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mardi 12 novembre 2013

Benedizioni (Bénédictions)





 LXI

Benedetto sia 'l giorno, e 'l mese, et l'anno,
et la stagione, e 'l tempo, e l'ora, e 'l punto,
e 'l bel paese, e 'l loco ov'io fui giunto
da due begli occhi che legato m'ànno ;

e benedetto il primo dolce affanno
ch'i' ebbi ad esser con Amor congiunto,
e l'arco e le saette ond'i' fui punto,
et le piaghe che 'nfin al cor mi vanno.

Benedette le voci tante ch'io,
chiamando il nome de mia Donna, ò sparte,
e i sospiri, e le lagrime, e 'l desio ;

e benedette sian tutte le carte
ov'io fama l'acquisto, e 'l penser mio,
ch'è sol di lei, sì ch'altra non v'à parte.

Francesco Petrarca  Canzoniere








LXI

Béni soit le jour, et le mois, et l'année,
et la saison, et le temps, et l'heure, et l'instant,
et le beau pays, et le lieu où je fus happé
par deux beaux yeux qui m'ont enchaîné ;

et béni soit le doux premier tourment
que j'éprouvai en étant avec Amour lié,
et l'arc et les flèches qui m'ont percé,
et les blessures qui m'ont gagné le cœur ;

bénies soient les paroles innombrables
que j'ai dites pour invoquer le nom de ma Dame,
et les soupirs, les larmes, et le désir ;

et bénis soient tous les écrits
où je lui acquiers de la gloire, et ma pensée
qui n'est que pour elle seule, et où nulle autre n'a de part. 

(Traduction personnelle) 













 
Images : (1)  Michele  (Site Flickr)

(3) et (4)  Gojame  (Site Flickr) 



Un chapitre est consacré à Pétrarque dans le très beau livre de Renaud Camus Demeures de l'esprit Italie du Nord (Fayard, 2012). J'en conseille vivement la lecture.



samedi 1 décembre 2012

In fresca riva (Sur le frais rivage)



 "Solo all'ombra di un alloro, lungo le rive della Sorga, trova soccorso."






 CXLVIII

Non Tesin, Pò, Varo, Arno, Adige, et Tebro,
Eufrate, Tigre, Nilo, Hermo, Indo, e Gange,
Tana, Histro, Alpheo, Garona ; e ’l mar, che frange,
Rodano, Hibero, Ren, Sena, Albia, Era, Hebro ;

non edra, abete, pin, faggio, o genebro,
porìa ’l foco allentar, che ’l cor tristo ange,
quant’un bel rio, ch’ad ogni or meco piange,
Co l’arboscel, che ’n rime orno, et celèbro.

Questo un soccorso trovo tra gli assalti
d’Amore, ove convèn ch’armato viva
la vita, che trappassa a sì gran salti.

Così cresca il bel lauro in fresca riva,
et chi ’l piantò, pensier leggiadri et alti
ne la dolce ombra al suon de l’acque scriva.

Francesco Petrarca  Canzoniere








CXLVIII

Ni le Tésin, le Pô, le Var, l'Arno, l'Adige et le Tibre,
l'Eufrate, le Tigre, le Nil, l'Ermus, l'Indus et le Gange,
le Tanaïs, l'Ister, l'Alphée, la Garonne ; et la mer qui déferle,
le Rhône, l'Isère, le Rhin, la Seine, l'Aube, l'Aar, l'Èbre ;

ni le lierre, le sapin, le pin, le hêtre ou le genévrier,
ne pourraient apaiser le feu qui consume mon triste cœur,
comme le peuvent un beau ruisseau, qui à toute heure pleure avec moi,
et l'arbuste, que dans mes vers j'embellis  et célèbre.

Voici mon seul secours face aux assauts
d'Amour, qui me contraignent à passer en armes
ma vie, qui s'enfuit à si grands bonds.

Que croisse ainsi le beau laurier sur le frais rivage,
et que celui qui le planta écrive, sous son doux ombrage
et dans le murmure des eaux, des pensées gracieuses et élevées. 

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Andrea Federighi  (Site Flickr)

en bas, Daniel Mauro  (Site Flickr)



jeudi 29 novembre 2012

Fuoco e ghiaccio (Le feu et la glace)





 


  CXXXIV

Pace non trovo e non ò da far guerra ;
e temo, e spero ; e ardo e son un ghiaccio ;
e volo sopra 'l cielo, et giaccio in terra ;
et nulla stringo, et tutto 'l mondo abbraccio.

