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dimanche 5 juin 2016

Le rêve de Federico Garcia Lorca



Federico Garcia Lorca (5 juin 1898 - 19 août 1936)


Dans son ouvrage Sogni di sogni (Rêves de rêves), Antonio Tabucchi imagine les rêves d'artistes qu'il a aimés. Voici (dans une traduction personnelle) celui de Federico Garcia Lorca :

Une nuit d’août 1936, dans sa maison de Grenade, Federico Garcia Lorca, poète et antifasciste, fit un rêve. Il rêva qu’il se trouvait sur la scène de son petit théâtre ambulant et qu’il chantait des complaintes gitanes en s’accompagnant au piano. Il portait un frac, mais avait sur la tête un chapeau à large bord. Le public était composé de vieilles femmes vêtues de noir, avec une mantille sur les épaules, qui l’écoutaient ravies. Dans la salle, une voix lui demanda une chanson, et Federico Garcia Lorca se mit à la jouer. C’était une chanson qui parlait de duels et d’orangeraies, de passions et de mort. Quand il eut fini de chanter, Federico Garcia Lorca se leva et salua le public. Le rideau tomba et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’aperçut que derrière le piano il n’y avait pas de coulisses, mais que le théâtre s’ouvrait sur une campagne déserte. C’était la nuit, et la lune brillait. Federico Garcia Lorca écarta le rideau de scène et il vit que le théâtre s’était vidé comme par enchantement, la salle était complètement déserte et les lumières s’éteignaient. Au même moment, il entendit un jappement et il découvrit derrière lui un petit chien noir qui paraissait l’attendre. Federico Garcia Lorca sentit qu’il devait le suivre et il fit un pas dans sa direction. Le chien, comme s’il obéissait à un signal convenu, commença à trottiner lentement en lui ouvrant le chemin. Où me conduis-tu, petit chien noir ? demanda Federico Garcia Lorca. Le chien gémit douloureusement et Federico Garcia Lorca frissonna. 




Il se retourna pour regarder derrière lui, et il vit que les parois de toile et de bois de son théâtre avaient disparu. Il ne restait plus qu’une scène déserte sous la lune, tandis que le piano, comme si des doigts invisibles l’effleuraient, continuait à jouer tout seul une ancienne mélodie. La campagne était bornée par un mur : un mur blanc long et inutile derrière lequel on apercevait une autre campagne. Le chien s’arrêta et se remit à japper, et Federico Garcia Lorca s’arrêta lui aussi. C’est alors que de derrière le mur surgirent des soldats qui l’encerclèrent en riant. Ils étaient vêtus de brun et coiffés de tricornes. Dans une main ils tenaient un fusil et dans l’autre une bouteille de vin. Leur chef était un nain monstrueux, avec une tête pleine de verrues. Tu es un traître, dit le nain, et nous sommes tes bourreaux. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage pendant que les soldats l’immobilisaient. Le nain rit de façon obscène et demanda aux soldats de lui ôter son pantalon. Tu es une femme, dit-il, et les femmes ne doivent pas porter de pantalon, elles doivent rester à la maison et se couvrir la tête avec une mantille. À un signe du nain, les soldats l’attachèrent, lui ôtèrent son pantalon et lui mirent un châle sur la tête. Femme dépravée qui t’habilles comme un homme, dit le nain, il est temps pour toi de prier la Madone. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage et le nain s’essuya en riant. Puis il sortit un revolver de sa poche et lui mit le canon dans la bouche. On entendait dans la campagne le son d’un piano jouant une mélodie. Le chien se mit à japper. Federico Garcia Lorca entendit un coup et il sursauta dans son lit. On frappait à la porte de sa maison de Grenade avec des crosses de fusils. 

Antonio Tabucchi  Sogni di sogni  Sellerio editore Palermo, 1992  (Traduction personnelle)








Images : au centre, maison de Garcia Lorca à Grenade, Site Flickr

en bas, maison de Garcia Lorca à Grenade, Site Flickr




lundi 14 janvier 2013

La Guitare




La guitarra

Empieza el llanto
de la guitarra.
Se rompen las copas
de la madrugada.
Empieza el llanto
de la guitarra.
Es inútil callarla.
Es imposible
callarla.
Llora monótona
como llora el agua,
como llora el viento
sobre la nevada.
Es imposible
callarla.
Llora por cosas
lejanas.
Arena del Sur caliente
que pide camelias blancas.
Llora flecha sin blanco,
la tarde sin mañana,
y el primer pájaro muerto
sobre la rama.
¡Oh, guitarra!
Corazón malherido
por cinco espadas.

