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mercredi 4 septembre 2013

Alla memoria del suono (À la mémoire du son)




Avec son ouvrage Nel condominio di carne [Dans la résidence de chair], publié en 2003 en Italie et en 2012 en France (aux éditions Actes Sud), sous le titre très astucieux, mais peut-être trop énigmatique pour un éventuel lecteur, de Co[rps]–propriété, Valerio Magrelli propose non pas une autobiographie, mais une "autobiologie", une sorte de voyage à l’intérieur du corps, au plus près de la peau, du squelette, des organes, des vaisseaux, des fluides, des humeurs. C’est une sorte d’odyssée intérieure et minuscule, un voyage fantastique comme on a déjà pu en voir au cinéma, mais beaucoup plus intime et réflexif que spectaculaire. Le narrateur, en une succession de fragments de longueurs diverses (Magrelli est aussi un grand lecteur (et traducteur) de Barthes), observe au plus près le fonctionnement de ce corps familier et mystérieux, séma soma, corps-tombeau, corps-prison, mais aussi corps-refuge, corps-résidence, corps fuyant qui se métamorphose et échappe à son locataire, qui a parfois le sentiment de devenir un intrus. Magrelli ne propose pas de théorie, mais plutôt une série de tableaux vivants, « un récit de petites catastrophes, qui se sont jouées dans les espaces interstellaires de la chair ». Je cite ici le dix-huitième fragment du livre, réflexion sur le souffle et la voix, la parole et la chair, à travers l’exemple des reliques de saint Antoine de Padoue. 

La coda per raggiungere le teche procede lentamente. Bisogna aspettare che passi una comitiva di turisti tedeschi, e solo dopo si riesce a imboccare la scaletta che porta nel cuore della basilica. In realtà, questo non è l’unico altare fatto meta di pellegrinaggio. A giudicare dall’afflusso, anzi, non è nemmeno il più gettonato. (Come fosse un juke-box del desiderio, ma invece delle monetine, dolore spiccio). Nella navata di sinistra, ad esempio, una lunghissima fila aspetta di avvicinarsi all’arca del santo. Una cascata di ex voto, un vero e proprio baldacchino di lettere, fotografie e disegni, corona uno spazio carico di fervore. Ma è nella quinta cappella del deambulatorio, che si trova il vero centro dell’edificio : i reliquiari in cui si custodiscono alcuni resti di Antonio da Padova. 

Patrono degli ingressi e dei terremoti, dei matrimoni, dei ladri e degli oggetti smarriti, il santo ebbe per simboli un libro e un giglio. Qui giacciono alcuni resti del suo corpo, tra cui la lingua, racchiusa ed esibita in una sfarzosa architettura d’oro e vetro. Qualche anno fa, le cronache narrarono del suo sequestro a scopo di estorsione. (Come si fa a fuggire, nottetempo, con una lingua rubata, messa in tasca come fosse un accendino ? E il suo peso leggero, che correndo sobbalza. Non ne verrà alcun fuoco, da quella pietra focaia. Non ne verrà parola). Ora è tornata a posto, cupa pietra di sangue, per emanare la sua buia energia quasi fosse il nucleo atomico, la pasticca d’uranio di un santuario-sommergibile, torri e torrette come periscopi, cupole come oblò, per sette secoli di navigazione. 

Non una lingua qualsiasi, per quanto sacra, bensì la lingua del grande predicatore. Eppure, strano a dirsi, una reliquia tanto amata pare svanire davanti a quella che le sta vicino. È meno nota, meno impressionante, più astratta, astrusa, incongrua. Si tratta dell’apparato vocale del santo ricostruito nei suoi componenti essenziali. Bisogna immaginare una costellazione, un gruppo di ossicini e cartilagini messi sopra pinnacoli di cristallo. Ecco, in perfetto equilibrio spaziale, la riproduzione del suo sistema laringeo. Una galleria del vento dove non c’è più vento, non ci sarà mai più. Stiamo vedendo una voce, ossia guardando la sorgente da cui sgorgò il verbo di un sommo dottore della Chiesa. Un monumento alla memoria del suono. Ma è come osservare l’arco voltaico senza la sua scintilla, o un computer privo del suo programma. E forse il corpo vale proprio per questa sua temporenea capacità di "eseguire" l’individuo. Solo per poco. Mentre la voce, l’anima, è il software che lo accende.

Valerio Magrelli  Nel condominio di carne, Einaudi, 2003




La file pour arriver aux châsses avance lentement. Il faut attendre que passe tout un groupe de touristes allemands et seulement après, on peut s’engager dans le petit escalier conduisant au cœur de la basilique. A vrai dire, ce n’est pas le seul autel devenu but du pèlerinage. Si l’on en juge par l’afflux de visiteurs, au contraire, il n’est même pas le plus prisé. (Un peu comme un juke-box du désir, mais au lieu de glisser des pièces tout court, je glisse des pièces de douleur). Dans la nef de gauche, par exemple, une très longue file attend de s’approcher de l'arche du saint. Une cascade d’ex-voto, un véritable baldaquin de lettres, de photographies et de dessins couronne un espace chargé de ferveur. Mais c’est dans la cinquième chapelle du déambulatoire que se trouve le vrai centre de l’édifice : les reliquaires où sont conservés quelques restes de saint Antoine de Padoue. 

Patron des seuils et des tremblements de terre, des mariages, des voleurs et des objets perdus, le saint eut pour symboles un livre et un lys. Ici gisent  quelques restes de son corps, entre autres la langue, enfermée et exhibée dans une architecture fastueuse, d’or et de verre. Il y a quelques années, les rubriques des faits divers en rapportèrent l’enlèvement en vue d’une rançon. (Comment peut-on s’enfuir, au cœur de la nuit, avec une langue volée  glissée dans sa poche tel un briquet ? Et son poids si léger, qui en courant la fait tressauter. Elle ne produira aucune flamme, cette pierre à feu. Aucun mot). Désormais, elle a retrouvé sa place, sombre pierre de sang, pour dégager son énergie obscure comme si elle était le noyau atomique, la pastille d’uranium d’un sanctuaire-submersible, des tours et des tourelles en guise de périscopes, des coupoles en guise de hublots, durant sept siècles de navigation. 

