Il n'y a pas que des virtuoses célèbres parmi les artistes dont Bruno Barilli fait le portrait dans son merveilleux livre Il Paese del melodramma [Le Pays du mélodrame]. Dans le chapitre dont je traduis ici un large extrait, il nous présente un musicien de rue, le pittoresque Migliavacca :
Il y a trente
ans vivait à Parme un vieux violonistevagabond et en guenilles du nom de Migliavacca, aveugle, obèse et
imberbe comme un diacre. Il déversait ses aigreurs, ses angoisses et ses
sarcasmes en mâchonnant des insultes d’une voix avinée. Il était estimé et
respecté par tous. Avec cette tête majestueuse inclinée sur la poitrine,
plongée dans l’obscurité, il inspirait de la crainte, et un cortège
d’admirateurs le suivait à une distance respectueuse lors de ses pérégrinations
et de ses concerts du soir. Migliavacca errait d’une auberge à l’autre en
serrant toujours sous son aisselle un petit violon malingre et graisseux comme
un os de jambon. Il aima jusqu’au dernier de ses jours les airs d’opéra, le vin
de table et les femmes de mauvaise vie. C’est par amour pour ces dernières qu’il
se laissait conduire docilement vers les maisons closes. Il montait en tâtonnant
les escaliers remplis d’ordures et de chansons avariées, et parvenu au salon,
quand le bras nu et doux de quelque poissarde l’effleurait, il faisait une moue
vicieuse et son masque d’impassibilité, qui cachait une cuisante détresse,
semblait se craqueler et se dissoudre dans une lascivité muette. Aussitôt,
toutes les femmes l’entouraient en le priant : « Grand-père Migliavacca,
joue-nous quelque chose de joli ! » Ces appels racoleurs le faisaient
tressaillir ; avec un sourire lubrique sur les lèvres humides, il cherchait
à tâtons son violon, l'appuyait contre son épaule et posait son visage
congestionné sur la caisse de l’instrument. Les doigts agrippés à la cheville
comme s’il fouillait avec les ongles dans une poitrine, il parvenait alors à
nous toucher jusqu’au cœur. Puis le morceau s’achevait parmi les soupirs et les
harmonies, et Migliavacca, catapulté sur un divan, coulait glorieusement à pic
sous les étreintes et les caresses de ces prostituées. Le lendemain, on le
retrouvait déjà de bon matin immobile et solitaire sur le trottoir, côté ombre,
devant l’auberge de la Fontaine. Il gagnait ainsi, humblement, son pain, en
jouant pour les clients qui se mettaient aux fenêtres en bras de chemise,
tandis que tout autour de son archer capricieux tourbillonnaient avec une
familiarité pittoresque les pigeons du palais communal. Le soir même, on le
retrouvait au dernier acte de l’opéra, assis au poulailler du Teatro Regio.
Comme l’on pourrait voir assis dans une église, abandonné sur un siège de la tribune, le plus vieux des chanteurs de la chorale, Migliavacca se trouvait là,
écoutant dans le noir la Traviata, avec une mystérieuse expression de joie recueillie.
Il avait pour guide et fidèle compagnon un guitariste presque
aveugle lui aussi, abruti par le vin, loqueteux et grossier comme un muletier
andalou dans une gravure de Gustave Doré. Il avait vraiment une tête d’ivrogne ;pendant qu’il grattait à moitié endormi les
cordes de son instrument, un cercle de mouches et de songes bourdonnait sans
cesse autour de cette guitare geignarde. De temps en temps, Migliavacca, avec
un grognement contenu, devait le secouer énergiquement parce qu’il s’endormait
sur un accord. Ils jouaient ensemble devant le café Marchesi pour un public
assis en terrasse. Exposition vaniteuse de petites familles, société
provinciale, filles à marier, exaspération, indolence et insondable
ennui de la vie citadine : tout cela constituait le cadre pittoresque et
animé de ces prodigieuses soirées commémoratives. Au milieu des hurlements et
des excentriques acrobaties des garçons de café, dans le scintillement des
carafes, des assiettes et des verres, des âmes lasses vibraient, suspendues aux
cordes d’un violon souffreteux. Oh, toutes ces lèvres roses entrouvertes comme
pour un baiser devant un sorbet au citron ! Ce sont les jeunes filles de
bonne famille, surveillées par leurs chers parents, qui se laissent elles aussi
emporter en catimini, sur le thème musical, par l’idée unique et obsédante d’un
mariage éventuel. Demi-sommeil, candeur, stupéfaction de cette architecture
archiducale. Noyée à demi dans une obscurité mythologique, la foule des misérables
se pressait derrière les deux musiciens. Toute cette plèbe couvait en son sein
des haines, des rivalités, de la colère, des rancœurs, tout en savourant gravement
la musique, avec un air extasié et rêveur. Au même moment, on croyait voir progressivement
s’allonger sur les vieux bâtiments environnants, l’ombre sévère de Napoléon. En
été, ces concerts s’achevaient bien après minuit, en s’étiolant lentement. Les
spectateurs rassemblés, concentrés et sombres, étaient muets comme le firmament
autour de l’aveugle. Semblables à des étoiles filantes, dans le silence
chimérique créé par le violon, de secrètes convoitises et de hasardeuses spéculations sombraient dans les galaxies mystérieuses.
