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mardi 23 octobre 2012

Stazione notturna (Gare nocturne)





Quanti commiati nella mia vita.

Partono strade cariche di fumo
ogni minuto per i quattro venti.

Sempre une svolta, Tartaro o Sempione,
nomi, colori e lacrime si porta.

Giunge di pioggia l'eterno latrato
a chi rimane in piedi sulla porta.

Ma con mille finestre illuminate
tu, ultimo convoglio, t'allontani.

Sporge da ognuna un cadavere immenso,
sventolando una sciarpa con la mano.

Gesualdo Bufalino L'Amaro miele Ed. Einaudi






Combien d'adieux dans ma vie.

Chaque minute aux quatre vents
les routes s'en vont chargées de fumée.

Il y a toujours un tournant, Tartare ou Simplon,
qui emporte les noms, les couleurs et les larmes.

À celui qui reste debout sur le pas de la porte
l'aboiement éternel parvient comme une pluie.

Mais malgré mille fenêtres éclairées
toi, ultime convoi, tu t'éloignes.

De chaque fenêtre se penche un cadavre immense,
agitant une écharpe avec la main.

(Traduction : Renato Corona (Le Miel amer, éditions L'Amourier, 2006))






Images :en haut, Francesco (Site Flickr)

au milieu, Site Flickr

en bas, Site Flickr



dimanche 21 octobre 2012

Ci guardano (Ils nous regardent)




«Nous sommes les yeux des morts.»







«... la Rome d'aujourd'hui, la Rome de Fellini cinéaste : Rome asphyxiée par une circulation démentielle et qui, parce qu'elle est Rome, donc intraversable – toutes ces ruines ! – s'est ceinturée d'un «périphérique» pareil à un anneau de Saturne ; Rome des gigantesques travaux souterrains, mais qui, parce qu'elle est Rome – donc bâtie sur les couches de temps qui ont laissé des traces –, possède un sous-sol imprévisible : on creuse, on perce, et l'on tombe sur une poche de vide, une maison d'il y a deux mille ans, avec des fresques encore fraîches, tous ces regards qui se tournent vers vous, mais voilà, l'air du dehors corrode tout comme un acide, les fresques, les statues, les objets s'évanouissent sous nos yeux (la séquence est bouleversante de beauté et d'émotion).»

Jean-Louis Bory, Fellini-Roma, chronique du 22 mai 1972, parue dans Le Nouvel Observateur, recueillie dans le volume La lumière écrit (collection 10 / 18, 1975)







On entend le bruit obsédant de la foreuse qui fouille, qui creuse, et soudain tout s'arrête. Il n'y a plus alors que le bruit du vent, une bourrasque infernale, qui envahit la cavité où se trouve la villa romaine. La lumière des torches balaie les fresques et les statues, s'attarde sur les visages et sur les yeux qui depuis deux mille ans sont ouverts dans cette obscurité. Une voix de femme, avec un fort accent allemand, dit : «Tous ces visages, on dirait qu'ils nous regardent !». Le vent violent continue de souffler, et soudain les murs se désagrègent, les fresques se dissolvent, rongées par l'air extérieur comme par un acide. Les visages s'effacent, et c'est comme si la pellicule du film s'enflammait sous nos yeux, détruisant les images. La même femme crie : «C'est un désastre ! Qu'est-ce que l'on peut faire ? Il faut faire quelque chose !» Mais déjà il n'y a plus sur les murs que du sable et de la poussière, emportés par le vent...





 

Images : en haut, fresque de Pompei : le boulanger Proculus et son épouse (Source)

en bas, scène finale du Satyricon de Fellini

Source de la vidéo : Site YouTube

jeudi 18 octobre 2012

Les Météores




Deux autres passages du Museo d'ombre (Musée d'ombres) de Gesualdo Bufalino, le premier extrait du chapitre Piccole stampe degli anni Trenta (Petites estampes des années trente) ; le second extrait du chapitre Luoghi d'una volta (Lieux d'autrefois) :

LA PIOGGIA

«Gira rigira biondina » cantava mia madre, e cuciva. Io m’incantesimavo alle prosodie della pioggia sul tetto, della piena in mezzo alla strada. Le quali erano in verità tempeste irrisorie, dopo un po’ ne restava solamente, da una crepa nel soffitto, uno sgocciolìo che mia madre chiamava stizzània e combatteva con un bacile smaltato posato sul pavimento. Ne misuravo i rintocchi, ricordo, sul metronomo del mio polso, più categorico allora del suonatore di piatti domenicali nella banda di Pulvirenti. Ma già il sole s’affacciava fra le nuvole, come dopo uno stratagemma felice. Uscendo, l’odore di terra bagnata feriva il cuore con tanta dolcezza che tutta la vita a venire pareva dovesse replicare il successo di quella giornata : acquazzoni da nulla, al mattino, quindi stizzànie di un’ora, quindi il sole per terrazze e balconi, con uccelli a far festa, come nella poesia che avevo imparato a memoria l’altr’anno. Si capisce che poi la vita non è andata veramente così.

Gesualdo Bufalino
Museo d'ombre, Ed. Bompiani

LA PLUIE

« Dansez, valsez, ma belle » chantait ma mère en cousant. Moi, je m’enchantais du rythme de la pluie sur le toit, de la crue qui envahissait la route. Il s’agissait en fait de tempêtes dérisoires ; peu de temps après, il n’en restait, s’écoulant d’une fissure du plafond, qu’un goutte à goutte que ma mère appelait stizzània, et contre lequel elle luttait à l’aide d’une bassine émaillée posée à même le sol. Je me souviens que je mesurais la cadence des tintements sur le métronome de mon pouls, plus régulier en ce temps-là que le préposé aux cymbales dans les concerts dominicaux de la fanfare de Pulvirenti. Mais déjà le soleil se montrait à travers les nuages, heureux du bon tour qu’il venait de jouer. Dehors, l’odeur de la terre mouillée blessait l’âme avec tant de douceur qu’on pouvait presque s’imaginer que toute la vie à venir serait une exacte réplique de cette journée parfaite : le matin, quelques averses inoffensives suivies d’une heure de goutte à goutte, et enfin le soleil sur les terrasses et les balcons, accompagné du chant des oiseaux, comme dans le poème que j’avais appris par cœur l’année précédente. On l’aura compris : plus tard, ce n'est pas vraiment ainsi que la vie s'est déroulée.

