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lundi 24 décembre 2018

Natale napolitano (Noël napolitain)



Buon Natale a tutti ! 





Et elle en aura fait verser des larmes, cette chanson, où un émigré se souvient avec tristesse et nostalgie de ses Noëls napolitains...  Lacreme napulitane, l'une des plus belles et des plus célèbres chansons napolitaines, est interprétée ici par le maître de ce répertoire, Roberto Murolo :


LACREME NAPULITANE
(Buongiovanni - L. Bovio)

 Mia cara madre,
 sta pe' trasí Natale,
e a stá luntano cchiù mme sape amaro....
Comme vurría allummá duje o tre biancade...
comme vurría sentí nu zampugnaro !...

A 'e ninne mieje facitele 'o presebbio
e a tavula mettite 'o piatto mio...
facite, quann'è 'a sera d''a Vigilia,
comme si 'mmiez'a vuje stesse pur'io...

E nce ne costa lacreme st'America
a nuje Napulitane !...
Pe' nuje ca ce chiagnimmo 'o cielo 'e Napule,
comm'è amaro stu ppane!

Mia cara madre,
che só', che só' 'e denare ?
Pe' chi se chiagne 'a Patria, nun só' niente !
Mo tengo quacche dollaro, e mme pare
ca nun só' stato maje tanto pezzente !

Mme sonno tutt''e nnotte 'a casa mia
e d''e ccriature meje ne sento 'a voce...
ma a vuje ve sonno comm'a na "Maria"...
cu 'e spade 'mpietto, 'nnanz'ô figlio 'ncroce !

E nce ne costa lacreme st'America...




 LARMES NAPOLITAINES

Ma chère maman,
c'est bientôt Noël,
et je suis bien triste d'être si loin de vous ...
comme je voudrais allumer quelques feux d'artifice...
comme je voudrais entendre le son des cornemuses !...

Préparez la crèche pour mes filles adorées
et à table mettez une assiette pour moi...
le soir du réveillon,
faites comme si j'étais auprès de vous...

Elle nous en a fait verser des larmes, cette Amérique
à nous Napolitains !...
Pour nous qui pleurons le ciel de Naples,
comme ce pain est amer !

Ma chère maman,
qu'est-ce que c'est que l'argent ?
Pour qui pleure sa patrie, ce n'est rien !
Maintenant, j'ai quelques dollars de côté, et il me semble
que je n'ai jamais été aussi pauvre !

Je rêve toutes les nuits de ma maison
et j'entends la voix de mes enfants...
Mais dans mon rêve, je vous vois comme la Madone...
terrassée par la douleur devant son fils en croix !

Elle nous en a fait verser des larmes, cette Amérique... 






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Larina  (Site Flickr)




dimanche 24 décembre 2017

Le Berger endormi



Buon Natale a tutti !




Parmi les santons de la crèche napolitaine traditionnelle, Benino "il pastore dormiente" [le berger endormi] est l’une des figures les plus attachantes, et les plus mystérieuses. En général, on place ce santon au point le plus haut de la crèche, loin de la grotte de la Nativité. C’est donc un berger endormi, entouré de quelques brebis ; sa tête est posée contre un rocher, à l’ombre d’un arbre. Le personnage est inspiré des bergers qui, dans l’Évangile de Luc [2, 10-12], veillent près de leurs troupeaux : « un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d’une grande crainte. L’ange leur dit : "Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ; et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire" ». 




Benino représente donc le début du parcours vers la Révélation, son état d’inconscience est la condition nécessaire à l’initiation, à la transfiguration, à la re-naissance par laquelle le dormeur Benino deviendra "il pastore della Meraviglia" [le berger de l’Emerveillement], celui qui, face à l’Enfant-Jésus, ne peut que lever les bras au ciel et ouvrir la bouche en un cri muet, littéralement possédé par l’extase et la joie de la Révélation (ce personnage est aussi le "Ravi" des crèches provençales). Mais dans la symbolique de la crèche napolitaine, le personnage de Benino a une autre signification : c’est celui qui rêve la crèche tout entière, et qui chaque année lui permet de revivre. Il faut prendre garde à ne pas le réveiller, parce qu’avec son rêve, c’est le mystère et l’enchantement de la crèche qui disparaîtraient... 









