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mercredi 20 juin 2018

Une mélancolie sarde




Je reviens ici sur l’œuvre du peintre sarde Brancaleone Cugusi da Romana, oubliée pendant plus de soixante ans et redécouverte au début de ce siècle, principalement grâce au critique d’art Vittorio Sgarbi, qui lui consacra en 2004 une grande exposition en Sardaigne, et une importante monographie. Je reprends ici quelques extraits de la préface de cet ouvrage (Brancaleone da Romana, Skira, 2004) : «Regardons-les, ces œuvres : on y voit surtout des hommes, sujet favori de Cugusi, la plupart du temps jeunes, voire très jeunes, de bel aspect, représentés dans un décor toujours semblable, dépouillé et peu attrayant, avec parfois un siège ou une table que l’on a déplacés à l’autre bout de la salle, mais que le peintre veut absolument reproduire sur sa toile. Ces hommes et ces garçons annoncent-ils déjà ceux que l’on découvrira peu de temps après dans quelques uns des plus grands chefs d’œuvre du cinéma néo-réaliste (Ossessione, Rome ville ouverte, Sciuscià, Le voleur de bicyclette) ? Ce sont plutôt les acteurs d’une pièce qui veut représenter autre chose.»
 



Sgarbi s’interroge un peu plus loin sur l’usage de la photographie dans l’œuvre de Brancaleone : «Dans le cas des photographies qu’il utilise pour fixer les poses de ses modèles, Cugusi s’est aperçu qu’elles captent la lumière de façon plus intense que n’aurait pu le faire l’œil humain ; c’est une lumière caravagesque, qui révèle et fouille le modelé, agissant sur lui comme s’il s’agissait d’une matière tangible. Au fond, Caravage a été le premier photographe de l’histoire de la peinture, quand la photographie n’existait pas encore. Et puis elle est arrivée, pour confirmer les intuitions de Caravage.» 

Cet usage si particulier de la photographie s’allie chez Brancaleone à celui du reticolo, une sorte de grille qui lui permet de retrouver sur sa toile les proportions exactes de la photographie (Brancaleone s’inspire ici de la technique d’Antonio Mancini, un peintre de l’école vériste romaine). La grille était d’abord reproduite directement sur la photographie puis «copiée» sur la toile ; par la suite, elle sera directement posée sur la toile et retirée à la fin de l’exécution du tableau ; les traces des fils étaient dans un premier temps effacées par le peintre, elles furent ensuite volontairement laissées en évidence. Sgarbi note à ce propos : «C’est l’expédient révélé, de façon pleinement assumée par l’artiste, c’est la peinture comme technique et la technique comme métier qui s’offrent à l’observateur pour ce qu’elles sont, sans artifices et sans tricheries, en s’affirmant non pas comme une image, une marque de valeurs artistiques particulières ou une vision lyrique du monde, mais comme un métier. C’est comme si un ébéniste montrait volontairement les marques laissées par ses outils sur le bois, plutôt que de les dissimuler dans les élégantes arabesques d’une marqueterie, cherchant ainsi à mettre en évidence, au-delà de la beauté du meuble, le savoir et l’habileté artisanale qui ont permis de le réaliser. Plus qu'il ne représente des jeunes garçons boudeurs qui jouent à être des adultes, Cugusi se représente lui-même dans la mesure où il traduit ce fait de réalité en art, transformant son atelier et son propre métier en une maison de verre mise à la disposition de tous.» 

