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vendredi 14 septembre 2012

Cardarelli, de Rome à Venise




 Avril 1952

Le poète Cardarelli va s'asseoir tous les matins dans l'unique fauteuil de la librairie Rossetti (1), et gêne passablement le commerce avec ses remarques, et plus encore ses silences farouches, qui mettent les clients mal à l'aise. Rossetti n'a pas l'air de le prendre mal, au contraire, ça l'amuse. (...) Aujourd'hui, une dame est entrée, étincelante de joie, et a demandé à Rossetti : «Vous avez Le Diable au corps ? Voyez-vous, j'ai vu le film, et maintenant, je voudrais également lire le livre.» Et Cardarelli, surpris : «Quelle intense activité intellectuelle vous avez, madame !» Puis est venu un jeune poète qui, avec mille politesses, l'a prié de le recommander à une certaine revue, pour qu'elle publie ses poèmes. Et il lui en tendait un, afin de lui faire constater que ce n'était pas de la bagatelle. Cardarelli a chaussé ses lunettes, qu'il a extirpées des profondeurs de son manteau, et a lu le poème en fronçant les sourcils comme à la lecture d'un télégramme. Et finalement : «Mais c'est tout juste bon pour La Fiera Letteraria !» Puis, se rappelant que le directeur de La Fiera Letteraria n'était autre que lui, il s'est mis à rire silencieusement, jusqu'à ce que son œil droit commence à larmoyer.

(1) La librairie Rossetti se trouvait à Rome, dans la Via Veneto. Elle a été remplacée aujourd'hui par une maroquinerie...






Juillet 1957

Le soir descend sur la Via Veneto avec une précipitation haletante. Dans certains silences de la circulation, on entend les moineaux de la Villa Borghese qui volent en bandes avant de se poser sur la cime des pins. J'étais assis au café et je m'attardais à scruter l'arrivée de la nuit sur le visage et dans les yeux de Cardarelli, comme il nous arrive de la guetter dans un lac, et j'en éprouvais une profonde mélancolie, comme si ce visage reflétait le mien, et ma journée perdue, rendue plus angoissante par la perspective d'une autre journée, puis d'une autre, dans cette voie sans issue. Étourdiment, et pour dire l'une de ces phrases types qui distinguent désormais une conversation languissante, Raffaella Pellizzi, qui était assise à côté de Cardarelli, a dit en soupirant : «Comme la nuit tombe vite !» Cardarelli a baissé la tête, murmurant : «Quelle remarque profonde ! Et comme elle doit plaire !» Ce sont les seuls moments dans lesquels il est possible de le voir sourire. Il voudrait continuer mais n'en a pas envie, il n'a envie de rien, pas même de mourir.

Ennio Flaiano  La solitude du satyre Editions du Promeneur, 1996 (Traduction : Brigitte Pérol)







Autunno veneziano

L'alito freddo e umido m'assale
di Venezia autunnale.
Adesso che l'estate,
sudaticcia e sciroccosa,
d'incanto se n'è andata,
una rigida luna settembrina
risplende, piena di funesti presagi,
sulla città d'acque e di pietre
che rivela il suo volto di medusa
contagiosa e malefica.
Morto è il silenzio dei canali fetidi,
sotto la luna acquosa,
in ciascuno dei quali
par che dorma il cadavere d'Ofelia :
tombe sparse di fiori
marci e d'altre immondizie vegetali,
dove passa sciacquando
il fantasma del gondoliere.
O notti veneziane,
senza canto di galli,
senza voci di fontane,
tetre notti lagunari
cui nessun tenero bisbiglio anima,
case torve, gelose,
a picco sui canali,
dormenti senza respiro,
io v'ho sul cuore adesso più che mai.
Qui non i venti impetuosi e funebri
del settembre montanino,
non odor di vendemmia, non lavacri
di piogge lacrimose,
non fragore di foglie che cadono.
Un ciuffo d'erba che ingiallisce e muore
su un davanzale
è tutto l'autunno veneziano.

Così a Venezia le stagioni delirano.

Pei suoi campi di marmo e i suoi canali
non son che luci smarrite,
luci che sognano la buona terra
odorosa e fruttifera.
Solo il naufragio invernale conviene
a questa città che non vive,
che non fiorisce,
se non quale una nave in fondo al mare.

Vincenzo Cardarelli   Opere, Mondadori, I Meridiani, 1996


Automne vénitien

Le souffle froid et humide 
de l'automne à Venise m'assaille.
Maintenant que l'été
moite et venteux,
par enchantement s'en est allé,
une lune sévère de septembre
resplendit, lourde de funestes présages,
sur la ville d'eaux et de pierres
qui dévoile sa face de méduse
contagieuse et maléfique.
Le silence des canaux fétides est mort
sous la lune aqueuse,
et l'on dirait qu'en chacun d'eux
repose le cadavre d'Ophélie :
tombes jonchées de fleurs
pourries et d'autres ordures végétales,
où passe dans un clapotis
le fantôme du gondolier.
Ô nuits vénitiennes,
où le coq ne chante pas,
où se taisent les fontaines,
sombres nuits lagunaires
qu'aucun chuchotement tendre n'anime,
maisons torves, jalouses,
à pic sur les canaux,
silencieuses endormies,
vous m'êtes chères plus que jamais.
Ici ne soufflent pas les vents impétueux et funèbres
de l'automne montagnard,
pas d'odeur de vendange, pas de pluies
qui lavent comme des larmes,
pas de fracas de feuilles qui tombent.
Une touffe d'herbe qui jaunit et meurt
sur le rebord d'une fenêtre :
voilà tout l'automne vénitien.

Ainsi à Venise les saisons délirent.

Par ses champs de marbre et ses canaux,
errent des lumières égarées,
lumières qui rêvent de bonne terre
odorante et fertile.
Seul le naufrage hivernal convient
à cette ville qui ne vit pas,
qui ne fleurit pas,
sinon comme un navire au fond de la mer.

