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lundi 7 juillet 2014

L'autre rive


À bientôt !






Régine Crespin chante L'Île inconnue, la dernière des mélodies du cycle des Nuits d'été, de Berlioz (poème de Théophile Gautier). Orchestre de la Suisse romande, direction : Ernest Ansermet.





Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller ?
La voile enfle son aile,
La brise va souffler.

L'aviron est d'ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d'or fin.
J'ai pour lest une orange,
Pour voile une aile d'ange,
Pour mousse un séraphin.

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller ?
La voile enfle son aile,
La brise va souffler.

Est-ce dans la Baltique ?
Dans la mer Pacifique ?
Dans l'île de Java ?
Ou bien est-ce en Norvège,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d'Angsoka ?

Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller ?

Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours !
Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.

Où voulez-vous aller ?
La brise va souffler.








Source de la vidéo
: Site YouTube

Images : en haut,  Renaud Camus (Site Flickr)

en bas, Sam Vanfleteren  (Site Flickr)

vendredi 4 juillet 2014

Addio al calcio (Adieu au football)




Dans son bel ouvrage Addio al calcio, Valerio Magrelli fait ses adieux au football, qu'il a beaucoup pratiqué, comme joueur amateur plus que comme spectateur dans les stades, en quatre-vingt-dix fragments qui correspondent aux quatre-vingt-dix minutes des deux mi-temps d'un match. Avec ferveur, ironie ou mélancolie, il évoque ce qui est en Italie beaucoup plus qu'un sport : une véritable passion nationale, à la fois exutoire, rite initiatique et obsession collective. Il dit aussi adieu à une certaine innocence de la jeunesse, faite d'enthousiasme et de fougue, de plaisir du jeu et de la dépense physique, avant que l'âge impose sa rigueur et ses limites. Je cite ici deux extraits : le premier correspond à la vingt-quatrième minute de la première mi-temps, le second à la trente-huitième minute de la deuxième mi-temps.

A proposito di vecchiaia. Ho continuato a giocare a calcio fin verso i quarant’anni. Da un certo punto in poi era diventato sempre più difficile mettere insieme una manciata di giocatori, ma l’incontro con il fratello di un mio amico cambiò tutto. Iniziai a giocare con una squadra di ragazzi molto simpatici e bravi. Troppo. Andò avanti per qualche partita, quando un giorno, anzi una sera, successe il fattaccio. Mi stavo muovendo piuttosto bene in campo, e feci addirittura una discesa gloriosa, fino al limite dell’area, quando il compagno che mi correva a fianco venne abbattuto e l’arbitro fischiò il fallo. Fu allora che capii. 

Se ero riuscito a tagliare la difesa come burro, a saltare terzini come in sogno, era perché tutti quanti si scansavano, anzi, letteralmente, mi evitavano. La loro gentilezza era squisita, sebbene piuttosto umiliante, e tutto mi fu chiaro quando un avversario mi si avvicinò per consegnarmi la palla. Stava esortandomi a battere la punizione, ma dandomi del lei. Del lei, in un campo di calcio ! Mi sentii amareggiato, e non potevo prendermela con nessuno. Avrei dovuto capirlo. Quella fu la mia ultima partita.

Valerio Magrelli  Addio al calcio  Einaudi, 2010




 À propos de vieillesse. J’ai continué de jouer au foot jusqu’à la quarantaine. À partir d’un certain moment, il était devenu de plus en plus difficile de réunir une poignée de joueurs, mais la rencontre avec le frère d’un de mes amis changea tout. Je commençai à jouer avec une équipe de garçons très sympathiques et très doués. Trop. Cela continua pendant quelques parties, mais un jour, ou plutôt un soir, l’incident eut lieu. Je me déplaçais plutôt bien sur le terrain et je fis même une incursion glorieuse, jusqu’à la limite de la surface de réparation, quand le camarade qui courait à mes côtés fut jeté au sol, et l’arbitre siffla la faute. Ce fut alors que je compris. 

Si j’avais réussi à enfoncer la défense comme du beurre, et à doubler des arrières comme dans un rêve, c’était parce que tous s’écartaient, ou plutôt, littéralement, m’évitaient. Leur gentillesse était exquise, quoique plutôt humiliante, et tout fut clair pour moi lorsqu’un adversaire s’approcha pour me remettre le ballon. Il m’exhortait à tirer le coup franc, mais en me vouvoyant. Un vouvoiement, sur un terrain de foot ! Je me sentis plein d’amertume, et ne pouvais m’en prendre à personne. J’aurais dû comprendre. Ce fut mon dernier match. 

