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vendredi 29 juin 2018

Vers la gloire




Ô fier jeune homme rempli de sérieux,
j'admire ta démarche quand tu passes
sur le quai de la gare avec tes yeux
fixés vers un lointain qui te tracasse
d'une ambition précise car ta race
n'est pas de celles qui ici ou là
promènent un pas hésitant et las,
non ! tu sais bien où ta fièvre te chasse !
Tu es parti vers ton vaste destin
cependant que je reste dans ce train
qui m'emporte vers la prochaine gare :
tu m'auras donné un instant la vue
d'une beauté peut-être que j'ai eue
quand je marchais comme toi vers la gloire !

William Cliff   Au Nord de Mogador  Editions du Dilettante, 2018








Images : en haut, Angela Massagni  (Site Flickr)

en bas, (1) David Evans  (Site Flickr)

(2) Site Flickr



mardi 26 juin 2018

Le havre




Ferrare avec son calme et sa tranquillité
n'est-elle pas un lieu presque paradisiaque ?
ces porches réputés de l'université,
ce ghetto mystérieux, ce ciel plein de miracle ?

le château imposant, la cathédrale étrange,
les galets enfoncés dans le ciment des rues,
les vélos circulant sans que rien les dérange,
même ce restaurant dont les plafonds remuent

aux couleurs éraillées de peintures anciennes... ?
L'Arioste, le Tasse avaient vécu ici
mais on n'en soufflait point de pompeuses antiennes
pas plus qu'on n'en faisait de Giorgio Bassani

dont le corps était rentré dormir à Ferrare
comme pour y retrouver son havre de grâce.

William Cliff   Matières fermées, poème  La Table Ronde, 2018







Images : en haut, Massimo Battesini  (Site Flickr)

en bas, (1) Manuela Barattini  (Site Flickr)

(2) Arnold Sam  (Site Flickr)

lundi 25 juin 2018

Les morts




Sois bon envers les morts qui n'ont plus l'occasion
de se lever pour se charger de leur défense,
ne frappe pas un homme qu'on a mis en terre
puisqu'il ne peut tirer un bras du cimetière
pour écarter les coups, ne frappe pas les morts
puisqu'ils ne peuvent plus ouvrir la bouche pour
crier à l'outrage, ne médis pas des morts
car les morts malgré leurs trop nombreuses bassesses
qu'ils ont pu perpétrer durant leur vie terrestre
ont besoin d'être aimés pendant qu'ils sont sous terre
où il ne leur est accordé que de se taire,
et puisque la parole ainsi leur est ôtée,
ne damne pas la tienne à les couvrir d'opprobre,
au contraire adresse-leur de tendres discours
et berce-les en leur parlant tels des enfants
qui sont comme eux dans la terreur d'un monde énorme,
comme des chiens perdus qui traversent les rues
et dont les yeux angoissés jettent des alarmes
chaque fois qu'une auto les frôle et les dépasse
par peur qu'elle ne les écrase et les terrasse.

William Cliff   Au Nord de Mogador  Le Dilettante, 2018







Images : en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr



mercredi 20 septembre 2017

Aubade (Albada)




Voici un deuxième poème de Jaime Gil de Biedma, extrait du recueil Moralités (1966) et intitulé Albada (Aubade). Je le cite dans une traduction personnelle ; les lecteurs curieux pourront comparer avec la traduction de William Cliff que l'on trouvera plus bas, juste avant le texte original en espagnol :

Réveille-toi. Le lit est plus froid
et les draps sales par terre.
Derrière les vitres de la véranda
l'aube se lève,
avec sa couleur de gabardine
et de jarretelle.

Réveille-toi en pensant vaguement
que le portier de nuit à appelé.
Et écoute dans le silence : au loin
on entend le bruit métallique des tramways
qui se succèdent pour emmener les gens au travail.
C'est l'aube.




Les fleurs coupées vont s'amonceler
dans les kiosques des Ramblas,
et les oiseaux chanteront — ces crétins —
dans les platanes, en observant
la triste humanité qui va au lit
alors que l'aube se lève.