Federico Garcia Lorca  Poema del Cante jondo, 1921-1925

La chitarra

Inizia il pianto della chitarra.
Si rompono le coppe
dell'alba.
Inizia il pianto 
della chitarra.
È inutile
farla star zitta.
È impossibile
farla star zitta.
Piange monotona
come piange l'acqua,
come piange il vento
sulla neve.
È impossibile
farla star zitta.
Piange per cose
lontane.
Arena del caldo Sud
che richiede bianche camelie.
Piange freccia senza bersaglio
la sera senza domani,
e il primo uccello morto
sul ramo.
Oh chitarra !
Cuore trapassato
da cinque spade !

Traduzione : Elena Clementelli e Claudio Rendina 

La guitare

La guitare commence à pleurer.
Les coupes de l'aube
se brisent.
La guitare commence
à pleurer.
Il est inutile
de la faire taire.
Il est impossible
de la faire taire.
Elle pleure, monotone,
comme pleure l'eau,
comme pleure le vent
sur la neige.
Il est impossible 
de la faire taire.
Elle pleure
sur des choses lointaines.
Sable du Sud brûlant
qui veut de blancs camélias.
Elle pleure la flèche sans cible
le soir sans lendemain,
et le premier oiseau mort
sur la branche.
Oh guitare !
Cœur transpercé
par cinq épées !

(Traduction personnelle)






Images : Joe Lewis  (Site Flickr)



dimanche 25 novembre 2012

Voir l'obscur



"Così andammo infino a la lumera,
parlando cose che 'l tacere è bello,
sì com'era 'l parlar colà dov'era."








Le premier volume des Notes d'un peintre de Jean-Paul Marcheschi était consacré à Monet (Camille morte, Notes sur les Nymphéas), le deuxième à  Piero della Francesca (Lieu clair), le troisième à Pontormo, Rosso Fiorentino et au Greco (La déposition des corps) ; un quatrième volume vient de paraître, Voir l'obscur (comme les trois autres, aux éditions nantaises Art 3) ; il y est question de Goya, et plus particulièrement des Pinturas negras (Peintures noires), cette série de quatorze œuvres peintes entre 1820 et 1823 sur les murs de la ferme qu’il avait achetée dans les environs de Madrid, la Quinta del Sordo (la Maison du Sourd). Et une fois de plus, on a l’impression de redécouvrir une œuvre que l’on croyait pourtant bien connaître. La force du livre de Marcheschi, et son originalité, c’est justement de proposer le regard d’un peintre, un regard rapproché, à la loupe, «comme s’il s’agissait de pierres, de corps invisibles, de frottis»,  sur ces tableaux célèbres et pourtant mystérieux ; il nous conduit, en une suite de fragments – à la manière du Barthes de Sur Racine, ou de Sade, Fourier, Loyola, avec qui il partage la finesse et la profondeur de l’interprétation d’une œuvre – à mieux voir, à pénétrer dans l’obscurité lumineuse, si l’on peut hasarder cet oxymore, des Peintures noires. Les intuitions sont si fortes, les références si bien choisies (il y a notamment un magnifique rapprochement entre La Mort d’Ivan Illich de Tolstoï et le tableau de 1820 où Goya se représente à côté du docteur Arietta), l’approche si précise et en même temps si sensible que le lecteur suit avec fascination ce guide exceptionnel dans ses analyses, ou plutôt ses visions enthousiastes (au sens premier du terme : transport divin, délire sacré), ses fulgurances (je pense par exemple à sa saisissante évocation du Saturne, considéré comme un autoportrait, et une sorte d’auto-dévoration du peintre). 






