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mercredi 5 octobre 2011

Vicino al sole (Près du soleil)



«Le ton général du film est très désespéré. 

– Comme tous mes films. Il s'agit d'un désespoir fondamental que par malheur j'ai sur moi. Naturellement, je crois que je le masque très bien tant que je ne le laisse pas libre de s'exprimer. Au fond, toute la vie consiste à masquer ce fond de désespoir. Je ne crois pas que ce soit quelque chose de subjectif ou d'individuel, c'est un désespoir qui est dans toutes les personnes. Disons que pour moi il y a uniquement le fait que je l'ai un peu plus "focalisé", mais pour le reste le désespoir est commun à tout le monde.» 

Valerio Zurlini, entretien avec Jean Gili, à propos de La Ragazza con la valigia. 




Il y a des films où, de façon mystérieuse, la fiction se double d'une dimension documentaire focalisée sur le corps (et l'âme...) de l'actrice principale : Ingrid Bergman dans Stromboli, Danielle Darrieux dans Madame de..., Monica Vitti dans L'Avventura ou dans L'Eclipse, Anna Karina dans Vivre sa vie, Brigitte Bardot dans Le Mépris, Gena Rowlands dans Une Femme sous influence. C'est aussi le cas de La Fille à la valise, de Valerio Zurlini, que l'on peut également considérer comme un magnifique reportage sur Claudia Cardinale à vingt ans : son sourire, son allure, sa démarche, la façon dont elle s'allonge sur le sable d'une plage de Rimini, ses éclats de rire ou ses coups de cafard, sa manière de fixer la caméra ou de s'en détourner brusquement, comme dans les dernières images du film. Bien sûr, c'est le personnage d'Aïda qui est là sur l'écran, mais aussi, dans une sorte d'identification troublante, la jeune actrice qui l'incarne. Zurlini joue de cette ambiguïté fascinante, par exemple dans la scène du restaurant, à la gare de Parme, où Aïda, face à Lorenzo (Jacques Perrin), parle de l'enfant qu'elle a eu très jeune, et dont elle souffre d'être séparée, situation identique à celle que vivait au même moment Claudia Cardinale... Ce n'est sans doute pas pour rien que, dans son livre de souvenirs, l'actrice parle de La Fille à la valise comme du "film de sa vie" :

« Il est difficile de trouver un metteur en scène qui vous comprenne, qui parvienne à saisir votre intériorité. Pietro Germi est un de ceux-là, mais aussi Valerio Zurlini. Zurlini m'avait choisie, contre l'avis de tout le monde, pour La Fille à la valise. Le rôle était difficile et je n'étais pas encore considérée comme une actrice à part entière. Il s'entêta, car il était sûr de moi, il disait que je n'avais pas besoin de jouer car j'étais véritablement Aïda, son personnage. Et puis, durant le tournage, il s'est placé à mes côtés et m'a tout expliqué : l'histoire de cette pauvre malheureuse, une petite putain dont un garçon de bonne famille s'amourache – dans le film, Jacques Perrin. Elle tombe amoureuse de lui, mais celui-ci la traite comme une prostituée, alors qu'elle croyait avoir effacé ses antécédents grâce à cet amour. Une histoire déchirante. 

Grâce à Valerio Zurlini, je m'identifiai à mon personnage, à tel point que je ne savais plus qui j'étais, à la fin du film : je suis restée enfermée dans ma chambre une semaine durant, parce que je ressentais le même malaise qu'Aïda. Zurlini aimait beaucoup les femmes, et sa sensibilité était presque féminine. Il me comprenait d'un seul regard. Il m'a tout appris sans rien m'imposer. Il éprouvait une grande affection pour moi. Quand j'ai terminé le film, il m'a offert son plus beau tableau : une Madone du quatorzième siècle, qui ne m'a plus quittée et me suit partout.