jeudi 31 août 2017

San Gennaro




Les Napolitains ignorent Dieu. Entre eux-mêmes et Dieu, ils ont placé des avocats : ces avocats seraient les saints. Parmi tous les saints, le meilleur avocat des Napolitains est san Gennaro. C'est lui qui se charge de défendre en haut lieu, au Paradis, les actions des gens. Ceux-ci ne sauraient comment parler à Dieu, ils ne sauraient comment s'y prendre pour s'adresser à une entité abstraite que l'on ne peut ni voir, ni toucher. Mais au Duomo, ils ont la statue de san Gennaro, parfaitement tangible. Dieu est un rêve, une idée. San Gennaro est un homme de chair et d'os. En effet, san Gennaro est le dernier saint au monde qui – et cela deux fois par an – prouve qu'il est encore vivant, par la liquéfaction de son sang qui se met à bouillir comme une chaudière, dans la châsse que tient entre ses mains l'archevêque – ou un cardinal – et qui est montré à la foule en prière. Lorsque le sang, sur la liquéfaction duquel on a raconté un tas de choses, se met à bouillir, chaque fidèle a résolu un problème. Par exemple, celui qui se tient de travers peut espérer devenir droit ; la femme stérile aura un enfant ; l'ennemi de telle personne sera déconfit et mourra peut-être ; le tremblement de terre ne provoquera plus de deuils ; tel roi avait le droit de régner ; la lave du Vésuve s'arrêtera aux portes de la ville ; tel condottiere méritait de vaincre.




 San Gennaro a dit oui. Par la liquéfaction de son sang, san Gennaro a donné son approbation. Mais surtout, étant donné que pour les Napolitains, le problème numéro un a toujours été la faim, san Gennaro se débrouillera pour dicter en rêve les chiffres du Loto à celui qu'il a choisi d'avance afin qu'il gagne beaucoup d'argent et éloigne de soi la misère.

Peut-être la fonction la plus importante de san Gennaro consiste-t-elle à suggérer un ambe, un terne ou un quaterne à ses fidèles. Il ne conseille jamais à son peuple de se mettre au travail, mais d'aller jouer les chiffres du Loto, grâce auquel tous les problèmes les plus obsédants du demandeur seront résolus de la manière la meilleure, et sans fatigue. Le jeu du Loto, grâce auquel tous les problèmes les plus obsédants du demandeur seront résolus de la manière la meilleure, et sans fatigue. Le jeu du Loto, qui constitue l'une des activités hebdomadaires du Napolitain, du haut en bas de l'échelle sociale, est un prolongement de san Gennaro. Les deux sont liés.

 


Aujourd'hui, san Gennaro n'est plus déterminant dans la vie des Napolitains. Le rouleau compresseur de la société de consommation est passé sur tous. On peut gagner de l'argent grâce au racket, aux cigarettes de contrebande ou à la drogue. Mais san Gennaro n'est pas mort, pas plus que Pulcinella. Là où l'on s'y attend le moins, il repousse avec vigueur et lance ses tentacules. Son message, fondé sur l'idée que tout est chance, possède une force terrible. San Gennaro a été un des maux de Naples, et tant que son symbole n'aura pas complètement disparu, les Napolitains ne deviendront jamais un peuple ni concret ni efficace. Ils soupçonneront toujours leur meilleur ami lui-même d'être un jeteur de sorts, qu'il faut donc tenir à distance et à qui il ne faut rien confier. 

San Gennaro n'a servi qu'à diviser les habitants entre eux, à les faire vivre dans l'éternel soupçon que quelque malheur peut survenir à tout moment...

Domenico Rea Naples, visite privée Éditions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)








Images : en haut, Pasquale Popolizio (Site Flickr)

au centre (deux photographies) : Site Flickr

en bas, Paola Magni (Site Flickr)




mercredi 3 février 2016

L'Or de Naples





"
Zuoccole, tammorre e femmene,
chi è nato a Napule nce vo murì".





15 septembre [1958]
Naples. Je l'avais mal visitée, la première fois, en 1949. Je l'ai, cette fois-ci, parcourue de fond en comble, en autocar ou à pied : Pouzzoles et la Salfatare, les champs phlégréens, le Pausilippe (où j'aimerais bien pouvoir louer une des élégantes pent-houses), les étages supérieurs du Vomero et toute la zone intermédiaire entre le Vomero et le port, la «vraie» Naples, celle de Giuseppe Marotta, un superbe pullulement de vie. C'est ainsi que devait être, à Rome, le quartier de Suburre, les insulae insalubres, humides, odorantes, les myriades d'enfants, les matrones hurleuses, les filles qui roulent des hanches, les garçons qui les épient, l'œil sombre, une main sur l'aine ; misère pavoisée de linges séchant sur des cordes tendues, au-dessus de la rue, d'une fenêtre à l'autre, les éternelles lessives des pauvres ; un peuple qui ne parle pas, qui crie, à tue-tête, de haut en bas, de bas en haut, dans tous les sens, de l'aube à deux heures du matin, sans arrêt ; fortissimo vocal traversant les siècles, avec la mimique et la gesticulation appropriées, quasi rituelles, comme dans le théâtre antique ou les nô japonais – il y a le geste du défi, celui de la revendication, celui de la colère, du doute, du désir, du contentement, de la connivence, fixés par une immémoriale dramaturgie de la vie quotidienne ; et l'homme qui ne sait pas faire ces gestes est perdu, comme un sourd-muet qui n'aurait pas appris le langage des mains ; chaque foyer ouvert à deux battants, comme un théâtre ; et la pièce aux cent actes divers se passe dans une seule pièce-à-vivre, où l'on mange, où l'on dort, où l'on fait des enfants, où l'on meurt et on l'on prie, car il y a l'autel à la Madone et à saint Janvier, l'autel des dieux lares, où brûle une lampe ; dans chacun de ces foyers, une vieille femme impotente, assise tout le jour, la grand-mère, la matriarche, sur quoi les derniers-nés grimpent comme des crabes roses sur un rocher ; par un invraisemblable miracle de labeur toujours recommencé, de patience et de fierté, ces foyers, qui pourraient être sordides, sont propres : passants, vous pouvez regarder chez nous, tout est net, chaque chose est à sa place, nous sommes des gens bien. Et, par bonheur, le soleil pénètre quelquefois dans ces rues étroites, fait resplendir les innombrables draps de lit, brassières, torchons, soutien-gorges, caleçons, culottes, serviettes, nappes du petit autel, avive la belle lèpre jaune des façades, dore les fruits des étalages et les visages des enfants.

