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mardi 25 septembre 2018

Autunno in Toscana (Automne en Toscane)




Parlate, o mura dell'antica torre
e dite, quale sguardo posò
dalle finestre anguste
sull'oro della valle
così dolce e amica.
Voci di cavalieri antichi
e scalpitare di cavalli sul sentiero,
dove corrono adesso i miei bambini,
e canto di madonna,
che lieta contemplò le azzurre nebbie
e le dorate foglie della vita.
In un mattino quieto come questo
solo il gallo si sente,
solo ogni tanto uno sparo di fucile.
E lentamente il sole inonda la campagna
in questo autunno dolce come allora.
E i secoli son nulla.

Paola Cannas   Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013






Parlez, murs de l'antique tour
et dites quel regard se posa
depuis les fenêtres étroites
sur l'or de la vallée
si douce et amicale.
Des voix de chevaliers antiques
et des chevaux qui piaffent sur le sentier,
où courent maintenant mes enfants,
et le chant d'une Dame,
qui joyeuse contempla les brumes bleues
et les feuilles dorées de la vie.
En un matin tranquille comme celui-ci
on n’entend que le chant du coq,
et de temps à autre un coup de fusil.
Et lentement le soleil inonde la campagne
en cet automne doux comme autrefois.
Et les siècles ne sont rien.

(Traduction personnelle)








 
Images : en haut, Antonio Romei  (Site Flickr)

au centre, Francesco  (Site Flickr)

en bas, Rodriguez  (Site Flickr) 


 

samedi 24 mars 2018

« Italia bella »




Ce texte d'Antonio Tabucchi a été publié en 1991, dans le numéro 26 de la revue Italienisch. Il a été repris en 2010 dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru aux éditions Feltrinelli.

« Va dans le jardin pour chercher un chou, dit sa mère à la jeune fille, on en a besoin pour la soupe. »
La jeune fille sortit de la chaumière en regardant autour d’elle avec circonspection. Elle n’aimait pas sortir de la maison au coucher du soleil. Les Allemands avaient occupé les étables et les granges du couvent et à cette heure-là, il y avait toujours le risque de tomber sur un soldat qui cherche à l’importuner. Au moment de leur retraite, les nazis avaient fait quelques prisonniers, des soldats russes et anglo-indiens qu’ils maintenaient prisonniers dans la réserve de blé. Devant la porte, se trouvait toujours une sentinelle armée d’une mitraillette et elle n’avait jamais vu les prisonniers. Pour aller au jardin, elle devait passer devant la réserve.
La jeune fille s’y dirigea à contrecœur en essayant de se donner du courage. Quand elle passa devant la sentinelle, elle lui dit bonsoir. L’Allemand marmonna quelque chose dans sa langue sans faire aucun mouvement. 
C’était un petit jardin que son père, le jardinier du couvent, entretenait avec amour. On y trouvait des choux, des épinards, des  salades et des pommes de terre. La jeune fille se dirigea vers la rangée des choux. C’étaient de grosses plantes sombres, de l’espèce des choux frisés. Elle parcourut la rangée des choux, ne sachant pas lequel choisir. Puis elle en aperçut un bien robuste, qui curieusement lui sembla plus haut que les autres. C’était ce qu’il lui fallait. Elle s’était muni d’un couteau pour le trancher, mais la tige était trop grosse, il était peut-être plus simple de l’arracher avec ses racines. 
Elle le saisit par les feuilles et tira, et à sa grande stupeur, le chou lui resta dans la main sans opposer la moindre résistance. La jeune fille regarda au sol et elle vit un trou d’un mètre de largeur, recouvert par une couche de roseaux et de feuilles. Elle déplaça les roseaux avec le pied et aperçut un homme. C’était un petit homme corpulent avec des traits mongols, qui la fixait avec des yeux écarquillés. Il portait un uniforme qu’elle ne connaissait pas et son visage était plein de terre. 