Les commentaires de Sgarbi sont toujours très éclairants, mais on a du mal à le suivre sur ce point. Il y a tout de même beaucoup de mystère dans la personnalité de Brancaleone, et dans ces tableaux aux titres si mélancoliques et évocateurs (Pensieri tristi, Giovane vinto dalla vita, Ragazzo convalescente, Giovane assorto...). Il est d’autre part très frappant que l’exhaustive biographie (Brancaleone, mio zio, Ed. Tema, 2010) que lui a consacrée son neveu, Francesco Leone Cugusi (le fils de Guglielmo, l’un des frères du peintre) ne dise pas un mot de la vie sentimentale de Brancaleone, malgré le sous-titre de l’ouvrage, qui deviendrait pour le coup presque ironique : La vie privée de Brancaleone Cugusi da Romana. Certes, le biographe s’interroge sur le grand nombre de modèles masculins dans les toiles de son oncle, mais son explication est plutôt expéditive : il note simplement que les vêtements féminins sont particulièrement complexes à représenter pour un peintre obsédé par la recherche de la vérité en peinture, raison pour laquelle il privilégie les modèles masculins dans ses tableaux, alors qu’il y a beaucoup plus de présences féminines dans ses dessins... On peut également voir dans l’ouvrage le seul nu de toute l’œuvre de Brancaleone ; il n'en existe plus aujourd’hui qu’une photographie en noir et blanc, l’œuvre ayant été détruite par l’artiste. Le tableau, de très grande taille, très suggestif et très beau, autant que l’on puisse en juger par une simple photographie, est intitulé Nudo dormiente (Nu endormi) et s’inspire de la sculpture romaine de l’Hermaphrodite endormi que l’on peut voir au musée du Louvre. Dans une lettre adressée à son frère Guglielmo (qui fut avec son épouse Cesira et la sœur de cette dernière, Alda, une sorte de mécène, adressant régulièrement à Brancaleone pendant plusieurs années diverses sommes d’argent pour lui permettre de mener à bien son travail de peintre), il parle avec beaucoup de précautions de ce tableau si particulier : «Je ne vous en envoie pas la photographie, parce que le tableau terminé est plus scabreux que je ne l’aurais voulu (en raison de la pose du modèle). Si on le voit parmi d’autres, dans une exposition par exemple, il perd son côté impudique, mais après l’avoir photographié, je me suis aperçu qu’il n’était pas très convenable de vous le montrer de façon isolée.» (lettre du 29 novembre 1936). Finalement, Brancaleone choisira de détruire ce tableau, comme il demandera quelques années plus tard à son modèle favori, Tonuccio Addis, le Jeune homme à l’imperméable, de détruire les lettres qu’il lui envoie. 




On peut aussi se demander s’il n’y a pas dans la technique du reticolo (la fameuse grille) interposé entre le modèle et le peintre une volonté de mise à distance, d’éloignement, un noli me tangere dont les traces laissées sur la toile achevée sont aussi l’étrange témoignage. Cet aspect troublant de l’œuvre et de la personnalité de Brancaleone n’a d’ailleurs pas échappé à Vittorio Sgarbi, qui a choisi trois tableaux du peintre sarde (Pensieri tristi, Giovane assorto, Giovane seduto) pour figurer dans l’exposition Art et homosexualité, de von Gloeden à Pierre et Gilles, prévue à Milan en septembre 2007, et qui se tiendra finalement à Florence deux mois plus tard, en raison du veto du maire de Milan (à l’époque la très prude Letizia Moratti). Dans cette exposition, à côté d’œuvres beaucoup plus explicites et provocatrices, les trois grands tableaux de Brancaleone tranchaient par leur pouvoir évocateur, leur grande force suggestive derrière une apparente sagesse. Voici ce qu’en disait Sgarbi dans le catalogue de l’exposition : «Les tableaux de Brancaleone retenus pour cette exposition sont des chefs d’œuvre de littérature en peinture, expression de troubles, de pensées secrètes, d’inclinations refoulées auxquelles le peintre donne une forme de façon presque inconsciente. Sans aucune ambiguïté morbide, Brancaleone perçoit et révèle par ses modèles un double aspect, déjà présent chez Caravage : virilité affichée, homosexualité dissimulée.» (soit dit en passant, on ne voit pas trop pourquoi les deux aspects (la virilité et l’homosexualité) seraient nécessairement antithétiques, sinon dans la vision ici bien manichéenne de Sgarbi...). 

Que veulent-ils donc nous dire, ces jeunes hommes songeurs, dont certains nous fixent tandis que d'autres détournent le regard, absorbés dans leurs pensées tristes, leur inguérissable mélancolie ? Ils ont aussi parfois une expression de défi, comme s’ils voulaient signifier à la vie qu’ils n’étaient pas dupes de ses fallacieuses promesses. Ils sont là, pour toujours, dans ces grands tableaux et ce miraculeux clair-obscur, et nous n’en aurons jamais fini de percer leur mystère.

Un site consacré à Brancaleone.






