Translate

samedi 22 juin 2019

Una sera d'estate (Valzer lento)




Nilla Pizzi chante Una sera d'estate (1983) :




Il mare s'infrange sugli scogli
E bagna la sabbia piano piano
Il sole è ormai tramontato
E la luna s'affaccia per noi

Una sera d'estate sulla sabbia bagnata
Una luna incantata che risplende sul mare
Una sera d'estate una brezza leggera
Una storia d'amore che comincia con te


Un soir d'été

La mer se brise sur les rochers
Et baigne le sable très lentement
Le soleil est maintenant couché
Et la lune apparaît pour nous

Un soir d'été sur le sable mouillé
Une lune enchantée qui brille sur la mer
Un soir d'été une brise légère
Une histoire d'amour qui commence avec toi.






Images : en haut, Maurizio Semiglia  (Site Flickr)

en bas, Pierpaolo  (Site Flickr)



samedi 15 juin 2019

Niente che sia d'oro resta (L'or n'est pas éternel)



Pour saluer Franco Zeffirelli (Florence, 12 février 1923 - Rome, 15 juin 2019)




 C. Thomas Howell dans Il Giovane Toscanini, de Franco Zeffirelli


"Il me semble que si j'étais cinéaste je ne choisirais pour tourner dans mes films que des êtres d'une beauté ou d'un attrait physique merveilleux : non pas seulement pour attirer le public, mais parce que c'est la fonction même de l'art, à mon avis, de pérenniser ou de solenniser ce qu'il y a de plus émouvant sur la terre, et qui sans lui se perdrait."

Renaud Camus Vaisseaux brûlés





C. Thomas Howell dit le poème de Robert Frost  Nothing gold can stay dans le film de Francis Coppola The Outsiders :




Nature's first green is gold,
Her hardest hue to hold.
Her early leaf 's a flower ;
But only so an hour.
Then leaf subsides to leaf.
So Eden sank to grief,
So dawn goes down to day.
Nothing gold can stay.

In Natura il primo verde è dorato,
E subito svanisce.
Il primo germoglio è un fiore ;
Ma dura solo un ora.
Poi a foglia segue foglia.
Come l'Eden affondò nel dolore,
Così oggi affonda l'Aurora.
Niente che sia d'oro resta.

Le premier vert de la nature est d'or,
Et aussitôt il disparaît.
Son premier bourgeon est une fleur ;
Qui ne vivra qu'une heure.
Puis la feuille succède à la feuille.
Comme l’Éden mourut dans la douleur,
L'aurore cède au jour cruel.
L'or n'est pas éternel.








Images extraites du film de Franco Zeffirelli  The young Toscanini

vendredi 19 avril 2019

Mes seules larmes (D'un pianto solo mio)



Sept villes se vantaient d'avoir cerné la Ville :
Auteuil voulait en faire un jardin potager ;
Grenelle en voulait faire un énorme verger ;
Bercy, des entrepôts ; Montmartre, un vaudeville.

Passy faillit en faire un immeuble servile,
Un caravansérail pour le noble étranger ;
Vaugirard, la Villette à ce peuple léger
Faisaient des abattoirs pour sa guerre civile.

Mais la dame a mangé les sept petites sœurs,
Elle a mis pour toujours la liberté de l'âme,
Et tous ces fourniments et tous ces fournisseurs,

Le négoce, l'amour, et la cendre, et la flamme,
Et tous ces boniments et tous ces bonisseurs,
Et les gouvernements gendres et successeurs

Sous le commandement des tours de Notre-Dame

Charles Péguy  Les Sept contre Paris






1

Mio fiume anche tu, Tevere fatale,
Ora che notte già turbata scorre ;
Ora che persistente
E come a stento erotto dalla pietra
Un gemito d'agnelli si propaga
Smarrito per le strade esterrefatte ;
Che di male l'attesa senza requie,
Il peggiore dei mali,
Che l'attesa di male imprevedibile
Intralcia animo e passi ;
Che singhiozzi infiniti, a lungo rantoli
Agghiacciano le case tane incerte ;
Ora che scorre notte già straziata,
Che ogni attimo spariscono di schianto
O temono l'offesa tanti segni
Giunti, quasi divine forme, a splendere
Per ascensione di millenni umani ;
Ora che già sconvolta scorre notte,
E quanto un uomo può patire imparo ;
Ora ora, mentre schiavo
Il mondo d'abissale pena soffoca;
Ora che insopportabile il tormento
Si sfrena tra i fratelli in ira a morte;
Ora che osano dire
Le mie blasfeme labbra :
« Cristo, pensoso palpito,
Perchè la Tua bontà
S'è tanto allontanata ? »

(...)