(Traduction personnelle)








Images de Venise : grazie a Roberto Trm  (Site Flickr)




jeudi 13 septembre 2012

Les vagues brisées



"Amavo sopratutto la luce i colori 
i fiori e lo slancio 
e i palpiti e il canto.
Amo molto ora 
anche l'ombra 
(l'ombre lunghe e preziose della sera) 
il grigio delicato e i rami secchi. 
E le cose lungamente pensate 
e non dette 
e il non sapere 
e il ristare. 
E il silenzio leggero, 
il dolce silenzio 
che alla morte somiglia." 

Filippo De Pisis Vecchiaia






Les dernières années de la vie de Filippo De Pisis ont été particulièrement tristes. Souffrant de troubles maniaco-dépressifs, il n'a plus guère quitté sa chambre de la clinique neurologique de Brugherio, près de Milan. Giovanni Comisso raconte ici sa toute dernière visite au peintre, en décembre 1952 :


Je lui rendis à nouveau visite. On m'avait dit de faire semblant d'être malade, de porter une écharpe autour du cou comme si j'étais souffrant, de lui dire que tous nos vieux amis étaient aussi en mauvaise santé ; l'idée de n'être pas le seul à souffrir lui aurait peut-être apporté un peu de réconfort. Mais quand je me retrouvai dans sa chambre lugubre, il ne me sembla plus nécessaire de jouer cette comédie. Il n'avait rien perdu de son génie de la conversation, sa mémoire et son ironie étaient intactes. Il se souvint que Panzini, dont il avait été l'ami, était allé habiter à Bellaria, dans une maison proche de la voie ferrée, constamment secouée par le passage des trains, pour la seule raison qu'il s'y trouvait autrefois une auberge dans laquelle Garibaldi avait séjourné. Il exerça son ironie sur De Chirico, en évoquant leur première rencontre à Ferrare. «C'était au moment, dit-il, où De Chirico avait commencé à apprendre à dessiner de manière convenable.» Il me dit qu'il s'était remis à lire Les Fiancés [I Promessi sposi] et «bien que fort mal écrit, c'était tout de même un très beau livre.» 

Il était assis, se tenant bien droit, les épaules maigres, le visage ceusé, les yeux mi-clos, on avait l'impression qu'il avait soixante-dix ans [nous sommes alors en 1952, De Pisis a cinquante-six ans]. Cette chambre ne ressemblait pas à ses ateliers d'autrefois, remplis de toiles retournées au pied des murs. Il alla chercher au-dessus d'une armoire l'un de ses derniers tableaux, comme s'il s'agissait d'un objet hors d'usage que l'on aurait entreposé là, et il me dit : «Que veux-tu, il n'y a pas de lumière dans cette chambre, et je je suis obligé de faire des tableaux en noir et blanc. Ici, je ne peux plus voir les couleurs.» Je m'aperçus que ses mains ne tremblaient plus, comme dans les récentes années de sa maladie ; elles étaient à nouveau calmes, potelées, et d'une douce blancheur, comme revêtues d'un duvet d'oiseau. Il prenait grand soin de ses mains, et il aimait les mettre en valeur en arborant des bagues très voyantes. Maintenant, il n'en portait plus qu'une seule, en argent. Je lui dis que j'étais heureux de retrouver ses mains d'autrefois, mais je m'étonnai de ne plus y voir ses fameuses bagues. Je lui demandai ce qu'était devenue sa bague ornée d'une pierre sur laquelle était gravé un petit nu, qu'il appelait Le berger d'Arcadie et qu'il utilisait comme sceau au dos des enveloppes de ses lettres. Il ne me répondit pas, mais me parla plutôt de l'un de ses tableaux qui portait le même titre, et qu'il avait peint à Paris ; il aurait bien aimé savoir ce qu'il était devenu. Il avait la sensation de vivre uniquement dans ses œuvres, et cela me réconforta. 

Au moment de nous séparer, il regarda les murs nus de sa chambre, et la tapisserie aux fleurs délavées, comme celle que l'on retrouve dans les hôtels les plus modestes. Lui qui dans tant de demeures, presque partout dans le monde, procurait la joie de poser le regard sur ses tableaux, et d'oublier ainsi les désagréments de la vie, c'est dans ce triste décor qu'il devait passer le restant de ses jours. Et il semblait considérer sa chambre de reclus comme l'une des nombreuses bizarreries qui avaient accompagné sa vie aventureuse. Il n'avait aucun désir de sortir de cette clinique, de retourner dans sa demeure vénitienne, de pouvoir guérir et de reprendre le cours de sa vie fatale et sublime d'autrefois ; en fait, il avait fini par se complaire dans cet enfermement, comme quelqu'un qui, empêtré dans les rouages d'un implacable engrenage judiciaire, passe d'un procès à l'autre, d'une prison à l'autre, certain désormais de ne plus jamais retrouver la liberté. Cela semble impossible, mais rien dans le monde n'est plus prêt que l'âme humaine à s'adapter à un mode de vie totalement opposé à celui qu'elle a précédemment suivi, et cela vaut aussi pour les esprits les plus irréductibles et les plus rebelles.  Il s'aperçut que je pleurais, je pleurais déjà sur sa mort et sur la fin de notre amitié, mais il se montra plus fort que moi en me reprochant cette faiblesse inutile. Au moment de prendre congé, il m'accompagna jusqu'aux escaliers et, dans le couloir, nos pas s'accordaient comme lorsque nous arpentions, sûrs de nous et heureux, les rues de Paris et de Cortina ; on aurait pu croire à ce moment-là qu'il s'apprêtait à sortir avec moi pour retourner à notre vie merveilleuse. Il me dit alors, comme s'il se séparait de moi : «Reviens vite.» Et il était passé pour toujours de l'autre côté du mur.

Je descendais tristement les marches et, comme une soudaine révélation, je songeais que nous n'étions que des vagues magnifiques, toujours sur le point de se briser et de s'écrouler sur le rivage.

Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis Ed. Neri Pozza, 2010 (Traduction personnelle)






Images : en haut, Filippo De Pisis San Sebastiano, 1947 

en bas, Filippo De Pisis Natura morta marina, 1929



lundi 10 septembre 2012

Una volta, laggiù... (Un jour, là-bas...)




Quelques pages extraites des Carnets d'Ennio Flaiano :

Una volta laggiù, nella pianura padana, il treno si fermò sopra un ponte di ferro. Il sole stava in quel momento scomparendo al limite di una piatta campagna e si accesero le lampade nello scompartimento di terza classe. Ero solo, il cuore mi traboccava di sentimenti mai prima provati e di una malinconia confortante : mangiando le mie provviste, cominciai a piangere. Ero appena un ragazzo e non sopportavo, allora, quegli ammonimenti sconsolati che un paesaggio pieno di esperienza dà volentieri a chi sa guardarlo.

Un jour, là-bas, dans la plaine du Pô, le train s'arrêta sur un pont de fer. À cet instant, le soleil disparaissait derrière une campagne sans relief et les lampes du compartiment de troisième classe s'allumèrent. J'étais seul et mon coeur débordait de sentiments que je n'avais jamais éprouvés auparavant, d'une réconfortante mélancolie : je commençai à manger mes provisions et me mis à pleurer. En ce temps-là, je n'étais qu'un enfant et je ne supportais pas les avertissements désolés qu'un paysage plein d'expérience donne volontiers à qui sait le regarder.

***

Un vetturino ubriaco, puntandomi un dito contro il petto, esclama : «Ad ogni poeta manca un verso.»

Un cocher ivre pointe son doigt sur ma poitrine et s'exclame : «À tout poète, il manque un vers.»

***

Nei miei ritratti infantili sempre mi colpisce uno sguardo di rimprovero, che non può essere diretto che a me. Sarei stato io la causa della sua futura infelicità, lo presentiva.

Dans mes portraits d'enfant, je suis toujours frappé par un regard de reproche qui ne peut s'adresser qu'à moi-même. Le sujet pressentait que je serais la cause de son futur malheur.







Terenzio mi telefona per chiedermi il numero di telefono di Rodrigo. Mi telefona anche Silvestro per chiedermi due biglietti per qualche teatro : non sono forse giornalista ? Uscendo, incontro Diomiro che mi domanda cosa faccio. Dal marciapiedi opposto, Pancrazio mi saluta festosamente. «Vediamoci !» dice Faustino, che incontro poco dopo. Vuol sapere se il mio pastrano è nuovo, il nome del sarto, quanto ho speso complessivamente. Alessandro mi raggiunge di corsa, mi dice che sto ingrassando. Lasciandomi, promette che telefonerà domani.
Quasi ogni giorno, con lievi variazioni, da anni.

Terencio me téléphone pour me demander le numéro de téléphone de Rodrigo. Silvestro me téléphone également pour me demander deux billets pour aller voir une pièce de théâtre : ne suis-je pas journaliste ? En sortant, je rencontre Diomiro qui me demande ce que je fais. Sur le trottoir d'en face, Pancrazio me salue gaiement. «Voyons-nous un de ces jours» me dit Faustino que je rencontre peu après. Il veut savoir si mon pardessus est neuf, le nom du tailleur, combien je l'ai payé en tout. Alessandro me rejoint au pas de course et me dit que je grossis. En me quittant, il me promet de me téléphoner le lendemain.
Et ce, chaque jour, avec de légères variations, depuis des années.

***

Si ritiene che il Colosso di Rodi sia crollato durante un terremoto. Questa non è tutta la verità. Il Colosso di Rodi rovinò per le frasi che i turisti, insieme ai loro nomi, vi incidevano alla base e che, nei secoli, aumentando sempre di numero e di volgarità, ne minarono la resistenza. Il terremoto fece soltanto quel poco che restava da fare.

On considère que le Colosse de Rhodes s'est écroulé au cours d'un tremblement de terre. Ce n'est qu'une partie de la vérité. Le Colosse de Rhodes s'est effondré à cause des inscriptions que les touristes gravaient à sa base, pour accompagner leur nom. Le nombre et la vulgarité des graffitis augmentant sans cesse avec les siècles, ils finirent par le miner. Le tremblement de terre ne constitua que la chiquenaude finale.






Una signora in visita ad un illustre critico se ne va dimenticando l'ombrello sul tavolo. «Lo recensirà.» dice F. a cui il piccolo incidente viene riferito.

Une dame en visite chez un célèbre critique s'en va en oubliant son parapluie sur la table. «Il en fera le compte-rendu.» dit F. à qui est rapporté le petit incident.

***

Illustre Professore, in questa lettera troverà accluso un assegno di lire 50.000, che mi permetto inviarLe a saldo del Suo onorario. Mentre la ringrazio per le Sue attente cure, che mi hanno grandemente giovato a superare il mio deplorevole esaurimento psichico, La prego di credermi, per sempre, il Suo riconoscente e devotissimo Napoleone IV.

Illustre Professeur, vous trouverez dans cette lettre un chèque de 50 000 lires que je me permets de vous faire parvenir pour solde de vos honoraires. Vous remerciant pour vos soins attentifs qui m'ont grandement aidé à dépasser ma déplorable dépression, je vous prie de me considérer éternellement comme votre reconnaissant et très dévoué, Napoléon IV.

***

Viene a mettere il tubo della stufa e lo mette storto. Gli faccio osservare che è storto. Nega. Con un filo a piombo gli dimostro che ho ragione. Allora guarda sorpreso il tubo, il filo e me : «Perché, lo voleva proprio diritto ?» ; e tenta di convincermi che, un pochino storto, il tubo tira meglio. Non mi convinco. Si incupisce : «Non poteva dirlo prima ? Adesso dovrei ributtarlo giù.» «Non si può fare ?» «Ma sì, si può fare !» risponde calmo e serio. Dalla tasca gli esce il giornale del suo partito. Ha imparato a esprimersi come i polemisti del suo giornale. Quando gli chiedo se ha ricordato al muratore di portare il gesso, mi risponde, grave : «L'ho inchiodato alle sue responsabilità.»