Ce n’est pas une langue quelconque, encore que sacrée, c’est bel et bien la langue du grand prédicateur. Et pourtant, et cela paraît étrange à dire, cette relique si aimée semble disparaître à côté de sa voisine. Moins célèbre, moins impressionnante, plus abstraite, abstruse, incongrue. Il s’agit de l’appareil vocal du saint reconstruit dans ses composantes essentielles. Il faut imaginer une constellation, un groupe d’osselets et de cartilages posés sur des pinacles en cristal. Voici, en parfait équilibre spatial, la reproduction de son système laryngé. Un corridor du vent où il n’y a plus de vent, où il n’y en aura jamais plus. Nous voyons une voix, c'est-à-dire que nous regardons la source d’où jaillit le verbe d’un des plus grands docteurs de l’Eglise. Un monument à la mémoire du son. Mais c’est comme si l’on observait l’arc voltaïque sans son étincelle, ou un ordinateur dépourvu de programme. Et peut-être le corps vaut-il justement pour sa capacité temporaire d’ "exécuter" l’individu. Pour peu de temps seulement. Alors que la voix, l’âme, c’est le logiciel qui l’allume.

Valerio Magrelli  Co[rps]–propriété  Actes Sud, 2012 (Traduction : René Corona, avec la collaboration de Marguerite Pozzoli)






Images : en haut, Alessandro Turchi (L'Orbetto)  Sant'Antonio da Padova predica ai pesci, olio su tela, Chiesa di Santa Teresa, Caprarola

en bas, Site Flickr 



mercredi 28 août 2013

À la fin de l'été




Un après-midi que nous avions été nous baigner, j'avais trouvé un air étrange à notre petite crique, sans qu'il me fût possible de savoir en quoi elle était différente des autres jours. Je m'étais assis sur les rochers, et je regardais Marie se promener au bord de l'eau. La mer était grise, qui s'étendait sous un ciel blanc voilé. L'eau clapotait à peine, opaque, légèrement inquiétante, d'un gris de plomb, ou de lave, comme dans un bassin artificiel au voisinage d'une centrale nucléaire. Nous nous étions trempés dans cette mer visqueuse, chaude et huileuse, qui rafraîchissait à peine les corps, restant l'un derrière l'autre car Marie avait aperçu des méduses et nageait devant moi avec son masque, me traçant un chemin dans l'eau pour les éviter, tout en se retournant pour me signaler du doigt leurs emplacements respectifs sous la mer avec une jubilation évidente (plus près nous étions du danger, plus son doigt s'agitait fébrilement à son plus grand bonheur).




Nous étions sortis de l'eau, et nous nous faisions sécher sur les rochers, regardant la mer grise qui clapotait devant nous dans cette atmosphère de fin du monde. Il faisait lourd, l'atmosphère était étouffante, on percevait la nervosité des insectes qui venaient se coller à la peau. Il y a des jours ainsi, à la fin de l'été, qui restent confinés du matin au soir dans cette chaleur statique qui enveloppe les corps et engourdit l'esprit, et je finis par me rendre compte que ce qui rendait la crique si étrange ce jour-là, c'était qu'il n'y avait plus de bleu dans le paysage. On eût dit que, à l'aide d'un logiciel de  retouche d'image qui permet d'enlever une seule couleur à la fois, le bleu avait été entièrement effacé du décor sans que le reste de la gamme chromatique en eût été affecté. Le bleu avait disparu, le bleu habituel, le bleu radieux, le bleu éclatant du ciel et de la mer, le bleu endémique de la Méditerranée, s'était évaporé de la nature. Tout n'était que brume de chaleur et blanc ouaté saturé de lumière. Il n'y avait pas un souffle de vent, pas d'air, rien, pas la plus légère brise pour faire onduler un jonc dans la crique — comme si le vent accumulait ses forces pour la tempête qui se déclencherait dans la nuit.

Jean-Philippe Toussaint  La Vérité sur Marie  Éditions de Minuit, 2009






Images, de haut en bas :


(2) et (3) Site Flickr

dimanche 18 août 2013

Toi et moi



"Altrove, in lontananza, e tardi, o forse mai !"





J'ai marché avec toi sous les arbres, le long du canal de Brienne, à Toulouse, un dimanche après-midi de premier printemps. Nous nous sommes assis jambes ballantes au-dessus du bassin, entre les Ponts-Jumeaux, au pied de l'immense bas-relief qui représente La Jonction du canal du Languedoc avec la Garonne. Un chien errant qui courait sur les talus s'est pris pour nous d'amitié, puis il nous a quittés brusquement, comme pour un rendez-vous oublié.

J'ai longuement bavardé avec toi, tard dans la nuit, sur un banc du grand boulevard des Rois-Catholiques, à Burgos. Tu étais venu une fois à Paris, mais c'était pour une retraite dans un couvent d'Asnières ou de Clichy, et tu n'avais fait qu'apercevoir le Sacré-Coeur, de loin. Tu ne m'as pas invité à monter chez toi, juste au-dessus. Je crois bien que je te faisais peur. 

Tu m'as aidé dans mes démêlés avec la police, après qu'on m'avait volé le petit poste de radio de ma voiture, derrière la plage, à Caparica. Et gentiment tu me faisais du genou, d'une chaise à l'autre, devant le bureau de l'officier qui nous interrogeait. Tu me disais en français quels mensonges je devais lui raconter pour qu'il prenne au sérieux l'épisode, et lui nous a plus tard donné congé dans un français impeccable. 

