Agliano toujours, mercredi 11 août, midi. [...] Lundi soir nous fûmes à Pietrasanta, où la sculpture joue depuis des siècles un rôle considérable, non loin des carrières de Carrara. Sur la place principale se dressaient une vingtaine de sculptures de Folon. Je me suis intéressé davantage à une statue de Léopold de Toscane, l'ultime grand-duc, si je ne me trompe – un prince dont l'effigie n'est pas fréquente. Madeleine proposait que nous prenions un verre sur cette place, qui n'est pas laide ; mais j'ai suggéré que nous roulions jusqu'à Pise, qui me semblait d'un tout autre intérêt pour Pierre, dont c'est le premier voyage en Italie. Là-bas, malheureusement, la cathédrale était de pied en cap revêtue d'échafaudages, et la moitié du baptistère aussi. Les autorités veulent que ces monuments se présentent sous leur meilleur jour l'année prochaine, pour le jubilé. C'était la première fois que je voyais la tour penchée protégée de la chute par d'énormes câbles. Un vilain grillage, d'autre part, barrait à hauteur d'oeil, de l'avenue qui le longe, la totalité de l'ensemble monumental, sur sa pelouse. Et bien qu'il fût alors près de huit heures du soir, il y avait encore un monde fou, une foule bigarrée de touristes d'été. Bref, c'était un peu décevant. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est la place des Chevaliers, et surtout les quais de l'Arno, que nous avons longés dans la nuit qui venait. Ou peut-être sont-ils la déception même, au contraire – mais une déception faite grandeur et sagesse, art de vivre et beauté. Le fleuve est si plat, à Pise, son cours est si lent, qu'on croirait toujours ces photographies du dix-neuvième siècle où les rivières ont l'air de parquets vernis, dans l'attente de bals improbables. Toutefois, l'humeur de Pise n'est pas au bal. Elle se tourne le dos à elle-même. On voit bien qu'elle n'aime pas ce qu'elle est devenue. Elle boude, comme lord Byron dans son palais, que signale une plaque que j'allai saluer en courant : c'est là qu'il écrivit six chants de son Don Juan, de l'automne 1821 à l'été 1822. Dans une curieuse église octogonale, sur l'autre rive, Marie Mancini dort son dernier sommeil. Devenue princesse Colonna elle est morte à Pise en 1715, la même année que Louis XIV. Depuis longtemps sa vie n'était qu'errance, apparemment, et la misère même la guettait. Après un agréable dîner au pied d'une tour, à l'enseigne du Campano (c'était la cloche qui appelait les étudiants à l'étude), nous avons découvert, dans la lumière des phares, et de nouveau sur la rive gauche, une merveilleuse église de style romano-pisan, étroite et blanche, si vieille qu'elle passe pour l'ancienne cathédrale, si j'en crois le Guide bleu, a posteriori consulté. C'est aussi lui qui me renseigne sur Marie Mancini. Mais pour aimer à Pise les quais de l'Arno la nuit, je n'ai besoin de personne.
Renaud CamusRetour à Canossa, Journal 1999 éditions Fayard, 2002
Les Canzoni della mala [Chansons de la mauvaise vie] sont une série de chansons populaires racontant principalement les mésaventures de la pègre milanaise. Les plus connues ont été écrites par Giorgio Strehler, avec la collaboration de Dario Fo, de Gino Negri et de Fiorenzo Carpi pour les musiques. Elles sont écrites en dialecte milanais et inspirées de vieilles chansons traditionnelles. Elles racontent des histoires de malfrats aux prises avec la police, de prostituées, de prisonniers, mais aussi d'ouvriers, de mineurs dans les soufrières. La plus grande interprète de ces chansons fut Ornella Vanoni à la fin des années cinquante et au début des années soixante.
Ornella Vanoni canta Sentii cume la vusa la sirena [Écoutez, comme elle hurle, la sirène], testo di Dario Fo, musica di Fiorenzo Carpi, 1958 :
Qui maintenant brise sur les rochers adverses la mer
Tyrrhénienne, un jour où l’on voudrait
Écarter le souci et faire d’humbles besognes,
Être sage au milieu de la nature grave,
Et parler lentement en regardant la mer...
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Te souviens-tu de Marienlyst ? (Oh, sur quel rivage,
Et en quelle saison sommes-nous ? je ne sais.)
On y va d’Elseneur, en été, sur des pelouses
Pâles ; il y a le tombeau d’Hamlet et un hôtel
Éclairé à l’électricité, avec tout le confort moderne.
C’était l’été du Nord, lumineux, doux voilé.
Souviens-toi : on voyait la côte suédoise, en face,
Bleue, comme ce profil lointain de l’Italie.
Oh ! aimes-tu ce jour autant que moi je l’aime ?
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
Oh ! que n’ai-je passé ma vie à Elseneur !
Le petit port danois est tranquille, près de la gare,
Comme le port définitif des existences.