Valerio Magrelli  Adieu au foot  Actes Sud, 2012 (Traduction : Marguerite Pozzoli, en collaboration avec René Corona)




Epopea dei palloni perduti. Sono le briciole di Pollicino che dovrei ritrovare per risalire il sentiero di casa. Quanti palloni ! E ovunque. Nei fiumi, innanzitutto, che appena toccata l’acqua, scappano via veloci. Nei laghi, più pacifici, ma non meno insidiosi. Qualcuno al mare, molti sopra gli alberi, incastrati sui rami più alti a formare un groviglio inestricabile, una specie di simbolo araldico. E quanti finiti bucati ! Quelli di plastica leggera, che volavano via alla prima brezza ("a vento", si diceva, guardando le inverosimili parabole tracciate quando li si colpiva con violenza), ma anche gli altri, via via divorati dai cespugli, dai vetri, dalle spine. In definitiva, non c’è pallone che non si sia perso o forato. E forse tutto questo vorrà dire qualcosa.

Valerio Magrelli  Addio al calcio  Einaudi, 2010

Epopée des ballons perdus. Ce sont les miettes du Petit Poucet que je devrais retrouver pour remonter le sentier vers la maison. Tant de ballons ! Et partout. Dans les rivières, avant tout : dès qu’ils ont touché l’eau, ils filent à toute vitesse. Dans les lacs, plus paisibles, mais non moins insidieux. Quelques-uns à la mer, beaucoup sur les arbres, coincés dans les branches les plus hautes pour former un écheveau inextricable, une espèce de symbole héraldique. Et tant de ballons percés ! Ceux en plastique léger, qui s’envolaient à la première brise ("au vent", disait-on, en regardant les invraisemblables paraboles qu’ils dessinaient lorsqu’on les frappait avec violence), mais aussi les autres, peu à peu dévorés par les buissons, les tessons de verre, les ronces. En définitive, il n’est pas de ballon qui ne se soit perdu ou percé. Et peut-être tout cela signifie-t-il quelque chose.

Valerio Magrelli  Adieu au foot  Actes Sud, 2012 (Traduction : Marguerite Pozzoli, en collaboration avec René Corona)






Images, de haut en bas :





mercredi 2 juillet 2014

D'une étoile l'autre




La promenade nocturne vaut surtout par la vision unique du ciel étoilé. (Si l’on décide d’y perdre la vue, prenons garde à ne pas renouveler la pénible aventure de Thalès qui, ne quittant pas les yeux de la voûte céleste et se refusant à l’immobilité, tomba dans une fosse.) 




Je ne connais pas de spectacle plus ravissant que ce panorama cosmique offert au contemplateur qui ne parvient pas à discipliner son regard tant il est attiré par des scintillements joueurs. Dès que je lève la tête, dans ces instants sublimes, le vers de Mistral dans Mireille — « Et le soir, Dieu sème les étoiles » vient frapper à mon huis mental. Inutile de connaître les constellations pour profiter de cette unique et permanente représentation qui jamais ne joue à guichet fermé malgré le caractère exceptionnel des acteurs. 




D’une étoile l’autre, petit prince qui erre d’astres en astres, je vogue sur du velours noir au gré des vents sidéraux. Quand je pense que des faquins me croient casanier ! Je me déplace beaucoup plus vite et beaucoup plus loin qu’ils ne l’imaginent, ces êtres dont le sens poétique est si atrophié que l’on se demande s’ils en furent un jour pourvus ! Las, laissons les assis et reprenons notre grande course.

Rémi Villedecaze  De la promenade  Éditions du Bon Albert, 1997








Images : (1)  Site Flickr

(2) et (3)  Site Flickr





lundi 30 juin 2014

Natura dei Còrsi (Nature des Corses)




Je cite ici un nouvel extrait de l'ouvrage de Giuseppe Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert] ; le poète voyage en Corse et fait halte à Bocognano, le 11 février 1932. C'est l'occasion pour lui de se livrer à une belle méditation sur la nature des Corses, intuitive et poétique, nourrie par sa découverte de l'île, mais aussi par ses lectures, en particulier Boswell et Colonna de Cesari Rocca, auteur d'une Histoire de la Corse publiée en 1890. La traduction que je cite ici est de Philippe Jaccottet, qui a opéré quelques coupures dans le texte original ; j'ai rajouté entre crochets ma propre traduction des passages qu'il n'avait pas repris.

Ho già qualche idea della natura dei Còrsi, ed è che dietro un principio d’idillio troverete sempre una cecità disperata. Il sentimento loro, vorrei paragonarlo a questi graniti per rabbie di polifemi ; e la loro tenerezza, a quelle acque luminose che divengono fossati, e a quelle nuvole dispensatrici a questi pietroni, di lievità malinconica per la pietra che trapela. « A minime cause, dice Colonna de Cesari Rocca, corrispondono in questo paese massime conseguenze. » L’eccesso di sentimento va sempre posto in relazione con un eccesso di serietà. Se c’è popolo che, per la sua stessa formazione, manchi d’ironia, e cioè della facoltà di adattarsi di buon umore a condizioni che minaccino d’essere diverse da quelle affrettate dal sogno, è questo. È anzi pessimista, e non concepisce la felicità se non per mettersi in grado di schierarsi contro una fortuna avversa. S’è detto tanto della sua poca voglia di lavorare ; converrebbe dire che, nato pastore, s’adatta male a occupazioni che non siano quelle di meditare, di guidare, di comandare. In fondo, tuttora patriarcale, ed ho sentito parlare di legami di parentela fino al cuginato di settimo e nono grado ; si potrebbe dire che ancora oggi, come per gli scrittori del ‘700, tende a dividersi in "tribù" , in agglomerati d’interessi e d’affetti, di risentimenti e di battaglia attorno a un "caporale". Un apparato giudiziario, come una volta quello genovese ed ora quello francese, che presuppone la lunga pratica dell’astrattezza nei rapporti sociali, naturalmente sarà considerato da un Còrso come un cavallo di Troia contro la giustizia. 