Toi et moi nous sommes appuyés, un soir d'automne, contre un buste d'Humbert Ier dans un jardin très sombre de Fiesole, sous le couvent de San Francesco.

Mais tu n'étais pas le même, et moi non plus.

Renaud Camus  Notes achriennes  Hachette P.O.L, 1982






Images : en haut, Els Slots  (Site Flickr) 

en bas, Site Flickr 



lundi 12 août 2013

L'Esprit de la ville




A quelque heure qu’on sorte dans Florence, où qu’on aille, on rencontre le même garçon très mince, très beau, dont les cheveux ondulés tombent au milieu du front. Il semble ne dormir jamais. Il hante les ponts, il longe le fleuve, il traverse les musées, il sillonne les rues et les places de la même démarche curieusement aérienne. Semelles de vent et chevilles ailées, on dirait le fameux Mercure de Jean Bologne, au Bargello et à Piccadilly. Il ne m’inspire aucun désir physique. Il est l’âme de la ville, son esprit. Et comme il convient à un esprit, il vient d’ailleurs. Je lui ai parlé une nuit, sous le couloir vasarien. Il est né à Lecce. La passion de sa vie est la course à pied. J’aime l’apercevoir de près ou de loin, et d’ailleurs c’est tout un, il va si vite. Il ne s’arrête que le temps d’un sourire, et maintenant quelquefois d’un baiser sur les tempes.

Renaud Camus Notes achriennes, éditions P.O.L, 1982






Images : en haut, Giambologna Mercurio (Firenze, Museo del Bargello) Wikimedia Commons

en bas, Laura Paesano  (Site Flickr)


jeudi 1 août 2013

Dolce e chiara è la notte... (Douce et claire est la nuit...)











La Sera del dì di festa

Dolce e chiara è la notte e senza vento,
E queta sovra i tetti e in mezzo agli orti
Posa la luna, e di lontan rivela
Serena ogni montagna. O donna mia,
Già tace ogni sentiero, e pei balconi
Rara traluce la notturna lampa :
Tu dormi, che t'accolse agevol sonno
Nelle tue chete stanze ; e non ti morde
Cura nessuna ; e già non sai nè pensi
Quanta piaga m'apristi in mezzo al petto.
Tu dormi : io questo ciel, che sì benigno
Appare in vista, a salutar m'affaccio,
E l'antica natura onnipossente,
Che mi fece all'affanno. A te la speme
Nego, mi disse, anche la speme ; e d'altro
Non brillin gli occhi tuoi se non di pianto.
Questo dì fu solenne : or da' trastulli
Prendi riposo ; e forse ti rimembra
In sogno a quanti oggi piacesti, e quanti
Piacquero a te : non io, non già, ch'io speri,
Al pensier ti ricorro. Intanto io chieggo
Quanto a viver mi resti, e qui per terra
Mi getto, e grido, e fremo. Oh giorni orrendi
In così verde etate ! Ahi, per la via
Odo non lunge il solitario canto
Dell'artigian, che riede a tarda notte,
Dopo i sollazzi, al suo povero ostello ;
E fieramente mi si stringe il core,
A pensar come tutto al mondo passa,
E quasi orma non lascia. Ecco è fuggito
Il dì festivo, ed al festivo il giorno
Volgar succede, e se ne porta il tempo
Ogni umano accidente. Or dov'è il suono
Di que' popoli antichi ? or dov'è il grido
De' nostri avi famosi, e il grande impero
Di quella Roma, e l'armi, e il fragorio
Che n'andò per la terra e l'oceano ?
Tutto è pace e silenzio, e tutto posa
Il mondo, e più di lor non si ragiona.
Nella mia prima età, quando s'aspetta
Bramosamente il dì festivo, or poscia
Ch'egli era spento, io doloroso, in veglia,
Premea le piume ; ed alla tarda notte
Un canto che s'udia per li sentieri
Lontanando morire a poco a poco,
Già similmente mi stringeva il core.

Giacomo Leopardi Canti







Le Soir du jour de fête

Douce et claire est la nuit et sans un souffle,
Et tranquille sur les toits et dans les jardins
La lune repose, et de loin nous révèle
Les montagnes sereines. Ô mon amour,
Déjà les chemins font silence, et aux balcons
Rares sont les lampes qui brillent encore :
Tu dors, car un sommeil aisé t'accueillit
Dans tes chambres paisibles ; et nul souci
Ne te tourmente ; tu ne sais même pas ni ne pense
À la blessure que tu me fis au cœur.
Tu dors : et moi, je salue de ma fenêtre
Ce ciel qui semble si bienveillant,
Et l'antique nature toute puissante
Qui me créa pour la douleur. «Je te refuse l'espoir,
me dit-elle, l'espoir lui-même ; et que rien
ne brille dans tes yeux sinon l'éclat des larmes.»
Ce fut un jour de fête : maintenant de tous ces jeux
Tu te reposes ; et peut-être te souviens-tu
Dans tes songes de tous ceux à qui aujourd'hui tu as plu
Et de tous ceux qui te plurent : et ce serait vain espoir
D'imaginer que c'est à moi que tu penses. Alors je me demande
Combien il me reste à vivre, et à terre, là,
Je me jette, en criant et en tremblant. Ô jours affreux
En un âge si vert ! Hélas, sur la route,
J'entends non loin le chant solitaire
De l'artisan qui revient dans la nuit,
Après les jeux, à son pauvre logis ;
Et durement mon cœur se serre,
À la pensée que tout passe dans le monde,
Sans presque laisser de trace. Voilà, le jour de fête
A fui, et un jour banal lui succède, le temps emporte ainsi
Toute aventure humaine. Où est-il désormais le bruit
De tous ces peuples anciens ? Où est-il le renom
De nos aïeux illustres, et l'immense empire
De cette Rome, et ses armes, et le fracas
Dont elle emplit la terre et l'océan ?
Tout est paix et silence, et tout repose
Dans le monde, on ne parle plus d'eux.
Dans mes jeunes années, à l'âge où l'on attend
Fébrilement le jour de fête, quand celui-ci était passé,
Je veillais douloureusement sans trouver le sommeil ;
Et très tard dans la nuit,
Un chant qu'on entendait par les chemins
Et qui peu à peu s'éteignait dans le lointain,
Déjà pareillement me serrait le cœur.