3

Cristo, pensoso palpito,
Astro incarnato nell'umane tenebre,
Fratello che t'immoli
Perennemente per riedificare
Umanamente l'uomo,
Santo, Santo che soffri,
Maestro e fratello e Dio che ci sai deboli,
Santo, Santo che soffri
Per liberare dalla morte i morti
E sorreggere noi infelici vivi,
D'un pianto solo mio non piango più,
Ecco, Ti chiamo, Santo,
Santo, Santo che soffri.

Giuseppe Ungaretti  Il Dolore (1937-1946)





1

Fleuve mien toi aussi, Tibre fatal,
Maintenant que la nuit passe déjà troublée ;
Maintenant qu'insistant,
Comme exsudé à grand'peine de la pierre,
Un bêlement d'agneaux se multiplie
Égaré dans les ruelles atterrées ;
Que l'attente sans fin du mal,
Le pire mal,
Que l'attente du mal imprévisible
Entrave l'esprit et les pas ;
Que des pleurs infinis, que de longs râles
Glacent chaque demeure, antre peu sûr ;
Maintenant que passe la nuit déjà meurtrie,
Qu'à tout instant sont réduits à néant
Ou risquent les outrages tant de signes
Conduits, presque divins, à resplendir
À travers l'ascension des millénaires ;
Maintenant que déjà démembrée la nuit passe
Et que j'apprends tout ce qu'un homme peut souffrir ;
Maintenant, maintenant, tandis que le monde asservi
Étouffe au gouffre de douleur ;
Maintenant que l'intolérable peine
Se déchaine entre frères en haine à mort ;
Maintenant que ma bouche
Se risque à blasphémer :
« Christ, pensive palpitation,
Pourquoi s'est-elle éloignée
Aussi loin, Ta bonté ? »

(...)

3

C'est dans Ton cœur une plaie,
La somme de la douleur
Que l'homme répand sur la terre ;
Ton cœur, foyer ardent
De l'amour qui n'est point vain.

Christ, pensive palpitation,
Astre incarné dans la ténèbre humaine,
Frère perpétuellement
Immolé pour que soit refait
L'homme plus humainement,
Saint, Saint, Saint douloureux,
Pour délivrer de la mort tous les morts
Et soutenir nous autres malheureux vivants,
Je ne pleure plus mes seuls pleurs,
Vois, je T'appelle, Saint,
Saint, Saint douloureux.

Traduction : Philippe Jaccottet









Images : Passion et Crucifixion, de Bernardino Luini (terminé en 1529) Eglise de Santa Maria degli Angeli, Lugano

Source : Site Flickr



 

Erbarme dich, mein Gott, 
Um meiner Zähren Willen ! 
Shaue hier, Herz und Auge 
Weint vor dir bitterlich. 
Erbarme dich, mein Gott ! 

Aie pitié, mon Dieu, 
à la vue de mes larmes ! 
Vois, mon cœur et mes yeux 
pleurent amèrement devant toi. 
Aie pitié, mon Dieu !

dimanche 14 avril 2019

Aria di primavera




Soave sia il vento
Tranquilla sia l'onda,
Ed ogni elemento
benigno risponda
Ai nostri desir.





Que le vent soit doux
Et l'onde tranquille,
Que chaque élément s'apaise
Et réponde à nos désirs.

Mozart-Da Ponte Cosi fan tutte, I, 6






Images : Cosi fan tutte, mise en scène d'Abbas Kiarostami (festival d'Aix-en-Provence, juillet 2008)

lundi 24 décembre 2018

Natale napolitano (Noël napolitain)



Buon Natale a tutti ! 





Et elle en aura fait verser des larmes, cette chanson, où un émigré se souvient avec tristesse et nostalgie de ses Noëls napolitains...  Lacreme napulitane, l'une des plus belles et des plus célèbres chansons napolitaines, est interprétée ici par le maître de ce répertoire, Roberto Murolo :


LACREME NAPULITANE
(Buongiovanni - L. Bovio)

 Mia cara madre,
 sta pe' trasí Natale,
e a stá luntano cchiù mme sape amaro....
Comme vurría allummá duje o tre biancade...
comme vurría sentí nu zampugnaro !...

A 'e ninne mieje facitele 'o presebbio
e a tavula mettite 'o piatto mio...
facite, quann'è 'a sera d''a Vigilia,
comme si 'mmiez'a vuje stesse pur'io...

