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samedi 17 mars 2018

Vers la lumière




J'ai déjà évoqué dans ce blog la grande exposition de Jean-Paul Marcheschi au musée de Bastia,  Abîmes Abysses, il y a déjà quatre ans ; en lisant le fort intéressant volume de correspondance entre Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni qui vient de paraître aux éditions Gallimard, joliment intitulé Un peu de temps à l'état pur, j'ai beaucoup aimé le passage où Marie Ferranti raconte sa visite de l'exposition avec le peintre, peu de jours avant l'ouverture au public. Je reproduis ici ce très beau texte :

Le jour où j’écrivais ce texte, je pensais encore aux images de désir et de mort que j’avais vues la veille. En compagnie de Jean-Paul Marcheschi, j’avais visité l’exposition qu’il préparait au musée de Bastia
Le musée est enclos dans la forteresse génoise. 
Les œuvres de Marcheschi, les premières que je vis, étaient installées dans l’ancienne prison : des grands tableaux sombres, rétro-éclairées, composés de dizaines de feuillets reliés entre eux et collés sur un panneau : un assistant s’y employait. 
Les pinceaux de Marcheschi sont du feu qu’il dompte selon l’interprétation et le sens qu’il veut donner à l’œuvre. Images des abîmes et des abysses — c’est le titre de l’exposition — inspirées de La Divine Comédie, du Pharaon noir, à l’origine du duende, de métaphores personnelles : le noir domine ; le blanc l’exalte. 
Tout était en voie d’achèvement, mais rien n’était fini. Nous arpentions ce chaos apparent. Un bestiaire fantastique longeait le sol : je l’éclairai à l’aide de mon téléphone. Certaines sculptures étaient encore enveloppées dans du papier de soie. Il n’émergeait de ce friselis blanc qu’une tête d’oiseau, un bec ; de grands oiseaux aux ailes déployées étaient débarrassés de cette gangue légère, certains ressemblaient à ces gargouilles des vieilles cathédrales, et un marcassin, qui semblait vif, apparut dans la lumière. Tous étaient également d’un noir d’encre. 
Nous quittâmes la prison et grimpâmes un étage.


Le Gouffre (détail)

Le sanglier

Je me retrouvai dans un labyrinthe illuminé d’œuvres au noir.


La Terre

Impératrice enfant

Fractal

Bouchant la fenêtre, un globe terrestre, mais les pays étaient aussi des feuillets de carnets écrits, comme huilés par la cire, et les océans étaient blancs ; de l’un des tableaux, issus de la sculpture et du magma des formes, Jean-Paul me fit découvrir un crâne de la noirceur de la suie, qui affleurait des profondeurs ; selon l’angle de vue, il remontait à la surface ; puis, une grande œuvre : un arbre immense, au ramage courbe qui touchait presque le sol ; deux femmes se tenaient sur le côté opposé ; une tante de l’artiste, morte jeune, en avait inspiré la silhouette. Elles étaient figées dans le recueillement, figures silencieuses, comme celles de Giotto, regardant passer au fil de l’eau un cadavre pétrifié. Devant cette œuvre, un lac noir, encore vide, où l’on verserait, au dernier moment, une eau lustrale, qui refléterait l’œuvre entière.


Lac du sommeil et de l'oubli


Cet artifice n’était pas inutile. De sa simplicité naîtrait un effet de profondeur : il était garant du vertige causé par le frémissement du reflet, sa fragilité, sa rupture, la difficulté à cerner l’illusion entre l’œuvre accomplie et celle reflétée. L’abîme est toujours intérieur ; le lac noir le réfléchit.


Le bateau




Enfin, en face d’une ouverture, où étaient enserrés un carré de mer et un grand paquebot peint en blanc et bleu, presque irréel, une barque transparente était posée, sur un socle haut. À l’intérieur de la coque, un noir de fumée vaporeux qui semblait s’évanouir dans l’air, flotter dans le bleu du ciel et dans le bleu de la mer. On ne peut ouvrir la gaine en Plexiglas qui sangle la barque sans risquer qu’elle tombe en poussière. C’est de la suie sculptée, un souffle noir, prisonnier de la transparence. 
Une salle était consacrée aux dernières œuvres : celles du rouge de la lave et du sang. Les trois couleurs étaient réunies : noir, blanc, rouge, et l’alchimie réussie : je voyais les voyelles de Rimbaud.

Marie Ferranti (extrait d'Un peu de temps à l'état pur, Correspondance avec Jean-Guy Talamoni, Gallimard, 2018)


Cercle rouge avec sciarra




A lire sur le même thème : Citadelles de la mémoire

Images : merci à Mathieu François Du Bertrand pour les images du sanglier, du Lac du sommeil et de l'oubli et du bateau. (Site Flickr)



jeudi 15 mars 2018

La Bellezza intravista (La Beauté entrevue)




J'ai déjà cité ici un extrait de l'ouvrage de souvenirs d'Andrea Camilleri Esercizi di memoria (Exercices de mémoire), publié en Italie en septembre de l'année dernière. Je propose ici ma traduction de quelques extraits du dernier chapitre du livre, intitulé La Beauté entrevue.