Tal m'à in pregion, che non m'apre né serra,
né per suo mi riten nè scioglie il laccio ;
et non m'ancide Amore, e non mi sferra,
né mi vuol vivo, né mi trae d'impaccio.

Veggio senza occhi, e non ò lingua, et grido ;
et bramo di perir, et cheggio aìta ;
et  ò in odio me stesso, et amo altrui.

Pascomi di dolor, piangendo rido ;
egualmente mi spiace morte et vita.
In questo stato son, Donna, per voi.

Francesco Petrarca  Canzoniere 






CXXXIV

Je ne trouve pas la paix et ne puis faire la guerre ;
et je crains, et j'espère ; je brûle et suis de glace ;
et je vole au plus haut du ciel, et gis en terre ;
et je n'étreins rien, et j'embrasse le monde entier.

Quelqu'un m'a mis en prison, qu'il ne m'ouvre ni ne ferme,
il ne me retient pas, et ne dénoue pas mes liens ;
et Amour ne me tue pas, ni ne m'ôte les fers,
il ne me veut pas vivant, et me refuse tout secours. 

Je vois sans yeux, et privé de langue, je crie ;
et je désire la mort, et réclame de l'aide ;
et je me hais moi-même, et je chéris autrui.

Je me rassasis de douleur, je ris en pleurant ;
je déteste également la mort et la vie.
Voyez en quel état je suis, Madame, pour vous.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Andrea Okroglic  (Site Flickr)

en bas, Iacopo Mazzucato  (Site Flickr)




lundi 19 novembre 2012

Maremma




La Maremme toscane, c'est pour Giosuè Carducci le pays de l'enfance. Il y vécut les quinze premières années de sa vie, à Valdicastello (où il est né le 27 juillet 1835), Serravezza, et surtout à Bolgheri, un hameau de la commune de Castagneto (aujourd'hui Castagneto Carducci), où il passa près d'une dizaine d'années. En 1949, il partit pour Florence pour y faire ses études. Trente six ans plus tard, en avril 1885,  à l'occasion d'un voyage en train de Livourne à Rome, il retraverse ces lieux et écrit ce très beau sonnet, nostalgique, amer, mais finalement serein, puisqu'il s'achève sur l'évocation de la douceur paisible des collines toscanes et de la verte plaine riante sous la rosée du matin. 

C'est un poème très célèbre en Italie ; des générations d'écoliers l'ont appris par cœur et l'ont récité dans leurs classes. Il est très difficile à traduire ; je ne pense pas d'ailleurs y être vraiment parvenu... On remarquera au vers 5 la citation quasi littérale d'un vers de Pétrarque (Canzoniere CCCI, 9 : "Ben riconosco in voi le usate forme, / Non, lasso, in me, che da sì lieta vita / Son fatto albergo d'infinita doglia." "Je reconnais bien en vous les formes anciennes / Non pas en moi, hélas, qui après une vie si joyeuse / Suis devenu l'asile d'une douleur sans fin.") Traversando la Maremma toscana se trouve dans le recueil Rime nuove (1887).




 Traversando la Maremma toscana

Dolce paese, onde portai conforme
L’abito fiero e lo sdegnoso canto
E il petto ov’odio e amor mai non s’addorme,
Pur ti riveggo, e il cor mi balza in tanto.

Ben riconosco in te le usate forme
Con gli occhi incerti tra ’l sorriso e il pianto,
E in quelle seguo de’ miei sogni l’orme
Erranti dietro il giovenile incanto.

Oh, quel che amai, quel che sognai, fu in vano ;
E sempre corsi, e mai non giunsi il fine ;
E dimani cadrò. Ma di lontano

Pace dicono al cuor le tue colline
Con le nebbie sfumanti e il verde piano
Ridente ne le pioggie mattutine.

21 aprile 1885






En traversant la Maremme toscane

 Doux pays, dont j'emportai en moi
Le fier caractère et le chant hautain
Et l'âme où ne s'apaisent jamais la haine ni l'amour,
Enfin je te revois, et mon cœur bat plus fort.

Mes yeux hésitant entre sourire et larmes
Retrouvent bien en toi les formes anciennes,
Et en elles, de mes rêves je suis les traces
Errantes derrière l'enchantement de la jeunesse.

Oh ! j'ai aimé et rêvé, mais en vain ;
Et j'ai couru toujours sans atteindre aucun but ;
Et demain je tomberai. Mais, de loin :

«Paix !» disent au cœur tes collines
Enveloppées de brumes, et la verte plaine
Riante dans la rosée du matin.

21 avril 1885








Toutes les photographies sont d'Aurelio Candido  (Site Flickr)