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vendredi 28 avril 2017

Noi tre (Nous trois)




Dans Noi tre (Nous trois), Mario Fortunato, dont c'est peut-être le plus beau livre, raconte l'amitié qui l'a lié aux écrivains Pier Vittorio Tondelli et Filippo Betto, tous les deux disparus aujourd'hui. Pour les trois amis, c'est "le temps dissolu de la jeunesse", l'âge de la fête, des enthousiasmes littéraires (ils admirent Auden, Isherwood et Spender, et leur trio subit bien sûr l'influence de ces grands aînés), des élans irrépressibles et des fâcheries jamais définitives, du sexe insouciant juste avant l'apparition de l'acronyme meurtrier que Fortunato ne nomme qu'une seule fois mais qui va évidemment marquer ces trois destins. 
On retrouve dans le livre l'Italie des années quatre-vingt, où l'on n'avait pas encore la conscience de danser au-dessus d'un volcan, l'aspect bouillonnant et excitant de ce que l'auteur appelle une "ère du jazz au format de poche". Je traduis ici un extrait de ce très beau livre (pages 67 à 69), dans lequel Fortunato explique son projet littéraire : écrire le roman vrai d'une amitié, loin de toute précision biographique, faire revivre en quelques pages ("à la fois ode et épitaphe") un moment à jamais disparu, et comme il est dit dans les dernières lignes du texte "passer encore un peu de temps en compagnie de nous trois".

Tout bien réfléchi, le mieux, c’est toujours ce que nous ne disons pas, ce qui dans la vie passe en silence. C’est peut-être pour cela que la jeunesse nous apparaît a posteriori comme ce qu’il y a de meilleur dans chaque existence — parce que lorsqu’on est jeune on se tait beaucoup, par manque d’assurance ou défiance envers le monde, et le silence semble devoir envelopper la réalité tout entière. 

Il y a tant de choses que j’ignore de Pier et de Filippo, parce que tous les trois nous pouvions rester indéfiniment silencieux, que ce soit par timidité, entêtement, mauvais caractère ou lâcheté. Il y avait des sujets que nous n’abordions pas entre nous, des aspects de nos existences que nous réservions à d’autres. Je ne crois pas qu’il y avait à cela une motivation précise, sinon celle, inévitable, de devoir jouer des rôles divers en diverses occasions. Comme l’on dit : l’observateur modifie toujours l’observé. Ainsi, quand j’entends parler de l’un ou de l’autre leurs amis qui n’étaient pas également les miens, il me semble voir émerger de leurs souvenirs des individus presque inconnus, dont j’ai du mal à identifier clairement les traits. Est-ce qu’il en a été de même pour eux ? Ai-je été moi aussi une figure familière et en même temps énigmatique ? 

Ce doit être pour cela qu'en m'apprêtant à raconter notre histoire, j’ai totalement abandonné l’idée de faire appel à d’autres points de vue, ou de solliciter des souvenirs qui ne nous concernaient pas directement tous les trois. Pas de recherches, de lettres, de conversations téléphoniques. Je n’ai même pas consulté mes archives personnelles. Je n’ai pas ici l’ambition de raconter la vraie vie de Pier et de Filippo, et encore moins la mienne — qui demeure d’ailleurs pour celui qui écrit la plus mystérieuse. Tout au plus, j’aimerais siffloter de la façon la plus juste la chansonnette de nos jours enfuis — les années quatre-vingt du vingtième siècle, notre petite et familière « ère du jazz », si petite qu’elle pouvait tenir dans la poche, quand la jeunesse semblait une fête destinée à ne jamais finir et le sexe, juste avant que la peur s’empare de tous, était encore une découverte et un divertissement, sans aucune finalité matrimoniale.

Au contraire, maintenant que le vingt et unième siècle a déployé largement ses ailes d’hystérie, de migrations, de terrorisme islamique et de dette souveraine, il m’est impossible de ne pas détonner, et je crains d’ailleurs que ceux qui ont aujourd’hui l’âge et l’apparence que nous avions alors soient partagés entre un obscur désir sadomasochiste de domination ou de soumission et le rêve idéal de la petite famille parfaite, reconnue et fêtée, dans une profusion de peluches et de bons sentiments, une mièvre copie d’un modèle qui tout bien considéré a toujours été dérisoire. De ce point de vue, nous trois pourrions vraiment représenter un passé bien plus lointain que ce que l’on pourrait croire, si éloigné qu’il en est devenu presque invisible. Parce que si aujourd’hui la normalité est devenue désirable, pour notre part nous étions différents, et irréguliers, et très fiers de l’être. 

