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dimanche 12 août 2018

Bertolucci, années soixante




Un extrait de la "petite autobiographie" que publie en Italie Adriana Asti (Un futuro infinito (Un futur infini), aux éditions Mondadori) ; elle évoque ici sa relation avec Bernardo Bertolucci et le rôle de Gina dans Prima della Rivoluzione, le deuxième film de Bertolucci (et son chef d'oeuvre, d'une fulgurante beauté) :

En 1963 Bernardo Bertolucci me proposa le rôle de l'héroïne de Prima della Rivoluzione, son deuxième film comme metteur en scène. Naturellement, j'acceptai, mais ce fut pour moi un psychodrame. Bernardo a capturé mon âme dans ce film : mon personnage me ressemblait trop. Et quand une chose te touche de façon aussi directe, cela peut devenir répugnant. Ce n'est qu'après l'avoir vu terminé que j'ai compris combien ce film était beau. 

Bernardo a été aussi mon compagnon pendant cinq ans. Je l'avais rencontré par l'intermédiaire de Pier Paolo [Pasolini]. Je le vis pour la première fois en 1962, quand il tournait La Commare secca, son premier film, sur un scénario de Pasolini. Avant lui, j’avais connu son père, le poète Attilio Bertolucci. Bernardo avait dix ans de moins que moi et c'était vraiment un jeune garçon : je me suis en quelque sorte spécialisée dans les hommes plus jeunes, les seuls avec lesquels j'ai réussi à avoir des relations durables. À cette époque, une telle différence d'âge était scandaleuse, mais par pour notre cercle d'amis qui dès le début nous apportèrent leur soutien. Nous étions les plus jeunes dans le groupe et tous, Pier Paolo, Moravia, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, approuvaient chaleureusement notre union. Nous étions entourés d'affection.

Bernardo a toujours été le contraire de moi : dans son enfance, il n'a jamais été un enfant insignifiant et ignoré. Il a grandi dans la compréhension et l’harmonie familiale, ce qui a fait de lui un homme parfaitement libre : il n'a pas de doutes, il suit uniquement son inspiration. Il a commencé très jeune à écrire des poésies. Quand il a publié son recueil In cerca del mistero (En quête du mystère), il me l'a dédié.

Bernardo n'est pas quelqu'un de cynique. Il est direct comme peut l'être un poète. Comme son père Attilio. Il réalise ce qui lui passe par l'esprit, il ne juge pas et ne censure pas. C'est la faiblesse mais aussi la beauté de ses films. Mais la qualité qu'il avait dans sa jeunesse de ne jamais se censurer lui a parfois fait perdre sa perfection et sa grâce. Lui toutefois n'a jamais été guidé par autre chose que par la conviction de son absolue singularité.

Adriana Asti  Un futuro infinito, piccola autobiografia  Mondadori, 2017  (Traduction personnelle)











jeudi 28 juin 2018

Commedia della sera (Comédie du soir)




Passano carri di fieno
davanti a ville addormentate,
arlecchini dormono
all'ombra di lucenti magnolie.

Fra breve il tramonto
coprirà di porpora le nuvole,
serena la sera scenderà
battendo gli zoccoli sulla strada.

I cavalli lentamente
masticano un po' d'erba fresca.

Attilio Bertolucci  Fuochi in novembre (1934)





 

Comédie du soir

Des charrettes de foin passent
devant des demeures endormies,
des arlequins dorment
à l'ombre de luisants magnolias.

Bientôt, le soleil couchant
va teindre de pourpre les nuages,
serein, le soir va descendre
en martelant la route de ses sabots.

Les chevaux, lentement,
mâchent un peu d'herbe fraîche.

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Juri Fontana (Site Flickr

au centre, Federico Pedretti  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr




mardi 29 août 2017

I pescatori (Les pêcheurs)




"Il fiume no, il fiume basta !
Bisogna dimenticarselo il fiume !"




L’œuvre poétique d’Attilio Bertolucci est en grande partie autobiographique ; c’est évident et revendiqué dans l’admirable "roman familial en vers", La camera da letto (traduction française aux editions Verdier sous le titre La Chambre), mais cette dimension autobiographique est aussi très présente, souvent de façon plus secrète et plus mystérieuse, dans les autres recueils de poèmes de Bertolucci (un seul est intégralement traduit en français : Voyage d’hiver, aux éditions Verdier, 1997). Le fils cadet du poète, Giuseppe Bertolucci, scénariste et réalisateur au théâtre et au cinéma, mort en 2012, a fait paraître en 2011 aux éditions Bompiani un beau livre de souvenirs et de réflexions, Cosedadire (tout attaché : Des chosesàdire), dans lequel se trouve un chapitre intitulé Una vita in versi (Une vie en vers) ; il s’agit d’une réflexion autour de neuf poésies de son père dans lesquelles on le retrouve, seul ou en compagnie de son frère aîné, Bernardo. Les neuf poésies se situent entre 1950 et 1965, à partir de l’enfance de Giuseppe (il a trois ans dans les premiers poèmes) jusqu’à la fin de son adolescence (il a dix-huit ans en 1965). 

