Translate

Affichage des articles dont le libellé est Bernardo Bertolucci. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bernardo Bertolucci. Afficher tous les articles

lundi 26 novembre 2018

L'addio (L'adieu)



Pour saluer Bernardo Bertolucci  (Parme, 16 mars 1941 - Rome, 26 novembre 2018)






Il fiume no, il fiume basta !
Bisogna dimenticarselo il fiume
Ci dicono di salutarlo
Ci ordinano di salutarlo
Verranno qui con delle macchine
Verranno qui con le loro draghe
Ci saranno degli uomini diversi
e il rumore dei motori
Chi ci penserà a tirarli su che non gelino i pioppi ?
Non resterà più niente
Non ci sarà più l’estate
Non ci sarà più l’inverno
Anche per te è finita
Fatti da parte
Tirati indietro, affonda la tua barca !
Si, parlo anche per te !
Non pescheremo più il luccio insieme
Non pescheremo neanche le carpe
E le anatre non passeranno
Non ritorneranno più dentro il mirino del mio fucile
Basta le folaghe, basta il volo delle oche selvatiche !
Amici miei, vedete :
Qui finisce la vita e comincia la sopravvivenza
Perciò, addio Stagno Lombardo !
Ciao, ciao fucile !
Ciao, fiume !
E ciao Puck !

(Monologue de Puck, dans le film de Bernardo Bertolucci Prima della Rivoluzione)




Le fleuve, non, c'est fini, le fleuve !
Le fleuve, il faut l’oublier
Ils nous disent de le saluer
Ils nous ordonnent de le saluer
Ils viendront ici avec leurs engins mécaniques
Il y aura des hommes différents et le fracas des moteurs
Qui prendra soin des peupliers pour qu’ils ne gèlent pas ?
Il ne restera plus rien
Il n’y aura plus d’été
Il n’y aura plus d’hiver
Pour toi aussi, c’est la fin
Laisse couler ta barque
Oui, c’est de toi aussi que je parle !
Nous ne pêcherons plus ensemble ni le brochet ni les carpes
Et les canards ne passeront plus
Ils ne reviendront plus dans le viseur de mon fusil
C’en est fini aussi des foulques et du vol des oies sauvages
Regardez, mes amis :
Ici s'achève la vie et commence la survie.
Alors, adieu, Étang de Lombardie !
Adieu, adieu fusil !
Et adieu, Puck !

(Traduction personnelle) 






Image (en bas) : Antonio Romei (Site Flickr)



dimanche 12 août 2018

Bertolucci, années soixante




Un extrait de la "petite autobiographie" que publie en Italie Adriana Asti (Un futuro infinito (Un futur infini), aux éditions Mondadori) ; elle évoque ici sa relation avec Bernardo Bertolucci et le rôle de Gina dans Prima della Rivoluzione, le deuxième film de Bertolucci (et son chef d'oeuvre, d'une fulgurante beauté) :

En 1963 Bernardo Bertolucci me proposa le rôle de l'héroïne de Prima della Rivoluzione, son deuxième film comme metteur en scène. Naturellement, j'acceptai, mais ce fut pour moi un psychodrame. Bernardo a capturé mon âme dans ce film : mon personnage me ressemblait trop. Et quand une chose te touche de façon aussi directe, cela peut devenir répugnant. Ce n'est qu'après l'avoir vu terminé que j'ai compris combien ce film était beau. 

Bernardo a été aussi mon compagnon pendant cinq ans. Je l'avais rencontré par l'intermédiaire de Pier Paolo [Pasolini]. Je le vis pour la première fois en 1962, quand il tournait La Commare secca, son premier film, sur un scénario de Pasolini. Avant lui, j’avais connu son père, le poète Attilio Bertolucci. Bernardo avait dix ans de moins que moi et c'était vraiment un jeune garçon : je me suis en quelque sorte spécialisée dans les hommes plus jeunes, les seuls avec lesquels j'ai réussi à avoir des relations durables. À cette époque, une telle différence d'âge était scandaleuse, mais par pour notre cercle d'amis qui dès le début nous apportèrent leur soutien. Nous étions les plus jeunes dans le groupe et tous, Pier Paolo, Moravia, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, approuvaient chaleureusement notre union. Nous étions entourés d'affection.

Bernardo a toujours été le contraire de moi : dans son enfance, il n'a jamais été un enfant insignifiant et ignoré. Il a grandi dans la compréhension et l’harmonie familiale, ce qui a fait de lui un homme parfaitement libre : il n'a pas de doutes, il suit uniquement son inspiration. Il a commencé très jeune à écrire des poésies. Quand il a publié son recueil In cerca del mistero (En quête du mystère), il me l'a dédié.

Bernardo n'est pas quelqu'un de cynique. Il est direct comme peut l'être un poète. Comme son père Attilio. Il réalise ce qui lui passe par l'esprit, il ne juge pas et ne censure pas. C'est la faiblesse mais aussi la beauté de ses films. Mais la qualité qu'il avait dans sa jeunesse de ne jamais se censurer lui a parfois fait perdre sa perfection et sa grâce. Lui toutefois n'a jamais été guidé par autre chose que par la conviction de son absolue singularité.

Adriana Asti  Un futuro infinito, piccola autobiografia  Mondadori, 2017  (Traduction personnelle)











mardi 29 août 2017

I pescatori (Les pêcheurs)




"Il fiume no, il fiume basta !
Bisogna dimenticarselo il fiume !"




