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mercredi 20 septembre 2017

Aubade (Albada)




Voici un deuxième poème de Jaime Gil de Biedma, extrait du recueil Moralités (1966) et intitulé Albada (Aubade). Je le cite dans une traduction personnelle ; les lecteurs curieux pourront comparer avec la traduction de William Cliff que l'on trouvera plus bas, juste avant le texte original en espagnol :

Réveille-toi. Le lit est plus froid
et les draps sales par terre.
Derrière les vitres de la véranda
l'aube se lève,
avec sa couleur de gabardine
et de jarretelle.

Réveille-toi en pensant vaguement
que le portier de nuit à appelé.
Et écoute dans le silence : au loin
on entend le bruit métallique des tramways
qui se succèdent pour emmener les gens au travail.
C'est l'aube.




Les fleurs coupées vont s'amonceler
dans les kiosques des Ramblas,
et les oiseaux chanteront — ces crétins —
dans les platanes, en observant
la triste humanité qui va au lit
alors que l'aube se lève.

Rappelle-toi la chambre où tu as dormi.
Enfonce ta tête dans les coussins,
en retrouvant l'irritation et le froid
que procurent l'aube
près du corps qui nous plaisait tant
la nuit d'avant,

et pense qu'il faudrait te lever.
Pense à la maison encore dans le noir
où tu rentreras pour te changer,
et au bureau, où il faudra lutter contre le sommeil,
et à toutes les autres choses qui s'annoncent
dès que l'aube se lève.




Même si à côté de toi tu entends le murmure
d'un autre souffle. Même si tu cherches
ce reste de chaleur entre ses cuisses
et qu'à moitié endormi tu le sens frissonner.
Même si l'amour n'est pas moins doux
quand on le fait à l'aube.

— Près du corps qui cette nuit me plaisait
si nu, laisse-moi allumer la lumière
pour nous regarder et nous embrasser
à l'aube.
Parce que je connais la journée qui m'attend,
et qu'elle n'a rien de plaisant.

Jaime Gil de Biedma   Moralités (1966)

(Traduction personnelle)






La traduction de William Cliff  (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Éditions du Rocher, 2001) :





 Le texte original du poème :

 Albada

Despiértate. La cama está más fría 
y las sábanas sucias en el suelo. 
Por los montantes de la galería 
llega el amanecer, 
con su color de abrigo de entretiempo 
y liga de mujer. 

Despiértate pensando vagamente 
que el portero de noche os ha llamado. 
Y escucha en el silencio : sucediéndose 
hacia lo lejos, se oyen enronquecer 
los tranvías que llevan al trabajo. 
Es el amanecer. 

Irán amontonándose las flores 
cortadas, en los puestos de las Ramblas, 
y silbarán los pájaros — cabrones —
desde los plátanos, mientras que ven volver 
la negra humanidad que va a la cama 
después de amanecer. 

Acuérdate del cuarto en que has dormido. 
Entierra la cabeza en las almohadas, 
intiendo aún la irritación y el frío 
que da el amanecer 
junto al cuerpo que tanto nos gustaba 
en la noche de ayer, 

y piensa en que debieses levantarte. 
Piensa en la casa todavía oscura 
donde entrarás para cambiar de traje, 
y en la oficina, con sueño que vencer, 
y en muchas otras cosas que se anuncian 
desde el amanecer. 

Aunque a tu lado escuches el susurro 
de otra respiración. Aunque tú busques 
el poco de calor entre sus muslos 
medio dormido, que empieza a estremecer. 
Aunque el amor no deje de ser dulce 
hecho al amanecer. 

— Junto al cuerpo que anoche me gustaba 
tanto desnudo, déjame que encienda 
la luz para besarte cara a cara, 
en el amanecer. 
Porque conozco el día que me espera, 
y no por el placer.

 

Jaime Gil de Biedma


Images : (1) Site Flickr

(2) Jordi Miralles  (Site Flickr)

(3) Site Flickr

(4) Week-end, film d'Andrew Haigh

mardi 19 septembre 2017

« Sans faire de bruit... »



   
Un poème du poète espagnol Jaime Gil de Biedma, traduit en français par un autre poète, William Cliff :


Souvenir de la chanson française




Souvenez-vous : l'Europe était en ruine.
Tout un monde d'images me reste de ce temps,
images décolorées qui me frappent les yeux
avec leurs décombres de bombardements.
Et en Espagne les gens se pressaient les uns sur les autres
dans des cinémas sans chauffage.

C'était la paix — après tant de sang versé — 
qui arrivait en haillons, telle que nous l'avons connue
nous, les Espagnols, pendant cinq ans.
C'était tout un continent appauvri,
rongé d'histoire et de marché noir,
qui tout d'un coup nous devenait familier.