Vivre danoisement dans la douceur danoise
De cette ville où est un château avec des dômes en bronze
Vert-de-grisés ; vivre dans l’innocence, oui,
De n’importe quelle petite ville, quelque part,
Où tout le monde serait pensif et silencieux,
Et où l’on attendrait paisiblement la mort.
Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;
J’ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.
Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,
Sois mon certain refuge et ma petite ville ;
Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme
Qui ne sait plus qu’être inquiète et être aimée.
Valery LarbaudPoésies de A.O. Barnabooth
Cogli questo triste giorno d’inverno sul mare grigio,
di un grigio dolce, la terra è azzurra e il cielo basso
sembra ad un tempo disperato e tenero ;
guarda la sala della locanda
così allegra e chiassosa nelle domeniche d’estate,
dove oggi siamo soli, venuti
da Napoli, non per vedere Baia e l’entrata degli Inferi,
ma per abbandonarci ai ricordi, malinconicamente.
Cogli questo triste giorno d’inverno sul mare grigio,
amica mia, o mia buona amica, mia compagna !
Credo sia simile al giorno
in cui Orazio compose l’ode per Leuconoe.
Era inverno allora come l’inverno
che oggi frange sugli scogli avversi
il Tirreno, un giorno in cui si vorrebbe
dimenticare ogni cura e rivolgersi a umili lavori,
esser buono in mezzo alla natura austera
e parlare lentamente guardando il mare…
Cogli questo triste giorno d’inverno sul mare grigio…
Ti ricordi di Marienlyst ? (Oh, su quale riva,
in quale stagione siamo ? Non saprei).
Si arriva da Elsenor, in estate, su prati
pallidi ; c’è la tomba di Amleto e un hôtel
illuminato ad elettricità, con ogni confort moderno.
Era l’estate del Nord, luminosa, dai toni teneri e spenti.
Ricordi : si vedeva, di fronte, la costa svedese,
azzurrina, come questo lontano profilo dell’Italia.
Oh ! ti è caro questo giorno quanto è caro a me ?
Cogli questo triste giorno d’inverno sul mare grigio…
Oh ! perché non ho passato la mia vita a Elsenor ?
Il porticciolo danese, vicino alla stazione,
è tranquillo,
come il definitivo porto dell’esistenza.
Vivere danesemente nella dolcezza danese
di questa città, dov’è un castello con cupole di bronzo
verderame ; sì, vivere nell’innocenza
di una piccola città qualsiasi, in qualche posto
dove la gente sia quieta e pensosa,
dove poter attendere con serenità la morte.
Cogli questo triste giorno d’inverno sul mare grigio,
e lasciami nascondere gli occhi nelle tue fresche mani ;
ho bisogna di dolcezza e di pace, o sorella !
Sii il mio giovane paladino, la mia Pallade protettrice,
sii il mio rifugio sicuro, la mia cittadella ;
stasera, mi Socorro, non sono che un’umile donna
smarrita, che chiede solo d’esser amata.
"Molto tardi, ci sono ancora dei giorni felici — è già dall'altra parte. Ci sono delle belle passeggiate, ma nel paese delle ombre."
Mardi 25 février 2014, une heure du matin (le 26). [...] Ma vue baisse. Je m’en faisais l’autre jour la réflexion entre Paris et Plieux, sur l’autoroute : je vois moins bien qu’avant, les nuances sont moins délicates, la profondeur de champ plus sommaire, je perçois moins les degrés, les passages. Néanmoins, en vieillissant, si l’on voit moins bien, on voit en même temps beaucoup mieux. C’est qu’on voit tout à partir de la perte — autant dire de la mort.
On voit les choses, les paysages, les êtres, à partir de notre propre mort, un peu de l’autre côté du miroir que nous sommes déjà ; mais aussi à partir de leur mort à eux, du lent travail sur eux, en eux, mais parfois très rapide, de la mort. En chaque objet que rencontre notre regard, pour peu que cette ville, ce village, ce visage, ce fauteuil, ce lit nous soient un peu familiers, aient déjà une histoire en nous, nous apercevons ce qu’ils ne sont plus, ce qu’ils ont été, ce qui les a quittés, ce que le temps a transformé en eux et détruit. À cet endroit X nous a dit ceci ou cela ; là il y avait un pont ; ici nous sommes tombés en panne, Y et moi ; ma mère disait toujours qu’à partir de ce point-ci le plus dur était fait, elle se sentait presque arrivée. Tant qu’on n’a pas duré un peu on ne comprend rien à la poésie d’exister, qui est faite d’accumulation, d’effacement des détails, de relief du temps, d’écrasement des époques.
Je rattache cette observation à mon vieux thème récurrent — bien qu’il me demeure obscur (par définition) — de la complexité par le manque. Dans cette perspective ce ne serait pas le plus, qui rendrait plus complexe, mais le moins : la dérobade des liaisons, le trou de mémoire, la déchirure à midi. Je compte beaucoup sur Alzheimer pour achever de m’éclairer. L’autre jour je n’arrivais pas à retrouver le nom de Robert Desnos. Faisait écran celui d’Yvon Delbos, qui m’est pourtant beaucoup moins familier.
