitrine ne fut qu’un profond regret, un regret étrange et peut-être complexe. Je m’aperçus que je regrettais violemment les heures où ma vie était suspendue à un fil, menacée à chaque moment ; je regrettais la faim, l’obscurité et l’incertitude que, désormais, je laissais définitivement derrière moi.




J’étais à nouveau libre dans les rues de Rome, ou plutôt j'étais libre pour la première fois, je retournais parmi les hommes et auprès de ceux qui m’aimaient, avec sous le bras un balluchon rempli de chiffons et de poux ; j’étais au cœur de l’agitation de la rue, il y avait le soleil et le ciel, le vert des arbres touffus, j’avais échappé à la mort, à l’incertitude, à la peur, comment pouvais-je ne pas être heureux ? Je devais l’être et je le voulais : mais l’illusion ne résista pas. Je marchais au milieu de l’agitation de la foule, les derniers allemands fuyaient avec des visages sombres, leurs armes braquées, mais je sentais croître dans mon cœur la gêne de revenir parmi les hommes ; je sentais une forte attraction pour les jours passés dans les cellules crasseuses des prisons où j’avais vécu ces quelques semaines qui m’avaient semblé des années. 
Donc la prison, la liberté, ce n’étaient pas une vraie prison, une vraie liberté ? Est-ce le monde lui-même qui est une prison ? Sommes-nous peut-être notre propre prison, ou notre liberté n'existe-t-elle qu'en nous ? Les autres sont peut-être ta prison ? Une prison que tu pourras peut-être aimer, comme tu aimes maintenant celle bien concrète que tu laisses derrière toi avec cet obscur regret ? 
Plus tard, je trouvai des explications à ce processus psychologique, et je compris le caractère romantique de ces sentiments ; je me crus capable de l’élucider, mais je ne cessai en fait de percevoir la vanité de mes raisonnements, le fait que certaines vérités de notre âme ont une signification que l’on profane inutilement chaque fois que l’on veut la dépouiller de son mystère. 
Pourtant, depuis ce jour, je me sentis plus proche des autres, j’aimai de façon plus consciente ceux que j’aimais autrefois par instinct et par élection, mais que je négligeais dans la vie concrète ; je me sentis plus proche de ceux qui souffraient dans le monde bouleversé par la guerre, et pas seulement par la guerre. 
Mais ce dégoût d’exister, cet ennui de la nécessité de vivre ensemble s’emparait souvent de moi quand j’y pensais le moins ; j’avais souvent l’impression que c’était en lui que se trouvait toute la signification de mon passé le plus raffiné et le plus intellectuel, qu’il existait un autre moi-même que les événements avaient éloigné et qui maintenant se vengeait en m’assaillant avec ces pensées sombres et pleines de tristesse. »

Guglielmo Petroni  Il mondo è una prigione  Universale Economica Feltrinelli, 2005  (Traduction personnelle)



Retrouver Guglielmo Petroni sur ce blog :








Images : de haut en bas, (1) Valentina Perniciaro

(2) Chalm Revier, prison de Regina Coeli, Rome  (Site Flickr)

(3) Arianna Giunti

(4) Bruno, prison de Regina Coeli, Rome  (Site Flickr)

mardi 10 janvier 2012

I marmi di San Michele (Les marbres de San Michele)




Un deuxième extrait du récit autobiographique de Guglielmo Petroni, Il nome delle parole (Le nom des mots). Nous sommes dans les années vingt, à Lucques, un jour de marché sur la place San Michele :

Mio fratello studiava con profitto, ripeteva bene tutto, aveva buoni voti. «Tu a scuola che ci vai a fare ? non sei proprio tagliato» mi si diceva ; poi un giorno nel mio ultimo anno di scuola mio padre decise : «Almeno il sabatao non ci vai, sei più utile al banco per aiutare.» Tutti i sabati, l’ultimo anno di scuola saltai le lezioni, andavo ad aiutare : «Almeno al banco servi a qualche cosa». Il banco era una bancarella che tutti i sabati si montava a piazza San Michele durante il mercato. Mi alzavo prestissimo e aiutavo a montare il banco, che era formato da un carretto a due ruote per trasportarlo sul posto, poi aiutavo a vendere le scarpe ai contadini : c’era vivacità e aria aperta. 