« Qu’est-ce que tu fais-là ? » lui demanda la jeune fille. Le mongol leva les bras comme s’il se trouvait devant un ennemi et dit « Italia bella ». Puis il sortit de la poche de sa veste un portefeuille et lui tendit une photographie. La jeune fille l’examina rapidement dans la lumière déclinante du crépuscule. Elle réussit à voir une grande tente de forme arrondie au milieu d’une plaine. Devant la tente, il y avait un homme, celui-là même qui se trouvait devant elle. À ses côtés se trouvait une femme coiffée d’un étrange chapeau qui lui recouvrait les oreilles, et puis, par ordre décroissant de taille, quatre enfants. C’était une photo de famille. 
Le soldat porta une main à sa gorge comme s’il voulait s’étrangler et se mit à sangloter. Il pleurait en silence et ses larmes dessinaient des sillons clairs sur son visage recouvert de terre. « Qu’est-ce que tu fais, tu pleures ? », dit la jeune fille, « Ne pleure pas, je t’en prie, ne pleure pas, sinon je vais pleurer aussi ». 
Le soldat frotta ses mains sur son ventre. Puis il ouvrit la bouche en y introduisant sa main. « Italia bella », dit-il avec un air plaintif. « Mon Dieu, mais c’est tout ce que tu sais dire ? » s’exclama la jeune fille. Le soldat frappa de nouveau son ventre comme s’il battait sur un tambour. 
« J’ai compris, j’ai compris », dit la jeune fille, « tu as faim, mais ce soir, c’est impossible, essaie de tenir jusqu’à demain, je t’apporterai à manger demain soir, mais tu dois savoir une chose : si les Allemands te trouvent ici, ils te fusilleront, et ils me fusilleront aussi. Alors maintenant, bonsoir ! » 
« Italia bella » répéta le soldat. « Va te faire voir ailleurs ! » répliqua la jeune fille. Pendant plus d'un mois, tous les soirs, elle apporta au soldat du pain et de la soupe au chou. Jusqu’au moment où les Allemands, en se retirant vers le nord, abandonnèrent le couvent. Alors le soldat fut accueilli dans la maison et il y demeura jusqu’à l’arrivée des troupes alliées. 




Cette histoire est authentique. Elle m’a été racontée par Rita, une dame qui habite près de chez moi. Elle s’est déroulée dans un petit village de Toscane, dans les environs de Pise, pendant l’hiver 1944-1945.

Pendant très longtemps, Rita n’eut plus aucune nouvelle de ce soldat mongol. Dans les années soixante-dix, une lettre arriva pour elle au couvent, malgré l’adresse très approximative qui se trouvait sur l’enveloppe. À l’intérieur, il n’y avait qu’une photographie. Devant une tente, un homme et une femme âgés, et autour d’eux leurs enfants et petits-enfants. Rita eut du mal à reconnaître en ce vieil homme le soldat mongol. Derrière la photographie était écrit : « Italia bella ».  

Antonio Tabucchi  Dalle parti della Mongolia (in Viaggi e altri viaggi  Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle 






Images : (1) Tommaso Marchioro  (Site Flickr)

(2) Lino Cannizzaro  (Site Flickr) 

samedi 31 décembre 2016

Scherzo di Capodanno (Une blague du Jour de l'an)




Pour terminer avec un sourire une année qui ne fut pas des plus joyeuses, je cite ici un exemple de blague du Jour de l'an typique de l'humour toscan, tel qu'on le retrouve par exemple dans la série des films de Monicelli Amici miei (Mes chers amis). Il s'agit d'un extrait d'une nouvelle de Marco Malvaldi qui, avec sa série du BarLume, exprime aussi parfaitement cette comicità toscane liée à la bischerata, c'est-à-dire à la farce souvent ravageuse et révélatrice des ridicules d'une époque, comme cette directive de l'Union Européenne, plus vraie que nature dans son bureaucratisme tatillon, qui est censée réglementer les réveillons du Jour de l'an :  




Deux ou trois ans auparavant, Massimo avait envoyé à tous les restaurateurs de la commune une fausse directive de la Communauté Européenne, intitulée "Normes européennes pour le Réveillon du Jour de l’an", dans laquelle étaient énumérées de façon pointilleuse et bureaucratique toutes les conditions qu’un repas servi le soir du 31 décembre devait remplir pour être considéré et promu comme "Réveillon du Jour de l’an", selon les normes européennes en vigueur. 