E nce ne costa lacreme st'America
a nuje Napulitane !...
Pe' nuje ca ce chiagnimmo 'o cielo 'e Napule,
comm'è amaro stu ppane!

Mia cara madre,
che só', che só' 'e denare ?
Pe' chi se chiagne 'a Patria, nun só' niente !
Mo tengo quacche dollaro, e mme pare
ca nun só' stato maje tanto pezzente !

Mme sonno tutt''e nnotte 'a casa mia
e d''e ccriature meje ne sento 'a voce...
ma a vuje ve sonno comm'a na "Maria"...
cu 'e spade 'mpietto, 'nnanz'ô figlio 'ncroce !

E nce ne costa lacreme st'America...




 LARMES NAPOLITAINES

Ma chère maman,
c'est bientôt Noël,
et je suis bien triste d'être si loin de vous ...
comme je voudrais allumer quelques feux d'artifice...
comme je voudrais entendre le son des cornemuses !...

Préparez la crèche pour mes filles adorées
et à table mettez une assiette pour moi...
le soir du réveillon,
faites comme si j'étais auprès de vous...

Elle nous en a fait verser des larmes, cette Amérique
à nous Napolitains !...
Pour nous qui pleurons le ciel de Naples,
comme ce pain est amer !

Ma chère maman,
qu'est-ce que c'est que l'argent ?
Pour qui pleure sa patrie, ce n'est rien !
Maintenant, j'ai quelques dollars de côté, et il me semble
que je n'ai jamais été aussi pauvre !

Je rêve toutes les nuits de ma maison
et j'entends la voix de mes enfants...
Mais dans mon rêve, je vous vois comme la Madone...
terrassée par la douleur devant son fils en croix !

Elle nous en a fait verser des larmes, cette Amérique... 






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Larina  (Site Flickr)




vendredi 21 décembre 2018

Inverno (Hiver)



"His soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the uni­verse and faintly falling, like the descent of their last end, upon all the liv­ing and the dead."





Franco Battiato chante Inverno (Hiver), de Fabrizio de André :

Sale la nebbia sui prati bianchi
come un cipresso nei camposanti
un campanile che non sembra vero
segna il confine fra la terra e il cielo.

Ma tu che vai, ma tu rimani
vedrai la neve se ne andrà domani
rifioriranno le gioie passate
col vento caldo di un'altra estate.

Anche la luce sembra morire
nell'ombra incerta di un divenire
dove anche l'alba diventa sera
e i volti sembrano teschi di cera.

Ma tu che vai, ma tu rimani
anche la neve morirà domani
l'amore ancora ci passerà vicino
nella stagione del biancospino.

La terra stanca sotto la neve
dorme il silenzio di un sonno greve
l'inverno raccoglie la sua fatica
di mille secoli, da un'alba antica.

Ma tu che stai, perché rimani ?
Un altro inverno tornerà domani
cadrà altra neve a consolare i campi
cadrà altra neve sui camposanti.







Le brouillard s'étend sur les prairies blanches,
comme un cyprès dans les cimetières,
un clocher presque irréel
marque la limite entre la terre et le ciel.

Mais toi qui t'en vas, tu dois rester,
tu verras que la neige s'en ira demain
et refleuriront les joies passées
avec le vent chaud d'un autre été.

Même la lumière semble mourir
dans l'ombre incertaine d'un devenir
où même l'aube devient le soir
et les visages semblent des têtes de cire.

Mais toi qui t’en vas, tu dois rester,
la neige aussi disparaîtra demain
l'amour encore viendra nous visiter
à la saison de l'aubépine.

La terre lasse sous la neige
dort en silence d'un sommeil lourd
l'hiver recueille sa fatigue
de mille siècles, depuis une aube ancienne.

Mais toi qui restes, pourquoi demeures-tu ?
un autre hiver reviendra demain
la neige tombera encore pour consoler les champs
la neige tombera encore sur les cimetières.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Roberto Mariani  (Site Flickr)

en bas, Roberto Solbiati  (Site Flickr)


 Source de la vidéo : Site Flickr

lundi 26 novembre 2018

L'addio (L'adieu)



Pour saluer Bernardo Bertolucci  (Parme, 16 mars 1941 - Rome, 26 novembre 2018)