L'ouvrier vient mettre en place le tuyau du poêle et l’installe de travers. Je le lui fais remarquer. Il nie. Muni d'un fil à plomb, je lui démontre que j'ai raison. Alors, surpris, il observe le tuyau, le fil à plomb, puis me regarde :«Pourquoi, vous le vouliez vraiment droit ?» ; et il tente ensuite de me convaincre que lorsque le tuyau est légèrement penché, le poêle tire mieux. Je ne suis pas convaincu. Son visage s'assombrit : «Vous ne pouviez pas le dire avant ? Maintenant, il va falloir que je le redémonte.» «Ce n'est pas possible ?» «Mais oui, c'est possible !» répond-il calmement, sérieusement. Le journal de son parti dépasse de sa poche. Il a appris à s'exprimer comme les polémistes de son journal. Lorsque je lui demande s'il a rappelé au maçon d'apporter du plâtre, il me répond gravement : «Je l'ai mis devant ses responsabilités.»

Ennio Flaiano  Diario notturno  Ed. Adelphi  (pour la traduction française : Journal nocturne, Editions du Promeneur, traducteurs : Soula Aghion et Christian Paoloni)








Images : (1) Stefano Teseo  (Site Flickr)

(2)  Wiki Commons

(3)  Giuseppe Mannarà  (Site Flickr)

(4)  Alessandra Di Pietro  (Site Flickr)




jeudi 6 septembre 2012

Éloge de Millet






J’avais vu dans la salle Chauchard du Louvre, où il a été exposé depuis le début du siècle, L'Angélus de Jean-François Millet. J’imaginais une toile de grandes dimensions : elle ne dépasse pas, à vue d’œil, quelque 80 centimètres sur 70. Je ne sais où la voyait Van Gogh, qui en parle dès ses premières lettres à Théo, mais je comprends la vibration immédiate de ses cordes de grand nerveux habité par Pan lorsqu’il fut traversé par le mystère angélique de cette peinture oubliée. 

L’Angélus, pour moi aussi, est inoubliable. Et son pouvoir contagieux sur Van Gogh a une explication très simple : c’est une peinture spirituelle comme peu, et elle tombe sur Vincent, vase spirituel, encore tout imprégné du feu chrétien et biblique de Zundert, à un moment certainement prédestiné. On ne peut réellement connaître Van Gogh si on n’aime pas Millet. Parce que la vie et la peinture du cadet sont un voyage libérateur à travers de terribles épreuves dont il fut le témoin convulsé et radieux – un voyage où Millet, avec Rembrandt, a le rôle d’un Virgile dantesque qui conduit en haut. La démesure de Rembrandt, comparée à Millet, ne compte pas dans l’élection que fait Van Gogh : ils sont, l’un et l’autre, des spirituels, des protecteurs et inspirateurs invisibles. 






Le tableau a été, il l’est encore, reproduit sur tous les calendriers, dans tous les alphabets ; sa reproduction chromolithographique ne manqua jamais dans les cuisines de campagne, et cependant, comme une Lettre volée, d’être devenu aussitôt banale décoration figurative, l’a soustrait à l’attention, et L'Angélus, aujourd’hui, est un inconnu célèbre. Je le décris donc : deux paysans pauvres et pieux sont en prière au milieu d’une plaine sans fin. L’homme tient son chapeau à la main, avec l’embarras ancien du paysan en présence du seigneur. La femme a les mains jointes. Une fourche est plantée dans le sol. C’est un champ de pommes de terre. Le couple a arraché des pommes de terre tout le jour. D’une distance infinie vient un son de cloche, «comme si le jour pleurait sa mort». Le soleil d’été s’éloigne de la campagne, déjà à demi envahie par les ombres, tandis que le ciel est encore clair. Le moment liturgique, en suspendant l’effort des hommes, relie les êtres vivants à un Créateur qui répond en les bénissant, même si, peut-être, il ne détournera pas le mal que les ténèbres apporteront. Mais l’homme et la femme, dans leur solitude, savent qu’ils ne seront pas abandonnés : leur recueillement est l’expression du psaume silencieux, de la louange muette de la glèbe, des pommes de terre de Dieu.






Un poème de l’existence humaine en terre d’Occident, un point d’équilibre cosmique entre le monde d’en haut et le monde intermédiaire, sublunaire, dans la prière qui fond l’homme et sa compagne avec les champs et la nutrition. Il est curieux que cet artiste, ami de la terre qui nourrit et allaite, au prix de la peine, ait le nom d’une céréale.

Guido Ceronetti  La Tombe d'Auvers-sur-Oise (in Une poignée d'apparences, Albin Michel, 1988. Traduction : André Maugé)


 

mercredi 5 septembre 2012

Redentore (Rédempteur)




"In su Monte Orthobene
Regnat Su Redentore
Protettor'e Nugoro
In su Monte Orthobene
Su Santu Redentore
A tottus cheret bene
A tottus dat amore"







Dans son roman Stirpe ("Lignée", "Souche", ou "Descendance"), Marcello Fois raconte l'histoire d'une famille sarde de Nuoro, les Chironi, depuis la fin du dix-neuvième siècle (l'action commence en 1889, avec la rencontre des fondateurs de la lignée, Michele Angelo, le forgeron, et Mercede, qui deviendra son épouse). On suivra les personnages jusqu'en 1943, mais comme il est dit dans les dernières lignes, "la fin n'est pas une fin", puisque Stirpe n'est que le premier ouvrage d'une série de trois où l'on suivra la lignée des Chironi jusqu'à nos jours (le deuxième vient de paraître en Italie sous le titre Nel tempo di mezzo (Dans le temps du milieu), il reprend l'action en 1943 pour aller jusqu'en 1978). 
À travers cette saga familiale, Marcello Fois raconte aussi les événements qui ont marqué l'histoire de la Sardaigne, et de l'Italie : dans ce premier volume, c'est essentiellement la boucherie de la "Grande Guerre" et la montée du fascisme, mais aussi le phénomène du brigandage. L'extrait que je cite ici se situe au début de l'ouvrage ; il raconte l'installation sur le mont Ortobene, qui domine Nuoro, de la statue du Christ Rédempteur, en 1901 :