Voilà pourquoi ces pages, au moins dans les intentions, sont une ode et une épitaphe, hésitant entre la joie et la mélancolie, semblables à ces rêves qui, en raison de leur aspect indéchiffrable, peuvent de façon surprenante provoquer les pleurs ou le rire. Parce qu’elles évoquent une époque heureuse à jamais disparue et, sous des formes diverses, payée au prix fort par les trois protagonistes. Parce que d’eux d’entre eux s’en sont allés prématurément, comme pour marquer de façon incontestable la fin de cette saison. Et enfin parce que, dans ce printemps si bref, on s’est tellement amusés qu’une vie entière ne suffisait pas.

Mario Fortunato  Noi tre  Bompiani, 2016  (Traduction personnelle)



Filippo Betto

Mario Fortunato

Pier Vittorio Tondelli








Images : en haut, Fulvia Farassino

en bas, Alberto Roveri



lundi 4 mars 2013

Pao Pao



« Puis je suis rentré poursuivre ma lente lecture, en français et en italien, du Pao Pao de Tondelli. C'est un très joli petit livre, décidément. Mais il produit un tel effet de vérité, il évoque de façon si prenante des situations d'amour ou de camaraderie, de bonne entente, en tout cas, entre de jeunes grenadiers, dans les combles déserts de leur caserne d'Orvieto, dans la campagne environnante, et maintenant à Rome, qu'il me donne du vague à l'âme. Tout cela fut, tout récemment, tout près d'ici. Pourquoi n'en étais-je pas ? Et pourquoi ne rencontré-je pas, moi, des amis, des camarades, des Italiens de toute l'Italie, pour marcher avec eux dans les rues du soir et m'asseoir au pied du Palais Farnese en leur compagnie, sous le grand ciel de printemps ? La vie est là mais elle m'échappe, comme à Oxford il y a vingt ans. Plus tard, j'en suis sûr, quelqu'un me dira que si j'avais fait ceci ou cela, poussé cette porte, suivi ces rues-là... »


Renaud Camus Journal romain 1985-1986, P.O.L








« Però che ci posso fare se tutto il giorno e la notte e anche se dormo o se sto sveglio, se cammino se passeggio se mi sbronzo la mia testa corre sempre al corpo di Lele, alla sua parlata a quel suo modo dinoccolato di muoversi e camminare, alle sue cosce distese e lucide nel sole di una domenica ferragostina a Villa Borghese, lui in ridottissimo costume da bagno disteso su un telo, Beaujean in invisibili shorts di jeans ed io ferocemente attaccato alle mie scarpe, calzini, camiciole, jeans pesantissimi, sudato, stravolto, ma perdio se faccio tanto di togliermi anche un solo fazzoletto di tasca avrei un erezione da qui a Katmandù, mi sentirei già nudo e liberato e azzannerei quel collo di Lele che mi fa impazzire e mi ficcherei intero nella sua grande bocca e insomma meglio star qui serrato dentro l'armatura che correre quel rischio, meglio godere per il momento solo con lo sguardo, lasciarlo scivolare sul corpo rosso di Lele che si arrotola nel sole come un serpente, movimenti impercettibili della sua pelle, fremiti di muscoli che come onde di risonanza si ripercuotono dal tallone su fino al gluteo... Meravigliosa domenica di ferragosto dunque in una Roma naturalment deserta percorsa solo da qualche troupe di cinematografari e da qualche brigata di najoni e di turisti stranieri e dalle mille e una vibrazioni del mio amore che irradio dall'alto di Piazza del Popolo come un'antenna selvaggia.