C’est un témoignage passionnant et souvent très émouvant sur la création poétique, mais aussi sur la sensation étrange que l’on peut éprouver lorsque l’on devient le sujet d’une œuvre, soi-même et pourtant aussi un autre, doublé d’une "vie poétique" qui côtoie la vie réelle et en même temps lui échappe. «C’est une identité poétique que le destin m’a offerte, comme un don précieux, mais aussi une source de nombreuses inquiétudes», écrit Giuseppe Bertolucci. Il emploie également l’expression "douce condamnation" pour caractériser l’impression qu’il ressent à être ainsi transformé en "matière du chant" ("materia del canto") de son père, "une sorte d’euthanasie, de douce mort dans la parole poétique". C’est aussi peut-être ce doux malaise qui sera à l’origine de sa volonté de fonder sa propre identité artistique [ceci est également vrai pour son frère] : la volonté de passer du statut de personnage à celui d’auteur. Je cite ici l'un des poèmes choisis par Giuseppe Bertolucci, suivi du commentaire qu'il en propose ; ce sont des vers "implacables et doux", qui nous transportent dans une sorte de lieu béni qui ressemble à un Eden. On y retrouve Giuseppe et son frère aîné, Bernardo, qui se souviendra sûrement de ce poème quand il écrira la séquence du Pô, dans l'un de ses films les plus personnels, Prima della Rivoluzione : 



I pescatori

Avete visto due fratelli, l'uno
di quindici l'altro di dieci anni, lungo
il fiume, intento il primo a pesca,
il secondo a servire con pazienza

e gioia ? Il sole pomeridiano colora
i visi così simili e diversi
come una foglia a un'altra foglia nella
pianta, una viola a un'altra viola in terra.

Oh, se durasse eternamente questa
mattina che li svela e li nasconde
come erra la corrente tranquilla,
e li congiunge sempre se un silenzio

troppo dura fra loro e li opprime
così da cercarsi a una voce e trovarsi,
intatte membra, intatti cuori, rami
che la pianta trattiene strettamente.

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno  Garzanti Ed. 1971





Les pêcheurs

Avez-vous vu deux frères, l'un
de quinze ans, l'autre de dix, le long
du fleuve, occupé le premier à pêcher,
le second à l'aider avec patience

et joie ? Le soleil de l'après-midi colore
leurs visages aussi semblables et différents
que sur une plante deux feuilles entre
elles, ou deux violettes sur la terre.

Oh ! si elle durait éternellement cette
matinée qui les révèle et les masque
alors que vagabonde le courant tranquille,
et qui toujours les unit quand un silence

s'éternise entre eux et les oppresse au point
qu'ils se cherchent d'une même voix et se trouvent,
membres intacts, cœurs intacts, branches
que la plante retient étroitement.

Traduction : Muriel Gallot  (Voyage d'hiver, Editions Verdier, 1997)


«Le père, depuis la rive, épie ses deux fils, "deux frères, l’un de quinze ans [Bernardo], l’autre de dix [Giuseppe], le long / du fleuve, occupé le premier à pêcher, / le second à l'aider avec patience / et joie". Il les observe : "leurs visages aussi semblables et différents / que sur une plante deux feuilles entre / elles, ou deux violettes sur la terre", "membres intacts, cœurs intacts, branches / que la plante retient étroitement". Dans la vison du poète, tout s’organise, dans un ordre parfait, sublimé par une métaphore végétale qui assimile les deux garçons à deux feuilles et deux violettes, pour culminer dans cette image finale de la plante paternelle, qui retient étroitement les deux fils, comme des branches. Nous voilà tous transformés, comme dans un mythe classique, en éléments de la nature. Déshumanisés, vidés de toute conflictualité et de toute contradiction, projetés dans un temps qu’Attilio voudrait voir durer éternellement. Mais ce Giuseppe, qui seconde avec patience son aîné [on peut noter ici au passage que Giuseppe sera souvent l’assistant de Bernardo dans sa carrière cinématographique], et surtout cette plante, le père, qui retient étroitement ses enfants, ne sont-ils pas aussi une façon d’exorciser la crainte que cet enchantement puisse se rompre, que l’unité familiale puisse, d’un moment à l’autre, être remise en question ? Et aussitôt, dans une circularité sans échappatoire, l’angoisse réapparaît sur la scène, travestie en son contraire, l’idylle. L’effet de l’anesthésie se dissipe.»

Extrait de Cosedadire, de Giuseppe Bertolucci, Editions Bompiani, 2011 (Traduction personnelle)








Images : grazie a Alessio Cuccu (Site Flickr)




mercredi 21 décembre 2016

Crepuscolo




Dolcemente muore
il giorno d'inverno,
migra la luna
sul Parma ai colli che imbrunano.

A quest'ora quando su Antognano
passava s'accendeva la lucerna.
Oggi, qualche volto che s'illuminava
all'improvvisa fiamma è al buio per sempre.

Come indugia il crepuscolo,
crudele o pietoso ?
No, è gennaio al declino
e il giorno s'allunga.

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno, Garzant Ed. 1971


Crépuscule

Doucement meurt
le jour d'hiver,
la lune migre
sur la Parma vers les collines qui noircissent.