Ah ! images de cette Europe d'après-guerre
qui paraissent mouillées par la pluie silencieuse !
Villes grises où un train arrive
rempli de réfugiés ! combien de souvenirs
de notre propre histoire ne nous donnez-vous pas
réveillant ainsi ici notre espoir et notre crainte !

On aurait dit que l'air lui-même était plein de suspens
et dans les cafés des faubourgs les vaincus parlaient
à voix basse pendant que nous, les jeunes, 
nous espérions quelque chose de définitif et général.





Et ce fut à ce moment justement,
en ces instants de peur et d'espérance
— ah ! si irréels ! — que tu es apparue,
rose du sordide, création toute sale
des hommes, sauvage, vile et belle,
chanson française de ma jeunesse !

Tu étais l'inattendue qui s'impose
à l'imagination, parce qu'ainsi est la vie,
ô toi qui mélopais la canaille héroïque,
l'explosion des révoltes, ses flambées, ses colères,
la peur de dormir seul, l'intensité du cœur.

Ah ! comme nous t'avons aimée tout de suite !
ton monde de nuits, de garçons et de filles enlacés
debout dans un coin sombre : ta mélodie en sourdine
rendait comme un écho de notre rébellion.






Et seul dans la nuit avancée quand je bois
en repensant à ma vie, de nouveau te voilà
« sans faire de bruit », tes notes résonnent
dans ma mémoire comme un adieu
parce que c'était hier et que quelque chose a changé :
aujourd'hui nous n'attendons plus la révolution.

Ah ! Europe foutue de l'après-guerre
avec une lune se montrant aux vitres cassées,
Europe d'avant le « miracle économique »,
image de ma vie, si mélancolique !
Et nous, qui étions de ce temps, nous ne sommes plus les mêmes
malgré que quelquefois nous plaise une chanson.

Jaime Gil de Biedma  Moralités (1966) Traduction française : William Cliff (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Editions du Rocher, 2001)






 Images : (4), (5) et (6) Les Portes de la nuit de Carné et Prévert (1946)


Le texte original du poème : 

Elegía y recuerdo de la canción francesa 

 Os acordáis : Europa estaba en ruinas. 
Todo un mundo de imágenes me queda de aquel tiempo 
descoloridas, hiriéndome los ojos 
con los escombros de los bombardeos. 
En España la gente se apretaba en los cines 
y no existía la calefacción. 

Era la paz – después de tanta sangre — 
que llegaba harapienta, como la conocimos 
durante cinco años. 
Y todo un continente empobrecido, 
carcomido de historia y de mercado negro, 
de repente nos fue más familiar. 

¡Estampas de la Europa de post-guerra 
que parecen mojadas en lluvia silenciosa, 
ciudades grises adonde llega un tren 
sucio de refugiados : cuántas cosas 
de nuestra historia próxima trajisteis, despertando 
la esperanza en España, y el temor ! 

Hasta el aire de entonces parecía 
que estuviera suspenso, como si preguntara, 
y en las viejas tabernas de barrio 
los vencidos hablaban en voz baja... 
Nosotros, los más jóvenes, como siempre esperábamos 
algo definitivo y general. 

Y fue en aquel momento, justamente 
en aquellos momentos de miedo y esperanzas 
–tan irreales, ay– que apareciste, 
oh rosa de lo sórdido, manchada 
creación de los hombres, arisca, vil y bella 
canción francesa de mi juventud ! 

Eras lo no esperado que se impone 
a la imaginación, porque es así la vida, 
tú que cantabas la heroicidad canalla, 
el estallido de las rebeldías 
igual que llamaradas, y el miedo a dormir solo, 
la intensidad que aflige al corazón. 

Cuánto enseguida te quisimos todos! 
En tu mundo de noches, con el chico y la chica 
entrelazados, de pie en un quicio oscuro, 
en la sordina de tus melodías, 
un eco de nosotros resonaba exaltándonos 
con la nostalgia de la rebelión. 

Y todavía, en la alta noche, solo, 
con el vaso en la mano, cuando pienso en mi vida, 
otra vez más sans faire du bruit tus músicas 
suenan en la memoria, como una despedida : 
parece que fue ayer y algo ha cambiado. 
Hoy no esperamos la revolución. 

Desvencijada Europa de post-guerra 
con la luna asomando tras las ventanas rotas, 
Europa anterior al milagro alemán, 
imagen de mi vida, melancólica ! 
Nosotros los de entonces, ya no somos los mismos, 
aunque a veces nos guste una canción.