Quando riuscivamo a metterci in buona posizione si aveva davanti agi occhi la facciata di San Michele. Il suo sovrastare stendeva su di me una larga ombra protettiva ; perfino quando ero chino a infilare qualche scarpa a un cliente, per qualche attimo mi distraevo e storcevo il collo per guardare in su lo scorcio dei marmi bianchi e grigi. Il meraviglioso volto di quel grande oggetto antico emanava qualche cosa, un fluido che conteneva forse i segni della sua bellezza, forse il mistero della sua antichità. Mi stupivo che la gente intorno rimanesse indifferente, non si accorgesse nemmeno che quella splendida visione aveva una voce, chiamava. Quei ritmi di marmo erano una specie di universo nel quale potevo immedesimarmi a lungo, come se vi potessi leggere qualche cosa ; erano segni di un linguaggio che udivo benissimo, ma non ero in grado di comprendere. 

Poco dopo mezzogiorno l’animazione si affievoliva, i contadini andavano a mangiare, c’era una lunga pausa in cui anche i miei andavano a casa e mi lasciavano solo a guardia della merce. Appena si erano allontanati, m’infilavo in una delle grandi casse che servivano a trasportare le scarpe, socchiudevo il coperchio, in modo che restasse soltanto uno spiraglio entro il quale la facciata di San Michele rimanesse inquadrata in uno scorcio splendido. Iniziavo un viaggio staordinariamente colmo di idee veloci ; i particolari mi attraevano, ma si fondevano gli uni negli altri ; qualche cosa scendeva giù verso il pertugio della cassa, tutto per me, un colloquio degli occhi pareva mi rendesse il mondo sottrattomi fino allora, dagli altri, da me stesso, non so ; l’importante era che, qualsiasi peso, qualsiasi ferita fresca mi tormentasse, tutto spariva. Era come se i due binari che scindevano la mia esistenza si unissero in una breve marcia, non priva di trionfalità. Ma il repentino ritorno alle faccende del banco, ai pungoli dei miei, alle sciagure reali, o allucinate, era come se cancellassero tutto. 

A tredici anni fui tolto dalla scuola : «Sei più utile a bottega».

Guglielmo Petroni  Il nome delle parole  Sellerio editore, 2011





Mon frère étudiait avec profit, il retenait bien ses leçons, il avait de bonnes notes. On me disait : «Mais toi, qu’est ce que tu y fais, à l’école ? Ce n’est vraiment pas pour toi !» ; et puis un jour, à ma dernière année d’école, mon père décida : «Le samedi, tu n’iras pas en classe ; au moins, au marché, tu te rendras utile.» Pendant ma dernière année d'école, chaque samedi, je séchais les cours et j'allais aider : «Au moins, à l'étal, tu sers à quelque chose !». Tous les samedis, on dressait un étal sur le marché de la place San Michele. Je me levais très tôt et j’aidais à monter l’étal, sur un chariot à deux roues qui permettait de le transporter jusqu’à la place, puis j’aidais à vendre les chaussures aux paysans : il y avait de l’animation et du bon air. 