L’œuvre poétique d’Attilio Bertolucci est en grande partie autobiographique ; c’est évident et revendiqué dans l’admirable "roman familial en vers", La camera da letto (traduction française aux editions Verdier sous le titre La Chambre), mais cette dimension autobiographique est aussi très présente, souvent de façon plus secrète et plus mystérieuse, dans les autres recueils de poèmes de Bertolucci (un seul est intégralement traduit en français : Voyage d’hiver, aux éditions Verdier, 1997). Le fils cadet du poète, Giuseppe Bertolucci, scénariste et réalisateur au théâtre et au cinéma, mort en 2012, a fait paraître en 2011 aux éditions Bompiani un beau livre de souvenirs et de réflexions, Cosedadire (tout attaché : Des chosesàdire), dans lequel se trouve un chapitre intitulé Una vita in versi (Une vie en vers) ; il s’agit d’une réflexion autour de neuf poésies de son père dans lesquelles on le retrouve, seul ou en compagnie de son frère aîné, Bernardo. Les neuf poésies se situent entre 1950 et 1965, à partir de l’enfance de Giuseppe (il a trois ans dans les premiers poèmes) jusqu’à la fin de son adolescence (il a dix-huit ans en 1965). 

C’est un témoignage passionnant et souvent très émouvant sur la création poétique, mais aussi sur la sensation étrange que l’on peut éprouver lorsque l’on devient le sujet d’une œuvre, soi-même et pourtant aussi un autre, doublé d’une "vie poétique" qui côtoie la vie réelle et en même temps lui échappe. «C’est une identité poétique que le destin m’a offerte, comme un don précieux, mais aussi une source de nombreuses inquiétudes», écrit Giuseppe Bertolucci. Il emploie également l’expression "douce condamnation" pour caractériser l’impression qu’il ressent à être ainsi transformé en "matière du chant" ("materia del canto") de son père, "une sorte d’euthanasie, de douce mort dans la parole poétique". C’est aussi peut-être ce doux malaise qui sera à l’origine de sa volonté de fonder sa propre identité artistique [ceci est également vrai pour son frère] : la volonté de passer du statut de personnage à celui d’auteur. Je cite ici l'un des poèmes choisis par Giuseppe Bertolucci, suivi du commentaire qu'il en propose ; ce sont des vers "implacables et doux", qui nous transportent dans une sorte de lieu béni qui ressemble à un Eden. On y retrouve Giuseppe et son frère aîné, Bernardo, qui se souviendra sûrement de ce poème quand il écrira la séquence du Pô, dans l'un de ses films les plus personnels, Prima della Rivoluzione : 



I pescatori

Avete visto due fratelli, l'uno
di quindici l'altro di dieci anni, lungo
il fiume, intento il primo a pesca,
il secondo a servire con pazienza

e gioia ? Il sole pomeridiano colora
i visi così simili e diversi
come una foglia a un'altra foglia nella
pianta, una viola a un'altra viola in terra.

Oh, se durasse eternamente questa
mattina che li svela e li nasconde
come erra la corrente tranquilla,
e li congiunge sempre se un silenzio

troppo dura fra loro e li opprime
così da cercarsi a una voce e trovarsi,
intatte membra, intatti cuori, rami
che la pianta trattiene strettamente.

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno  Garzanti Ed. 1971





Les pêcheurs

Avez-vous vu deux frères, l'un
de quinze ans, l'autre de dix, le long
du fleuve, occupé le premier à pêcher,
le second à l'aider avec patience

et joie ? Le soleil de l'après-midi colore
leurs visages aussi semblables et différents
que sur une plante deux feuilles entre
elles, ou deux violettes sur la terre.

Oh ! si elle durait éternellement cette
matinée qui les révèle et les masque
alors que vagabonde le courant tranquille,
et qui toujours les unit quand un silence

s'éternise entre eux et les oppresse au point
qu'ils se cherchent d'une même voix et se trouvent,
membres intacts, cœurs intacts, branches
que la plante retient étroitement.

Traduction : Muriel Gallot  (Voyage d'hiver, Editions Verdier, 1997)


«Le père, depuis la rive, épie ses deux fils, "deux frères, l’un de quinze ans [Bernardo], l’autre de dix [Giuseppe], le long / du fleuve, occupé le premier à pêcher, / le second à l'aider avec patience / et joie". Il les observe : "leurs visages aussi semblables et différents / que sur une plante deux feuilles entre / elles, ou deux violettes sur la terre", "membres intacts, cœurs intacts, branches / que la plante retient étroitement". Dans la vison du poète, tout s’organise, dans un ordre parfait, sublimé par une métaphore végétale qui assimile les deux garçons à deux feuilles et deux violettes, pour culminer dans cette image finale de la plante paternelle, qui retient étroitement les deux fils, comme des branches. Nous voilà tous transformés, comme dans un mythe classique, en éléments de la nature. Déshumanisés, vidés de toute conflictualité et de toute contradiction, projetés dans un temps qu’Attilio voudrait voir durer éternellement. Mais ce Giuseppe, qui seconde avec patience son aîné [on peut noter ici au passage que Giuseppe sera souvent l’assistant de Bernardo dans sa carrière cinématographique], et surtout cette plante, le père, qui retient étroitement ses enfants, ne sont-ils pas aussi une façon d’exorciser la crainte que cet enchantement puisse se rompre, que l’unité familiale puisse, d’un moment à l’autre, être remise en question ? Et aussitôt, dans une circularité sans échappatoire, l’angoisse réapparaît sur la scène, travestie en son contraire, l’idylle. L’effet de l’anesthésie se dissipe.»