Le document, divisé en plusieurs articles, concernait les divers plats et les moments où ils devaient être servis (Art. 12 : «Les lentilles, obligatoirement de provenance européenne et de préférence issues de l’agriculture biologique, doivent être servies dans un plat de service apporté sur la table seulement au moment de la dégustation, et non pas déposées directement dans l’assiette de chacun des convives. Le plat de service en question, d’une dimension comprise entre 29 et 50 centimètres de diamètre, doit être impérativement apporté sur la table entre 23h00 et 23h30, et même quand tous les convives ont été servis, il ne doit pas être ramené en cuisine, mais doit demeurer sur la table jusqu’à 23h45.»). La durée et le déroulement des festivités faisaient également l’objet d’unes stricte réglementation (Art. 21 : «La formation d’une éventuelle farandole de convives, communément appelée petit train, ne peut avoir lieu qu’après minuit, après une demande d’autorisation auprès des autorités responsables de l’ordre public. Un tel petit train doit être obligatoirement conduit par un membre du personnel habilité détenteur d’un contrat de travail à temps indéterminé dans le local où se déroulent les festivités.»). D’autre part, certaines dispositions à caractère général étaient également stipulées (Art. 26 : «La nature des chansons reproduites, transmises ou exécutées sur place au cours de la soirée doit être conforme aux critères suivants : 50% de ces chansons doivent être l’œuvre d’auteurs ou de groupes ayant participé au moins une fois à une fête nationale, quelle que soit l’année de cette participation ; 25% de ces chansons doivent être l’œuvre d’auteurs ou de groupes appartenant à des minorités ethniques, religieuses ou culturelles ; et parmi ces 25%, au moins la moitié émanera d’auteurs ou de groupes officiellement homosexuels ; pour les 25% restants, il sera fait appel à des groupes appartenant au panorama culturel traditionnel — ou folk — de la Nation en question. Au moins la moitié des dites chansons devra être en langue anglaise.»). 

Beaucoup avaient immédiatement compris que cette directive était une blague ; hélas, "beaucoup" ne veut pas dire "tout le monde", ce qui signifie que certains l’avaient prise au sérieux, avec des conséquences plutôt grotesques.

Marco Malvaldi  L'esperienza fa la differenza (in Sei casi al BarLume, Sellerio editore, 2016) (Traduction personnelle)






Images : Site Flickr



mercredi 7 octobre 2015

Maraviglioso Boccaccio (Contes italiens)




Maraviglioso Boccaccio (titre français : Contes italiens) est le dernier film en date des frères Taviani (aujourd'hui l'un et l'autre largement octogénaires) ; il s'agit d'une adaptation de cinq nouvelles du Décameron, autour d'un dispositif narratif fidèle au livre de Boccace : un groupe de jeunes gens fuient la peste qui dévaste Florence au quatorzième siècle et s'installent dans une ferme de la campagne toscane, lieu idyllique et éloigné de l'horreur de l'épidémie, où ils vont quotidiennement, le temps de dix journées, raconter à tour de rôle des histoires. 






Il sera question d'amours qui connurent des fins malheureuses (l'épisode de Ghismunda et Guiscardo, dans la quatrième journée), du bonheur chèrement conquis après de douloureuses épreuves (l'épisode de Federigo degli Alberighi, dans la cinquième journée), des tours que les hommes l'un à l'autre se jouent (l'épisode de Calandrino, dans la huitième journée, avec un épatant Kim Rossi-Stuart), d'histoires truculentes et cocasses (l'épisode de la mère supérieure et de la culotte du prêtre, dans la neuvième journée), de gestes d'amour magnifiques et extraordinaires (l'épisode de Messire Gentil de' Carisendi et de Monna Catalina, dans la dixième journée).






Le film n'atteint évidemment pas les sommets de Kaos, un autre film à épisodes des Taviani, d'après les nouvelles de Pirandello, mais il est quand même plaisant et fort agréable à regarder. Ce qui emporte ici le spectateur, c'est surtout l'impression d'assister à l'une des dernières manifestations d'un art du cinéma qui s'est perdu : beauté fulgurante des cadres et des images, avec des costumes, des visages et des paysages magnifiés que l'on croirait sortis d'une fresque de Masaccio, de Masolino ou de Filippino Lippi, saveur d'un parler toscan corsé et vigoureux, merveilleuse harmonie des mouvements de caméra et des musiques admirablement choisies. 








Les Taviani sont ici les derniers représentants de ce grand cinéma de poésie que Pasolini appelait de ses vœux, et on pense évidemment souvent à lui en voyant le film, même si la vision de l’œuvre de Boccace que nous proposent les deux frères est fort éloignée de la Naples grouillante, paillarde et subversive du Décameron, le premier film de la Trilogie de la vie pasolinienne. On remarque tout de même un clin d’œil à ce dernier dans l'épisode de la Mère supérieure dérangée en pleine nuit qui, contrainte de sortir précipitamment, confond son voile et les culottes de son amant, dont elle se coiffe prestement !




A la fin du film, le phalanstère improvisé se défait ; les réfugiés de ces dix journées se séparent et se disent adieu sous une pluie battante. Mais le spectateur ne peut pas s'empêcher de penser que ce qui a lieu sous ses yeux  est sans doute aussi un adieu à ce grand cinéma italien nourri de culture et de profonde poésie que les Taviani ont si souvent illustré dans leur longue et féconde carrière.