L'estate con Lele dunque sono soprattutto i nostri appuntamenti alla vasca di Piazza Colonna e le camminate fino a Trastevere per cenare in una qualche birreria o pizzeria, noi sempre in otto-dieci perché la fame del nostro giro godereccio si spande nelle caserme, si dilata fra i vapori delle docce, si propaganda da sé in quelle passeggiate notturne a Monte Caprino o nelle veleggiate al Pantheon. Io faccio coppia fissa con Lele e con lui giriamo sempre avvinghiati e abbracciati, di solito Lele infila l'indice destro nel passante della mia cintura ed io la mano nella sua tasca sinistra e spesso ci ritroviamo così armoniosi nei nostri quasi due metri di altezza che mi pare di dominare tutta questa folla nana di Roma che striscia ai nostri piedi, che urla, che stragatta, che romba e pena e sbraita e noi invece che passeggiamo olimpici sull'onda delle nostre serafiche stature e spesso allora riesco persino ad appoggiare la testa nell'incavo del collo di Lele e mi sento in un giaciglio caldo e odoroso e sto bene, allora sto bene. »

Pier Vittorio Tondelli Pao Pao, ed. Feltrinelli




Mais moi, qu'est-ce que j'y peux si toute la journée et toute la nuit, si je dors ou si je suis réveillé, si je marche, si je me balade, si je me soûle, je pense toujours au corps de Lele, à sa manière de parler, à sa façon dégingandée de bouger et de marcher, à ses cuisses allongées et luisantes sous le soleil d'un dimanche d'août à la villa Borghese, lui en minuscule maillot de bain allongé sur une toile de tente, Beaujean en short de jean invisible, et moi férocement cramponné à mes chaussures, chaussettes, maillot de corps, jeans pesants, en sueur, mal à l'aise, mais mon Dieu si j'essaie seulement d'enlever un mouchoir de ma poche, je crois bien que j'aurais une érection d'ici à Katmandou, je me sentirais complètement nu et libéré et je mordrais à pleines dents dans le cou de Lele qui me rend fou et je me jetterais tout entier dans sa grande bouche ; enfin, il vaut mieux que je reste bien enfermé dans mon armure plutôt que de courir ce risque, il vaut mieux que je me contente pour le moment de jouir du regard, de le laisser glisser sur le corps roux de Lele qui s'enroule au soleil comme un serpent, avec d'imperceptibles mouvements de la peau, des frémissements de muscles qui se propagent comme des ondes depuis le talon jusqu'à la cuisse... Merveilleux dimanche d'août dans une Rome naturellement déserte, seulement parcourue par quelques troupes de cinéma, quelques groupes de militaires et de touristes, et par les mille et une vibrations d'amour que j'irradie comme une antenne sauvage plantée au-dessus de la Place du Peuple.

L'été avec Lele, ce sont surtout nos rendez-vous à la fontaine de Piazza Colonna et les promenades jusqu'au Trastevere pour dîner dans quelque pub ou pizzeria ; on est toujours huit ou dix parce que la réputation de notre groupe de fêtards s'est répandue dans les casernes, à travers les vapeurs des douches et les récits de nos promenades nocturnes au Monte Caprino et de nos dérives au Panthéon. Lele et moi, nous formons un couple fixe et nous marchons serrés et enlacés ; d'habitude, Lele place son index droit dans le passant de ma ceinture et je mets ma main dans sa poche gauche, et souvent nous nous retrouvons si bien accordés dans notre allure, en si parfaite harmonie avec nos presque deux mètres de haut que j'ai l'impression de dominer toute cette foule naine de Rome qui rampe à nos pieds, hurle, s'agite, vrombit, s'acharne et braille tandis que nous avançons olympiens dans le sillage de nos séraphiques statures, et souvent je réussis même à appuyer ma tête dans le creux du cou de Lele, je me blottis dans cet abri chaud et odorant et je me sens bien, à ce moment-là je me sens vraiment bien.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Pier Vittorio Tondelli, portrait by Graziano Origa, pen&ink + pantone, 15x20, 1992, framed purple for Nòva100, 2008

en bas, Federico Novaro  (Site Flickr) 


Pao Pao est paru en français aux éditions du Seuil, dans une traduction de Nicole Sels.

Tous les romans et récits de Pier Vittorio Tondelli sont disponibles en un volume dans la collection Classici Bompiani.

mercredi 8 septembre 2010

Qui n'est pas mort ? (Chi non è morto ?)