Extrait de Cosedadire, de Giuseppe Bertolucci, Editions Bompiani, 2011 (Traduction personnelle)








Images : grazie a Alessio Cuccu (Site Flickr)




lundi 26 juin 2017

"La Stratégie de l'araignée", le rêve d'un film




La Stratégie de l’araignée est un film qui naît du besoin d’affronter l’ambiguïté de l’Histoire ; il traite de la démystification des figures héroïques des pères bourgeois et antifascistes, mais aussi des nuits de la plaine du Pô, baignées de lumière bleue comme les nuits de Magritte, des micros pour prendre le son direct assiégés par les énormes moustiques du Pô, des travellings toujours latéraux, parallèles aux murs et aux personnages, avec des pauses, des arrêts, comme les trains régionaux qui circulent dans ces parages. Tout cela fait partie de l’expérience globale du film : après tout, comme le dit Moravia, un film ne signifie pas autre chose que ce qu'il signifie. Si un jour on réfléchit sur l’existence d’un cinéma régional, j’aimerais bien que l’on dise que La Stratégie de l’araignée a été le premier film régional, même de façon encore brute et artisanale. C’est pour cela que je suis heureux de l’avoir dédié à la région de l'Émilie et à ceux qui l’administrent. 

Le film est aussi un exemple de cinéma-vérité. Les figurants sont tous des gens que j’avais rencontrés et d’une certaine façon mythifiés dans mon enfance. La Stratégie de l'araignée a été tourné dans un état de transe proche du rêve, c’est le rêve d’un film, le cinéma-vérité de la mémoire. J’avais comme assistant mon frère Giuseppe, Vittorio Storaro était le directeur de la photographie, et l’équipe technique était réduite au minimum. Il faisait trente-huit degrés à l’ombre, et le film s’achève sur la recherche de l’ombre dans les feuillages. Le vert de la campagne au mois d’août que l’on y voit n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Presque la moitié du film est bleue, parce que j’ai beaucoup tourné dans le bref intervalle de lumière entre le jour et le soir. Et on ne peut obtenir cette couleur que pendant les quelques minutes qui suivent le coucher du soleil en été, et si l’on n'utilise pas de filtre. C’est donc un bleu particulier, unique, qui généralement effraie tous les directeurs de la photographie. Nous, au contraire, nous commencions à tourner au moment même où un directeur de la photographie traditionnel aurait dit : «On arrête !». 

Bernardo Bertolucci La mia magnifica ossessione, Garzanti Ed., 2010 (Traduction personnelle)




Entretien de Bernardo Bertolucci avec Silvano Agosti, à propos de La Stratégie de l'araignée. On peut lire ci-dessous la transcription de cet entretien, traduit en français :


Bernardo Bertolucci : Quand je pense à La Stratégie de l’araignée, je revois l’un de ces étés de la plaine du Pô, torride, avec les moustiques qui tournent autour des micros pour capter le son direct. Je me rappelle les merveilleuses symétries architecturales de Sabbioneta, ces longues rues rectilignes, que l’on voyait pour la première fois en Italie. En général, les bourgs naissaient autour d’une chapelle ou d’une église, où l’on construisait quelques maisons. Sabbioneta, au contraire, est d’abord née dans l’esprit de quelques architectes, et sa construction a été financée par un groupe de familles juives ; d’ailleurs, il y avait une synagogue à Sabbioneta. C’est une ville construite comme la Cité Interdite ou Sabaudia, à partir du rêve de quelqu’un. C’est une ville mise en scène, une merveilleuse scénographie ; bien sûr, ce lieu si particulier a exercé une grande influence sur le film. Je me rappelle que j’ai commencé le montage avec Perpignani, et que j’ai dû m’interrompre parce que je venais d’avoir le feu vert pour commencer le tournage du Conformiste. Un peu plus tard, en février ou mars 1970, je me suis retrouvé avec deux films en salle de montage, Le Conformiste et La Stratégie de l’araignée, et avec deux monteurs différents. C’est le genre de choses qui n’arrivent qu’une fois dans la vie d’un cinéaste !

Silvano Agosti : Mais quel aspect de ta personnalité voulais-tu révéler au public en tournant La Stratégie de l’araignée ? 

B.B. : Justement, je ne veux jamais rien révéler de moi au public, même si mes films contiennent beaucoup d’aspects secrets de ma vie. Je cherche plutôt à cacher ce qui est personnel,  même si tout cela se retrouve dans des films, une des choses les plus publiques qui soient...

S.A. : Oui, je comprends, mais ma question était plus innocente ; je voulais juste que tu me dises ce que tu reconnaissais aujourd’hui de toi dans La Stratégie de l’araignée. 

B.B. : J’y vois surtout ce qui est resté un des éléments obsessionnels dans tous mes premiers films, c'est-à-dire une perpétuelle recherche d’identification de la figure paternelle. Comme l’indique le titre du récit de Borges [Thème du traître et du héros] qui est à l’origine du film, le père est un héros, mais c’est aussi un traître. Il y a donc dans le film cette figure paternelle un peu confuse, et ce lieu magique où les trains ne passent plus depuis des années ; le dernier plan du film montre le personnage principal [Athos Magnani] assis devant la petite gare de Tara (c’est le nom de Sabbioneta dans le film) : il regarde les rails et s’aperçoit soudain qu’ils sont envahis par l’herbe, ce qui signifie que les trains n’y passent plus depuis une éternité. C’est ainsi que le film s’achève...