Images : Maraviglioso Boccaccio, de Paolo et Vittorio Taviani (captures d'écran)

vendredi 17 avril 2015

Un pensoso incanto (Un charme pensif)




Le texte que je cite ici est extrait d'une conférence prononcée en mai 1955 dans plusieurs villes de Suisse par l'écrivain et juriste Piero Calamandrei. Intitulé Parlare di Firenze (Parler de Florence), le texte de cette fort belle conférence a été récemment publié, dans un élégant volume de grand format, en version bilingue et accompagné de belles illustrations, aux éditions de la revue Conférence.

Dolce città, Firenze, piena di incanto ; ma è un pensoso incanto. Non è un incanto fatto per stordirsi e per dimenticare ; ma è un incanto consapevole, responsabile. Anche il paesaggio toscano, con quelle pietre e quei cipressi e quegli ulivi, è un paesaggio pieno di limpida grazia, ma anche di chiaroveggente mestizia. Non per nulla i cipressi che sono gli alberi fatti per le ville sono anche gli alberi fatti per i viali dei cimiteri. La gente toscana, è stato osservato giustamente, si è sempre inorgoglita di guardare in viso la morte. Il pensiero della morte è come disciolto nell'aria di questo paesaggio cristallino.

Quant'è bella giovinezza
che si fugge tuttavia :
chi vuol esser lieto sia
del diman non v'è certezza.

Racconta Vespasiano da Bisticci che Cosimo il Vecchio, nei suoi ultimi anni talvolta, concentrandosi a pensare, stava in silenzio per ore intere. La moglie gli chiedeva perché stesse così zitto. E lui le rispondeva : «Quando tu hai da andare in villa, tu stai quindici di impacciata per ordinare questa andata : avendo io da partirmi da questa vita e andare per l'altra, non ti pare che egli vi sia assai da pensare ?»

Era costume antico in Toscana, e se ne vedono ancora esempi a Cortona e a San Gimignano, costruire in ogni casa, accanto alla porta da cui entravano e uscivano gli uomini vivi, un'altra porta più piccola, un po' rialzata da terra, larga tanto quanto bastasse per farvi passare una bara : si chiamava la «porta del morto» : stava sempre chiusa e s'apriva soltanto i dì dei funerali. La porta del morto : un accessorio, un servizio indispensabile della casa dei vivi : come la culla o il desco o il focolare. E anche nelle arti figurative, nella pittura e nella scultura, nei marmi funebri del Rinascimento, e perfino nei canti carnascialeschi, vita e morte compongono una sola allegoria, e si trovano intrecciate in un'unica danza di puttini e di scheletri.

Piero Calamandrei Parlare di Firenze   Éditions de la revue Conférence, 2010





Douce ville que Florence, et pleine de charme ; mais c'est un charme pensif. Il n'est pas fait pour s'étourdir et oublier : c'est un charme traversé de conscience, de mémoire, de responsabilité. Même le paysage toscan, avec ses pierres, ses cyprès et ses oliviers, est un paysage rempli d'une grâce limpide – mais c'est aussi d'une tristesse lucide. Ce n'est pas pour rien que les cyprès, qui sont faits pour les villes, sont aussi des arbres faits pour les allées des cimetières. Le peuple de Toscane, a-t-on remarqué avec justesse, s'est toujours glorifié de regarder la mort en face. La pensée de la mort est comme répandue dans l'air de ce paysage cristallin.

Oh, comme la jeunesse est belle
Qui cependant se fait la belle ;
On veut être heureux ? Qu'on s'y tienne :

Vespasiano da Bisticci raconte que Cosme l'Ancien, dans ses dernières années, restait parfois plongé dans ses pensées durant des heures, dans le plus profond silence. Son épouse lui demandait pourquoi il était aussi silencieux. Il lui répondait : «Quand tu dois te rendre à la campagne, tu restes des heures pour arranger le voyage ; et quand j'ai à quitter cette vie pour aller dans l'autre, ne crois-tu pas qu'il y ait beaucoup à penser ?»




C'était une coutume ancienne en Toscane – on en voit encore des exemples à Cortone et à San Gimignano – de construire dans chaque maison, à côté de la porte par où entraient et sortaient les vivants, une autre porte plus petite, légèrement surélevée, assez large pour laisser passer un cercueil : on l'appelait la «porte du mort». Elle restait toujours fermée et ne s'ouvrait que le jour des funérailles. La porte du mort : un accessoire, un service indispensable dans la maison des vivants, comme le berceau, la table ou la cheminée. Dans les arts figuratifs, dans la peinture et la sculpture, dans les marbres funéraires de la Renaissance, et jusque dans les chansons de carnaval, vie et mort composent une seule allégorie et s'entrelacent en une danse unique de puttis et de squelettes.

