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mercredi 25 mai 2016

Sentore (2) (Parfum (2))


"Io non farò più l'avvocato, mi hanno sacrosantamente bocciato. Me n'infischio e non ho tempo da perdere con queste castronerie di esami. Voglio salvarmi l'anima, non la pancia. Morirò sull'orlo d'una strada guardando le stelle."

"Je ne serai jamais avocat, ils m'ont à juste titre recalé. Je m'en fiche et je n'ai pas de temps à perdre avec ces histoires d'examens. Je veux sauver mon âme, pas mon ventre. Je mourrai sur le bord d'une route, en regardant les étoiles."


Giovanni Comisso, 12 juin 1925, lettre à son ami Natale Mazzolà





Cinq autres poèmes de jeunesse de Giovanni Comisso :

Col padre accanto il figlio provò ad arare.
Compiuto il primo solco
staccò le mani dall'aratro
e guardò indietro.

Au côté de son père, le fils essaya de labourer.
Ayant tracé le premier sillon
il lâcha le manche de la charrue
et regarda en arrière.


Una giovane scema
vestita d'un lungo grembiule grigio
sta sulla strada a cogliere sassi :
passa una coppia d'amanti,
ella riguarda e non pensa che mai amerà.

Une jeune arriérée
vêtue d'une longue blouse grise
ramasse des cailloux dans la rue :
un couple d'amants passe,
elle les regarde et ne pense pas que jamais elle n'aimera.


Nude le gambe di tre uomini
calcano l'uva nella tinozza.
Per la spinta ne esce vivace il dolce mosto,
che spumando ricolma il recipiente.
Una mano prende una tazza,
la immerge, beve e poi la passa ai tre,
che di sopra riguardano.

Les jambes nues de trois hommes
foulent le raisin dans le baquet.
Sous la poussée s'écoule vivement le moût sucré,
qui en moussant remplit le récipient.
Une main saisit une tasse,
la plonge dans le liquide, boit et la passe aux trois autres,
qui regardent de là-haut.




Un uomo con gli occhi sperduti
guardava fisso nella vallata.
«È buona questa strada» gli chiesi.
«Sono forestiero, non la conosco»
mi rispose
e gli tremavano le mani e il volto.

Un homme aux yeux égarés
regardait fixement dans la vallée.
Je lui demandai :«Est-ce que c'est la bonne route ?»
«Je ne suis pas d'ici, je ne la connais pas»
me répondit-il
et ses mains et son visage tremblaient.




Spinto dalla corrente
rotola sui sassi del fondo un suicida.
Gli si tagliano le mani e il volto,
ma sangue non esce.

Emporté par le courant
un suicidé roule sur les pierres au fond de l'eau.
Il se coupe les mains et le visage,
mais il n'y a pas de sang.

Giovanni Comisso La virtù leggendaria (in Opere, I Meridiani, Mondadori, 2002) (Traduction personnelle)






Images, de haut en bas :

(1) Andrea Guerra (Site Flickr)

(2) Jesùs Pérez Pacheco (Site Flickr)

(3) et (4) Ivano Schiavinato (Site Flickr)


lundi 31 août 2015

Giovanni




a Giovanni Comisso

Giovanni dalle tue ceneri inquiete e felici
forse ancor oggi godi del gusto salmastro del mare
non so sul tuo corpo se lieve è il peso della terra
la cieca buia terra
crudele agli uomini
ma tu ricordi
e ricorderai !
la riva degli Schiavoni
e calle Vallaresso
dove ragazzi dal volto scolpito
con noi ridevano allegri

Mario Stefani   Poesie a un ragazzo (1974)







Giovanni, depuis ta tombe inquiète et heureuse
peut-être aujourd'hui encore t'enivres-tu du goût salé de la mer
je ne sais pas si sur ton corps le poids de la terre est léger
la terre aveugle et noire
cruelle pour les hommes
mais tu te rappelles
et tu te rappelleras !
la riva degli Schiavoni
et calle Vallaresso
où des garçons aux traits sculptés
avec nous riaient joyeux

(Traduction personnelle) 








Images : au centre, Angelo Greco  (Site Flickr)

en bas, Nicola Lissandrini  (Site Flickr)




lundi 9 mars 2015

Solstizio metafisico (Solstice métaphysique)



"Alle domande : di che tratta questa poesia ? che significa ? a che si riferisce ? per che scopo è stata scritta ? – bisogna poter rispondere : di niente, niente, a niente, per niente."

Arturo Onofri Tendenze 

 "Aux questions : de quoi cette poésie parle-t-elle ? que signifie-t-elle ? à quoi fait-elle allusion ? pourquoi a-t-elle été écrite ? – il faut pouvoir répondre : de rien, rien, à rien, pour rien." 

Arturo Onofri Tendances






Giovanni Comisso a écrit Solstizio metafisico entre 1919 et 1921 (il a alors vingt-cinq ans), à Fiume, où il participait à la fameuse expédition conduite par Gabriele D'Annunzio. Il s'agit d'un ensemble de textes courts, aphorismes, poèmes en prose d'inégales longueurs (en tout une centaine de fragments), inspirés par le D'Annunzio de Notturno, mais aussi par le Rimbaud des Illuminations ou le Nietzsche de Zarathoustra. L’œuvre est restée longtemps inédite, et l'édition complète de ces textes de jeunesse de Comisso n'est parue qu'en 1999 en Italie, grâce au travail attentif et méticuleux d'Annalisa Colusso (Edizioni Il Poligrafo, Padova). Je cite ici – dans une traduction personnelle – trois de ces fragments, tout à fait caractéristiques de l'inspiration de Comisso, impressionniste et parfois presque panthéiste :  


XXXII

Il bosco si riempì di cacciatori. Dalle alte cime degli alberi si staccarono degli uccelli neri per andar a volare lungo al fiume. In fondo al piccolo sentiero appena segnato, apparve una coppia d’amanti disturbati dai cani. Sovra al fiume vi erano due lunghi ponti moderni. E dietro dall’altra sponda, in basso, spuntava la città fatta di vecchi palazzi e vecchie chiese. L’acqua del fiume andava così in fretta come se il mare avesse bisogno delle sue acque. Una barca carica di uomini ignudi venne innanzi silenziosa spinta dalla corrente. «Saranno galeotti» pensai, tanto erano magri e sporchi. Come mi videro cominciarono a ciarlare.

Poi qualcuno mi gridò dietro e qualche altro fischiò. Presto la barca passò oltre. Poi un istinto tacito mi indusse a levarmi le scarpe, e le calze. Immersi allora i miei pallidi piedi nell’acqua chiara e mi apparvero fatti quasi gonfi. Stavo così, quieto a nulla pensando quando una folla di pescetti bambinelli e burloni spuntò dal fondo per avventarsi contro, tentando di sbocconcellarli come fossero stati della mollica di pane. I miei piedi giganti risero contenti del mondo creato.