Je l'ai revu avant qu'il ne meure. Il était très malade, et vivait seul à Rome, dans le quartier de Sainte Marie Majeure. Il m'a téléphoné, un matin : je crois qu'il se sentait proche de la fin. Son affection était telle qu'il éprouvait le besoin de me saluer une dernière fois. Je me souviens que j'arrivai dans sa maison, en face de cette merveilleuse basilique qu'est Sainte Marie Majeure : il était au lit, et ne pouvait plus bouger. Il souffrait d'une cirrhose. Germi affirmait, quant à lui, qu'il avait en réalité tenté de se suicider, ne pouvant supporter le départ de Jacqueline Sassard. Je me souviens que ce fut une tragédie pour lui. Valerio Zurlini était couché ; et tout autour, sa maison était entièrement vide : lui, qui avait tant tenu à ses tableaux pendant toute sa vie, et qui les avait choisis en grand connaisseur, avait tout vendu. Il ne restait plus qu'un lit et une caisse.

Je me souviens qu'il demanda à un garçon d'aller chercher des pâtes dans un restaurant, au-dessous de chez lui. Il se leva et nous mangeâmes par terre, assis l'un en face de l'autre, devant la caisse. Ou plutôt, il ne mangeait pas, mais me regardait. Je crois que nous repensions tous les deux à l'époque où nous nous étions connus. À cette scène de La Fille à la valise que j'avais eu tant de mal à jouer, assise sur les marches d'une gare, à côté de Gian-Maria Volonté, mangeant une assiette de fettuccine et lui racontant l'histoire de ma vie. Tout en mangeant, je parlais, riais et pleurais... Pour me faire entrer dans la peau du personnage, Zurlini m'avait fait ingurgiter des fettuccine pendant toute la durée du tournage.

Comme à cette époque-là, comme dans cette scène, j'avais envie de pleurer. Je n'ai pas pu, et je n'ai pas voulu le faire : je me suis forcée à lui sourire, à bavarder avec lui comme au bon vieux temps, comme si rien n'avait changé. Par respect pour la dignité extrême avec laquelle il avait toujours vécu, et avec laquelle il méritait de mourir. Non, à vrai dire, il ne méritait pas du tout de mourir aussi tôt, aussi désespéré et aussi seul... »

Extrait de Moi, Claudia, toi, Claudia, le roman d'une vie, de Claudia Cardinale (Editions Grasset, 1995. Traduction : Nathalie Bauer)












Merci à Richard pour les trois captures d'écran (Blog) 

vendredi 30 septembre 2011

Initiales C.C.




Parcourir la filmographie de Claudia Cardinale, c’est retrouver la grâce et la splendeur du cinéma italien des années soixante et soixante-dix ; si l’on excepte Antonioni, elle a tourné avec tous les grands maîtres de cette époque, et dans des rôles magnifiques. Ce qui est particulièrement frappant, et exceptionnel dans une carrière d’actrice, c’est qu’elle a souvent incarné de grandes héroïnes de la littérature italienne du vingtième siècle, et on ne peut s’empêcher de penser à elle quand on relit ces très grands livres que sont L’Affreux pastis de la rue des Merles, de Gadda (role d’Assuntina, film de Pietro Germi, Un maledetto imbroglio, sorti en France sous le titre Meurtre à l'italienne),  Le Bel Antonio, de Brancati (rôle de Barbara, film de Bolognini), Senilità, de Svevo (rôle d’Angiolina, film de Bolognini), Le Guépard, de Tomasi di Lampedusa (rôle d’Angelica, film de Visconti), Les Indifférents, de Moravia (rôle de Carla, film de Francesco Maselli), La Ragazza di Bube, de Carlo Cassola (rôle de Mara, film de Comencini), Le Jour de la chouette, de Sciascia (rôle de Rosa, film de Damiano Damiani), Enrico IV, de Pirandello (rôle de Matilda, film de Bellocchio), La Storia, d’Elsa Morante (rôle d’Ida, film de Comencini)... 