Renaud CamusMorcatJournal 2014 Chez l'auteur, 2015
C’est en 1930 qu’André Suarès (1868-1948) écrit Marsiho, à la demande de
l’éditeur Trémois. À cette occasion, il revient à Marseille, qu’il a quittée à
quinze ans et qu’il n’a plus revue depuis 1892, date de la mort de son père. La
relation de l’écrivain avec sa ville natale a toujours été contrastée, faite
d’attachement viscéral et de haine farouche, et l’on retrouve tous ces
sentiments ambigus dans Marsiho. En une avalanche de métaphores, Suarès
décrit la cité comme une Circé géante, séduisante et dangereuse, fascinante et
repoussante. Ses monuments lui semblent laids et sans grand intérêt, à
l’exception du Château-Borély et de l’abbaye Saint-Victor, à qui il consacre un
merveilleux chapitre, mystérieux et profond comme une confession ; il raille
volontiers les Marseillais qui préfèrent le commerce à l’art, les fausses
valeurs à la grande pensée et à la vraie poésie. Mais ce qui le fascine et
l’enthousiasme, c’est la vitalité de la ville, cette énorme énergie qui
anime ses quartiers chauds (le Pornéion de Marseille), ses marchés aux éventaires chargés de poissons et de coquillages «couchés en parures, en colliers, aux écrins mouillés des algues», ses quais où accostent les balancelles
belles et rondes dans le vent, avec leurs cargaisons d’oranges des Hespérides. «Nul
peuple ne croit plus fortement à la vie», écrit Suarès, et son lyrisme
s’accorde naturellement à cette ville vibrante, voluptueuse, écrasée par le soleil et
vivifiée par le mistral qui la secoue et la glace ; puissance irrépressible du
vent qu’évoque magnifiquement ce passage :
Par un matin de pierre dure, au
temps de Pâques, entre avril et mars, si tu peux rester debout sur le balcon de Notre-Dame-de-la-Garde, quand souffle le mistral et que l’équinoxe joue à la
balle avec les bateaux sur la mer, tu
fais, sans quitter le roc, la traversée de la tempête la plus sèche qui soit au
monde. Regarde Marseille sortir du sommeil, secouer la première paresse qui suit
le réveil, et se ruer à la vie de nouveau. Tiens-toi ferme à la rampe. Tu es
sur le pont du plus haut bord entre tous les navires ; tu n’as peut-être
pas ton bon sens, si tu te crois à l’ancre. Le ciel craque. La grande haleine
éparpille le soleil en poudre d’or : elle vibre ; jamais elle n’est
tarie, jamais elle ne retombe ; elle se tisse elle-même en rayons qui
dansent. Et les trombes blanches de la poussière se poursuivent dans les rues
et les chemins, comme si la terre secouait sa farine. L’air blanc est de
pierre ; de pierre blanche, la ville. Au loin, les Acoules en pierre rose
ont un air de laurier en fleurs ; et tout est pris dans l’étau de la
mâchoire en pierre bleue du ciel et de la mer.
Notre-Dame-de-la-Garde est un
mât : elle oscille sur sa quille. Elle va prendre son vol, la basilique,
avec la Vierge qui lui sert de huppe. Quelle masse solide résiste au
mistral ? Il n’est pas de vent plus maître que celui-là. Et le mistral
lui-même, à Notre-Dame-de-la-Garde, n’a d’égal que le mistral sur le pont d’Avignon,
sur le plan des Baux et sur la mer ferme de Camargue. Voilà ses trois
résidences, ses libres capitales, ses grands jeux de géant sur la joue des
maisons, et la nuque des hommes, dans les naseaux des taureaux à l’œil rouge,
et la crinière des jeunes chevaux, ivres de vitesse et fous d’espace. Crie, si
tu veux : tu n’entends pas ta voix, et ton cri est le soupir du petit qui
tête. Mets ton chapeau sous tes pieds, si tu ne veux pas qu’il coiffe le château d’If. Heureuse la tête chauve sur cette hune. Serre-toi dans tes
hardes, fais la momie dans ton manteau : ce vent te coupe la peau et te
pèle à la pointe du couteau ; il glace les ramilles du souffle au fond de
ta poitrine ; il te glisse sur la langue un glaçon, et un scalpel de neige
entre les lèvres. Et de là-haut, Marsiho est nue. Le mistral lui arrache tous
ses vêtements et la nudité révèle la splendeur de la ville. Les monuments, les
trésors de l’art, les œuvres dorées de Néron, ne sont pas tout : il faut
voir aussi les villes nues et les comparer entre elles. Ni marbre ni bronze, ni
églises sublimes, ni palais illustres, la beauté de Marseille est faite de la
vie seule : elle éclate comme une grenade mûre, dans le sang de chaque
grain, dans le total des couleurs et de la forme. Ainsi, les corps admirables