Il fiume no, il fiume basta !
Bisogna dimenticarselo il fiume
Ci dicono di salutarlo
Ci ordinano di salutarlo
Verranno qui con delle macchine
Verranno qui con le loro draghe
Ci saranno degli uomini diversi
e il rumore dei motori
Chi ci penserà a tirarli su che non gelino i pioppi ?
Non resterà più niente
Non ci sarà più l’estate
Non ci sarà più l’inverno
Anche per te è finita
Fatti da parte
Tirati indietro, affonda la tua barca !
Si, parlo anche per te !
Non pescheremo più il luccio insieme
Non pescheremo neanche le carpe
E le anatre non passeranno
Non ritorneranno più dentro il mirino del mio fucile
Basta le folaghe, basta il volo delle oche selvatiche !
Amici miei, vedete :
Qui finisce la vita e comincia la sopravvivenza
Perciò, addio Stagno Lombardo !
Ciao, ciao fucile !
Ciao, fiume !
E ciao Puck !

(Monologue de Puck, dans le film de Bernardo Bertolucci Prima della Rivoluzione)




Le fleuve, non, c'est fini, le fleuve !
Le fleuve, il faut l’oublier
Ils nous disent de le saluer
Ils nous ordonnent de le saluer
Ils viendront ici avec leurs engins mécaniques
Il y aura des hommes différents et le fracas des moteurs
Qui prendra soin des peupliers pour qu’ils ne gèlent pas ?
Il ne restera plus rien
Il n’y aura plus d’été
Il n’y aura plus d’hiver
Pour toi aussi, c’est la fin
Laisse couler ta barque
Oui, c’est de toi aussi que je parle !
Nous ne pêcherons plus ensemble ni le brochet ni les carpes
Et les canards ne passeront plus
Ils ne reviendront plus dans le viseur de mon fusil
C’en est fini aussi des foulques et du vol des oies sauvages
Regardez, mes amis :
Ici s'achève la vie et commence la survie.
Alors, adieu, Étang de Lombardie !
Adieu, adieu fusil !
Et adieu, Puck !

(Traduction personnelle) 






Image (en bas) : Antonio Romei (Site Flickr)



mardi 25 septembre 2018

Autunno in Toscana (Automne en Toscane)




Parlate, o mura dell'antica torre
e dite, quale sguardo posò
dalle finestre anguste
sull'oro della valle
così dolce e amica.
Voci di cavalieri antichi
e scalpitare di cavalli sul sentiero,
dove corrono adesso i miei bambini,
e canto di madonna,
che lieta contemplò le azzurre nebbie
e le dorate foglie della vita.
In un mattino quieto come questo
solo il gallo si sente,
solo ogni tanto uno sparo di fucile.
E lentamente il sole inonda la campagna
in questo autunno dolce come allora.
E i secoli son nulla.

Paola Cannas   Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013






Parlez, murs de l'antique tour
et dites quel regard se posa
depuis les fenêtres étroites
sur l'or de la vallée
si douce et amicale.
Des voix de chevaliers antiques
et des chevaux qui piaffent sur le sentier,
où courent maintenant mes enfants,
et le chant d'une Dame,
qui joyeuse contempla les brumes bleues
et les feuilles dorées de la vie.
En un matin tranquille comme celui-ci
on n’entend que le chant du coq,
et de temps à autre un coup de fusil.
Et lentement le soleil inonde la campagne
en cet automne doux comme autrefois.
Et les siècles ne sont rien.

(Traduction personnelle)








 
Images : en haut, Antonio Romei  (Site Flickr)

au centre, Francesco  (Site Flickr)

en bas, Rodriguez  (Site Flickr


 

vendredi 31 août 2018

Canzone (Chanson)




Un deuxième (et dernier) extrait de Nel più bel sogno, le roman de Marco Vichi. Ici, le commissaire Bordelli assiste en 1968 au Moulin Rouge, un local situé au fond du célèbre parc des Cascine de Florence, à un concert de Don Backy, un chanteur très en vogue dans les années soixante et même un peu au-delà. Il est accompagné par sa vieille amie Rose, ex-prostituée et l'un des personnages "récurrents" les plus sympathiques de la série des aventures de Bordelli. Il est question dans ce passage de Canzone, le grand tube de Don Backy dont les premières paroles sont reprises dans le titre de l'ouvrage : Nel più bel sogno [Dans le plus beau des rêves]. L'avantage d'Internet est que l'on peut faire également entendre la chanson au milieu du texte, ce qui ajoute certainement à l'émotion et à la nostalgie que suscitent ce passage chez le lecteur :

Après une heure de musique Don Backy annonça le dernier morceau, What'd I Say, un rythm and blues de Ray Charles, et le groupe se déchaîna comme il faut. Le final se déroulait dans une sorte de dialogue complice entre Don Backy et le public :

Eeee... Eeee...
Oooo... Oooo...
Eeee... Eeee...
Ooo...
Ooo...
Tell me what'd I say...
Tell me what'd I say...