Entre le territoire de mon village de Porto Empedocle et celui du chef-lieu Agrigente, il y a une longue colline qui s’appelle Monserrato. Quand dans mon enfance j’allais à la campagne chez mes grands-parents, je m’étais aperçu en observant avec des jumelles que dans la portion qui s’enfonçait dans l’arrière-pays surgissait un groupe de maisons. Je demandai à mon oncle qui y habitait, il me répondit qu'il s'agissait de deux familles : les Musumarra et les Condino. Il ajouta qu’il s’agissait de personnes ombrageuses qui ne fréquentaient personne et vivaient en vendant les produits de leur terre au marché du village. Il me dit aussi que les étrangers n’étaient pas les bienvenus, au point que si quelqu’un d’eux tombait malade, ils n’appelaient pas le médecin mais transportaient le malade à dos de mulet jusqu’au village. Ces nouvelles éveillèrent en moi une forte curiosité. 

[Une première fois, le jeune Andrea se dirige vers ces maisons lointaines, mais il est tout de suite arrêté par deux chiens menaçants qui l’empêchent d’aller plus loin. Il revient au même endroit en octobre 43, après le débarquement des Américains. Il est accompagné par un écrivain sicilo-américain, Jerre Mangione, et cette fois-ci, il parvient à entrer en contact avec deux des habitants] 

Ils nous firent entrer chez eux et nous offrirent du vin bien frais, puis ils s’excusèrent parce qu’ils devaient emmener au village une de leurs sœurs qui était très malade. Jerre leur dit qu’il pouvait les accompagner à l’hôpital militaire et ils acceptèrent. Pendant que la malade se préparait, l’un des deux nous dit : 
« Je veux vous montrer quelque chose que nous avons découvert l’autre jour. » 
Il nous conduisit dans l’autre bâtiment, nous y trouvâmes une grande pièce d’environ dix mètres sur quatre, complètement vide, qui devait avoir servi d’écurie pour les chevaux et en effet, l’homme nous expliqua qu’une semaine auparavant, un cheval soudain devenu furieux s’était mis à ruer en heurtant violemment un mur qui s’était effondré, laissant apparaître une autre cloison ornée d’une fresque [...] Nous regardâmes cette fresque et en fûmes émerveillés : elle était grande, environ six mètres sur quatre, on apercevait sur la gauche une paroi rocheuse d’où surgissait un large éperon sur lequel se tenaient deux moines, l’un âgé et l’autre plus jeune, il y avait aussi un chien étrange ; le moine le plus âgé désignait avec son bras tendu le paysage, justement celui que l’on apercevait du haut de la colline de Monserrato. Le ciel était d’un azur intense, avec quelques petits nuages blancs sur la partie droite du mur ; on voyait ensuite des champs ensemencés et dans le lointain les silhouettes des quatre villages, parmi lesquels se trouvait Agrigente : exactement le même paysage que l’on apercevait dans la réalité. Cela donnait une impression d’ampleur, de grandeur et en même temps de sérénité. Les coups de pinceaux étaient tracés avec une main sûre, il était certain que l’auteur de la fresque n’était pas un dilettante ou un naïf, il s'agissait de toute évidence de quelqu’un qui connaissait son métier, un artiste authentique, un véritable peintre. Tout en bas à droite, il n’y avait pas de signature mais seulement une date en chiffres romains : MCDXX. Il était difficile de quitter des yeux cette fresque, elle avait le charme secret des vraies œuvres d’art et nous ne pûmes pas cacher notre enthousiasme. Alors, heureux de notre réaction, le paysan nous conduisit vers une autre merveille. Nous sortîmes de la zone des habitations, empruntâmes un chemin étroit en surplomb et pénétrâmes dans une grotte ; elle était remplie d’eau mais une étroite passerelle de pierre permettait de rejoindre une autre grotte où était allumée une lampe à pétrole qui nous permit de distinguer une sorte d’autel de pierre, sur lequel était posée une sculpture qui représentait la Madone avec l’Enfant Jésus dans ses bras. C’était une sculpture de bois peint, elle avait la même intensité et la même magie que la fresque. Nous sortîmes à contrecœur, la malade était prête et nous descendîmes vers le village. [...] 