Quand on lit son livre de souvenirs, paru en France il y a une quinzaine d’années, on s’aperçoit que le contrat draconien qu’elle a signé très jeune avec la Vides – la toute puissante société de production de Franco Cristaldi, qui deviendra par la suite son époux – lui a valu tous ces grands rôles, mais aussi beaucoup de déboires dans sa vie privée : fille-mère (comme l’on disait alors) à dix-huit ans, elle a été longtemps obligée de faire passer son fils pour son jeune frère, afin de sauver les apparences dans une Italie très attachée aux convenances et aux valeurs morales traditionnelles. L’autre élément caractéristique de sa filmographie est la grande variété des genres qu’elle a abordés : le drame, le western, le film d’aventures, le film de cape et d’épée, le film politique «engagé», la comédie légère, comme l’étonnant Certo, certissimo, anzi probabile, de Marcello Fondato, où son mari (Nino Castelnuovo) la quitte pour un robuste américain blond... 

Je cite ici un extrait du livre de souvenirs Moi, Claudia, toi, Claudia, où elle évoque de façon très précise son travail avec Luchino Visconti (trois chefs d’œuvre : Rocco et ses frères, Le Guépard et Sandra, et une courte apparition dans l’avant-dernier film du Maestro, Violence et passion), en s’attachant essentiellement aux détails, à l’aspect très concret des indications de Visconti. C’est un passionnant témoignage sur une grande époque désormais révolue du cinéma italien : 

Luchino Visconti. Ce chapitre ne concerne pas seulement ma carrière et mon métier. Luchino a fait, et fera toujours, partie de ma vie : il est présent dans mes pensées, dans mes souvenirs, dans mes rêves, et je le retrouve même, plus concrètement, matériellement, dans le visage et dans le regard que j’ai aujourd’hui... dans mes mains. Car il m’a beaucoup appris, et en particulier la conscience que j’ai de mon corps, de mes jambes, de mes épaules, de mes bras, de mon menton et de mes yeux : il m’a appris à commander à mon corps, au lieu de lui obéir. Il m’a rendu, si je puis dire, mon regard, mon sourire ; aujourd’hui, il est toujours à mes côtés, et c’est lui que je continue d’évoquer quand je parle, pense, pleure, hurle, ris, devant la caméra.

Je l’ai connu sur le tournage de Rocco et ses frères, où je ne possédais pas de rôle à part entière, mais où je faisais une petite apparition, une très belle apparition. C’est là, pourtant, qu’il a commencé à m’aimer et à penser à moi. Visconti disait toujours : «Claudia ressemble à une chatte qui se fait caresser sur le divan du salon. Mais attention ! Cette chatte peut se transformer en tigresse, et déchiqueter son dresseur...» Il me parlait en français, il m’a toujours parlé en français. Et les petits mots qu’il m’écrivait étaient aussi rédigés dans cette langue. C’était une habitude, il parlait et écrivait le français d’une façon délicieuse : cela n’avait rien à voir avec une simple traduction, cela aurait pu être sa langue maternelle. Il l’avait parfaitement apprise à l’époque où il était l’assistant de Renoir.