 Piero Calamandrei Parler de Florence, traduction : Christophe Carraud   Éditions de la revue Conférence, 2010

 






Images : (1)  Gaetano Catalano (Site Flickr)

(2) Site Flickr

(3) Carol Asher (Site Flickr)

(4) Trionfo della morte, Pisa (détail) Site Flickr




lundi 2 mars 2015

Pise, la boudeuse




Agliano toujours, mercredi 11 août, midi. [...] Lundi soir nous fûmes à Pietrasanta, où la sculpture joue depuis des siècles un rôle considérable, non loin des carrières de Carrara. Sur la place principale se dressaient une vingtaine de sculptures de Folon. Je me suis intéressé davantage à une statue de Léopold de Toscane, l'ultime grand-duc, si je ne me trompe – un prince dont l'effigie n'est pas fréquente.

Madeleine proposait que nous prenions un verre sur cette place, qui n'est pas laide ; mais j'ai suggéré que nous roulions jusqu'à Pise, qui me semblait d'un tout autre intérêt pour Pierre, dont c'est le premier voyage en Italie.

Là-bas, malheureusement, la cathédrale était de pied en cap revêtue d'échafaudages, et la moitié du baptistère aussi. Les autorités veulent que ces monuments se présentent sous leur meilleur jour l'année prochaine, pour le jubilé. C'était la première fois que je voyais la tour penchée protégée de la chute par d'énormes câbles. Un vilain grillage, d'autre part, barrait à hauteur d'oeil, de l'avenue qui le longe, la totalité de l'ensemble monumental, sur sa pelouse. Et bien qu'il fût alors près de huit heures du soir, il y avait encore un monde fou, une foule bigarrée de touristes d'été. Bref, c'était un peu décevant.

Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est la place des Chevaliers, et surtout les quais de l'Arno, que nous avons longés dans la nuit qui venait. Ou peut-être sont-ils la déception même, au contraire – mais une déception faite grandeur et sagesse, art de vivre et beauté.

Le fleuve est si plat, à Pise, son cours est si lent, qu'on croirait toujours ces photographies du dix-neuvième siècle où les rivières ont l'air de parquets vernis, dans l'attente de bals improbables. Toutefois, l'humeur de Pise n'est pas au bal. Elle se tourne le dos à elle-même. On voit bien qu'elle n'aime pas ce qu'elle est devenue. Elle boude, comme lord Byron dans son palais, que signale une plaque que j'allai saluer en courant : c'est là qu'il écrivit six chants de son Don Juan, de l'automne 1821 à l'été 1822.

Dans une curieuse église octogonale, sur l'autre rive, Marie Mancini dort son dernier sommeil. Devenue princesse Colonna elle est morte à Pise en 1715, la même année que Louis XIV. Depuis longtemps sa vie n'était qu'errance, apparemment, et la misère même la guettait.

Après un agréable dîner au pied d'une tour, à l'enseigne du Campano (c'était la cloche qui appelait les étudiants à l'étude), nous avons découvert, dans la lumière des phares, et de nouveau sur la rive gauche, une merveilleuse église de style romano-pisan, étroite et blanche, si vieille qu'elle passe pour l'ancienne cathédrale, si j'en crois le Guide bleu, a posteriori consulté. C'est aussi lui qui me renseigne sur Marie Mancini. Mais pour aimer à Pise les quais de l'Arno la nuit, je n'ai besoin de personne.

Renaud Camus Retour à Canossa, Journal 1999 éditions Fayard, 2002






Images : en haut, Orlando (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

mardi 11 novembre 2014

Lecture des fenêtres




J'ai deux fenêtres. La première donne, au nord, sur la rue qui conduit à Pise et à Livourne, sur un petit terrain de football, sur les montagnes du Pistoiese, sur les monts de Calvana, sur les banlieues qui entourent l'aéroport, sur Fiesole, dont on reconnaît la silhouette bossue, comme le dos d'un chameau. La seconde s'ouvre, au sud, sur des jardins, sur les collines de l'Uliveto, de Bellosguardo, de Marignolle, de Soffiano, où l'on devine au loin, parmi les cyprès d'un parc, les antennes paraboliques d'une fabrique de radars, comme des soucoupes volantes dessinées par Paolo Uccello.