de la jeune fille et du jeune homme, d’où l’ornement est proscrit, prennent
toute beauté de l’équilibre et du jeu harmonieux des organes. Marsiho est là,
dans le vent, qui bondit et qui vit. Sa seule présence fait toute sa
vertu : il ne lui faut rien de plus pour être belle. Sa violence même est
mélodieuse. Elle s’offre aux yeux dans son plan et sa géométrie. Elle est
couchée sur le dos : ses deux cuisses sont levées, les pieds forts et
solides sur la terre, au sud la Corniche jusqu’à Mont-Redon, au nord la
Joliette jusqu’à Berre. Sur le genou droit, les Acoules ;
Notre-Dame-de-la-Garde, sur le gauche ; et le sexe de cette Circé
puissante, long et du plus fier dessin, s’ouvre par le Vieux Port. Les mâts
sont dans la ville ; les bateaux mouillent au milieu des rues pleines
d’hommes. La tête, on ne sait où, dans l’oreiller d’Aix, peut-être, contre le
mur de la Sainte-Victoire. Et la mer, la mer, en toutes ses écailles qui
tremblent, la mer est la grande dorade, toute d’argent aux reflets de cristal
indigo, avec son bandeau d’or sur le front, sa belle bouche de laque noire, et
le liquide vermillon du sang à l’ouïe, où trempent aussi des feuilles d’or.
Comme le vent, au milieu du jour, redouble de force et de joie folle, pour ne
pas geler de froid dans ce souffle de glace, si l’on s’offre au soleil
d’aplomb, une flamme parcourt, de la tête aux pieds, celui qui contemple. Le
plus ardent désir de possession et de caresse le saisit alors et une fois, un
matin d’ouragan, comme il était seul sur cette proue de pierre, la jeune fille
de ses vœux est entrée nue sous son manteau. Soudain, un grand coup de
tonnerre, suave et profond, un coup de gong céleste ébranle l’air, la colline,
la basilique, le ciel et toute la ville : midi sonne au bourdon de la Vierge,
ce bourdon au "fa dièse" des profondeurs, cloche d’or pourpre et
bleu, où vibre la vie de toute la cité, qui règle toutes ses heures, vague
sonore où retentit une onde puissante à l’égal de la respiration qui gonfle le
sein de la nature.
André SuarèsMarsiho (Réédition : Jeanne Laffitte, 2009)
Un très bon texte sur André Suarès et la genèse de Marsiho : à lire ici.
Images : merci à Marian Taralunga pour toutes les photographies
Vendredi 25 juillet 2014, une heure et demie du matin. [...] Je ne suis pas un spécialiste du mélange des saveurs mais j’en sais peu de plus délicieux, ou de plus opérants sur moi, que celui de la musique et de la pluie — surtout en été, quand les fenêtres sont ouvertes.
Toute la matinée a été secouée par de formidables orages, striée d’éclairs à ébranler les plus antiques forteresses — il a même été question de Lectoure et de ses tempêtes au “journal de 20 heures”, ce soir : c’est dire… Mais vers midi la foudre était rentrée dans son foudreau jupitérien, et ne restait sur nos jardins qu’une paisible et chaude pluie d’été. Or, à la radio, sonate de Liszt, un des plus majestueux chefs-d’œuvre de l’esprit humain : il m’a rarement été donné, moi qui l’adore, d’en être à ce point transporté. Il est vrai que la transition, entre ses déferlements de notes et l’ondée sur la canopée, s’opérait par le truchement d’une odeur délectable entre toutes, celle de messidor trempé, à la campagne. Même un moineau de nos amis, tout décoiffé par la bourrasque, et que les brutalités du ciel à son égard avaient paru indigner, plus tôt (il faisait les cent pas sur une croisée de meneau, les bras dans le dos), paraissait tout à fait sous le charme et se repeignait tant bien que mal, aux accents du Quasi adagio.
Renaud CamusMorcat, Journal 2014 Chez l'auteur, 2015
Francesco De Gregori canta Titanic (testo e musica di F. De Gregori, 1982) :
La prima classe costa mille lire,
la seconda cento, la terza dolore e spavento.
E puzza di sudore dal boccaporto
e odore di mare morto.
Sior Capitano mi stia a sentire,
ho belle e pronte le mille lire,
in prima classe voglio viaggiare
su questo splendido mare.
Ci sta mia figlia che ha quindici anni
ed a Parigi ha comprato un cappello,
se ci invitasse al suo tavolo a cena come sarebbe bello.
E con l'orchestra che ci accompagna con questi nuovi ritmi americani,
saluteremo la Gran Bretagna col bicchiere tra le mani
e con il ghiaccio dentro al bicchiere faremo un brindisi tintinnante
a questo viaggio davvero mondiale, a questa luna gigante.