(Traduction personnelle)








Images
: en haut et au centre, Renaud Camus (Site Flickr)

en bas, B. Zillich (Site Flickr)

lundi 29 juillet 2013

L'Arrière-pays (L'entroterra)




Et Capraia, si longtemps l'objet de mes vœux ! Sa forme – une longue modulation de cimes et de plateaux – me semblait parfaite, et je ne pouvais détacher mes yeux pour des minutes entières, surtout le soir, depuis qu'elle avait surgi de la brume le second jour du premier été, et tellement plus haut que je n'avais cru que se trouvait l'horizon. Or, Capraia appartenait à l'Italie, rien ne la reliait à l'île où j'étais moi-même, on disait aussi qu'elle était presque déserte : tout se prêtait donc à ce que ce nom, qui la réduisait à quelques bergers, à leur errance à jamais sur des tables rocheuses au ras du ciel dans le jasmin, l'asphodèle (quelques oliviers et caroubiers dans les creux), lui conférât une qualité d'archétype et en fît, pour ma pensée désirante, le vrai lieu. Ainsi, pour quelques saisons, puis ma vie changea, je ne vis plus Capraia, je l'oubliai presque, et d'autres années passèrent. Après quoi il advint que je pris un bateau un matin à Gênes, allant en Grèce, et vers le soir, brusquement, je me sentis poussé à monter sur le pont et à regarder vers l'ouest, où paraissaient déjà, où allaient passer à droite de nous, et tout près, quelques rochers, un rivage. Un regard, un ébranlement intérieur : une mémoire en moi, plus profonde que la conscience, ou plus aux aguets, avait compris avant que je sache. Est-ce possible, mais oui, c'est Capraia devant moi, Capraia par son autre bord, celui que je n'avais jamais vu, l'inimaginable ! Dans sa forme changée, ou plutôt annulée par notre proximité (car vraiment nous passions à cent mètres à peine du rivage), l'île avançait, s'ouvrait, se révélait – brève côte, terre de rien, on n'y voyait qu'un petit débarcadère, un chemin qui s'en éloignait, quelques maisons ça et là, une sorte de forteresse sur un à-pic, allait bientôt disparaître.

Et je fus pris alors de compassion. Capraia, tu appartiens à l'ici du monde, comme nous. Tu souffres de finitude, tu es dessaisie du secret, recule donc, efface-toi dans la nuit qui tombe. Et veille là, ayant établi avec moi d'autres liens, dont je ne veux rien savoir encore, car je reste requis par l'espérance, ou le leurre. Demain, je verrai Zante, Céphalonie, beaux noms aussi et plus grandes terres, préservées par leur profondeur. Ah, comme je comprends la fin de l'Odyssée, quand Ulysse retrouve Ithaque, mais en sachant déjà qu'il lui faudra repartir, une rame sur l'épaule, et s'enfoncer plus avant dans les montagnes de l'autre rive jusqu'à ce que quelqu'un lui demande ce que c'est que cet objet bizarre qu'il porte, montrant ainsi qu'il ne sait rien de la mer ! Si les rivages m'attirent, plus encore l'idée d'un pays en profondeur, défendu par l'ampleur de ses montagnes, scellé comme l'inconscient. Je marche près de l'eau, je regarde bouger l'écume, signe qui cherche à se former, mais en vain. L'olivier, la chaleur, le sel qui se déposera sur la peau, que vouloir de plus, – pourtant le vrai chemin est celui, là-bas, qui s'éloigne, par des passes rocheuses de plus en plus resserrées. Et plus je vais vers l'intérieur, dans un pays de la Méditerranée, plus fortement l'odeur de plâtre des vestibules, les bruits du soir, le frémissement du laurier, changeant d'intensité, de hauteur (comme on le dit d'un son, déjà aigu) vont se faire, jusqu'à l'angoisse, évidence, bien que close, et appel, bien qu'impossible à comprendre.

Yves Bonnefoy  L'Arrière-pays, Poésie / Gallimard, 2003







Images : en haut, Site Flickr.

en bas, Nicola Borzi  (Site Flickr)

dimanche 7 juillet 2013

Aria d'estate (2)




Luigi Fiumicelli chante Sigillata con un bacio (P. Udell - G. Geld - S. Leva, 1962)

Ci dobbiamo ormai lasciar per l'estate
io ti prometto però che sempre scriverò
e con un bacio la lettera sigillerò.

Passerò pensando a te questa estate
scrivendoti tutto di me e con un bacio amor
ogni giorno la lettera sigillerò.

Io so che ogni giorno nel sole ti rivedrò
lo so che tutte le notti nel buio ti cercherò.

Sarà bello per noi due ritrovarci
quando l'autunno verrà e tu ritornerai
con il vento in settembre ed io ti bacerò.





Cachetée avec un baiser

Nous devons nous quitter pour l'été
mais je promets de t'écrire
et la lettre sera cachetée avec un baiser.

Je sais bien que tous les jours, dans le soleil je te reverrai
et je sais que toutes les nuits, dans le noir je te chercherai.

Ce sera bien de nous retrouver tous les deux
quand l'automne viendra, et tu retourneras
avec le vent de septembre, et je t'embrasserai.