Rappelle-toi la chambre où tu as dormi.
Enfonce ta tête dans les coussins,
en retrouvant l'irritation et le froid
que procurent l'aube
près du corps qui nous plaisait tant
la nuit d'avant,

et pense qu'il faudrait te lever.
Pense à la maison encore dans le noir
où tu rentreras pour te changer,
et au bureau, où il faudra lutter contre le sommeil,
et à toutes les autres choses qui s'annoncent
dès que l'aube se lève.




Même si à côté de toi tu entends le murmure
d'un autre souffle. Même si tu cherches
ce reste de chaleur entre ses cuisses
et qu'à moitié endormi tu le sens frissonner.
Même si l'amour n'est pas moins doux
quand on le fait à l'aube.

— Près du corps qui cette nuit me plaisait
si nu, laisse-moi allumer la lumière
pour nous regarder et nous embrasser
à l'aube.
Parce que je connais la journée qui m'attend,
et qu'elle n'a rien de plaisant.

Jaime Gil de Biedma   Moralités (1966)

(Traduction personnelle)






La traduction de William Cliff  (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Éditions du Rocher, 2001) :





 Le texte original du poème :

 Albada

Despiértate. La cama está más fría 
y las sábanas sucias en el suelo. 
Por los montantes de la galería 
llega el amanecer, 
con su color de abrigo de entretiempo 
y liga de mujer. 

Despiértate pensando vagamente 
que el portero de noche os ha llamado. 
Y escucha en el silencio : sucediéndose 
hacia lo lejos, se oyen enronquecer 
los tranvías que llevan al trabajo. 
Es el amanecer. 

Irán amontonándose las flores 
cortadas, en los puestos de las Ramblas, 
y silbarán los pájaros — cabrones —
desde los plátanos, mientras que ven volver 
la negra humanidad que va a la cama 
después de amanecer. 

Acuérdate del cuarto en que has dormido. 
Entierra la cabeza en las almohadas, 
intiendo aún la irritación y el frío 
que da el amanecer 
junto al cuerpo que tanto nos gustaba 
en la noche de ayer, 

y piensa en que debieses levantarte. 
Piensa en la casa todavía oscura 
donde entrarás para cambiar de traje, 
y en la oficina, con sueño que vencer, 
y en muchas otras cosas que se anuncian 
desde el amanecer. 

Aunque a tu lado escuches el susurro 
de otra respiración. Aunque tú busques 
el poco de calor entre sus muslos 
medio dormido, que empieza a estremecer. 
Aunque el amor no deje de ser dulce 
hecho al amanecer. 

— Junto al cuerpo que anoche me gustaba 
tanto desnudo, déjame que encienda 
la luz para besarte cara a cara, 
en el amanecer. 
Porque conozco el día que me espera, 
y no por el placer.

 

Jaime Gil de Biedma


Images : (1) Site Flickr

(2) Jordi Miralles  (Site Flickr)

(3) Site Flickr

(4) Week-end, film d'Andrew Haigh

mardi 19 septembre 2017

« Sans faire de bruit... »



   
Un poème du poète espagnol Jaime Gil de Biedma, traduit en français par un autre poète, William Cliff :


Souvenir de la chanson française




Souvenez-vous : l'Europe était en ruine.
Tout un monde d'images me reste de ce temps,
images décolorées qui me frappent les yeux
avec leurs décombres de bombardements.
Et en Espagne les gens se pressaient les uns sur les autres
dans des cinémas sans chauffage.

C'était la paix — après tant de sang versé — 
qui arrivait en haillons, telle que nous l'avons connue
nous, les Espagnols, pendant cinq ans.
C'était tout un continent appauvri,
rongé d'histoire et de marché noir,
qui tout d'un coup nous devenait familier.

Ah ! images de cette Europe d'après-guerre
qui paraissent mouillées par la pluie silencieuse !
Villes grises où un train arrive
rempli de réfugiés ! combien de souvenirs
de notre propre histoire ne nous donnez-vous pas
réveillant ainsi ici notre espoir et notre crainte !

On aurait dit que l'air lui-même était plein de suspens
et dans les cafés des faubourgs les vaincus parlaient
à voix basse pendant que nous, les jeunes, 
nous espérions quelque chose de définitif et général.





Et ce fut à ce moment justement,
en ces instants de peur et d'espérance
— ah ! si irréels ! — que tu es apparue,
rose du sordide, création toute sale
des hommes, sauvage, vile et belle,
chanson française de ma jeunesse !