Ma chi l'ha detto che in terza classe,
che in terza classe si viaggia male,
questa cuccetta sembra un letto a due piazze,
ci si sta meglio che in ospedale.
A noi cafoni ci hanno sempre chiamato
ma qui ci trattano da signori,
che quando piove si può star dentro
ma col bel tempo veniamo fuori
su questo mare nero come il petrolio
ad ammirare questa luna metallo
e quando suonano le sirene ci sembra quasi che canti il gallo.
Ci sembra quasi che il ghiaccio che abbiamo nel cuore
piano piano si vada a squagliare
in mezzo al fumo di questo vapore
di questa vacanza in alto mare.
E gira gira gira gira l'elica
e gira gira che piove e nevica,
per noi ragazzi di terza classe
che per non morire si va in America.
E il marconista sulla sua torre,
le lunghe dita celesti nell'aria,
riceveva messaggi d'auguri
per questa crociera straordinaria.
E trasmetteva saluti e speranze
in quasi tutte le lingue del mondo,
comunicava tra Vienna e Chicago
in poco meno di un secondo.
E la ragazza di prima classe,
innamorata del proprio cappello,
quando la sera lo vide ballare lo trovò subito molto bello.
Forse per via di quegli occhi di ghiaccio
così difficili da evitare,
pensò "Magari con un po' di coraggio,
prima dell'arrivo mi farò baciare".
E com'è bella la vita stasera,
tra l'amore che tira e un padre che predica,
per noi ragazze di terza classe
che per sposarci si va in America,
per noi ragazze di terza classe
che per sposarci si va in America.
La première classe coûte mille lires, la deuxième cent, la troisième douleur et épouvante. Et puanteur de sueur venue de l'écoutille et odeur de mer morte. Monsieur le Capitaine, écoutez-moi, j'ai avec moi les mille lires, je veux voyager en première classe sur cette mer splendide. Il y a ma fille qui a quinze ans et qui a acheté un chapeau à Paris, si vous nous invitiez à votre table pour dîner, ça serait magnifique. Avec l'orchestre qui joue ces nouveaux rythmes américains, nous saluerons la Grande Bretagne en levant nos verres et en faisant tinter les glaçons nous porterons un toast à ce grand tour du monde et à cette lune gigantesque. Mais qui a dit qu'en troisième classe, en troisième classe, on voyage mal, cette couchette ressemble à un lit à deux places et on y est mieux qu'à l'hôpital. On nous a toujours considéré comme des péquenots mais ici on nous traite comme des messieurs, quand il pleut on peut se mettre à l'abri mais quand il fait beau on va sur le pont sur cette mer noire comme du pétrole pour admirer la lune de métal et quand retentissent les sirènes, on croirait entendre le chant du coq. On dirait presque que le glaçon qu'on a dans le cœur petit à petit se met à fondre dans la fumée de ce vapeur de ces vacances en haute mer. Et tournent, tournent les hélices elles tournent, tournent, sous la pluie ou la neige, pour nous, les gars de la troisième classe qui pour ne pas mourir partent en Amérique. Et le radiotélégraphiste sur sa tour, agitait dans l'air ses longs doigts bleus, il recevait des messages de vœux pour cette croisière extraordinaire. Et il transmettait les saluts et les espoirs dans presque toutes les langues du monde, il communiquait avec Vienne et Chicago en un peu moins d'une seconde. Et la jeune fille en première classe, amoureuse de son chapeau, quand le soir elle le vit danser, elle le trouva tout de suite très beau. C'était peut-être à cause de ces yeux de glace si difficiles à éviter, elle pensa "Peut-être qu'avec un peu de courage, avant l'arrivée, il va m'embrasser." Et comme la vie est belle ce soir, entre l'amour qui rôde et un père qui prêche, pour nous les jeunes filles de la troisième classe qui partent en Amérique pour trouver un mari, pour nous les jeunes filles de la troisième classe qui partent en Amérique pour trouver un mari.
Les éditions de la revue Conférence ont eu la bonne idée de publier les Notes inutiles [Appunti inutili], du poète triestin Virgilio Giotti, un ouvrage que Pasolini considérait comme un chef d’œuvre de la littérature italienne du vingtième siècle, et on ne peut que lui donner raison à la lecture de ces pages brèves mais si intenses et si bouleversantes. Il s'agit donc de notes intimes, prises dans un carnet, la première étant datée du premier février 1946 et la dernière du mois d'août 1953. Le point de départ est une lettre reçue par Giotti à la fin du mois de janvier 1946, et qui lui apprend la mort de son fils aîné, Paolo, sur le front russe. Depuis 1942, il était sans nouvelles de lui et de son frère cadet, Franco (le sort de ce dernier ne sera connu que bien plus tard, après la mort de Giotti : ce n'est qu'en 2000, avec l'ouverture tardive des archives militaires soviétiques, que l'on saura qu'il est mort en janvier 1943, au sinistre camp de prisonniers de Tambov).