Jean-Louis Curtis Un miroir le long du chemin éditions Julliard, 1969






Images : en haut, Spaccanapoli, Erik Eti Smit (Site Flickr)

en bas, Scugnizzi, Gerry D. (Site Flickr)



vendredi 21 août 2015

Per un cane (Pour un chien)




Antonio De Curtis, plus connu sous le nom de Totò, n'a pas été seulement le plus grand acteur comique italien, il Principe della risata [le Prince du rire] ; il fut aussi un poète, souvent très touchant, comme dans ce poème en napolitain dédié à son chien Dick :

Tengo 'nu cane ch'è fenomenale,
se chiama "Dick", 'o voglio bene assaie. 
Si perdere l'avesse ? Nun sia maie ! 
Per me sarebbe un lutto nazionale. 

Ll 'aggio crisciuto comm'a 'nu guaglione, 
cu zucchero, biscotte e papparelle ; 
ll'aggio tirato su cu 'e mmullechelle 
e ll'aggio dato buona educazione.

Gnorsì, mo è gruosso. È quase giuvinotto. 
Capisce tutto... Lle manca 'a parola. 
È cane 'e razza, tene bbona scola, 
è lupo alsaziano, è polizziotto. 

Chello ca mo ve conto è molto bello. 
In casa ha stabilito 'a gerarchia. 
Vo' bene ' a mamma ch'è 'a signora mia, 
e a figliemo isso 'o tratta da fratello. 

'E me se penza ca lle songo 'o pate : 
si 'o guardo dinto a ll'uocchiemme capisce, 
appizza 'e rrecchie, corre, m'ubbidisce, 
e pe' fa' 'e pressa torna senza fiato. 

Ogn'anno, 'int'a ll'estate, va in amore, 
s'appecundrisce e mette 'o musso sotto. 
St'anno s'è 'nnammurato 'e na basotta 
ca nun ne vo' sapè : nun è in calore. 

Povero Dick, soffre 'e che manera ! 
Porta pur'isso mpietto stu dulore : 
è cane, si... ma tene pure 'o core 
e 'o sango dinto 'e vvene... vo 'a mugliera...




J'ai un chien vraiment phénoménal,
il s'appelle "Dick", je l'aime beaucoup.
Si je devais le perdre ? Dieu m'en garde !
Pour moi, ce serait un deuil national.

 Je l'ai élevé comme un fils,
avec du sucre, des biscuits et des bouillies ;
je lui ai donné des petits morceaux de pain
et il a reçu une bonne éducation.

Maintenant, il a grandi. C'est presque un jeune homme.
Il comprend tout... Il ne lui manque que la parole.
C'est un chien de race, il a été à bonne école,
c'est un berger alsacien, un chien policier.

Ce que je vous raconte maintenant est très beau.
À la maison, il a établi une hiérarchie.
Il aime comme une mère mon épouse,
et il considère mon fils comme un frère.

Quant à moi, il pense que je suis son père :
si je le regarde dans les yeux, il me comprend,
il dresse les oreilles, il court et m'obéit,
il est si empressé que le souffle lui manque.

Chaque année, en été, il tombe amoureux,
il devient mélancolique et marche tête basse.
Cette fois-ci, il s'est amouraché d'une petite chienne
complètement indifférente : elle n'est pas en chaleur.

Pauvre Dick, comme il souffre !
Cette douleur ne le quitte jamais :
c'est un chien, oui... mais il a un cœur
et du sang dans les veines... il veut une compagne...  

(Traduction personnelle)






« Totò est mort. Ses dernières paroles : "Je me sens mal... Emmenez-moi à Naples." » 

mardi 30 juin 2015

Carmela




Une des chansons napolitaines que je préfère, Carmela (Paroles : Salvatore Palomba, Musique : Sergio Bruni, 1976), merveilleusement interprétée par Mina :

Stu vico niro nun fernesce maje 
e pure 'o sole passa e se ne fuje. 
Ma tu stai llà, tu rosa preta 'e stella, 
Carmela Carmè ! 