[Il giornale] Le Temps usa incolpare, dopo 150 anni d’occupazione francese, la cattiva giustizia genovese, per spiegare il banditismo. È lecito domandargli che cosa hanno fatto i Francesi in 150 anni ? Dei buoni o dei cattivi romanzi ? E quanti saranno questi banditi ? Dodici, venti, cinquanta ? La Corsica non è un paese di malviventi, ma di gente che sa buttare la propria vita come un fiore. Saranno Italiani del XVI o del XIII secolo, come vogliono i migliori scrittori di Francia ? Da un lato : il loro sentire la giustizia in modo immediato, da uomo a uomo, e a questo proposito un’altra osservazione del Colonna de Cesari Rocca ci soccorre : « Nessun Còrso può concepire da parte d’un altro uomo un movimento, un gesto irriflessivo » ; anche quell’impeto di dominio che faceva dire a uno di questi montanari, nel timore gli rifiutassero la mano della ragazza adocchiata : « La voglio perché l’amo ; la mia forza è il mio diritto » ; ed anche quel compromettere nella propria causa l’agglomerato fazioso di cui sopra si parlava, incancrenito dal giuoco d’onori e favori del sistema elettorale ; d’altro canto : quell’abile sfruttamento da parte della Francia delle qualità militari di questo popolo di pastori, traendone per le colonie, per i posti più pericolosi, e per la metropoli stessa, un personale autoritario e ambizioso in numero così grande che, se le mie cifre sono esatte, il 27% delle funzioni statali in Francia e il 50, nelle colonie, sono ricoperti da Còrsi ; ne consegue che diminuisce sempre la popolazione dell’isola, oggi ridotta a 200.000 anime, e cresce invece quella emigrata, già salita a 300.000. In poche parole, come dice il Boswell : « l’inclinazione degli uomini che è, come quella degli altri Italiani, naturalmente umana, ma estremamente sensibile e portata alla violenza » ; l’avere lasciato vegetare e corrompersi quell’animo fazioso contro cui il Paoli opponeva tanta energia di leggi "convenienti" ; l’avere promosso l’esodo dall’isola, e l’averlo reso inevitabile non eseguendo alcuno di quei grandi lavori che avrebbero potuto trasformare all’interno le condizioni economiche ; tutto ciò permette che, in un Paese abbandonato, di solitudini, con infinite strade coperte per iscampo, ci siano ancora banditi ; e spiega perché, nonostante spettacolose imprese, potranno essercene domani e dopo.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo, Monti, marine e gente di Corsica  Mondadori Editore, 1961 






J’ai déjà quelques idées sur la nature des Corses : c’est qu’elle cache toujours sous une apparence d’idylle, un aveuglement désespéré. Leur passion, je la voudrais comparer à ces granites pour fureurs de Cyclope ; et leur tendresse, à ces eaux lumineuses qui deviennent ravines, et à ces nuages qui donnent aux montagnes dont n’émergent plus que les pitons, une légèreté mélancolique. « La Corse, écrit Colonna de Cesari Rocca (1), est le pays où les causes les plus infimes engendrent les plus grandes conséquences. » L’excès de sentiment va toujours de pair avec un excès de sérieux. S’il est un peuple qui, par sa formation même, manque d’ironie, c’est-à-dire de la faculté de s’adapter de bon cœur à des conditions qui menacent d’être différentes de celles qu’anticipe le songe, c’est bien celui-là. Pessimiste, au contraire, il ne conçoit le bonheur que pour se mettre en condition de se battre contre l’adversité. On a beaucoup raillé son peu de goût pour le travail ; il conviendrait de nuancer. Le Corse, né berger, s’accommode mal d’autres occupations que méditer, conduire et commander. Il est resté, au fond, patriarcal, et j’ai entendu mentionner des liens de cousinage au septième ou au neuvième degré ; on pourrait dire qu’aujourd’hui encore, comme pour les écrivains du dix-huitième siècle, il tend à se diviser en "tribus", en agglomérats d’intérêts et d’affections, de ressentiments et de luttes, autour d’un "caporal". Dans un appareil judiciaire tel que celui des Gênois naguère et celui de la France aujourd’hui, le Corse ne peut voir qu’un cheval de Troie dirigé contre la justice. 