Rocco et ses frères date de 1960. Le Guépard, cette expérience fondamentale, fut tourné trois ans plus tard, en 1963. C’est là, pour ce film, qu’il m’a tout appris. À marcher, par exemple. Il me disait : «Tu dois faire de longues foulées, tu dois prendre possession de la terre sur laquelle tu marches, de la pièce où tu entres, au moyen de tes pieds, de tes jambes... Quand tu franchis une porte, tu dois adopter la sécurité, douce et forte, que les animaux éprouvent envers la terre.» Visconti nourrissait un grand amour pour Marlene Dietrich : il conservait une de ses photos dans son bureau, au bas de laquelle elle avait écrit «I love you». Il me disait : «Souviens-toi de Marlene, de son Ange bleu... essaie de t’approprier ses gestes...» Il me dictait : «Tu dois te convaincre que tout ton corps joue, pas seulement ton visage. Tes bras, tes jambes, tes épaules... tout.» J’ai suivi ses conseils. J’ai changé ma façon de marcher, j’ai cessé de caracoler sur mes hauts talons. J’ai appris, comme il le voulait, à me déplacer en faisant de grandes foulées, et non des petits pas. Je dois aussi à Luchino Visconti la ride qui marque aujourd’hui mon front. Comment cela ? Il me répétait : «Souviens-toi, les yeux doivent dire ce que la bouche tait, c’est pourquoi le regard doit avoir une certaine intensité, qui contraste avec tes mots... quand tu ris, il ne faut pas que tes yeux rient. Tu dois partager ton visage : le regard est une chose, ce que tu dis en est une autre...» Il me le rappelait surtout au moment où j’allais entrer en scène en m’appelant «Claudine», en utilisant ce diminutif affectueux. «Claudine, souviens-toi à chaque instant que les mains, les bras, les yeux et la bouche, tout doit contraster. Chaque fragment de ton visage et de ton corps doit raconter une histoire différente de celle que racontent les autres parties de ton visage et de ton corps.» Et je crois que si l’on m’observe avec attention dans Le Guépard, on peut lire cette leçon de Luchino Visconti : j’ai tellement suivi ses ordres que j’ai partagé mon visage en deux par cette ride.




Nous tournions la scène du bal, au Palais Gangi, à Palerme, et nous disposions seulement d’un mois pour cette scène. Nous travaillions la nuit à cause de la chaleur, mais devions être présents à trois heures de l’après-midi, pour le maquillage. On commençait par me coiffer, et cela durait une heure et demie, chaque jour. J’avais dû laisser pousser mes cheveux, et je les portais très longs. Je ne pouvais les laver que lorsque Visconti me l’ordonnait, car à l’époque du Guépard, les femmes n’avaient pas l’habitude de se laver la tête très fréquemment, comme de nos jours. Je me souviens que ce film fut la dernière expérience cinématographique de ma coiffeuse : il lui causa une dépression nerveuse. Le maquilleur était Alberto De Rossi. Visconti lui demanda d’accentuer mes cernes naturels, au moyen d’une teinte mauve, de me farder lourdement les yeux, en me posant notamment des faux cils. Il venait contrôler le moindre nuage de poudre, la moindre ombre de fard à joues ou à paupières. Tout ce que je portais, dans Le Guépard, était authentique : du mouchoir au parfum, qui était un parfum d’époque. Et même les bas. Piero Tosi, le plus grand costumier du monde, avait créé ma robe. Une fois celle-ci enfilée, je ne pouvais plus m’asseoir, aussi Luchino m’avait-il fait construire un siège spécial, une sorte d’appui en bois, sur lequel je parvenais à me détendre en posant les coudes... Je mettais mon costume ; nous commencions à tourner avec la fraîcheur du soir, vers sept heures, et je l’ôtais le matin aux environs de cinq ou six heures... À la fin du tournage, j’avais une plaie sanguinolente autour de la taille, car le corset avait sans doute appartenu à une créature minuscule. Je devais me glisser dans ces cinquante-trois centimètres de tour de taille, un étau bien plus rigide que le lit de Procuste...

Extrait de Moi, Claudia, toi, Claudia, le roman d'une vie (Claudia Cardinale et Anna Maria Mori, traduction de Nathalie Bauer), Editions Grasset, 1995










jeudi 29 septembre 2011

Salut du Soir



"Je t'attends sur l'autre rive..."










Dans la nuit, ma voix s'élève
Car j'ai peur du jour
Car j'ai peur du jour
Pour bercer tes jeunes rêves
À mon chant d'amour
À mon chant d'amour

Tendrement l'eau musicienne
Coule en bleus frissons
Sur le ciel la roue ancienne
Pleure une chanson

Une étoile fugitive
Tombe au fond des nuits
Tombe au fond des nuits
Je t'attends sur cette rive
Près de l'eau qui fuit...