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Vanessa Cabboi  (Site Flickr)

Sealed with a kiss

dimanche 30 juin 2013

L'Existentialiste de l'Ospedale




Un extrait du premier roman de Jérôme Ferrari, Aleph zéro, publié en 2002 aux éditions Albiana et réédité ces jours-ci dans la collection de poche Babel ; j'en conseille vivement la lecture :

Au début, à chaque fois — car je n’apprends rien — quand je sens que mes tendances batraciennes commencent à être visibles, j’essaye de la jouer dans le bucolique et je les amène faire un tour au barrage de l’Ospedale. Au début de l’été, surtout, c’est joli. Les gens des villages autour me voient arriver avec une fille, mais comme j’ai sur elles cet effet mimétique épouvantable dont je parlais tout à l’heure, ils ne se rendent pas compte que ce n’est jamais la même. On s’assoit au bord du lac et je m’imagine qu’elles vont trouver de la profondeur à mon silence, qu’elles vont croire que je leur offre une communion intime avec la nature, sentir l’harmonie cosmique. Parfois, ça marche un peu : certaines se mettent pieds nus, d’autres me versent de l’eau froide sur la nuque en me serrant la main très fort pour me dire que, vraiment, il n’y a pas de mots. Ça, on s’en rend vite compte que ce qui manque, surtout, ce sont les mots. Alors, on redescend, on essaye encore de faire passer notre air dépité pour une songerie romantique, mais c’est déjà foutu, et chacun sait à quoi s’en tenir. À force, je ne peux plus. Pourtant, je monte encore au barrage, mais tout seul, le plus souvent. Je dois croire qu’il peut encore se passer quelque chose.




Cette année, en juin, il a fait vraiment très chaud et le niveau du lac est très bas pour la saison. À la place de l’eau, on voit des étendues de boue grise parsemées des vestiges de la forêt qu’on a rasée, des centaines de souches, d’une couleur aussi terne que les cheveux des filles. Je connais ce spectacle par cœur, j’ai l’impression que je fais partie du paysage, il n’y a rien qui me soit si familier. Et puis, un vendredi matin, je regardais les souches et j’ai commencé à leur trouver un air franchement hostile. Le lac, le barrage, les montagnes, les arbres et même le vent frais, tout a pris subitement un aspect complètement inquiétant, comme dans un cauchemar. Les souches, surtout une, à une quinzaine de mètres, me semblaient vraiment malveillantes, dotées d’une présence individuelle tout à fait irréductible, comme si elles n’étaient plus les éléments d’un tout mais des excroissances absurdes, sur un sol complètement étranger, dans un décor de carton-pâte particulièrement scandaleux et maléfique. Je regardais les souches avec une espèce de terreur et pourtant, au sein du sentiment d’étrangeté totale qui commençait vraiment à me faire peur, j’avais l’impression que je ne faisais que revivre quelque chose de connu, de très banal, et que cette banalité faisait de mon expérience quelque chose, non seulement de déplaisant, mais aussi de ridicule et d’inepte. Et puis je me suis souvenu : le roman de Sartre, La Nausée, le personnage est pris de terreur devant une racine d’arbre, ça dure des pages, Sartre décrit en en rajoutant des tonnes l’expérience angoissante de la contingence. Ça fait bien des phrases inutiles. Ça m’a mis dans une colère noire. J’avais l’impression d’être entièrement dépouillé de mon angoisse, comme si elle m’était tombée dessus par erreur, comme un vêtement pas à ma taille. Mon Dieu ! J’étais l’existentialiste de l’Alta Rocca ! Le Roquentin de l’Ospedale ! Bref, quelque chose de grotesque. J’ai rejoint ma voiture, en me retournant de temps en temps pour m’assurer que les souches n’allaient pas me suivre, et je suis redescendu en ville complètement submergé par la peur et, en même temps, par la honte et, en même temps, par le mépris. J’aurais quand même préféré que mes terreurs conservent quelque chose de personnel, ça m’aurait aidé à me supporter. Ou, au moins, quitte à les partager, pas avec Sartre ! 

Jérôme Ferrari  Aleph zéro  Éditions Babel, 2013









Images : en haut, Site Flickr

au centre, Site Flickr

en bas (1) Nicolas Godin  (Site Flickr)


vendredi 28 juin 2013

Rome, retour d'exil




Un extrait du roman de Jacques Fersen (le baron Jacques d'Adelsward Fersen, né à Paris en 1880 et mort à Capri en 1923, qui fut le héros du récit de Roger Peyrefitte L'Exilé de Capri, mais aussi un écrivain et poète digne d'intérêt, au-delà de la réputation "sulfureuse" à laquelle on l'a trop souvent réduit), Et le feu s'éteignit sur la mer, paru en 1909, et que l'on n'a plus guère vu depuis sur les rayonnages des librairies françaises... Il est d'ailleurs amusant de constater que l'ouvrage n'est actuellement disponible qu'en traduction italienne, puisqu'il a été réédité en 2005 aux éditions La Conchiglia.

Depuis bientôt trois semaines, Gérard vivait à Rome dans l’enchantement. On était à la fin de janvier, un de ces janviers secs, lumineux et doux dont le soleil chauffe si bien les grands escaliers de pierre. Il avait erré, quasi tous les jours, au hasard et sans guide, se réservant le plaisir félin de découvrir, comme avant lui personne ne l’eût fait, les ruines. Mais ses promenades favorites le conduisaient soit dans les ruelles tortueuses, criantes et escarpées du Transtévère, soit du côté de l’Académie d’Espagne, au Janicule, d’où l’on découvrait la ville scintillante sous le ciel bleu, et couverte, parfois de vapeurs fines et pâles. Parfois aussi, il s’égarait, montant les gradins majestueux de la place d’Espagne jusqu'au Pincio et à la villa Médicis. Sur les rampes fleuries, des ciociari et des filles aux yeux sauvages, couleur des terres brûlantes d’Anticoli ou de Subiaco, le poursuivaient, violettes tendues. Elles le regardaient sans effronterie, mais avec un sourire étincelant et jeune, sûres d’être admirées. Et quelques unes vraiment retrouvaient les attitudes très anciennes qu’on voit dessinées sur de vieilles amphores...