[Le journal] Le Temps, pour expliquer la survivance du banditisme après cent cinquante ans d’occupation française, en rejette encore la faute sur la médiocrité de la justice gênoise. Est-il permis de lui demander ce que les Français ont fait, en cent cinquante ans ? De bons et de mauvais romans ? Et combien sont-ils, ces bandits ? Douze, vingt, cinquante ? Les Corses ne sont pas de mauvais sujets ; mais ils sont capables de sacrifier leur vie comme on jetterait une fleur. Sont-ils des Italiens du seizième ou du treizième siècle, comme le prétendent les meilleurs écrivains français ? D’une part, ils ont le sens de la justice immédiate, d’homme à homme, et à ce propos une autre observation de Colonna de Cesari Rocca vient à point : « Nul ne peut y prévoir les conséquences d’un geste irréfléchi. » Il y a aussi cet instinct de domination qui faisait dire à un montagnard, dans la crainte de se voir refuser la main d’une jeune fille : « Je la veux parce que je l’aime : ma force est mon droit. » Il y a encore le goût de compromettre dans les moindres affaires personnelles tout l’agglomérat factieux dont j’ai parlé, gangrené par les jeux d’honneurs et de faveurs du système électoral. [D’autre part, il ne faut pas négliger l’exploitation habile des qualités militaires de ce peuple de bergers de la part de la France, qui a pu ainsi bénéficier pour ses colonies, pour son armée et pour la métropole elle-même d’un personnel autoritaire et ambitieux en nombre si important que, si mes chiffres sont exacts, 27 % des postes de fonctionnaires sont occupés par des Corses, la proportion atteignant même 50 % dans les colonies ; la conséquence est une diminution toujours plus forte de la population de l’île, aujourd’hui réduite à 200.000 habitants, tandis que le nombre des émigrés ne cesse de croître, pour atteindre aujourd’hui le chiffre de 300.000.] Bref, « le tempérament de ces hommes qui est, dit Boswell (2), comme celui des autres Italiens, naturellement humain, mais extrêmement sensible et porté à la violence » ; le fait d’avoir laissé végéter et pourrir cet esprit factieux auquel Paoli opposait l’énergie des lois "adéquates" ; d’avoir encouragé et rendu inévitable l’exode, faute des quelques grands travaux qui auraient transformé les conditions économiques de l’intérieur : tout cela explique que, dans un pays déshérité, un pays de solitudes et d’innombrables sorties dérobées, il y ait encore des bandits ; et pourquoi il pourra en subsister encore à l’avenir, en dépit d’opérations spectaculaires.

(1) Colonna de Cesari Rocca, auteur de La Vendetta dans l'histoire, Paris, Société générale d'éditions, 1908.

(2) La citation de Boswell est extraite de L'Etat de la Corse, suivi d'un Journal de voyage dans l'Isle et des Mémoires de Pascal Paoli, traduction S.D.C., Londres, 1769.

Giuseppe Ungaretti  À partir du désert, Montagnes, marines et gens de Corse  Éditions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)






Images : en haut, Site Flickr



vendredi 27 juin 2014

La sua figura (Sa figure)




Giuni Russo chante La sua figura, une chanson inspirée par quelques strophes du Cantique Spirituel de Saint Jean de la Croix. Les paroles et la musique sont de Giuni Russo et Maria Antonietta Sisini.





L'estate appassisce silenziosa 
Foglie dorate gocciolano giù 
Apro le braccia al suo declinare stanco 
E lascia la tua luce in me 

Stelle cadenti incrociano i pensieri 
I desideri scivolano giù 
Mettimi come segno sul tuo cuore 
Ho bisogno di te 

Sai che la sofferenza d'amore non si cura 
Se non con la presenza della sua figura 
Baciami con la bocca dell'amore 
Raccoglimi dalla terra come un fiore 
Come un bambino stanco ora voglio riposare 
E lascio la mia vita a te 

Tu mi conosci non puoi dubitare 
Fra mille affanni non sono andata via 
Rimani qui al mio fianco sfiorandomi la mano 
E lascio la mia vita a te 

Sai che la sofferenza d'amore non si cura 
Se non con la presenza della sua figura 
Musica silenziosa è l'aurora 
Solitudine che ristora e che innamora 
Come un bambino stanco ora voglio riposare 
E lascio la mia vita a te 

Mi manca la presenza della sua figura






L'été se fane en silence
Des feuilles dorées tombent comme des gouttes
J'accueille les bras ouverts son crépuscule las
Qui laisse ta lumière en moi

Des étoiles filantes croisent des pensées
Les souhaits glissent lentement
Pose-moi comme un signe sur ton cœur
J'ai besoin de toi

Tu sais que la douleur d'amour ne peut être guérie
Sinon par la présence de sa figure
Embrasse-moi avec les lèvres de l'amour
Cueille-moi comme si j'étais une fleur
Comme un enfant épuisé je veux maintenant trouver le repos
Et je t'abandonne ma vie

Tu me connais et tu ne peux pas douter
J'ai su faire face à des milliers d'angoisses
Reste près de moi en effleurant ma main
Et je t'abandonne ma vie