Il decimo compleanno dei gemelli fu festeggiato con una donazione segreta per l’erezione di una statua del Redentore sul Monte Orthobène. 
Tutta la cittadinanza si era mobilitata, ognuno in rapporto alle proprie possibilità, perché prendesse corpo questo progetto artistico, culturale e religioso che avrebbe messo Nuoro alla stregua delle cittadine della Nazione e al centro delle celebrazioni per l’Anno Santo del 1900. 

(...) 

E comunque, già quando la statua in pezzi da saldare arrivò a Cagliari sul piroscafo Tirso, ognuno dei nuoresi era in grado di dire perfettamente quale brandello toccasse a ciascuno di loro in base a quanto avevano offerto per pagarla. E quando venne ricomposta in cima al monte, con la faccia rivolta verso quel villaggio pieno di sé, apparve per quello che era : un Cristo di carne, virile, muscoloso, sopraccigliuto, circense. Un Laocoonte che si sia appena liberato dai serpenti. Corpo pagano, pettorale ampio. Seminudo col sudario che gli aderisce alla pelle trattenuto da un vento selvaggio, anche se di lì a poco, nell’ascesa, ci si aspetta che gli scivoli lungo le cosce possenti. Questo videro i padri di ogni nuoresità e, in qualche modo, vi si riconobbero. Perché c’era qualcosa che loro sapevano bene di se stessi in quella pesentezza che spiccava il volo. In quella leggerezza di bronzo. 

La vulgata avrebbe poi raccontato che quella statua era costata le vite delle persone più care allo scultore Vincenzo Jerace : la figlioletta era morta durante la fusione, e la moglie subito dopo la sistemazione. Per questo, raccontano, quel Cristo appare tanto malinconico. Si sono spinti a dire che il volto già scolpito, sorridente, mutò d’espressione per accordarsi al dolore immenso dell’artista. Sicché, come la cera persa, scomparve ogni lietezza dal suo viso proprio quando Luisa Jerace, moglie di Vincenzo, debilitata dal lutto recente, vedendo il cielo attraversato dalle nubi che scorrevano dietro alla statua magnifica ebbe l’impressione che quella le precipitasse addosso e, terrorizzata, cadde a terra morta.

Marcello Fois  Stirpe  Einaudi Ed. 2009






Le dixième anniversaire des jumeaux fut célébré avec un don confidentiel pour l’érection d’une statue du Christ Rédempteur sur le Mont Ortobene.
Toute la population s’était mobilisée, chacun selon ses propres possibilités, pour que puisse prendre corps ce projet artistique, culturel et religieux, qui aurait élevé Nuoro au rang des plus grandes cités de la Nation en la plaçant au centre des célébrations pour l’Année Sainte 1900. 

(...) 

Et toutefois, dès que la statue en pièces détachées arriva à Cagliari sur le paquebot Tirso, chacun des habitants de Nuoro était parfaitement capable de dire lequel des différents morceaux lui revenait en fonction de l’importance de la somme qu’il avait offerte pour la payer. Et quand elle fut reconstituée au sommet de la montagne, avec le visage tourné vers ce bourg imbu de lui-même, elle apparut dans toute sa vérité : un Christ de chair, viril, musclé, aux sourcils marqués, spectaculaire. Un Laocoon à peine libéré de ses serpents. Un corps païen, au poitrail ample. À moitié nu, le linceul collé à la peau sous l’effet d’un vent sauvage, même si  à tout moment, pendant l’ascension, on pouvait s’attendre à le voir glisser le long des cuisses puissantes. Voilà ce que virent les gens de Nuoro, et, d’une certaine façon, ils s’y reconnurent. Parce qu’il y avait quelque chose qui leur était bien familier dans cette pesanteur qui prenait son envol. Dans cette légèreté de bronze. 

La vulgate aurait ensuite raconté que cette statue avait coûté la vie aux personnes les plus chères au sculpteur Vincenzo Jerace : sa fille était morte pendant que l’on procédait à la fonte, et son épouse tout de suite après qu’on l’eut installée. On raconte que c’est pour cela que l’expression du Christ est si mélancolique. On alla même jusqu’à affirmer que le visage déjà sculpté, souriant, avait changé d’expression pour s’accorder à l’immense douleur de l’artiste. De sorte que, comme la cire perdue, toute gaieté disparut de son visage à l’instant même où Luisa Jerace, l’épouse de Vincenzo, affaiblie par son deuil récent, voyant le ciel lourd de nuages qui défilaient derrière la magnifique statue, eut l’impression que cette dernière allait s’abattre sur elle et, terrorisée, s’effondra sur le sol, morte.

(Traduction personnelle)








Stirpe est paru en français aux éditions du Seuil en mai 2011, sous le titre La Lignée du forgeron, dans une traduction de Jean-Paul Manganaro.