Quand on réussissait à avoir un bon emplacement, on se retrouvait juste en face de la façade de San Michele. Sa masse imposante étendait sur moi une grande ombre protectrice ; même quand j’étais accroupi pour faire essayer une paire de chaussures à un client, je cédais à la distraction et tordais le cou pour regarder, tout là-haut, le spectacle des marbres blancs et gris. Quelque chose se dégageait de la présence de ce monument ancien, une sorte de fluide qui renfermait les marques de sa beauté, ou peut-être le mystère des siècles qu’il avait traversés. Je m’étonnai de l’indifférence des badauds, qui ne semblaient même pas s’apercevoir que cette vision splendide avait une voix, et qu’elle cherchait à nous parler. Ces étendues de marbre devenaient un univers dans lequel je pouvais me perdre longuement, comme si je pouvais y lire quelque chose ; c’étaient les mots d’une langue que j’entendais très bien, mais que je n’étais pas capable de comprendre. 

Peu après midi, l’animation faiblissait, les paysans allaient manger, il y avait une longue pause pendant laquelle mes parents retournaient à la maison et me laissaient seul pour surveiller la marchandise. Dès qu’ils s’étaient éloignés, je me glissais dans l’une des grandes caisses qui nous servaient à transporter les chaussures, je laissais le couvercle entrouvert de façon à ce qu’il ne reste qu’un interstice dans lequel la façade de San Michele s’inscrivait, offrant une vue splendide. Je commençais un extraordinaire voyage, rempli d’impressions fulgurantes ; les détails m’attiraient, mais finissaient tous par se confondre ; quelque chose descendait jusqu'à l’ouverture de la caisse, pour moi seul, et ce qui s’offrait à mes yeux me restituait le monde dont jusqu’alors j’avais été privé, par ma faute ou celle des autres, je l’ignore ; l’important était que je voyais aussitôt disparaître tous les tracas, toutes les blessures qui me faisaient souffrir. C’était comme si les deux voies qui séparaient mon existence s’étaient réunies, en une brève marche, presque triomphale. Mais le brusque retour aux affaires du marché, aux remontrances de mes parents, aux malheurs réels ou imaginaires, finissait par tout effacer. 

À treize ans, on me fit quitter l’école : «Tu seras plus utile à la boutique !» 

(Traduction personnelle)








Images : en haut et au centre, Jim Barton (Site Flickr)

en bas, Ary (Site Flickr)




samedi 7 janvier 2012

I giocattoli di Parpignol (Les jouets de Parpignol)




L'éditeur palermitain Sellerio vient de rééditer Il nome delle parole (Le nom des mots), le très beau récit autobiographique de l'écrivain et poète Guglielmo Petroni (1911-1993), publié pour la première fois chez Rizzoli en 1984. Petroni y raconte son enfance pauvre et triste à Lucques, où il quitte très tôt l'école pour devenir employé dans le modeste commerce de chaussures de son père. La seconde partie du livre est consacrée à ses années de formation, largement autodidactes, depuis sa découverte de la peinture et de la poésie jusqu'à la fréquentation du célèbre café des Giubbe Rosse à Florence (où il fréquente notamment Montale, Gadda, Vittorini, dont il nous livre ici de très beaux portraits). Dans la troisième et dernière partie du livre, Petroni  évoque sa rencontre  avec Malaparte, qui lui propose de le rejoindre à Rome pour travailler avec lui dans la rédaction de sa revue Prospettive. Nous sommes alors à la fin des années trente, en peine période fasciste, et Petroni prendra très vite une part très active à la Résistance, ce qui lui vaudra d'être arrêté, torturé et condamné à mort en 1944 ; il sera sauvé in extremis par l'entrée des troupes alliées à Rome. Petroni ne s'attarde pas dans Il nome delle parole sur cet épisode, puisqu'il l'avait déjà longuement raconté dans un autre ouvrage autobiographique paru en 1949, Il mondo è una prigione (Le monde est une prison) ; il s'agit d'ailleurs de son livre le plus célèbre, et d'un des plus beaux témoignages sur les années de la guerre et de la Résistance, hélas jamais traduit en français, sauf erreur de ma part. 