Bruno BarilliIl Paese del melodramma Adelphi Editore, 2000 (Traduction personnelle)
Dans son dernier ouvrage paru, Marguerite et les grenouilles, Marie Ferranti réunit des chroniques, des histoires et des portraits autour de Saint-Florent, la petite ville corse où elle vit, dans la région du Nebbiu, tout près de Bastia et du désert des Agriates, qu'elle a évoqué dans l'un de ses romans. Elle fait revivre le passé étonnant de cette belle cité que l'on a pu parfois comparer à Saint-Tropez, avec les grands personnages qui s'y installèrent, comme l'excentrique anglais Warden Wilcott, passionné de chasse à courre, qui y fit bâtir un château écossais dans l'anse de Fornali, ou le comte Jean de Beaumont et son épouse Paule, propriétaires du domaine de Campu di Fiori, où ils recevaient leurs amis célèbres, hommes politiques, grands patrons, écrivains, artistes... Mais à côté de ceux que l'on n'appelait pas encore des people, on retrouve dans l'ouvrage plusieurs générations d'habitants de Saint-Florent, pêcheurs, commerçants, viticulteurs, hôteliers, que Marie Ferranti interroge et dont elle raconte l'histoire avec beaucoup de chaleur et parfois de nostalgie pour un temps et un monde qu'elle voit peu à peu disparaître. Je cite ici un chapitre de l'ouvrage consacré au concert d'un groupe de chanteurs corses, I Campagnoli :
Dans la
cathédrale du Nebbiu, sur le maître-autel, les lys blancs, la corolle largement
ouverte, ploient sous la chaleur. Du fond de l’église, un gros projecteur
éclaire les hautes colonnes, vieilles de près de mille ans, marquées du sceau
des chevaliers de Malte. La coupole du chœur est dans l’ombre. Décorée à
fresques, dont il ne subsiste que des fragments aux couleurs presque effacées,
au dessin aboli.
Devant moi, l’autel est vide. L’usure des dalles de pierre
contraste avec le marbre des balustrades, le clinquant des moulures, des
ornementations colorées ajoutées au fil du temps, comme si l’austérité des
lignes avait eu besoin d’être rehaussée de stucs, de couleurs vives, de
marqueterie de pierre, d’un ostensoir en bois doré. Débris d’art baroque,
englouti dans la splendeur nue de la cathédrale romane : au-dessus d’un grand crucifix, un masque mortuaire du Christ semble déjà saisi par la rigor
mortis, la tête encore couronnée d’épines.
Les lumières s’éteignent. Comme
s’ils voulaient être confondus avec l’ombre, quatre hommes, tout de noir vêtus,
se présentent sur l’autel. Le chant s’élève, sans autre artifice que celui de la
beauté apprise des anciens dans la ferveur.
Longtemps négligée par ceux qui
étaient incapables de la reconnaître, cette beauté jaillit toute vive. Cette
lamentation sur le jadis perdu, enclose dans la raucité des voix, est portée
par a secunda — la voix principale, celle de Guidu Calvelli, qui se détache des
autres et donne toute l’ampleur de cette mélancolie archaïque.
Regrets
ressassés de l’amour perdu, mais aussi de l’ami disparu, de la voix qui fait
défaut, manquera à jamais et après laquelle on languit encore : celle de
Tittu, leur compagnon de chant, mort dix ans plus tôt. Ils chantent l’amicizia
c’un si more. « L’amitié qui ne meurt pas. »
Ainsi Homère, dont on
dit que les bergers corses connaissaient par cœur des chants entiers de
l’Iliade, montrait-il Achille pleurant la perte de son ami Patrocle, tué par
Hector. Et le cri de douleur poussé par Achille, à l’annonce de la nouvelle de
la mort de son ami, « cri affreux que sa mère entendit du fond de la mer
où elle était assise avec ses sœurs, les nymphes », s’est métamorphosé,
par la grâce du chant, en déploration moderne.