Bien des années après, je parlai de cette fresque à mon ami sculpteur et grand artiste Angelo Canevari : 
« J’aimerais bien y jeter un coup d’œil. » fut son seul commentaire. 
Nous partîmes aussitôt pour la Sicile accompagnés de nos épouses respectives. Angelo m’avait expliqué qu’il était possible de détacher la fresque et de la placer sur une toile pour la transporter, à l’aide de certains procédés techniques qu’il connaissait. Nous arrivâmes à Porto Empedocle et le lendemain, nous rejoignîmes la maison de campagne qui nous servirait de point de chute. Dès que cela fut possible, nous allâmes à Monserrato et y fûmes accueillis par l’un des deux frères que j’avais connus, il avait beaucoup vieilli et il me dit que son frère était mort. Je lui expliquai que j’étais venu pour montrer à mon ami la fresque ainsi que la statue de la Madone. Il m’adressa un regard désolé et se contenta de me dire : 
« Suivez-moi ! » 
Nous rejoignîmes l’autre bâtiment, la grande salle avait été complètement rénovée, la fresque avait disparu. 
Je lui demandai avec consternation : « Et qu’est-elle devenue ? » 
« Il y a deux ans, il y a eu un tremblement de terre et tout s’est effondré. » 
Il ouvrit l’un des quatre gros sacs qui se trouvaient dans un angle de la pièce, il en sortit une petite pierre dont l’un des côtés était peint d’un bleu intense. 
« Toute la fresque a fini comme ça ! » me dit-il en me tendant la petite pierre. 
« Et la Madone ? » lui demandai-je. 
« Les grottes ont été englouties, tout a disparu ! » 
C’était l’heure du repas, il nous invita à manger, mais nous refusâmes car nous n’avions vraiment plus d’appétit. Nous sommes rentrés découragés à la maison de mes grands-parents, et de temps en temps, je mettais la main dans ma poche pour caresser la petite pierre colorée, qui était la preuve tangible qu’autrefois, il m’avait été accordé la grâce d’entrevoir la Beauté.

Andrea Camilleri  Esercizi di memoria  Rizzoli Editore, 2017 (Traduction personnelle)

A voir ici une très intéressante rencontre avec Camilleri (93 ans, un esprit toujours aussi vif et une mémoire d'une infaillible précision) à propos de la parution des Esercizi di memoria. C'est en italien, sans traduction française.

Je rappelle l'adresse du site le plus complet sur Andrea Camilleri : http://www.vigata.org/index.html







Images : en haut et en bas, Luigi Strano  (Site Flickr)

au centre, Antonio  (Site Flickr)



mardi 13 mars 2018

Simple joie




6 décembre [1976] — Écouté le Messie de Haendel. He shall feed his flock chanté par Jennifer Vyvyan. Cet air que je connais si bien, je ne puis l'entendre sans ressentir la simple joie de croire. Si les athées pouvaient seulement se douter de ce que peut être un bonheur de cette qualité, ils laisseraient là leurs livres, leurs spéculations et leurs incertitudes, mais comment communiquer de telles émotions ? On y perdrait son temps, et cependant il faut le dire.

Julien Green  La terre est si belle, Journal 1976-1978 Editions du Seuil, 1982



He shall feed his flock like a shepherd :  
and he shall gather the lambs with his arm 
and carry them in his bosom 
and gently lead those that are with young. 

Come unto him all ye that labour,  
that are heavy laden, 
and he will give you rest. 
Take his yoke upon you, and learn of him, 
for he is meek and lowly of heart 
and ye shall find rest unto your souls

Il fera paître son troupeau comme un berger : 
et il rassemblera les agneaux avec son bras 
et les portera sur son sein 
et conduira doucement les brebis qui allaitent.

Isaïe 40, 11 

Venez à lui, vous tous qui peinez, 
qui êtes lourdement chargés, 
et il vous donnera le repos. 
Prenez son joug sur vous, et apprenez de lui, 
car il est doux et humble de cœur 
et vous trouverez le repos pour vos âmes. 

Matthieu 11, 28-29






Images : en haut, Diego Lunardini  (Site Flickr)

en bas, extrait de l'album Frère François, de Julien Green 

samedi 10 mars 2018

Delitto alla Scala (Crime à la Scala)




Delitto alla Scala (Crime à la Scala) est un roman policier (un giallo, comme disent les Italiens) de Franco Pulcini, publié en 2016 aux éditions Ponte alle Grazie, qui, comme l'indique son titre, se déroule dans le célèbre théâtre milanais que l’auteur connait bien puisqu'il en est le directeur éditorial. L'intrigue se développe autour d'un manuscrit retrouvé, celui de L'Arianna de Monteverdi, dont on sait qu'il ne subsiste qu'un fragment, le fameux Lamento d'Arianna. La Scala s'apprête à ouvrir sa saison, le fameux 7 décembre, jour de la Sant'Ambrogio, avec la première exécution mondiale de cette oeuvre exceptionnelle, quand, un mois avant la date fatidique, le chef d'orchestre chargé de cette création est sauvagement assassiné sur la terrasse du théâtre. Un commissaire d'origine arabo-sicilienne, le perspicace Adul Calì, sera chargé de mener l'enquête au sein de la Scala, dont il va découvrir à cette occasion les mille secrets et intrigues... 

