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samedi 17 mars 2018

Vers la lumière




J'ai déjà évoqué dans ce blog la grande exposition de Jean-Paul Marcheschi au musée de Bastia,  Abîmes Abysses, il y a déjà quatre ans ; en lisant le fort intéressant volume de correspondance entre Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni qui vient de paraître aux éditions Gallimard, joliment intitulé Un peu de temps à l'état pur, j'ai beaucoup aimé le passage où Marie Ferranti raconte sa visite de l'exposition avec le peintre, peu de jours avant l'ouverture au public. Je reproduis ici ce très beau texte :

Le jour où j’écrivais ce texte, je pensais encore aux images de désir et de mort que j’avais vues la veille. En compagnie de Jean-Paul Marcheschi, j’avais visité l’exposition qu’il préparait au musée de Bastia
Le musée est enclos dans la forteresse génoise. 
Les œuvres de Marcheschi, les premières que je vis, étaient installées dans l’ancienne prison : des grands tableaux sombres, rétro-éclairées, composés de dizaines de feuillets reliés entre eux et collés sur un panneau : un assistant s’y employait. 
Les pinceaux de Marcheschi sont du feu qu’il dompte selon l’interprétation et le sens qu’il veut donner à l’œuvre. Images des abîmes et des abysses — c’est le titre de l’exposition — inspirées de La Divine Comédie, du Pharaon noir, à l’origine du duende, de métaphores personnelles : le noir domine ; le blanc l’exalte. 
Tout était en voie d’achèvement, mais rien n’était fini. Nous arpentions ce chaos apparent. Un bestiaire fantastique longeait le sol : je l’éclairai à l’aide de mon téléphone. Certaines sculptures étaient encore enveloppées dans du papier de soie. Il n’émergeait de ce friselis blanc qu’une tête d’oiseau, un bec ; de grands oiseaux aux ailes déployées étaient débarrassés de cette gangue légère, certains ressemblaient à ces gargouilles des vieilles cathédrales, et un marcassin, qui semblait vif, apparut dans la lumière. Tous étaient également d’un noir d’encre. 
Nous quittâmes la prison et grimpâmes un étage.


Le Gouffre (détail)

Le sanglier

Je me retrouvai dans un labyrinthe illuminé d’œuvres au noir.


La Terre

Impératrice enfant

Fractal

Bouchant la fenêtre, un globe terrestre, mais les pays étaient aussi des feuillets de carnets écrits, comme huilés par la cire, et les océans étaient blancs ; de l’un des tableaux, issus de la sculpture et du magma des formes, Jean-Paul me fit découvrir un crâne de la noirceur de la suie, qui affleurait des profondeurs ; selon l’angle de vue, il remontait à la surface ; puis, une grande œuvre : un arbre immense, au ramage courbe qui touchait presque le sol ; deux femmes se tenaient sur le côté opposé ; une tante de l’artiste, morte jeune, en avait inspiré la silhouette. Elles étaient figées dans le recueillement, figures silencieuses, comme celles de Giotto, regardant passer au fil de l’eau un cadavre pétrifié. Devant cette œuvre, un lac noir, encore vide, où l’on verserait, au dernier moment, une eau lustrale, qui refléterait l’œuvre entière.


Lac du sommeil et de l'oubli


Cet artifice n’était pas inutile. De sa simplicité naîtrait un effet de profondeur : il était garant du vertige causé par le frémissement du reflet, sa fragilité, sa rupture, la difficulté à cerner l’illusion entre l’œuvre accomplie et celle reflétée. L’abîme est toujours intérieur ; le lac noir le réfléchit.


Le bateau




Enfin, en face d’une ouverture, où étaient enserrés un carré de mer et un grand paquebot peint en blanc et bleu, presque irréel, une barque transparente était posée, sur un socle haut. À l’intérieur de la coque, un noir de fumée vaporeux qui semblait s’évanouir dans l’air, flotter dans le bleu du ciel et dans le bleu de la mer. On ne peut ouvrir la gaine en Plexiglas qui sangle la barque sans risquer qu’elle tombe en poussière. C’est de la suie sculptée, un souffle noir, prisonnier de la transparence. 
Une salle était consacrée aux dernières œuvres : celles du rouge de la lave et du sang. Les trois couleurs étaient réunies : noir, blanc, rouge, et l’alchimie réussie : je voyais les voyelles de Rimbaud.