Oeuvres de Brancaleone : (1) Giovane  col mantello, 1941 

(2) Ritratto di Chiccu, 1936 

(3) Ragazzi in strada, 1940-1941

(4) Studio per ritratto di giovane, 1934

mercredi 16 août 2017

L'Isula surella (L'île soeur)




Deux îles si proches qui longtemps se sont ignorées et qui maintenant se retrouvent et se saluent, comme dans cette belle chanson du groupe corse Chjami aghjalesi :





E duie Sardegne

Si l'isula surella 
Sardegna immaculata
Sottu a listessa stella
Troppu volte bramata
Ci sò i paisani
U pastore chi tonde
E di li tempi arcani 
Ulisse in le to sponde

O terra di Nuraghji
Di lingua è di cultura
Di guerrieri è di Maghi
D'amore chi sussura
Di un ala allibrata
Porta sempre u misteru
Di tutte e to cantate

Ci hè Gallura à l'oriente
Caprera è Maddalena
Serre di l'Iglesiente
Cù sbalargu è fulena
L'acque di Fiumendosa
E monte Gennagentu
Chi piglierà pè sposa
Cio chi porta lu ventu

Ti mandu una manella
Di note è d'armunia
U fiatu di muvrella
Eppò'ssa puesia
Da la terra à lu core
Crescenu e sperenze
Sardegna à tutte l'ore
Di tante indipendenze.

Ange Orati / F. Pesce



 



Les deux Sardaignes

Tu es l'île-soeur
Sardaigne immaculée
Sous la même étoile
Trop de fois désirée
Il y a les paysans
Le berger qui tond son troupeau
Et en des temps mystérieux
Ulysse sur tes rivages

Ô terre de Nuraghi
De langue et de culture
De guerriers et de magiciens
D'amour qui murmure
Le souffle léger
D'une aile déployée
Transporte toujours le mystère
De tous tes chants

Il y a la Gallura à l'est
Caprera et Maddalena
Les monts de l'Iglesiente
Avec ses champs et ses balles de blé
Les eaux de Fiumendosa
Le mont Gennargentu
Qui prendra pour épouse
Ce que le vent lui apporte

Je t'envoie un bouquet
De notes et d'harmonies
L'ardeur du mouflon
Et cette poésie 
De la terre au cœur
Les espoirs fleurissent
Sardaigne à toutes les heures
De tant d'indépendances.

(Traduction personnelle)







Images : (1) Guido Menato  (Site Flickr)

(2) Claudia Sc.  (Site Flickr)

(3) Marc-Emmanuel  (Site Flickr)

(4) Stéphane Chollet  (Site Flickr)

(5) Markus Lüske  (Site Flickr)

mardi 15 août 2017

Ave Maria




Chant religieux traditionnel de Sardaigne (treizième siècle), adapté et interprété par Maria Carta. Je cite les paroles en sarde, puis en italien :


Deus ti salvet, Maria,
chi ses de gracias piena;
de gracias ses sa vena ei sa currente.

Su Deus Onnipotente
cun tegus es bistadu,
pro chi t'ha preservadu immaculada.

Beneitta e laudada
subra tottu gloriosa,
mamma, fizza e isposa de su Segnore.

Beneittu su fiore,
chi es fruttu de su sinu;
Gesus, Fiore Divinu, Segnore nostru.

Pregadelu a fizzu ostru
chi tottu sos errores
a nois sos peccadores, nos perdonet.

Meda grazia nos donet,
in vida e in sa morte,
ei sa diciosa sorte, in Paradisu.





Dio ti salvi, Maria,
che sei piena di grazia;
di grazie sei la vena e la corrente.

Il Dio Onnipotente
con te e' stato;
percio' ti ha preservato immacolata.

Benedetta e lodata
sopra tutti gloriosa
sei mamma, figlia e sposa del Signore.

Benedetto il fiore,
frutto del tuo seno;
Gesu' fiore Divino Signore nostro.

Prega tuo figlio
per noi peccatori,
che tutti gli errori ci perdoni.

E ci dia grazie,
nella vita e nella morte,
e una buona sorte, nel Paradiso.