XXXII

 Le bois se remplit de chasseurs. Des hautes cimes des arbres se détachèrent des oiseaux noirs qui s’envolèrent vers le fleuve. Au fond d’un petit sentier à peine tracé apparut un couple d’amoureux dérangés par des chiens. Au-dessus du fleuve se trouvaient deux ponts modernes. Et derrière l’autre rive, en contrebas, se dressait la ville avec ses vieux palais et ses vieilles églises. L’eau du fleuve s’écoulait avec rapidité, comme si la mer avait besoin de ses eaux. Une barque chargée d’hommes nus s’approcha, silencieusement portée par le courant. «Ce doit être des prisonniers» pensai-je, tant ils étaient maigres et sales. Quand ils me virent, ils commencèrent à discuter. 

L’un d’eux me héla et un autre se mit à siffler. La barque s’éloigna rapidement. D’un geste instinctif, j’ôtai mes chaussures et mes chaussettes, puis je plongeai mes pieds pâles dans l’eau claire où j’eus l’impression qu’ils avaient enflé. Je demeurais ainsi, tranquille, sans penser à rien, quand une foule de petits poissons farceurs surgit du fond et se rua sur mes pieds, en essayant de les grignoter comme s’il s’agissait de miettes de pain. Mes pieds gigantesques se mirent à rire, en se réjouissant du monde créé. 






 XXXVIII

Vi è un monte che si chiama Endimione ed à su verso le tonde cime dei prati fioriti di narcisi. Vi è un torrente, che durante la guerra un poeta chiamò : «collana della patria». Vi sono verso Nord delle scene irte di monti che esaltano a pensieri universali. 

Vi è il cielo dove le grande nubi dividono la luce del sole e vi sono i colli dove l’eterno pastore all’ombra della quercia guarda il suo bestiame tranquillo. Vi è il mio corpo, disteso che odora come il corpo d’un altro su queste sabbie dove i soldati venivano a morire combattendo come in un circo.


XXXVIII

Il y a un mont qui s’appelle Endymion où l'on trouve, en montant vers ses cimes arrondies, des prairies fleuries de narcisses. Il y a un torrent, qu'un poète pendant la guerre nomma  «le collier de la patrie». Il y a en direction du Nord des étendues montueuses évocatrices de pensées universelles. 

Il y a le ciel où les grandes nuées se partagent la lumière du soleil, et il y a les collines où l’éternel berger garde tranquillement son troupeau à l’ombre d’un chêne. Il y a mon corps étendu qui a la même odeur que le corps d’un autre sur ces sables où les soldats venaient mourir en  combattant comme dans un cirque.  






LVI

Sulle rive del mare illuminato dalla luce mattutina vi era un enorme silenzio. Sembrava che le tenebre fossero state separate dalla luce allora, e che il mondo con la sua terra ed il suo mare fosse sorto da poco. Improvvisamente m’accorsi che dietro ad un alto roccione che scendeva sul mare, spuntava una cosa che per un attimo mi spaventò come fosse stato un mostro. Era invece un veliero che cabotava l’isola. E subito sentii le voci dei marinai a bordo, giungermi chiare come fossero vicini.

LVI

Sur les rivages de la mer illuminée par la lumière du matin régnait un énorme silence. On avait l’impression que les ténèbres venaient d’être séparées de la lumière, et que le monde, avec sa terre et sa mer, venait à peine de naître. Soudain, je m’aperçus que derrière un gros rocher à pic sur la mer surgissait une chose qui sur le moment m’effraya comme s’il s’agissait d’un monstre. C'était en fait un voilier qui longeait l’île. Et j’entendis aussitôt les voix des marins à bord, je les percevais si nettement qu’on aurait dit qu’ils étaient tout près.






Je cite pour terminer un fragment qui m'évoque irrésistiblement un poème de la section Calamus des Feuilles d'herbe. Comisso ne cite jamais Walt Whitman, et l'on ne peut évidemment pas être sûr qu'il l'ait lu, mais il y a souvent une grande proximité entre les deux auteurs, comme on pourra s'en rendre compte en lisant cet extrait de Soltizio metafisico, suivi du poème de Whitman What think you I take my pen in hand ? :


LXXXII

No! costoro non possono essere né fratelli, né parenti, essi sono due amici, amici nel senso ellenico ! Uno è un giovanetto sano dalla chioma nera e folta ondulata e dal corpo ben fatto. L’altro è un collegiale : à dei buoni occhi annebbiati ed una bocca che sembra non voler dare che baci. Son seduti vicino al finestrino del vagone mentre la sera discende sui campi ed una fresca aria li investe nei volti. Si tengono stretti per mano e ogni tanto si guardano negli occhi e sorridono. Una città s’avvicina pare che il ragazzo debba scendere. Difatti si alza e prepara la sua piccola valiggetta. Poi si fanno vicini accanto al finestrino si tengono le mani ancora più strette e mentre il treno rallenta si accostano i volti sino a bacciarsi sulla bocca. Il collo del ragazzo si tese così dolcemente in attesa e le labbra si socchiusero così siccome fosse un figlio baciante la madre od una tenera giovinetta il suo uomo.

 
 LXXXII

Non ! Ces deux-là ne peuvent être ni des frères, ni des parents, ce sont deux amis, amis au sens hellénique du terme ! L’un deux est un solide jeune homme aux cheveux noirs et frisés et au corps bien fait. L’autre est un collégien : il a de bons yeux rêveurs et une bouche qui semble ne vouloir donner que des baisers. Ils sont assis à côté de la fenêtre du wagon tandis que le soir descend sur les champs et qu’un air frais fouette leurs visages. Ils se tiennent par la main et parfois leurs regards se croisent et ils sourient. On approche d’une ville et il semble que le plus jeune doive descendre. Justement, il se lève et s’empare de sa petite valise. Puis ils s’approchent de la vitre, serrent plus fort leurs mains et pendant que le train ralentit ils approchent leurs visages pour s’embrasser sur la bouche. Le plus jeune tendit doucement son cou dans cette attente, et il entrouvrit les lèvres comme s'il s'agissait d'un fils embrassant sa mère, ou une tendre jeune fille son amant.


What think you I take my pen in hand to record ?
The battle-ship, perfect-model'd, majestic, that I saw pass
the offing to-day under full sail ?
The splendors of the past day ? or tehe splendor of the night
that envelops me ?
Or the vaunted glory and growth of the great city spread around me ? – no ;
But merely of two simple men I saw to-day on the pier in the midst of the crowd, parting the parting of dear friends,
The one to remain hung on the other's neck and
passionately kiss'd him,
While the one to depart tightly prest the one to remain
in his arms.
 