Ce que nous lisons donc ici est un journal de deuil, inutile puisqu'il ne peut pas guérir de l'absence, mais précieux parce qu'il évoque l'amour des fils et l'apprentissage de la douleur ; de façon simple, sans aucun pathos, à travers des observations quotidiennes apparemment banales, ou des réflexions sur le manque, l'oubli, la fatigue, l'égarement dans un présent où l'on se sent mort tout en restant vivant. Comme dans plusieurs de ses poèmes en dialecte triestin, Giotti converse dans ces notes avec les ombres de ses fils disparus, qu'il brûle de rejoindre ("Si seulement c'était demain !") ; tentation qu'il écarte, comme on le verra dans un des extraits que je cite ci-dessous, "pour continuer à faire comme tout le monde, jusqu'à ce que la mort m'emporte". Il faut enfin saluer le magnifique travail de Laurent Feneyrou, maître d’œuvre de cette édition française : sa traduction est excellente, et sa riche postface est extraordinairement éclairante pour le lecteur français qui découvre ainsi un auteur méconnu et un texte précieux.
30 VII 1947. — Come siamo fatti ! Sono oramai 18 mesi che so che Paolo è morto. Credo di non aver dimenticato né lui né Franco mai, nemmeno per un momento, neanche di notte, neanche nel sonno. Ma mentre durante certe giornate, per delle ore, in certi momenti, li ho, l'uno e l'altro, o uno dei due, dentro di me, nel cervello e negli occhi, altre volte, per giornate, o ore, o momenti, essi sono fuori di me, più o meno lontani, e qualche volta mi sono stati lontanissimi, seppure sempre li vedessi e sentissi presenti. E sono dentro di me o fuori, senza ch'io sappia ciò che fa sì che si verifichi un fatto piuttosto che l'altro.
Oggi, per istrada, Paolo mi è improvvisamente entrato dentro ; ho risentito il fatto della sua morte con la violenza di una prima notizia ; ho esclamato ancora una volta (a voce alta probabilmente, ma non lo so) : Paolo, Paolo è morto ! e ho risentito nuovamente quel fatto come impossibile, come inverosimile. Da quel momento l'ho dentro di me, con la sua figura, col suo caro volto, col suo sorriso e la sua voce, vivo e vero. Probabilmente questa notte lo vedrò in sogno. Domani forse mi si riallontanerà.
30 VII 1947. — De quoi sommes-nous faits ! Cela fait maintenant dix-huit mois que je sais que Paolo est mort. Je crois ne l'avoir jamais oublié, ni lui, ni Franco, pas même un instant, ni la nuit, ni dans mon sommeil. Mais alors que, certains jours, pendant des heures, à certains moments, je les ai, l'un et l'autre, ou l'un des deux, en moi, à l'esprit et sous les yeux, d'autres fois, pendant des jours, ou des heures, ou des instants, ils sont hors de moi, plus ou moins loin, et parfois, ils ont été très loin de moi, même si je les voyais et les sentais présents. Et ils sont en moi ou hors de moi, sans que je sache ce qui fait que j'ai une sensation plutôt que l'autre.
Aujourd'hui, dans la rue, Paolo est tout à coup entré en moi ; j'ai ressenti le fait de sa mort avec la violence d'une nouvelle toute fraîche : je me suis exclamé encore une fois (à voix haute, probablement, mais je ne saurais dire) : Paolo, Paolo est mort ! et j'ai ressenti à nouveau que c'était impossible, invraisemblable. Depuis lors, je l'ai en moi, avec sa chère silhouette, avec son cher visage, avec son sourire et sa voix, il est vivant et bien réel. Cette nuit, probablement, je le verrai en rêve. Demain, peut-être, il sera encore éloigné de moi.
16 VIII 1947. — Oggi ho il cuore arido. Mi sento vuoto d'ogni affetto, d'ogni mestizia, di tutti i miei dolori. Mi pare che rimarrei indifferente a qualunque cosa succedesse. Lontano, là, ci sono i miei figli, simili a secche immagini fotografiche senz'anima. Ho fatto una doccia, ho bevuto un caffè, ho fumato mezzo sigaro, più tardi mangerò e dormirò. Sono come il letto asciutto di quel torrentello. Si, ma un filino d'acqua vi scorre tuttavia, quasi invisibile. Così in me ; e con quel filino scrivo queste due righe.
(Tutto falso, si capisce. Scherzi dell'estate, che spossa, che addormenta ; scherzi della carne che ha bisogno di riposare).
16 VIII 1947. — Aujourd'hui, j'ai le cœur sec. Je me sens vide, sans affection, sans tristesse, sans la moindre de mes douleurs. Il me semble que tout ce qui pourrait arriver me laisserait indifférent. Au loin, là, mes fils, pareils à des images photographiques séchées, sans âme. J'ai pris une douche, j'ai bu des cafés, j'ai fumé la moitié d'un cigare ; plus tard, je mangerai et je dormirai. Je suis comme le lit asséché de ce petit torrent. Oui, mais un filet d'eau y coule encore, presque invisible. Comme il coule en moi ; et avec ce filet, j'écris ces quelques lignes.