 Source de la vidéo : Site YouTube

Images : en haut, Statua dell'Immacolata, Piazza del Carmine, Cagliari  (Site Flickr)

en bas, Cristiano Cani  (Site Flickr)

Une version polyphonique du même chant, par les Tenores di Bitti.

mercredi 6 juillet 2016

Chiuso per ferie




Per quest'anno non cambiare 
stessa spiaggia stesso mare 
per poterti rivedere 
per tornare per restare insieme a te 
e come l'anno scorso 
sul mare col pattino 
vedremo gli ombrelloni 
lontano lontano 
nessuno ci vedra' vedra' vedra'...









Images : Sofie Nilsson  (Site Flickr)

mercredi 16 mars 2016

Il Sopramonte si annera (Le Sopramonte s'assombrit)




Dans Tutto il miele è finito (Tout le miel est fini), Carlo Levi raconte le voyage qu'il a fait en Sardaigne en 1952. Dans le passage que l'on va lire, il se trouve à Orgosolo, tandis que l'on annonce la mort d'un carabinier tué dans une embuscade. Le village est aussitôt mis en état de siège et les carabiniers affluent de toute part pour traquer les coupables :

Viene la notte : ma il cielo ha ancora un chiarore colorato, una lunga, persistente luce livida che tinge le distanze, e le chiude in mura d'aria che pare isolino dal mondo circostante il paese assediato : una patetica siepe di vapori che lo dividono dall'infinito supposto al di là. Mi fermo, appoggiato al muretto della strada in cima al paese, per un momento, a contemplare le distese delle terre, da ogni parte. Nuvole di minuto in minuto più fosche corrono per il cielo, e fanno grigi i pascoli delle valli nel giro dei colli e delle montagne, le vastità di un paese desolato e solitario dove dappertutto uomini ignoti possono essere nascosti, e condurre la loro vita remota, quella del pastore solu che fera, solo come una fiera, o quella del bandito, in cui pare si realizzi, oggi, in un individuale destino, una legge antica di millenni, di fronte a un mondo incomprensibile. Il Sopramonte si annera : le rocce biancheggiano di quel chiarore notturno che è come l'ombra trasparente della luna. Ma, dove il monte finisce, e la vista spiazzerebbe verso aperte terre lontane, come un sipario d'aria verde si frappone allo sguardo : di un verde trasparente e impenetrabile, colore dell'acqua e della tempesta, e una nuvola bianca, portata dal vento, lo percorre, e si stinge e si imbruna quando raggiunge le alture e si fonde con le ombre delle rocce.

Fermo in questo incanto rimango a guardare quel mondo serrato nei suoi confini d'aria e di granito, nel suo eterno isolamento. Nessun rumore vicino o lontano giunge dal paese o della campagna. Tutto sembra celato in quel silenzio, immaginario, furtivo, incerto, geloso : l'ombra crescente avvolge le querce, le macchie, gli albori lontani (pecore, forse, raccolte nel timore o nel sonno, o pietre?), le grotte, i segreti, selvatici cuori solitari. Soltanto, a tratti, un rumore di motori della polizia rompe, estraneo, quel silenzio, e il passo dei soldati che camminano in fila, rasente i muri, con le arme spianate.

Carlo Levi Tutto il miele è finito, ed. Einaudi




La nuit tombe, mais le ciel a encore une clarté colorée, une longue et persistante lumière blafarde qui déteint sur le paysage et l'enferme dans des murs d'air qui semblent isoler de tout ce qui l'entoure le village assiégé, comme une pathétique haie de vapeurs qui le séparent de l'infini que l'on devine au-delà. Je m'arrête un moment, appuyé au muret de la route qui se trouve au bout du village, pour contempler les terres qui s'étendent de toute part. Des nuages toujours plus sombres parcourent le ciel et teignent de gris les pâturages dans les vallées, autour des coteaux et des montagnes, vastes étendues d'un pays solitaire et désolé où partout des hommes inconnus peuvent être cachés, menant une vie reculée, celle du berger seul comme une bête sauvage, ou celle du bandit, dans laquelle semble s'incarner aujourd'hui, dans un destin individuel, une loi vieille de milliers d'années, face à un monde incompréhensible. Le Sopramonte s'assombrit : les rochers brillent de cette clarté nocturne qui est comme l'ombre transparente de la lune. Mais, là où le mont prend fin, et où la vue pourrait s'ouvrir au loin vers l'étendue des terres lointaines, le regard bute contre un rideau d'air d'un vert transparent et impénétrable, couleur d'eau et de tempête, et un nuage blanc, porté par le vent, le traverse et s'assombrit quand il parvient sur les hauteurs, où il va se fondre dans les ombres des rochers.