Images : en haut, Roberto Ferrari (Site Flickr) 

en bas,  Site Flickr



mercredi 6 mai 2015

Portare un sogno (Apporter un rêve)




Dans ce deuxième extrait du recueil de Bernardo Bertolucci, In cerca del mistero [En quête du mystère], c'est un poète de quinze ou seize ans qui se souvient de Leopardi : La Ginestra, bien sûr, mais aussi L'Infinito, avec cette "siepe" (haie) qui «de tout bord ou presque / dérobe aux yeux le lointain horizon». Ici, au contraire, la haie ne cache pas, mais protège, dans son lieu le plus doux, le plus accueillant. C'est déjà "le rêve d'une chose", pour reprendre l'expression pasolinienne, les collines de l’Émilie remplaçant ici les paysages du Frioul ; dans ce tableau bucolique, les perceptions se mêlent mystérieusement : la poudre d'or de la lumière du matin, le bourdonnement des abeilles et le parfum des genêts. On songe aussi en lisant le poème à Virgile et aux abeilles du Livre IV des Géorgiques [219 - 227] : «D'après ces signes et suivant ces exemples, on a dit que les abeilles avaient en elles une parcelle de la divine intelligence et des émanations de l'empyrée ; car, selon certains, Dieu se répandrait par toutes les terres, et les espaces de la mer, et les profondeurs du ciel ; c'est de lui que les troupeaux de petit et de gros bétail, les hommes, toute la race des bêtes sauvages emprunteraient à leur naissance les subtils éléments de la vie ; c'est à lui que tous les êtres retourneraient et seraient rendus après leur dissolution ; il n'y aurait point de place pour la mort, mais, toujours vivants, ils s'envoleraient au nombre des constellations et gagneraient les hauteurs du ciel.»


Fu qualcuno che me disse delle ginestre.

Se qualcuno passa per le colline
mi porti tutte le ginestre che il mattino
ha ricoperto d'oro, le più giovani
che abbiano ancora le api
e il loro ronzio tra i petali ; io porterò
con me questo sogno, in ogni paese
in ogni casa : « Ecco il mio sogno ! ».
Se dovessi andarmene per una strada
e le api non conoscessero il punto dolce
della siepe, riportate le ginestre alle colline
e le api.

Bernardo Bertolucci  In cerco del mistero  Gremese Editore, 1988  (Prima edizione : Longanesi, 1962)






Quelqu'un me parla des genêts.

Si quelqu'un passe par les collines
qu'il m'apporte tous les genêts que le matin
a recouverts d'or, les plus jeunes
qui abritent encore les abeilles
et leur bourdonnement dans les pétales ; j'emporterai
avec moi ce rêve, dans chaque village
dans chaque maison : « Voici mon rêve ! ».
Si je devais m'en aller sur une route
et que les abeilles ne connaissent pas l'endroit le plus doux
de la haie, ramenez les genêts aux collines
et les abeilles.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Emilio Poli  (Site Flickr)

en bas, Chiara  (Site Flickr)


mardi 18 mars 2014

De plomb et de brouillard





"I piccoli aeroplani che tu
fai volano nel crepuscolo, si perdono
come farfalle notturne nell'aria
che s'oscura, non torneranno più."

Attilio Bertolucci   Per B...







La Tragédie d'un homme ridicule, de Bernardo Bertolucci, trente ans plus tard :

Tout commence par un rêve, et La Tragédie d’un homme ridicule (sorti en France en novembre 1981) n’est peut-être que la représentation de ce rêve. Dans ce film étrange qui pourrait également s'intituler In cerca del mistero (En quête du mystère), comme le recueil de poèmes que Bernardo Bertolucci a publié à vingt-deux ans, on ne cesse de s’interroger sur la réalité de ce que l'on voit, solidaire en cela du "héros" du film, Primo Spaggiari, dont la voix off ne cesse d’accompagner le spectateur. Comme les voies d’un labyrinthe, les personnages et les événements se dédoublent, limpides, à l’image des paysages automnaux de la région de Parme dans lesquels se déroule l'histoire, et terriblement opaques. 

On a bien du mal à trouver des repères  : est-on dans une comédie italienne classique, comme la présence de certains comédiens (Ugo Tognazzi, Vittorio Caprioli) semble le confirmer  ? Pourtant, à côté d’eux, la jeune et gracile Laura Morante, l’acteur de théâtre "underground" Victor Cavallo ou l’altière et mystérieuse Anouk Aimée nous conduisent sur de toutes autres pistes... L’intrigue du film est elle aussi insaisissable, avec ses allures de polar politique : on assiste dans les toutes premières scènes à l’enlèvement du fils d’un riche industriel, propriétaire d’une grande fabrique de parmesan et de jambon ; pourtant, on ne cesse de se demander au fur et à mesure que le film avance s’il ne s’agit pas d’un simulacre. Le riche industriel est en fait au bord de la faillite et cette histoire d’enlèvement et de rançon n’est peut-être qu’un coup monté pour lui permettre de renflouer les caisses et de relancer son entreprise («J'étais redevenu un paysan, dit la voix-off de Primo, comme mon père et mon grand-père, j'engraissais mon champ avec le sang de mon fils»). On pensait se trouver dans la situation inverse de La Stratégie de l'araignée (on aperçoit d'ailleurs sur le mur du salon des Spaggiari le tableau d'Antonio Ligabue sur lequel s'inscrivait le générique de La Stratégie) : un père part à la recherche de son fils et mène l'enquête pour tenter de retrouver sa trace, mais on s'aperçoit très vite que cette piste n'est pas forcément la bonne.