La première est réservée à l'aube et à la nuit. Vers cinq heures du matin, certains jours, un âne passe dans la rue, tirant une carriole. Ou bien, partant pour les manœuvres, une division de blindés à chenilles qui font trembler l'immeuble. En ouvrant les rideaux, on voit l'Abetone enneigé, de hautes antennes rouge et blanc sur le mont Morello, des monastères. Plus bas, on imagine l'arche d'un pont antique, à la courbe estompée par les buissons et les touffes d'herbe poussant dans les joints de ses pierres, et qui enjambe une cascade scintillante. On devine des fermes, qui luisent à la tombée du soir, au bout de chemins caillouteux, entourées de sapins, au bord de falaises, et qui palpitent d'une vie intrigante. On les contemple, on voudrait les connaître. L'éloignement leur confère le charme, la poésie, et la fenêtre les encadre d'un rectangle parfait, qui se renouvelle avec les journées, parfois traversé d'un avion, ou d'un ballon lancé avec force et qui vient rebondir dans les filets de protection. 




La seconde est pour la journée, car on y voit passer tout ce que la vie apporte ici d'offrandes : des martinets suivant leurs orbites harmonieuses, lisses, comme calculées par la Nasa ; des chauves-souris déréglées, rousses, grimaçantes, comme celles qui sont sculptées sous certaines fenêtres de la rue Cavour ; des flocons de neige en janvier, fondus avant d'avoir touché le sol ; des croissants de lune dans l'azur, translucides comme la main d'un nouveau-né ; des graines de peuplier, nuageuses, pelucheuses, ascensionnelles, qui fuient par bandes dans le soleil d'avril, qui montent au ciel comme des anges allant s'unir à Dieu, et les pluies d'orage, plus bruyantes que le tonnerre, raides, qui font gonfler l'Arno et nous privent d'eau courante toute une journée. À gauche, la villa Strozzi crève les frondaisons de son parc. Puis la villa de Bellosguardo, la grosse tour de Montauto, crénelée, et le muret tendu de lierre, bordant la rue de San Carlo, où s'embrassent des amoureux.

Thierry Laget  Florentiana  Editions Gallimard, 1993








Images : en haut, Herry Lawford  (Site Flickr)

au centre, Fabrizio Bucci  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr



jeudi 14 novembre 2013

Pianto antico (Plainte antique)




"No, no : scambiare in sul primo entrar nella vita l'avvenire dell'esistenza per l'oscurità del non essere non è bene." 

(Giosuè Carducci, Lettera a Ferdinando Cristiani, 14 novembre 1870)







Je cite ici deux poèmes de Giosuè Carducci, écrits après la mort de son jeune fils Dante, à la suite d'une congestion cérébrale, le 9 novembre 1870 (il n'avait que trois ans). Dans le premier poème, Carducci s'adresse à son frère cadet, Dante, qui s'était suicidé à l'âge de vingt ans en 1857, dans la demeure familiale de Santa Maria a Monte, près de Pise (selon une autre version, c'est son père, Michele Carducci, qui l'aurait tué accidentellement au cours d'une dispute) ; il lui confie l'âme de son fils (appelé justement Dante en mémoire de ce frère mort : "lui par qui tu revivais / Dans le grand nom vénéré") en lui recommandant de l'accueillir dans le sombre séjour des morts. Le titre du poème (Funere mersit acerbo) vient d'un vers de l'Énéide (VI, 429): "Abstulit atra dies et funere mersit acerbo." ("Un jour sombre les emporta et les poussa à une mort prématurée") ; il s'agit du moment où Énée, descendu dans le royaume des morts, entend des vagissements : ce sont les plaintes des âmes des nouveaux-nés emportés par la mort "au premier seuil de l'âge, exclus de la douceur de vivre, arrachés au sein maternel". 

Le second poème à été écrit l'année suivante, le jour de l'anniversaire de la naissance du jeune Dante (né le 21 juin 1867). Il est aussi célèbre en Italie que peut l'être en France Demain dès l'aube, le poème que Victor Hugo a dédié à la mémoire de sa fille Léopoldine. Le titre (Pianto antico) fait référence au thrène, la lamentation funèbre que chantaient les aèdes dans la Grèce antique (on peut rappeler à ce propos le chant XXIV de l'Iliade, au moment de l'exposition du corps d'Hector : "Ils ramenèrent le héros dans son humble demeure / Et le placèrent sur un lit sculpté. À ses côtés / Vinrent se mettre des chanteurs de thrènes, qui poussèrent / Leurs chants plaintifs, ponctués par les longs sanglots des femmes." (traduction de Frédéric Mugler, éditions Actes Sud, 1995)). On peut encore voir dans le petit jardin de la maison qu'habitait alors Carducci à Bologne, au n. 777 de la via Broccaindosso, le vert grenadier (beaucoup moins vert aujourd'hui, hélas...) dont il est question au tout début du poème. Les deux poèmes se trouvent dans le recueil Rime nuove, paru en 1887.