Vendredi 6 mai,
9 heures et demie. Comme je me dirigeais en voiture, hier soir, vers le théâtre
des Champs-Elysées, j’écoutais à la radio, sur France Culture, je crois, et non
sans intérêt, un vieux monsieur à la voix plutôt chevrotante qui parlait avec
un fort accent tudesque du comte Walsegg. Mais juste au moment où j’abordais le
pont Alexandre-III, ce discours érudit s’interrompt brusquement, et voilà que
retentit, bouleversant, le Kyrie du Requiem. Il est un peu plus de huit heures,
le ciel est immense, un dernier soleil s’étire sur les verrières du Grand
Palais, la Seine semble vouloir le rejoindre, s’élargir, se fondre dans un
grand évanouissement béat. La vie n’est plus qu’un pont somptueux qui parmi les
pâmoisons d’angelots potelés vous mène de prodigieuses esplanades gazonnées
vers des places gigantesques que des architectures surhumaines, tout en
colonnades, en obélisques, en chevaux cabrés dans le vide embaumé, présentent à
l’éternité transparente de l’air, du printemps et du soir. Tout s’échange dans
un instant trop parfait, la ville qui se dépouille de l’effervescence du jour,
de la hâte, des cris, des encombrements de la vraie vie, et le grand espace
aérien d’un souverain crépuscule de mai, lyrique et narquois. Les peupliers du
quai, les marronniers du jardin, leur frémissement immobile, s’acquittent à
merveille de représenter in abstentia, pour cet enivrement suspendu, la pleine
campagne et la nature juste avant son acmé. Un grand ordre transparent impose
au cœur une paix qui n’est qu’un cri d’acquiescement voluptueux au vide, au
rien, au néant s’il a ces formes-là, ces couleurs, cette vertigineuse légèreté,
suppliante, funèbre et reposée.
Je craignais de laisser passer la belle saison
sans la voir, cette année, sans en jouir du tout, sans connaître une seule fois
son éblouissement moqueur. Mais cette épiphanie sur le pont devrait suffire, à
défaut d’autres étreintes avec la terre, à ce que l’année, pour moi, n’ait pas
souri tout à fait en vain.
Le 20 juillet 1974, les Chorégies d'Orange avaient programmé la Norma de Bellini, avec une distribution exceptionnelle (Montserrat Caballé-Norma, Jon Vickers-Pollione, Josephine Veasey-Adalgisa). Hélas, depuis la veille, le mistral souffle en tempête et l'air est glacé ; on va donc se résigner à annuler le concert. Mais à six heures du soir, on ouvre les portes du théâtre antique : le chef (Giuseppe Patané), les musiciens (l'orchestre du Teatro Regio de Turin) et les chanteurs ont décidé de braver les éléments et de donner la représentation. Ceux qui étaient présents ce soir-là, frigorifiés et stupéfaits, s'en souviennent encore : écoutez les applaudissements à la fin du Casta Diva magnifique de Caballé, sur les ailes du vent...
Images : en haut, Jean-Louis Zimmermann (Site Flickr)
"I miei occhi giacciono in fondo al mare nel cuore delle alghe e dei coralli" (Poesia di P. Impastato)
Un extrait du film de Marco Tullio Giordana I Cento passi, qui raconte l'histoire de Giuseppe (Peppino) Impastato, et sa lutte contre les représentants locaux de la mafia à Cinisi (dans la province de Palerme). Il s'agit ici d'un dialogue entre Peppino et son ami Salvatore (Salvo) Vitale :
Peppino Impastato : Sai cosa penso ? Che quest'aeroporto in fondo non è brutto, anzi...
Salvo Vitale : Ma che cosa dici ?
Peppino Impastato : No ma... Visto così dall'alto, uno sale qua sopra e potrebbe anche pensare che la natura vince sempre, che è ancora più forte dell'uomo e invece non è così ! In fondo tutte le cose, anche le peggiori, una volta fatte poi si trovano una logica, una giustificazione per il solo fatto di esistere : fanno 'ste case schifose con le finestre in alluminio e i muri di mattoni finti... Mi stai seguendo?...
Salvo Vitale : Eeh, ti sto seguendo!