Le spectateur est de plus en plus perplexe devant le spectacle de cette ambiguïté généralisée des situations et des caractères, ce scénario qui ne cesse de multiplier les chausse-trapes et les faux-semblants, retirant le tapis sous ses pieds au moment où il croyait justement avoir trouvé ses marques dans ce jeu de piste. Par son extraordinaire fluidité, la mise en scène de Bertolucci déroute sans jamais égarer, comme l'a très bien montré Louis Skorecki dans sa critique des Cahiers du cinéma (n. 329, novembre 1981) : «Tout arrive visuellement de concert, en même temps, dans un constant glissement d'appareil, un incessant mouvement d'avancée et de recul, comme s'il s'agissait de tracer des parallèles, les plus fluides et lisses trajets qui soient, cadrages, recadrages, ouvertures, destinés à ne jamais – c'est le lot des parallèles – se toucher, se rencontrer, même se frôler. Froides distances, échappées de chaleur.» Et en effet, les personnages semblent tous enfermés dans leur logique propre, sans qu'aucune communication entre eux soit possible, même pas par le biais de la sexualité, toujours si présente chez Bertolucci, et ici complètement inopérante, comme si elle était vraiment hors-sujet (la scène de séduction avortée entre Primo et la jeune ouvrière (qui dit être la fiancée du fils enlevé) est sur ce point très révélatrice).




Le flou de l’intrigue rejoint d’ailleurs admirablement celui de l’Italie de ces années de plomb, qui étaient aussi des années de brouillard, où l’incompréhension était généralisée jusqu’à l’absurde. Tout cela est parfaitement exprimé dans une des séquences finales du film, où Primo se lance dans un monologue qui pourrait être le pendant de celui de Puck dans Prima della Rivoluzione. Toutefois, le ton a irrévocablement changé : dans le film de la jeunesse, l’aristocrate floué adressait un adieu magnifiquement lyrique à un monde révolu ; dans le film de la maturité (Bertolucci a la quarantaine quand il tourne La Tragédie d’un homme ridicule), l’ancien partisan qui a construit avec opiniâtreté son petit empire laisse éclater son dépit et son amer désarroi face à une société qu’il ne reconnaît plus et une génération qui tourne le dos à toutes les valeurs auxquelles il a cru : «Les fils qui nous entourent sont des monstres. Plus pâles que nous ne l'étions à leur âge, ils ont des yeux éteints. Ils traitent leurs parents avec un respect qui ressemble à du mépris. Ils sont incapables de rire ; ils ricanent. Ils sont sombres, et surtout, ils ne parlent plus ; en les voyant silencieux, on ne sait pas s'ils nous demandent de l'aide ou s'apprêtent à nous tirer dessus. Ce sont des criminels.»

Et c’est là peut-être que la tragédie de cet homme ridicule, perché sur la tour de guet de son château d'opérette avec ses jumelles et sa casquette d'amiral, rejoint le désarroi de Bertolucci au seuil des années quatre-vingt : comme dans un cauchemar, il voit son monde se défaire dans une Italie qu'il ne reconnaît plus, il perd pied face à une réalité qui se délite. Sans pathos mais avec une froide lucidité, dans une ambiance parfois bunuelienne (la scène des usuriers qui ont toujours froid, que l'on croirait sortie du Fantôme de la liberté), le cinéaste fait l’inventaire de ses illusions perdues : la fraternité révolutionnaire, exaltée dans Novecento, s’est retournée en farce sanglante avec le terrorisme des Brigate rosse, et les merveilleux paysages de la campagne de Parme et des Apennins voisins, magnifiquement chantés par le père, le poète Attilio Bertolucci, sont devenus des lieux dérisoires où l’on va dissimuler des valises de billets dans des séchoirs à châtaignes désaffectés, en une partie de cache-cache sinistre, parodie grinçante des jeux et des belles promenades de l’enfance à Casarola.




Même l’opéra, et Verdi tant aimé, est ici réduit à une triste caricature : un extrait de l’air de Germont, le père noble d'Alfredo dans La Traviata, massacré par Primo que son épouse fusille du regard : «Comme tu as vieilli, tu es pathétique !». In fine, ce jeu de masques et cette réalité fuyante nous renvoient à Pirandello : dans la séquence ultime (un bal, le lieu de tous les possibles, comme il y en a tant dans les films de Bertolucci, y compris dans le dernier, Io e te, qui vient de sortir en Italie ; mais là, il n'y a plus que deux danseurs dans l’exiguïté d'une cave), le fils réapparaît et le père incrédule assiste derrière une vitre à sa résurrection. La musique alerte et insidieuse d’Ennio Morricone, tout en arabesques, retentit alors pour accompagner ces improbables retrouvailles familiales, et l’on s’attend à tout moment à voir surgir Laudisi, le personnage de Cosi è (se vi pare), prêt à s’écrier : «Et voilà, Messieurs, à quoi ressemble la vérité !» La commedia è finita, et Bertolucci ne va pas tarder à boucler ses valises ; déjà, dans l’objectif de sa caméra, ce ne sont plus les tours du château de Torrechiara qu’il aperçoit, mais les murailles de la Cité Interdite...



lundi 13 mai 2013

Agostino, come un addio




On n'oublie pas la lumière d'un film. Il y a une lumière de La Règle du jeu, qui annonce le début de la guerre ; il y a une lumière de Voyage en Italie, qui annonce L'Avventura d'Antonioni et avec cela tout le cinéma moderne ; et une lumière d'À bout de souffle, qui annonce les années soixante. Et je crois qu'il y a aussi, d'une certaine manière, une lumière de Prima della Rivoluzione.