L'ouvrage est passionnant à lire, même si l'auteur aurait sans doute pu resserrer un peu plus son texte, parfois exagérément prolixe (plus de quatre-cents pages très denses). Ses connaissances musicologiques et sa fréquentation assidue du milieu de l'art lyrique, à une place stratégique, rendent la lecture encore plus excitante pour tous les passionnés d'opéra et de musique ancienne (on croit vraiment à cette découverte inespérée de L'Arianna, tant les détails qui nous sont fournis sur le manuscrit et les caractéristiques de l'oeuvre sont précis et minutieux). Je propose ici ma traduction de l'incipit du roman, que l'on pourra peut-être lire un jour en français dans son intégralité, si un éditeur veut bien s'y intéresser !

Il n’est pas difficile d’arriver à la Scala. Après avoir donné un coup d’œil au Dôme, il suffit de parcourir la Galerie Victor-Emmanuel sur toute sa longueur oblique. Quand on émerge de ce délire de marbres, la Scala est là, grisâtre, sur la gauche. Elle a une petite tête triangulaire d’où surgit un toit pentu derrière un balcon toujours désert. Autrefois, on la reconnaissait tout de suite comme le théâtre le plus poussiéreux du monde. Maintenant, il a derrière lui un cube grandiose et une ellipse étrange, fruits de la restructuration de 2004. 




L’amateur d’opéra qui la voit pour la première fois en vrai est un peu déçu par ses dimensions. On a du mal à croire que sur ces trois étages modestes se soit déroulée une grande partie de l’histoire de l’opéra du dix-neuvième siècle. Les passions de Verdi, les humeurs mélancoliques de Puccini, la gaieté de Rossini, les amours déchirantes de Bellini évoqueraient plutôt une grandeur reflétée dans une architecture exorbitante... Les seuls spectateurs enthousiastes au premier regard sont peut-être les japonais de tailles plus modestes, qui depuis des décennies conservent de la grande Scala des milliards de photographies, qu'ils stockent par la suite dans les ordinateurs restés à les attendre dans leur lointain archipel bien-aimé. 

La Scala est surtout belle à l’intérieur. A chaque fois, on a l’impression de pénétrer dans un gigantesque joyau. Dans ces moments-là, on ne fait plus attention aux espaces, mais plutôt à l’impression d’immensité de l’émerveillement. Un tourbillon de médaillons, de dorures, de feuilles, de rubans et d’animaux ailés, étendus sur de brillantes surfaces laquées couleur d’ivoire : on ne voit plus rien — ni les miroirs, les broderies, les étoiles, les chapiteaux corinthiens, les têtes de faune — tant on devient la proie d’une splendeur qui nous enveloppe, les sens troublés par la symphonie des rouges : du cramoisi ombré au rubis sanglant, jusqu’au grenat antique. 




Assis au parterre à se remplir les yeux de passé, tout le monde peut remarquer un détail curieux. Suspendu sur la scène, très au-dessus du rideau, il y a une horloge. On dirait un gros œil qui émerge de la pourpre et de l’amarante des drapés de velours et des tapisseries de soie. Un œil blafard, bistré dans les contours dorés des dorures néoclassiques des décors et de la charpente en bois et en stuc. L’Oeil de la Scala est blotti dans l’arrondi d’une couronne de laurier soutenue par deux figures féminines en vol, presque des anges. Que la salle soit plongée dans une obscurité silencieuse, ou placée sous les feux de la lumière artificielle, l’horloge est toujours à son poste pour scruter le parterre et les galeries. Une légende raconte que si le spectacle commence avec un léger retard, un technicien est chargé d’arrêter l’horloge et de la remettre en place après le lever du rideau, quand plus personne ne fait attention à l’heure. C’est une petite entourloupe du grand théâtre, pour signifier de façon ostentatoire qu’il est toujours à la hauteur de sa réputation. 

Mais est-on certain que la Scala représente encore cette grandeur que le monde lui attribue de façon unanime ? Du haut du monument qui domine la place située juste en face depuis un lointain 1872, l’année d’Aida, Léonard de Vinci continue à la regarder avec une sombre commisération. Il en a tant vu depuis tout ce temps ! Aura-t-il raison d’être aussi sévère et d'observer avec méfiance ce théâtre surgi à la fin du dix-huitième siècle en plein cœur de Milan ? Et de condamner cet isolement symbolique des centres de pouvoir, qui marqua, depuis son édification, un destin caractérisé par la singularité, l’anarchie tumultueuse, une présomption affichée et une irritante mégalomanie ? 