(Traduction personnelle)




'I CASI ' Û VIENTU. Le case del vento

Che non si sappia in giro, ma il vecchio catarroso Eolo è qui, in questo crocicchio di campagna, che s’è venuto a nascondere, dopo che vide i suoi scogli invasi da bande di detestabili sub. Ed è qui ancora, a mezzo marzo, quando l’aria va in fregola e ogni sangue esita fra temporale e torpore, ch’egli per pochi professori di lettere e intenditori paganti apre le porte del suo teatro di primavera. Dato che da noi, a primavera, anche le meteore e le ore diventano persone drammatiche, sorprendono come un intrigo a puntate. Senza lesinare un colpo di scena, uno scambio di persona, un dio ex-machina, un’agnizione. Basta mettere il naso fuori, e subito si sente il cielo gonfiarsi e sgonfiarsi di umori tanto imperiosi quanto fuggitivi. Esordisce lo scirocco, altezzosamente, e riempie di sabbia i colletti, di vespe fiacche le soglie. Un minuto dopo, è già libeccio, un malandrino malpelo che t’investe di sbieco e ti butta a cercare riparo nei mancorrenti di ferro. Svolti l’angolo, e ti sorprende dalla Provenza ‘a pruvenza, monotona prefica alle cui lamentele presta orecchio il suicida. Le volti doverosamente le spalle, ma ti afferra sottobraccio il levante, un farfallone amoroso che ruba capelli e cappelli, occhieggia sotto le gonne, impiglia rondini e foglie in trappole di girotondi. Quando infine si fa (pare farsi) la pace, ecco, fuori programma, ‘a viscia, un soffio al quale nessuno punto dell’orizzonte fu patria, ma è nostro, di qui, partorito da un singolare mulinello sul nostro capo, qui ai piedi del monte, dove i carrubi s’azzuffano con le viti della pianura : un gesuita untuosetto, umidiccio, solito maltrattare le ossa dei vecchi e fare impennare i baveri sui colli magri degli adolescenti. Perciò che non si dica in giro, ma è qui che Eolo ha traslocato per sempre, lui e quei quattro scavezzacolli dei venti suoi.

Gesualdo Bufalino Museo d'ombre Ed. Bompiani

'I CASI 'Û VIENTU. Les maisons du vent

Il ne faut pas ébruiter la nouvelle, mais c’est bien ici, dans ce carrefour de campagne, que ce vieux catarrheux d’Éole est venu se cacher, après avoir vu ses rochers envahis par des hordes de détestables adeptes de la plongée sous-marine. Et c’est encore ici qu’à la mi-mars, quand l’air devient moite et que chacun hésite entre orage et torpeur, il ouvre les portes de son théâtre de printemps, au bénéfice de quelques professeurs de lettres et connaisseurs payants. On sait bien que chez nous, au printemps, même les météores et les heures deviennent des acteurs de drame, aussi imprévisibles qu’un feuilleton à épisodes. Ils ne lésinent pas sur les coups de théâtre, les quiproquos, les interventions d’un Deux ex machina, les révélations. Il suffit de mettre le nez dehors et l’on sent aussitôt le ciel enfler et désenfler, sous l’effet d’humeurs aussi impérieuses que fugitives. C’est d’abord le hautain sirocco qui remplit de sable les cols de chemise et de guêpes lasses les seuils des maisons. Une minute plus tard, c’est déjà le tour du libeccio, un coquin mal embouché qui t’attaque par surprise, te forçant à chercher refuge contre quelque rampe de fer. Tu tournes à l’angle et voilà que te surprend le mistral venu de Provence, comme une monotone pleureuse dont les lamentations attirent le candidat au suicide. Tu lui tournes justement le dos, mais c’est alors le vent d’est qui te prend par le bras, tel un amoureux papillonnant qui chipe cheveux et chapeaux, glisse un œil sous les jupes, entraîne hirondelles et feuilles dans les pièges de ses rondes. Quand enfin la paix revient (ou semble revenir), voici, hors programme, ce vent froid apatride et pourtant bien de chez nous, né d’un singulier tourbillon au-dessus de nos têtes, ici même, au pied de la montagne, là où les caroubiers se querellent avec les vignes de la plaine : il ressemble à un jésuite mielleux et moite, qui se complait à maltraiter les os des vieillards et à faire remonter les cols de veste sur les cous maigres des adolescents. Donc, il ne faut pas que cela se sache, mais c’est bien ici qu’Éole s’est définitivement installé, lui et ses quatre vents intrépides.

(Traduction personnelle)






Images
: en haut, Site Flickr

au centre et en bas, Carlo Columba (Site Flickr)


mercredi 17 octobre 2012

Allegro




Je cite ici un autre extrait de l'ouvrage de Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis (Mon amitié avec De Pisis). Il y est question de l'un de mes tableaux favoris, Portrait d'Allegro :

Quando fu di ritorno a Milano andai a trovarlo. Abitava sempre all'albergo Vittoria e mi fece vedere un grande quadro fatto a Rimini, il ritratto di Allegro, un ragazzo dagli occhi verdi che aveva conosciuto sulla spiaggia. Era con me Massimo Bontempelli e al vederlo disse che quel quadro apparteneva a un nuovo classicismo. Io pure ne fui estremamente colpito, De Pisis aveva scritto con il pennello sullo sfondo, giocando sul nome del ragazzo : Allegri non allegro, una volta tanto giocandosi con orgoglio, nel raffrontarlo a un Correggio. Mentre tante altre volte con umiltà scriveva, quando vi era qualche lontano avvicinamento : «Omaggio a Tosi» o ad altri suoi pittori amici. Lo comperai subito ed egli mi pregò di lasciarglielo per una sua mostra che si doveva fare nella Galleria Barbaroux. 