Walt Whitman Leaves of grass, Calamus, 1860

Pourquoi croyez-vous que je prends la plume ?
Pour décrire le navire de guerre aux formes parfaites, majestueuses,
que j'ai vu passer au large aujourd'hui, toutes voiles dehors ?
La splendeur du jour écoulé ? ou la splendeur de la nuit qui m'enveloppe ?
Ou la gloire et l'essor vantés de la grande ville qui m'entoure ?
– non ;
mais simplement deux hommes ordinaires que j'ai vus aujourd'hui
sur la jetée au milieu de la foule échanger l'adieu des tendres amis,
Celui qui restait se pendait au cou de l'autre et l'embrassait passionnément,
Tandis que celui qui partait serrait étroitement dans ses bras celui qui restait.

Traduction : Roger Asselineau (Editions Aubier)

Per annotare che cosa pensi che io prenda in mano la penna ?
Non la nave da guerra, dalle forme perfette, maestosa, 
che ho visto oggi passare al largo, a vele spiegate,
Né gli splendori del giorno trascorso, né gli splendori della
notte che mi avvolge, non la gloria, non la crescita della
grande città, che intorno a me si dispiega,
Ma i due uomini che ho visto oggi sul molo separarsi come si 
separono i cari amici,
Quello che restava, appeso al collo dell'altro appassionatamente
lo baciava, mentre l'altro che partiva serrava stretto l'amico
che restava tra le braccia.

Traduzione : Marina Tornaghi


Solstizio metafisico, de Giovanni Comisso, est paru en 1999 aux éditions Il Poligrafo, Padova. (Traduction personnelle)



Images : (1) Site Flickr

(2) Patrick Castelli (Site Flickr)


(4) Ivana (Site Flickr)


vendredi 27 décembre 2013

Sentore (Parfum)


 "Senza volere fare l'apologia della morte, venti volte al giorno si presenta il desiderio di fare la riverenza a questo secolo e di lasciarlo."

"Sans vouloir faire l'apologie de la mort, vingt fois par jour se manifeste le désir de tirer sa révérence à ce siècle et de le quitter."


Giovanni Comisso





Les sept courts poèmes  que je cite ici ont été écrits par Giovanni Comisso de 1911 à 1915, c'est à dire entre seize et vingt ans. Ils ont été publiés par un éditeur de Trévise, dans une plaquette sobrement intitulée Poesie, en 1916, alors que Comisso se trouvait au front, du côté d'Udine. Nico Naldini raconte dans sa grande biographie de Comisso (Vita di Giovanni Comisso, Einaudi 1985) que les parents du jeune poète n'ont pas caché à leur fils leur "affectueux désappointement" à la lecture de ce petit volume, se demandant même s'il ne se moquait pas du monde en écrivant ce genre de "poème" : «I contadini parlavano nei campi» («Les paysans parlaient dans les champs»). 

On retrouve pourtant déjà dans ces petites pièces, allusives et suggestives comme des haïkus, l'inspiration bucolique et la plénitude contemplative qui nourriront trente ans plus tard les œuvres de la maturité de Comisso, comme Le mie stagioni ou La mia casa di campagna. Ces poèmes de jeunesse ont été republiés en 1951, accompagnés d'autres proses poétiques, dans un recueil intitulé La virtù leggendaria (La vertu légendaire). On peut les lire aujourd'hui dans le volume des Meridiani (Mondadori) consacré aux Opere (Œuvres) de Comisso. J'en propose ici une traduction personnelle :


«Che ora sarà ?»
Il contadino guardò l'ombra di un albero.
«Sono le dieci» rispose.

«Quelle heure peut-il être ?»
Le paysan regarda l'ombre d'un arbre.
«Il est dix heures» répondit-il.


Nella notte tarda assai
a un vago chiarore di lampada
una vecchia filatrice filava.
Le lacrimavano gli occhi stanchi
e le dita scarne logorate quasi dal lavoro eterno
le spasimavano e filava.
Quando l'alba si diffuse,
già la lampada era spenta,
già gli occhi erano chiusi
e ancora filava.

Très tard dans la nuit
à la pâle lueur d'une lampe
une vieille fileuse filait.
Ses yeux fatigués larmoyaient
et les doigts décharnés presque usés par l'éternel labeur
la faisaient souffrir, et elle filait.
Quand l'aube apparut,
la lampe était déjà éteinte,
déjà les yeux étaient clos
et elle filait encore.




I grappoli d'uva dolcigna fervono d'api,
che ne estraggono l'essenza squisita.
Per la vigna passa il padrone osservando
e brontola.

Les grappes de raisin doux bruissent d'abeilles,
qui en extraient le nectar exquis.
Le propriétaire de la vigne passe et les observe
en bougonnant.




I contadini parlavano nei campi.

Les paysans parlaient dans les champs.


Era notte tarda.
Un uomo ritornava dall'osteria
e giunto a una fonta che gorgogliava,
«Bisogna che beva un po' d'acqua»
borbottò.
Appressò la bocca al getto
e scorse nella conca d'acqua una stella
che si specchiava.
Alzò allora gli occhi stanchi al cielo.
Era pieno di stelle.

Il était tard dans la nuit.
Un homme revenait de la taverne
et arrivé devant une fontaine qui gargouillait, 
il marmonna :
«Il faut que je boive un peu d'eau».
Il approcha la bouche du jet
et aperçut dans l'eau du bassin une étoile
qui se reflétait.
Il leva alors ses yeux las vers le ciel.
Il était plein d'étoiles.




Passo per i campi caldi di mezzogiorno
e mi viene sul volto il loro respiro di menta.

Je passe au milieu des champs brûlants de midi
et je sens sur mon visage leur souffle de menthe.




Mattino.
Gli alberi si guardano
sullo specchio delle acque.

Matin.
Les arbres se contemplent
dans le miroir des eaux.






Images : de haut en bas,

(1) Guido Andolfato (Site Flickr)

(2) Gustave Courbet  La Fileuse endormie 

(3) Angelo Bressan (Site Flickr)

(4) Luca Zarp (Site Flickr)

(5) Luca Beraldo (Site Flickr)

(6) Aldo Furlanetto (Site Flickr)



lundi 28 octobre 2013

La beauté de la vie




"Verrà un giorno, si disse ancora, che qualcuno mi porterà giù per le scale della mia casa, chiuso in una bara, ma io avrò eseguito interamente il mio gioco d'infanzia."





Parmi la cinquantaine de textes qui composent le merveilleux Abécédaire (Sillabari) de Goffredo Parise, l’un des plus beaux livres de la littérature italienne, toutes époques confondues, il y en a un qui s’intitule Poésie. Il raconte une visite, celle qu’un homme et une femme assez jeunes font à un poète approchant du terme de sa vie, dans une petite villa de banlieue. Aucun nom de personne ou de lieu n’est cité, mais on devine assez facilement que le vieux poète est Giovanni Comisso, et que les visiteurs sont Goffredo Parise et son amie Giosetta Fioroni. La scène se passe donc à Trévise, la ville natale de Comisso, dans cette villa qu’il a achetée en 1962, au bord du canal des Buranelli ; il y mourra sept ans plus tard, en janvier 1969. 