Tu étais l'inattendue qui s'impose
à l'imagination, parce qu'ainsi est la vie,
ô toi qui mélopais la canaille héroïque,
l'explosion des révoltes, ses flambées, ses colères,
la peur de dormir seul, l'intensité du cœur.

Ah ! comme nous t'avons aimée tout de suite !
ton monde de nuits, de garçons et de filles enlacés
debout dans un coin sombre : ta mélodie en sourdine
rendait comme un écho de notre rébellion.






Et seul dans la nuit avancée quand je bois
en repensant à ma vie, de nouveau te voilà
« sans faire de bruit », tes notes résonnent
dans ma mémoire comme un adieu
parce que c'était hier et que quelque chose a changé :
aujourd'hui nous n'attendons plus la révolution.

Ah ! Europe foutue de l'après-guerre
avec une lune se montrant aux vitres cassées,
Europe d'avant le « miracle économique »,
image de ma vie, si mélancolique !
Et nous, qui étions de ce temps, nous ne sommes plus les mêmes
malgré que quelquefois nous plaise une chanson.

Jaime Gil de Biedma  Moralités (1966) Traduction française : William Cliff (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Editions du Rocher, 2001)






 Images : (4), (5) et (6) Les Portes de la nuit de Carné et Prévert (1946)


Le texte original du poème : 

Elegía y recuerdo de la canción francesa 

 Os acordáis : Europa estaba en ruinas. 
Todo un mundo de imágenes me queda de aquel tiempo 
descoloridas, hiriéndome los ojos 
con los escombros de los bombardeos. 
En España la gente se apretaba en los cines 
y no existía la calefacción. 

Era la paz – después de tanta sangre — 
que llegaba harapienta, como la conocimos 
durante cinco años. 
Y todo un continente empobrecido, 
carcomido de historia y de mercado negro, 
de repente nos fue más familiar. 

¡Estampas de la Europa de post-guerra 
que parecen mojadas en lluvia silenciosa, 
ciudades grises adonde llega un tren 
sucio de refugiados : cuántas cosas 
de nuestra historia próxima trajisteis, despertando 
la esperanza en España, y el temor ! 

Hasta el aire de entonces parecía 
que estuviera suspenso, como si preguntara, 
y en las viejas tabernas de barrio 
los vencidos hablaban en voz baja... 
Nosotros, los más jóvenes, como siempre esperábamos 
algo definitivo y general. 

Y fue en aquel momento, justamente 
en aquellos momentos de miedo y esperanzas 
–tan irreales, ay– que apareciste, 
oh rosa de lo sórdido, manchada 
creación de los hombres, arisca, vil y bella 
canción francesa de mi juventud ! 

Eras lo no esperado que se impone 
a la imaginación, porque es así la vida, 
tú que cantabas la heroicidad canalla, 
el estallido de las rebeldías 
igual que llamaradas, y el miedo a dormir solo, 
la intensidad que aflige al corazón. 

Cuánto enseguida te quisimos todos! 
En tu mundo de noches, con el chico y la chica 
entrelazados, de pie en un quicio oscuro, 
en la sordina de tus melodías, 
un eco de nosotros resonaba exaltándonos 
con la nostalgia de la rebelión. 

Y todavía, en la alta noche, solo, 
con el vaso en la mano, cuando pienso en mi vida, 
otra vez más sans faire du bruit tus músicas 
suenan en la memoria, como una despedida : 
parece que fue ayer y algo ha cambiado. 
Hoy no esperamos la revolución. 

Desvencijada Europa de post-guerra 
con la luna asomando tras las ventanas rotas, 
Europa anterior al milagro alemán, 
imagen de mi vida, melancólica ! 
Nosotros los de entonces, ya no somos los mismos, 
aunque a veces nos guste una canción.




lundi 4 septembre 2017

Nuages



to you...





Nuages qui passez dans le ciel de Bruxelles,
nuages qui pleurez vos pluies continuelles,
où courez-vous ainsi pendant que je rêvasse
en tirant sur mon âme pleine de crevasses ?

Toute la nuit j'ai entendu sur la charpente
la pluie qui martelait le toit dans sa descente
et pendant ce temps-là je lisais dans un livre
comment on peut aimer la vie jusqu'au délire.