L'Allegro è uno dei quadri più singolari di De Pisis, è un ritratto di un ragazzo, a mezzo busto nudo, abbronzato e arrossato dal sole estivo di Rimini ed à per sfondo la parete dello studio cinerea con un altro quadro di De Pisis appeso. Mentre lo sfondo è pacato e unitario, il ritratto è brusco e composto di macchie di rosso sul cartone bruno lasciato scoperto. Chi lo vede per la prima volta non riesce a fondere i colori di questo corpo estivo e li considera quasi urtanti. Ma come per gli altri quadri, anche per questo, dopo che sia diventato familiare, lo si accetta armonioso e come una nostra conquista, come una decifrazione nostra di un linguaggio nuovo. Dopo qualche tempo che lo ebbi nella mia casa, indotto il mio sguardo a cercare di adattarsi a quel contrasto tra il rosso e il bruno, che è forte specie nel volto, mi avvenne di vedere, in Venezia, uno di quei ragazzi friulani che dal loro paese montano vi scendono a fare i salumai. Nel suo volto vi era naturale lo stesso contrasto, tra il rosso acceso della guancia e il bianco femmineo dall'orecchio al colle. Era un rosso di sangue giovanissimo purissimo, e un bianco materno e latteo. Da quell'incontro venne come assolto l'iniziale urtante contrasto dei due colori nel quadro di De Pisis e il mio sguardo si era educato, non adattato. Anche questa esperienza mi confermava il valore della sua pittura. Essa non dà tutto per risolto, per dimostrato, per attuato fino alla stanchezza, alla sazietà, alla noia, ma costringe chi possiede un quadro di De Pisis a una elaborazione, a una lettura continua e progressiva, in modo da legarlo con una partecipazione che lo conferma in essa. È questa l'essenza suprema dell'opera d'arte in genere. Ed è per questo che chi à un De Pisis difficilmente se ne separa, staccarsi è come mutilare se stesso.

Giovanni Comisso Mio sodalizio con De Pisis Ed. Neri Pozza, 2010


Quand il revint à Milan, je lui rendis visite. Il se trouvait toujours à l'hôtel Vittoria et il me montra un grand tableau qu'il avait fait à Rimini, le portrait d'Allegro, un garçon aux yeux verts qu'il avait rencontré sur la plage. Massimo Bontempelli m'accompagnait, et en découvrant ce tableau, il dit qu'il relevait d'une nouvelle approche du classicisme. Il me fit aussi une très forte impression ; De Pisis avait écrit au pinceau sur le fond, en jouant sur le nom du garçon, Allegri non allegro (Allegri pas allègre), n'hésitant pas pour une fois à faire preuve d'un certain orgueil, en faisant un rapprochement avec Le Corrège. Alors que tant d'autres fois, il avait écrit avec humilité, quand l'une de ses toiles rappelait vaguement la manière d'un autre artiste : «Hommage à Tosi», ou à d'autres amis peintres. J'achetai aussitôt ce tableau, et De Pisis me pria de le lui laisser pour une exposition qui devait avoir lieu à la Galerie Barbaroux.

L'Allegro est un des tableaux les plus singuliers de De Pisis, c'est le portrait d'un garçon, torse nu, bronzé et rougi par le soleil estival de Rimini ; le fond représente le mur cendreux de l'atelier, où est suspendu un autre tableau de De Pisis. Alors que le fond est paisible et uni, le portrait est brusque et composé de taches rouges sur le carton brun laissé à découvert. Quand on le découvre pour la première fois, on a du mal à percevoir la fusion de toutes les couleurs de ce corps estival, et on les trouve même presque dissonantes. Mais quand il nous est devenu familier, ce tableau, comme tous les autres, se révèle harmonieux, comme si notre regard l'avait conquis, par le déchiffrement d'un nouveau langage. Je l'installai chez moi, et après quelques jours, ayant cherché à adapter mon regard à ce contraste entre le rouge et le brun, particulièrement marqué sur le visage, il m'arriva de rencontrer à Venise l'un de ces garçons frioulans descendus de leur village de montagne pour travailler comme charcutiers. Sur son visage, il y avait au naturel ce même contraste, entre le rouge vif de la joue et le blanc féminin depuis l'oreille jusqu'au cou. C'était le rouge du sang très pur d'un très jeune homme, et un blanc maternel et laiteux. Cette rencontre effaça aussitôt ma première impression d'une dissonance entre les deux couleurs dans le tableau de De Pisis ; mon regard s'était éduqué, et non pas adapté. Cette expérience fut également pour moi une confirmation supplémentaire de la valeur de sa peinture. Celle-ci ne se donne pas comme un ensemble résolu, démontré, accompli jusqu'à la lassitude, la satiété, l'ennui ; au contraire, elle oblige celui qui possède un tableau de De Pisis à un travail d'élaboration, à une lecture continue et progressive qui finit par créer un lien indissoluble avec une œuvre devenue partie de lui-même. Et c'est bien cela, l'essence suprême de toute œuvre d'art. C'est la raison pour laquelle le possesseur d'un tableau de De Pisis a beaucoup de mal à s'en séparer ; s'en détacher, c'est comme se mutiler soi-même.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Filippo De Pisis Ritratto di Allegro, 1940

en bas, merci à Jacques, auteur du blog Rimini a giorni dispari




lundi 15 octobre 2012

Pour la dernière fois


 
"AMICO – Ho letto il vostro libro. Malinconico al vostro solito.
 
TRISTANO – Sì, al mio solito.
 
AMICO – Malinconico, sconsolato, disperato ; si vede che questa vita vi pare una gran brutta cosa.
 
TRISTANO – Che v’ho a dire? Io avevo fitta in capo questa pazzia, che la vita umana fosse infelice."
Giacomo Leopardi  Operette morali, Dialogo di Tristano e di un amico


"L'AMI – J'ai lu votre livre. Mélancolique, comme d'habitude.

TRISTAN – Oui, comme d'habitude.

L'AMI – Mélancolique, désolé, désespéré. On devine que cette vie vous fait vraiment horreur.

TRISTAN – Que voulez-vous que je vous dise ? J'avais en tête cette folie, que la vie humaine est malheureuse."