Tu chiagne sulo si nisciuno vede 
e strille sulo si nisciuno sente, 
ma nun' è acqua 'o sanghe dint' 'e vvene, 
Carmela Carmè ! 

Si ll' ammore è 'o cuntrario d' 'a morte, 
e tu 'o ssaje. 
Si dimane è surtanto speranza, 
e tu 'o ssaje. 
Nun me può fà aspettà fin' a dimane, 
astrigneme 'int' 'e braccia pe' stasera, 
Carmela Carmè ! 

Ma tu stai llà,tu rosa preta 'e stella, 
Carmela Carmè 
Ma nun' è acqua 'o sanghe dint' 'e vvene, 
Carmela Carmè ! 

Si ll' ammore è 'o cuntrario d' 'a morte, 
e tu 'o ssaje. 
Si dimane è surtanto speranza, 
e tu 'o ssaje. 
Nun me può fà aspettà fin' a dimane, 
astrigneme 'int' 'e braccia pe' stasera, 
Carmela Carmè !




Cette ruelle obscure ne finit jamais
Même le soleil la traverse et s'enfuit.
Mais c'est là que tu vis, toi la rose, la poussière d'étoile.
Carmela, Carmela !

Tu ne pleures que lorsque personne ne te voit
et tu ne cries que si personne ne peut t'entendre,
mais ce n'est pas de l'eau qui coule dans tes veines,
Carmela, Carmela !

L'amour est le contraire de la mort,
et tu le sais.
Le lendemain est porteur d'espérance,
et tu le sais.
Mais ne me fais pas attendre jusqu'à demain,
serre-moi dans tes bras dès ce soir,
Carmela, Carmela !

(Traduction personnelle) 











Images : (1) et (3) Sophia Loren dans Une journée particulière, d'Ettore Scola

(2) Gustavo Pisani  Vicolo, olio su tela



La version du compositeur, Sergio Bruni

lundi 15 juin 2015

Cu' mme (Avec moi)




Quand on évoque en France la chanson napolitaine, on pense surtout aux grands classiques, souvent repris par des ténors comme Placido Domingo, Luciano Pavarotti, ou plus récemment Vittorio Grigolo et Roberto Alagna ; il existe toutefois une chanson napolitaine d'aujourd'hui, de qualité certes inégale, mais qui parvient parfois à s'approcher des grandes réussites du passé. C'est le cas me semble-t-il de Cu'mme [Avec moi], une chanson d'Enzo Gragnaniello, composée en 1991 et interprétée par un vétéran de la chanson napolitaine, l'excellent Roberto Murolo, et par Mia Martini, une belle voix italienne qui connut un destin tragique :


Scinne cu ‘mme
nfonno o mare a truva’
chillo ca nun tenimmo acca’

vieni cu mme
e accumincia a capi’
comme e’ inutile sta’ a suffri’

guarda stu mare
ca ci infonne e paure
sta cercanne e ce mbara’

ah comme se fa’
a da’ turmiento all’anema
ca vo’ vula’
si tu nun scinne a ffonne
nun o puo’ sape’

no comme se fa’
adda piglia’ sultanto
o male ca ce sta’
eppoi lassa’ stu core
sulo in miezz a via

saglie cu ‘mme
e accumincia a canta’
insieme e note che l’aria da’

senza guarda’
tu continua a vula’
mientre o viento ce porta la’

addo ce stanno
e parole chiu’ belle
che te pigliano pe mbara’

ah comme se fa’
a da’ turmiento all’anema
ca vo’ vula’
si tu nun scinne a ffonne
nun o puo’ sape’

no comme se fa’
adda piglia’ sultanto
o male ca ce sta’
eppoi lassa’ stu core
sulo in miezz a via

ah comme se fa’
a da’ turmiento all’anema
ca vo’ vula’
si tu nun scinne a ffonne
nun o puo’ sape’

no comme se fa’
adda piglia’ sultanto
o male ca ce sta’
eppoi lassa’ stu core
sulo in miezz a via




Descends avec moi 
au fond de la mer pour trouver
tout ce qui nous manque ici.

Viens avec moi
 et tu commenceras à comprendre
qu'il ne sert à rien de continuer à souffrir.

Regarde cette mer 
qui nous effraie
elle cherche à nous apprendre...

Ah, comment peut-on
faire du mal à une âme 
qui veut s'envoler ?
Si tu ne touches pas le fond,
tu ne le sauras jamais !

Non, comment peut-on
vivre uniquement
pour répandre le mal
et abandonner cette âme solitaire
au milieu de la rue ?

Monte avec moi
et commence à chanter
avec les notes que l'air nous donne.