Funere mersit acerbo

O tu che dormi là su la fiorita
Collina tòsca, e ti sta il padre a canto ;
Non hai tra l’erbe del sepolcro udita
Pur ora una gentil voce di pianto ?

È il fanciulletto mio, che a la romita
Tua porta batte : ei che nel grande e santo
Nome te rinnovava, anch’ei la vita
Fugge, o fratel, che a te fu amara tanto.

Ahi no ! giocava per le pinte aiole,
E arriso pur di visïon leggiadre
L’ombra l’avvolse, ed a le fredde e sole

Vostre rive lo spinse. Oh, giú ne l’adre
Sedi accoglilo tu, ché al dolce sole
Ei volge il capo ed a chiamar la madre.

9 novembre 1870


Funere mersit acerbo

Ô toi qui dors là-bas sur la colline toscane
Fleurie, au côté de ton père ;
N'as-tu pas à l'instant entendu, parmi
Les herbes du tombeau, une douce voix plaintive ?

C'est mon petit enfant, qui à ta porte isolée
Frappe : lui par qui tu revivais
Dans le grand nom vénéré, lui aussi, mon frère,
Fuit la vie, qui te fut si amère.

Mais non, hélas ! Il jouait dans les jardins fleuris,
Et alors que tout lui souriait, l'ombre l'enveloppa
Pour l'emporter vers vos rives froides et désolées.

Oh ! En ce sombre séjour accueille-le,
Lui qui vers le doux soleil
Tourne la tête, et appelle sa mère.

9 novembre 1870

(Traduction personnelle)








Pianto antico

L'albero a cui tendevi
La pargoletta mano,
Il verde melograno
Da'bei vermigli fior,

Nel muto orto solingo
Rinverdì tutto or ora
E giugno lo ristora
Di luce e di calor.

Tu fior de la mia pianta
Percossa e inaridita,
Tu de l'inutil vita
Estremo unico fior,

Sei ne la terra fredda,
Sei ne la terra negra ;
Né il sol più ti rallegra
Né ti risveglia amor.

Giugno 1871

 
Plainte antique

L'arbre vers lequel tu tendais
Ta main enfantine,
Le vert grenadier 
aux belles fleurs vermeilles,

Dans le verger solitaire et muet
Reverdit à présent
Et juin le vivifie
Par sa lumière et sa chaleur.

Toi, fleur de ma plante
Blessée et desséchée,
Toi, de l'inutile vie
Ultime et unique fleur,

Tu es dans la terre froide,
Tu es dans la terre noire ;
Et le soleil ne te réjouit plus
Pas plus que l'amour ne te réveille.

Juin 1871

 (Traduction personnelle) 

 






Images : en haut, Site Flickr

au centre, Aldorindo Tartaglione  (Site Flickr)

en bas, Alessandro Grussu  (Site Flickr)




jeudi 16 mai 2013

Une caresse inconnue




 "Ora dorme la bianca fiordaligi
chiusa ne' panni, stesa in sul coperchio
del bel sepolcro ; et tu l'avesti a specchio
forse, ebbe la tua riva i suoi vestigi.

Ma oggi non Ilaria del Carretto
signoreggia la terra che tu bagni,
o Serchio..."

Gabriele d'Annunzio  Le Città del silenzio, Lucca


Sotto tenera luna già i tuoi colli,
lungo il Serchio fanciulle in vesti rosse
e turchine si muovono leggere. 
Così al tuo dolce tempo, cara ; e Sirio 
perde colore, e ogni ora s'allontana,
e il gabbiano s'infuria sulle spiagge
derelitte. Gli amanti vanno lieti
nell'aria di settembre, i loro gesti
accompagnano ombre di parole
che conosci. Non hanno pietà ; e tu
tenuta dalla terra, che lamenti ?
Sei qui rimasta sola. Il mio sussulto
forse è il tuo, uguale d'ira e di spavento.
Remoti i morti e più ancora i vivi,
i miei compagni vili e taciturni.