Immobile dans cet enchantement, je contemple ce monde enfermé dans ses frontières d'air et de granit, dans son éternel isolement. Aucun bruit, proche ou lointain, ne monte du village ou de la campagne. Tout semble caché dans ce silence, imaginaire, furtif, incertain, jaloux. L'ombre qui monte gagne les chênes, le maquis, les blancheurs lointaines (ce sont peut-être des brebis, rassemblées dans la crainte ou le sommeil, ou des rochers ?), les grottes, les secrets, sauvages cœurs solitaires. Parfois, de temps en temps, le bruit du moteur d'une voiture de police brise ce silence, ou le pas des soldats qui marchent en rang, rasant les murs, avec leurs armes braquées.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr.

au centre et en bas, Aurelio Candido  (Site Flickr)

 


mercredi 8 avril 2015

Il Pastore (Le Berger)




Quasi era buio,
e ritornò il pastore alla sua casa,
a passo lento,
insieme al gregge stanco.
E nello sguardo,
perduto in lontananza,
un ondeggiar di prati
e tra l'azzurro
un lieve galleggiar di nubi bianche.

Il lungo e lento silenzio andare
ha consumato in lui tante passioni,
non è rimasto che saggezza e amore,
e tanto basta per riempire un cuore.

Paola Cannas  Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013


Il faisait presque nuit,
et le berger rentra chez lui,
à pas lents,
avec son troupeau fatigué.
Et dans son regard,
perdu dans le lointain,
un ondoiement de prairies
et dans l'azur
une flotte légère de nuages blancs.

Le long et silencieux passage du temps
a consumé en lui tant de passions,
il n'est resté que de la sagesse et de l'amour,
et cela suffit à remplir un cœur. 

(Traduction personnelle) 






Images : en haut, Vittorio Poli  (Site Flickr)

en bas, Claudio Laddaga  (Site Flickr)



mardi 23 décembre 2014

Vespro di Natale (Soir de Noël)




Un poème de Sebastiano Satta, où trois bandits sardes rejoignent leur refuge dans les montagnes un soir de Noël en ayant au cœur la nostalgie de la fête à laquelle ils ne pourront pas participer. Je cite après le poème l'un des chants de Noël les plus populaires en Sardaigne, Naschìd' est [Il est né] ; c'est une façon de souhaiter de très bonnes fêtes de Noël à tous les visiteurs de ce blog !


Incappucciati, foschi a passo lento 
tre banditi ascendevano la strada 
deserta e grigia, tra la selva rada 
dei sughereti, sotto il ciel d’argento. 

Non rumori di mandre o voci il vento 
agitava per l’algida contrada. 
Vasto silenzio. In fondo, Monte Spada 
ridea bianco nel vespro sonnolento. 

O vespro di Natale ! Dentro il core  
ai banditi piangea la nostalgia 
di te, pur senza udirne le campane : 

e mesti eran, pensando al buon odore 
del porchetto e del vino, e all’allegria 
del ceppo, nelle loro case lontane.

Sebastiano Satta  Canti barbaricini, 1910 






Encapuchonnés, sombres, à pas lents
trois bandits montaient sur le sentier
désert et gris, dans la forêt clairsemée
des chênes-lièges, sous le ciel d'argent.

Aucun bruit de troupeaux ou de voix n'était
porté par le vent dans la contrée glacée.
Vaste silence. Au fond, dans sa blancheur,
le Mont Spada resplendissait dans le soir somnolent.

Ô soir de Noël ! Dans leur cœur
les bandits pleuraient de nostalgie
pour toi, même sans entendre les cloches :

et ils étaient tristes, en pensant au fumet
du rôti et du vin, et à la joie
de la bûche, dans leurs maisons lointaines.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Roberto Defraia  (Site Flickr)

en bas, Cristiano Cani  (Site Flickr) 





Naschìd’ est in sa capanna
poberitta de Betlem
in sa notte pìus manna
de su chelu s'altu Re !

“Gloria! Gloria!” cantan’ in chelu
lughidos anghelos pro s' altu Re ;
"Paghe vittoria!" s' as bonu zelu,
anima povera, cantan pro te.