Sans regarder en bas
tu continues à voler
tandis que le vent nous conduit là-bas.

Là où se trouvent
les mots les plus beaux
que j'emporte pour te les apprendre.

Ah, comment peut-on
faire du mal à une âme 
qui veut s'envoler ?
Si tu ne touches pas le fond,
tu ne le sauras jamais !

Non, comment peut-on
vivre uniquement
pour répandre le mal
et abandonner cette âme solitaire
au milieu de la rue ?

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Alessandra Russo  (Site Flickr)

en bas, Michele Mazzella  (Site Flickr)




Une version de Cu'mme plus dépouillée et plus récente, interprétée par l'auteur, Enzo Gragnaniello

lundi 5 janvier 2015

Napul'è (Naples est...)




Pour saluer la mémoire du chanteur napolitain Pino Daniele, qui vient de mourir, l'une de ses plus belles chansons, Napul'è... 

Napul' è mille culure, Napul' è mille paure
Napul' è a voce de' creature che saglie chianu chianu
E tu sai ca nun si sule

Napul' è nu sole amaro Napul' è addore e mare
Napul' è na carta sporca e nisciuno se ne importa
E ognuno aspetta a 'sciorta

Napul' è na' camminata, inte e viche miezo all' ate
Napul' è tutto nu' suonno e a sape tutto 'o munno
Ma nun sann' a verità

Napul' è mille culure, Napul' è mille paure
Napul' è nu sole amaro, Napul' è addore è Mare
Napul' è na carta sporca e nisciuno se ne importa
Napul' è na' camminata inte viche miezo all'ato
Napul' è tutto nu suonno e a sape tutto o' munno

Napul' è mille culure, Napul' è mille paure
Napul' è nu sole amaro, Napul' è addore è Mare...






Naples est mille couleurs, Naples est mille peurs
Naples est la voix des enfants qui monte tout doucement
Et tu sais que tu n'es pas seul

Naples est un soleil amer, Naples est l'odeur de la mer
Naples est un morceau de papier sale et personne ne s'en occupe
Et tout le monde compte sur la chance

Naples est une promenade, dans les ruelles parmi les gens
Naples est comme un rêve et tout le monde la connaît
Mais ils ignorent la vérité

Naples est mille couleurs, Naples est mille peurs
Naples est un soleil amer, Naples est l'odeur de la mer... 

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Michele Mazzella  (Site Flickr)

en bas, SpaccanapoliSite Flickr

mardi 4 février 2014

Italie, 1907




Lors de ma première évasion, je me jetai sur l’Italie comme sur un corps de femme, n’ayant pas vingt ans. Ma grand-mère, au Cap Martin, me faisait de loin admirer son idole l’impératrice Eugénie en promenade (« Quelles épaules ! ») ; je la suivais à la roulette de Monte-Carlo, n’entrant dans la salle de jeu qu’en passant sous la balustrade, faute d’avoir l’âge légal. Avec quatre ou cinq pièces d’or en poche, mon premier et dernier gain, je profitai d’une réduction de tarif en l’honneur du Simplon, tunnel récemment perforé, et courus à Naples attendre le paquebot italien de Giraudoux, à son débarquer d’Harvard. 

À Naples je devais retrouver la même ivresse physique et morale qu’à Caux ; ce fut au cours d’un déjeuner solitaire sous la treille, au-dessus de Saint-Elme ; la rumeur du travail des hommes montait jusqu’à moi, qui les regardais faire. Il ne se passait rien, je n’espérais rien, je ne donnais rien, je recevais tout. Des millions d’années m’avaient attendu pour m’offrir ce cadeau suprême : une matinée sous une treille. Aucune raison pour que cela ne continuât pas. Une tradition d’origine très lointaine assurait à toute chose, à moi-même, une place prédestinée. J’entrais dans la vie pour toucher mon dû : Titien, Véronèse n’avaient peint que pour se faire admirer de moi, ils m’attendaient ; l’Italie se préparait depuis des siècles à ma visite. 

Il me semblait tout naturel de récolter ce que d’autres avaient semé. Au-dessus du linge pavoisant les rues napolitaines je flottais dans l’irréel d’un ciel qui lampait les fumées du Vésuve. Ce détachement, cet égotisme contemplatif, cette passivité ne m’ont pas épargné les ennuis ; les raccourcis ont singulièrement allongé ma route, même si la paresse allongea ma vie. Je voltigeais autour des gens, je voletais autour des choses, je ricochais sur les surfaces dures, fuyant tout attachement, peu affermi dans mes sentiments, tout dévoué à moi-même. Pèlerin passionné, tout m’éblouissait. « Il va falloir que je rentre en France, MALHEUREUSEMENT », dit une carte postale retrouvée, alors adressée à ma mère. 