Bordelli aurait voulu se lancer dans la mêlée sur la piste de danse, mais le démon de la vieillesse le retenait par les oreilles. A l'inverse, Rose ne laissa pas passer l'occasion, elle alla sous la scène et se mit à bouger ses très expertes hanches devant Don Backy qui lui souriait, ce qui la mettait dans un état second. La chanson semblait ne vouloir jamais finir, pour le plaisir de tout le public, et après un long roulement de batterie arriva l'explosion finale. Don Backy et les membres de son groupe répondirent au délire d'applaudissements avec des saluts, et ils disparurent derrière une porte. Mais le public n'était pas d'accord, et une forêt de sifflets se leva pour exiger un bis.
« Il n'a pas chanté ma préférée » protesta Rose, comme une enfant qui n'a pas reçu pour Noël le jouet qu'elle avait demandé à l'Enfant Jésus.
« Alors je dois l'arrêter » dit Bordelli, en croisant ses poignets.
« Oh oui ! Comme ça, je le ramène à la maison ! »
« Et qu'est-ce que tu en ferais ? »
« Ne me le fais pas dire... »
« Il n'est pas trop jeune pour toi ? »
« Et c'est toi qui dis ça ? » dit Rose, en levant sa coupe pour se faire resservir du champagne. Bordelli ne pouvait pas répliquer, et il fit semblant de ne pas avoir entendu. Mais qu'y pouvait-il si la femme qu'il désirait le plus au monde avait trente ans de moins que lui ?
Les applaudissements ne furent pas vains. Dans la fumée des cigarettes apparut de nouveau Don Backy, tout seul, déchaînant de nouveaux applaudissements nourris. On entendit une base enregistrée de violons mélancoliques, et Rose posa sa main sur son cœur... Les violons se turent en laissant place à un piano...




Nel più bel sogno ci sei solamente tuuu... [Dans le plus beau des rêves, il n'y a que toi...]

Le silence se fit dans toute la salle.

Sei come un'ombra che non tornerà mai piùùù... [Tu es comme une ombre qui ne reviendra jamais plus...]

Dans l'obscurité on voyait briller des dizaines d'yeux, et les jeunes filles les plus effrontées étaient  les plus émues de toutes. Rose la connaissait par cœur, et elle la murmurait du bout des lèvres en essuyant de temps en temps une larme avec ses doigts.
Bordelli suivait la mélodie et les paroles comme s'il avait lui-même écrit cette chanson. Combien de temps lui faudrait-il pour se remettre de cette soirée ? Il ne s'aperçut qu'à cet instant qu'il n'avait pas encore fumé la première cigarette de la journée, et il en profita pour en allumer une... Encore qu'avec  toute cette fumée, c'est comme s'il en avait déjà fumé plusieurs.
Cette chanson pénétrait dans son âme à force d'émotions, en l'obligeant à penser à Eléonore, à désirer la serrer dans ses bras. La foule dans la salle était immobile, tous les regards étaient braqués sur ce garçon maigre à la voix dramatique et au visage de voyou sympathique, capable de t'arracher les tripes avec ses chansonnettes. Il n'était pas facile de comprendre pourquoi ce morceau était si beau, c'était même impossible. C'était comme ça et voilà tout...
Quand la dernière note s'évanouit dans le néant, tout le public se mit debout en frappant des mains, même les plus jeunes, même les jeunes filles effrontées. Don Backy esquissa un salut, envoya des baisers aux femmes et disparut. Les projecteurs braqués sur la scène s'éteignirent et les lumières plus douces de la salle s'allumèrent. Il y eut une tentative de révolte, pour demander encore un bis, mais hélas le concert était terminé, et peu à peu les applaudissements se transformèrent en bavardages, en éclats de rire et en commentaires enthousiastes.