E in giru a sa domitta
de anghelos si falat
una truma beneitta
chi olende s'allumat.

E benian sos pastores
Incantados crè no crè
e a cussos isplendores
appuntan lestros su pè.

E narat dognunu in coro :
“Bambineddu, innoghe sò,
non ti atto pratta et oro
ma cust’ anima ti dò.”

Il est né dans cette étable
pauvre de Bethléem
dans la plus grande des nuits
le grand Roi du Ciel !

Gloire ! Gloire ! chantent dans le Ciel
les anges éblouissants pour le plus grand des Rois,
"Paix et victoire" aux hommes de bonne volonté,
petite âme, ils chantent pour Toi.

Et autour de l'étable
Une multitude d'anges
Volaient en l'illuminant.

Et venaient les bergers
Enchantés et incrédules
Et devant tant de splendeur,
ils pressaient le pas.

Et chacun d'eux se joignait au chœur en disant :
"Doux enfant, me voici,
je ne t'apporte ni or ni argent
mais je t'offre mon âme."

(Traduction personnelle)

mercredi 19 novembre 2014

La sera della vita (Le soir de la vie)




C'era un vecchietto in una chiesa vuota,
che diceva tra sé questa preghiera :
"O Vergine dal cuore immacolato,
della mia vita sono giunto a sera ;
fa' che non smarrisca la mia via,
non mi lasciare nella notte nera !
Della mia vita sono giunto a sera
e non ho più che Te, dolce Maria !
Coprimi col tuo manto, e così sia."

Paola Cannas  Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013


Il y avait un vieillard dans une église vide,
qui disait tout bas cette prière :
"Ô Vierge au cœur immaculé,
me voici arrivé au soir de ma vie ;
fais que je ne me perde pas en chemin,
ne m'abandonne pas dans la nuit noire !
Me voici arrivé au soir de ma vie
et je n'ai plus que Toi, douce Marie !
Couvre-moi de ton manteau, et ainsi soit-il."

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Renzo Dionigi  (Site Flickr)




"La Vergine degli Angeli vi copra del suo manto,
e voi protegga vigile di Dio l'Angelo santo."

"Que la Vierge des Anges vous couvre de son manteau,
et que le saint Ange de Dieu, vigilant, vous protège."

G. Verdi  La Forza del destino, Acte II, scène dix



(...)

mercredi 1 octobre 2014

Sardegna (Sardaigne)




Deux poèmes de Paola Cannas, consacrés à sa terre natale, la Sardaigne :


Sardegna

Se il piede 
un giorno affonderà
nella cocente sabbia,
se le mani grondanti ritrarrò
di azzurro mare,
mentre lo sguardo disegnerà
la costa,
allora vorrà dire
che son venuta a te,
mia vera terra,
Sardegna non mai vista,
sempre amata.
Allora,
come l'esule, prostrata,
bacerò le zolle aride assolate,
e poi tremando
accosterò l'orecchio
alle dischiuse labbra della roccia,
ascoltando la voce dei miei padri.

Paola Cannas  Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013


Sardaigne

Si le pied 
un jour s'enfoncera
dans le sable brûlant,
et que je retirerai mes mains ruisselantes
de l'azur de la mer,
tandis que le regard dessinera
alors cela voudra dire
que je suis venue vers toi,
ma vraie terre,
Sardaigne parfois vue,
toujours aimée.
Alors,
comme l'exilée, prostrée,
j'embrasserai ta terre brûlée par le soleil
et en tremblant
j'approcherai mon oreille
des lèvres entrouvertes du rocher,
pour écouter la voix de mes ancêtres. 

(Traduction personnelle) 






Il richiamo

Lungo tempo 
che da te sono lontana,
mia terra.
Sommesso,
tra le aspre rocce,
il vento chiama.
Passa sui greggi,
sui ruscelli,
e chiama. 
A me basta un cenno
per capire.
Come le pietre,
e i duri olivi,
i figli di quest'isola
son parchi di parole ;
ma profondo,
pieno di anfratti è il cuore.

Lungo tempo,
lo so ;
ma presto torno a te.

Paola Cannas  Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013


L'appel

Il y a longtemps
que je suis loin de toi,
Tout bas,
dans les rochers escarpés,
le vent appelle.
Il passe sur les troupeaux,
et il appelle.
Il me suffit d'un signe
pour comprendre.
Comme les pierres
et les solides oliviers,
les fils de cette île
sont avares de mots ;
mais profond
et grand ouvert est leur cœur.