L'extrait que je cite ici se situe au début de l'ouvrage, où l'auteur raconte son enfance ; dans cette vie monotone et frustrante, auprès d'un père autoritaire et borné qui lui fait quitter l'école pour le faire travailler avec lui dans sa boutique de chaussures, et d'une mère soumise, "vivant en symbiose avec sa vieille machine à coudre Singer", l'évocation de son grand-père, un être fantasque et généreux qui multiplia les activités, de serveur de restaurant à chanteur d'opéra, est un moment particulièrement heureux et lumineux:

Nel suo giorno di libertà il nonno se ne andava alla l’osteria ; tornava tardi, cantando, barcollando, brontolando con segreta allegria : «Tutti calmi ! Ci penso io !». Quel «ci penso io» era serenità per me. «State tranquilli», diceva, quasi urlando, «ci penso io». 

Spesso, nel suo giorno di riposo, uscito presto di mattina, a sera tardi non si vedeva rincasare ; io aspettavo, non lui, ma che mia madre, dopo qualche ora di riflessione, m’infilasse la mantella : «Vai, vai a cercarlo ; a te dà retta». Sapevo dove andare, due o tre osterie ; ma sopratutto una dove lo trovavo assieme ad altri vecchi simili a lui, vivacissimo. Il gruppo, rumoroso e fumante dell’acre tabacco dei toscani, sembrava aver dimenticato il tempo. 
«Eccolo il mi’ nipote» esclamava appena mi vedeva entrare. Tutti si muovevano per farmi posto. «Omelette aux confitures per il mi’ nipote !». 
«Nonno ho già mangiato». 
«Ci penso io, bimbo, omelette aux confitures». 
Me la portavano con la fiamma sopra, come voleva lui, che sapeva come si serve una cosa come quella nei ristoranti di lusso. Tentava di tagliarmela, ma si bruciava le dita : «Fai tu, sai fare meglio di me». Mi sentivo felice. 
«Ecco i giocattoli di Parpignol !» cantava tutt’a un tratto, tra la gioia di tutti gli avventori dell’osteria. La sua voce non era vecchia, era bella, limpida. Gli amici attorno al tavolo gli facevano coro «Ecco Parpignol, ecco Parpignol col carretto tutto fior !». 
L’ombra di Puccini aleggiava nell’osteria. Io stesso, piccolissimo, avevo visto il nonno sul palcoscenico al teatro del Giglio, in costume, spingere il carretto tutto fior e cantare «Ecco i giocattoli di Parpignol !». 

Non era nato povero, apparteneva a una famiglia agiata della città. Credo si trattasse di una famiglia di sciagurati, goderecci e spendaccioni. Lui aveva studiato canto, aveva seguito una compagnia fino a Nizza, poi non so ; dai suoi racconti qualche scintilla d’una favolosa Belle époque nizzarda era giunta fino a me. All’osteria con lui conoscevo la felicità ; l’unica vera felicità che, fino ad allora, fosse riuscita a penetrare in fondo al pozzo delle mie giornate, abitava all’osteria, dove mi pareva scorresse una bontà infinita, la bontà di quel vecchio, dei suoi amici che gli somigliavano ; tra di essi era sempre presente uno scultore che aveva scolpito qualche angelo sulle lapidi del camposanto ; un facchino della stazione ; gli altri non sa cosa facessero, ma per me erano tutti buoni, vecchi, poveri come il mio nonno. Erano personaggi che, nella loro allegra rassegnazione, communicavano un calore che stranamente mi pareva riscaldasse sopratutto il mio cervello chiuso, forse ottuso, che invece si apriva come si spalanca su un paesaggio assolato una finestra da una stanza buia. In quei momenti mi pareva di comprendere tutto ; una specie di attenzione mi rendeva capace di capire la gioia che ricevevo dai loro astrusi argomenti, che ascoltavo sentendovi serpeggiare una dolce malinconia. Quelle sere, per me, erano meravigliose feste della vita.