Peppino Impastato : ...I balconcini, 'a gente ci va a abitare e ci mette... le tendine, i gerani, la televisione e dopo un po' tutto fa parte del paesaggio, c'è, esiste, nessuno si ricorda più di com'era prima, non ci vuole niente a distruggere la bellezza.
Salvo Vitale : Ah bè ho capito, ma allora ?
Peppino Impastato : E allora... E allora invece della lotta politica, la coscienza di classe, tutte le manifestazioni necessarie, bisognerebbe ricordare alla gente cos'è la bellezza, aiutarla a riconoscela, a difenderla.
Salvo Vitale : La bellezza ?
Peppino Impastato : La bellezza, è importante la bellezza, da quella scende giù tutto il resto.
Peppino Impastato : Tu sais ce que je pense ? Au fond, cet aéroport, il n'est pas si moche, au contraire, même...
SalvoVitale : Mais qu'est-ce que tu racontes ?
Peppino Impastato : Eh bien, vu d'ici, de très haut, on a presque l'impression que la nature l'emporte toujours, qu'elle est plus forte que l'homme ; et pourtant, ce n'est pas vrai ! Au fond, on finit toujours par trouver une logique à tout, même aux pires choses : le simple fait qu'elles existent semble les justifier. Ils construisent ces maisons horribles, avec les fenêtres en aluminium et les murs en fausse brique... Tu me suis ?
Salvo Vitale : Oui, oui, je te suis !
Peppino Impastato : Les petits balcons, tout ça... Les gens s'y installent, ils y mettent des rideaux, des pots de géraniums, la télévision... Et petit à petit, tout ça fait partie du paysage, plus personne ne se souvient de comment c'était avant. Il ne faut pas grand chose pour détruire la beauté...
Salvo Vitale : Oui, je vois ce que tu veux dire, mais alors ?
Peppino Impastato : Et alors... Alors, au lieu de leur parler tout le temps de la lutte politique, de la conscience de classe, il faudrait rappeler aux gens ce qu'est la beauté, les aider à la reconnaître, à la défendre...
Salvo Vitale : La beauté ?
Peppino Impastato : La beauté, oui, c'est important la beauté, c'est de là que découle tout le reste...
Ce texte de Bruno Barilli est paru dans le magazine Star, le 30 juin 1945 ; il a été repris dans le recueil de chroniques cinématographiques Lo Spettatore stralunato [Le Spectateur égaré] (Pratiche Editrice, 1962).
Cinquanta e più
anni fa cadde il campanile di San Marco. Cadde, anzi sparì addirittura, calò,
su se stesso, come un paio di brache, dalla cima, o dalla cintola, in giù —
crollato su due piedi — discretissimamente, silenziosamente, miracolosamente —
e in un batter d’occhi travolto tutto in una precipitosa dissolvenza.
***
La cosa
non sappiamo se successe di notte, di sera, o di mattina. Supponiamo che fosse
d’estate, stagione propizia ai cataclismi. Tuttavia io non c’ero in Piazza San
Marco quando cadde così il campanile ; ma ero già di questo mondo forse da
un paio di lustri. E se io di presenza non c’ero, e non c’era neanche
nessuno (tant’è vero che vittime non ci furono), unico testimone, c’era forse la
luna ? È qui che andiamo a parare in pieno cinematografo.
***
Fatto sta che il
campanile non c’era più — niuna traccia di lui — nemmeno la sua ombra portata.
Così sulla piazza non c’era rimasto niente. Ma c’era ancora il campanile nel
Baedeker — (la guida autorevole, senza la quale, non c’è neanche l’Italia).
Quand’ecco, su Venezia si leva un altissimo grido di dolore veneziano — e a
quello rispose da Londra un «Oh» di tenero e imperiale disappunto della buona
Regina Vittoria.
***
E allora gli Inglesi volendo che il campanile ritornasse
onestamente al suo posto, promossero insieme agli italiani, la famosa
sottoscrizione. — E si vide la torre di San Marco, raddrizzarsi, di tutta la
sua mole ; le campane sbucate dalle macerie, raggiungendo senza frastuono,
a pie’ pari, la loro trave, e il loro livello, nella loggia campanaria,
ricomposta mattone su mattone, schizzati insieme alle tegole, dal suolo dove
giacevano, alla giusta altezza. Finché la ricostruzione poteva dirsi finita,
perfetta ! Pensate al miracolo : un campanile polverizzato, andato in
fumo, risorto sul suo stesso fondamento tal quale era prima. L’assoluta
identità.