Marie Ferranti (extrait d'Un peu de temps à l'état pur, Correspondance avec Jean-Guy Talamoni, Gallimard, 2018)


Cercle rouge avec sciarra




A lire sur le même thème : Citadelles de la mémoire

Images : merci à Mathieu François Du Bertrand pour les images du sanglier, du Lac du sommeil et de l'oubli et du bateau. (Site Flickr)



dimanche 14 mai 2017

Aubade





...à la cime argentée je reconnus la déesse.







Per cento notti lupa fedele

sei venuta a battaglia con me
fra il sonno, e le tue mani
mi cercarono il viso, mi ricordo
d'una parola che dicevi sempre.

Infine giunse l'alba, e la sua nube
dove pascola il fulmine randagio.

Gesualdo Bufalino L'amaro miele Ed. Einaudi

Pendant cent nuits telle une louve fidèle
tu es venue dans mon sommeil
combattre contre moi, et tes mains
cherchèrent mon visage, je me souviens
d'un mot que tu disais sans cesse.

Puis vint l'aube, et son nuage
où paît la foudre vagabonde.

Traduction : Renato Corona (Le miel amer, Editions L'Amourier)






Images
: en haut, La Promeneuse de l'aube, de Jean-Paul Marcheschi

en bas, Salle de la fin de la nuit, de Jean-Paul Marcheschi (Source)




mercredi 28 septembre 2016

La terza rima




Comme on le sait, dans ce prodigieux édifice que constitue la Divine Comédie de Dante, le chiffre 3 règne en maître ; d'abord dans la division en trois parties du poème, puis dans le choix de la terzina, cette strophe de trois vers qui est la cellule de base du poème (chaque vers est composé de onze syllabes, ce qui fait trente-trois-syllabes pour chaque strophe), mais aussi dans la terza rima, qui génère le rythme du poème, le relance à chaque fois comme un moteur secret.

Qu'est-ce que la tierce rime ? C'est une sonorité qui apparaît au deuxième vers de chaque tercet et que l'on retrouve à la fin du premier vers et du troisième vers du tercet suivant, comme on le verra dans l'extrait du chant que je cite ci-dessous. Or, dans les nombreuses traductions françaises du poème de Dante, très peu (deux ou trois, en fait) prennent en compte cette contrainte, et la résolvent en ayant recours à l'alexandrin, ce qui n'est pas non plus une solution satisfaisante.

La grande nouveauté de la nouvelle traduction que propose Danièle Robert aux éditions Actes Sud (pour l'instant limitée à L'Enfer, mais on devrait bientôt pouvoir lire aussi le Purgatoire et le Paradis), c'est qu'elle réussit à proposer une version française cohérente et toujours parfaitement lisible de la Commedia tout en en respectant la structure, et en particulier le recours à la tierce rime (et l'utilisation fréquente de l'hendécasyllabe). C'est une sorte d'exploit, que la traductrice ne réalise parfois qu'au prix de certaines acrobaties dans la disposition des mots ou de quelques accommodements que l'on pourra parfois trouver un peu osés, mais dans l'ensemble, c'est une magnifique réussite. J'ai rarement eu l'impression comme ici de retrouver en français un mouvement, un rythme, une respiration si proches du texte original, c'est vraiment fascinant ! Et cela bien sûr sans sacrifier le sens, toujours nettement accessible. Je voudrais donner ici un exemple de cette formidable réussite en citant le passage fameux du voyage d'Ulysse, au chant XXVI de L'Enfer. J'espère que cet extrait donnera envie aux visiteurs de ce blog de découvrir l'intégralité de cette traduction extraordinaire :


Poi che la fiamma fu venuta quivi 
dove parve al mio duca tempo e loco, 
in questa forma lui parlare audivi: 

"O voi che siete due dentro ad un foco, 
s’io meritai di voi mentre ch’io vissi, 
s’io meritai di voi assai o poco 

quando nel mondo li alti versi scrissi, 
non vi movete; ma l’un di voi dica 
dove, per lui, perduto a morir gissi". 

 Lo maggior corno de la fiamma antica 
cominciò a crollarsi mormorando, 
pur come quella cui vento affatica; 

indi la cima qua e là menando, 
come fosse la lingua che parlasse, 
gittò voce di fuori e disse: "Quando 

mi diparti’ da Circe, che sottrasse 
me più d’un anno là presso a Gaeta, 
prima che sì Enëa la nomasse, 

né dolcezza di figlio, né la pieta 
del vecchio padre, né ’l debito amore 
lo qual dovea Penelopè far lieta, 

 vincer potero dentro a me l’ardore 
ch’i’ ebbi a divenir del mondo esperto 
e de li vizi umani e del valore; 

ma misi me per l’alto mare aperto 
sol con un legno e con quella compagna 
picciola da la qual non fui diserto. 