"Ora, a pochi minuti dal ritorno, si chiede se ha viaggiato per qualcosa."


Pier Vittorio Tondelli Biglietti agli amici






L’article d’Angelo Rinaldi que l’on va lire ici est paru en mars 1992 dans L’Express, à l’occasion de la sortie du dernier roman de Pier Vittorio Tondelli Chambres séparées (Seuil), publié en France quelques mois après la disparition de l’écrivain, mort du sida en décembre 1991, à l’âge de trente-six ans. J’aime beaucoup la première partie de cet article, dans laquelle Rinaldi raconte la promenade qu’il fit quelques années plus tôt à Paris en compagnie de Tondelli (on remarquera qu’il y est question de Prokosch, à qui Tondelli consacrera en 1990 un très beau texte, Viaggio a Grasse, que l'on peut lire dans le recueil Un weekend postmoderno, dont il n’existe pas, hélas, de traduction française). Cette chronique de Rinaldi, intitulée Mon frère, mon amour, n’a pas été reprise dans Service de presse, qui réunit un choix assez large des chroniques littéraires que Rinaldi a écrites pour L’Express de 1976 à 1998 (éditions Commentaire / Plon, 1999) ; je ne l’ai pour ma part jamais lue dans sa version originale et je ne connais d’elle que la traduction qu’en a faite Alberto Pezzotta dans le numéro spécial que la revue Panta a consacré en décembre 1992 à Tondelli. C’est donc ma traduction personnelle de cette version italienne que je propose ici. Ces détours sont sans doute un peu étranges, mais je suis heureux que cette chronique existe quelque part sur le Net, et que des lecteurs français qui se souviennent de Tondelli puissent peut-être tomber sur elle un jour au hasard de l'une de leurs recherches...



Mon frère, mon amour


Comme à chaque mois de mars, à Paris, le ciel de l’après-midi souriait de façon incertaine ; c’était en mars, il y a sept ans – nous traversions ensemble le jardin des Tuileries. Tondelli, dont le rire fusait du haut de son mètre quatre-vingt-deux, avait tenu à rencontrer ceux qui avaient remarqué la première traduction en français d’un de ses livres. Il commença avec une sorte de compatriote qui, en vérité, n’avait eu que la chance de connaître directement la version originale de Pao Pao, qui sonne comme un ciao-ciao sur le quai d’une gare ; Pao Pao, abréviation de Piquet Armé Ordinaire, était la chronique d’un service militaire, l’équivalent du Hussard bleu de Roger Nimier, sans le magistère académique, mais avec l’humanité en plus. Dans les environs du Jeu de Paume, malgré le froid, quelques solitaires étaient appuyés à la balustrade. Notre conversation tournait autour de poètes comme Auden et Penna, en passant par Christopher Isherwood, James Baldwin et quelques autres. Tondelli ignorait tout de Prokosch, le grand écrivain américain auteur de Voix dans la nuit qui, royalement ignoré aux Etats-Unis, vivait à Grasse. Vilain comme un Gary Cooper jeune, il avait d’un jour à l’autre jeté l’éponge ; proie pour proie, le séducteur, qui ne voulait pas devenir un vieux dandy, avait préféré s’adonner à la chasse aux papillons. Ce détail, qu’un ami m’avait confié, avait frappé l’Italien, qui s’était arrêté pour jeter un œil sur les sentinelles bleuies par le froid : «C’était vraiment un gentleman, murmura-t-il. Comment savoir quand il est temps de raccrocher ? On se roule un joint, d’accord?» Nous nous séparâmes plutôt euphoriques à la hauteur du pont Royal, que l’ancien grenadier du régiment d’Orvieto, composé de géants, traversa à toute vitesse. Dans la soirée, il était invité à une fête. On avait l’impression que les fêtes ne s’achevaient jamais dans la vie de ce Ganymède qui, dans son pays, avait débuté par une prouesse – un recueil de nouvelles [Altri libertini, en français : Les nouveaux libertins, Seuil 1987] interdit par la censure. Il faudrait sans doute rendre à cette dernière sa véritable fonction. Elle a été souvent plus prompte que la critique à repérer la nouveauté et le talent ; il est même arrivé qu’elle rende un grand service aux artistes, en les obligeant à redoubler d’intelligence pour lui échapper. Nous parlons bien sûr ici de la censure exercée au nom de la "morale "; la censure qui sévit actuellement, celle des listes de classement des meilleures ventes de livres, assassine en douceur, et on peut penser qu’elle procurera bientôt à la littérature la paix du Père-Lachaise.