Giacomo Leopardi  Petites œuvres morales, Dialogue de Tristan et d'un ami






En guise de petit supplément illustré à ma "lecture léopardienne" de Loin, le très beau roman de Renaud Camus  :

Il faut tout regarder, et tout lire, comme si c'était pour la dernière fois. Ne nous disons pas que nous avons du temps, car nous n'en avons pas. Si par extraordinaire ce n'était pas nous, qui allions mourir, ce serait cette femme un moment rencontrée qui disparaîtrait sans trace, ce village qui serait rejoint par la banlieue et noyé en elle, cette langue qui bientôt ne serait plus comprise par personne, ces lignes qui jamais ne retrouveraient l'éclat et la singularité qu'elles revêtaient sous un premier regard. Et Jean trouvait tant de pouvoir et d'efficacité à cette conviction qui lui était venue qu'il convient de voir les choses, et les êtres, et les phrases, et les lieux, avec la pensée que nos yeux ne tomberont pas de nouveau sur eux, qu'à ce visage ou ce paragraphe on ne reviendra pas, qu'eux ou nous s'effaceront avant toute possibilité de nouvelle rencontre, qu'il se forçait à faire comme s'il devait en aller ainsi dans tous les cas alors que bien souvent, le plus souvent peut-être, c'était l'inverse, la répétition, les retrouvailles, la remontée de l'expérience à la surface de la sensation, qui étaient le plus vraisemblable. Rompre était devenu pour lui comme une drogue très puissante, dont les effets le plongeaient dans une exaltation si précieuse à ses yeux, une si vibrante sérénité, que toute arrivée quelque part, dans une chambre, un chapitre, le plus insignifiant échange, était illuminée de l'intérieur, éblouie, transcendée par le départ qu'elle impliquait si fort qu'il finissait par se confondre avec elle et par la submerger. De tout ce qu'il découvrait il se disait :
« Ah ah : voici donc ce que je vais quitter. »

Renaud Camus  Loin  Editions P.O.L, 2009








Un écho léopardien à ce passage :

Anzi è certo che lo stato naturale è il riposo e la quiete, e che l'uomo anche più ardente, più bisognoso di energia, tende alla calma e all'INAZIONE continuamente in quasi tutte le sue operazioni. Osservate ancora che la vita metodica era quella dell'uomo primitivo, e la più felice vita, non sociale, ma naturale. Osservate anche oggidì l'impressione che fa l'aspetto di essa vita rurale o domestica, nelle persone più dissipate, o più occupate, e com'ella par loro la più felice che si possa menare. È vero che ella ordinariamente è tale quando consiste in un metodo di occupazioni, e tale era nei primitivi, e nei selvaggi sempre occupati ai loro bisogni, o ad un riposo figlio e padre della fatica e dell'azione. Ma in ogni modo l'uomo avvezzandosi anche alla pura inazione, ci si affeziona talmente che l'attività gli riuscirebbe penosissima. Si vedono bene spesso de' carcerati ingrassare e prosperare, ed esser pieni di allegria, nella stessa aspettazione di una sentenza che decida della loro vita. Dove anzi l'imminenza del male, accresce il piacere del presente, cosa già osservata dagli antichi (come da Orazio), anzi famosa tra loro, e provata da me, che non ho mai sperimentato tal piacere della vita, e tali furori di gioia maniaca ma schiettissima, come in alcuni tempi ch'io aspettava un male imminente, e diceva a me stesso ; Ti resta tanto a godere e non più, e mi rannicchiava in me stesso, cacciando tutti gli altri pensieri, e soprattutto di quel male, per pensare solamente a godere, non ostante la mia indole malinconica in tutti gli altri tempi, e riflessivissima. Anzi forse questa accresceva allora l'intensità del godimento, o della risoluzione di godere.

( Zibaldone, [298-299] )


Il est certain que l'état naturel  est fait de repos et de calme, et que l'homme, même le plus ardent et le plus énergique, aspire au calme et à l'INACTION perpétuelle dans presque toutes ses actions. Notez ici que l'homme primitif menait une vie ordonnée et que la vie la plus heureuse n'est pas sociale mais naturelle. Notez encore l'impression produite de nos jours par une vie campagnarde ou domestique sur les personnes les plus agitées ou les plus affairées : elle leur semble l'existence la plus heureuse que l'on puisse mener. Et elle l'est véritablement lorsqu'elle se résume à une série d'occupations ordonnées ; c'est ainsi qu'elle était chez les primitifs et les sauvages, toujours préoccupés de pourvoir à leurs besoins ou de voir le fils et le père se reposer de leurs peines et de leurs actions. Quoi qu'il en soit, un homme habitué à une inaction totale se sent tellement bien que l'activité ne ferait que lui nuire. On voit souvent des prisonniers grossir, bien se porter et être contents en attendant un jugement qui décidera de leur vie. En effet, l'imminence du malheur augmente le plaisir du présent – phénomène que les anciens (comme Horace) avaient déjà remarqué, qui leur était très connu et que j'ai moi-même expérimenté : je n'ai jamais trouvé tant de plaisir dans la vie, je n'ai jamais été autant transporté par de tels accès de joie démente mais totalement pure qu'en ces moments où je m'attendais à un malheur imminent et que je me disais ; il te reste tant de temps pour en profiter et pas plus, je me repliais alors en moi-même, chassant toutes mes autres pensées, et surtout celle de ce malheur, pour ne penser qu'à prendre du plaisir, malgré mon tempérament ordinairement mélancolique et très réfléchi. Cela augmentait peut-être l'intensité de mon plaisir ou de ma décision d'en profiter.

(Zibaldone, [298-299]  Traduction : Bertrand Schefer, Editions Allia, 2003)








Images : en haut, Ian Docwra  (Site Flickr)

au centre et en bas, Recanati  (Site Flickr)




vendredi 12 octobre 2012

Une saison au paradis




"...and my heart beats so that i can hardly speak..."