L’un lito e l’altro vidi infin la Spagna, 
fin nel Morrocco, e l’isola d’i Sardi, 
e l’altre che quel mare intorno bagna. 

Io e’ compagni eravam vecchi e tardi 
quando venimmo a quella foce stretta 
dov’Ercule segnò li suoi riguardi 

acciò che l’uom più oltre non si metta; 
da la man destra mi lasciai Sibilia, 
da l’altra già m’avea lasciata Setta. 

"O frati," dissi, "che per cento milia 
perigli siete giunti a l’occidente, 
a questa tanto picciola vigilia 

d’i nostri sensi ch’è del rimanente 
non vogliate negar l’esperïenza, 
di retro al sol, del mondo sanza gente. 

Considerate la vostra semenza: 
fatti non foste a viver come bruti, 
ma per seguir virtute e canoscenza". 

Li miei compagni fec’io sì aguti, 
con questa orazion picciola, al cammino, 
che a pena poscia li avrei ritenuti; 

e volta nostra poppa nel mattino, 
de’ remi facemmo ali al folle volo, 
sempre acquistando dal lato mancino. 

Tutte le stelle già de l’altro polo 
vedea la notte, e ’l nostro tanto basso, 
che non surgëa fuor del marin suolo. 

 Cinque volte racceso e tante casso 
lo lume era di sotto da la luna, 
poi che 'ntrati eravam ne l'alto passo, 

quando n’apparve una montagna, bruna 
per la distanza, e parvemi alta tanto 
quanto veduta non avëa alcuna. 

Noi ci allegrammo, e tosto tornò in pianto; 
ché de la nova terra un turbo nacque 
e percosse del legno il primo canto. 

 Tre volte il fé girar con tutte l’acque; 
a la quarta levar la poppa in suso 
e la prora ire in giù, com’altrui piacque, 

infin che ’l mar fu sovra noi richiuso".

Dante Alighieri  Commedia, Inferno, canto XXVI



 
Lecture : Vittorio Gassman


Dès que la flamme fut vers nous arrivée,
mon guide agréant le temps et le lieu,
en ces termes je l'entendis parler :

« Ô vous qui êtes deux dans un seul feu,
si j'ai mérité de vous durant ma vie,
si j'ai mérité de vous beaucoup ou peu

quand mes vers nobles au monde j'écrivis,
ne partez pas ; que l'un de vous indique
où, s'étant perdu, il est allé mourir. »

La haute flèche de cette flamme antique
se mit à vaciller en murmurant
tout comme sous un souffle chaotique ;

puis la pointe ça et là s'agitant,
comme si c'était la langue qui parlait
en jaillit une voix qui disait : « Quand

je quittai Circé, qui m'avait gardé
là-bas près de Gaète plus d'une année,
bien avant qu'Enée l'eût ainsi nommée,

ni tendresse pour mon fils, ni piété
pour mon vieux père, ni le bonheur
qu'à Pénélope mon amour devait

ne purent triompher en moi de l'ardeur
que j'eus à devenir du monde expert,
et des vices de l'homme et de sa valeur :

je repris donc le large, en haute mer
avec un seul bateau et peu d'amis,
ceux-là qui jamais ne m'abandonnèrent.

Jusqu'en Espagne deux rivages je vis,
jusqu'au Maroc, jusqu'à l'île des Sardes,
et les autres que la mer circonscrit.

Mes amis et moi étions de lents vieillards
quand nous parvînmes au détroit resserré
où Hercule posa ses deux butoirs

pour que l'on ne puisse s'y hasarder.
À main droite je quittai donc Séville,
de l'autre Ceuta m'avait déjà quitté.

« Ô frères », leur dis-je, « qui par cent mille
périls êtes venus en occident,
à ce moment si ténu de vigile

qui est ce qui nous reste de nos sens,
veuillez ne pas refuser l'expérience
au-delà du Soleil, du monde sans gens.

Réfléchissez bien sur votre naissance :
non pas pour vivre en bêtes brutes conçus
mais pour suivre vertu et connaissance. »

Mes compagnons furent si convaincus,
par ce bref discours, d'aller de l'avant
qu'avec peine je les aurais retenus ;

nous fîmes, poupe tournée vers l'orient,
de nos rames des ailes en vol de folie,
du côté gauche toujours nous approchant.