C'est vrai que quand on aime, l'âme prend sa part,
hélas ! notre âme part dans l'amoureux nectar
et quand on est trahi notre âme aussi se meurt
pour avoir perdu le meilleur de sa chaleur.

Alors vous seuls nous racontez, graves nuages,
l'évanescence des bontés qui nous saccagent
et comment malgré tout l'on rêve en vous voyant
poussant on ne sait où vos fumées dans le vent.

William Cliff   Amour perdu  Le Dilettante, 2015










Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Site Flickr

(2) Amaury Henderick (Site Flickr)

(3) Thérèse Cherton  (Site Flickr)




vendredi 20 janvier 2017

Parme




"Altrove, in lontananza, e tardi, o forse mai !
Non so dove tu fuggi, tu non sai dove vado,
io t'avrei certo amato, e tu certo lo sai !"






Tu marchais tout le long du grand palais Farnèse,
de ses murs écrasés de briques entassées,
et tu étais tout seul avec ton élégance,
tu marchais lentement tout le long des hauts murs.

Et puis tu as été par un ami vulgaire
arrêté, tu as dû lui parler comme on doit
parler à un patron, un prêtre, un professeur.

C'est ainsi que nous n'avons pas pu nous connaître
car toujours dans la vie les obstacles nous viennent
des ennuyeux jaloux qui nous suivent partout.

Tu m'aurais montré ton corps, tu m'aurais donné
à humer les endroits odorants de ta chair,
j'aurais tout exploré de ton être, t'aurais
entièrement aimé et ensuite parlant

comme les amants parlent quand ils ont aimé,
j'aurais appris ta vie, tes projets, ton histoire,
m'en souvenant longtemps comme l'on se souvient
des beaux moments d'amour qui brillent dans la vie

et nous ravissent par leur charmant souvenir.

William Cliff   Amour perdu  Le Dilettante, 2015








Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Christian Garimberti  (Site Flickr)

(2) Marco  (Site Flickr)



vendredi 24 juillet 2015

La Dernière Danse




"Cuando se revelen los recuerdos
y me pongan contra la pared..."






Sans cesse je roulais d'un coin du lit à l'autre,
je n'eus plus qu'à me retirer de mon alcôve
pour aller me rouler dans les bars de la ville :
là je vis des gens comme moi dans la débile
ordure musicale tombant sur nos têtes
attendre comme moi l'issue de cette fête
mais d'être là ensemble à nous saouler faisait
oublier la sentence qui nous menaçait,
ensemble nous levions à travers la fumée
nos verres pour y noyer la pensée
trop claire qui nous crie lorsque la nuit commence :
« Ami, viens par ici, c'est ta dernière danse. »

William Cliff   Amour perdu  Le Dilettante, 2015








Images : en haut et en bas, Frank Kloskowski  (Site Flickr)

au centre, Lorenzo Giunchi  (Site Flickr)



vendredi 6 juin 2014

Dans la forêt obscure (Nella selva oscura)




William Cliff est un poète, et à mon avis l’un des plus grands de ce temps, et c’est évidemment en poète qu’il s’est lancé dans la périlleuse aventure de traduire L’Enfer de Dante, le premier chant de La Divine Comédie. Cette traduction vient de paraître dans la collection de poche des éditions de La Table Ronde, La petite vermillon. L’intention de Cliff est d’abord de proposer un texte fluide, clair et rythmé par le maintien systématique du décasyllabe, le vers qu'il utilise le plus souvent dans ses volumes de poésie autobiographique (Marcher au charbon, Journal d’un innocent, Conrad Detrez, Autobiographie), et qui est devenu pour lui une sorte de respiration naturelle, la marque même de son style poétique.




Évidemment, la mise en œuvre de ces intentions ne va pas sans quelques arrangements avec le texte original, qui peuvent souvent laisser le lecteur perplexe : ainsi, Cliff refuse toute note explicative et il intègre souvent l’explication à l’intérieur du texte, en supprimant des périphrases qu’il s’efforce de clarifier, ou en ôtant des noms propres, des références géographiques ou historiques. Il s’abstient parfois de traduire certains tercets, ce qui laisse sur la page d’étranges blancs en face du texte original, puisque l’édition est heureusement bilingue. Il lui arrive aussi de condenser en un seul tercet ce que Dante mettait beaucoup plus de temps à développer. On perd ainsi en précision, et je conseillerais volontiers pour ma part à ceux qu’intéresse la dimension historique de l’œuvre de Dante de compléter la lecture de la traduction de Cliff par l'admirable travail de Jacqueline Risset (Flammarion, 1985), beaucoup plus scrupuleux et appliqué à la lettre du texte. 