Tu sais que la douleur d'amour ne peut être guérie
Sinon par la présence de sa figure
Musique silencieuse de l'aurore
La solitude qui apaise et qui enchante
Comme un enfant épuisé je veux maintenant trouver le repos
Et je t'abandonne ma vie

La présence de sa figure me manque

(Traduction personnelle)








Images : (1) Daniele Badini  (Site Flickr)

 (2) Adriano Faggiano  (Site Flickr)

(3) Andrea Mantegna  Madonna col Bambino dormiente (1465-1470)



Une autre version en duo avec Franco Battiato 


mardi 24 juin 2014

À la Saint-Jean d'été




Un extrait du chant VII de Mireille, de Frédéric Mistral : la farandole des moissonneurs autour du feu de la Saint-Jean. On lira d'abord le texte provençal, puis la traduction en français dont Mistral est également l'auteur, et enfin la traduction italienne de Diego Valeri.

(...)
Souto lou vènt-terrau que bramo,
Banejè dóu mouloun de ramo
Uno longo lengo de flamo.
Au tour, li meissounié, de joio trefouli,

Emé si tèsto fièro e libro
Se revessant dins l’èr que vibro,
Tóuti, d’un meme saut picant la terro ensèn,
Fasien deja la farandoulo.
La grand flamado, que gingoulo
Au revoulun que la ventoulo,
Empuravo à si front de rebat trelusènt.

Li belugo, à remoulinado,
Mounton i nivo, alerounado.
Au crussimen di trounc toumbant dins lou brasas
Se mesclo e ris la musiqueto
Dóu flahutet, revertigueto
Coume un sausin dins li branqueto...
Sant Jan, la terro aprens treloulis, quand passas !

La regalido petejavo ;
Lou tambourin vounvoune avo,
Grèu e countinuous, comme lou chafaret
De la mar founso, quand afloco
Pasiblamen contro li roco.
Li lamo foro di badoco
E brandussado en l’èr, li dansaire mouret,

Tres fes, à gràndis abrivado,
Fan dins li flamo la Bravado,
E tout en trepassant lou rouge cremadou,
D’un rèst d’aiet trasien li veno
Au recaliéu; e, li man pleno
De trescalan e de verbeno,
Que fasien benesi dins lou fiò purgadou :

« Sant Jan ! Sant Jan ! Sant Jan ! » cridavon.
Tóuti li colo esbrihaudavon,
Coume s’avié plóugu d’estello dins l’oumbrun !
Enterin la rounflado folo
Empourtavo l’encèns di colo
Emé di fiò la rougeirolo
Vers lou Sant, emplana dins lou blu calabrun.

Frederic Mistral  Mirèio, pouèmo prouvençau 






(...)
Sous le mistral qui mugit, 
Pareille à une corne, s’éleva du monceau de ramée 
Une longue langue de flammes. 
Alentour, les moissonneurs, fous de joie, 

Avec leurs têtes fières et libres 
Se renversant dans l’air vibrant, 
Tous, d’un même saut frappant la terre ensemble, 
Faisaient déjà la farandole. 
La grande flamme, qui glapit 
Sous la bourrasque qui l’agite, 
Attisait sur leurs fronts des reflets éclatants. 
 



Les étincelles, à tourbillons, 
Montent aux nues, furibondes. 
Au craquement des troncs tombant dans le brasier
Se mêle et rit la petite musique 
Du galoubet, folâtre 
Comme un friquet dans les rameaux... 
Saint Jean, la terre enceinte tressaille, quand vous passez ! 

Le feu joyeux pétillait ; 
Le tambourin bourdonnait, 
Grave et continu, comme le murmure 
De la mer profonde, quand elle bat 
Paisiblement contre les roches. 
Les lames hors des fourreaux 
Et brandies dans les airs, les danseurs bruns,

Trois fois, avec de grands élans, 
Font dans les flammes la Bravade. 
Et tout en franchissant le rouge foyer, 
D’une tresse d’aulx ils jetaient les gousses 
Dans la braise ; et, les mains pleines 
De mille-pertuis et de verveine, 
Qu’ils faisaient bénir dans le feu purificateur : 

« Saint Jean ! Saint Jean ! Saint Jean ! » s’écriaient-ils. 
Toutes les collines étincelaient, 
Comme s’il avait plu des étoiles dans l’ombre! 
Cependant la rafale folle 
Emportait l’encens des collines 
Et la rouge lueur des feux 
Vers le Saint, planant dans le bleu crépuscule. 

Frédéric Mistral  Mireille, poème provençal





(...)
E mentre ei se n'andava, sul morir del giorno,
ecco levarsi un corno di fiamma dal cumulo dei rami,
e lingueggiare sotto la sferza del maestrale mugghiante.
Attorno, i mietitori, pazzi d'allegria,

rovesciando le teste libere e fiere
nell'aria vibrante,
tutti picchiando a un tempo il piede in terra,
facevano già la farandola.
La gran fiammata, che strideva
agitata dai rèfoli,
accedeva riflessi luminosi su le loro fronti.