Depuis plusieurs décennies la glorification quotidienne et l'auto-célébration permanente des diverses directions qui s'étaient succédé semblaient excessives, comme une spéculation sur le glorieux passé d'un théâtre ne brillant désormais que grâce aux grands artistes de passage. Sur la Scala pesait de l'extérieur une chape, un sentiment à la fois suffocant et léger, pour lequel on n'avait pas encore inventé un nom. Comment peut-on définir la secrète espérance de voir un jour choir sur un tas de fumier une reine qui impose à ses sujets le rite quotidien de son auto-couronnement ? C'est un sentiment où se mêlent la malveillance humaine et le désir de revanche des exclus. Il y a une grande partie du monde musical italien qu'une inique loi non écrite a relégué dans un rôle de subordonné vis-à-vis de ce théâtre : Conservatoires, Bibliothèques, Concerts, pour ne pas parler des divers autres Théâtres. Quel plaisir subtil de voir un jour la Scala se débattre dans une sale histoire, de la voir sombrer dans une mésaventure qui la dépasse vraiment, de pouvoir goûter l'extinction progressive de sa morgue habituelle, de la contempler tandis qu'elle risque d'être emportée dans un tourbillon d'échecs souillés de bassesses, enlisée dans un bourbier dont elle ne parvient pas à sortir indemne, exposée aux yeux du monde entier à une honte éternelle. Et ils sont tous là, assis au bord du fleuve à attendre le passage du cadavre exquis.

Franco Pulcini  Delitto alla Scala  Ponte alle Grazie Editore, 2016 (Traduction personnelle)








Images : (1) Site Flickr

(2) Andrea Contri  (Site Flickr)

(3) Pat Charles  (Site Flickr)

(4) Gianluca Ginnetti  (Site Flickr)



jeudi 8 mars 2018

Malarazza




Malarazza (1976) est une chanson de Domenico Modugno, adaptée d'une poésie écrite en sicilien par un anonyme (Lamento di un servo a un santo crocifisso, Lamentation d'un serf à Jésus-Christ), et publiée en 1857 par Lionardo Vigo dans un recueil de poésies et chants populaires de Sicile.  




Nu servu tempu fa d'intra na piazza 
Prigava a Cristu in cruci e ci dicia 
Cristu lu mi padroni mi strapazza 
 Mi tratta comu un cani pi la via 
Si pigghia tuttu cu la sua manazza 
Mancu la vita mia dici che è mia 
Distruggila Gesù sta malarazza 
Distruggila Gesù fallu pi mmia 
fallu pi mia. 

Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 
Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 

E Cristu m'arrispunni dalla cruci 
Forsi si so spizzati li to vrazza 
Cu voli la giustizia si la fazza 
Nisciuni ormai chiù la farà pi ttia 
Si tu si un uomo e nun si testa pazza 
 Ascolta beni sta sentenzia mia 
Ca iu 'nchiodatu in cruci nun saria 
S'avissi fattu ciò ca dicu a ttia 
Ca iù 'inchiadatu in cruci nun saria 

Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 
Tu ti lamenti ma che ti lamenti, pigghia nu bastoni e tira fora li denti 


Un serf autrefois sur une place
Priait Jésus-Christ en lui disant :
« Jésus, mon maître me malmène
Il me traite comme un chien errant
Il vit à mes crochets
Et il me dit que ma vie-même lui appartient :
Jésus, détruis-là, cette engeance
Fais le pour moi, Jésus, je t'en supplie !
Fais-le pour moi ! »  

Tu te lamentes, mais ça ne sert à rien !
Prends un bâton et montre-lui les dents !

Et Jésus sur sa croix me répondit :
« Tu n'as donc plus de force dans tes bras ?
Celui qui veut la justice doit se battre !
Et personne ne le fera à ta place !
Si tu es un homme et pas un insensé
Écoute bien ce que je te dis
Car je n'aurais pas fini sur cette croix
Si j'avais agi comme je te dis de le faire ! »

Tu te lamentes, mais ça ne sert à rien !
Prends un bâton et montre-lui les dents !

(Traduction personnelle)






Le poème original récité par Rosa Balistreri :


Un servu tempu fa, in chista piazza   
cussì prijava a un Cristu, e cci dicìa: 
- Signuri, 'u me' patruni mi strapazza, 
mi tratta comu un cani di la via ;  
se mi lamentu,cchiù peju amminazza, 
ccu ferri mi castì ja a prigionia ;  
tuttu si pigghia ccu la so manazza,  
la vita dici ca mancu e` di mia ; 
undi jò vi preju, chista mala razza  
distruggìtila vui, Cristu, pri mia.  