Oh ! les minutes divines sous les chênes verts, sous les yeuses du Pincio qui paraissent au coucher rose du soleil abriter sous leurs ailes noires une vasque remplie d’anémones de mer ! Gérard se rappelait les colorations féeriques de la lumière mourante sur Saint-Pierre au dôme bleu, sur le Palatin doré, sur le Quirinal rouge, et tout près, sur la Place du Peuple, aux ombres violacées. D’un geste, il était dans les jardins de l’Académie de France et là, suivant les hautes allées de pins et de roses, il arrivait juste pour le crépuscule, sur la grande place majestueuse bordée de citronniers, d’orangers, de bambous et de verveines, où, dominés d’un côté par une monumentale statue de la Minerve, de l’autre par le svelte Mercure de Gian Bologna équilibré sur une vasque d’eau dormante, des colonnes blanches, des chapiteaux effrités et le fantôme énigmatique d’un Ganymède ou d’une Vénus s’essaimaient dans l’ombre tranquillisée.

Au-dessus de ces choses, une large terrasse casquée d’arbres centenaires dominait les jardins. Et quoique les grilles en fussent fermées la nuit venue, Gérard avait obtenu du gardien qu’il le laissât seul suivre le chemin couvert d’héliotropes au parfum de sucre, grimper les marches usées où par endroits la mousse mettait ses lèvres de velours. Et comme en extase, ayant l’impression d’être revenu d’exil, bercé par cette facilité de vivre et par cette beauté, fille des légendes, il regardait les lumières naître une à une, puis par milliers, sur la Ville Eternelle : une paix intérieure lénifiait le jeune homme. Ce n’était plus la lutte brutale, la lutte humaine qu’on percevait de ces hauteurs.

La volupté du Sud et sa grâce latine enveloppaient Rome de la naïveté sainte des Autrefois.

J. Fersen   Et le feu s'éteignit sur la mer...



 

Da quasi tre settimane, Gérard viveva a Roma come in un incanto. Era la fine di gennaio, uno di quei gennai secchi, luminosi e dolci, in cui il sole riscalda così tanto le grandi scalinate di pietra. Aveva errato quasi ogni giorno, a caso e senza guida, riservandosi il piacere felino di scoprire le rovine, come se nessuno prima di lui lo avesse fatto. Ma le sue passeggiate preferite lo conducevano sia nelle viuzze tortuose, piene di gridi e scoscese di Trastevere, sia dalle parti dell’Accademia di Spagna, al Gianicolo, da dove si scorgeva la città luminosa sotto il cielo azzurro, talora coperta di fini e tenui vapori. Talvolta anche il suo spirito si smarriva, come quando saliva i gradini maestosi da piazza di Spagna fino al Pincio ed a Villa Medici. Sulle rampe fiorite, ragazzi ciociari e fanciulle dagli occhi selvaggi, del colore delle ardenti terre di Anticoli e di Subiaco, lo inseguivano tendendo violette. Esse lo guardavano senza sfrontatezza, ma con un sorriso sfavillante e giovane, sicure di essere ammirate. E talune veramente ritrovavano gli atteggiamenti antichi che si vedono sulle vecchie anfore...

Oh! I momenti divini sotto le querce verdi, sotto i lecci del Pincio che al calare rosa del sole, sotto le loro ali nere, parevano ospitare una vasca piena di anemoni di mare ! Gérard si ricordava i colori fiabeschi della luce morente su San Pietro dalla cupola azzurra, sul Palatino dorato, sul Quirinale rosso e, lì vicino, su Piazza del Popolo, dalle ombre violacee. In un momento, era nei giardini dell’Accademia di Francia e là, seguendo le alte file di pini e di rose, arrivava proprio al crepuscolo sulla gran piazza maestosa contornata di piante di limoni, di aranci, di bambù e di verbene, dove, dominati da una parte da una monumentale statua di Minerva, dall’altra dallo slanciato Mercurio di Gian Bologna, in equilibrio su una vasca d’acqua stagnante, le colonne bianche, i fragili capitelli e il fantasma enigmatico di un Ganimede o di una Venere, svanivano nella placida ombra.

Al di sopra, una ampia terrazza con un casco di alberi centenari dominava i giardini. E sebbene i cancelli di sera fossero chiusi, Gérard aveva ottenuto dal guardiano di essere lasciato solo a seguire il cammino pieno di eliotropi dal dolce profumo, e salire i gradini consumati, dove qua e là il muschio posava le sue labbra di velluto. E come in estasi, avendo l’impressione di essere reduce dall’esilio, sommerso da questa facilità di vivere e da questa bellezza, figlia delle leggende, guardava le luci nascere ad una ad una, poi a migliaia, sulla Città Eterna : una pace interiore placava il giovane. Da queste bellezze non si percepiva più la brutalità della lotta fra gli uomini.

La voluttà del sud e la sua grazia latina avvolgevano Roma nella santa ingenuità dei Tempi Passati.

Traduzione : Romano Paolo Coppini e Rolando Nieri (E il fuoco si spense sul mare... Edizioni La Conchiglia, 2005)




 

Images : en haut, Gabriele La Porta  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas,  Site Flickr


(...)

lundi 24 juin 2013

Juste avant la nuit




"E’ O que eu me sonhei que eterno dura,   
E’ Esse que regressarei." 





