Voici un deuxième poème de Jaime Gil de Biedma, extrait du recueil Moralités (1966) et intitulé Albada (Aubade). Je le cite dans une traduction personnelle ; les lecteurs curieux pourront comparer avec la traduction de William Cliff que l'on trouvera plus bas, juste avant le texte original en espagnol :
Réveille-toi. Le lit est plus froid
et les draps sales par terre.
Derrière les vitres de la véranda
l'aube se lève,
avec sa couleur de gabardine
et de jarretelle.
Réveille-toi en pensant vaguement
que le portier de nuit à appelé.
Et écoute dans le silence : au loin
on entend le bruit métallique des tramways
qui se succèdent pour emmener les gens au travail.
et au bureau, où il faudra lutter contre le sommeil,
et à toutes les autres choses qui s'annoncent
dès que l'aube se lève.
Même si à côté de toi tu entends le murmure
d'un autre souffle. Même si tu cherches
ce reste de chaleur entre ses cuisses
et qu'à moitié endormi tu le sens frissonner.
Même si l'amour n'est pas moins doux
quand on le fait à l'aube.
— Près du corps qui cette nuit me plaisait
si nu, laisse-moi allumer la lumière
pour nous regarder et nous embrasser
à l'aube.
Parce que je connais la journée qui m'attend,
et qu'elle n'a rien de plaisant.
Jaime Gil de BiedmaMoralités (1966)
(Traduction personnelle)
La traduction de William Cliff (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Éditions du Rocher, 2001) :
Un poème du poète espagnol Jaime Gil de Biedma, traduit en français par un autre poète, William Cliff :
Souvenir de la chanson française
Souvenez-vous : l'Europe était en ruine.
Tout un monde d'images me reste de ce temps,
images décolorées qui me frappent les yeux
avec leurs décombres de bombardements.
Et en Espagne les gens se pressaient les uns sur les autres
dans des cinémas sans chauffage.
C'était la paix — après tant de sang versé —
qui arrivait en haillons, telle que nous l'avons connue
nous, les Espagnols, pendant cinq ans.
C'était tout un continent appauvri,
rongé d'histoire et de marché noir,
qui tout d'un coup nous devenait familier.
Ah ! images de cette Europe d'après-guerre
qui paraissent mouillées par la pluie silencieuse !
Villes grises où un train arrive
rempli de réfugiés ! combien de souvenirs
de notre propre histoire ne nous donnez-vous pas
réveillant ainsi ici notre espoir et notre crainte !
On aurait dit que l'air lui-même était plein de suspens
et dans les cafés des faubourgs les vaincus parlaient
à voix basse pendant que nous, les jeunes,
nous espérions quelque chose de définitif et général.
Et ce fut à ce moment justement,
en ces instants de peur et d'espérance
— ah ! si irréels ! — que tu es apparue,
rose du sordide, création toute sale
des hommes, sauvage, vile et belle,
chanson française de ma jeunesse !
Tu étais l'inattendue qui s'impose
à l'imagination, parce qu'ainsi est la vie,
ô toi qui mélopais la canaille héroïque,
l'explosion des révoltes, ses flambées, ses colères,
la peur de dormir seul, l'intensité du cœur.
Ah ! comme nous t'avons aimée tout de suite !
ton monde de nuits, de garçons et de filles enlacés
debout dans un coin sombre : ta mélodie en sourdine
rendait comme un écho de notre rébellion.
Et seul dans la nuit avancée quand je bois
en repensant à ma vie, de nouveau te voilà
« sans faire de bruit », tes notes résonnent
dans ma mémoire comme un adieu
parce que c'était hier et que quelque chose a changé :
aujourd'hui nous n'attendons plus la révolution.
Ah ! Europe foutue de l'après-guerre
avec une lune se montrant aux vitres cassées,
Europe d'avant le « miracle économique »,
image de ma vie, si mélancolique !
Et nous, qui étions de ce temps, nous ne sommes plus les mêmes
malgré que quelquefois nous plaise une chanson.
Jaime Gil de BiedmaMoralités (1966) Traduction française : William Cliff (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Editions du Rocher, 2001)
Images : (4), (5) et (6)Les Portes de la nuit de Carné et Prévert (1946)
Le texte original du poème :
Elegía y recuerdo de la canción francesa
Os acordáis : Europa estaba en ruinas.
Todo un mundo de imágenes me queda de aquel tiempo
descoloridas, hiriéndome los ojos
con los escombros de los bombardeos.
En España la gente se apretaba en los cines
y no existía la calefacción.
Era la paz – después de tanta sangre —
que llegaba harapienta, como la conocimos
durante cinco años.
Y todo un continente empobrecido,
carcomido de historia y de mercado negro,
de repente nos fue más familiar.
¡Estampas de la Europa de post-guerra
que parecen mojadas en lluvia silenciosa,
ciudades grises adonde llega un tren
sucio de refugiados : cuántas cosas
de nuestra historia próxima trajisteis, despertando
la esperanza en España, y el temor !
Hasta el aire de entonces parecía
que estuviera suspenso, como si preguntara,
y en las viejas tabernas de barrio
los vencidos hablaban en voz baja...