À cette heure, quand elle passait
sur Antognano, on allumait la lanterne.
Aujourd'hui, certains visages qui s'éclairaient
à cette flamme soudaine sont dans le noir à jamais.

Le crépuscule tarde, mais comment,
cruel ou charitable ?
Non, c'est janvier sur son déclin
et le jour s'allonge.

Traduction : Muriel Gallot (Voyage d'hiver, Editions Verdier, 1997)








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Elisa Contini (Site Flickr)




mercredi 27 mai 2015

Una botta di malincunia (Un coup de cafard)




La dernière enquête du commissaire Montalbano, La giostra degli scambi [Le manège des confusions] commence par une lutte à mort avec une mouche, et une première confusion qui va en entraîner bien d’autres, tout au long de l’histoire. À chaque nouvel épisode, c’est un vrai plaisir de retrouver le petit monde du commissaire et surtout la langue merveilleuse d'Andrea Camilleri, ce savoureux mélange d’italien et de sicilien si particulier à cet auteur. L’intrigue est ici encore parfaitement maîtrisée, avec ce qu’il faut de rebondissements et d’équivoques pour égarer le lecteur et le tenir en haleine jusqu’à la révélation finale ; mais ce que j’aime particulièrement dans les dernières enquêtes du commissaire de Vigàta, ce sont les moments plus introspectifs où Montalbano s’interroge sur le temps qui passe et la vieillesse qui approche. Je cite ici l’une de ces pauses mélancoliques (presque léopardienne avec cette lune immense dans une nuit de septembre douce et maternelle), où l’on perçoit aussi la voix de l’auteur (quatre-vingt-dix ans en septembre prochain), si paternellement lié à son personnage : 

« Tornò bastevolmenti ‘n anticipo a Marinella. Era ancora troppo presto per mangiare, tanto che non annò a rapriri né il forno né il frigorifiro per vidiri quello che gli aviva priparato Adelina propio per non cadiri ‘n tintazioni. 
S’assittò nella verandina, s’addrumò ‘na sicaretta. 
La notti settembrina era carizzevoli e materna. C’era ‘na luna accussì tunna e vascia che pariva un palloncino da picciliddri sospiso a mezz’aria. 
La linia dell’orizzonti era signata dalla luci trimolanti delle lampare. 
Vinni pigliato da ‘na liggera botta di malincunia al pinsero che, ‘n autri tempi, di sicuro si sarebbi fatto ‘na gran natata. Ora non era cchiù cosa.
E macari Livia... L’ultima vota che l’aviva viduta, aviva arricivuto ‘na pugnalata al cori. Le rughe sutta all’occhi, i fili bianchi nei capilli... Quant’erano veri i versi di quel poeta che amava : 
Come pesa la neve su questi rami. 
Come pesano gli anni sulle spalle che ami. 
[...] 
Gli anni della giovinezza sono anni lontani. 
Si scotì. Si stava lassanno annare al compatimento di se stisso, che è propio il vero signo delle vicchiaglie. O non era chiuttosto la solitudini che accomenzava a pisarigli chiossà della nivi supra i rami ? 
Meglio addedicarisi all’indagini che aviva tra le mano. » 

Andrea Camilleri  La giostra degli scambi  Sellerio editore Palermo, 2015
 




« Il rentra à Marinella avec un peu d’avance. Il était encore trop tôt pour dîner, et, pour ne pas céder à la tentation, il préféra éviter d’ouvrir le four ou le réfrigérateur pour voir ce que lui avait préparé Adelina. 
Il s’assit dans la véranda et alluma une cigarette. 
La nuit de septembre était douce et maternelle. Il y avait une lune si ronde et si grande qu’on aurait dit un ballon suspendu dans l’air. 
La ligne de l’horizon était marquée par les lumières tremblotantes des lamparos.
Il fut pris d’un léger accès de mélancolie à la pensée qu’en d’autres temps, il aurait certainement été nager. Maintenant, il valait mieux éviter. 
Et même Livia... La dernière fois qu’il l’avait vue, il avait reçu un coup de poignard dans le cœur. Les rides sous les yeux, les fils blancs dans les cheveux... Comme ils étaient vrais, les vers de ce poète qu’il aimait : 
Comme la neige pèse sur ces branches. 
Comme les années pèsent sur les épaules aimées. 
[...] 
Les années de la jeunesse sont désormais lointaines.  (1)
Il se secoua. Il était en train de se laisser aller à l’autocompassion, qui est justement la caractéristique principale de la vieillesse. Ou n’était-ce pas plutôt la solitude qui commençait à lui peser plus que la neige sur les branches ? 
Il valait mieux revenir à l’enquête qu’il était en train de mener. »

(Traduction personnelle)

(1) Camilleri cite ici une poésie d'Attilio Bertolucci, La neve [La neige], extraite du recueil Lettera da casa.