Bruno BarilliLo spettatore stralunato Pratiche Editrice, Parma 1982
Il y a plus de
cinquante ans, le campanile de Saint-Marc s’effondra. Il s’effondra, ou plutôt
il disparut, il s'abaissa, commeun
pantalon, du sommet, ou de la ceinture, à la base — il s’écroula en un éclair —
discrètement, silencieusement, miraculeusement — et en un clin d’œil il fut tout entier emporté comme dans un brusque fondu enchaîné.
***
Je ne me souviens pas si l’événement eut lieu la nuit, dans la soirée ou au petit matin. Je suppose que
c’était en été, saison propice aux cataclysmes (1). Toutefois, je ne me trouvais
pas sur la place Saint-Marc quand le campanile s’écroula ; mais j’étais
déjà de ce monde depuis peut-être deux lustres. Et puisque ni moi ni personne d’autre
n’était présent à ce moment-là (on ne déplora d’ailleurs aucune victime), on
peut supposer que l’unique témoin fut la lune : et ainsi, nous nous
retrouvons au cinéma, dans un grand film.
***
Une chose est certaine : le campanile
avait disparu ; plus aucune trace de lui, pas même son ombre portée. Ainsi, il ne
restait plus rien sur la place ; mais le campanile existait toujours dans
le Baedeker, le guide de référence, sans lequel l’Italie elle-même n’existerait pas.
Et sur Venise se leva un immense cri de douleur vénitienne — et à ce cri
répondit depuis Londres le «Oh» de tendre et impérial désappointement de la
bonne reine Victoria (2).
***
Alors, les Anglais, souhaitant que le campanile retourne
honnêtement à sa place, lancèrent avec les Italiens la fameuse souscription. Et l’on
vit la tour de Saint-Marc se redresser, de toute sa masse imposante ; les
cloches extraites des décombres rejoignirent sans embarras leur support et
leur logement dans le clocher reconstruit brique par brique, les unes après les autres propulsées, depuis le sol où elles gisaient avec les tuiles, à leur juste hauteur.
Jusqu’au moment où la reconstruction put être considérée comme parfaitement
achevée ! Ce fut un vrai miracle : un campanile pulvérisé, parti en
fumée, ressuscité sur ses propres fondations, tel qu’il était
auparavant. Exactement identique.
(Traduction personnelle)
(1) L'effondrement du campanile de Saint-Marc a en fait eu lieu le 14 juillet 1902, à dix heures du matin. (NdT)
(2) Barilli fait ici une erreur historique : la reine Victoria était morte depuis un an et demi quand le campanile s'est effondré. (NdT)
Festival de Venise,
septembre 1937. San Marco est devenu un vrai salon de réception, toujours en fête.
Mais ce
qui met en émoi la Place Saint Marc et la Riva degli Schiavoni, c’est la présence dans ces parages de Marlène, la grande Marlène.
La voilà qui apparaît
suivie par une cohorte de curieux qui grossit sans cesse jusqu’à la cacher complètement.
Les gens accourent depuis les rues voisines, avertis par l’appel marin des buccins,
ou par les coups de canons qui annoncent l'arrivée d'une escadre navale : tous
accourent, et depuis les arcades et les corniches du Palais Ducal, tous les
pigeons descendent en piqué vers la place.
La voilà la voilà, Marlène : on
l’escorte jusqu’au café Florian ; une jeune fille l’accompagne — sa fille ?
mais ce n’est pas une enfant, et elle semble plus grande et plus jolie qu’elle.
Un homme la suit ; il a un regard
perçant, un aspect ostensiblement exotique, presque colonial, un visage
enflammé par une moustache blonde : c’est Sternberg, le célèbre et génial
cinéaste. Avec eux, il y a aussi trois personnes à l’aspect neutre et banal.
Ils
se sont assis à une table proche de la mienne, sur la place.
Les bras de
Marlène sont nus et maigres ; elle porte un petit chapeau vert tyrolien. C’est
tout à fait elle, comme on pouvait la voir sur l’écran, mais sans fard ni apprêt,
sans plumes ni rien de brillant, plus tranquille et détendu que jamais — sage comme
une mère à côté de sa fille.
L’homme intéressant aux cheveux un peu longs, aux favoris et aux moustaches qui
nous semblaient blonds mais ne le sont pas vraiment, tape sur son épaule avec
une sorte de badine ; il paraît légèrement irrité par cette foule immobile
réunie autour d’eux.
De son côté,
Marlène semble amusée, elle rit sans s’esclaffer en regardant ce mur de jeunes
gens vénitiens et de badauds qui, les bras croisés, montent la garde sans broncher :
pétrifiés d’admiration.