Paul Morand  Venises  Editions Gallimard, 1971






Images : en haut,Vincenzo Di Nuzzo  (Site Flickr)

en bas, Gustavo Oliveira  (Site Flickr)

samedi 28 juillet 2012

Malincunia





Santa Lucia luntana (E.A. Mario) est une des plus célèbres (et des plus belles) chansons napolitaines ; j'aime beaucoup cette interprétation de Roberto Murolo, sans pathos ni emphase (le péché mignon de la plupart des ténors lorsqu'ils s'essaient à ce type de répertoire), mais avec beaucoup de grâce et de mélancolie...




Partono 'e bastimente
p' 'e terre assaje luntane,
cantano a buordo e so' napulitane !
Cantano pe' tramente
'o golfo già scompare,
e 'a luna, 'a miez' 'o mare,
'nu poco 'e Napule
lle fa vede'...

Santa Lucia,
luntana 'a te
quanta malincunia !
Se gira 'o munno sano,
se va a cerca' furtuna,
ma quanno sponta 'a luna
luntana a Napule
nun se po' sta !

E sonano... Ma 'e mmane
tremmano 'ncopp' 'e corde...
quanta ricorde, ahimé,
quanta ricorde !
E 'o core nun 'o sane
nemmeno cu 'e canzone,
sentenno voce e suone,
se mette a chiagnere
ca vo' turna' !

Santa Lucia,
luntana 'a te
quanta malincunia !
Se gira 'o munno sano,
se va a cerca' furtuna,
ma quanno sponta 'a luna
luntana a Napule
nun se po' sta !

Santa Lucia tu tiene
solo 'nu poco 'e mare,
ma cchiù luntana staie,
cchiù bella pare !
È 'o canto d' 'e Ssirene
ca tesse ancora 'e rezze,
core, nun vo' ricchezze :
si è nato a Napule
ce vo' muri' !

Santa Lucia,
luntana 'a te
quanta malincunia !
Se gira 'o munno sano,
se va a cerca' furtuna,
ma quanno sponta 'a luna
luntana a Napule
nun se po' sta !




Les navires s'en vont,
vers des terres bien lointaines,
et ceux qui chantent à bord sont napolitains !
Ils chantent, tandis qu'au crépuscule,
disparaît déjà la baie,
et seul le reflet de la lune sur la mer
leur permet de voir encore
un peu de Naples...

Santa Lucia, loin de toi, quelle nostalgie !
On fait le tour du monde,
pour y chercher fortune,
mais quand paraît la lune,
c'est à Naples
que l'on rêve de revenir !

Ils jouent, mais leurs mains tremblent sur les cordes,
car ils repensent au passé !
Et ce ne sont pas les chansons
qui peuvent guérir les cœurs :
toutes ces voix et tous ces airs
les font pleurer
de nostalgie...

Santa Lucia lointaine...

Santa Lucia, tu n'es pas bien grande,
mais plus on est loin de toi,
et plus tu parais belle !
C'est le chant des Sirènes
qui savent si bien nous attirer,
le cœur n'a que faire des richesses :
s'il est né à Naples, il veut y mourir !

Santa Lucia lointaine...

(Traduction personnelle)
 

Images : en haut, Site Flickr
en bas, Site Flickr

lundi 26 septembre 2011

Baroque napolitain




Les caractères du baroque sont communs à plusieurs nations et provinces, surtout la France et l'Espagne, cette dernière ayant subi l'influence napolitaine d'une manière considérable. La différence entre nous et les autres pays tient au fait que, pour une longue suite de raisons historiques, le baroque fut, pour les autres, un événement qui laissa des traces qu'effaçèrent par la suite d'autres expériences plus profondes.

 À Naples, où les choses ne changèrent pas, ou se renouvelèrent avec une extrême lenteur, il persista au point de devenir un état d'âme, qui brille encore ça et là de manière éclatante. Mais il faut convenir qu'à Naples, avant de devenir un vêtement mental et une incoercible manière d'être, le baroque se trouvait déjà dans la nature même de la ville et que, par le passé, il avait déjà donné une preuve de sa vigueur. Le fait que Néron – je cite un cas extrême – ne recût un accueil triomphal, en tant que chanteur, qu'à Naples, ce qui fit que «Neapolim delegit», n'a rien de paradoxal. Il existe réellement une épine dorsale napolitaine qui traverse les siècles.




La nôtre est une terre de contrastes : la lumière de la mer et l'obscurité des ruelles. C'est une ville de mer, avec ses bonaces et ses tempêtes. Le ciel n'a pas une couleur définie : azur, rose, bleu, violet, sombre, gris, clair ; il est un mélange de toutes ces couleurs. Le jour le plus noir peut être déchiré par un glaive de soleil. La journée la plus lumineuse peut se transformer en un tunnel. Les nuages ressemblent à des salves de canons errantes. D'autres fois, ils s'élèvent, comme des archanges aux vêtements aussi gonflés que des montgolfières, dans des cieux à la Salvator Rosa, Stanzione, Solimena, Giordano, etc. La pizza, qui est du baroque tardif, est une invention anthropologique. Elle est ronde parce qu'elle symbolise le golfe : les tomates, ce sont les rouges voiles turques, le basilic les côtes, la mozzarella, la blanche écume des jours sereins.