Bernardo Bertolucci



"D'aucuns estiment que la scène la plus émouvante du film, celle de la bicyclette, l'étrange ballet d'Agostino, les pieds sur son guidon, ou bien debout sur le cadre, et qui ne cesse de s'écraser à terre devant la maison de Cesare, sans jamais cesser de parler (Questa per mio padre. E questa è per mia madre), doit beaucoup à la fascination du metteur en scène pour son acteur – à son amour, peut-être.


Exhorté, pour toute réponse à ses angoisses et sans doute à son amour pour le protagoniste, à prendre la carte du parti, Agostino, le garçon blond au regard de fou, à la coiffure de canari, se livre à un étrange ballet sur sa bicyclette, dont il ne cesse de tomber, là-bas, dans une rue des confins de Parme, presque la campagne déjà. Come facevo a non capire ? Come duravo a vivere, senza sentire ? Deux fois, trois fois, davantage, il tombe, il s'écrase à terre. Il dit :

« Cette fois c'est pour ma mère. Cette fois c'est pour mon père. »

Il m'a fallu dix ans pour passer de ce film-là à La Luna : de l'inceste avec la tante à l'inceste avec la mère. À mon avis, voilà bien le meilleur argument qui soit contre la psychanalyse. Car la scène de la bicyclette est bel et bien, avec celle de l'invocation au fleuve Pô, un peu plus loin, une des plus belles de l'histoire du cinéma, selon moi. Sans doute n'est-ce pas un hasard si dans la topographie de la ville elle intervient exactement devant la maison de Cesare (Morando Morandini), le guide spirituel (et surtout idéologique) du personnage principal (For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...). (Mentre l'amore, mentre l'amore... (un sport cruel, féroce, des gens décidés à l'emporter l'un sur l'autre coûte que coûte).) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (On dépasse les routes.) (Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?)"


J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc  L'Amour l'Automne









 

Route devant la maison de Cesare – jour


Plan général : au loin, Fabrizio, en imperméable, avance. Fin musique. Autre plan : il avance et entend, derrière lui, le timbre peu lointain et aigu d'une bicyclette. Le son est insistant, jusqu'à ce que Fabrizio se retourne. Il se tourne, puis continue sa route, en passant devant la double porte d'une cour de ferme. Le timbre retentit encore. Il se tourne et sort du champ. On reste en plan moyen sur la double porte. Timbre de la bicyclette. Roulement de tambour et timbre off. Cymbale et musique (thème Agostino avec des intonations de musique de cirque) sur Agostino sortant de la porte en pédalant lentement, très digne. Agostino est venu se faire pardonner par son ami. Comment ? Il commence une sarabande à bicyclette autour de Fabrizio, donnant une sorte de petit spectacle sur deux roues. Il roule vers nous, en saluant très bas Fabrizio hors champ. D'abord il tourne en rond sur la route et revient les pieds sur le guidon, puis (autre plan) il repasse devant Fabrizio et le regarde en souriant. Gros plan flash de sa tête. Bruit de chute. Il se relève en plan américain face à nous. Fabrizio, au premier plan de dos, en amorce.



   
AGOSTINO. Ne t'approche pas. Ça, c'est pour mon père !
Plan rapproché de ses mains sur le guidon. Il recule et recommence à rouler. Gros plan de son visage fixant curieusement Fabrizio. Plan moyen de la route. Agostino pose normalement son vélo, y monte, un pied sur le cadre, l'autre sur la selle. Il roule et passe devant Fabrizio (au premier plan de dos), le regardant en souriant. Nouvelle chute. On reprend Agostino roulant. Chute. Plan rapproché, Agostino à terre et la bicyclette. Il se relève.




 AGOSTINO. Et ça, c'est pour ma mère !
Plan rapproché d'Agostino qui reprend la bicyclette et roule. Chute. Son corps sur la route. Il se relève, la chemise tâchée. Il roule à nouveau. Nouvelle chute, le vélo à terre. Gros plan d'Agostino étendu sur le dos. Fabrizio bondit et le relève. Agostino se débat et se dégage, furieux.


AGOSTINO. Et ça, c'est pour moi !
Agostino, en plan rapproché, s'appuie contre une porte et s'y adosse en soupirant et soufflant, fermant les yeux. Panoramique cadrant de profil Fabrizio.

FABRIZIO. Agostino !
Il s'approche. Plan rapproché des deux par travelling latéral.

FABRIZIO. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as ?
AGOSTINO. Ah, le vin est bon !
FABRIZIO. Tiens, allons au cinéma ensemble, allons voir La Rivière rouge.
AGOSTINO. Non, il faut que tu ailles chez Cesare. Va, tu ne dois pas arriver en retard.
Agostino l'entraîne (panoramique). Les deux de dos, Agostino serrant Fabrizio par le bras. Il l'entraîne pour traverser la route vers la maison.

AGOSTINO. Va, il t'attend...
Agostino pousse Fabrizio en avant, puis il revient vers nous en murmurant «Merde, merde» alors que Fabrizio, à l'arrière-plan, reste au milieu de la route, tourné vers Agostino qui lui tourne le dos et s'avance au premier plan. CUT.