***
Marlène porte à ses lèvres une cigarette, avec ses
belles mains aux doigts longs et potelés, mais elle est continuellement
distraite, et elle ne fume pratiquement pas.
Sa tenue est simple, presque
pauvre. Sur elle, il n’y a rien de précieux ; aucun bijou, ni bagues ni
colliers. Peut-être s’est-elle ainsi vêtue pour ne pas attirer l’attention et
ne pas exciter la curiosité.
On aurait dit qu’une partie se jouait entre elle
et ses admirateurs, c’était à celui qui résisterait le plus longtemps : le public
muet d’un côté, et de l’autre la grande actrice, chacun gardant ses distances
pendant de longues minutes.
Ils se sont jaugés, comme deux adversaires qui se
rencontrent pour la première fois ; puis Marlène s’est levée lentement,
presque timidement ; elle a quitté la table, et après elle sa fille,
Sternberg et les trois autres. Alors, entendant derrière elle les
applaudissements et les manifestations d’enthousiasme, la star se retourna en
souriant, montrant ses vrais yeux d'une extraordinaire couleur vert et or ;
elle embrassa d'un regard enchanté ce monde si nouveau pour elle, cette
place légendaire, cette foule italienne si aimable, discrète et adorable.
Ce
fut un regard de grande artiste, encore plus beau que tous ceux qu’elle nous
avait déjà offerts sur l’écran.
Bruno BarilliLo spettatore stralunato Pratiche Editrice, Parma 1982 (Traduction personnelle)
Dans le texte que je cite ici, Bruno Barilli évoque une représentation du Barbier de Séville à laquelle il a assisté en 1919 au Théâtre Costanzi (l'Opéra de Rome). Il a d'abord retenu de cette soirée la Rosine brillante et espiègle de la grande chanteuse espagnole Elvira de Hidalgo, qui fut l'une des plus célèbres interprètes du rôle. Il est difficile pour nous aujourd'hui d'imaginer cette Rosine, dont quelques photographies et un enregistrement (de 1909 !) ont tout de même conservé la trace fragile et précieuse. Nous nous souvenons plutôt d'Elvira de Hidalgo telle qu'elle apparaissait en 1969 dans l'émission L'Invitée du dimanche consacrée à Maria Callas dont Elvira fut le professeur au Conservatoire d'Athènes pendant la guerre (1939-1945). On y voyait une dame corpulente de près de quatre-vingts ans, fumant allègrement la cigarette et se souvenant avec admiration de sa prodigieuse élève. On peut être surpris par sa voix de soprano colorature dans un rôle où l'on est plutôt aujourd'hui habitué à entendre des mezzos, mais malgré ses imperfections, l'enregistrement conserve un peu de la fraîcheur, de la grâce et de la légèreté qui devaient ravir les spectateurs et dont témoigne ici Barilli. Je place à la suite du texte un autre enregistrement de 1909 où Elvira de Hidalgo interprète l'air de Dinorah(Ombra leggera), en se jouant avec une insolente et déconcertante facilité de ses périlleuses vocalises.
Come
il Dio volante di Michelangelo crea, con un gesto lieve che sfiora, il primo
uomo sulla terra, così papà Rossini, questo mostro di pigrizia e di genio,
nell’eccelso e onnipotente attimo della verve, con un soffio amoroso spinto
entro il tessuto impalpabile di una visione, dà lo sguardo, la voce e il sangue
miracoloso a Rosina, oggi, allo "stato civile", Elvira de Hidalgo.
Elvira de Hidalgo è pur la figlia del grande pesarese. Lo dice quel ventaglio
che ella muove con destrezza gentile a nascondere il proprio volto, quel
ventaglio tremulo e vivo come l’ala di una farfalla, lo dice quella sua rara
moue d’un comico antico da théâtre des bouffes, e la melanconia, lo dice, della
sua voce all’ultima scena notturna, allorquando, deposta lì in terra, accesa,
la lanterna delle avventure galanti, splende l’amaranto della sua crinolina di
broccato ed ella esprime in tono di languore l’incantevole sospiro d’esser
presa e protetta nell’ombra calorosa di un epilogo matrimoniale.