Images : en haut, Sergio Poppi  (Site Flickr)

au centre, Paolo Murgia  (Site Flickr)

en bas, Francesco Angheleddu  (Site Flickr)




samedi 1 septembre 2012

Una lama di luce (Une lame de lumière)




La dix-neuvième enquête du Commissaire Montalbano, Una lama di luce (Une lame de lumière), vient de paraître aux éditions Sellerio, et c’est toujours un grand plaisir de retrouver la langue étonnante de Camilleri, cet italien sicilianisé (à moins que ce ne soit l’inverse) qu’il a inventé et qui, allié à un grand art de la narration, d’autant plus efficace qu’il n’est jamais ostentatoire, fait toute la force et l’originalité de son œuvre. Cela pose évidemment le problème de la traduction, car il n’est jamais simple de retrouver dans une autre langue la musique si particulière de Camilleri, en évitant les deux écueils principaux : aplatir ou banaliser le style en ayant recours à un niveau de langue standard, ou verser dans le pittoresque en recherchant à tout prix des équivalences lexicales ou en abusant des particularismes dialectaux. La solution est évidemment bien difficile à trouver, et il faut de toute façon se résigner à une perte importante dans la sonorité et le rythme de la phrase. 

L’extrait que je cite ici se situe à peu près au milieu de l’ouvrage et l’on y trouve une partie de l’explication du titre de cette nouvelle enquête de Montalbano. Dans cette éblouissante, aveuglante lame de lumière qui frappe ici le Commissaire, il y a aussi la clé du mystère et la vérité ultime de cette histoire, mais on comprendra que, sur ce point, je n’en dise pas davantage... 

Al momento di nesciri di casa vinni pigliato da un dubbio. E se i dù tunisini l’avivano per caso viduto ‘n tilevisioni e l’arraconoscivano come il commissario Montalbano ? Le probabilità erano scarse, ma c’erano. Ma come faciva a stracangiarisi la facci tempo cinco minuti e senza aviri ‘n casa nenti che potiva serviri ? 
Addubbò con un paro d’occhiali da soli che gli cummigliavano mezza facci, con un cappidrazzo da spaventapassari che gli arrivava all’occhi, con un enormi fazzolettoni russo che si ‘nfilò torno torno al collo facenno ‘n modo che si isasse fino a sutta al naso e s’arraccomannò a Dio. 
Attrovò a Intelisano al bivio, puntuali. Quello lo taliò tanticchia ammaravigliato ma non fici dimmane. 
A un certo momento, a mezzo di ‘na trazzera però bastevolmenti percorribili, la machina d’Intelisano si firmò e Montalbano, che gli annava appresso, fici l’istisso. «Ora dovemo annare a pedi. Chiuisse la machina». 
A mano manca c’era un viottolo per carretti. Lo pigliaro. 
«Da ccà in poi il tirreno è mio». 
Caminaro per ‘na vintina di minuti ‘n mezzo alla terra arata di frisco. Montalbano ‘nni sintiva il sciauro trasirigli dalle nasche, la terra adura di bono quanto il mari. 
Po’ passaro vicino a ‘na staddra ‘muratura con delle vestie dintra che aviva allato a un capannoni ‘n mitallo, chiuttosto granni. La parti superiori era ‘na speci di fienili. 
Per un attimo, mentri che Montalbano taliava, ‘na lama di luci fortissima si partì dal fienili e lo pigliò nell’occhi. A malgrado dell’occhiali, ‘stintivamenti li chiuì e quanno li raprì la luci non c’era cchiù. Dovitti livarisi l’occhiali e asciucarisi l’occhi che gli lacrimiavano. Forsi si era trattato di un pezzo di vitro che aviva riflittuto un raggio di soli.

Andrea Camilleri  Una lama di luce  Sellerio Ed. 2012 

 




Au moment où il sortait de la maison, un doute le saisit. Et si par hasard les deux Tunisiens l’avaient déjà vu à la télévision et le reconnaissaient comme le commissaire Montalbano ? Les probabilités étaient minces, mais elles existaient. Mais comment pouvait-il camoufler son visage en cinq minutes alors qu’il ne disposait de rien dans la maison qui aurait pu lui servir ? 
Il s’affubla d’une paire de lunettes de soleil qui lui cachaient la moitié du visage, d’un vieux chapeau d’épouvantail qui lui descendait jusqu’aux yeux, d’un grand foulard rouge qu’il enroula autour de son cou en le faisant remonter jusque sous son nez, et il se recommanda à Dieu.
Ponctuel, Intelisano l’attendait à la bifurcation. Il le regarda avec étonnement, mais ne posa aucune question. 
À un moment, au milieu d’un chemin de terre assez carrossable, la voiture d’Intelisano s’arrêta et Montalbano, qui suivait derrière, fit de même. «Maintenant, il faut continuer à pied. Garez la voiture.» 
Sur la gauche, il y avait un chemin muletier. Ils l’empruntèrent. 
«À partir d’ici, le terrain m'appartient.» 
Ils marchèrent pendant une vingtaine de minutes dans la terre fraîchement labourée. Montalbano respirait profondément cette odeur, la terre sent aussi bon que la mer. 
Ils arrivèrent près d’une étable en pierre où se trouvaient des bêtes ; juste à côté, il y avait un hangar en tôles, assez grand. La partie supérieure était une sorte de grange. 
L’espace d’un instant, tandis que Montalbano observait les lieux, une lame de lumière très forte partit de la grange et l’aveugla. Malgré ses lunettes, il ferma instinctivement les yeux et quand il les rouvrit, la lumière avait disparu. Il dut ôter ses lunettes pour essuyer ses yeux qui s’étaient remplis de larmes. C’était peut-être un morceau de verre qui avait reflété un rayon de soleil.

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Graziano Marletta  (Site Flickr)

en bas, Carlo Columba  (Site Flickr)

vendredi 31 août 2012

Farsi dimenticare (Se faire oublier)



"Un giorno, prenderemo dei treni che partono."





L'une des "237 vies presque parfaites" que raconte Eugenio Baroncelli dans son ouvrage Falene (Phalènes), récemment paru aux éditions palermitaines Sellerio :


L'uomo più dimenticato del monde

Niente nome. Quello se lo tolse con gioia, la stessa con cui a noi lo mettono i nostri genitori. Niente musica, tranne quella canzone di Serge Reggiani con cui faceva volentieri sera. Niente vocazioni. Era portato per la poesia, ma non scrisse un solo verso. Niente è più poetico che farsi dimenticare. Niente indirizzo. Stava in un vecchio autobus abbandonato, dove non è necessario essere ancora qualcuno. Se ne andò in fretta e furia. Stava per dire che se ne andava all’improvviso senza avvisare nessuno, ma invece di dirlo aprì bocca in un sorriso. Chi avrebbe dovuto avvisare ?