Je cite ici un extrait du beau livre de Claude Arnaud, Brèves saisons au paradis, second volet du grand récit autobiographique entamé il y a deux ans avec Qu'as-tu fait de tes frères ? Nous sommes cette fois-ci dans les années 80, commencées dans l'éblouissement amoureux et vite assombries par l'apparition de ce mal mystérieux auquel on a au début beaucoup de mal à croire, jusqu'à ce que l'on constate ses terribles ravages. Heureusement, il reste aussi de ces années-là des moments de pur bonheur, comme ces réunions mouvementées à la rédaction de la revue Cinématographe, dont les lecteurs fervents et nostalgiques retrouveront ici une plaisante et précise évocation, ou encore ces conversations interminables dans un appartement de la rue de Verneuil, autour d'un trio uni comme les têtes de Cerbère, auquel se joignent régulièrement des amis, comme le jeune et effervescent Fabrice Luchini, à peine sorti de l'aventure exaltante (et douloureuse) du Perceval de Rohmer. Parmi ces moments de grâce, il y a également cette arrivée à la Villa Médicis, où l'auteur s'apprête à s'installer pour une année entière :


Le taxi me dépose au sommet de la colline du Pincio. Je sors mes valises et me casse en deux pour franchir le portail clouté de la Villa Médicis.
Le palais dort à poings fermés, en ce dimanche soir. Pas une âme dans l'immense vestibule que domine un Louis XIV impérieux, personne dans l'escalier monumental qui mène aux jardins, pas un écho dans le colimaçon qui vrille à l'infini la tour, entre les murs en cylindre peints à l'éponge par Balthus.
Un spectre me tend la main.
– Frédérick Martin, musicien, se présente-t-il, comme un disciple de Berlioz qu'un sort aurait rendu l'otage de son passé.
Je grimpe encore trois étages, pousse la porte d'un pigeonnier niché sous les toits de tuiles. J'entre dans un salon meublé d'une console en bois sculpté, d'un bureau Louis XIII et d'un lit-divan. En ouvrant les fenêtres du salon, j'aperçois le Palatin, le Forum et le Capitole, le Janicule et la piazza del Popolo ; de la salle de bains, je découvre le bosco peint par Vélasquez et les jardins de la Villa Borghèse. La lune nimbe les monts du Latium, dans le lointain.
Je fouille les tiroirs en espérant trouver un signe du précédent pensionnaire, prends une douche en suivant des yeux la lune, m'endors comme un nouveau-né.
Réveillé par la chaleur du jour, j'ouvre grand les fenêtres pour entrevoir la mer en direction d'Ostie, entends le boulet qu'un petit canon installé sur le Janicule tire chaque midi ; aveuglé par le soleil, je contemple derrière des verres fumés le spectacle inouï de ma vie nouvelle. 
Fleurie par le mimosa et les crêtes de coq que cultivent "nos" jardiniers, la table où j'écris donne sur le palais du Quirinal, siège de la Présidence italienne : il sert de fond au portrait de Granet qu'Ingres a peint ici même, avant de revenir exécuter cette Stratonice dont j'ai tenu entre les mains une esquisse, rue de Verneuil. Chaque jour j'identifie un nouvel architecte, nomme une nouvelle église : la vue est si prenante que je m'entraîne, quand j'écris, à fixer les tuiles des toits pour éviter de me disperser.
Je suis bien plus concentré qu'à Paris, la solitude m'élève et me décante. Sans les progrès de l'ombre portée par l'obélisque du piazzale, cette horloge naturelle, je n'aurais plus aucune notion du temps : il a cessé de couler, dans ce palais au Bois dormant. Il me ramène parfois en enfance, quand des senteurs de maquis atteignent mes fenêtres : des vents venus de Corse semblent m'apporter l'écho de ses figuiers et de ses torrents.

Claude Arnaud   Brèves saisons au paradis  Editions Grasset, 2012








Images : en haut, Frank Stahlberg  (Site Flickr)

en bas, Simone Pacini  (Site Flickr)




jeudi 11 octobre 2012

Cela s'appelle l'Aurore




"Come si chiama quando il giorno appare, tutto è rovinato e saccheggiato, tutto è perduto e la città brucia, gli innocenti si uccidono fra loro, ma i colpevoli agonizzano e intanto sorge il giorno ?

– Ha un bel nome, si chiama l'aurora."





Il était dit que cette journée serait donnée au Seicento. M. Vieillefond, le conseiller culturel de notre ambassade – qui a si parfaitement prévu et disposé toute chose, tout le long de notre «tournée» – avait prié la princesse Pallavicini de bien vouloir que notre conférence-concert se fît dans son palais : le palais Rospigliosi ; l’un des plus beaux, des plus typiques et des mieux conservés de Rome. Il s’élève sur les pentes du Quirinal, non loin du Monte Cavallo, et abrite, intacte, une fameuse collection.
L’un des charmes de ce palais réside dans sa dédaigneuse insouciance de l’unité. Immense, il constitue à lui seul une véritable petite cité d’architecture, née aussi bien des intelligentes libertés de l’architecte que des caprices pittoresques d’un terrain tout en déclivités et escarpements. Des terrasses étagées relient entre eux les divers corps du bâtiment. Elles sont aménagées en jardins suspendus. A leurs verdures sérieuses sont confiés des marbres antiques, provenant pour la plupart des thermes de Constantin, qui occupèrent cet emplacement. Le grand style romain du lieu est immédiatement, autoritairement, frappant, convaincant. Qu’y a-t-il de changé ici, depuis le temps où, au début du dix-septième siècle, le cardinal Scipion Borghèse demanda à Flaminio Ponzio les plans de ce palais ?
À l’une des extrémités de la terrasse majeure s’élève, ou, plutôt se déploie l’avenante façade toute en baies de l’unique étage du «Casino-de-l’Aurore», ainsi nommé de la fresque de Guido Reni qui décore son plafond.
Nous étions convoqués dans ce casino délicieux, Damase et moi. Comment n’être pas ému, intimidé, par une aussi rare conjoncture, une aussi jolie chance !...
Nous arrivâmes au palais Rospigliosi sur la fin de l’après-midi, à l’heure où, même en hiver, le ciel de Rome est une grande nappe d’or liquoreux. Non point l’or de la chair d’un fruit, mais l’or de son suc, ambré, épaissi, alourdi par les grands soleils de l’automne. Sur le beau jardin suspendu, au-delà des vitrages – qui, sans doute, entre les colonnes de cette loggia, n’existaient point primitivement – la stagnante lumière avait la sérénité taciturne d’un très long et très ancien amour, jadis partagé, comblé, mais destiné, désormais, à ne jamais plus revivre que dans le Souvenir.
Il existe des spectacles de la nature que l’on regarde de tout ses yeux ; d’autres qui exigent qu’on leur ouvre, qu’on leur donne son cœur. Ils s’en emparent, l’occupent – et vous n’avez plus, dès lors, à vous tourmenter de rien. Dans ce Casino Rospigliosi, à la lisière de ce jardin, à l’heure du chien-et-loup , aucune lampe n’étant encore allumée et tandis qu’un public inconnu, masqué d’ombre, occupait peu à peu les rangs de chaises, il y eut un moment où je me sentis brusquement envahi, possédé par «la Joie-d’être-à-Rome» ; cette joie irrépressible (indicible) que depuis mon arrivée ici j’espérais, j’attendais, et qui n’était pas encore venue. Une joie si bouleversante que, pour un peu, elle m’eût fait monter les larmes aux yeux... Pour qu’elles ne franchissent point mes paupières, je renversai la tête en arrière, – juste au moment où l’électricité fut donnée.
Elle déchira avec cruauté, sauvagerie, la pénombre, et, en coup de théâtre, dévoila le plafond.