De l'autre pôle je voyais la nuit,
toutes ses étoiles, et le nôtre si bas
que le sol marin l'avait englouti.

Cinq fois éteinte et rallumée cinq fois
la lumière était au-dessous de la Lune
depuis notre entrée dans cet obscur pas

quand apparut une montagne brune
vue de loin, qui si haute me semblait
que je n'en avais ainsi vu aucune.

Notre joie fut bientôt en pleurs transformée :
de la terre neuve un ouragan jaillit
qui l'avant du bateau vint percuter ;

en tourbillon tourner trois fois le fit,
la quatrième lever la poupe en l'air
et la proue plonger, comme il plut à autrui,

jusqu'à ce que nous engloutisse la mer. »

Traduction : Danièle Robert (Éditions Actes Sud, 2016)








Image : Renaud Camus (oeuvre de Jean-Paul Marcheschi, La Barque des Ombres)


mercredi 31 août 2016

Cézanne, l'éclair de Bâle




Un extrait du dernier volume de la série Notes d’un peintre, de Jean-Paul Marcheschi, dont il a été déjà souvent question dans ce blog. L’ouvrage s’intitule L’ouvert sans fin des peintres, et l’on y trouve de passionnantes analyses sur les œuvres de Cézanne, Rodin (ses aquarelles et dessins), Picasso, Twombly. Comme les volumes précédents, celui-ci se présente sous forme de fragments, un peu à la manière de Barthes ; rien de didactique et de « raisonné », à la manière d’un traité, mais plutôt des opinions, humeurs brèves, intuitions. Tout est pris dans le mouvement d’une pensée qui ne s’interdit pas la digression. « Qu’un sens brille un instant, écrit Marcheschi dans son avant-propos, très vite il s’abolit. Non qu’il soit détruit ou perdu, mais qu’il se transforme et se change en un autre. Il faudrait aussi ajouter que ces livres sur l’art sont des reconnaissances de dette, des ex-voto, des remerciements vis-à-vis de ces maîtres que je découvrais enfant ou adolescent, qui non seulement me firent peindre mais m’accueillirent. La joie qu’ils me procurèrent, je la rends à ma façon dans ces écrits qui sont d’abord un exercice de gratitude. » Je cite ici un extrait du chapitre consacré aux dernières années de Cézanne ; il s’agit du fragment intitulé L’éclair de Bâle

Dans le cas de Cézanne, pour en venir à la question énigmatique de la mémoire, il faut un modèle. Prenons n’importe lequel de ses tableaux — la Sainte-Victoire de Bâle, par exemple ; on fait le voyage de Bâle, on déambule dans les salles du Kunst Museum. On ne sait trop ce que l’on va découvrir. Et voici qu’en arrière de la vue, quelque chose remue qui n’a forme, ni nom. C’est un point blanc — gris-blanc — un cristal qui explose, ourlé de bleu. On est comme aimanté. Plus moyen de s’échapper. On n’est plus aux commandes — ni de son œil, ni de son esprit. Il n’est que de se laisser porter (plus qu’une perception précise, il s’agit d’une onde). Voilà la longue distance de l’œuvre qui s’est mise au travail. À notre insu, on est dirigé lentement vers la tache. Voici qu’apparaît le format (« paysage », de modestes proportions : 60 x 70 centimètres). On ne sait toujours pas ce que l’on voit : une sorte de tapis, de tissu dressé, moucheté, raidi de couleurs ?




Ce trouble, pourtant, Rilke l’a bien décrit : « Même quand on ne regarde aucun de ses tableaux en particulier, rien qu’en restant debout entre deux salles, on sent leur présence se reformer avec une colossale réalité. » Rien de « magique » ici. Expérience éminemment physique, au contraire — concrète, profonde. Mais poursuivons (revenons à Bâle). Le visiteur progresse, il s’avance lentement (change constamment de distance). À un moment donné une vague ressemblance se fait : masse feuillue, rugueuse, droite. Paysage ? Lointains bleutés, ocres, verts émeraude, bleus outremer, gris, trouée blanche ? Montagne claire qui se penche vers la droite ? On s’avance et c’est comme « si les peaux de l’œil tombaient une à une », on se voit voyant. On se sent plus vivant, plus actif, plus présent ; On ressent physiquement le tissu rétinien et chacun des bâtonnets colorés qui le composent.