Le scintille, in furioso mulinello,
montano alle nuvole.
Allo schianto dei tronchi che cadono nel braciere,
si mesce e ride la musichetta
del clarino, capricciosa
come un passero sui rami...
Quando tu passi, San Giovanni, la terra incinta trasale !

Il falò sfavillava ;
il tamburino rullava,
grave  e continuo,come il mormorio
del mare profondo quando fiotta
pacatamente contro le roccie.
Tratte le lame dalle guaine,
e brandite in alto, i bruni danzatori

tre volte, con gran salti,
fanno tra le fiamme la Bravata.
E, scavalcando il rosso forno,
gettavano nella bragia, via via,
gli spicchi d'una resta d'aglio ;
 e con le mani piene d'iperici e verbene,
che facean benedire dal fuoco purificatore,

« San Giovanni ! » — gridavano — « San Giovanni ! San Giovanni ! » —
Tutte le colline scintillavano intorno,
come se fossero piovute delle stelle nell'ombra !
E le folli sbuffate del maestrale
portavanol'incenso delle colline
e il rossore dei fuochi,
verso il Santo, librato alto lassù, nel crepuscolo turchino.

Federico Mistral  Mirella  Unione Tipografico - Edizione Torinese, 1950 (Traduzione : Diego Valeri)








Images : (1) Christophe Hugot  (Site Flickr)

(2) Frédéric Bisson  (Site Flickr)

(3) Py All  (Site Flickr)

(4) Sébastien  (Site Flickr)

(5) Irène Saraiva  (Site Flickr)




dimanche 22 juin 2014

De la promenade




C’est un petit livre (une centaine de pages) trouvé un peu par hasard : un traité intitulé De la promenade, écrit par Rémi Villedecaze, auteur à propos duquel on ne nous donne aucun renseignement ; il y a juste une petite photographie sur la quatrième de couverture. Le livre est paru aux éditions du Bon Albert en mars 1997. En feuilletant l’ouvrage, j’ai été retenu par l’argument, que je cite ici : « Loin d’être une activité innocente, la promenade relève de l’ontologie : elle tient un discours sur l’être, en même temps qu’elle constitue un acte de résistance à l’égard de la modernité : par définition, tout promeneur ne prend-il pas le maquis ? À l’écoute de la sagesse qu’elle dispense, l’auteur s’attarde, par les chemins de l’Aveyron et d’ailleurs, en compagnie de Pascal, Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche où il goûte les charmes de la conversation, aux antipodes du spectacle et du theatrum mundi, cultivant, sur un mode souvent badin, un gai savoir et une morale dévolus au seul culte de la beauté. » L’ouvrage est divisé en cinq parties, toutes passionnantes : Diététique, L’autre dimension, Stations, Littérature, Paresse, équanimité, repos. Je cite ici un extrait du troisième chapitre, Stations :

Je conserve une impression époustouflante de la traversée du Mont Lozère, par une après-midi d’août, vers 16 heures, alors que la brume, déjà, tendait ses filets aux frontières cévenoles. Un miroitement de jaunes et de verts, de roses et de violets, malgré le ciel bas et presque menaçant, m’éblouit par sa vivacité. Dans ces circonstances, je suis la proie d’une boulimie frénétique : je voudrais dévorer ce tableau, m’en repaître jusqu’à plus soif ; je me roulerais par terre, comme un enfant sauvage, respirant l’odeur du sol mêlée aux arômes des plantes, quand des ajoncs m’arracheraient l’épiderme... La promenade rend fou et c’est tant mieux puisque la folie, avec la mort, le cloître, l’art, est un des procédés radicaux pour se retrouver « anywhere out of the world ».




Mes yeux scintillent, illuminés par des lumières aussi vives que les guirlandes qui ornent les sapins de Noël. La pénombre commence à s’installer, qui joue sur toute la gamme des gris ; elle se rapproche, gagne du terrain. Quelques gouttes d’eau estompent des teintes trop sombres ; la peinture à l’huile cède la place à une aquarelle dont les tons plus suaves adoucissent le climat.




Je suis resté longtemps à m’imprégner de cette atmosphère étrange. Je ne savais plus où se trouvaient mes yeux, mes poumons, mon corps ; tout se mélangeait dans un kaléidoscope qui pétrissait la Création. J’assistais à un bouleversement du monde auquel je participais mais dans la passivité, sujet devenu objet, soumis aux aléas d’un nouvel enfantement, pris dans une fantasmagorie où un maître se jouait de moi en m’offrant le spectacle inédit d’une genèse renouvelée. Le monde ruisselait de la blancheur des premiers instants, avec la grossièreté et la joliesse aussi, de ce que la main de l’homme n’a pas encore poli. Entraîné sans avoir bougé de mon poste d’observation, je vérifiais à nouveau que la promenade, dépourvue d’arsenal mécanique, était une incompréhensible machine à jouer avec le temps (l’enfant qui joue héraclitéen (1)), dont les rouages demeurent aussi "cachés" que ces  "choses" évangéliques que Dieu révèlera au grand jour, quand Il le décidera. 