Marco Vichi  Nel più bel sogno  Guanda Editore, 2017  (Traduction personnelle)








mardi 28 août 2018

Florence belle et cruelle




Un extrait de Nel più bel sogno [Dans le plus beau des rêves] le dernier ouvrage de la série consacré au commissaire Bordelli, dont Marco Vichi nous conte régulièrement les aventures dans la Florence des années soixante, et que l'on aime davantage pour son sens de la digression et de la flânerie narrative que pour la rigueur de ses enquêtes. Ici, il réfléchit à la nature ambivalente du caractère florentin, sur les marches de la magnifique basilique de San Miniato al Monte : 

Il monta jusqu'à la basilique de San Miniato, son église préférée, qu'il avait vue juste avant depuis les fenêtres du palais de la Bourse. Il demeura longtemps appuyé au muret devant la façade, observant ces marbres ornés de figures géométriques et en même temps si émouvants. Puis il se retourna pour regarder Florence, la belle et cruelle Florence, capable d'engendrer de grands esprits et une sinistre ignorance. Il aimait la belle ironie florentine, qui riait de tout, y compris d'elle-même et de ses propres souffrances. La féroce ironie frondeuse qui ne courbait jamais la tête devant rien ni personne. Pendant la présence de Napoléon, les Florentins appelaient les Français « i nuvoloni » (« les gros nuages »), en raison de leurs proclamations qui commençaient par Nous voulons... Et quand en 1870 Victor-Emmanuel II, après un séjour de cinq ans à Florence, capitale provisoire du Royaume, s'en alla finalement dans la Rome si convoitée, les Florentins inventèrent une comptine, qu'ils placardèrent sur les murs de la ville : 

Turin pleure quand le monarque s'en va.
Rome exulte quand le monarque arrive.
Mais Florence, ville-berceau de l'art,
se moque de son arrivée comme de son départ.

Toutefois, Florence avait aussi une autre âme, sinistre, lâche, flagorneuse, peureuse, méfiante, capable de sourire à celui qu'elle s'apprête à poignarder dans le dos, et qui n'hésitait pas à démolir en groupe une personne sans défense à coups de répliques vulgaires. C'était peut-être dans cette contradiction que résidait la fascination exercée par cette ville ? La belle ironie et la lâcheté entremêlées ? Quoi qu'il en soit, il n'était pas facile de grandir à Florence, sous les coups d'épée des paroles tranchantes. mais c'était au moins un entraînement à l'auto-défense, ce qui pouvait toujours être utile dans la vie.

Marco Vichi  Nel più bel sogno  Guanda Editore, 2017 (Traduction personnelle)










Images : en haut, Carlos Sanchez  (Site Flickr)

en bas, (1) Jonas Ginter  (Site Flickr)

jeudi 16 août 2018

Chi sono ? (Qui suis-je ?)





Deux poésies d'Aldo Palazzeschi, qui chaque fois que je les lis me rappellent L'Étranger de Baudelaire :


Chi sono ?

Son forse un poeta ?
No, certo.
Non scrive che una parola, ben strana,
la penna dell'anima mia :
"follia".
Son dunque un pittore ?
Neanche.
Non ha che un colore
la tavolozza dell'anima mia :
"malinconia".
Un musico, allora ?
Nemmeno.
Non c'è che una nota
nella tastiera dell'anima mia:
"nostalgia".
Son dunque... che cosa ?
Io metto una lente
davanti al mio cuore
per farlo vedere alla gente.
Chi sono ?
Il saltimbanco dell'anima mia.

Aldo Palazzeschi Tutte le poesie Ed. Mondadori I Meridiani


Qui suis-je ?


Peut-être suis-je un poète ?
Non, certainement pas.
Elle n'écrit qu'un seul mot, bien étrange,
la plume de mon âme :

"folie".

Suis-je donc un peintre ?

Pas davantage.
Elle n'a qu'une seule couleur
la palette de mon âme :
"mélancolie".

Un musicien alors ?
Non plus.

Il n'y a qu'une seule note
sur le clavier de mon âme :
"nostalgie".

Que puis-je donc bien être ?
Je place une loupe
devant mon cœur
pour le montrer aux gens.
Qui suis-je ?

Le saltimbanque de mon âme.


(Traduction personnelle)







Lo sconosciuto

L'hai veduto passare stasera ?
L'ho visto.
Lo vedesti ieri sera ?
Lo vidi, lo vedo ogni sera.
Ti guarda ?
Non guarda da lato
soltanto egli guarda laggiù,
laggiù dove il cielo incomincia
e finisce la terra, laggiù
nella riga di luce
che lascia il tramonto.
E dopo il tramonto egli passa.
Solo ?
Solo.
Vestito ?
Di nero è sempre vestito di nero.
Ma dove si sosta ?
A quale capanna ?
A quale palazzo ?

Aldo Palazzeschi Tutte le poesie Ed. Mondadori I Meridiani


L'Inconnu


L'as-tu vu passer ce soir ?
Je l'ai vu.