Extrait du découpage et des dialogues du film de Bernardo Bertolucci, Prima della Rivoluzione (L'Avant-Scène n. 82, traduction : Bernard Eisenchitz)



  

samedi 6 avril 2013

Il bambino e le rane (L'enfant et les grenouilles)





L' unique recueil de poésie de Bernardo Bertolucci, In cerca del mistero [En quête du mystère], a été publié en 1962 ; on y trouve des poèmes écrits entre 1955 et 1962, c'est à dire entre quatorze et vingt-et-un ans. Le titre de l'ouvrage est extrait d'un poème de Giovanni Pascoli (une grande inspiration du jeune Bertolucci, avec Leopardi, Pasolini, et son père Attilio, bien sûr !) Il ciocco [La bûche], dans les Canti di Castelvecchio : "Errerà forse, in quell'eremitaggio del Cosmo, alcuno in cerca del mistero." ("On verra peut-être errer, dans cet ermitage du Cosmos, quelqu'un en quête du mystère.") Tout l'univers du futur cinéaste est déjà présent dans ces vers de jeunesse : les paysages de l’Émilie et des collines autour de Parme, les rapports avec le père, les rivalités enfantines, les peines et les amours de l'adolescence... Au détour d'un vers, souvent énigmatique, on aperçoit une image fugitive qui se matérialisera, bien des années plus tard, dans Prima della Rivoluzione, La Stratégie de l'araignée, La Tragédie d'un homme ridicule ou Novecento,  film dont on perçoit bien ici la portée intime et autobiographique, derrière la grande fresque lyrique et politique. Il bambino e le rane [L'enfant et les grenouilles], le poème que je cite ici, est le premier du recueil (Bertolucci a quatorze ans quand il l'écrit), et on ne peut évidemment s'empêcher de penser en le lisant à la séquence de Novecento [1900] où le jeune Olmo chasse les grenouilles et les attache autour de son chapeau, comme des trophées. On remarquera d'ailleurs que gli olmi [les ormes] sont également présents dans le poème, où l'on voit un enfant solitaire et étonné se préparer à un combat...


Essere une rana gonfia e beata
e vedere nell'aria
i passeri che volano baciandosi
ora che gli olmi sono
umili lampade verdi
e i cancelli sono aperti, i pioppi sono
pilastri coperti di foglie.

Le rane quando passa il bambino
cessano le verdi torture sulle rive infilate.
Nessuno sul sentiero
che possa sentire, nessuno
che possa sentire un grido o un lamento.

Il bambino solo
me stesso
che strano prepararsi a un combattimento.

Bernardo Bertolucci  In cerca del mistero Gremese Editore, 1988  (prima edizione : Longanesi, 1962)


 




Être une grenouille enflée et heureuse
et voir dans l'air
les moineaux qui volent en s'embrassant
maintenant que les ormes sont
d'humbles lampes vertes
et les grilles sont ouvertes, les peupliers sont
des piliers recouverts de feuilles.

Quand passe l'enfant les grenouilles
cessent les vertes tortures sur les rives alignées.
Personne sur le sentier
qui puisse entendre, personne
qui puisse entendre un cri ou une plainte.

L'enfant seul
moi-même
quelle étrange façon de se préparer à un combat.

(Traduction personnelle)
  




 


Images : extraits de Novecento (prima parte), de Bernardo Bertolucci 



 

dimanche 3 février 2013

The Passenger



"Da cosa stai scappando via ?" 




Maria Schneider
(27 mars 1952 – 3 février 2011)


"La sua morte è arrivata troppo presto, prima che io potessi riabbracciarla teneramente, dirle che mi sentivo legata a lei come il primo giorno, e almeno per una volta, chiederle scusa." (Bernardo Bertolucci) ["Elle est morte trop tôt, avant que j'aie pu l'embrasser à nouveau tendrement, lui dire que je me sentais proche d'elle comme au premier jour, et, pour une fois au moins, lui demander pardon."]













jeudi 1 mars 2012

Souvenirs de "La Commare secca"




La Commare secca est le premier long métrage de Bernardo Bertolucci ; le film est sorti en 1962.


Rome

 C’est une Rome en noir et blanc du début des années 60, celle des borgate que l’on voit aussi dans les films de Pasolini (l’auteur du scénario de ce premier film de Bertolucci), mais surtout du quartier Ostiense, près de la basilique San Paolo, où se noue l’intrigue. La prostituée assassinée exerce son activité dans le parc Paolino, situé juste derrière la basilique; la scène du meurtre se situe au bord du Tibre, sous le pont Marconi, près du cynodrome.




La pluie 

La structure narrative du film est visiblement inspirée du Rashomon de Kurosawa : les uns après les autres, les personnes suspectées du meurtre de la prostituée témoignent, en donnant leur version des faits. Et au même moment, dans des lieux différents, ils sont surpris par un orage violent, qui efface les traces de la mort au travail, lave les mensonges et les remords.
 


 Ragazzi di vita 

Il y a Canticchio, qui guette les couples occupés à flirter sur les bords du Tibre pour leur chiper un sac ou un transistor ; Il Califfo, qui sort de prison et vit aux crochets de sa femme, avec qui il se dispute régulièrement ; Francolicchio et Pipito, deux garçons passés maîtres dans l’art difficile de la petite arnaque, notamment aux dépens des homosexuels qui draguent dans les parcs. Francolicchio aura moins de chance que son compère, et il finira noyé dans le Tibre. C’était le plus sentimental des deux ; il aimait fredonner à ses conquêtes féminines la chanson de Nico Fidenco Come nasce un’amore : “Ti voglio far provare come nasce un’amore / Forse tu non lo sai / Piano piano ti sfiorerò / E le labbra ti toccherò / E come una farfalla che si posa su un fiore / Io ti accarezzerò...” 