Aucun autre pays n'a autant adapté la nourriture à sa propre personnalité. Les spaghettis, fuyants et mobiles, reproduisent l'aventure frénétique des scugnizzi. La sfogliatella n'est pas née à Naples par hasard : par ses volutes, elle rappelle les escaliers névrotiques de plusieurs palais princiers. Il se produit d'authentiques merveilles : il y a cent ans, entre Pouzzoles et Lucrin, avait poussé un énorme bubon de terre : le Monte Nuovo. La terre danse continuellement. Le Vésuve n'est pas un relief orographique comme les autres, mais une montagne de feu, une menace continuelle qui doit avoir un poids énorme dans l'écheveau de superstitions qui secouent encore notre manière d'exister. Chez nous, le cri devient hurlement, la douleur, convulsion, la maladie, mauvais sort, le physique, viscéralité, l'amour, sentimentalisme, l'individu, foule, le luxe, ostentation, la gaieté, brouhaha. L'homme est plus proche du corps que de l'esprit.

Domenico Rea Naples, visite privée Éditions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)











Images : en haut, Site Flickr

au centre, Michele Balzano (Site Flickr)

en bas, Emiliano (Site Flickr)



mardi 20 septembre 2011

Lacreme napulitane (Larmes napolitaines)





Ce n'est pas de la grande poésie, mais j'aime beaucoup cet hommage rendu par le toscan Roberto Benigni à son ami napolitain, l'acteur Massimo Troisi, mort à trente-neuf ans, le 4 juin 1994 :


A Massimo Troisi

Non so cosa teneva "dint’a capa",
intelligente, generoso, scaltro,
per lui non vale il detto che è del Papa,
morto un Troisi non se ne fa un altro.

Morto Troisi muore la segreta
arte di quella dolce tarantella,
ciò che Moravia disse del Poeta
io lo ridico per un Pulcinella.

La gioia di bagnarsi in quel diluvio
di "jamm, o’ saccio, ’naggia, oilloc, azz !"
era come parlare col Vesuvio,
era come ascoltare del buon Jazz.

"Non si capisce", urlavano sicuri,
"questo Troisi se ne resti al Sud !"
Adesso lo capiscono i canguri,
gli Indiani e i miliardari di Hollywood !

Con lui ho capito tutta la bellezza
di Napoli, la gente, il suo destino,
e non m’ha mai parlato della pizza,
e non m’ha mai suonato il mandolino.

O Massimino io ti tengo in serbo
fra ciò che il mondo dona di più caro,
ha fatto più miracoli il tuo verbo
di quello dell’amato San Gennaro.




 À Massimo Troisi

 Je ne sais pas ce qu'il avait "dans la caboche"
intelligent, généreux, malin,
pour lui, ce que l'on dit du Pape n'est pas vrai,
quand meurt un Troisi, on ne le remplace pas.

Avec Troisi meurt aussi cet art secret
de la douce tarantelle,
je le redis pour un saltimbanque.

La joie de se plonger dans ce déluge
de "jamm, o' saccio, 'naggia, oilloc, azz !"
c'était comme si on parlait avec le Vésuve,
c'était comme si on écoutait du bon jazz.

"On n'y comprend rien !" hurlaient certains,
"ce Troisi, qu'il reste dans son Sud !"
Maintenant même les kangourous le comprennent,
les Indiens et les milliardaires d'Hollywood !

Avec lui, j'ai compris toute la beauté
de Naples, son peuple, son destin,
et il ne m'a jamais parlé de la pizza,
et il ne m'a jamais joué de la mandoline.

Oh Massimino, pour moi, tu demeures
parmi ce que le monde offre de plus précieux,
et tes paroles ont fait plus de miracles
que celles du vénéré San Gennaro !

(Traduction personnelle) 




(...)

dimanche 18 septembre 2011

Mergellina




Topographiquement, Mergellina n'est pas grand-chose : une rue qui prolonge la Riviera di Chiaia et débouche sur la mer. Dans mon imagination et dans celle d'autrui, elle est infinie. C'est une petite anse qui confine avec le Vésuve, Pompéi, Stabies, Sorrente et Capri, c'est-à-dire qui débouche sur le mythe, même si elle ne commence que par un petit golfe. Mais même lorsqu'il fait mauvais temps à Mergellina, il ne s'agit que d'une absence momentanée du soleil, ou d'une légère atténuation de la lumière ; parce que le ciel nuageux de Mergellina inonderait de flammes une ville telle que Londres.