Même si l'on peut être parfois déconcerté par certains partis pris du traducteur, il n’en reste pas moins que la lecture de cet Enfer reste le plus souvent enthousiasmante, par la façon dont elle emporte le lecteur dans un poème qu’il a l’impression de redécouvrir, avec un souffle, un entraînement jamais entravé, un sens extraordinaire du rythme, porté par la scansion du décasyllabe. Nous sommes certainement plus proche ici d’une adaptation du texte original que d’une traduction au sens traditionnel du terme, mais Cliff réussit tout de même le prodige de ne pas trahir Dante tout en le rendant certainement plus accessible pour un lecteur moderne. A titre d’exemple, je reproduis ici le magnifique récit d’Ulysse dans le chant XXVI de L’Enfer (dont Borges propose un très beau commentaire dans ses Neuf essais sur Dante), très caractéristique à la fois des intentions de Cliff et de la réussite souvent miraculeuse de son entreprise : 




« Quand je quittai Circé qui me retint 
plus d’un an près de Gaète la ville 
qu’ainsi Enée devait nommer plus tard, 

ni l’amour de mon fils, ni la vieillesse 
de mon père, ni la fidélité 
dont Pénélope espérait récompense 

ne purent vaincre en moi la folle envie 
que j’avais d’éprouver et de découvrir 
la valeur et les malices des hommes : 

en conséquence je courus la mer 
avec un pauvre esquif et secondé 
seulement de quelques marins fidèles, 

et d’un bout à l’autre de l’eau je vis 
l’Espagne et le Maroc, l’île des Sardes, 
et beaucoup d’autres, cependant déjà 

mes compagnons et moi devenus vieux, 
nous étions faibles quand nous arrivâmes 
au détroit où Hercule a mis ses marques 

pour signifier qu’on n’allât pas plus loin. 
Mais moi laissant à main droite Séville 
et à main gauche Ceuta, je criai : 

"Ô mes amis ! qui par mille périls 
êtes venus jusqu’à cet occident, 
refuserez-vous à ce qui vous reste 

de vie en ce monde la grande chance 
de suivre encor la chute du soleil 
et d’explorer le monde inhabité ? 

Considérez donc quelle est votre race, 
que n’étant pas des bêtes vous devez 
cultiver la vertu et la science !" 

Après ces quelques mots, mes compagnons 
furent si avides d’aller plus loin 
que je n’aurais pu les retenir, 

et donc tournant le dos à l’orient, 
faisant de nos rames des ailes, nous 
descendîmes toujours plus loin à gauche, 

déjà nous voyions monter les étoiles 
du nouveau pôle et les nôtres plonger 
jusqu’à ne plus émerger de la mer, 

le jour cinq fois s'était rallumé et 
cinq fois il s'était éteint depuis que 
nous étions lancés sur cette étendue, 

quand nous vîmes surgir une montagne 
sombre dans la distance et si énorme 
que jamais telle nous n’en avions vu : 

au premier moment nous nous réjouîmes 
mais bientôt nous pleurâmes quand soudain 
un ouragan vint frapper notre coque 

qui par trois fois nous fit tourner sur l’onde 
puis lever notre poupe en l’air et puis 
nous enfouir par Dieu sait quel pouvoir 

tant que le flot se referma sur nous. » 

Dante L'Enfer  Éditions de La Table Ronde  Collection La petite vermillon, 2014 (Traduction : William Cliff)


On peut lire ici le texte original de ce chant.  



 Vittorio Gassman dit le chant d'Ulysse



Carmelo Bene dit (superbement) le chant d'Ulysse











Images : (1)  Giuseppe Frascheri  Dante et Virgile rencontrent Paolo et Francesca (1846)

(2) William Cliff (Source inconnue)

(3) Fresque représentant Ulysse et les Sirènes (Source inconnue)

(4) Luca Signorelli  Dante (détail d'une fresque, Dôme d'Orvieto) (1499-1502)