Guglielmo Petroni  Il nome delle parole  Sellerio editore, Palermo, 2011





Pendant son jour de congé, mon grand-père allait au bistrot ; il rentrait tard, chantant, titubant, grommelant avec une secrète allégresse : «Restez calmes ! Je m'occupe de tout!» Ce «je m'occupe de tout» me rendait serein. «Ne vous inquiétez pas», disait-il, presque en hurlant, «je m'occupe de tout !» 

Souvent, pendant son jour de repos, il sortait très tôt le matin et, le soir venu, il n’était toujours pas rentré ; moi, j’attendais, pas mon grand-père, mais plutôt le moment où ma mère, après un temps de réflexion, me passerait mon manteau en me disant : «Va le chercher ; toi, il t’écoute». Je savais où aller, dans deux ou trois bistrots, mais c’était souvent dans le même que je finissais par le trouver, attablé avec d’autres vieux pareils à lui, et très enjoué. Le groupe, bruyant et enveloppé de l’âcre fumée des cigares toscans, semblait avoir perdu toute notion du temps. «Le voilà, mon petit-fils !» s’exclamait-il dès qu’il me voyait entrer. Tout le monde se poussait pour me faire de la place. «Une omelette sucrée pour mon petit-fils !»
«Grand-père, j’ai déjà mangé». 
«Je m'occupe de tout, petit, une omelette sucrée !». 
On me l’apportait flambée, il y tenait beaucoup, car il savait comment on sert ce genre de plat dans les restaurants de luxe. Il essayait de la couper, mais il se brûlait les doigts : «Je te laisse faire, tu es plus habile que moi !». Je me sentais heureux. 
Tout à coup, il se mettait à chanter, à la grande joie de tous les clients du bistrot : «Voici les jouets de Parpignol !» Sa voix n’était pas usée, elle était belle et limpide. Autour de la table, tous ses amis reprenaient en chœur : «Voilà Parpignol, avec sa charrette toute fleurie !» 
L'ombre de Puccini flottait dans le bistrot. Quand j’étais encore un tout petit enfant, j’avais vu mon grand-père sur la scène du théâtre du Giglio ; en costume, il poussait la charrette fleurie et chantait : «Voici les jouets de Parpignol !».

Il n’était pas né pauvre, il appartenait à une famille aisée de la ville. Je crois qu’il s’agissait d’une famille de bons vivants, insouciants et flambeurs. Il avait étudié le chant, il avait suivi une compagnie jusqu’à Nice, et puis je ne sais pas trop ; jaillie de ses récits, je gardais dans ma mémoire une étincelle de cette fabuleuse Belle époque niçoise. Avec lui, au bistrot, j’étais parfaitement heureux ; le seul vrai bonheur qui, jusque là, avait réussi à éclairer le fond du puits de mes journées se trouvait dans ce bistrot, où il me semblait voir se répandre une infinie bonté, la bonté de ce vieil homme, des amis qui lui ressemblaient ; parmi eux se trouvait toujours un artiste qui avait sculpté des anges sur les tombes du cimetière ; un porteur de la gare ; j’ignorais ce que faisaient les autres, mais pour moi ils étaient tous gentils, vieux et pauvres comme mon grand-père. C’étaient des personnages qui, dans leur joyeuse résignation, transmettaient une sorte de chaleur, et j’avais l’étrange sensation que cette chaleur venait surtout réchauffer mon esprit renfermé, peut-être même borné, lequel finissait par s’ouvrir, comme s’ouvre sur un paysage ensoleillé la fenêtre d’une pièce sombre. Dans ces moments-là, j’avais l’impression de tout comprendre ; une attention particulière me rendait capable de saisir la joie que me procuraient leurs mystérieuses conversations, dont il me semblait en les écoutant qu’elles étaient empreintes d’une douce mélancolie. Pour moi, ces soirées  étaient de merveilleuses fêtes de la vie.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Dan Noon (Site Flickr)

au centre, Fabio (Site Flickr)