Presque tous sont passés par ici : Pétrarque, Boccace, le Tasse, Marino, Basile, Goethe, Rossini, Dumas, Wagner, Conrad et au moins un autre millier de personnages de toute sorte et de toute origine : tous ont été émerveillés, persuadés que l'Eldorado commençait sur ces plages. Le grand médecin et voyageur du dix-septième siècle Pietro della Valle, auteur en son temps d'un best-seller, Voyages en Orient, se reposa à Naples avant de rentrer à Rome, accompagné de son épouse momifiée, Sitti Maani, après de longues pérégrinations fertiles en aventures ; établissant une comparaison entre Istanbul et Mergolino – comme l'appelait Jacopo Sannazzaro – il écrivit que la première puait (putè) alors que la seconde embaumait... Sur quelques milles, on voit des ombres dans la mer, signe que l'on peut s'y promener en barque et prendre le frais ; un seul défaut : on ne peut prendre de bains de pieds (à l'époque, les bains de mer n'étaient pas en usage) dans ses eaux bleutées, car les poissons vous pincent les chevilles.

Face au petit port se trouve la tombe de Jacopo Sannazzaro, dans l'église de pêcheurs de Santa Maria del Parto. Sannazzaro, un génie indigent, fut peut-être le plus grand chantre de cette plage divine. Ce fut lui qui en écrivit l'histoire mythique et profane ; le premier, il dressa l'inventaire des poissons que l'on peut encore admirer vivants dans les baquets des pêcheurs actuels.




Marchands d'huîtres, de taralli et de boissons fraîches font partie du folklore ; ils transforment ce quartier en une sorte de rue sud-orientale, peuplée d'une foule bruyante. Quant à moi, j'ai l'impression que certaines «images» déplaisent aux Napolitains les plus austères, alors qu'elles plaisent énorméent à ceux qui se font une certaine idée de Naples : mer, soleil, lune, barques, filets, marchands de poissons pieds nus, fête, une sorte de mélange du genre humain qui, à Mergellina, fonctionne encore. Trop, même !

À Mergellina, ce qui fonctionne par-dessus tout, c'est l'impossibilité d'être mélancolique. Je comprends pourquoi Richard Wagner, homme très tourmenté, qui vécut longtemps à Naples, s'y rendait tous les jours à pied, pour l'admirer ; et je comprends encore mieux pourquoi le jeune Rossini, hôte du palais Barbaja – le plus grand édifice près de Mergellina – ne parvenait pas à se concentrer sur sa musique. Le musicien voulait sortir, il voulait vivre, se mêler aux gens ; il voulait chanter. Et en effet, Mergellina est un lieu qui, quel que soit l'état d'âme avec lequel on l'approche, même le plus sombre, vous pousse à espérer. Il vous pousse même à vouloir embrasser le monde. Aujourd'hui encore, après sa destruction soigneusement programmée par les hommes, l'air y embaume les algues et le sel. Les yachts et les canots à moteur du petit port promettent des voyages picaresques ou paradisiaques. Les aliscafi rouges, bleus et blancs sont aussi populaires que des tramways. Celui qui y arrive en hâte ralentit le pas ; et il se dit alors que, peut-être, il aurait pu conduire sa vie autrement, d'une manière plus reposante...

Domenico Rea Naples, visite privée Editions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)







Images : en haut, Jessica Colomb (Site Flickr)

au centre, Stefano Minopoli (Site Flickr)

en bas, Carla Fiori (Site Flickr)



jeudi 15 septembre 2011

La mer de Naples (Il mare di Napoli)




Celle de Naples n'est pas une mer vaste. On la saisit d'un seul regard. Les jours de beau temps, on distingue nettement ses limites : Ischia, Capri, la Pointe de la Campanella, Sorrente, le pic du Faito, le Vésuve, Pompei jusqu'à Portici – autrefois royale – et Naples, bouclant ainsi un cercle presque parfait.

Mais c'est une mer qui, comme ses habitants, a des sautes d'humeur. Elle peut passer de la taille d'une piscine à celle d'un océan, du balancement d'un berceau au clair de lune à la tempête la plus hurlante, se creusant tel un abîme et interdisant aux navires de dépasser les Bocche di Capri. Si quelque vaisseau ose s'y aventurer avec ses feux de signalisation et sa faible sirène, il fait songer à une âme errante et damnée.

 


Entre aube et aurore, rougie par le soleil qui pointe, elle devient une mer boréale, aussi froide et indifférente que si elle appartenait à un autre, aux cartes maritimes de l'Arctique. Plus tard, enceinte de soleil, elle se fait convexe et infranchissable. C'est comme si les navires devaient escalader une montagne. Mais la plupart du temps, elle se dissout en flocons d'écume enfantins et légers sur lesquels les petites barques peuvent naviguer tranquillement.

C'est ça, la mer de Naples, une petite mer, capable de se soulever comme les Alpes, ou de s'abaisser comme un pré.

Domenico Rea Naples, visite privée Editions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)






Toutes les photographies sont de Michele Mazzella (Site Flickr)