(Tout est faux, bien sûr. Des tours joués par l'été, un été qui vous épuise, qui vous endort ; des tours joués par la chair qui a besoin de repos.)
20 IX 1947. — Sono più di 2 settimane che ho smesso questi appunti. Li riprenderò ? ritroverò il gusto di farne ? Non credo.
In queste 2 settimane ho avuto giornate di pieno deserto. Qualche volta ho anche provato il senso come se un certo me, non propriamente io, si sforzasse di dimenticare : dimenticare per riagganciarmi alla vita, dopo annullata la memoria. Che brutta e vile cosa la rassegnazione ! La solita rassegnazione, intendo, che non è nient'altro che oblio.
Tutt'altra cosa vorrei da me. Una tranquilla e profonda infelicità, con la piana e mai interrotta ricordanza di tutto ; una rassegnazione derivata dalla coscienza dell'inevitabilità delle umane sciagure.
Ma per questo bisognerebbe essere ben vivi e energici, mentre io sono stanco, irrequieto, mutevole, malato ; e però continuerò a fare come tutti, fino a quando la morte mi leverà via.
20 IX 1947. — Cela fait plus de deux semaines que j'ai arrêté d'écrire ces notes. Les reprendrai-je ? retrouverai-je le goût de le faire ? Je ne crois pas.
Pendant ces deux semaines, j'ai traversé des journées de plein désert. Parfois, j'ai aussi eu le sentiment qu'une certaine partie de moi, mais pas moi en réalité, s'efforçait d'oublier : oublier pour me raccrocher à la vie, après avoir réduit la mémoire à néant. Quelle sale et vile chose que la résignation ! La résignation ordinaire, j'entends, qui n'est rien d'autre que l'oubli.
J'attends tout autre chose de moi. Un malheur paisible et profond, et conservant le plein souvenir, jamais interrompu, de tout ce qui s'est passé ; une résignation dérivée de la conscience du caractère inéluctable des malheurs humains.
Mais pour cela, il faudrait être bien vivant et plein d'énergie, alors que je suis fatigué, instable, changeant, malade ; mais je continuerai à faire comme tout le monde, jusqu'à ce que la mort m'emporte.
Virgilio GiottiNotes inutiles Éditions de la revue Conférence, 2015 (Traduction : Laurent Feneyrou)
Le manuscrit du poème de Virgilio Giotti Ai mii fioi morti [À mes fils morts]
« O colonnes, Pindare vous a vues ; il vous a touchées ; et vous l'avez entendu, ce grand prêtre entre les poètes. Dans son ciboire, il tient la gloire et le salut : il dispense le nectar et l'encens. Il a nommé Agrigente "la plus belle des villes" : elle l'est aussi pour moi, parce qu'elle n'est plus. »
Toute la grâce
du jour dans la fleur du matin ! L’aube est divine au temple de la
Concorde. La pierre palpite. Poreuse, elle ne boit pas l’eau : ce ciel de
saphir n’en recèle pas une goutte ; mais elle dévore la lumière et la
garde passionnément. Ce miel d’or est sa nourriture. Par un calcul exquis,
l’entre-colonnes de la façade se fait plus étroit du centre aux angles. De la
sorte, la respiration du temple est, à tout instant de la clarté, celle d’un
torse. La déesse, qui baigne encore dans les sourires du sommeil (le sommeil
des dieux n’est que le rêve des rêves), ouvre les yeux sur tout le pays, son
domaine : la ville, la plaine, les moissons, le froment, la solitude, tout
l’attend. Et les autres temples même. Et la mer, au plus loin, sort des langes
de l’aube : la mer, le dernier degré qui porte la pensée dorique
d’Agrigente.
Près de Castor et Pollux, les Gémeaux, deux colonnes, deux
jumelles, tout ce qui reste d’un temple dédié, dit-on, à Vulcain. Elles
s’élèvent mutilées sur un stylobate et cinq marches. Elles n’ont rien de plus
rare ou de plus parfait que tant d’autres ; mais elles parlent de l’homme
et des dieux à la nature, dans le concert des oliviers et des amandiers en fleurs. La caresse du matin, cette minute si fraîche dans la contrée brûlante,
enveloppe les feuilles grises et les corolles blanches. Le feuillage immobile
a, pour les yeux, la douceur immatérielle d’un parfum.
On ne peut croire aux
moissons qui dorent la plaine. Ces épis maigres ne sont pas faits pour donner
aux hommes leur pain de froment. Ils sont roides et sans un frisson. Jamais ils
n’ondulent à la brise. Ils ne sont là que pour la gloire d’être un tapis aux
dieux, pour l’ornement. Et les degrés immenses qui montent aux temples, si
hauts et si durs, ils ne sont pas à l’échelle de l’homme. Les dieux seuls les
descendent, et les remontent, sans témoins, sous le dais des étoiles, dans
leurs promenades nocturnes.