Salvatore Quasimodo  Davanti al simulacro d'Ilaria del Carretto 







La toute jeune femme de Paolo Guinigi, tyran de Lucques, vient de mourir. On ne sait pas de quoi. Si le marbre n’était pas toujours exsangue, je dirais qu’elle a perdu tout son sang. Charmante créature, elle est longue, longue comme une aiguille, mince, fine et svelte. Couchée bien sagement et toute droite, sa robe et son manteau sont d’une étoffe trop lourde pour elle ; ce poids la retient ; sans quoi, cette jeune femme se relevant reprendrait sa démarche longue et légère. Mais elle dort bien profondément et ne se réveillera pas. La joue lisse et droite, le nez bref et droit, son long visage maigre ne sourit guère ; ou plutôt il laisse transparaître le sourire intérieur, las d’être si loin peut-être, la lumière sous la porcelaine de la veilleuse. Ilaria del Carretto sourit en dedans à une douceur inconnue. L’arête de son beau petit menton souffrant et volontaire est bien posée sur le haut col, en forme de calice, du manteau fermé. Elle avait froid. Les plis se confondent avec ceux de la robe ; et les pieds cachés, appuyés sur un fidèle petit chien couché contre la plante, relèvent la courbe de la vague à jamais fixée. Robe de la jeune femme, crête d’écume au flot de la vie, glycine palpitante de la chair heureuse, de la forme chaude et parfumée : l’onde ici est arrêtée pour jamais de la chair, de la forme et de la robe noblement ornée.




Iacopo della Quercia, siennois, a taillé cette image, comme la jeune femme était à peine morte. Il avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans. La grâce siennoise vivait encore en lui. Plus tard, il l’a perdue dans l’imitation de la fausse grandeur, à l’antique. Car l’âme du moyen âge, le plus souvent, n’abdique pas en faveur de la beauté grecque : la Renaissance n’a pas connu la véritable antiquité. Le tombeau, où Ilaria del Carretto repose, quoique de belles proportions, est romain dans toutes ses parties. Cinq petits anges, plutôt pareils à de gras amours mous et dodus, se touchent par le bout des ailes et font ainsi une quintuple accolade. Ils tiennent d’énormes guirlandes, dans le goût des couronnes qui pèsent sur les arcs de triomphe : elles sont déjà faites de la même immortelle et des mêmes lauriers mortuaires. On s’extasie là devant. Dans cette œuvre, toute la beauté est de ce qui va disparaître : la noblesse et la pureté de la figure. L’esprit est inclus à la pierre et ne l’a pas désertée encore. Le reste annonce la pompe de la Renaissance et sa virtuosité. Plus ils seront habiles, et plus les artistes seront virtuoses. Moins ils auront à dire, et plus ils le diront avec éloquence : l’abondance et le faste leur seront une autre nature. L’ornement tue la simplicité ; il en est le bourreau, dès l’origine. Les passants admirent dans ce tombeau le premier des mille et mille monuments semés dans toute l’Europe, depuis cinq cent ans, et qu’on refait encore dans le même goût et le même esprit. Cependant, Ilaria del Carretto donne en silence son sourire intérieur et la fleur coupée de sa vie à une caresse inconnue.

André Suarès  Voyage du condottiere, Fiorenza 






Images : en haut, Daniela Verzaro  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Terry Clinton  (Site Flickr)



samedi 11 mai 2013

Les Chats de Sienne




On voit tant de chats à Sienne, qu’il semble ne point y avoir de chiens, ou les chiens se sont faits chats, peut-être. J’en avais neuf, disais-je, sous ma terrasse rouge ; et deux étaient si hauts sur pattes, qu’après tout c’était sans doute d’anciens lévriers qui s’étaient chattés pour vivre à Fonte Branda. Tout le monde, à Sienne, aime les chats. Il en est deux, aux couleurs de la ville, qui sont nourris aux frais de l’État, dans le Palais de la République. Je n’en suis pas sûr, et je n’ai pas consulté les Olims de la Cité, au palais Piccolomini ; mais j’espère qu’il en est ainsi. Messieurs les Chats ont leurs marchands qui pourvoient à les satisfaire : tous les matins et parfois le soir, le bonhomme passe dans la rue, portant de la rate, du foie, du mou, du gras-double et d’autres morceaux de choix sur une espèce de tréteau en forme d’échelle. Il appelle, il fait tinter son grelot ou une crécelle. Les fenêtres s’ouvrent à tous les étages : un petit panier descend au bout de la corde, avec la monnaie nécessaire ; et le vieux barbu de blanc, l’Hébé des minets, échange contre les sous le foie ou la rate, qu’on attend là-haut avec impatience. J’entends parfois un mia-ou qui module, où le râle du désir se confond avec le ronron de la joie. Sienne est la ville des chats. Ainsi pas une beauté ne lui manque.

André Suarès  Voyage du condottiere, Sienne la bien-aimée






Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Site Flickr