Roman Furieux, de Renaud Camus, est la suite de Roman Roi, qui raconte l'histoire de Roman II, le dernier roi de Caronie. Dans cet ouvrage-ci, nous sommes en 1948, et Roman vient d'être chassé de son royaume, devenu une "démocratie populaire" sous la férule des Soviétiques. Le lecteur va suivre Roman et la reine Diane, qu'il a épousée en 1941, dans leur exil qui va les conduire en Grèce, à Paris, en Auvergne, en Galice, au Portugal, jusqu'à Hollywood et aux rives de l'Hudson où tout s'achèvera dans des pages magnifiques où l'églogue rejoindra l'élégie. Dans l'extrait que je cite, Roman et Diane sont à Florence, au Belvédère, juste avant la nuit ; la nuit où Roman se perd à la fin du roman, et dont certains disent qu'on le verra peut-être ressurgir un jour, comme Sébastien, "O Desejado"...

En suivant lentement les méandres de la via di San Leonardo, entre les murs jaunes, ils ont rejoint le Belvédère. Roman, qui est monté jusque là dès son arrivée, deux jours plus tôt, a pu, en se faisant connaître, obtenir de l’autorité militaire l’accès des terrasses de la forteresse. Elles sont désertes. Tout Florence s’étale à leurs pieds, au-delà de l’Arno, avec les volumes sombres et carrés de ses palais, ses tours crènelées, ses clochers, le campanile et la masse énorme de la cathédrale, de profil, d’où jaillit le dôme si vaste et si net qu’on croirait pouvoir le toucher en tendant le bras. C’est maintenant l’extrême fin d’une courte après-midi d’hiver, juste avant la nuit. 

« Regardez, il y a encore un tout petit peu de lumière, tout de même. Je suis sûr que les jours ont commencé à rallonger, à peine, d’une ou deux minutes, mais c’est déjà beaucoup. »

 Les collines de Fiesole et le mont Acuto ont déjà sombré dans le soir et la brume. On ne distingue plus leurs contours, pris dans un voile diffus qui va s’assombrissant. Sur les rives du fleuve, tous les lampadaires, très pâles, régulièrement espacés, se sont allumés en même temps, non sans un clignotement d’indécision, pendant quelques secondes. Ils se reflètent en d’obliques traînées d’or blême, presque blanches, sur le beige terreux du courant presque immobile, où tremble un autre brouillard, en de plus légères nuées. Diane, le col de son manteau de fourrure relevé, une de ses mains gantées le tenant plus étroitement fermé autour du cou, a passé son autre bras sous le coude de Roman, et elle se serre contre lui. Juste devant eux, près du Ponte Vecchio, le centre de la ville porte encore les traces des bombardements de la guerre. Des immeubles entiers sont béants. Certains commencent à se relever, mais leurs façades ne présentent encore, le plus souvent, que des carrés et des rectangles alignés, superposés, ouverts sur le vide ou la mémoire. 




À l’insistance de Roman, les époux font encore le tour de la vaste plate-forme, en étoile, sur plusieurs niveaux, qui cerne le palazzeto lui-même. Ils se penchent de très haut sur les jardins Boboli, sur leurs pelouses et sur les frondaisons, déjà conquises par l’ombre. Puis ils contemplent, à l’arrière, dans les ultimes lueurs du soleil disparu, les villas et les fermes dispersées dans les jardins et les prairies, autour de San Leonardo. Quelques fenêtres sont éclairées, une cloche tinte près d’une grande loggia à trois arcades, un chien aboie, des volets se ferment, le cœur ne veut pas sentir l’inquiétude et le froid qui montent vers les étrangers minuscules, depuis la petite vallée si bien lovée dans son histoire et sa perfection.

Jean-Renaud Camus  Roman Furieux  Editions P.O.L, 1987






Images : en haut, Marco Farolfi  (Site Flickr)

au centre, Marco La Rosa  (Site Flickr)

en bas,  Angela Massagni  (Site Flickr)



dimanche 16 juin 2013

Un motif qui court



"O terrazze ! Terrazze da cui lo spazio ha preso slancio. O navigazione aerea !"





Rome, villa Médicis, San Vittorio, lundi 26 janvier, 10 heures et demie du soir. Et le dimanche dans les jardins Boboli sans fleurs. Mais cette citation sous ma plume est toujours fausse. Ce doit être plutôt : Et le dimanche aux Cascine. J’amalgame deux phrases, deux versets des Nourritures. Ce fut dimanche à Boboli, en tout cas, et bien sûr jusqu’au Belvédère. Longtemps, j’ai fait de Florence un mauvais usage. Je parcourais ses rues sombres, m’attristais de ses cours étroites, déplorais son architecture austère, rugueuse à l’âme. Or elle est au contraire la lumière, l’air, l’espace. Il en va d’elle comme de beaucoup de gens, il suffit pour l’aimer d’en sortir un peu. Ce sont les collines qui rendent Florence précieuse entre toutes les villes : qu’elle soit ce qu’elle est, certes, mais qu’on puisse après trois pas y rêver par-dessus les toits, quand elle s’offre au regard dans la paume de la main, depuis les terrasses, les collines, les chemins de la haute ville. 




Le dimanche, tout beau dimanche d’hiver qu’il soit, n’est pas le meilleur jour, bien sûr, pour dépasser Pitti et monter vers le ciel, du côté de San Miniato. Mais j’étais de si bonne humeur que la foule même, pourtant familiale et hinarce au possible, trouvait grâce à mes yeux. J’avais tiré trois coups la nuit d’avant, plutôt gentils chacun. Je pouvais me passer pour un moment d’autres engouements de la chair. D’ailleurs, à peine redescendu parmi les bugnes, les tourelles d’angle et les fenêtres géminées, j’ai rencontré vers la place de la République un aimable Sicilien qui avait tenu la veille, dans une scène d’orgie douce au Crisco, un rôle non négligeable. Nous avons marché côte à côte, parlant d’Agrigente et de Strasbourg, de part et d’autre de l’Arno. Il ne voulait pas me croire : mais jamais Rome n’offrirait rien de pareil, ces faciles accords, cette camaraderie sans empois, ces sourires qui volettent dans la foule, cette reconnaissance de la peau, ces légères accordailles des regards. Tout cela, dit-il, est illusoire. Sans doute. Mais l’illusion suffit au voyageur, quand elle dure autant que lui. Je ne fais que passer. Et mon passage m’enchante. Il y a aussi que mettant le pied en Italie, après les horribles frimas de la France, le gel, le verglas, la boue glacée, nous avons trouvé le printemps. Pas un nuage dans le ciel de Gênes. À Florence, aux terrasses des cafés, on se disputait les tables. Dans les moments où la vie est agréable et facile, où chaque épisode s’enchaîne harmonieusement et vite, élégamment, sans à-coups, sans peine, sans résistance de la matière ni renâclement de l’intendance, je crois toujours être un motif qui court, dans un concerto de Vivaldi. 