Sous les amandiers, l’ombre de la terre est du bleu
le plus fin, le ton du myosotis qui se fane. On dirait d’une eau sans un pli
qui mire la lumière d’un astre. Que ces arbres, l’amandier, l’olivier, les
pins, sont délicieux à qui les contemple : ils sont amis de la
lumière ; ils y croissent fiancés : ils l’appellent et la laissent
passer à travers eux, de tous côtés, de tous leurs doigts, de tous leurs
cheveux. Arbres sacrés, quel que soit leur âge, ils sont toujours jeunes :
ils sont légers. Ils sont amoureux. Les oliviers centenaires, c’est le roi
David qui attend Bethsabée, Nestor qui reçoit Briséis sous la tente, et le grand
sultan Salomon qui donne à dîner à la reine de Saba : il a promis de lui
faire entendre Omar Khayam, le plus beau des oliviers, qui sue une huile d’or
et un vin rose. Arbres sans poids ni ombres denses, déjà pareils dans leur
passion à leur propre cendre ! O vertu qui m’est la plus chère de toutes,
grâce unique de la solidité, comme la grâce de l’âme est le sourire de la
grandeur.
Une troupe de chèvres s’avance en bondissant, faisant les pas et les
figures qui conviennent au ballet du matin. Toutes les chèvres sont danseuses.
Il n’y a pas comme elles pour marcher sur les pointes. Leur danse pétille,
elles s’égaillent à droite, à gauche, en haut, en bas, de toutes parts ;
pas une qui se range dans un quadrille. Elles courent sur les degrés de la Concorde,
et leurs petites cornes noires font des signes. Est-ce un grand bouc, qui joue
à cache-cache avec son ombre courte entre les colonnes ? Je vois étinceler
deux agates de feu, ses yeux ; il est coiffé de bois immenses et il se
dresse soudain, tout tendu comme un arc, tout debout, ardent et svelte :
c’est Pan qui rend visite à la déesse.
Trois poèmes de Claude-Michel Cluny, qui est mort le 11 janvier dernier ; il y évoque le cycle de fresques réalisées par Piero della Francesca dans le chœur de la chapelle Bacci, dans la basilique Saint-François d'Arezzo : La Légende de la Vraie Croix. Il est question ici du premier épisode, les Adamites :
I L'arbre dressé dans l'arcature, à droite, sépare les moments derniers d'Adam de l'ensevelissement.
Plusieurs fois le crépi s'est abîmé, entraînant des pans de la fresque.
Comme si cela s'était passé très haut
dans le temps inaccessible
sous le plus grand arbre défolié par la peur
pour moitié arraché au mur
— avec le ciel pur
les nuages ne bougeant barques dans le bleu,
eau d'hiver —
temps abstrait et doux aimé des Adamites nus
vêtus de leur seule beauté...
Ombres d'ambres !
(autrefois inaccessibles
sauf aux prélats, à la cohorte d'officiants
— est-on seulement sûr qu'ils y portaient les yeux ?)
Que comprenaient-ils
à cet arbre prémonitoire comme un cri
jailli longtemps après de la bouche du mort,
mis là tout au centre
avec cette fille en croix
qu'avant ses frères son père engrossa,
Ève trop lasse de cette famille
qui n'en finit pas,
Ève usée comme une robe de lin.
Si haut qu'il faut prendre un peu de recul
ainsi qu'on se cambre pour admirer la nuit,
la splendeur nue et tant d'astres morts
mêlés aux vivants.
III Seth a glissé dans la bouche du mort les graines de l'Arbre de la connaissance, apportées par Michel, l'Archange.
L'immobile cri de l'arbre
jaillissant
de la terre qui déjà emplit la bouche d'Adam
— sourions des graines que l'Archange accepta
de remettre à Seth, et qui feront refleurir
le beau péché de sagesse.
Le cri vide la gorge de la femme...
(Par deux fois les peintres
recomposèrent les manques.)
Sèche et lasse main d'Ève,
qui invente une tendresse
pour ce qui s'achève
et leur
demeure incompréhensible !
Il faut apprendre à vivre le temps nu
d'être seul
entre tous
dans les pierres et le vent
Apprendre à supporter le poids soudain du Temps
creusant le corps émacié
(Songe-t-elle à l'incompréhensible
immobilité d'Abel ?),
à connaître cette profondeur
que nous accorde la mort
dans la communion du sol,
apprendre l'étroit passage des heures
ignoré jusqu'alors par la tribu.
Race parfois belle parmi d'autres,
le soir invente ta mémoire.
V dans sa marche vers l'espoir, l'apaisement de l'ombre, l'invention de la fin du Temps.