L’ouvrage s’intitule Voir l’obscur et il est divisé en deux parties : la première est consacrée à Goya, la seconde est constituée de réflexions liées plus spécifiquement à l’œuvre de Marcheschi, et à son rapport à l'ombre, au sommeil, aux songes. Ce qui unifie les deux parties, c’est donc le thème de l’obscur, cette plongée dans la nuit la plus sombre, caverneuse, spectrale, plongée désespérée, mais aussi triomphe de l’art : «Scandale de la beauté que cette capacité à retourner le drame, à en déplacer le sens, et à le changer en une joie de peindre, indécente, flagrante, portée à son plus haut degré.» C’est cet apparent paradoxe que Marcheschi résout ici de façon magistrale, en montrant combien l’obscurité, la nuit, agit aussi comme un révélateur, qui dévoile et découvre. Il cite la formule de Malraux à propos des Peintures noires (mais on pourrait dire la même chose pour l’œuvre du peintre des Onze Mille Nuits et de La Voie lactée) : «C’est un verre noir à travers quoi se devinent les astres». Le noir permet de voir au-delà, avec la puissance d’une radiographie : «C’est par ce rayon noir dirigé sur le monde que le peintre atteint à des parages qui sans lui seraient restés à jamais invisibles.» La phrase de Malraux réveille aussi chez Marcheschi un souvenir d’enfance qu’il nous livre dans ce beau passage : «J’ai neuf ou dix ans. Mon cartable mal accroché sur le dos, encore ensommeillé, je marche dans Bastia. Soudain, dans la percée ouverte par l’une des venelles du vieux port, c’est l’éclipse de soleil. D’un seul coup, l’ombre arrive : le noir envahit tout. Je tiens dans les mains le petit morceau de verre fumé préparé la veille par mon père. Ce verre assombri par la flamme me permet de regarder le soleil en face, et j’observe l’astre qui s’élève peu à peu au-dessus de la mer.»






À la fin de cette première partie du livre, Marcheschi s’interroge sur le mystère du dernier tableau de Goya, La Laitière de Bordeaux, si apaisé, si lumineux après la grande traversée de la nuit que constituent les Peintures noires : «Effort énorme du peintre, à ce point crucial de sa vie, pour obtenir l’ultime oblation. De ce point de vue, la vision rapprochée du tableau est riche d’enseignements. Tout s’expose crûment, et l’on croit percevoir, en cette touche désormais plus sèche, erratique, divisée, presque "impressionniste", les combats que livre l’esprit. Frottée plutôt que posée, on voit la matière s’extraire lentement du fond sombre et rugueux de la robe pour s’élever enfin vers la douce clarté où le visage paraît. Goya semble ne vouloir confier sa dernière vision qu’au seul travail du geste et de la couleur. En même temps que le poids de la peinture – dans cette extrême proximité avec son modèle –, on croit entendre sa respiration. Qu’elle soit entièrement de sa main ou qu’il ait guidé celle de Rosario, sa fille, comme on l’a insinué, l’œuvre, une fois encore, semble concilier des qualités antinomiques. De loin, c’est une percée claire, légère, dans la lumière. De près, le tableau se renverse en paroi, il n’est plus qu’une "muraille de peinture".» L'auteur livre in fine les titres de quelques fragments au sujet de Goya qu'il n'écrira pas, permettant ainsi au lecteur de continuer cette grande traversée en imaginant ce qui pourrait se dire sous ces titres si étranges et si évocateurs : "Le visage Deneuve ou la ressemblance étalonnée", "Le visage Jackson, le botox, la boursouflure", "Proust, Dante, Goya (le temps, le rien, les étoiles)", "Beckett-Goya : l'ensablement du sens", "La folie Beethoven : les Quatuors noirs", "D'où vient la lumière?"

Pour rendre compte de cette manière unique qu’a Marcheschi de nous faire voir la peinture, avec une grande force évocatoire et une sorte d’énergie sacrée, j’ai envie de parler du duende, que le peintre évoque souvent dans ses textes et ses entretiens. Garcia Lorca a consacré une conférence à «ce pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique» (Juego y teoria del duende, Jeu et théorie du duende, une très belle édition bilingue est parue en 2010 aux éditions Allia). «Le duende, nous dit Garcia Lorca, n’est pas une question de faculté mais de véritable style vivant ; c'est-à-dire, de sang ; de très vieille culture et, tout à la fois, de création en acte.  (...) Où est le duende ? À travers l’arche vide, passe un vent de l’esprit qui souffle avec insistance sur la tête des morts, à la recherche de nouveaux paysages et d’accents ignorés ; un vent qui sent la salive d’enfants, l’herbe écrasée et le voile de méduse, qui annonce le baptême permanent des choses fraîchement créées.» On ne saurait mieux dire, ni être plus explicite : quand il peint et quand il écrit, Marcheschi a le duende...



Le site des Editions Art 3, où l'on peut aussi commander l'ouvrage.









Images : (1) Goya, Saturne dévorant l'un de ses fils, Musée du Prado, Madrid

(2) Goya, Le Chien, Musée du Prado, Madrid

(3) Goya, La Laitière de Bordeaux, Musée du Prado, Madrid

(4) Jean-Paul Marcheschi, Marsyas, Château de Plieux