Eugenio Baroncelli  Falene, 237 vite quasi perfette, Sellerio Ed. 2012






L'homme le plus oublié du monde

Pas de nom. Il s’en débarrassa avec joie, la même joie qu’éprouvent nos parents à nous en donner un. Pas de musique, à part cette chanson de Serge Reggiani qu’il aimait bien écouter, le soir venu. Pas de vocation. Il était doué pour la poésie, mais il n’a jamais écrit un seul vers. Rien n’est plus poétique que de se faire oublier. Pas d’adresse. Il vivait dans un vieil autobus abandonné, là où il n’est pas nécessaire d’être encore quelqu’un. Il s’en alla à toute vitesse. Il était sur le point de dire qu’il partait à l’improviste sans prévenir personne, mais au lieu de cela, il se contenta d’esquisser un sourire. Qui aurait-il dû prévenir ?

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Mauro Franzolin  (Site Flickr)

samedi 25 août 2012

Dans la feuille du lierre (Nella foglia dell'edera)



 
Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen,
Bald werden sie wieder nach Hause gelangen,
Der Tag ist schön, o sei nicht bang,
Sie machen nur einen weiten Gang.







Le Lieu des morts

Quel est le lieu des morts,
Ont-ils droit comme nous à des chemins,
Parlent-ils, plus réels étant leurs mots,
Sont-ils de l'esprit des feuillages ou des feuillages plus hauts ?

Phénix a-t-il construit pour eux un château,
Dressé pour eux une table ?
Le cri de quelque oiseau dans le feu de quelque arbre
Est-il l'espace où ils se pressent tous ?

Peut-être gisent-ils dans la feuille du lierre,
Leur parole défaite
Étant le port de la déchirure des feuilles, où la nuit vient.

Yves Bonnefoy Pierre écrite Ed. Gallimard, 1965







Il Luogo dei morti

Qual'è il luogo dei morti,
Hanno diritto come noi ai sentieri,
Parlano, essendo le loro parole più reali,
Sono lo spirito delle fronde, o più alte fronde ?

Fenice costruì per loro un castello ?
Il grido d'un uccello nel fuoco di un albero
È lo spazio in cui tutti si premono?

Forse si adagiano nella foglia dell'edera,
La loro sfatta parola essendo porto
Allo squarcio delle foglie, ove scende la notte.

(Traduzione : Diana Grange Fiori)














Images
: en haut, Emanuele Lotti (Site Flickr)

au centre et en bas, Christian Boltanski Exposition Derniers Jours au château de Plieux, été 1997 (Source : galerie Flickr de Renaud Camus)

mardi 21 août 2012

Riderella (Fou rire)




Pour se rafraîchir un peu en ces jours de canicule :






Riderella

Sotto il raggio del sol la fontanella
dalla muscosa selce esce e zampilla,
ed ai vicini fior reca una stilla
di quando in quando mentre che balzella.

Giunge a un rivo, e alla piana acqua sorella
tutta si dona : presso alla  tranquilla 
sponda spumeggia la sua gioia e oscilla,
e ride ride ride, Riderella.

Contenta della sua provvida vena
stornellando compone essa una varia
opra minuta pendula di trine,

e già di mille folgorii balena
e mille volte rapida nell'aria
accende sette luci adamantine !

Marino Moretti  Poesie scritte col lapis (1910)

 
Fou rire

Sous les rayons du soleil la petite fontaine 
Sort en jaillissant de la pierre moussue, 
et aux  fleurs voisines elle apporte une goutte 
ça et là au hasard de ses bonds. 

Elle parvient à un ruisseau,  et à l’eau calme et familière 
elle se mêle : près de la tranquille rive 
sa joie oscille et écume, 
et elle rit elle rit elle rit, Fou rire. 

Heureuse de sa chance providentielle 
en chantonnant elle compose 
un petit air tout en dentelles, 

et elle brille déjà de mille éclats 
et mille fois rapide dans l’air 
elle allume sept lumières adamantines !

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Alessandro Ruelé  (Site Flickr)




dimanche 19 août 2012

L'indifferente (L'indifférent)





L'indifferente

Io sono tuo padre.
Ah, si ?...
Io sono tua madre.
Ah, si ?...
Questo è tuo fratello.
Ah, si ?...
Quella è tua sorella.
Ah, si ?...

Aldo Palazzeschi  Poesie, Mondadori


L'indifférent

Je suis ton père.
Ah oui ?...
Je suis ta mère.
Ah oui ?...
Voici ton frère.
Ah oui ?...
Et voilà ta sœur.
Ah oui ?...

(Traduction personnelle)






Images : Le Bel Indifférent, film de Jacques Demy (texte de Jean Cocteau) Source



dimanche 12 août 2012

Dimanche d'août




Un rêve ? Plutôt la sensation que les journées s’écoulaient à notre insu, sans la moindre aspérité qui nous aurait permis d’avoir une prise sur elles. Nous avancions, portés par un tapis roulant et les rues défilaient et nous ne savions plus si le tapis roulant nous entraînait ou bien si nous étions immobiles tandis que le paysage, autour de nous, glissait par cet artifice de cinéma que l’on appelle : transparence.