On a perdu le sujet. Le voici qui revient ! Soudain, sous l’action des touches — tellement présentes — à la fois dissociées et unifiées (par le vide, le blanc écru de la toile) qui s’agrippent à la surface du tableau, dont on commence à voir la trame, les fils verticaux, tressés, la ressemblance s’évanouit (plutôt elle s’épaissit). On se rapproche encore : l’œuvre est à trois mètres de nous. Cette fois le thème est complètement détruit (détruire le thème — la loi — et la saisir justement — c’est Cézanne ! C’est l’Exode de la peinture, Moïse au Sinaï (autre histoire de montagne)). Il ne se reconstruira plus. On ne peut plus s’arrêter. On est encore plus près (à moins d’un mètre du tableau). Au-delà du miroir. Mais quel miroir ? Ici pas de miroir, ni d’image ! L’au-delà c’est l’ici — l’absolument là. La lumière de la ville — lumière froide et blanche, parce qu’on est au printemps, reflétée par le vaste fleuve — entre dans les fentes laissées blanches par le peintre. C’est Bâle qui pénètre dans le tableau. Lui, se tient fermement dans son propre temps. Lequel ? Il fonce vers son amont, vers Pompéi, Naples, la Campanie. Pourtant, c’est la Provence, sa lumière de 1906, exactement saisie ! Mais pas tout à fait non plus ! On recule quelque peu et tout recommence. Mais à rebours. Cavare sans fin.

Jean-Paul Marcheschi  Cézanne Rodin Picasso Twombly... L'ouvert sans fin des peintres  Art 3 éditions, 2016






On peut commander le livre sur le site de la galerie Plessis




Images : Cézanne, La Sainte-Victoire vue des Lauves, 1904-1906 Kunst Museum, Bâle

samedi 16 janvier 2016

Marsyas



« Rettulit exitium, satyri reminiscitur alter, 
Quem Tritoniaca Latous harundine victum 
Affecit poena. "Quid me mihi detrahis ?" inquit ; 
"A ! piget, a ! non est" clamabat "tibia tanti". 
Clamanti cutis est summos direpta per artus 
Nec quicquam nisi vulnus erat ; cruor undique manat 
Detectique patent nervi trepidaeque sine ulla 
Pelle micant venae ; salientia viscera possis 
Et perlucentes numerare in pectore fibras. »

Ovide  Métamorphoses, Livre VI, 285-391







Marsyas

Les pins du bois natal que charmait ton haleine 
N'ont pas brûlé ta chair, ô malheureux ! Tes os 
Sont dissous, et ton sang s'écoule avec les eaux 
Que les monts de Phrygie épanchent vers la plaine. 

Le jaloux Citharède, orgueil du ciel hellène, 
De son plectre de fer a brisé tes roseaux 
Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux ; 
Il ne reste plus rien du chanteur de Célène. 

Rien qu'un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l'if 
Auquel on l'a lié pour l'écorcher tout vif. 
Ô Dieu cruel ! Ô cris ! Voix lamentable et tendre ! 

Non, vous n'entendrez plus, sous un doigt trop savant, 
La flûte soupirer aux rives du Méandre... 
Car la peau du Satyre est le jouet du vent.

José-Maria de Heredia   Les Trophées 










Images : en haut, Jean-Paul Marcheschi  Marsyas

en bas, (1) Tiziano Vecellio  Punizione di Marsia

(2) Jean-Paul Marcheschi  Marsyas jaune

 


vendredi 25 septembre 2015

Citadelle de la mémoire




Le musée de Bastia se trouve au cœur de la citadelle, dans l’ancien palais des gouverneurs génois. On peut y voir en ce moment, jusqu’au 4 octobre, l’exposition Abîmes Abysses de Jean-Paul Marcheschi, dont la maison natale se trouve au 12 de la rue Spinola, c’est-à-dire à quelques mètres de ce lieu qui accueille aujourd’hui quelques-unes de ses œuvres, nées des pinceaux de feu, de la cendre, de l’encre, de la cire, de la suie... 




Au rez-de-chaussée, l’exposition s’ouvre sur 333 visages, extraits du projet de 11.000 portraits de l’humanité.




Puis, dans un parcours vertical inspiré de Dante, de l’obscurité vers la lumière, le visiteur descend d’abord dans les profondeurs de la citadelle, vers les anciens cachots, où il pénètre dans un premier abîme : le chant des âmes errantes, le gouffre ou le promontoire des étoiles, une contemplation de la nuit par un grand ensemble d’animaux sculptés (oiseaux, tortues, sangliers), le chant des suicidés, inspiré du chant XIII de L’Enfer ; puis un deuxième abîme : l'arbre, la chute d’un corps dans l’air noir.