E tu forsi chi hai ciunchi li vrazza, 
o puru l'hai 'nchiuvati comu a mia ?  
Cui voli la giustizia si la fazza, 
né speri ch'autru la fazza pri tia. 
Si tu si omu e non si' testa pazza, 
metti a prufittu sta sintenza mia :  
jò non sarìa supra sta cruciazza,  
si avissi fattu quantu dicu a tia.



Images : en haut, Renato Guttuso  Occupazione delle terre incolte in Sicilia (1949-1950)

en bas, (1) Giuseppe (Pippo) Consoli  Portella della Ginestra (1951)

(2) photogramme du film de Francesco Rosi  Salvatore Giuliano (1962)

samedi 3 mars 2018

Roma sonora




Lo Stivale [La Botte] est un recueil de textes écrits par Bruno Barilli (merveilleux écrivain, compositeur et critique musical) au fil de ses voyages en Italie (du Sud au Nord, de Procida à Milan) et parus à l'origine dans divers journaux, des années vingt aux années quarante du siècle précédent. Il s'agit du dernier ouvrage publié par Barilli, en 1952 (l'année de sa mort). C'est l'un des rares livres de Barilli qui a connu une réédition (en 2002), presque tous les autres sont aujourd'hui introuvables, si ce n'est chez les bouquinistes et sur les sites de vente de livres d'occasion... L'extrait que je cite ici a été publié pour la première fois dans le journal Il Popolo di Roma en 1940 :

La buona acustica non è che il corollario, la limpida conferma della bella architettura. Sono le stesse leggi di trasmissione, di ritmo, di equilibrio e d’elasticità : tutto parte, rimbalza, si moltiplica, si accorda, ritorna ; così anche il suono, come l’acqua, corre vivo, come la luce, echeggia sui marmi monumentali. 
Per questa ragione Roma è la città più sonora del Meditteraneo. Tutte le voci del mondo si concentrano là. È una conchiglia. Il suono non muore mai, non si cheta, scroscia nei suoi meandri : fragore ascoso, perpetuo. Un segreto detto presto o tardi vien fuori ; venature, cavità, orifizi lo riconducono all’aria. 

Sotto i tuoi piedi c’è il dedalo : catacombe, cripte, labirinti — canali evacuati dalla storia — Roma è costruita sul vuoto. 
Innocuo e decrepito, laggiù, fra i pilastri di tufo, s’aggira un terremoto rullando sul suo tamburo con una solerzia commemorativa degna di far paura, ma non spaventa nessuno. 
A mezzodì il colpo di cannone si ripercuote e sfiata nell’azzurro, e i sette colli si danno la voce. 
Poi tre timbri, tre note fondamentali riprendono il discorso di prima : la pietra, il bronzo, e l’acqua. 
Più tardi il sole picchia sulla cupola delle basiliche come il martello sull’incudine. 

A Roma le ore del giorno sono altrettanti capitoli di un romanzo : temporali, fontane, tumulti di campane riempiono le piazze d’un armonia varia, trasparente e profonda. I palazzi son dei veri "stradivari". Le arcane facciate fanno una curva corale intorno agli obelischi. I portoni son tante bocche che vociano. 
Clamorosa città che non dà tregua ai timpani, dove piazza Navona è l’accordo perfetto. Acustica fenomenale. Giuochi stupendi e liquidi ; la gran piazza agonale è un serbatoio immenso. Pròvati a sussurrare contro il muro una parola, se corri presto puoi raccorglierla nell’orecchio centro metri più in là. 

(…) 

In questo multanime istrumento, solo il Tevere è tardo, silenzioso, torbido — e scava nella campagna i suoi ghirigori che somigliano all’ "esse" di un violino.

Bruno Barilli  Lo Stivale  Editori Riuniti, 2002




La bonne acoustique n’est que le corollaire, la confirmation limpide de la belle architecture. Ce sont les mêmes lois de transmission, de rythme, d’équilibre et d’élasticité : tout part, rebondit, se multiplie, s’accorde, revient ; et ainsi le son, comme l’eau, suit son cours, comme la lumière, il retentit sur les marbres monumentaux. C’est la raison pour laquelle Rome est la ville la plus sonore de la Méditerranée. Toutes les voix du monde se concentrent ici. C’est un coquillage. Le son ne meurt jamais, il ne s’apaise pas, il gronde dans ses méandres : fracas dissimulé, perpétuel. Un secret confié finit toujours tôt ou tard par être révélé ; des veines, des cavités, des orifices le ramènent à l'air libre.

Sous tes pieds, il y a un dédale : des catacombes, des cryptes, des labyrinthes — canaux évacués de l’histoire — Rome est construite sur le vide. 
Inoffensif et décrépit, là-bas, entre les piliers de tuf, rôde un séisme qui fait rouler son tambour avec un zèle commémoratif que l’on pourrait trouver impressionnant, mais qui n’effraie plus personne. 
À midi, le coup de canon se répercute et se perd dans l’azur, et les sept collines se donnent le mot. 
Puis trois timbres, trois notes fondamentales reprennent le discours antérieur : la pierre, le bronze et l’eau. 
Plus tard, le soleil tape sur la coupole des basiliques comme le marteau sur l’enclume. 