L'as-tu vu hier soir ?

Je l'ai vu, je le vois tous les soirs.

Te regarde-t-il ?

Il ne regarde pas autour de lui

Il ne regarde que là-bas,

Là-bas où le ciel
commence
et où finit la terre, là-bas,
dans la ligne de lumière
que laisse le crépuscule.

Et après le crépuscule, il s'en va.

Seul ?

Seul.

Comment est-il habillé ?

De noir, il est toujours habillé de noir.

Mais où s'arrête-t-il ?
Dans quelle masure ?

Dans quel palais ?


(Traduction personnelle)






Toutes les photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)




mercredi 15 août 2018

La Madonna del Parto



"Tu se' colei che l'umana natura

nobilitasti sì, che' l suo fattore
non disdegnò di farsi sua fattura."

Dante Paradiso XXXIII, 4-6




Le gardien, qui a finalement consenti à nous ouvrir, ne quittera pas son siège un seul instant, surpris qu’on puisse encore admirer ce qui fait depuis longtemps son quotidien. Venir voir dans la cité des morts une Vierge de l’enfantement... Mais dans quel lieu serait-ce plus légitime ?

Lourdement aviné, il oscille à présent au bord du sommeil. Sur le mur de la chapelle, la Vierge enceinte forme avec lui un duo surréel, ou plutôt avec son indifférence qui nous paraît scandaleuse : les femmes des environs la supportent-elles, entre ces murs, quand elles viennent y conjurer les périls qui pourraient menacer leur grossesse ? Une conjuration si pressante qu’après-guerre la commune, sollicitée pour une exposition, refusa de prêter la fresque, de peur qu’il n’arrivât malheur en son absence.

Dans son impudeur, dans sa trivialité, cet homme encore jeune s’accorde mieux aux traits de la Vierge que nos regards. Aux abords de l’engendrement, de la genèse en un corps de femme, comment avouer autre chose qu’une opacité semblable au sommeil, une pose pétrifiée, celle qu’adopte un des soldats endormis de La Résurrection, à Borgo San Sepolcro ? Ce serait, soutient-on, un autoportrait. Se peut-il vraiment qu’une telle somnolence, une telle pesanteur à l’égard du monde, rappelle le visage qui fut celui de Piero della Francesca ? Quel ordre avons-nous donc interrompu, auquel ce gardien participe en s’abandonnant avec la désinvolture d’une longue familiarité.







Le manteau bleu de la Vierge s’entrouvre en une fente étroite, verticale, sur la ligne, impossible à situer mais de tous temps franchie, qui sépare le corps du désir du corps de l’enfantement. Deux anges semblables et charnels écartent les tentures de part et d’autre pour qu’à pleins regards nous la voyions, elle, une main sur la hanche, l’autre effleurant l’intime, ou le désignant, vertigineuse et placide.

Bernard Simeone Acqua fondata, éditions Verdier, 1997









lundi 13 août 2018

Le droit à la paresse




Je traduis ici un deuxième extrait de la "petite autobiographie" que publie Adriana Asti en Italie ; il s'agit d'un passage savoureux dans lequel elle évoque sa perception de Rome, une ville à la fois fascinante et agaçante, installée dans une splendide éternité au sein de laquelle l'oisiveté peut devenir un prodigieux art de vivre, à condition de ne pas s'engluer dans le stérile ennui :

Attendre pendant aussi longtemps sans pouvoir rien faire avait été exaspérant, mais aussi complètement naturel, puisque je me trouvais à Rome, un endroit merveilleux avec lequel toutefois je n'ai pas d'affinités, une ville orientale où l'unique activité possible est de laisser passer le temps. Tant que l'on reste pris au piège de sa poussiéreuse splendeur, l'oisiveté ne se présente pas comme un choix, mais comme la seule option possible. C'est aussi pour cela que quand je me trouve ici, je ne sors pratiquement jamais : je me contente de me promener dans la maison sans rien faire. La vie ne se limite pas à l'effort, au calcul et au jugement. On peut aussi choisir le rôle de témoin et se limiter à absorber passivement ce qui arrive autour de soi. Simplement, paresser, musarder.