Al suono
innocente della sua voce che ha un timbro pallido e tenero come l’argento,
ricadono stroncate le mani minaccianti della critica e si spianano i volti più
sconvolti ; note umili e ridenti spiccano il volo dalla sua gola e si
librano in giri per la sala come colombe bianche che rechino nel becco il ramo
d’ulivo. Un imbarazzo dolce conquista anche i più burberi controllori. Ella
gorgheggia e smorza il suono nel silenzio con una gemebonda malinconia che pare
un’eco della meraviglia o la fine di un colloquio infantile tenuto con la luna.
Il gesto delle sue dita di zucchero è pieno di candore e di moina e nel suo
canto c’è la mansuetudine, il pudore, il capriccio e l’inquietudine della più
casta e volubile bambina.
Bruno BarilliDelirama, Vallecchi Editore, 1963
Comme
le Dieu volant de Michel-Ange crée, avec un geste léger qui effleure, le premier
homme sur la terre, ainsi papa Rossini, ce monstre de paresse et de génie, dans
le sublime et tout puissant instant de la verve, avec un souffle amoureux traversant le tissu impalpable d’une vision, donne le regard, la voix et la vie
miraculeuse à Rosine, aujourd’hui, à l’ "état civil", Elvira de
Hidalgo.
Elvira de Hidalgo est vraiment la fille du grand homme de Pesaro. Cet
éventail qu’elle manie avec adresse pour cacher son visage le prouve, cet
éventail frémissant et vivant comme l’aile d’un papillon. Et le prouvent aussi
cette moue d’un comique ancien de théâtre bouffe, et la mélancolie de sa voix
dans la dernière scène nocturne, lorsqu’elle dépose par terre la lanterne
allumée des aventures galantes ; sa crinoline de brocart amarante
resplendit, et elle exprime de façon langoureuse le désir enchanteur d’être
emportée et protégée dans l’ombre chaleureuse d’un épilogue matrimonial.
Au son
innocent de sa voix au timbre pâle et tendre comme l’argent, les mains
menaçantes du critique retombent impuissantes et les visages bouleversés
s’apaisent ; des notes humbles et rieuses s’envolent de son gosieret planent en tournoyant dans la salle comme
des colombes blanches portant dans leur bec un rameau d’olivier. Un doux
embarras gagne les contrôleurs les plus bourrus. Elle roucoule et atténue le
son jusqu’au silence avec une plaintive mélancolie qui semble un écho de l’émerveillement ou la fin d’un
colloque enfantin avec la lune. Les gestes de ses doigts de sucre sont candides
et câlins et il y a dans son chant la mansuétude, la pudeur, le caprice et
l’inquiétude de la plus chaste et volubile enfant.
Après Roma sonora, voici un deuxième extrait de l'ouvrage de Bruno Barilli Lo Stivale [La Botte], recueil d'articles où il raconte ses voyages à travers toute l'Italie. Nous le retrouvons ici dans un train de nuit le long de la Riviera ligure, de San Remo a Gênes. Derrière la vitre de son compartiment, il regarde défiler cette Côte d'Azur endormie, sous la clarté lunaire. On verra que l'évocation prend peu à peu un tour poétique, mélancolique et quasiment léopardien (ou peut-être plutôt dannunzien). Le texte date du début des années quarante [1940] ; la précision est importante pour saisir les allusions à la "lune de guerre" et à cette nuit oppressante qui était alors tombée sur l'Italie et sur toute l'Europe. On verra que le musicien Barilli cite la "Reine de la nuit", mais on peut aussi penser à l'invocation du chœur au premier acte de Turandot, à cette lune "tête coupée", "pâle visage", astre blafard dont les cimetières attendent la clarté funèbre...
Se in pieno
giorno, lungo questa spiaggia sembra non esserci posto abbastanza per tante
città e borgate. Le capitanerie dei porti, i velieri, le balaustre, i pennoni
che portan su le bandiere fino alle prime stelle. Le finestre incassettate
delle rocche diventate prigioni, vecchi platani, gli elci fitti, le panche
gremite di folle domenicali ; serrata, pretenziosa e ingombrante la
civetteria di certe stazioni, addirittura convulse di esibizionismo — oltre le
quali il mare, in pieno meriggio, si stende sgombro, aperto e senza confine
visibile sino all’orlo dell’incerto orizzonte : così estraneo al nostro
mondo e sterminato, che t’invita e ti fa paura.
Ma di notte è il mare che
soffre più di noi. Il Tirreno in quest’ora serale ha l’alta marea, tutto gonfio
di nausea va in preda a una euforia lunare. E la costa, diradata e stecchita,
s’impenna a cavalluccio qua e là, si sfascia, fluttua e scompare. C’è un
respiro nella silente atmosfera che fomenta le più strane, le più fiere
illusioni e fa venir le traveggole. È la luna d’agosto, che insegue man mano il
mio treno — brillante, angosciata, purissima — perfida, austera, impassibile.