À Rome, les heures du jour sont autant de chapitres d’un roman : les orages, les fontaines, les tumultes des cloches emplissent les places d’une harmonie variée, transparente et profonde. Les palais sont de vrais Stradivarius. Les mystérieuses façades font une courbe chorale autour des obélisques. Les portails sont autant de bouches qui hurlent. 
Ville bruyante qui n’accorde aucune trêve aux tympans, où place Navona est l’accord parfait. Une acoustique phénoménale. Jeux splendides et liquides ; la grande place aux allures de stade est un immense réservoir. Essaie de susurrer un mot contre le mur, si tu cours assez vite, tu peux le recueillir dans l’oreille cent mètres plus loin. 

(…) 

Dans cet instrument aux âmes multiples, seul le Tibre est lent, silencieux, trouble — et il creuse dans la campagne ses gribouillis qui ressemblent au "S" d’un violon.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Lee Howard  (Site Flickr

au centre, Eszter Hargittai  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

 


mercredi 28 février 2018

In vano aspetterò (J'attendrai en vain)




Salvatore Adamo canta Cade la neve (Tombe la neige) (1964, testo e musica di S. Adamo)

Cade la neve
Tu non verrai questa sera
Cade la neve
Non ci vedremo lo so.

La città che dorme
Si copre di bianco
Intanto il mio cuore
Si veste di buio.

Questa sera non verrai
In vano aspetterò
Ma cade la neve
Lentamente dal cielo.

Cade la neve
Tu non verrai questa sera
Cade la neve
Non ci vedremo lo so.

Nella via deserta
Nemmeno una voce
Mi sento morire
Non mi sei vicino.

Questa sera non verrai
In vano aspetterò.

Ma cade la neve
Lentamente dal cielo.










Images : en haut, Jacopo Mariutti  (Site Flickr)

en bas, Denis Billi  (Site Flickr)


mardi 20 février 2018

... et reste le souvenir.




13 juillet 1959. — A la radio, la cinquième symphonie de Schubert que je ne puis entendre sans un peu de mélancolie, parce qu'elle me rappelle ma jeunesse et surtout un moment d'ivresse que j'ai eu sous le portique, côté Paris, de l'ancien Trocadéro, alors que j'avais moins de trente ans. Non pas la nuit, mais un matin, devant la ville que je voyais étendue à mes pieds dans tout l'éclat de la lumière d'avril. Je sentais ma force, la joie me gonflant le cœur, l'inexprimable beauté de la vie, de ce don prodigieux dont nous n'apprécions la valeur que par éclairs, la grâce d'exister alors que nous aurions pu ne pas être, la promesse de bonheur que nous font le ciel et la terre, à cet âge. Tout cela, je le retrouve dans cette musique, mais quoi, le vieux Trocadéro a disparu ignoblement. Reste la musique, et reste le souvenir.

Julien Green  Vers l'invisible, Journal 1958-1967  Editions Plon, 1967





samedi 17 février 2018

La Corse des solitudes





Un deuxième extrait de Vers l'invisible, le tome du Journal de Julien Green dans lequel il raconte son séjour en Corse au mois d'août 1958 :

Hier à Poggio d’Oletta. On traverse Oletta et on monte. On arrive à un village où il y a deux églises côte à côte, toutes deux du dix-huitième siècle, pauvres et belles. Nous sommes dans le premier des trois villages qui composent Poggio et il faudra grimper pour voir les deux autres. Une vue immense, de longues collines, des vallées inondées de lumière, avec des hameaux gris, blancs et roses dispersés çà et là. Nous montons encore pour atteindre le tout dernier village, Poggio-le-Haut. Il donne l’impression d’avoir mille ans et plus, avec ses maisons de pierres grises et noires et ses rues qui ont le roc pour pavé. Nous en suivons une qui serpente et se dirige simplement vers le ciel : tout au bout, en effet, il y a le ciel. J’en ai reçu une sorte de choc, mais tout m’a frappé dans ce village étrange et fascinant. En voyant ces rochers sortant de terre sous nos pieds, cette pierre usée et polie par les pas de milliers d’hommes et de femmes, j’ai essayé de voir les choses par les yeux des gans d’ici. De son enfance jusqu’à sa mort, l’habitant sait qu’il y a une roche de telle forme entre la dernière et l’avant-dernière maison. Rien ne bouge ici, rien n’est nouveau. La maison, c’est du rocher, c’est encore de la montagne. A Paris où tout change et se dérange et se défait, nous ne savons plus où nous sommes et le sol fuit sous nos pieds, mais à Poggio tout est immobile à jamais. Il doit y avoir chez les gens de ce village un sens de l’éternité dont ils ne se rendent pas compte. Combien d’entre eux ont jamais fait le voyage de Saint-Florent ? N’ai-je pas connu des Vénitiens qui n’avaient jamais quitté Venise ? En redescendant, nous nous arrêtons au second Poggio. C’est bien autre chose. Une rue étroite et fraîche, puis de petites places carrées qui se commandent les unes les autres comme les pièces d’un appartement. En s’y promenant, on a l’impression d’être chez quelqu’un qui est sorti. Personne. Dans une fenêtre, une colombe blanche sur le rebord de pierre, contre le grand fond noir de la salle vide. Les belles demeures sévères nous regardent. Pas un son. Un petit chat couleur de fumée joue sur les marches d’un perron. Un enfant de quatre ou cinq ans nous considère en silence. 