Quelquefois, le voile se déchirait, jamais le jour, mais la nuit, à cause de l’air plus vif et des lumières scintillantes. Nous marchions le long de la Promenade des Anglais, nous retrouvions le contact de la terre ferme. L’hébétude qui nous avait saisis depuis notre arrivée dans cette ville se dissipait. Nous nous sentions encore maîtres de notre sort. Nous pouvions faire des projets. Nous tenterions de franchir la frontière italienne. Les Neal nous y aideraient. Ce serait à bord de leur voiture immatriculée CD que nous passerions de France en Italie, sans subir de contrôles et sans attirer l’attention. Et nous descendrions vers le sud de Rome, notre but, la seule ville où j’imaginais que nous puissions nous fixer pour le reste de notre vie, Rome qui convenait si bien à des natures aussi indolentes que les nôtres.

Le jour, tout se dérobait. Nice, son ciel bleu, ses immeubles clairs aux allures de gigantesques pâtisseries ou de paquebots, ses rues désertes et ensoleillées du dimanche, nos ombres sur le trottoir, les palmiers et la Promenade des Anglais, tout ce décor glissait, en transparence. Les après-midi interminables où la pluie tambourinait contre le toit de zinc, nous restions dans l’odeur d’humidité et de moisissure de la chambre avec l’impression d’être abandonnés. Plus tard, je me suis fait à cette idée et je me sens à l’aise aujourd’hui dans cette ville de fantômes où le temps s’est arrêté. J’accepte, comme ceux qui défilent en procession lente le long de la Promenade, qu’un ressort se soit cassé en moi. Oui, je flotte avec les autres habitants de Nice. Mais à l’époque de la pension Sainte-Anne, cet état était nouveau pour nous et contre la torpeur qui nous gagnait, nous nous révoltions encore, par soubresauts. La seule chose dure et consistante de notre vie, le seul point inaltérable, c’était ce diamant. Nous a-t-il porté malheur ?

Patrick Modiano
Dimanches d'août Gallimard, 1986






Images : en haut, dmcantrell (Site Flickr)

en bas, Juliette Fontvieille  (Site Fickr)



samedi 11 août 2012

Los Abrazos rotos (Les Étreintes brisées)




Cinema Giulio Cesare, Los abrazos rotos ; ma perché i film di Almodovar sono sempre così pieni di ricordi ? Il flashback comincia con “è una lunga storia” – Danilo invece una storia non ce l’ha, il suo passato non serve a niente : è stato tante persone diverse e non ce n’è una a cui valga la pena di tornare. Nessun abbraccio memorabile, di quelli che ipotecano una vita. Quel modo meravigliosamente spagnolo di girare, tra Zurbaran e Dalì (un’unica lacrima, tonda, che scivola su un pomodoro). Perché i suoi paesaggi, le scale, le terrazze emozionano come una febbre ? La gelosia è afona : per goderne i morsi, bisogna ricorrere a un lavoro di ricostruzione e di doppiaggio. “I film bisogna finirli, anche se alla cieca” ; che minchiata, pensa Danilo – lui non vorrebbe finire proprio niente, anzi prega che tutto resti in sospeso. Never explain, never complain. All’uscita sulla strada, gli spettatori già parlano d’altro :

«Ora mi sto occupando di una altra catena in franchising per l’Africa sttentrionale, gelati e caffetteria... abbiamo aperto il primo punto a Beirut... il grande studia ingegneria, quando si ricorda... no, con Arturo sai, più che compagno ormai è convivente... lo so che sembra egoismo ma io non posso farmi carico anche dei suoi problemi, le mie priorità... come una pazza, saltabecco su e giù dagli aerei ma la mia dimenzione è internazionale... abbiamo altre case in Calabria però due se le stanno mangiando le frane... che vuoi farci, la natura è capricciosa, speriamo nei contributi statali...»

Danilo ascolta atterrito ; due fidanzati per salutarsi intralciano il passaggio e se ne sbattono – “sono questi i nuovi padroni del mondo”.

Walter Siti Autopsia dell'ossessione Ed. Mondadori, 2010





Cinéma Giulio Cesare, Los Abrazos rotos ; mais pourquoi les films d’Almodovar sont-ils toujours pleins de souvenirs ? Le flashback commence ainsi : "c’est une longue histoire" – Danilo, au contraire, n’a pas d’histoire, son passé ne sert à rien : il a été tant de personnes différentes et il n’y en a pas une seule à laquelle il vaille la peine de revenir. Aucune étreinte mémorable, de celles qui engagent une vie. Cette façon merveilleusement espagnole de filmer, entre Zurbaran et Dalì (une seule larme, toute ronde, qui glisse sur une tomate). Pourquoi ses paysages, les escaliers, les terrasses, sont-ils si émouvants, si fiévreux ? La jalousie est aphone : pour jouir de ses morsures, il faut se livrer à un travail de reconstruction et de doublage. "Les films, il faut les finir, même si c’est à l’aveugle" ; quelle connerie, pense Danilo – lui, il ne voudrait jamais rien finir, au contraire, il prie pour que tout reste en suspens. Never explain, never complain. À la sortie, dans la rue, les spectateurs parlent déjà d’autre chose :

«Maintenant, je m’occupe d’une autre chaîne en franchising pour l’Afrique septentrionale, glaciers et cafeterias... on a ouvert le premier établissement à Beyrouth... le plus grand fait des études d’ingénieur, enfin, quand il y pense... non, Arturo maintenant, plutôt qu’un compagnon, c’est un colocataire... je sais que ça peut sembler égoïste, mais moi, je ne peux pas m’occuper de tous ses problèmes, j’ai mes priorités... c’est dingue, je suis toujours en train de sauter entre deux avions, mon destin, c’est l’international... on a d’autres maisons en Calabre, mais on risque d'en perdre deux à cause des glissements de terrain... qu’est ce qu’on peut y faire, ce sont les caprices de la nature, espérons que l’Etat nous dédommagera...»

Danilo écoute, terrifié ; un couple bloque le passage pour se saluer, sans en avoir rien à foutre – "ce sont eux, les nouveaux maîtres du monde".

(Traduction personnelle)



Un videochat avec Walter Siti à propos d'Autopsia dell'ossessione, mais aussi de diverses autres choses (en italien).









Images
: Pedro Almodovar, Los Abrazos rotos