Images : au centre, Luca Zingaretti dans le rôle du commissaire Montalbano

en bas, Josema Dieguez  (Site Flickr)

samedi 26 avril 2014

Le Esequie di Focione (D'après Poussin)





O tu che ai piedi del colle ragazzo dell'Appennino
deflori non deflorato castagne che nessuno vuole

sprigionando dall'ombra delle faville di rosa
che svelano un attimo il mio volto segregato

a quale festino di dei laziali o a quali esequie
di eroe a quali montagne d'ametista e fumi lontani

ti sottraesti per accuciarti qui dove il mio viaggio
ha una sosta il mio sudore un ristoro nell'aria della sera ?

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno  Garzanti Editore







Les Funérailles de Phocion  (D'après Poussin)

Ô toi qui au pied de la colline enfant de l'Apennin
déflores non défloré ces châtaignes dont personne ne veut

libérant de l'ombre des étincelles de rose
qui révèlent un instant mon visage isolé

à quel festin des dieux du Latium à quelles funérailles 
de héros à quelles montagnes d'améthystes et fumées lointaines

t'es-tu soustrait pour te nicher ici où mon voyage
connaît une trêve et ma sueur un réconfort dans l'air du soir

Traduction : Muriel Gallot








Images : en haut, Nicolas Poussin  Paysage avec les funérailles de Phocion (1648)

en bas, Nicolas Poussin  Paysage avec les cendres de Phocion (1648)

au centre, grazie agli amici di Legambiente Parma  (Site Flickr)

mardi 18 mars 2014

De plomb et de brouillard





"I piccoli aeroplani che tu
fai volano nel crepuscolo, si perdono
come farfalle notturne nell'aria
che s'oscura, non torneranno più."

Attilio Bertolucci   Per B...







La Tragédie d'un homme ridicule, de Bernardo Bertolucci, trente ans plus tard :

Tout commence par un rêve, et La Tragédie d’un homme ridicule (sorti en France en novembre 1981) n’est peut-être que la représentation de ce rêve. Dans ce film étrange qui pourrait également s'intituler In cerca del mistero (En quête du mystère), comme le recueil de poèmes que Bernardo Bertolucci a publié à vingt-deux ans, on ne cesse de s’interroger sur la réalité de ce que l'on voit, solidaire en cela du "héros" du film, Primo Spaggiari, dont la voix off ne cesse d’accompagner le spectateur. Comme les voies d’un labyrinthe, les personnages et les événements se dédoublent, limpides, à l’image des paysages automnaux de la région de Parme dans lesquels se déroule l'histoire, et terriblement opaques. 

On a bien du mal à trouver des repères  : est-on dans une comédie italienne classique, comme la présence de certains comédiens (Ugo Tognazzi, Vittorio Caprioli) semble le confirmer  ? Pourtant, à côté d’eux, la jeune et gracile Laura Morante, l’acteur de théâtre "underground" Victor Cavallo ou l’altière et mystérieuse Anouk Aimée nous conduisent sur de toutes autres pistes... L’intrigue du film est elle aussi insaisissable, avec ses allures de polar politique : on assiste dans les toutes premières scènes à l’enlèvement du fils d’un riche industriel, propriétaire d’une grande fabrique de parmesan et de jambon ; pourtant, on ne cesse de se demander au fur et à mesure que le film avance s’il ne s’agit pas d’un simulacre. Le riche industriel est en fait au bord de la faillite et cette histoire d’enlèvement et de rançon n’est peut-être qu’un coup monté pour lui permettre de renflouer les caisses et de relancer son entreprise («J'étais redevenu un paysan, dit la voix-off de Primo, comme mon père et mon grand-père, j'engraissais mon champ avec le sang de mon fils»). On pensait se trouver dans la situation inverse de La Stratégie de l'araignée (on aperçoit d'ailleurs sur le mur du salon des Spaggiari le tableau d'Antonio Ligabue sur lequel s'inscrivait le générique de La Stratégie) : un père part à la recherche de son fils et mène l'enquête pour tenter de retrouver sa trace, mais on s'aperçoit très vite que cette piste n'est pas forcément la bonne.

Le spectateur est de plus en plus perplexe devant le spectacle de cette ambiguïté généralisée des situations et des caractères, ce scénario qui ne cesse de multiplier les chausse-trapes et les faux-semblants, retirant le tapis sous ses pieds au moment où il croyait justement avoir trouvé ses marques dans ce jeu de piste. Par son extraordinaire fluidité, la mise en scène de Bertolucci déroute sans jamais égarer, comme l'a très bien montré Louis Skorecki dans sa critique des Cahiers du cinéma (n. 329, novembre 1981) : «Tout arrive visuellement de concert, en même temps, dans un constant glissement d'appareil, un incessant mouvement d'avancée et de recul, comme s'il s'agissait de tracer des parallèles, les plus fluides et lisses trajets qui soient, cadrages, recadrages, ouvertures, destinés à ne jamais – c'est le lot des parallèles – se toucher, se rencontrer, même se frôler. Froides distances, échappées de chaleur.» Et en effet, les personnages semblent tous enfermés dans leur logique propre, sans qu'aucune communication entre eux soit possible, même pas par le biais de la sexualité, toujours si présente chez Bertolucci, et ici complètement inopérante, comme si elle était vraiment hors-sujet (la scène de séduction avortée entre Primo et la jeune ouvrière (qui dit être la fiancée du fils enlevé) est sur ce point très révélatrice).




Le flou de l’intrigue rejoint d’ailleurs admirablement celui de l’Italie de ces années de plomb, qui étaient aussi des années de brouillard, où l’incompréhension était généralisée jusqu’à l’absurde. Tout cela est parfaitement exprimé dans une des séquences finales du film, où Primo se lance dans un monologue qui pourrait être le pendant de celui de Puck dans Prima della Rivoluzione. Toutefois, le ton a irrévocablement changé : dans le film de la jeunesse, l’aristocrate floué adressait un adieu magnifiquement lyrique à un monde révolu ; dans le film de la maturité (Bertolucci a la quarantaine quand il tourne La Tragédie d’un homme ridicule), l’ancien partisan qui a construit avec opiniâtreté son petit empire laisse éclater son dépit et son amer désarroi face à une société qu’il ne reconnaît plus et une génération qui tourne le dos à toutes les valeurs auxquelles il a cru : «Les fils qui nous entourent sont des monstres. Plus pâles que nous ne l'étions à leur âge, ils ont des yeux éteints. Ils traitent leurs parents avec un respect qui ressemble à du mépris. Ils sont incapables de rire ; ils ricanent. Ils sont sombres, et surtout, ils ne parlent plus ; en les voyant silencieux, on ne sait pas s'ils nous demandent de l'aide ou s'apprêtent à nous tirer dessus. Ce sont des criminels.»

Et c’est là peut-être que la tragédie de cet homme ridicule, perché sur la tour de guet de son château d'opérette avec ses jumelles et sa casquette d'amiral, rejoint le désarroi de Bertolucci au seuil des années quatre-vingt : comme dans un cauchemar, il voit son monde se défaire dans une Italie qu'il ne reconnaît plus, il perd pied face à une réalité qui se délite. Sans pathos mais avec une froide lucidité, dans une ambiance parfois bunuelienne (la scène des usuriers qui ont toujours froid, que l'on croirait sortie du Fantôme de la liberté), le cinéaste fait l’inventaire de ses illusions perdues : la fraternité révolutionnaire, exaltée dans Novecento, s’est retournée en farce sanglante avec le terrorisme des Brigate rosse, et les merveilleux paysages de la campagne de Parme et des Apennins voisins, magnifiquement chantés par le père, le poète Attilio Bertolucci, sont devenus des lieux dérisoires où l’on va dissimuler des valises de billets dans des séchoirs à châtaignes désaffectés, en une partie de cache-cache sinistre, parodie grinçante des jeux et des belles promenades de l’enfance à Casarola.




Même l’opéra, et Verdi tant aimé, est ici réduit à une triste caricature : un extrait de l’air de Germont, le père noble d'Alfredo dans La Traviata, massacré par Primo que son épouse fusille du regard : «Comme tu as vieilli, tu es pathétique !». In fine, ce jeu de masques et cette réalité fuyante nous renvoient à Pirandello : dans la séquence ultime (un bal, le lieu de tous les possibles, comme il y en a tant dans les films de Bertolucci, y compris dans le dernier, Io e te, qui vient de sortir en Italie ; mais là, il n'y a plus que deux danseurs dans l’exiguïté d'une cave), le fils réapparaît et le père incrédule assiste derrière une vitre à sa résurrection. La musique alerte et insidieuse d’Ennio Morricone, tout en arabesques, retentit alors pour accompagner ces improbables retrouvailles familiales, et l’on s’attend à tout moment à voir surgir Laudisi, le personnage de Cosi è (se vi pare), prêt à s’écrier : «Et voilà, Messieurs, à quoi ressemble la vérité !» La commedia è finita, et Bertolucci ne va pas tarder à boucler ses valises ; déjà, dans l’objectif de sa caméra, ce ne sont plus les tours du château de Torrechiara qu’il aperçoit, mais les murailles de la Cité Interdite...



mardi 19 mars 2013

I venditori di flauti




Per la valle scendevano
i due venditori di flauti,
vestiti di velluto nero.

Camminavano
senza guardarsi intorno
come due giovani soldati
fuggitivi.

Li chiamai
per fare acquisti, ma essi non m'intesero.
Da quel giorno non sono più passati
venditori di flauti davanti alla mia casa.

Attilio Bertolucci  Le poesie  Fuochi in novembre (1934) Garzanti


Les vendeurs de flûtes

Dans la vallée descendaient

les deux vendeurs de flûtes,
vêtus de velours noir.

Ils marchaient
sans regarder autour d'eux
comme deux jeunes soldats
en fuite.

Je les appelai
pour faire quelques achats, mais ils ne m'entendirent pas.
Depuis ce jour, plus aucun vendeur de flûtes
n'est passé devant ma maison.

(Traduction personnelle)


Lire Fuochi in novembre (fichier PDF)

 
Image : Fred (Site Flickr)

mardi 22 janvier 2013

Fine stagione (Fin de saison)




Il mio dolore è quieto,
sta con me, non va via,
mi fa compagnia
il suo caro segreto.

Gli anni sono in me
illuminati e tristi,
oh, perché non venisti,
non tornasti, perché ?

Questa sera l’inverno
è più chiaro a occidente,
forse la stagione morente
ci saluta in eterno.

Attilio Bertolucci  Le poesie ed. Garzanti.


Ma douleur est paisible,
elle reste près de moi, elle ne s'en va pas,
son cher secret
me tient compagnie.

Les années sont en moi
illuminées et tristes,
oh, pourquoi n'es-tu pas venu,
tu n'es pas revenu, pourquoi ?

Ce soir, l'hiver
s'éclaircit à l'ouest,
peut-être que la saison mourante
nous salue pour toujours.

(Traduction personnelle)






Images : (1) et (2)  Site Flickr



samedi 16 juin 2012

Le more (Les mûres)




Pour saluer Giuseppe Bertolucci, qui vient de mourir à l'âge de soixante-cinq ans, je cite l'une des poésies que lui avait consacrées son père, Attilio Bertolucci, et le commentaire du fils, soixante ans plus tard, dans son livre de souvenirs  Cosedadire :


Le more

La luce di settembre dentro gli occhi
volgendoti mi hai chiesto delle more
che l'estate piovosa non matura
sull'Appennino quest'anno del tuo primo
ricordare, quest'anno che declina,
ci porta via, foglie sbandate
che si cercano, che ancora si ritrovano,
come quando sul Bratica ti chini
a una flottiglia verde e silenziosa.

Attilio Bertolucci  La capanna indiana, Ed. Garzanti, 1951


Les mûres 

La lumière de septembre dans les yeux 
en te retournant tu m'as interrogé sur les mûres 
que l'été pluvieux a empêché de mûrir 
sur l’Apennin en cette année où tu te souviens 
pour la première fois, cette année qui décline, 
et nous emporte, feuilles dispersées 
qui se cherchent, qui encore se retrouvent, 
comme quand tu te penches sur le Bratica
au passage d'une flottille verte et silencieuse.

(Traduction personnelle)


«Dans le poème Les mûres – qui commence, et ce n'est pas un hasard, par le vers "La lumière de septembre dans les yeux" – le regard de l'enfant, cherchant dans les buissons, remarque l'absence des mûres ; la comparaison avec l'année précédente (il découvre ainsi la fonction de la mémoire, "cette année où tu te souviens pour la première fois") le pousse à interroger son père sur la raison de cette absence, de cette maturité manquée. Mais le père ne sait pas quoi répondre. Dans cette saison, tout semble commandé par le hasard, comme ces feuilles emportées par le torrent, que l'enfant ravi observe avec un regard émerveillé. 

Combien de questions restent sans réponse dans le dialogue constant entre un adulte et un enfant, entre un fils et son père... Combien de vides impossibles à combler ! Combien d'existences entières consacrées – de façon souvent inconsciente – à chercher d'impossibles réponses pour combler ces vides.»

Giuseppe Bertolucci Cosedadire, Ed. Bompiani, 2011 (Traduction personnelle)








Image : en haut, Tiziana de Meis (Site Flickr)





vendredi 16 décembre 2011

Torrente (Torrent)


«Parfois cet amour des promenades le conduisait plus loin que d'habitude, et c'était un vrai plaisir de pouvoir partager avec lui ce parcours. Je ne pourrai jamais oublier, par exemple, l'excursion faite ensemble tant de fois, de Casarola jusqu'à la Bora del Bosco, une merveilleuse forêt de châtaigniers peuplée d'énormes rochers recouverts de mousse, constellée de séchoirs en ruine (ceux-là même dont il est question dans l'une des poésies du Voyage d'hiver, Le vent et la pluie) et pleine de "présences" : elfes, lutins, gnomes, fées, minuscules créatures de l'eau et de l'herbe, cachées dans l' "univers vert". Dans ce contexte, Attilio semblait parfaitement à son aise ; bien que déjà âgé, il parcourait les sentiers pierreux, entre les arbustes et les buissons, avec la souplesse et l'agilité d'un vrai montagnard. Cette aisance, cette agilité étaient contagieuses. Mais c'étaient surtout ses paroles, adaptées au rythme de ses pas, qui devenaient en ces circonstances un précieux viatique. C'est surtout dans ces moments-là que la composante magique de sa perception et de son imagination – cette façon de cueillir au vol de minuscules révélations – s'entrouvrait, comme un fruit délicat et savoureux.»

Paolo Lagazzi La casa del poeta, Ed. Garzanti, 2008 (Traduction personnelle)








Torrente

Spumeggiante, fredda,
Fiorita acqua dei torrenti,
Un incanto mi dai
Che più bello non conobbi mai ;
Il tuo rumore mi fa sordo,
Nascono echi nel mio cuore.
Ove sono ? fra grandi massi
Arruginiti, alberi, selve
Percorse da ombrosi sentieri ?
Il sole mi fa un po' sudare,
Mi dora. Oh, questo rumore tranquillo
Questa solitudine.
E quel mulino che si vede e non si vede
Fra i castagni, abbandonato.
Mi sento stanco e felice
Come une nuvola o un albero bagnato.

Attilio Bertolucci Sirio (1929), Ed. Garzanti








Torrent

Écumante, fraîche,
Eau vive des torrents,
Tu es pour moi un enchantement
Comme je n'en connus jamais de plus beau ;
Ton grondement m'assourdit,
Et résonne dans mon cœur.
Où suis-je ? au milieu de gros rochers
Rouillés, d'arbres, de forêts
Parcourues par des sentiers ombreux ?
Le soleil me fait un peu transpirer,
Il me dore. Oh, cette rumeur tranquille
Cette solitude.
Et ce moulin que l'on voit sans le voir
Entre les châtaigniers, abandonné.
Je me sens las et heureux
Comme un nuage ou un arbre mouillé.

(Traduction personnelle)







Grazie agli amici di Legambiente Parma per le loro bellissime fotografie (Site Flickr)

lundi 5 décembre 2011

Tacea la notte placida




"Sei tu, invocata ogni sera, dipinta sulle nuvole
che arrossano la nostra pianura e che si muove in essa,
bambini freschi come foglie e donne umide in viaggio
verso la città nella luce d'un acquazzone che smette,
sei tu, madre giovane eternamente in virtù della morte

che t'ha colta, rosa sul punto dolce di sfioritura,
tu, l'origine di ogni nevrosi e ansia che mi tortura,
e di questo ti ringrazio per l'età passata presente e futura."

Attilio Bertolucci   A sua madre, che aveva nome Maria







Fino a Novecento tutti hanno sempre detto che i miei film erano impostati sulla figura paterna, sulla ricerca del padre. La luna non lo è. Stavo ancora riprendendomi dall'avventura di Novecento quando all'improvviso mi torna in mente un ricordo infantile, di quando avevo due-tre anni : ero seduto dentro una cesta attaccata al manubrio della bicicletta di mia madre, ero con le spalle rivolte alla strada e guardavo il suo viso. Tornavamo da una visita alla mia nonna materna, mio padre ci pedalava a fianco, nella sera d'estate della campagna parmigiana, piena di ombre, di profumi. A un certo punto, dietro il viso di mia madre ecco che appare la luna. Nel ricordi facevo un po' di confusione tra il viso di mia madre, così giovane, e il viso della luna, così antico...


Bernardo Bertolucci La mia magnifica ossessione Ed. Garzanti, 2010


Jusqu'à 1900, on a toujours dit que mes films étaient centrés sur la figure paternelle, sur la recherche du père. Ce n'est pas le cas de La luna. Je me remettais à peine de l'aventure de 1900 quand soudain, un souvenir d'enfance me revient à l'esprit, de l'époque où j'avais deux ou trois ans : j'étais assis dans un panier fixé au guidon de la bicyclette de ma mère ; je tournais le dos à la route et je regardais son visage. Nous revenions d'une visite à ma grand-mère maternelle, mon père pédalait à côté de nous, dans le soir d'été de la campagne autour de Parme, pleine d'ombres et de parfums. À un certain moment, derrière le visage de ma mère, la lune est apparue. Dans mon souvenir, j'avais tendance à confondre le visage de ma mère, si jeune, et celui de la lune, si ancien...


(Traduction personnelle)







Image
: Alberto Cima (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

mardi 1 novembre 2011

La lucertola di Casarola (Le lézard de Casarola)



 


«Come gli steli dei papaveri di un frammento escluso dal romanzo in versi [La Camera da letto] (ora in Viaggio d'inverno), rinascenti ogni mattina dagli strappi dei bambini, così la lucertola appenninica, ricca di cunicoli in cui nascondersi per tornare, di sortilegi per riemergere dalle proprie ferite, racchiude in sé la forza di ciò che dura e durerà per sempre, attraverso e oltre tutti i dubbi e i dolori della vita – e la poesia che in essa si cerca e riflette. Qui sta il punto d'approdo del cammino : questa è la fede ultima del poeta, questa la sua "luce vera" mentre sta per avvolgerlo l'ombra senza scampo. Come Henry David Thoreau, anch'egli potrebbe ormai dire : "Credo nella foresta, e nel campo, e nella notte in cui cresce il grano."»

Paolo Lagazzi La casa del poeta, Ed. Garzanti, 2008







A Fabien Gerard


Dovrei chiedere aiuto a Marianne Moore
o all'Abate Zanella o a Jules Renard
per scrivere, non dei dinosauri di Crichton
e di Spielberg, ma di quelle lucertole
che a quei sauri s'apparentano, con grazia
naturale soggiornando sulle pietre
assolate del portale
di Casarola, facendosi emblema
e stemma vivo
non so se della famiglia o dell'estate.

Ricordo che bambino m'incitavano
a mozzare loro la coda – non temere,
rinasce, non temere – e io a rifiutare caparbio, silenzioso.
«Possibile che non soffrano ?».
Stavo a guardarle
incantato apparire e scomparire e riapparire,
ansioso se una gatta di casa
puntava ad esse in mancanza di topini.

Sciocca felina, ignara
dei cunicoli cui torna, non fugge,
l'abitatrice avanti te e me
di questa verde plaga occidentale.


Attilio Bertolucci La lucertola di Casarola Ed. Garzanti, 1997






 À Fabien Gérard


Je devrais demander de l'aide à Marianne Moore
ou à l'Abbé Zanella ou à Jules Renard
pour écrire, non pas au sujet des dinosaures de Crichton
et de Spielberg, mais de ces lézards
qui à ces sauriens s'apparentent, séjournant
avec leur grâce naturelle sur les pierres
ensoleillées du portail
de Casarola, devenant emblème
et vivantes armoiries de la famille, ou peut-être de l'été.

Je me rappelle que dans mon enfance on m'incitait
à leur couper la queue – ne t'en fais pas,
elle repousse, ne t'en fais pas – et moi je refusais, obstiné et silencieux.
«Est-il possible qu'ils ne souffrent pas ?».
Je restais là à les regarder
enchanté par leurs apparitions, disparitions et réapparitions,
inquiet si l'une de nos chattes
les prenait pour cible à défaut de souris.

Stupide félin, qui ignore tout
des cavités où retourne, et non pas fuit,
celui qui avant toi et moi habitait
cette verte contrée occidentale.

(Traduction personnelle) 





 






Les trois photographies sont de Lara Lori (Site Flickr)

mercredi 27 avril 2011

La rosa bianca (La rose blanche)



Le père poète



Mon père, qui est mort à presque quatre-vingt-dix ans, et ma mère, qui vit encore, ont joué un rôle fondamental dans ma vie. Notre lien a toujours été si fort et si intense
que mon enfance, cette sorte de paradis qu'a été mon enfance, s'est étendue dans le temps, s'est prolongée bien au-delà de ses limites naturelles.
J'ai appris à lire avec les poésies de mon père. L'une d'entre elles, La rose blanche, dédiée à ma mère, frappa tout particulièrement mon imagination. Après avoir lu cette poésie, j'allai chercher la rose dans le jardin de notre maison, et je la trouvai : mon père a toujours parlé du microcosme constitué par la maison de campagne où nous habitions avant de nous transférer à Rome, quand j'avais douze ans. Dans ses poésies, je pouvais retrouver les lumières, les paysages, les objets que je connaissais si bien pour les avoir vus dans la réalité. Cela m'a permis de ressentir dès mon enfance combien la poésie est présente dans tout ce qui nous entoure, même si la plupart du temps nous ne nous en rendons pas compte.
Mon enfance, comme je viens de le dire, s'est prolongée de façon démesurée, surtout en raison de mon rapport si fort, si étroit, par certains aspects presque "maladif", avec mon père. Et elle ne s'est vraiment achevée qu'avec sa mort, sans me donner la possibilité de vivre la jeunesse, l'âge adulte, la pleine maturité. En fait, je suis passé, sans solution de continuité, de l'enfance – ou, à la rigueur, de l'adolescence – à la vieillesse. Justement, à cause de la poésie de mon père, j'ai vécu dans une mystification : cette merveilleuse mystification qu'est la poésie.
Bernardo Bertolucci (Transcription d'une intervention faite lors d'une rencontre avec les étudiants du DAMS de Turin, en 2002. Texte repris dans l'ouvrage La mia magnifica ossessione, Garzanti, 2010, traduction personnelle)





La rosa bianca

Coglierò per te
l'ultima rosa del giardino,
la rosa bianca che fiorisce
nelle prime nebbie.
Le avide ape l'hanno visitata
sino a ieri,
ma è ancora così dolce
che fa tremare.
È un ritratto di te a trent'anni,
un po' smemorata, come tu sarai allora.

Attilio Bertolucci Fuochi in novembre


La rose blanche


Je cueillerai pour toi
la dernière rose du jardin,
la rose blanche qui fleurit
dans les premières brumes.
Les abeilles avides l'ont visitée
jusqu'à hier,
mais elle est encore si douce
qu'elle fait trembler.
C'est une image de toi à trente ans,
un peu oublieuse, comme tu seras alors.

(Traduction personnelle)






Ce que dit Bertolucci dans le texte que j'ai cité plus haut me rappelle ce poème de son père, intitulé Per B... (Pour Bernardo ?). Après tout, les films, ces constructions minutieuses et éphémères, ne ressemblent-ils pas aussi à des avions de papier, fabriqués par ces rêveurs éveillés que sont les cinéastes ? (et le dernier film de Bertolucci s'intitule justement The Dreamers...)



Per B...


I piccoli aeroplani di carta che tu
fai volano nel crepuscolo, si perdono
come farfalle notturne nell'aria
che s'oscura, non torneranno più.

Così i nostri giorni, ma un abisso
meno dolce li accoglie
di questa valle silente di foglie
morte et d'acque autunnali

dove posano le loro stanche ali
i tuoi fragili alianti.

Attilio Bertolucci Lettera da casa


Pour B...


Les petits avions de papier que tu fabriques
volent dans le crépuscule, se perdent
comme des papillons de nuit dans l'air
qui s'obscurcit, ils ne reviendront plus.

Il en va ainsi de nos jours, mais un abîme
moins doux les accueille
bien différent de cette silencieuse vallée de feuilles
mortes et d'eaux automnales

où posent leurs ailes fatiguées
tes frêles planeurs.

(Traduction personnelle)








Images
: en haut, Franco Caracalli (Site Flickr)