La force dramatique de Chambres séparées vient de la litote et du sous-entendu sur l’essentiel, alors que l’anecdote est limpide. Leo, un Milanais au seuil de la trentaine – probablement un double de l’auteur – est en voyage, tandis qu’à Munich, accueilli à nouveau au sein de sa famille, meurt Thomas, un jeune homme de vingt-cinq ans qui avait pour lui quitté une femme. Le couple qu’ils formaient pendant les vacances, identique à tous les couples en proie à la double impossibilité de vivre ensemble ou séparément, était pour tous l’objet d’une grande fascination. «Ni lui ni Thomas n’avaient de manières efféminées. Aucun des deux ne cadrait avec les lieux communs de l’homosexualité. Rien de théâtral ou de voyant en eux, ils ne faisaient pas de tapage, n’étaient pas vulgaires» (p. 68 de l'édition française). Leo, qui est pourtant un maître des mots – c’est même son métier – se révèle incapable de trouver le terme exact pour désigner «celui qui pour lui ne fut ni un mari, ni une femme, ni un amant, ni un simple camarade» (p.42 de l'édition française). Si les mots manquent, la chose existe depuis longtemps, et c’est l’ambition de réaliser une unité fraternelle. En revisitant les lieux parcourus en compagnie de Thomas avant qu’il ne tombe malade, Leo cherche à ressusciter l’égalité et la fusion auxquelles ils étaient parvenus, de temps en temps, dans les moments de plénitude entre deux disputes. C’est le vieux rêve de l’âme sœur dans le corps d’un frère qu’il cherche à réaliser. Tondelli a-t-il eu au moins l'intuition de descendre en ligne directe du "pauvre Lélian"? Thomas est son Arthur, la nouvelle incarnation du jeune Lucien Létinois, dont la disparition prématurée conduisit Verlaine au bord du suicide : «Ah! frérot, est-ce enfin, là-haut, ton spectre fin / Qui m’appelle à grands bras ?...» . On retrouve même la sensibilité religieuse qui rapproche les deux artistes au moment où ils font le bilan d’une vie proche d’une conclusion qui n’inspire plus aucune frayeur. (On renonce à repérer la confession au sein de l’œuvre pour ne pas en diminuer la force, de la même façon que, par respect humain, on s’abstient de faire appel à la virtuosité). Leo se souvient de la maîtresse d’école qui lui enseignait le catéchisme ; il revoit la statue qu’il avait portée en procession avec ses camarades de classe par les rues d’un bourg envahi par le brouillard qui monte du fleuve. Au moment de la probable agonie de son alter ego, il confesse à un prêtre son propre désarroi, mais il ne comprend pas que le prêtre l’invite mécaniquement à la pénitence, comme si un cœur qui s’est donné pour toujours avait quelque chose à se faire pardonner. À Londres, en découvrant un Indien qui, vêtu de son uniforme d’employé de McDonald's, dort, mort d’épuisement, dans un réduit minable, il se demande si, grâce aux immigrés du tiers-monde attirés par l’Occident, on ne verra pas s’accomplir la promesse du Christ, selon laquelle la terre appartiendra aux plus pauvres.

Il serait vain de chercher ici ce qui est superflu dans la phrase : chaque mot semble avoir été écrit par un homme qui sentait sur sa tempe le froid du canon d’un pistolet. Aucune erreur ne lui était permise : il ne pouvait qu’écrire le premier chef-d’œuvre sur un thème qui, jusqu’alors, inspirait surtout des récits de type thérapeutique ; il fallait qu’il dépasse la singularité d’une situation pour lui permettre de rejoindre la tragédie universelle de l’amour. La voix du poète est comme la basse continue d’un chantre pendant un lancinant office des Ténèbres. Quand nous en sortons, nous sommes éblouis par la lumière sur le parvis, et une question nous vient aux lèvres : Auden, Isherwood, Penna, Capote, Prokosch, Tondelli, qui n’est pas mort ?