Âmes errantes, 2015


Le gouffre (détail), 2015


Inferno, XIII, (les Suicidés), 1999




Des antiphonaires rétroéclairés forment ensuite un chemin qui conduit aux citernes, où l’on peut voir des extraits du cycle du Phâo (le frère visité par l’ange, l’amphithéâtre des morts, le rêve, le plongeur de Paestum) et une merveilleuse évocation de la lune vague en hommage à Mizoguchi (et peut-être aussi à Leopardi).


Sur un conte de la lune vague (détail)


Sur un conte de la lune vague (détail)


On remonte ensuite vers l’entresol et la lumière, avec la salle des astres clairs et des immatériaux, des boîtes à lumière et des sculptures de suie sur plexiglas. 




Au centre, le lac des trois météores et, de part et d'autre, deux grandes compositions : à gauche des Ur-visages, arcanes de la nuit ; à droite, un ensemble important extrait des 11.000 nuits. Le Lac du sommeil et de l’oubli est accompagné de pages d'antiphonaires disposées sur l'un des murs ; sur l'autre, un extrait de la suite Stromboli. On se dirige ensuite vers le studiolo (La salle des livres rouges) : sur des lutrins sont disposés des livres rouges ouverts et, au-dessus, des pages de livres peints. L'ensemble est surplombé d'un grand vitrail d'où l’on aperçoit la Terre. On visite ensuite la salle des tempêtes, des feux rouges, du sanglier. Enfin, au terme du périple, la salle du fond de l’eau où sont évoqués les phénomènes de photoluminescence, les organismes du fond de l'eau : cœlacanthes, posidonies, coraux... Un bateau est dirigé vers la baie vitrée qui donne sur le port, et la grande mer de Toscane où va se perdre le regard du visiteur.


Lac du sommeil et de l'oubli




Extrait des Livres rouges


Extrait des Livres rouges


La Terre, 2015



Volcan, 2014


Cercle rouge avec sciarra, 2014


Sanglier, 2014


Raülh, 2000


 Carré rouge, 2014


Bateau (détail), 2014


Le bateau




Je cite ici la conclusion du très beau texte de Françoise Graziani, que l’on peut lire dans le catalogue de l’exposition : 

« Dante appelle alta fantasia la science qui accorde mémoire et imagination pour concevoir des songes et des fictions. Mais l’accord de ces deux mots, alta fantasia, est intraduisible : il indique un mouvement contradictoire qui consiste à parcourir mentalement des profondeurs abyssales en reliant le plus haut et le plus bas, l’élévation sublime qui "figure" le Paradis et la plongée vers la profondeur des gouffres infernaux. La haute mer, le haut du ciel et la haute montagne sont qualifiés du même nom dans les langues ancienne. Et dans les visages peints par Marcheschi, la profondeur du noir de fumée révèle une communauté entre des vivants et des morts qui sont tous nos contemporains, comme ceux auxquels la "haute imagination" de Dante a donné lieu dans sa mémoire.  

O mente che scrivesti cio ch’io vidi ! Dans la citadelle de la mémoire où sont configurés des mythes, des traces de lectures, s’écrivent des choses vues, des pensées et des sensations. Ainsi le peintre nous fait traverser l’humain (peut-être est-ce là ce que Dante signifie quand il parle de trasumanar) en parcourant des abîmes de pierre et d’eau saturés de rencontres, de visions et d’émotions. »

Merci à Mathieu François du Bertrand pour ses belles photographies de l'exposition  (Site Flickr)

La photographie de la citadelle de Bastia (tout en haut de l'article) est d'Hervé Cheuzeville  (Site Flickr)

On peut se procurer ici le catalogue de l'exposition.

L’œuvre au noir : un entretien avec Jean-Paul Marcheschi

Le site de Jean-Paul Marcheschi 





 Libera me, Domine, de morte aeterna,
in die illa tremenda,
quando coeli movendi sunt et terra,
dum veneris judicare saeculum per ignem.

Délivre-moi, Seigneur, de la mort éternelle, 
 en ce jour redoutable
où le ciel et la terre seront ébranlés,
quand tu viendras éprouver le monde par le feu.