Il y a longtemps,
je le sais ;
mais bientôt je reviens vers toi.







Maria Carta canta No potho reposare (Je ne peux pas trouver le repos) 






Images : (1)  Site Flickr

(2) Viviana  (Site Flickr)

(3) Alessandro Canni  (Site Flickr)

(4) Davide Bartolomei  (Site Flickr)

dimanche 5 janvier 2014

Falso movimento (Faux mouvement)




Francesco De Gregori canta Falso movimento  (Testo e musica di F. De Gregorio) :

Come sono contento che il vino sia di tuo gradimento
Che sia arrivata finalmente la notte su questa cittá
Sará stato un appuntamento o la forza di gravitá
Oppure un falso movimento a scaraventarci qua.

Te ne devo parlare l’amore é mascalzone
Viaggia contro mano parcheggia sempre dove vuole
Fa vedere la lingua, parla con la bocca piena
Si presenta cosí, senza un invito proprio in mezzo alla cena
Come sono contento, cosa stiamo ad aspettare
Che dici, sará il caso di ordinare ?

E scusa la domanda ci siamo mica conosciuti giá ?
In una vita precedente o solamente qualche giorno fa ?
In una vita differente o solamente qualche tempo fa ?

Vallo a spiegare l'amore non si spiega
Muove le mani in fretta rovescia il sale e non fa una piega
Come un gatto della Plaka sono qui a aspettare
Io che mi lecco i baffi tu che continui a mangiare
Come sono contento, fuori si sente il mare
Anche se é tutto scuro e non si può vedere
Tu mi guardi negli occhi, io non so dove guardarti
Stasera sono un libro aperto, mi puoi leggere fino a a tardi.




Comme je suis content que le vin te plaise
Que la nuit soit finalement tombée sur cette ville
C'est peut-être un rendez-vous ou la force de gravité
Ou bien un faux mouvement qui nous a balancés ici.

Il faut que je te le dise, l'amour est est un voyou
Il prend les sens interdits et se gare n'importe où
Il tire la langue, parle la bouche pleine
Il débarque à l'improviste, sans invitation, au beau milieu du dîner
Comme je suis heureux, qu'est-ce qu'on attend
Dis-moi, on va peut-être commander ?

Excuse-moi, mais est-ce qu'on ne s'est pas déjà rencontrés ?
Dans une vie antérieure ou il y a seulement quelques jours ?
Dans une autre vie ou il y a seulement quelque temps ?

Pas la peine d'essayer, l'amour ne s'explique pas
Il parle avec les mains renverse le sel et ne s'excuse pas
Comme un chat de ruelle, je reste là à attendre
Moi qui me lèche les babines, toi qui continues à manger
Comme je suis heureux, dehors on entend la mer
Même si tout est sombre et qu'on ne peut pas la voir
Tu me regardes dans les yeux, moi je ne sais pas où te regarder
Ce soir je suis un livre ouvert, tu peux me lire toute la nuit.

(Traduction personnelle)






Images : grazie a Emanuele Pisanu  (Site Flickr)

mercredi 27 novembre 2013

Dolcenera (Doucenoire)




Dans cette chanson, Fabrizio de André évoque l'inondation qui a ravagé Gênes en 1972, si violente qu'on ne se rappelait pas en avoir jamais vu de semblable. En ce mois de novembre, elle nous rappelle aussi la tempête qui s'est abattue sur la Gallura, dans le nord de la Sardaigne, emportant — comme dans la chanson — les rues, les ponts, les digues, les voitures et les troupeaux, mais hélas aussi plusieurs vies humaines...