La visite qui est racontée ici se passe en été, sans doute en 1968 : le poète est assis sur une chaise, sous une étroite véranda, et près de lui, une paysanne menue, en robe noire (il s’agit de Giovanna, qui fut pendant de longues années une sorte de gouvernante auprès de l’écrivain) lit à haute voix l’un des premiers livres de Comisso, Amori d'Oriente (Amours orientales). Le texte évoque une Chine d’autrefois, sans doute en grande partie rêvée, et l’auteur semble prendre plaisir à cette lecture, qui le fait parfois rire aux larmes : «Une mystérieuse maladie l’avait fait grossir : il avait l’air d’un énorme fruit et des petits nuages de moucherons et de mouches tournaient autour de lui comme s’il était justement un fruit trop mûr et proche de la décomposition. De temps en temps, une abeille se posait sur son visage sans le piquer, mais il ne s’en apercevait pas tant il était pris par la lecture de la paysanne. Il avait un vieux chapeau de paille posé de travers sur sa tête aux cheveux blancs et ras, et des yeux qui semblaient loucher sans loucher, illuminés par de brefs éclairs d’amusement comme si tout ce qui arrivait dans le livre était comique. Il savait que sa vie ne durerait plus très longtemps mais, à part quelques larmes brièvement jaillies (comiques, elles aussi), il riait de tout à la façon des nouveaux-nés. La paysanne, que l’on aurait pu croire analphabète, lisait au contraire correctement, avec lenteur, en ménageant des pauses. Chaque fois que son maître riait, elle souriait, elle souriait elle aussi, cessait sa lecture et disait : "Quel bêta, quel bêtasson, regardez-moi comme il rit !"». 

Les jeunes invités n’écoutent pas vraiment la lecture ; en fait, ils connaissent très bien ce livre, et ils sont émus en pensant que son auteur va bientôt mourir. Ils se souviennent des anciennes photos qui le montraient jeune et athlétique, dans la plénitude de sa vitalité et de son art. Après quelques instants de conversation avec ses hôtes, Comisso demande à la servante d’aller chercher une revue : «C’était une publication quelconque et de petit format qu’il retourna aussitôt : la dernière page était entièrement occupée par une photo de publicité. Il y jeta d’abord un coup d’œil (la paysanne poussa un long soupir de reproche) puis la tendit aux invités avec un mouvement de ses sourcils encore noirs et broussailleux, un mouvement d’immense admiration. Le couple regarda l’image, c’était une publicité pour un vélomoteur : un garçon dans les dix-huit ans, les cheveux noirs et frisés, en blue-jean, était debout près d’une fille, et d’un bras fort et bruni par le soleil il tenait contre lui un vélomoteur. Les jeunes gens se regardaient, conversaient peut-être. Juste derrière eux, un buisson méditerranéen, et tout au fond, la mer. Il n’y avait rien de plus. Grande fut la surprise des invités qui, étant donné l’attitude de reproche de la paysanne et connaissant le poète et sa sensualité bizarre et toujours en alerte, pensaient voir un nu, des nus, quelque chose qui justifie les réticences de la femme. Rien, une illustration en couleurs banale et conventionnelle, des couleurs même pas parfaites, une simple publicité. Ils ne comprenaient pas. 
Mais le poète continuait à rire, il y avait à la fois quelque chose d’infantile et d’inquiétant dans ses rires autour desquels les moucherons avaient commencé à tourbillonner, et aussi dans son regard traversé d’éclairs à la japonaise, dans ses yeux qui paraissaient loucher comme s’il était un gros acteur de Nô. 
Le poète répéta son geste d’admiration, de la main et des lèvres, puis il devint tout à coup sérieux. Aussitôt ses yeux se mouillèrent et une petite pluie se posa sur le journal comme une rosée. Il pointa son doigt sur la photo en désignant un point précis sur le bras du garçon : le poignet. 
Les invités regardèrent mais il n’y avait rien. Seul le jeune hôte aperçut quelque part un peu de clarté sur la peau de ce bras bronzé, de ce poignet, comme il arrive à celui qui enlève sa montre après l’avoir longtemps portée au soleil et à la mer. Qui sait pourquoi, le jeune hôte et sa compagne eurent l’impression que c’était la vie, la beauté même de la vie. 
La paysanne boiteuse faisait la tête et grognait : tout cela ne dura que quelques instants.» 

Je cite ici le texte de l'Abécédaire de Goffredo Parise dans l'édition française de 1989, parue aux éditions de l'Arpenteur, traduction d'Alix Tardieu. Cette édition semble épuisée, mais on peut encore se la procurer sur les sites de vente de livres d'occasion. En Italie, Sillabari est paru en 1985 aux éditions Mondadori ; il a été réédité en 2009 aux éditions Adelphi.












Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Site Flickr 

(2) Giovanni Dall'Orto (Source)  


mercredi 17 octobre 2012

Allegro




Je cite ici un autre extrait de l'ouvrage de Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis (Mon amitié avec De Pisis). Il y est question de l'un de mes tableaux favoris, Portrait d'Allegro :

Quando fu di ritorno a Milano andai a trovarlo. Abitava sempre all'albergo Vittoria e mi fece vedere un grande quadro fatto a Rimini, il ritratto di Allegro, un ragazzo dagli occhi verdi che aveva conosciuto sulla spiaggia. Era con me Massimo Bontempelli e al vederlo disse che quel quadro apparteneva a un nuovo classicismo. Io pure ne fui estremamente colpito, De Pisis aveva scritto con il pennello sullo sfondo, giocando sul nome del ragazzo : Allegri non allegro, una volta tanto giocandosi con orgoglio, nel raffrontarlo a un Correggio. Mentre tante altre volte con umiltà scriveva, quando vi era qualche lontano avvicinamento : «Omaggio a Tosi» o ad altri suoi pittori amici. Lo comperai subito ed egli mi pregò di lasciarglielo per una sua mostra che si doveva fare nella Galleria Barbaroux. 