Certes, «l’Aurore-du-Guide» n’est pas le chef-d’œuvre de la peinture en Italie ; mais elle est, je crois, le chef-d’œuvre d’une certaine peinture italienne – qui est aussi, d’ailleurs, une certaine peinture française (celle d’un Vouet, d’un Lesueur, d’un Lemoyne, etc...). Cette peinture se met à votre disposition ; elle ne provoque pas, ne commande pas. Docile à son rôle décoratif, elle n’obsède point la vue, ni, loin d’elle, le souvenir.
Depuis toujours, l’«Aurore-du-Guide» restait ensommeillée dans ma mémoire. Quand j’étais enfant, elle s’était insinuée, en quelque sorte sans le dire, par le truchement d’une petite copie (bien sûr rapportée de Rome), naïvement exécutée sur porcelaine. Jamais l’idée ne m’était venue d’admirer l’original, d’après cette médiocre vignette émaillée. Lorsque je visitai ce Casino, jadis, je n’en regardai le plafond qu’étourdiment, à la légère. Le temps seulement de lui sacrifier sans discussion une autre «Aurore», également romaine ; celle du Guerchin, à la villa Ludovisi.
Mais le Guerchin est un maître immédiatement attractif ; un maître déjà romantique, tout près de nous. Nous sommes préparés à sentir, à aimer ses œuvres à travers d’autres œuvres unanimement admirées et qui appartiennent au même monde plastique ; celles de Tintoret, par exemple, ou de Delacroix, de Géricault. Le charmant, le discret Guido Reni, au contraire, dans l’oubli méprisant où notre temps l’a enseveli, s’est résigné à sa réputation de fadeur, d’ennui, d’académisme. Il attend patiemment, passivement, sans trop compter dessus, la bonne fortune toute fortuite dune minute heureuse.
Cette minute-là a sonné pour moi, ce soir, au seuil d’une heure émouvante, exquise ; une heure «charmée»... Je ne la retrouverai probablement jamais ; mais, certainement, je ne l’oublierai plus.




Bientôt la «séance» commença. Prenant la parole, je dus ne plus regarder que devant moi. Mais j’étais content : «Tu parles sous l’Aurore-du-Guide.», me disais-je naïvement, fièrement.
De nos trois conférences, on nous avait demandé celle qui a pour sujet «la Musique de clavier en France». Le premier morceau du programme est de Couperin (Sœur Monique). Dès son début, mes regards volèrent au plafond. Mais à peine Couperin eut-il esquissé le motif mi-rieur, mi-rêveur de sa gracieuse composition, l’électricité s’éteignit. Plomb sauté ; coupure de courant ? Plus probablement interruption voulue, inspirée à la maîtresse de maison par un très sûr raffinement du goût. En effet, presque sur-le-champ, aux confins du jour et de la nuit, une demi-douzaine de laquais en brillantes livrées firent leur entrée. Chacun d’eux portait, à bras levés, d’imposants candélabres, toutes cires allumées. Ils les allèrent placer sans hésitation en des points de la salle d’avance choisis et désignés.
Dans une aimable rumeur de surprise et de plaisir, Damase reprit son morceau ; et jusqu’à la fin de la réunion l’électricité ne revint plus.
Éclairée par cette lumière doucement palpitante – celle qui éclaira l’œuvre du Guide dans sa nouveauté – l’«Aurore» s’était aussitôt embellie ; une mystérieuse poésie l’enrobait. Tout à l’heure, l’irruption de l’électricité l’avait violemment fait apparaître pour la mettre, sans le moindre ménagement, en évidence. Maintenant, la lumière avait cessé de s’attaquer à la peinture pour la forcer, la violer : elle l’allait flatter, caresser, cajoler. À une volée de flèches, à une rafale de mitrailleuse succédait un mol envol de papillons lumineux, les errantes phosphorescences dorées d’une sorte de voie lactée. Cette lumière sinuait à travers la salle, des candélabres à la voûte, irrésolument, sans prétendre abolir des zones d’ombre. Là-haut, «l’Aurore» semblait voyager au-dessus de nuages impondérables. Ceux-ci, par un sfumato insensible, s’unissaient aux nuages peints que les pieds des Heures effleurent et d’où s’élance le Char du Dieu.

À l'alliance magique que je vis ainsi s'établir (ou, plutôt : s'épanouir) entre la délicate lumière et la délicate peinture, bientôt, la délicate musique, sans avoir l'air d'y tenir, obtint de s'associer.
Pas plus que Le Guide, Couperin ne cherche à vous «avoir» par des oppositions, des contrastes. Sans du tout se ressembler, ils gravitent dans une même sphère d'harmonie.
Jouant pour le public choisi qui occupait l'ici-bas de la loggia, Damase se doutait-il qu'il jouait aussi pour les eurythmiques Jeunes Filles qui, liées les unes aux autres par les doigts, inscrivent si légèrement leur ronde dans le ciel ? Savait-il qu'il offrait la mélodie sonore à la mélodie peinte, et que, sans lui, les auditeurs n'eussent point éprouvé cette double jouissance, en une seule fondue ?...