Nosotros, los más jóvenes, como siempre esperábamos
William Cliff est un poète, et à mon avis l’un des plus grands de ce temps, et c’est évidemment en poète qu’il s’est lancé dans la périlleuse aventure de traduire L’Enfer de Dante, le premier chant de La Divine Comédie. Cette traduction vient de paraître dans la collection de poche des éditions de La Table Ronde, La petite vermillon. L’intention de Cliff est d’abord de proposer un texte fluide, clair et rythmé par le maintien systématique du décasyllabe, le vers qu'il utilise le plus souvent dans ses volumes de poésie autobiographique (Marcher au charbon, Journal d’un innocent, Conrad Detrez, Autobiographie), et qui est devenu pour lui une sorte de respiration naturelle, la marque même de son style poétique.
Évidemment, la mise en œuvre de ces intentions ne va pas sans quelques arrangements avec le texte original, qui peuvent souvent laisser le lecteur perplexe : ainsi, Cliff refuse toute note explicative et il intègre souvent l’explication à l’intérieur du texte, en supprimant des périphrases qu’il s’efforce de clarifier, ou en ôtant des noms propres, des références géographiques ou historiques. Il s’abstient parfois de traduire certains tercets, ce qui laisse sur la page d’étranges blancs en face du texte original, puisque l’édition est heureusement bilingue. Il lui arrive aussi de condenser en un seul tercet ce que Dante mettait beaucoup plus de temps à développer. On perd ainsi en précision, et je conseillerais volontiers pour ma part à ceux qu’intéresse la dimension historique de l’œuvre de Dante de compléter la lecture de la traduction de Cliff par l'admirable travail de Jacqueline Risset (Flammarion, 1985), beaucoup plus scrupuleux et appliqué à la lettre du texte.
Même si l'on peut être parfois déconcerté par certains partis pris du traducteur, il n’en reste pas moins que la lecture de cet Enfer reste le plus souvent enthousiasmante, par la façon dont elle emporte le lecteur dans un poème qu’il a l’impression de redécouvrir, avec un souffle, un entraînement jamais entravé, un sens extraordinaire du rythme, porté par la scansion du décasyllabe. Nous sommes certainement plus proche ici d’une adaptation du texte original que d’une traduction au sens traditionnel du terme, mais Cliff réussit tout de même le prodige de ne pas trahir Dante tout en le rendant certainement plus accessible pour un lecteur moderne. A titre d’exemple, je reproduis ici le magnifique récit d’Ulysse dans le chant XXVI de L’Enfer (dont Borges propose un très beau commentaire dans ses Neuf essais sur Dante), très caractéristique à la fois des intentions de Cliff et de la réussite souvent miraculeuse de son entreprise :
« Quand je quittai Circé qui me retint
plus d’un an près de Gaète la ville
qu’ainsi Enée devait nommer plus tard,
ni l’amour de mon fils, ni la vieillesse
de mon père, ni la fidélité
dont Pénélope espérait récompense
ne purent vaincre en moi la folle envie
que j’avais d’éprouver et de découvrir
la valeur et les malices des hommes :
en conséquence je courus la mer
avec un pauvre esquif et secondé
seulement de quelques marins fidèles,
et d’un bout à l’autre de l’eau je vis
l’Espagne et le Maroc, l’île des Sardes,
et beaucoup d’autres, cependant déjà
mes compagnons et moi devenus vieux,
nous étions faibles quand nous arrivâmes
au détroit où Hercule a mis ses marques
pour signifier qu’on n’allât pas plus loin.
Mais moi laissant à main droite Séville
et à main gauche Ceuta, je criai :
"Ô mes amis ! qui par mille périls
êtes venus jusqu’à cet occident,
refuserez-vous à ce qui vous reste
de vie en ce monde la grande chance
de suivre encor la chute du soleil
et d’explorer le monde inhabité ?
Considérez donc quelle est votre race,
que n’étant pas des bêtes vous devez
cultiver la vertu et la science !"
Après ces quelques mots, mes compagnons
furent si avides d’aller plus loin
que je n’aurais pu les retenir,
et donc tournant le dos à l’orient,
faisant de nos rames des ailes, nous
descendîmes toujours plus loin à gauche,
déjà nous voyions monter les étoiles
du nouveau pôle et les nôtres plonger
jusqu’à ne plus émerger de la mer,
le jour cinq fois s'était rallumé et
cinq fois il s'était éteint depuis que
nous étions lancés sur cette étendue,
quand nous vîmes surgir une montagne
sombre dans la distance et si énorme
que jamais telle nous n’en avions vu :
au premier moment nous nous réjouîmes
mais bientôt nous pleurâmes quand soudain
un ouragan vint frapper notre coque
qui par trois fois nous fit tourner sur l’onde
puis lever notre poupe en l’air et puis
nous enfouir par Dieu sait quel pouvoir
tant que le flot se referma sur nous. »
DanteL'Enfer Éditions de La Table Ronde Collection La petite vermillon, 2014 (Traduction : William Cliff)