Renaud Camus  Vigiles, Journal 1987  Éditions P.O.L, 1989 






Images : en haut, Site Flickr 

au centre, Site Flickr

en bas, Site Flickr



lundi 10 juin 2013

Les Ombres et les voix




LE CONCERTO DE SCHUMANN

Le concerto pour piano de Schumann est le premier disque que j’aie possédé. Mes parents me l’avaient offert pour mon dixième anniversaire. Et s’il me paraît aujourd’hui le plus beau des concertos de piano, le plus émouvant, et me semble même incomparable aux autres, comme fait d’une matière entièrement différente et relevant d’une inspiration sans commune mesure avec eux, je n’arrive pas à déceler si c’est à cause de mérites vraiment uniques, ou seulement parce que demeurent entre ses notes, pour moi, la lumière allongée d’étés lointains à la campagne, et la fraîcheur alors de grandes pièces presque nues, sieste des femmes, et les ombres, et les voix.

Renaud Camus  Buena Vista Park, Éditions Hachette P.O.L, 1980








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Janick Sommer  (Site Flickr)


On peut lire en ligne Buena Vista Park : ici.

dimanche 9 juin 2013

A vita mi fa mali (J'ai mal à la vie)



Dans Museo d'ombre (Musée d'ombres), l'écrivain sicilien Gesualdo Bufalino dresse un inventaire de métiers disparus, de lieux de la mémoire, de vieilles locutions ou proverbes, de visages lointains et oubliés, tous puisés dans le passé de Comiso, un bourg de la Sicile ionienne où l'écrivain a passé la plus grande partie de sa vie. Cette collection mentale de jours, de gestes, de paroles et de lieux disparus, ce cortège d'ombres que convoque Bufalino, "que les souvenirs rendent malades et dont les souvenirs sont le remède", rejoint le projet d'un autre grand Sicilien, Leonardo Sciascia, dans Kermesse et Occhio di capra. Il existe une très belle édition française (bilingue) de Musée d'ombres, publiée par l'Institut culturel italien, dans sa collection Cahiers de l'Hôtel de Galliffet. L'extrait que je cite ici est le commentaire d'une vieille locution sicilienne :

"CHI TI FA MALI ?" "A VITA, MI FA MALI." ("Cosa ti duole ?" "La vita, mi duole.")

Vi è l'inganno del cielo : una vigna che s'è sudato un anno a tirare su, e ha i grappoli tondi e tosti come le mammelle di Donna Amalia, ecco viene la gelata secca e se la mangia via.

V'è il tradimento del sangue : i figlioli dirazzano, lui fra bettola e casino, lei alla finestra col muso pittato. E non dicono più voscenza, se uno li sgrida cominciano a canticciare zuzuzù zuzuzù.

Vi sono le posteme della miseria : da non poter comprare né i gambali per le notti d'addiaccio, né la pipata di tabacco dopo il pranzo di pane e cipolle ; da non potere sperare mai una mezza giornata di quiete, di pulizia, con gli amici al tavolo del caffè, mentre suonano il Rigoletto.

Vi è l'inimicizia del tempo : ogni mattina ha la sua pena, i reumi, la prostata. E le vampate al viso, un dolore (sarà un reuma anche questo) qui a sommo del petto, suppergiù dove c'è il cuore.

Allora, quando bussa il dottore Cabibbo e domanda dietro la porta : "Chi ti fa mali ?", "A vita, mi fa mali.", si risponde.

Gesualdo Bufalino Museo d'ombre Ed. Bompiani


  

« CHI TI FA MALE ? » « A VITA, MI FA MALI. » (« Tu as mal où ? » « J'ai mal à la vie. »)


Il y a la duperie du ciel : une vigne qu'on a sué sang et eau toute l'année pour lui faire prendre des forces, on voit maintenant des grappes rondes et fermes comme les seins de Donna Amalia, arrive la gelée blanche, et elle mange le tout en un instant.

Il y a la trahison de son propre sang : les enfants dégénèrent, le garçon entre taverne et bordel, la fille à la fenêtre, le museau peinturluré. Et ils ne disent plus voscenza (Votre excellence), si tu les reprends, ils se mettent à chantonner, gna gna gna et gna gna gna.

Il y a les abcès de la misère : ne plus pouvoir s'offrir les jambières pour les nuits glacées où l'on campe aux champs, ni la pipe de tabac après le repas de pain et d'oignons, ne plus pouvoir même espérer une demi-journée dans le calme et la propreté, attablé au café avec les amis tandis qu'on joue Rigoletto.

Il y a l'inimitié du temps : à chaque matin sa peine, les rhumatismes, la prostate. Et ces bouffées au visage, cette douleur-là – encore un rhumatisme sans doute – en haut de la poitrine, dans la région du cœur.

Alors, quand le docteur Cabibbo frappe et demande, derrière la porte : « Tu as mal où ? », on lui répond : « J'ai mal à la vie. »

Traduction
: André Lentin et Stefano Mangano (Musée d'ombres, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, 2008)

 





Toutes les photographies sont d'Alex Rupor (Site Flickr)