L'Allegro è uno dei quadri più singolari di De Pisis, è un ritratto di un ragazzo, a mezzo busto nudo, abbronzato e arrossato dal sole estivo di Rimini ed à per sfondo la parete dello studio cinerea con un altro quadro di De Pisis appeso. Mentre lo sfondo è pacato e unitario, il ritratto è brusco e composto di macchie di rosso sul cartone bruno lasciato scoperto. Chi lo vede per la prima volta non riesce a fondere i colori di questo corpo estivo e li considera quasi urtanti. Ma come per gli altri quadri, anche per questo, dopo che sia diventato familiare, lo si accetta armonioso e come una nostra conquista, come una decifrazione nostra di un linguaggio nuovo. Dopo qualche tempo che lo ebbi nella mia casa, indotto il mio sguardo a cercare di adattarsi a quel contrasto tra il rosso e il bruno, che è forte specie nel volto, mi avvenne di vedere, in Venezia, uno di quei ragazzi friulani che dal loro paese montano vi scendono a fare i salumai. Nel suo volto vi era naturale lo stesso contrasto, tra il rosso acceso della guancia e il bianco femmineo dall'orecchio al colle. Era un rosso di sangue giovanissimo purissimo, e un bianco materno e latteo. Da quell'incontro venne come assolto l'iniziale urtante contrasto dei due colori nel quadro di De Pisis e il mio sguardo si era educato, non adattato. Anche questa esperienza mi confermava il valore della sua pittura. Essa non dà tutto per risolto, per dimostrato, per attuato fino alla stanchezza, alla sazietà, alla noia, ma costringe chi possiede un quadro di De Pisis a una elaborazione, a una lettura continua e progressiva, in modo da legarlo con una partecipazione che lo conferma in essa. È questa l'essenza suprema dell'opera d'arte in genere. Ed è per questo che chi à un De Pisis difficilmente se ne separa, staccarsi è come mutilare se stesso.

Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis Ed. Neri Pozza, 2010


Quand il revint à Milan, je lui rendis visite. Il se trouvait toujours à l'hôtel Vittoria et il me montra un grand tableau qu'il avait fait à Rimini, le portrait d'Allegro, un garçon aux yeux verts qu'il avait rencontré sur la plage. Massimo Bontempelli m'accompagnait, et en découvrant ce tableau, il dit qu'il relevait d'une nouvelle approche du classicisme. Il me fit aussi une très forte impression ; De Pisis avait écrit au pinceau sur le fond, en jouant sur le nom du garçon, Allegri non allegro (Allegri pas allègre), n'hésitant pas pour une fois à faire preuve d'un certain orgueil, en faisant un rapprochement avec Le Corrège. Alors que tant d'autres fois, il avait écrit avec humilité, quand l'une de ses toiles rappelait vaguement la manière d'un autre artiste : «Hommage à Tosi», ou à d'autres amis peintres. J'achetai aussitôt ce tableau, et De Pisis me pria de le lui laisser pour une exposition qui devait avoir lieu à la Galerie Barbaroux.

L'Allegro est un des tableaux les plus singuliers de De Pisis, c'est le portrait d'un garçon, torse nu, bronzé et rougi par le soleil estival de Rimini ; le fond représente le mur cendreux de l'atelier, où est suspendu un autre tableau de De Pisis. Alors que le fond est paisible et uni, le portrait est brusque et composé de taches rouges sur le carton brun laissé à découvert. Quand on le découvre pour la première fois, on a du mal à percevoir la fusion de toutes les couleurs de ce corps estival, et on les trouve même presque dissonantes. Mais quand il nous est devenu familier, ce tableau, comme tous les autres, se révèle harmonieux, comme si notre regard l'avait conquis, par le déchiffrement d'un nouveau langage. Je l'installai chez moi, et après quelques jours, ayant cherché à adapter mon regard à ce contraste entre le rouge et le brun, particulièrement marqué sur le visage, il m'arriva de rencontrer à Venise l'un de ces garçons frioulans descendus de leur village de montagne pour travailler comme charcutiers. Sur son visage, il y avait au naturel ce même contraste, entre le rouge vif de la joue et le blanc féminin depuis l'oreille jusqu'au cou. C'était le rouge du sang très pur d'un très jeune homme, et un blanc maternel et laiteux. Cette rencontre effaça aussitôt ma première impression d'une dissonance entre les deux couleurs dans le tableau de De Pisis ; mon regard s'était éduqué, et non pas adapté. Cette expérience fut également pour moi une confirmation supplémentaire de la valeur de sa peinture. Celle-ci ne se donne pas comme un ensemble résolu, démontré, accompli jusqu'à la lassitude, la satiété, l'ennui ; au contraire, elle oblige celui qui possède un tableau de De Pisis à un travail d'élaboration, à une lecture continue et progressive qui finit par créer un lien indissoluble avec une œuvre devenue partie de lui-même. Et c'est bien cela, l'essence suprême de toute œuvre d'art. C'est la raison pour laquelle le possesseur d'un tableau de De Pisis a beaucoup de mal à s'en séparer ; s'en détacher, c'est comme se mutiler soi-même.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Filippo De Pisis Ritratto di Allegro, 1940

en bas, merci à Jacques, auteur du blog Rimini a giorni dispari




jeudi 13 septembre 2012

Les vagues brisées



"Amavo sopratutto la luce i colori 
i fiori e lo slancio 
e i palpiti e il canto.
Amo molto ora 
anche l'ombra 
(l'ombre lunghe e preziose della sera) 
il grigio delicato e i rami secchi. 
E le cose lungamente pensate 
e non dette 
e il non sapere 
e il ristare. 
E il silenzio leggero, 
il dolce silenzio 
che alla morte somiglia." 

Filippo De Pisis Vecchiaia






Les dernières années de la vie de Filippo De Pisis ont été particulièrement tristes. Souffrant de troubles maniaco-dépressifs, il n'a plus guère quitté sa chambre de la clinique neurologique de Brugherio, près de Milan. Giovanni Comisso raconte ici sa toute dernière visite au peintre, en décembre 1952 :


Je lui rendis à nouveau visite. On m'avait dit de faire semblant d'être malade, de porter une écharpe autour du cou comme si j'étais souffrant, de lui dire que tous nos vieux amis étaient aussi en mauvaise santé ; l'idée de n'être pas le seul à souffrir lui aurait peut-être apporté un peu de réconfort. Mais quand je me retrouvai dans sa chambre lugubre, il ne me sembla plus nécessaire de jouer cette comédie. Il n'avait rien perdu de son génie de la conversation, sa mémoire et son ironie étaient intactes. Il se souvint que Panzini, dont il avait été l'ami, était allé habiter à Bellaria, dans une maison proche de la voie ferrée, constamment secouée par le passage des trains, pour la seule raison qu'il s'y trouvait autrefois une auberge dans laquelle Garibaldi avait séjourné. Il exerça son ironie sur De Chirico, en évoquant leur première rencontre à Ferrare. «C'était au moment, dit-il, où De Chirico avait commencé à apprendre à dessiner de manière convenable.» Il me dit qu'il s'était remis à lire Les Fiancés [I Promessi sposi] et «bien que fort mal écrit, c'était tout de même un très beau livre.» 