Una luna spaventosa e raggiante : regina della notte. È un lambicco che
filtra lassù l’immensa solitudine. Luna di guerra, dalla livida faccia che ha
fatto fuggire le stelle, tutte le stelle liquefatte. L’umido cielo è rimasto
allibito, e invaso da una letale telepatia planetaria. Regina della notte, la
innocente luna, il cielo è tutto buio. E sta per scoccare il suo dardo.
L’aculeo che già senti nel cuore. Tutto è soave e magico. Forse è l’ora
di morire — pensi — e provi uno strano piacere. Allora in un naufragio di
malinconia sul passare del nostro treno di tenebre s’inabissa da cima a fondo il
fluido paesaggio italiano.
Bruno BarilliLo Stivale Editori Riuniti, 2002
En plein jour, le long de cette plage, il semble ne
pas y avoir suffisamment de place pour tant de villes et de bourgs. Les
capitaineries des ports, les voiliers, les balustrades, les hampes qui hissent
les drapeaux jusqu’aux plus proches étoiles. Les fenêtres enchâssées dans les
forteresses devenues prisons, les vieux platanes, les chênes touffus, les bancs
où se pressent les foules dominicales ; la coquetterie corsetée,
prétentieuse et embarrassante de certaines stations balnéaires, d’un
exhibitionnisme vraiment convulsif, au-delà desquelles la mer, en plein midi,
s’étend librement, ouverte et sans limite visible jusqu’au bord d’un horizon
incertain : si étrangère à notre monde et infinie qu’elle t’invite et te
fait peur.
Mais la nuit, c’est la mer qui souffre plus que nous. À cette heure
du soir, la mer Tyrrhénienne est à marée haute ; toute enflée de nausée, elle est en proie à une euphorie lunaire. Et la côte, mise à nu et sidérée, se cabre
ça et là comme une monture, s’abîme, flotte et disparaît. Il y a un souffle dans l’air silencieux
qui fomente les plus étranges, les plus fières illusions et fait naître des
mirages. C’est la lune d’août, qui poursuit mon train tout au long de son trajet — brillante, angoissée, absolument pure — perfide, austère,
impassible. Une lune effrayante et rayonnante : la reine de la nuit. C’est
un alambic qui distille là-haut l’immense solitude. Lune de guerre, dont la
face livide a fait fuir les étoiles liquéfiées. Le ciel humide est demeuré
interdit, et frappé d’une létale télépathie planétaire. Reine de la nuit, l’innocente
lune, dans l’obscurité du ciel. Et elle s’apprête à décocher sa flèche. L’épine
que tu sens déjà dans ton cœur. Tout est suave et magique. Tu penses qu’il est
peut-être l’heure de mourir et tu éprouves un étrange plaisir. Alors, sur le
trajet de notre train de ténèbres, le fluide paysage italien sombre tout entier
dans un naufrage de mélancolie.
Nazzareno De Angelis, la cui voce tempestosa e tonnante sembra un afflato voluminoso che esca dalle fauci di un mascherone greco, col suo primo entrare non ha più riposo e non può quasi contenere l'ardore del suo superbo e cruento temperamento : simile a un lussurioso il suo proprio sangue lo tormenta ; egli freme e sussulta repentino, leone che si sferza i fianchi con la coda, e dai suoi grandi polmoni di bronzo lancia su le platee, con un colpo di spalla, note su note, roulantes, massiccie e luminose come bolidi incandescenti. Il pubblico investito da tanta violenza d'arte gli risponde come anticamente la folla imperiale delle arene romane.
Bruno BarilliDelirama, Vallecchi Editore, Firenze, 1963
Nazzareno De Angelis, dont la voix tempétueuse et tonnante semble un souffle puissant sorti de la bouche d'un grand-masque grec, ne connaît pas de trêve dès son entrée sur scène et ne peut presque plus contenir l'ardeur de son fier et vaillant tempérament : semblable à un luxurieux, son propre sang le tourmente ; soudain, il bout et tressaille, tel un lion qui avec sa queue cingle ses flancs, et de ses larges poumons de bronze il lance sur les scènes, avec un coup d'épaule, un déferlement de notes roulantes, massives et lumineuses comme des bolides incandescents. Le public frappé par tant de violence façonnée par l'art lui répond comme le faisait dans les temps antiques la foule impériale des arènes romaines.