Ricorditi, lettor, se mai ne l’alpe 
ti colse nebbia per la qual vedessi 
non altrimenti che per pelle talpe, 

come, quando i vapori umidi e spessi 
a diradar cominciansi, la spera 
del sol debilemente entra per essi ; 

e fia la tua imagine leggera 
in giugnere a veder com’io rividi 
lo sole in pria, che già nel corcar era. 

Sì, pareggiando i miei co’ passi fidi 
del mio maestro, usci’ fuor di tal nube 
ai raggi morti già ne’ bassi lidi. 

(Dante, Purgatorio, canto XVII) 

Rappelle-toi, lecteur, si jamais dans l'alpe
t'a surpris un brouillard, qui a rendu ta vue
semblable à celle des taupes, à travers leur taie,

comme quand les vapeurs humides et denses
commencent à se dissiper, la sphère du soleil
y fraie  faiblement son chemin ;

ainsi ton imagination comprendra aisément
comment je revis alors le soleil
qui déjà était sur le point de se coucher.

Ainsi, réglant mes pas sur les pas fidèles
de mon maître, je sortis de ce nuage
vers les rayons de lumière, déjà éteints sur les bas rivages.


lundi 29 décembre 2014

Uno, nessuno, centomila (Un, personne, cent mille)




On peut voir actuellement au Musée d'Art et d' Histoire de Cholet, jusqu'au 22 février, l'exposition de Jean-Paul Marcheschi intitulée Mathématique du feu, 11 000 Portraits de l'humanité. Je cite ici le texte de présentation de cette très belle exposition et un passage du texte de Philippe Piguet Jean-Paul Marcheschi, éloge du nombre, qui se trouve dans le catalogue de l'exposition :

« Théoricien de l'art, peintre, sculpteur et scénographe d'origine corse, Jean-Paul Marcheschi revient ici sur le thème du visage dont il tente de restituer à la fois l'extrême singularité tout en en soulignant la part impersonnelle, collective, voire anonyme. À l'aide de son pinceau de feu, il tente de saisir ce qui est propre à chacun de nous et ce qui témoigne, en même temps, de notre appartenance à une même espèce.

Nous n'aurons pas, au cours de l'existence, un seul visage et, de la naissance jusqu'au très grand âge, le corps se verra contraint à d'innombrables métamorphoses. Nul ne peut lutter contre Chronos, ce dieu du temps qui nous gouverne et nous dévore pour nous rendre finalement à l'humus. 

Portraits d'inconnus, de proches, portraits de la mère, du père, de la fratrie, autoportraits : ce qu'ici le visage affirme, c'est qu'il est unique, qu'il n'est personne, qu'il est cent mille.

Que sont ces 11 000 Portraits de l'humanité ? Quel art, mieux que la peinture, a su au cours des siècles approcher cette énigme et nous permettre d'en comprendre et d'en adoucir le tragique ? »






« Face au portrait de Camille sur son lit de mort que Monet a peint en 1879 de son épouse tout juste décédée, Jean-Paul Marcheschi s'est longtemps interrogé sur ce qui avait bien pu conduire le peintre a prendre ses pinceaux. Et si le visage était le lieu par excellence de la peinture ? Le visage, ou la mort, sinon la question du masque ? Songeons aux portraits du Fayoum. Songeons à Rembrandt, à Van Gogh. Songeons à cet incroyable autoportrait de Picasso, datant de 1972, juste un an avant sa mort. À ce genre justement, l'artiste a choisi de consacrer un nouvel ensemble, les Onze mille Portraits de l'humanité. Un nouveau défi, un nouvel enjeu — l'occasion d'aller à l'autre. Marcheschi précise que voilà déjà plusieurs années, il avait eu ce projet mais que celui des Onze mille Nuits l'avait absorbé et que son retour tient à ce que quelqu'un lui commande un jour son portrait. L'artiste ne cache pas l'émotion ressentie face à la situation, d'autant qu'il n'avait pas rencontré le commanditaire et qu'il s'était trouvé face à un lot de photographies, à partir desquelles il a travaillé. Une fois de plus, le peintre s'est pris au jeu et il en a fait toute une série. 
"Il y a quelque chose dans le visage — dit-il — d'un frayage vers autre chose. Quelque chose d'unique, et il faut veiller à ce que ni le peintre, ni la peinture n'y mettent trop leur grain de sel." Le passage est donc infime et l'exercice périlleux car il faut bien préserver tout à la fois le commun et le différent. Rien de plus excitant, en somme. L'acte de création ne vaut que lorsqu'il y a risque de catastrophe. Marcheschi regrette que les temps contemporains aient abandonné la pratique du portrait parce qu'il voit dans son application une forme de préservation qu'aucune autre forme d'art de représentation ne lui semble capable de tenir. "La photographie est réifiante à côté de la peinture, lance-t-il sur un ton appuyé ; elle manque de chair et de corps face au drapé somptueux, millénaire et troué de l'art des peintres. Elle est pauvre en ce qu'elle manque de durée et de temps."
Voudrait-il s'inscrire en résistance, il ne s'y prendrait pas mieux. En réalité, l'artiste n'a que faire des effets de mode ou d'époque. Il suit son chemin, celui où l'entraînent l'écriture et les matériaux. Encore une fois, la formule est ici vérifiée : le luxe de la peinture est de prendre son temps et celui du peintre de lui donner le sien.