Jean-Louis Vaudoyer  Italie retrouvée Librairie Hachette, 1950






Images : Guido Reni (1575-1642) Aurora (Wiki Commons)


 

lundi 8 octobre 2012

Sono solo canzonette (21)




"Cher ..., je connais moi aussi beaucoup de gens qui passent allègrement de la musique la plus haute à la chansonnette la plus nulle, sans la moindre honte (le mot est important). Cela s'appelle le relativisme culturel, c'est très à la mode en ce moment. Mais ces individus, hélas, n'ont pas encore accédé à l'art, ou du moins au goût. Je n'écoute pas de variétés, non pas parce que la variété est toujours activement mauvaise (ce qu'elle est tout de même assez souvent), mais précisément parce que j'aurais honte." (Lu récemment sur un forum) 






 Fred Buscaglione canta Love in Portofino (F. Buscaglione - L. Chiosso, 1958) :




I found my love in Portofino
perché nei sogni credo ancor
lo strano gioco del destino
a Portofino m' ha preso il cuor.

Nel dolce incanto del mattino
il mare ti ha portato a me.
Socchiudo gli occhi e a me vicino
a Portofino rivedo te.

Ricordo un angolo di cielo
dove ti stavo ad aspettar
ricordo il volto tanto amato
e la tua bocca da baciar.

I found my love in Portofino
quei baci più non scorderò
non è più triste il mio cammino
a Portofino I found my love.


I found my love in Portofino
parce que je crois encore aux rêves
le jeu étrange du destin
à Portofino a pris mon cœur.

Dans la douceur enchantée du matin
la mer t'a conduit jusqu'à moi.
Je ferme les yeux et près de moi
À Portofino, je te revois.

Je me souviens d'un coin de ciel
où patiemment je t'attendais
je me souviens d'un visage tant aimé
et de ta bouche que j'embrassais.

I found my love in Portofino
je n'oublierai jamais ces baisers
mon chemin n'est plus triste
à Portofino I found my love.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr

jeudi 4 octobre 2012

Dal Paradiso (Du Paradis)





"Depuis mon enfance, aux jours lointains de la rue de Passy où nous habitions, j'entendais parfois prononcer son nom avec cette tendresse qui l'accompagne toujours. Ma mère surtout, toute protestante qu'elle fût, lui vouait une affection qui me faisait croire qu'elle l'avait connu. Il était et reste encore l'homme qui passe au-dessus de nos tristes barrières théologiques. Il est à tout le monde, comme l'amour qui nous est sans cesse offert. On ne pouvait le voir sans l'aimer, disait-on de lui de son temps, et cet amour n'a jamais bougé."

Julien Green  Frère François









Angelo Branduardi canta L'infinitamente piccolo (L'infiniment petit) :





Intra Tupino e l'acque che discende
del colle eletto dal beato Ubaldo,
fertile costa d'alto monte pende,
onde Perugia sente freddo e caldo
da Porta Sole ; e di rietro le piange
per grave giogo Nocera con Gualdo.
Di questa costa, là dov'ella frange
più sua rattezza, nacque al mondo un sole,
come fa questo talvolta di Gange.

Ma perch'io non proceda troppo chiuso,
Francesco e Povertà per questi amanti
prendi oramai nel mio parlar diffuso.
La lor concordia e i lor lieti sembianti,
amore e maraviglia e dolce sguardo
facieno esser cagion di pensier santi ;
tanto che'l venerabile Bernardo
si scalzò prima, e dietro a tanta pace
corse e, correndo, li parve esser tardo.

Né li gravò viltà di cuor le ciglia
per esser fi' di Pietro Bernardone,
né per parer dispetto a maraviglia ;
ma regalmente sua dura intenzione
ad Innocenzio aperse, e da lui ebbe
primo sigillo a sua religione.
Poi che la gente poverella crebbe
dietro a costui, la cui mirabil vita
maglio in gloria del ciel si canterebbe...

E poi che, per la sete del martiro,
ne la presenza del Soldan superba
predicò Cristo e li altri che'l seguiro,
nel crudo sasso intra Tevero e Arno
da Cristo prese l'ultimo sigillo...

Quando a colui ch'a tanto ben sortillo
piacque di trarlo suso a la mercede
ch'el meritò nel suo farsi pusillo,
a frati suoi, sì com'a giuste rede,
raccomandò la donna sua più cara,
e comandò che l'amassero a fede ;
e del suo grembo l'anima pleclara
mover si volle, tornando al suo regno,
e al suo corpo non volle altra bara.






Entre le Tupino et l'eau qui descend
du puy élu par le bienheureux Hubald,
un haut mont forme une côte fertile,
d'où Pérouse sent le froid et le chaud
par la Porte au Soleil ; et derrière pleurent
sous un rude joug Nocera et Gualdo.
De cette côte, à l'endroit où s'adoucit
sa raideur, au monde naquit un soleil
comme celui-ci parfois sur le Gange.

Mais pour ne pas poursuivre en étant obscur,
je dis ces amants François et Pauvreté,
ainsi qu'il faut l'entendre en mes discours.
Leur harmonie et leur joyeuse guise
faisaient que merveille, amour et doux regards
devenaient la source de saintes pensées ;
tant que d'abord le vénérable Bernard
se déchaussa, pour courir derrière telle
paix : et courant, il crut être en retard.

Et lâcheté de cœur ne lui fit pas
baisser les cils, né d'un Pier Bernardone
et paraissant méprisable hors de mesure ;
mais royalement, de sa dure intention
il s'ouvrit à Innocent et en obtint
le premier sceau pour sa congrégation.
Puis, quand se fut accrue la pauvre gent
derrière celui dont l'admirable vie
serait mieux chantée en la gloire du ciel...

Après que, mû par la soif du martyre,
en l'orgueilleuse présence du Sultan
il eût prêché Christ et ceux qui le suivirent,
sur l'âpre roc entre Tibre et Arno
lui fut accordé le dernier sceau du Christ...

Quand, à qui l'avait élu pour un tel bien
il plut de l'appeler à la récompense
qu'il mérita en se faisant chétif,
aux frères siens, comme à de justes hoirs,
il recommanda sa dame la plus chère
et fidèlement de l'aimer commanda ;
en s'élevant de son sein, l'âme éclatante
voulut partir et rejoindre son royaume
sans vouloir que son corps n'eût d'autre bière.

(Extraits du onzième chant du Paradis de Dante, traduction : Jean-Charles Vegliante)



"Ma non ti gira la testa ?"