Il était assis, se tenant bien droit, les épaules maigres, le visage ceusé, les yeux mi-clos, on avait l'impression qu'il avait soixante-dix ans [nous sommes alors en 1952, De Pisis a cinquante-six ans]. Cette chambre ne ressemblait pas à ses ateliers d'autrefois, remplis de toiles retournées au pied des murs. Il alla chercher au-dessus d'une armoire l'un de ses derniers tableaux, comme s'il s'agissait d'un objet hors d'usage que l'on aurait entreposé là, et il me dit : «Que veux-tu, il n'y a pas de lumière dans cette chambre, et je je suis obligé de faire des tableaux en noir et blanc. Ici, je ne peux plus voir les couleurs.» Je m'aperçus que ses mains ne tremblaient plus, comme dans les récentes années de sa maladie ; elles étaient à nouveau calmes, potelées, et d'une douce blancheur, comme revêtues d'un duvet d'oiseau. Il prenait grand soin de ses mains, et il aimait les mettre en valeur en arborant des bagues très voyantes. Maintenant, il n'en portait plus qu'une seule, en argent. Je lui dis que j'étais heureux de retrouver ses mains d'autrefois, mais je m'étonnai de ne plus y voir ses fameuses bagues. Je lui demandai ce qu'était devenue sa bague ornée d'une pierre sur laquelle était gravé un petit nu, qu'il appelait Le berger d'Arcadie et qu'il utilisait comme sceau au dos des enveloppes de ses lettres. Il ne me répondit pas, mais me parla plutôt de l'un de ses tableaux qui portait le même titre, et qu'il avait peint à Paris ; il aurait bien aimé savoir ce qu'il était devenu. Il avait la sensation de vivre uniquement dans ses œuvres, et cela me réconforta. 

Au moment de nous séparer, il regarda les murs nus de sa chambre, et la tapisserie aux fleurs délavées, comme celle que l'on retrouve dans les hôtels les plus modestes. Lui qui dans tant de demeures, presque partout dans le monde, procurait la joie de poser le regard sur ses tableaux, et d'oublier ainsi les désagréments de la vie, c'est dans ce triste décor qu'il devait passer le restant de ses jours. Et il semblait considérer sa chambre de reclus comme l'une des nombreuses bizarreries qui avaient accompagné sa vie aventureuse. Il n'avait aucun désir de sortir de cette clinique, de retourner dans sa demeure vénitienne, de pouvoir guérir et de reprendre le cours de sa vie fatale et sublime d'autrefois ; en fait, il avait fini par se complaire dans cet enfermement, comme quelqu'un qui, empêtré dans les rouages d'un implacable engrenage judiciaire, passe d'un procès à l'autre, d'une prison à l'autre, certain désormais de ne plus jamais retrouver la liberté. Cela semble impossible, mais rien dans le monde n'est plus prêt que l'âme humaine à s'adapter à un mode de vie totalement opposé à celui qu'elle a précédemment suivi, et cela vaut aussi pour les esprits les plus irréductibles et les plus rebelles.  Il s'aperçut que je pleurais, je pleurais déjà sur sa mort et sur la fin de notre amitié, mais il se montra plus fort que moi en me reprochant cette faiblesse inutile. Au moment de prendre congé, il m'accompagna jusqu'aux escaliers et, dans le couloir, nos pas s'accordaient comme lorsque nous arpentions, sûrs de nous et heureux, les rues de Paris et de Cortina ; on aurait pu croire à ce moment-là qu'il s'apprêtait à sortir avec moi pour retourner à notre vie merveilleuse. Il me dit alors, comme s'il se séparait de moi : «Reviens vite.» Et il était passé pour toujours de l'autre côté du mur.

Je descendais tristement les marches et, comme une soudaine révélation, je songeais que nous n'étions que des vagues magnifiques, toujours sur le point de se briser et de s'écrouler sur le rivage.

Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis Ed. Neri Pozza, 2010 (Traduction personnelle)






Images : en haut, Filippo De Pisis San Sebastiano, 1947 

en bas, Filippo De Pisis Natura morta marina, 1929



mercredi 19 octobre 2011

Peindre Venise




L'Italie était encore sens dessus dessous et il n'était pas aisé de se déplacer ; d'ailleurs, tout le monde venait à Venise où De Pisis avait sa maison, son atelier et sa gondole. Pendant toute cette année [1946], il ne bougea pas, continuant à peindre sans arrêt. C'était un plaisir de le voir travailler. Pour lui, à Venise, tout était magnifique, il n'était pas nécessaire de choisir les points de vue habituels. Il reconstruisait Venise selon sa propre inspiration poétique.

Il sortait vers dix heures du matin, suivi de Bruno qui portait le chevalet, la toile, la boîte de couleurs et les pinceaux. Il s'arrêtait à l'improviste, pour une raison qui n'avait parfois rien à voir avec la beauté du lieu à peindre, presque toujours parce que, dans une boutique voisine, il avait aperçu un beau garçon qui manifestait une certaine curiosité ; il plantait là son chevalet et, fixant son regard comme un chasseur qui guette sa proie, il commençait par tracer sommairement en noir les limites du paysage. Ensuite, il prêtait une attention extrême aux couleurs du paysage et au choix de celles qu'il disposait sur sa palette. Pendant ce temps-là, autour de lui, se réunissaient les enfants, puis les jeunes gens du quartier ; il percevait la chaleur de ces observateurs étonnés, il écoutait leurs commentaires, s'ils osaient en faire, parfois même il s'adressait à l'un deux pour lui demander si le tableau lui semblait réussi. Rien n'échappait à son regard : un linge rouge sur un étendage, une fleur à une fenêtre, un morceau de papier bleu jeté par terre ; à la fin, il égalisait par de larges touches la composition du dallage et la splendeur du ciel d'été.

Il reculait de quelques pas, observait en fronçant les yeux, se retournait brusquement vers l'assistance, comme pour capter dans les regards leur impression sur l’œuvre, ou simplement pour voir s'il connaissait quelqu'un ; il ajoutait ensuite quelques coups de pinceau, puis apposait aussitôt sa signature, en la faisant précéder du sigle S.B. (San Barnaba). C'est moi qui lui avait suggéré d'indiquer sur chacun de ses tableaux, en plus de la date, l'adresse de l'atelier où il avait été réalisé. Il avait commencé à Milan avec le sigle V.R. (via Rogabella) ; je lui avais dit qu'en relation avec chaque atelier, se créait simultanément une nouvelle période de sa carrière. Quand il occupait un nouvel atelier, ou lorsqu'il s'installait dans un nouveau pays, on avait l'impression que son immense volonté de s'imposer le conduisait à adopter une nouvelle manière. 

Quand il avait achevé son tableau, il ne se livrait pas comme les autres peintres à un nettoyage minutieux de ses pinceaux, il les entassait tous pêle-mêle dans la boîte de couleurs et presque toujours se présentait l'un des nombreux admirateurs de sa peinture qui lui achetait sur le champ l’œuvre à peine terminée.

Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis Ed. Neri Pozza, 2010 (Traduction personnelle)









Images : de haut en bas, Filippo De Pisis Venezia, Palazzo Ducale, 1947

Venezia, Chiesa delle Salute, 1947

Venezia, 1946



vendredi 14 octobre 2011

Pesci marci (Poissons pourris)





Dans un très beau petit livre, Mio sodalizio con De Pisis, l'écrivain Giovanni Comisso raconte la trentaine d'années (de 1919 à 1952) de son amitié avec le peintre ferrarais Filippo De Pisis, au fil de leurs fréquentes rencontres à Rome, Paris, Milan ou Venise. L'ouvrage n'a jamais été traduit en français ; il faut dire que la notoriété de De Pisis est beaucoup moins affirmée en France qu'en Italie, où un musée lui a été consacré à Ferrare, sa ville natale. Comisso évoque de façon vivante, à travers de nombreuses anecdotes, les multiples facettes d'un artiste fantasque et excentrique qu'il considère d'abord comme un très grand peintre, n'accordant que peu d'importance aux activités littéraires et poétiques de De Pisis, lesquelles sont pourtant loin d’être négligeables (on peut lire sur ce blog plusieurs de ses poèmes en suivant le libellé "De Pisis"). Tous ces souvenirs sont passionnants, mais les passages les plus précieux de l'ouvrage sont ceux où Comisso, en témoin privilégié, raconte la genèse et la réalisation de quelques unes des plus belles œuvres du peintre, comme ici le tableau I pesci marci (Les poissons pourris):

Quando lo raggiunsi a Parigi nel novembre del 1927 era passato provvisorio da place Saint Sulpice all'Hôtel de Verneuil, in rue de Verneuil.

 Una sera, presi dalla nostalgia per l'Italia, De Pisis propose di andare dalle parti del Temple, a vedere rue de Venise. È una stretta e semibuia straducola, dove in rapporto al nome si erano insediati alcuni pescivendoli, interposti a maisons de passe, dalle quali, nell'ora tarda, vedemmo uscire certe donne stanche, impacciate nel camminare, dopo essere state tutta la giornata a lavorarvi in amore. Le botteghe dei pescivendoli erano chiuse, ma l'odore marino della mercanzia racchiusa gravava nell'aria. La straducola tra gli odori di putrefazione e le luci bieche di qualche fanale a gas inebriava De Pisis in furente attesa di qualche apparizione eccezionale. Guardava dovunque come un cacciatore in una selva che fiuti la preda e di un tratto gridando : «Mirabile ! Mirabile !» lo vidi chinarsi su di un mucchio di immondizie e raccogliere tre grandi merluzzi marci gettati via dai pescivendoli. Li mise con cura tra le pagine di un Paris-Soir, steso per terra e rimase a guardarli sebbene puzzassero nauseanti. In quei pochi istanti gli si era già impresso il quadro. Ne fece un cartoccio che tenne tra le sue braccia come fosse di fiori e subito volle ritornare all'albergo, in rue de Verneuil, per fare quel quadro. La gioia gli sfavillava  nello sguardo, come se quei pesci li avesse appena tratti dal mare per una pesca miracolosa e si promettesse di mangiarli. Lo lasciai alla porta del suo albergo augurandogli con la buona notte di fare un  bel quadro.

La mattina dopo andai da lui : il quadro era già compiuto. Nella notte aveva messo quei pesci, così com'erano tra le pagine del Paris-Soir, sul davanzale, con la finestra aperta che rivelava il riverbero rosa e cinereo dell'illuminazione parigina. Stimolato dal puzzo e dall'orrido di quelle polpe in disfacimento aveva lavorato rapido e poi, a quadro finito, aveva buttato quei pesci giù sulla strada. Fu uno dei suoi quadri che presagiva le sue più originali possibilità future e lo volli comperare. In quel quadro non vi erano più inutili inceppi letterari o tutte quelle "metafisicherie" alle quali aveva ceduto per emulare De Chirico e Carrà, volendo inserirsi nella loro maniera e nella loro fama, con il puntiglio di averli precorsi. In quel quadro vi era De Pisis, nitido e potente nel dare alla pittura una nuova parola.

Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis, Ed. Neri Pozza, 2010



Quand je le rejoignis à Paris au mois de novembre 1927, il avait quitté la place Saint Sulpice pour s'installer dans un hôtel de la rue de Verneuil.

Un soir, alors que nous étions saisis par la nostalgie de l'Italie, De Pisis proposa d'aller du côté du Temple, pour voir la rue de Venise. C'est une petite rue sombre et étroite, où, sans doute à cause de son nom, s'étaient installés quelques marchands de poissons, à côté de maisons de passe, d'où, tard dans la nuit, nous vîmes sortir des femmes fatiguées, au pas lourd, après toute une journée passée à se livrer au commerce de l'amour. Les boutiques des poissonniers étaient fermées, mais l'odeur marine de toute la marchandise qu'elles contenaient persistait dans l'air. La petite rue, avec les odeurs de putréfaction et les lumières sinistres des rares becs de gaz, enivrait De Pisis, suspendu dans l'attente de quelque apparition extraordinaire. Il regardait partout, comme un chasseur à l'affût dans une forêt. Soudain, il s'exclama : «Admirable ! Admirable !», et je le vis se pencher sur un tas d'ordures pour en extraire trois cabillauds pourris, jetés là par les poissonniers. Il les déposa avec soin entre les pages d'un Paris-Soir trouvé par terre, et il les observa longuement, malgré la puanteur écœurante qui s'en dégageait. En ces quelques instants, il avait déjà décidé dans son esprit de la composition de son tableau. Il empaqueta le tout en le tenant délicatement comme s'il s'agissait d'un bouquet de fleurs, et il voulut aussitôt retourner à l'hôtel, rue de Verneuil, pour se mettre à l’œuvre. Ses yeux brillaient de joie, comme si, à la suite d'une pêche miraculeuse, il venait à peine d'extraire ces poissons de la mer, et qu'il avait hâte de les déguster. Je le quittai devant son hôtel en lui souhaitant de passer une bonne nuit et de réaliser un beau tableau.

Le lendemain matin, j'allai le retrouver : le tableau était déjà achevé. Pendant la nuit, il avait déposé ces poissons, enveloppés dans les pages de Paris-Soir, sur le rebord de la fenêtre ouverte, dans les reflets roses et cendrés de l'éclairage parisien. Stimulé par cette puanteur et par l'effroi de cette chair en décomposition, il avait travaillé rapidement ; puis, le tableau achevé, avait jeté ces poissons dans la rue. Ce tableau laissait déjà présager la future grande originalité de sa peinture et je voulus l'acheter. Il n'y avait plus dans cette œuvre aucune entrave rhétorique, ni aucune de ces prétentions métaphysiques auxquelles De Pisis avait parfois cédé pour rivaliser avec De Chirico et Carrà, cherchant à se rapprocher de leur manière et de leur notoriété, obstiné dans sa certitude d'avoir été leur précurseur. Dans ce tableau, il y avait De Pisis, précis et décidé dans sa volonté d'ouvrir une nouvelle voie à la peinture.