Rémi Villedecaze  De la promenade  Editions du Bon Albert, 1997

(1) Allusion au fragment 56 d'Héraclite : Le temps fatal est un enfant qui joue, qui pousse des pions. C'est la royauté d'un enfant. (traduction d'Yves Battistini)








Images : (1)  Site Flickr

(2)  Site Flickr


 (4) Jessica Naudin  (Site Flickr)



samedi 21 juin 2014

Les Beaux étés



 "Toujours !"






Les beaux étés à la veille des guerres 
les beaux étés où l'enfance est troublée 
tout finit par le meurtre 
et le sable des plages est froid désormais 
Dans les yeux des vieillards 
tremble la peur de vivre et d'être seul 
Les beaux étés où les jardins sont clos 
les beaux étés où commence l'automne 
tous les prés ont été incendiés 
et dans le soir les feuilles sont tombées 
Rien ne sera jamais comme autrefois 
mais je me souviendrai toujours 
des beaux étés aux scarabées des roses 
les beaux étés où tout était mensonge. 

Bernard Delvaille   Panicauts ou Le voyage d'été (in Œuvre poétique La Table Ronde, 2006)






Images : en haut, Claude Monet  Été  (1874) 

en bas, Claude Monet  Hôtel des Roches Noires, Trouville  (1890)


 

jeudi 19 juin 2014

Ritorno a Ferrara (Retour à Ferrare)




Voici la suite du chapitre Da Pomposa a Ferrara, extrait de l'ouvrage d'Ungaretti Il deserto e dopo [À partir du désert] ; ce retour du poète à Ferrare a lieu le 29 janvier 1933 :

L’anima mi trabocca d’un inno alla natura quando mi si riaffaccia Ferrara. Oh, come di colpo essa mi appare regolata dalle stagioni, e confusa nelle sorti giornaliere dell’anno. Una città che non sembra esistere che di campagna, e le sue mura così promettenti alla meditazione, così invitanti a passeggiate calme fra alberi, esse stesse non sono scavalcate dalla campagna ? E non portano, orti e giardini, la ragione d’essere all’agglomerato nel suo cuore stesso ? Da queste mura si può vedere il mucchio di pietre che è, tutto sommato, lo sforzo — e disperato sforzo — d’una città, ma, dentro e fuori, si può anche vedere la terra nuda, l’erba che nasce, i fiori che s’aprono, le frutta che maturano, la canapa che si fa d’oro, e le donne che si curvano a tagliarla, ubriache del suo odore e di sole spietato. 

Come elastica nel greto delle sue strade ! Strade piene di gente, e di donne e di ragazze, che vanno in bicicletta e vi confesso che di mattina un vecchio satiro può essere ancora commosso nel vedere una fresca contadinotta pedalare. (...)




Ferrara verrà da ferro ? Oh, so bene che le hanno trovato mille etimologie, e quegli allegri Comacchiesi la dicono fondata da Ferrau o Ferrao, pronipote di Noè, per dare ad intendere che l’hanno fondata loro. 
Ma ferro mi persuade. 
Qui non hanno una pietra loro, e quando la costruzione non è di mattoni, ricorrono al marmo di Verona o alla pietra d’Istria. Bisogna vedere che cosa è qui il cotto, quando circonda il quadrato di una finestra o l’arco slanciato d’un ingresso. L’architettura conserva sempre una sua nudità fiera, e i rari fregi, della stessa materia e colore del resto, portano insieme a una rara eleganza, l’evidente tormento d’una fusione a forte fuoco. 
E non so, persino le pietre naturali — per esempio i grifi e i leoni all’entrata del Duomo — fanno un effetto di cosa bruciata fino a scolorirsi, e di denti spezzati a volerla intaccare. 

Chi volesse farsi un’idea d’una certa verità di qui, costante, si rechi a vedere il Chiostro di San Romano : vedrà due portici bassi, avrà un senso di catacomba, di cripta ; e un terzo portico, alto, gli darà un ampio respiro d’aria aperta. Anche la città è fatta così : pare uscire come un orso dagli antri di via delle Volte, e arriva al cielo fantastico del corso dei Piopponi. 

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori, 1961






Quand Ferrare encore une fois surgit devant moi, je sens monter à mes lèvres un hymne à la nature. Comme cette ville m’apparaît, soudain, soumise aux saisons, mêlée aux hasards quotidiens de l’année ! Elle ne semble exister qu’en fonction de la campagne ; et ses remparts, si propices à la méditation, à des promenades paisibles sous les arbres, ne sont-ils pas eux-mêmes enjambés par la campagne ? Vergers et jardins n’apportent-ils pas au cœur même de l’agglomération sa raison d’être ? De ces remparts, on peut considérer l’amas de pierres qui est, somme toute, l’effort, désespéré ! d’une ville ; mais, au-dedans comme au-dehors, on peut voir aussi la terre nue, l’herbe qui pointe, les fleurs qui s’ouvrent, les fruits qui mûrissent, le chanvre qui se change en or, et les femmes se pencher pour le couper, ivres de son odeur et de soleil implacable. 