Centro di Documentazione Pier Vittorio Tondelli

Image (en haut) : Correggio, grazie a Alessio Cuccu (Site Flickr)

jeudi 23 avril 2009

Il lato bello


M.S.


Vedere il lato bello, accontentarsi del momento migliore, fidarsi di quest'abbraccio e non chiedere altro perché la sua vita è solo sua e per quanto tu voglia, per quanto ti faccia impazzire non gliela cambierai in tuo favore. Fidarsi del suo abbraccio, della sua pelle contro la tua, questo ti deve essere sufficiente, lo vedrai andare via tante altre volte e poi una volta sarà l'ultima, ma tu dici stasera, adesso, non è già l'ultima volta ? Vedere il lato bello, accontentarsi del momento migliore, fidarsi di quando ti cerca in mezzo alla folla, fidarsi del suo addio, avere più fiducia nel tuo amore che non gli cambierà la vita, ma che non dannerà la tua perché se tu lo ami, e se soffri e se vai fuori di testa questi sono problemi solo tuoi ; fidarsi dei suoi baci, della sua pelle quando sta con la tua pelle, l'amore è niente di più, sei tu che confondi l'amore con la vita.

Pier Vittorio Tondelli Biglietti agli amici, ed. Bompiani.

Centro di documentazione Tondelli.

Cult book : Altri libertini.


vendredi 17 avril 2009

Firenze Centro


Firenze è una grande capitale culturale ma, a differenza di altre città, in essa è ancora possibile rintracciare e vivere qualcosa che le altre città, o metropoli, hanno perduto, o forse, nemmeno lontanamente, hanno mai avuto : il centro. Poiché Firenze conserva, fra due piazze, un ponte e qualche via, un centro vitale e fervido in cui batte il cuore della città. Basta sedersi ai tavoli di uno fra i tre famosi caffè di Piazza Repubblica (Gilli, Patzowski, Giubbe Rosse) fra il tramonto e le prime ore della notte. Sugli stessi tavoli, appoggiandosi agli stessi schienali, ecco dapprima i vetusti esemplari della borghesia cittadina che sorseggiano l'aperitivo. Un ottantenne con le dita inanellate, la consorte dai capelli sfumati color pervinca che risponde con il capino ai cenni di saluto di altre ottuagenarie che entrano. Più tardi l'ambiente umano trascolora nelle tinte dei neri e dei grigi. Entrano i commessi dark delle boutique del centro che, da un po', hanno la consuetudine di ospitare nelle vetrine interventi di giovani artisiti internazionali. Eleganti e trascurati, come solo sanno essere i più fedeli adepti delle ultime waves di moda filofrancese e filonipponica. Hanno appena chiuso i negozi e parlottano a gruppi, decidendo quale sarà l'andamento della nottata. Verso le otto e mezzo arrivano invece i rampanti, cercano gettoni per telefonare, vestono all'inglese come ogni giovanotto fiorentino per bene ama fare da generazioni, sorseggiano spumante italiano. Poi arriva la fauna in attesa del cinema, arrivano i ragazzotti di periferia in sella alle loro moto truccate, arrivano i gruppi di soldati che passeggiano avanti e indietro, senza il coraggio di entrare in un bar. Di ora in ora, la piazza cambia storia fino al grande mescolamento e alla promiscuità della notte, quando i ragazzi escono dalle discoteche e, ancora qui nel centro, vengono a cercare sigarette e tramezzini e il caffè delle tre del mattino. Le ragazze escono accaldate dal vicino Jab Jum, i gay dal Tabasco, gli yuppie dalle discoteche della collina sulle le loro Range Rover. In alto, sopra la piazza, l'orologio elettronico segna ora, giorno, mese e temperatura. I segnali luminosi rosseggiano intermittenti, la luce pulsa a intervalli regolari. I tassisti parlottano davanti alle loro auto bianche. Anche le ultime frequenze di vita si affievoliscono. Cala il torpore, la stanchezza. Il centro della città, il suo vecchio cuore millenario si irrigidisce nel silenzio e, privo di vita, ancora una notte si accascia.
[1986]

Pier Vittorio Tondelli Un week end postmoderno, Bompiani, 1990.

Source de l'image : Site Flickr.