Le temps, Pirandello l'a pris à rédiger l'un de ses plus célèbres romans, Uno, nessuno e centomila. Commencé en 1909, achevé en 1926, il l'a tout d'abord publié sous la forme d'un feuilleton dans Le Salon littéraire. Dans une lettre autobiographique, l'auteur définit lui-même son livre comme "la description la plus amère et la plus profondément drôle de la décomposition de la vie". Non paradoxe mais complémentarité. Jean-Paul Marcheschi — qui a écrit sur "le pacte obscur avec l'eau" qu'a signé selon lui le peintre de Giverny — le sait bien : les œuvres de longue haleine offrent à voir des contradictions fondamentales. En quête de l'unicité de l'être, ses portraits sont tout à la fois individuels et universels. Ils disent l'homme rassemblé et distinct en ce que chacun compte quelque chose de ce nucleus qui fait l'humanité. »

Philippe Piguet  Jean-Paul Marcheschi, éloge du nombre (in Jean Paul Marcheschi, 11 000 portraits pour l'humanité ou la Mathématique du feu  Éditions Art 3, 2014)

On peut commander le catalogue de l'exposition ici.



























Images : en haut et tout en bas (2), merci à Mathieu François du Bertrand  (Site Flickr)

tout en bas (1), merci à Afchine Davoudi  (Site Flickr)

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 "E l'aria è nuova. E tutto, attimo per attimo, è com'è, che s'avviva per apparire. Volto subito gli occhi per non vedere più nulla fermarsi nella sua apparenza e morire. Così soltanto io posso vivere, ormai. Rinascere attimo per attimo. Impedire che il pensiero si metta in me di nuovo a lavorare, e dentro mi rifaccia il vuoto delle vane costruzioni.

La città è lontana. Me ne giunge, a volte, nella calma del vespro, il suono delle campane. Ma ora quelle campane le odo non più dentro di me, ma fuori, per sé sonare, che forse ne fremono di gioia nella loro cavità ronzante, in un bel cielo azzurro pieno di sole caldo tra lo stridio delle rondini o nel vento nuvoloso, pesanti e così alte sui campanili aerei. Pensare alla morte, pregare. C'è pure chi ha ancora questo bisogno, e se ne fanno voce le campane. Io non l'ho più questo bisogno, perché muoio ogni attimo, io, e rinasco nuovo e senza ricordi : vivo e intero, non più in me, ma in ogni cosa fuori".

"Et l'air est neuf. Et tout, d'instant en instant, est ce qu'il est, et se ravive pour apparaître. Je détourne aussitôt les yeux pour ne plus rien voir se figer dans son apparence et mourir. Ce n'est que comme cela que je puis vivre, désormais. Renaître d'instant en instant. Empêcher que le travail de la pensée ne reprenne, en recréant en moi le néant des constructions vaines.

La ville est loin. Il m'en parvient parfois, dans le calme du soir, le son des cloches. Mais maintenant, ce n'est plus en moi que retentissent ces cloches, mais hors de moi, elles sonnent pour elles-mêmes ; peut-être en frémissent-elles de joie entre les parois de leurs bourdonnantes cavités, sous un beau ciel bleu bien ensoleillé, parmi les cris perçants des hirondelles ou dans dans le vent chargé de nuages, hautes et pesantes dans leurs campaniles aériens. Penser à la mort, prier. Pour certains, ce besoin existe encore, et c'est par la voix des cloches qu'il s'exprime. Pour ma part, je n'éprouve plus ce besoin, parce que je meurs à chaque instant, pour renaître neuf et sans souvenirs : vivant et entier, non plus en moi, mais en toutes les choses extérieures."