 Comme elle est souple jusque dans le cailloutis de ses routes ! Routes encombrées de passants, de femmes, de jeunes filles à bicyclette, et je confesse que le matin, voir pédaler une fraîche paysanne peut encore troubler un vieux satyre... (...)




Ferrare vient-il de fer ? Oh ! je sais bien qu’on lui a trouvé mille étymologies, jusqu’à ces farceurs de Comacchio qui la prétendent fondée par Ferrau ou Ferrao, petit-neveu de Noé, pour laisser entendre qu’ils en sont eux-mêmes les fondateurs. 
Mais fer me convainc. 
Les Ferrarais n’ont pas de pierre à eux ; s’ils ne construisent pas en brique, ils recourent au marbre de Vérone ou à la pierre d’Istrie. Il faut voir ce que c’est ici que la brique quand elle encadre une fenêtre ou borde l’arc élancé d’une entrée. L’architecture garde toujours une nudité farouche, bien à elle, et les rares frises, de la même matière et de la même couleur que le reste, montrent, en même temps qu’une extrême élégance, le visible tourment de la cuisson au grand feu. 
Et, je ne sais pourquoi, les pierres naturelles même, tels les griffons et les lions du porche de la cathédrale, font l’effet de choses décolorées par le feu, et que les dents s’useraient à vouloir entamer.




 Que celui qui voudrait se faire une idée d’une certaine vérité constante de ce lieu se rende au cloître de San Romano : il y verra deux portiques bas qui lui donneront une impression de catacombes, de crypte ; et un troisième, plus haut, qui lui rendra l’ample respiration de l’air libre. La ville est ainsi faite : elle semble surgir des antres de Via delle Volte comme un ours, pour aboutir au ciel fantastique du Corso dei Piopponi.






Giuseppe Ungaretti  À partir du désert   Editions du Seuil, 1965 (Traduction : Philippe Jaccottet)



Images : (1) Site Flickr 


(3) Luca Pelorosso  (Site Flickr)

(4) Cercamon  (Site Flickr)





mardi 17 juin 2014

Il pleuvait sur la place Barberini




Mardi 25 février 1986, 10 heures moins le quart, le matin. Sous prétexte que tous les films italiens en italien sont bons à prendre pour apprendre la langue, je suis allé voir hier soir, au Barberini tout voisin, un navet d’Alberto Lattuada, Una Spina nel cuore, avec Anthony Delon. Il incarne parfaitement, surtout au début et en particulier dans la gestuelle, celle de la cigarette, par exemple, tout ce qu’il peut y avoir d’insupportable et ridicule, dans l’idée de sa propre virilité, constamment jouée, chez le petit mâle italien. Dans la salle, tout le monde parlait comme chez soi, froissait des sacs, fumait malgré l’interdiction et faisait des plaisanteries grasses, toujours profondément misogynes, au moment des scènes sexuelles, qui sont nombreuses. De toutes les femmes la plus méprisée par le code, en Italie, c’est celle qui désire ou qui prend du plaisir.




À la sortie il pleuvait sur la place Barberini, si laide malgré sa fontaine, avec cet horrible hôtel qu’on a eu le front de dédier au Bernin. Deux prostitués travestis avaient eu un accident de voiture, à l’entrée de la rue des Quatre-Fontaines, avec des jeunes gens entassés dans une Fiat. Ces dames les insultaient en criant à pleins poumons d’une voix de rogome, et bien sûr leur invective de prédilection n’était autre que le fameux va t’fanculo, qui se présente ici dans toutes les situations de conflit, même les plus insignifiantes. Il n’y a pas d’insulte plus bête, plus basse, et qui révèle mieux, surtout dans la bouche de deux travestis (il fallait voir leur visage, dévasté, haineux) le puritanisme pourri de ce peuple. Une sorte de découragement s’est abattu sur moi. Je n’ai pas d’amis ici, car je ne cherche que des amants, et les amants que j’ai rencontrés, jusqu’à présent, ne peuvent pas être des amis. La tâche à laquelle je m’étais livré un peu plus tôt, à la maison, en préparation aux Notes sur la situation culturelle, et qui consiste à réunir, c’est facile, des exemples courants de la dégradation du français, tout d’un coup me répugnait, soit par ce que je trouvais, soit par mon application à le chercher. Et du vin de Chianti avarié m’avait rendu malade, je m’en rends compte ce matin.






2 heures et demie. Mais tout à coup, quand je sors vers midi, un temps superbe : clair, ensoleillé, transparent, lumineux. Printemps sur la ville, pourtant les hordes d’avril sont encore loin ; on l’a pour soi seul. Et l’épicier m’a offert une autre bouteille, sur la foi de mes seuls dires !

Renaud Camus  Journal romain  Éditions P.O.L, 1987








Images : (1) Site Flickr

(2) Anthony Delon et Sophie Duez dans Una spina nel cuore, d'Alberto Lattuada