(Traduction personnelle)







Images : en haut, Filippo De Pisis I pesci marci, 1927

en bas, Paris, rue de Venise (Site Flickr)

mercredi 19 mai 2010

Un castello nel Gers (Un château dans le Gers)


Dans sa biographie de Filippo De Pisis, Nico Naldini consacre un chapitre à un épisode peu connu de la vie de l’artiste : ses séjours au château d’Argentens (Gers), dans les années trente. Cet épisode avait aussi intrigué Renaud Camus, qui en parle dans son journal 2001, Sommeil de personne (Fayard, 2004) :

«Dimanche 29 juillet, neuf heures du soir. Hier soir, à Argentens, chez les Pébereau, après dîner, dans la bibliothèque, j’ai pu feuilleter le catalogue de cette exposition De Pisis que Pierre et moi avions vue à Ferrare, il y a deux ans, au rez-de-chaussée du musée Boldini. Nous étions dans une telle dèche, au cours de ce voyage d’été en Italie, que je n’avais pas pu faire l’acquisition de ce très utile mémento. J’y aurais pourtant découvert une photo de l’artiste posant, vers 1932 ou 33, dans la cour même du château d’Argentens, devant les communs.

Le catalogue reproduit une lettre de son frère, adressée à je ne sais qui. Il explique qu’il avait, lui, le frère, acheté le domaine. Il en parle d’ailleurs comme d’une propriété exclusivement agricole, il mentionne essentiellement la ferme, et très marginalement il ajoute qu’il y a aussi un château, auquel il n’a pas l’air d’accorder grande importance. Il dit encore qu’il avait parlé de cet endroit à son frère, le peintre, que celui-ci n’avait pas paru s’y intéresser beaucoup, mais que peu de temps après il s’y était rendu, et qu’il y avait fait plusieurs séjours.

Il y a là quelque chose d’étrange. Certes il y avait entre les deux guerres, et même avant la première, un fort courant d’émigration italienne vers la Gascogne, mais c’était une émigration de la pauvreté, je crois – elle ne consistait pas en l’achat de grands domaines et de châteaux. Pourtant M. Capéran mon voisin m’a parlé une ou deux fois d’Italiens "fascistes", d’après lui, qui s’étaient installés à peu près à la même époque dans une assez belle maison proche de Castet-Arrouy. Pourquoi des Italiens "fascistes" quittaient-ils l’Italie pour s’établir en France aux belles années du fascisme ? Était-ce pour recruter pour le régime parmi les très nombreux Italiens de la région ? Était-ce au contraire pour les surveiller ? Ou l’un et l’autre ?

Ce ne sont là de ma part que des suppositions romanesques. Et je ne sais rien non plus de ce qui a pu pousser la famille De Pisis, dont les penchants politiques me sont inconnus, à faire de gros investissements agricoles dans le département du Gers, il y a soixante-dix ans de cela. Mais cette histoire me séduit autant qu’elle m’intrigue. Je trouve qu’elle ajoute beaucoup au charme d’Argentens – beaucoup aussi à l’attrait de De Pisis.» (pages 392-393)

Il ne semble pas que dans le cas de De Pisis, la piste politique soit la bonne ; il ne s’est jamais senti très concerné par le fascisme, dont il a pourtant failli être victime en 1943, quand sa vie privée agitée et son homosexualité lui ont presque valu une mesure de confinement. Il y a finalement échappé en quittant Milan pour Portofino, et en bénéficiant de l’appui de l’un de ses camarades d’école devenu une personnalité influente du régime fasciste. Concernant le château d’Argentens, Naldini note que Pietro, l’un des trois frères de De Pisis, l’a acheté en 1933, «sur les conseils de Filippo». Il en parle comme d’une «propriété agricole de cent hectares, dans le département du Gers, en Gascogne, à Fleurance. Au centre de la propriété, un château du dix-huitième siècle, que le général Lannes, duc de Montebello, avait fait construire.»

Naldini raconte le séjour qu’y fit De Pisis à l’été 1934 : « Les gens du pays appréciaient ce petit marquis italien venu de Paris, chaussé de sabots de bois, vêtu de chemises colorées et de pantalons de coton blanc, et coiffé d’un grand chapeau de paille.» Il cite également deux lettres envoyées par De Pisis pendant ce séjour gersois. L’une est adressée à son ami Giuseppe Raimondi : «J’ai passé un mois dans une quasi-solitude et c’est avec grand plaisir que je te montrerai les tableaux que j’ai peints ici. Je crois que ma peinture s’est raffinée, dans sa qualité sinon dans son esprit (mais, de grâce, ne nous étendons pas sur ce sujet...)» La seconde lettre (datée du 17 juillet 1934, «un pomeriggio ardente», «un après-midi torride») est adressée à un autre complice et ami, l’écrivain Giovanni Comisso : «Ici, la campagne est belle et j’ai peint avec beaucoup de joie quelques petites choses. Toutefois, dans l’ensemble, c’est un séjour calme. (...) Comme je serais heureux de parler avec toi de certains délicieux mystères de la réalité : il y a ici une horloge dorée Second Empire avec la Madonne de la Chaise qui a perdu sa chaise en chemin et s’est assise par terre avec l’Enfant et un grand livre. (...) L’autre jour à Auch (une sympathique petite ville française qui a un goût d’Espagne), j’ai assisté à des "courses landaises", une sorte de parodie de corrida avec des vaches maigres et jaunes, aux cornes comme des bâtons plantés sur la tête. J’étais avec deux fâcheux dont j’essayais de me débarrasser. J’ai surtout pensé à toi en passant devant une caserne de soldats africains. C’était une espèce de villa-sérail avec des tours comme des minarets et de mystérieuses fenêtres, ouvertes sur un jardin abandonné. Depuis les plus hautes fenêtres, des soldats coiffés de turbans blancs me faisaient des signes. Derrière une grille donnant sur la rue, un jeune et très beau soldat, bras nus, les yeux argentés, discutait avec une jeune fille sèche et plutôt laide, peut-être la fille du pharmacien dont la boutique se trouvait de l’autre côté de la rue. Lui devait être l’odalisque de la caserne. Et sur ces paroles, je laisse ton admirable imagination d’artiste monter dans la stratosphère de la douce réalité (et pour cela, je sais bien que tu n’as pas besoin d’une montgolfière). Maintenant, avec une lune "silencieuse et brune", je m'en vais dans une très ancienne chênaie, sur les traces de gracieux fantômes.»

De Pisis, de Nico Naldini, est paru en 1991 aux éditions Einaudi.

Je signale également le merveilleux petit livre de Giovanni Comisso, Mio sodalizio con De Pisis, introuvable depuis longtemps, et qui vient de reparaître aux éditions Neri Pozza.

Image : Filippo De Pisis Paesaggio del Gers (1934)