D'ailleurs, si l'on sait s'organiser, l'oisiveté peut même devenir un travail, à condition qu'elle ne soit pas motivée simplement par l'ennui. C'est quand on aurait mille choses à faire mais que l'on préfère cultiver une précieuse inactivité que l'on atteint les sommets de cet art. Et Rome est l'un des meilleurs endroits au monde pour le pratiquer. Bien sûr, il y a des églises splendides, de magnifiques monuments, et la place d'Espagne. Toutefois, à part la beauté, il n'y a rien à Rome : aucune pulsion de vie. C'est une ville assoupie. Rien n'y est important. On n'y fait pas d'efforts, on contemple. On donne des rendez-vous auxquels sans doute on ne se rendra pas. C'est peut-être la raison pour laquelle on l'a définie éternelle ?




C'est une ville si attrayante que je me demande pourquoi on irait s'enfermer dans un théâtre pour assister à un spectacle. Quel ennui ! Moi, je ne le ferais pas ! Un dimanche après-midi, je jouais avec Luca Ronconi, qui alors était acteur, au théâtre Quirino. Nous interprétions un couple dans l'intimité du foyer : j'étais en chemise de nuit et lui en pyjama. Tout à coup, au beau milieu d'une conversation, quelque chose de doux nous passa sur le visage. C'était le rideau : on l'avait brusquement refermé. La salle était à moitié vide, le public s'en allait et le directeur du théâtre avait jugé opportun d'interrompre de cette façon le spectacle. A l'intention de ceux qui ne l'ont jamais éprouvée, je dirai que ce n'est pas une sensation déplaisante, quoiqu'un peu inquiétante : le rideau est comme une chauve-souris, une terrible caresse de velours qui vous frôle.

Adriana Asti  Un futuro infinito, piccola autobiografia  Mondadori, 2017  (Traduction personnelle)






Images : de haut en bas, (1) Tommauro  (Site Flickr)

(2)  Claudio Frizzoni  (Site Flickr)

(3)  Monica  (Site Flickr)

(4)  Michele De Angelis  (Site Flickr)



dimanche 12 août 2018

Bertolucci, années soixante




Un extrait de la "petite autobiographie" que publie en Italie Adriana Asti (Un futuro infinito (Un futur infini), aux éditions Mondadori) ; elle évoque ici sa relation avec Bernardo Bertolucci et le rôle de Gina dans Prima della Rivoluzione, le deuxième film de Bertolucci (et son chef d'oeuvre, d'une fulgurante beauté) :

En 1963 Bernardo Bertolucci me proposa le rôle de l'héroïne de Prima della Rivoluzione, son deuxième film comme metteur en scène. Naturellement, j'acceptai, mais ce fut pour moi un psychodrame. Bernardo a capturé mon âme dans ce film : mon personnage me ressemblait trop. Et quand une chose te touche de façon aussi directe, cela peut devenir répugnant. Ce n'est qu'après l'avoir vu terminé que j'ai compris combien ce film était beau. 

Bernardo a été aussi mon compagnon pendant cinq ans. Je l'avais rencontré par l'intermédiaire de Pier Paolo [Pasolini]. Je le vis pour la première fois en 1962, quand il tournait La Commare secca, son premier film, sur un scénario de Pasolini. Avant lui, j’avais connu son père, le poète Attilio Bertolucci. Bernardo avait dix ans de moins que moi et c'était vraiment un jeune garçon : je me suis en quelque sorte spécialisée dans les hommes plus jeunes, les seuls avec lesquels j'ai réussi à avoir des relations durables. À cette époque, une telle différence d'âge était scandaleuse, mais par pour notre cercle d'amis qui dès le début nous apportèrent leur soutien. Nous étions les plus jeunes dans le groupe et tous, Pier Paolo, Moravia, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, approuvaient chaleureusement notre union. Nous étions entourés d'affection.

Bernardo a toujours été le contraire de moi : dans son enfance, il n'a jamais été un enfant insignifiant et ignoré. Il a grandi dans la compréhension et l’harmonie familiale, ce qui a fait de lui un homme parfaitement libre : il n'a pas de doutes, il suit uniquement son inspiration. Il a commencé très jeune à écrire des poésies. Quand il a publié son recueil In cerca del mistero (En quête du mystère), il me l'a dédié.

Bernardo n'est pas quelqu'un de cynique. Il est direct comme peut l'être un poète. Comme son père Attilio. Il réalise ce qui lui passe par l'esprit, il ne juge pas et ne censure pas. C'est la faiblesse mais aussi la beauté de ses films. Mais la qualité qu'il avait dans sa jeunesse de ne jamais se censurer lui a parfois fait perdre sa perfection et sa grâce. Lui toutefois n'a jamais été guidé par autre chose que par la conviction de son absolue singularité.

Adriana Asti  Un futuro infinito, piccola autobiografia  Mondadori, 2017  (Traduction personnelle)