Santi
, un texte de Malaparte




Images
: Francesco, giullare di Dio, de Roberto Rossellini (1950)


Source de la vidéo : Site YouTube

mercredi 3 octobre 2012

Alla deriva (À la dérive)




"Un coro e terminiam la scena..."






Mai 1955

Raffaella Pellizzi a décidé de mettre un peu d'ordre dans la vie de Cardarelli ; et elle a commencé par lui ranger sa chambre. Elle me racontait qu'aujourd'hui en débarrassant sa table de travail où désormais il ne s'assied plus depuis des mois, au milieu d'une absurde accumulation de livres, de bouteilles, de cahiers, de lettres non expédiées et d'autres reçues et jamais ouvertes, au milieu de vieilles écharpes et de médicaments de tous ordres elle a trouvé huit stylos à plume et sept paires de ciseaux. Le tiroir de la table de nuit était ouvert, plein de livres qui en sortaient comme une tour chancelante, et au milieu des livres, il y avait les pantoufles dont la disparition désolait depuis longtemps le poète. Elle n'a trouvé ni livres ni manuscrits de l'auteur. Cardarelli n'écrit plus depuis quelques années. Il n'aime pas non plus qu'on lui parle de littérature et de poésie, choses mortes, rejetées, qui ont perdu leur valeur et lui font chercher l'air, si la conversation vient à les aborder, comme s'il mâchait un fruit plein de cendres. Son corps survit à son esprit. Il se regarde survivre avec aigreur, cherchant peut-être dans la vie la dégradation dernière, curieux de voir jusqu'à quel point l'esprit qui le soutient peut se corrompre en même temps que son corps, avec la stoïque implacabilité de celui qui remarque : «Je te l'avais bien dit.»

Ennio Flaiano  La solitude du satyre Editions du Promeneur, 1996







Alla deriva

La vita io l’ho castigata vivendola.
Fin dove il cuore mi resse
arditamente mi spinsi.
Ora la mia giornata non è più
che uno sterile avvicendarsi
di rovinose abitudini
e vorrei evadere dal nero cerchio.
Quando all’alba mi riduco,
un estro mi piglia, una smania
di non dormire.
E sogno partenze assurde,
liberazioni impossibili.
Oimè. Tutto il mio chiuso
e cocente rimorso
altro sfogo non ha
fuor che il sonno, se viene.
Invano, invano lotto
per possedere i giorni
che mi travolgono rumorosi.
Io annego nel tempo.

Vincenzo Cardarelli  Opere  Ed. Mondadori, I Meridiani


À la dérive

La vie, je l'ai châtiée en la vivant.
Au plus loin où mon cœur m'a porté,
hardiment je suis allé.
Maintenant ma journée n'est plus
qu'une alternance stérile
de désastreuses habitudes
et je voudrais sortir du cercle noir.
Quand je me retrouve à l'aube,
un caprice me prend, une agitation
qui m'empêche de dormir.
Et je rêve de départs absurdes,
d'impossibles délivrances.
Hélas. Tous mes remords 
enfouis et cuisants
n'ont pas d'autre exutoire
que le sommeil, s'il vient.
En vain, en vain je lutte
pour m'emparer des jours
qui bruyamment m'emportent.
Je me noie dans le temps.

(Traduction personnelle)








Images : grazie a Nello Zazzaro (Site Flickr)



mardi 2 octobre 2012

Mal de Sienne



 

Le pavé du Dôme donne la mesure de l'amour infini que Sienne nourrit pour la Vierge et de sa passion pour la beauté. Elle compte pour rien la dépense et le génie, cette prodigalité naturelle. Sienne consent à ce qu'on efface du pied les chefs-d'œuvre qu'elle consacre à sa Reine. Sienne cherche la beauté en toute chose pour mieux aimer ; et c'est son insatiable amour qui cherche en tout la forme la plus belle.


André Suarès Sienne la bien aimée







Depuis que j'ai marché là-bas sur les sibylles,
Le remords de l'oracle opprimé de talons
Remonte, c'est mon mal de Sienne, à stades lents
De mon talon mordu par le serpent syllabe
Jusqu'à mon cœur qui branle et mes vouloirs labiles.

Rouge orifice oraculaire horizontal,
O bouche qu'elles font ronde pour dire oracle !
C'est sur elle que j'apposai le pied du siècle,
Foulant l'ovale à moments dorés des Visages
Parmi tant d'Allemands qui n'en ont pas pris mal.

Mais moi je savais trop que mon pas était faute
Et que conculquer perpendiculairement,
Comme faisait d'aplomb tout un car d'allemands,
L'Erythrea couchée en drapé de graffite,
S'expie, et que le verbe écrasé fait venin.

Elles auront collé leur lèvre inoculante
À mon pied parmi le tourisme tout-venant,
La Persique, la Cuméenne à gorge nue
Ou bien Gergis qui narre à travers dôme au ciel,
Et je vague avec leur toxine dans ma rue.

Cette fièvre est savoir, savoir que dans la rue
Rien n'est, le parfum des vivantes ni l'argent
De semblance après quoi délire encor la gent,
Ni les fards mordorés des idoles de boue,
Rien n'est, que le conseil sibyllin de rien n'être,

Rien n'est, que le péché mortel d'être debout
Quand, couchée à son rang dans leur beau nombre douze,
Chaque vierge, de sa plate effigie, étend
L'horizontalité d'où fument les syllabes
Comme parle en vapeurs un sommeil de volcan.

L'édit là-bas des plates douze folles sages
Qu'étale épars un cathédrale jeu de cartes,
L'ordre qui s'insinue en mon sang depuis lors,
C'est d'aller réparer là-bas mon pas coupable
En abjurant notre inanité verticale,

C'est, jusqu'à Sienne, en pénitence de l'outrage,
Pour valoir à mon sang le pardon des vestales,
D'aller, bien lessivé de soleil, recevoir
Leur bouche à bouche mosaïque face à face,
À quatre pattes sur leur pâle jeu de cartes.

Marcel Thiry Le Jardin fixe, Italiques (1969)









Le magnifique pavement du Dôme de Sienne, largement recouvert la plupart du temps par mesure de précaution, est actuellement totalement visible, jusqu'au 24 octobre 2012. (On peut voir ici un beau diaporama).

 

 Images : en haut,  Site Flickr

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