 Allen Midgette 

Comment un jeune homme blond venu du New Jersey s’est-il retrouvé à Rome pour jouer le rôle de Teodoro Cosentino, un soldat de Catanzaro, avec, par la grâce du doublage, un accent calabrais à couper au couteau ? C’est un des mystères et des charmes du cinéma italien de ces années-là... Deux ans plus tard, Midgette sera Agostino dans Prima della Rivoluzione. On le verra aussi, très furtivement, au début de La Stratégie de l’araignée : c’est le marin qui descend du train en gare de Tara, en même temps qu’Athos Magnani. Midgette apparaîtra une dernière fois dans un film de Bertolucci en 1975 : il joue le rôle d’un vagabond qui s’accuse du meurtre d’un enfant, dans la seconde partie de Novecento. À cette époque, il est devenu à New York l’un des acteurs de la Factory de Warhol et le sosie officiel du maître, qui l’envoie souvent à sa place dans des vernissages, des séances d'interviews ou des conférences. 

La Camarde 

L’explication du titre est donnée dans la toute dernière image du film ; on y voit la façade de l’église Santa Maria dell’Orazione e Morte, dans la Via Giulia, et plus particulièrement la plaque située à côté de la porte de l’édifice, où est représentée la Camarde. On voit alors s’inscrire à l’écran les derniers mots d’un des nombreux sonnets écrits en dialecte romain (le romanesco) par Gioachino Belli : "E già la comaraccia secca de strada Giulia arza er rampino" ("Et déjà la camarde de Via Giulia soulève sa faux"). Pasolini avait déjà placé ces vers en épigraphe de son premier roman, Ragazzi di vita, dont le dernier chapitre est également intitulé La Commare secca. Bertolucci dit à ce propos à Jean Gili (in Le Cinéma italien, 10 / 18, 1978) : «Mon film est également un film sur la mort – la "commare secca" veut dire la mort en dialecte romain – cependant, ici, elle était vue de manière plus lyrique, plus crépuscuaire, que chez Pasolini. Le sens de la sacralité de Pier Paolo me manquait et me manque. L'odeur de la mort était davantage donnée dans La Commare secca par la manière dont j'avais structuré le film, un film entièrement construit sur le temps qui passe et qui consume tout, et cela ne se voit pas. L'idée, c'est un peu la fameuse phrase de Cocteau : "Le cinéma, c'est saisir la mort au travail." (...) Je voulais vraiment raconter comment le temps agit : quelque chose de tout à fait semblable  à la mort qui travaille, c'est à dire le temps qui passe et la mort à l’œuvre. L'orage unifiait le tout, rappelait la mort, et la pluie lavait cette convention de la mort : à vingt et un ans, d'ailleurs, je me croyais immortel.»






Images : (3) Blog Only the Cinema

lundi 5 décembre 2011

Tacea la notte placida




"Sei tu, invocata ogni sera, dipinta sulle nuvole
che arrossano la nostra pianura e che si muove in essa,
bambini freschi come foglie e donne umide in viaggio
verso la città nella luce d'un acquazzone che smette,
sei tu, madre giovane eternamente in virtù della morte

che t'ha colta, rosa sul punto dolce di sfioritura,
tu, l'origine di ogni nevrosi e ansia che mi tortura,
e di questo ti ringrazio per l'età passata presente e futura."

Attilio Bertolucci   A sua madre, che aveva nome Maria







Fino a Novecento tutti hanno sempre detto che i miei film erano impostati sulla figura paterna, sulla ricerca del padre. La luna non lo è. Stavo ancora riprendendomi dall'avventura di Novecento quando all'improvviso mi torna in mente un ricordo infantile, di quando avevo due-tre anni : ero seduto dentro una cesta attaccata al manubrio della bicicletta di mia madre, ero con le spalle rivolte alla strada e guardavo il suo viso. Tornavamo da una visita alla mia nonna materna, mio padre ci pedalava a fianco, nella sera d'estate della campagna parmigiana, piena di ombre, di profumi. A un certo punto, dietro il viso di mia madre ecco che appare la luna. Nel ricordi facevo un po' di confusione tra il viso di mia madre, così giovane, e il viso della luna, così antico...


Bernardo Bertolucci La mia magnifica ossessione Ed. Garzanti, 2010


Jusqu'à 1900, on a toujours dit que mes films étaient centrés sur la figure paternelle, sur la recherche du père. Ce n'est pas le cas de La luna. Je me remettais à peine de l'aventure de 1900 quand soudain, un souvenir d'enfance me revient à l'esprit, de l'époque où j'avais deux ou trois ans : j'étais assis dans un panier fixé au guidon de la bicyclette de ma mère ; je tournais le dos à la route et je regardais son visage. Nous revenions d'une visite à ma grand-mère maternelle, mon père pédalait à côté de nous, dans le soir d'été de la campagne autour de Parme, pleine d'ombres et de parfums. À un certain moment, derrière le visage de ma mère, la lune est apparue. Dans mon souvenir, j'avais tendance à confondre le visage de ma mère, si jeune, et celui de la lune, si ancien...


(Traduction personnelle)







Image
: Alberto Cima (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube