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mercredi 10 août 2011

La Notte di San Lorenzo




«Elle passe devant la "pierre à palabres". Tant de mots échangés dont il ne reste rien. L'épisode des "Paroles gelées" lui revient en mémoire. Elle rit du génie de Rabelais qui fait fondre sur le tillac, sous les yeux ébahis de Panurge, tous les mots lancés par les hommes au cœur de la bataille. Mots coincés en suspension dans l'air, dans leur gangue de glace. Elle voudrait voir tomber du ciel tous ces mots, ces milliers de mots échangés ici de génération en génération, sur cette pierre entourée d'arbres. Mots de colère et mots secrets, mots de promesses et mots d'amour. Sans parler de tous les souhaits adressés en silence à chaque passage d'étoile filante. Mais rien de tel ne se produit. Tout ce qui s'est dit a été absorbé par la nature sourde. Indifférente par nature à son souci.»

Angèle Paoli Carnets de Marche






“Mardocchio mardocchiati

San Giobbe aveva i bachi

medicina medicina

un po' di cacca di gallina

un po' di cane un po' di gatto

domattina è tutto fatto

singhiozzo singhiozzo

albero mozzo

vite tagliata

vattene a casa

pioggia pioggia

corri corri
fammi andare via i porri”


Séquence finale du film de Paolo et Vittorio Taviani, La Notte di San Lorenzo

Source de la vidéo : Site YouTube

Image : merci à ZaffiroeAcciaio (Site Flickr)

mardi 10 août 2010

Le sentier introuvable




Une lecture des Carnets de Marche, d'Angèle Paoli :


À quels rendez-vous se rend-elle, cette inlassable marcheuse qui nous offre aujourd’hui ces soixante et un fragments, plus ou moins longs, de ses Carnets ? Le lecteur sait dès la première page qu’il y a eu une séparation douloureuse, une absence dont elle souffre, des blessures toujours à vif. La marche et l’écriture vont donc permettre de dire cette douleur, de l’apprivoiser, de l’éloigner, mais peut-être aussi de l’approfondir et de la rejoindre. Marcher et écrire, dans un même mouvement et dans un même souffle, se perdre et se retrouver dans ce maquis corse à la fois familier et étranger, à la recherche d’un sentier introuvable...

La nature offre le refuge, l’abri que l’on recherche, "abri-chêne" ou creux de roche d’où la narratrice peut observer sans être vue, rêver et s’abandonner, bercée par les odeurs du maquis et le grand silence que n’habitent que le bruit du vent, le son des cloches, la présence des insectes, des oiseaux et des troupeaux. Mais la nature n’est pas seulement consolatrice, elle peut aussi troubler et inquiéter, comme ces superbes massifs d’hellébores (Helleborus corsicus), la fleur vénéneuse que l’on retrouve au fil des pages tel un mystérieux leitmotiv. Il y a aussi ces coups de fusil soudains, ces jappements de chiens qui font craindre que la promenade se transforme en traque, comme sur les contrées maudites du comte Zaroff. Dans ce paysage de fin des terres (le Cap Corse) qu’elle connaît bien, la narratrice retrouve aussi les traces d’anciens massacres (le hameau de Ficajola incendié par les lansquenets du condottiere génois Andrea Doria) et les menaces d’une possible disparition : «Dans cinquante ans peut-être, l’île ne sera plus que dunes de sable. Ou pire, un vaste paysage de détritus encastrés les uns dans les autres. Une décharge généralisée de Muragellu.» Comment s’opposer à la "loi invisible d’ici", à cet ubac de l’île qui est aussi son irréductible part d’ombre ? La question est angoissante, et la Corse qu’évoque Angèle Paoli n’a rien de conventionnel ni de folklorique ; certes, le soleil et la mer y règnent, mais il suffit d’un jour de brouillard pour que le décor change et que l’on se retrouve dans les Moors et les Hauts de Hurlevent : «même maquis ras, délimité par des murets aux pierres moussues. La brume dense et mobile qui se déplace sur l’arrondi de la montagne. Wuthering Heights». De la même façon, un rocher émergeant d’un bosquet peut aussitôt nous transporter à Hanging Rock, en Australie, ou une montagne surgissant au détour d’une courbe (le Monte Minerviu) évoquer le légendaire Kaos
de Pirandello.

Alors, à quels rendez-vous se rend-elle, l’inlassable marcheuse? Ce n’est sans doute pas l’apaisement ou la sérénité qui se trouvent au bout du chemin, et le désespoir est souvent à l’affût, qui fait que l’on se demande pourquoi on ne peut pas mourir de ne plus être aimé ; mais il y a l’écriture qui porte et qui emporte, vers des confins où souvent la prose rejoint le poème (et se souvient de Rimbaud, d’Apollinaire, d’Artaud, de Duras, et des Italiens : Andrea Zanzotto, Mario Luzi). Tout se termine par le silence et le vent du matin qui gifle et qui grince, mais celle qui se définit comme "une colportrice de mots sans échos" peut être sûre que les siens résonneront longtemps encore dans la mémoire de ses lecteurs.


Les Carnets de Marche d'Angèle Paoli ont paru en juillet 2010 aux éditions du Petit Pois.

Image : merci à pass2b (Site Flickr)