A l’église d’Oletta où j’entends la messe, le dimanche, les hommes se tiennent au fond, près de la porte, absolument immobiles. On ne les entend pas, mais ils sont là, un peu comme des arbres, ils ont cette dignité qu’ont les arbres. Ce sont sans doute les êtres les plus mystérieux que j’aie connus. On a l’impression que le village est sauvé en bloc, comme une seule personne. Partout une propreté sans défaut. Ce n’est ni le Midi de la France, ni l’Italie, ni l’Espagne, c’est la Corse des solitudes.

Julien Green  Vers l'invisible, Journal 1958-1967  Editions Plon, 1967







Images : (1) Simon Massicotte  (Site Flickr

(2) et (3) merci à Stéphane Lagarde  (Site Flickr)



mercredi 7 février 2018

Vers l'invisible




En août 1958, Julien Green séjourne en Corse, près d'Oletta, dans le canton du Nebbio (dans les parages du Cap Corse), et il consacre à ce séjour quelques entrées de son Journal de cette année-là, publiées en 1967 dans le volume Vers l'invisible (1958-1967). Je recopie ici quelques extraits significatifs de ces souvenirs de Corse, qui méritent certainement de figurer parmi les plus belles pages que l'Île a inspirées à un écrivain.

3 août. — A Oletta, en Corse, non loin de Saint-Florent. De nos fenêtres, nous voyons au loin, sur une colline, le village dominé par les deux tours de son église baroque. Le jardin est plein d'odeurs grisantes. Du matin au soir, la Corse vous promène sous le nez un bouquet de fleurs. Les habitants ne saluent et ne sourient que si on les salue d'abord, mais alors ils se montrent très cordiaux. Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s'il n'est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J'ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois... Sous les figuiers du jardin, il y a six colombes d'une blancheur qui fatigue la vue lorsqu'elle vont se promener au soleil pour se faire admirer. Elles sont si blanches que l'ombre de leurs plumes sur leurs plumes semble encore de la blancheur. Parfois elles s'envolent au-dessus de la vallée jusqu'au village, parcourant en une minute un espace que nous ne franchissons à pied qu'en une demi-heure, et vont se poser sur l'église.





Non loin d'ici, à Murato, dans une sauvage et magnifique campagne cernée de collines d'un vert qui fait songer à un velours usé, il y a une église très ancienne et d'une simplicité étonnante. Elle est toute blanche, rayée horizontalement de bandes vert-de-gris foncé. Des ornements en frise courent tout autour des murs, exposés au vent, au soleil. Le dessin est beau. On voit — c'est la frise qui m'a le plus frappé — un serpent énorme qui sort d'un arbre et tient dans sa gueule une pomme qu'il offre à Eve ; celle-ci, déjà, se cache d'une main. A l'intérieur de l'église, rien. Un autel de bois, mais des ornements d'une grande élégance sculptés dans les murs. Cette église si riche et si pauvre, si belle et si sévère, se dresse au soleil couchant, toute seule au milieu des collines dénudées, un peu comme une âme devant Dieu.






12 août. — Étendu sur mon lit, je vois le soleil se coucher dans mes vitres. Pourquoi cela m’attriste-t-il ? Je sais bien qu'il va falloir quitter la terre, ou plutôt m'enfouir dedans. La nuit dernière, sur la terrasse, je regardais avec émerveillement les étoiles aussi nombreuses et aussi brillantes que dans le ciel d'Afrique. J'ai beau essayer de me faire à cette idée qu'il faut s'en aller un jour, je serais consterné de mourir maintenant.

Julien Green  Vers l'invisible Journal 1958-1967, Librairie Plon, 1967






Images : tout en haut, Marcel Dormanns  (Site Flickr)

(2) Oletta, église Sant'Andria SourceWikiCommons

(3) Murato, église San Michele Source : Site Flickr

(4) Dan Hutt (Site Flickr)


(6)  Angela Massagni  (Site Flickr)

(7) Source : WikiCommons