Dolcenera

(Fabrizio de André - Ivano Fossati)

Amìala ch'â l'arìa amìa cum'â l'é
amiala cum'â l'aria ch'â l'è lê ch'â l'è lê
amiala cum'â l'aria amìa amia cum'â l'è
amiala ch'â l'arìa amia ch'â l'è lê ch'â l'è lê

Guardala che arriva guarda com'è com'è
guardala come arriva guarda che è lei che è lei
guardala come arriva guarda guarda com'è
guardala che arriva che è lei che è lei

nera che porta via che porta via la via
nera che non si vedeva da una vita intera così dolcenera nera
nera che picchia forte che butta giù le porte

nu l'è l'aegua ch'à fá baggiá
imbaggiâ imbaggiâ

Non è l'acqua che fa sbadigliare
(ma) chiudere porte e finestre chiudere porte e finestre

nera di malasorte che ammazza e passa oltre
nera come la sfortuna che si fa la tana dove non c'è luna luna
nera di falde amare che passano le bare

âtru da stramûâ
â nu n'á â nu n'á

Altro da traslocare
non ne ha non ne ha

ma la moglie di Anselmo non lo deve sapere
ché è venuta per me
è arrivata da un'ora
e l'amore ha l'amore come solo argomento
 e il tumulto del cielo ha sbagliato momento

acqua che non si aspetta altro che benedetta
acqua che porta male sale dalle scale sale senza sale sale
acqua che spacca il monte che affonda terra e ponte

nu l'è l'aaegua de 'na rammâ
'n calabà 'n calabà

Non è l'acqua di un colpo di pioggia
(ma) un gran casino un gran casino

ma la moglie di Anselmo sta sognando del mare
quando ingorga gli anfratti si ritira e risale
e il lenzuolo si gonfia sul cavo dell'onda
e la lotta si fa scivolosa e profonda

amiala cum'â l'aria amìa cum'â l'è cum'â l'è
amiala cum'â l'aria amia ch'â l'è lê ch'â l'è lê

Guardala come arriva guarda com'è com'è
guardala come arriva guarda che è lei che è lei

acqua di spilli fitti dal cielo e dai soffitti
acqua per fotografie per cercare i complici da maledire
acqua che stringe i fianchi tonnara di passanti

âtru da camallâ
â nu n'à â nu n'à

Altro da mettersi in spalla
non ne ha non ne ha

oltre il muro dei vetri si risveglia la vita
che si prende per mano
a battaglia finita
come fa questo amore che dall'ansia di perdersi
ha avuto in un giorno la certezza di aversi

acqua che ha fatto sera che adesso si ritira
bassa sfila tra la gente come un innocente che non c'entra niente
fredda come un dolore Dolcenera senza cuore

atru de rebellâ
â nu n'à â nu n'à

Altro da trascinare
non ne ha non ne ha

e la moglie di Anselmo sente l'acqua che scende
dai vestiti incollati da ogni gelo di pelle
nel suo tram scollegato da ogni distanza
nel bel mezzo del tempo che adesso le avanza

così fu quell'amore dal mancato finale
così splendido e vero da potervi ingannare

Amìala ch'â l'arìa amìa cum'â l'é
amiala cum'â l'aria ch'â l'è lê ch'â l'è lê
amiala cum'â l'aria amìa amia cum'â l'è
amiala ch'â l'arìa amia ch'â l'è lê ch'â l'è lê

Guardala che arriva guarda com'è com'è
guardala come arriva guarda che è lei che è lei
guardala come arriva guarda guarda com'è
guardala che arriva che è lei che è lei...






Doucenoire

Regarde-la qui arrive, regarde comme elle est, comme elle est
regarde-la  arriver, regarde c'est elle, c'est elle

Noire qui emporte tout, qui emporte la rue
noire que l'on n'avait pas vue depuis une vie entière aussi doucenoire, noire
noire qui frappe fort, qui défonce les portes

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Noire de mauvais sort qui tue et poursuit sa route
noire comme la malchance qui reste tapie dans le noir de la nuit
noire des sources amères quand passent les cercueils

Il n'y a plus rien d'autre à déménager

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Eau qu'on n'attendait pas, pas du tout bénite
eau qui porte malheur qui monte les escaliers
eau qui emporte la montagne, noie la terre et les ponts

Ce n'est pas l'eau d'un coup de pluie
mais un déluge un déluge

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Eau comme de grosses épingles tombées du ciel et des plafonds
eau pour photographies pour chercher des complices à maudire
eau qui enserre les flancs filet refermé sur les passants

.............................................................

Eau qui le soir venu enfin se retire
basse elle se faufile entre les gens comme un innocent qui n'y est pour rien
froide comme la douleur doucenoire sans coeur

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Regarde-la qui arrive, regarde comme elle est, comme elle est
regarde-la  arriver, regarde c'est elle, c'est elle...