Merci à Frédéric Bruschet pour les trois photographies (Site Flickr)

mardi 27 septembre 2011

Anita





La scène se passe dans un hôpital de Nemi, une petite ville dans les environs de Rome, au dixième étage, dans le service des patients en long séjour. Fabrizio Roncone, journaliste au Corriere della sera, est venu interviewer Anita Ekberg, à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire :

« Vous voulez savoir si je me sens un peu seule ? Oui, un peu... Mais je n’ai aucun regret. J’ai aimé, j’ai pleuré, j’ai été folle de bonheur. J’ai gagné et j’ai perdu. Je n’ai pas de mari, pas d’enfants, la jeune infirmière que vous avez vue tout à l’heure est devenue une amie très chère. Il y a un an, j’ai eu une fracture de la jambe gauche, et l’été dernier, c’est la droite qui a cédé. L’opération s’est bien passée ; maintenant, ils essaient de me remettre sur pied. Et dire que ce que Fellini préférait chez moi, c’était ma démarche ! Dans la fontaine de Trevi, j’ai fait le va-et-vient pendant une nuit entière sans jamais trébucher. Fellini était un génie absolu ; je n’ai jamais compris pourquoi il m’avait choisie pour La Dolce vita... Oui, j’avais été Miss Suède, et cela aurait suffi pour convaincre la plupart des metteurs en scène, mais certainement pas lui ! Il lisait dans le cœur des acteurs, et il les dirigeait comme s’ils étaient des papillons. La nuit, je rêve souvent que je suis dans ma maison de Genzano, avec Taurina, mon berger allemand, et Hamai, le plus beau de tous les dogues... Les journées sont interminables. Je n’aime pas la télévision, c’est toujours la même chose, comme les informations : il n’y en a que pour votre dégoûtant président du Conseil. Mais pourquoi avez-vous voté pour lui pendant toutes ces années ? À mon époque aussi, il y avait des recommandations, mais on n’était pas obligé de coucher avec quelqu’un pour pouvoir travailler ! Jeudi prochain, c’est mon anniversaire ; je n’y ai jamais prêté attention du temps où je tournais beaucoup. Cette fois-ci, je sais que l’on va organiser un beau repas en mon honneur. Maintenant, je suis un peu fatiguée...»

Le photographe qui accompagne le journaliste du Corriere fait quelques clichés, puis la porte de la chambre se referme.











lundi 26 septembre 2011

Baroque napolitain




Les caractères du baroque sont communs à plusieurs nations et provinces, surtout la France et l'Espagne, cette dernière ayant subi l'influence napolitaine d'une manière considérable. La différence entre nous et les autres pays tient au fait que, pour une longue suite de raisons historiques, le baroque fut, pour les autres, un événement qui laissa des traces qu'effaçèrent par la suite d'autres expériences plus profondes.

 À Naples, où les choses ne changèrent pas, ou se renouvelèrent avec une extrême lenteur, il persista au point de devenir un état d'âme, qui brille encore ça et là de manière éclatante. Mais il faut convenir qu'à Naples, avant de devenir un vêtement mental et une incoercible manière d'être, le baroque se trouvait déjà dans la nature même de la ville et que, par le passé, il avait déjà donné une preuve de sa vigueur. Le fait que Néron – je cite un cas extrême – ne recût un accueil triomphal, en tant que chanteur, qu'à Naples, ce qui fit que «Neapolim delegit», n'a rien de paradoxal. Il existe réellement une épine dorsale napolitaine qui traverse les siècles.




La nôtre est une terre de contrastes : la lumière de la mer et l'obscurité des ruelles. C'est une ville de mer, avec ses bonaces et ses tempêtes. Le ciel n'a pas une couleur définie : azur, rose, bleu, violet, sombre, gris, clair ; il est un mélange de toutes ces couleurs. Le jour le plus noir peut être déchiré par un glaive de soleil. La journée la plus lumineuse peut se transformer en un tunnel. Les nuages ressemblent à des salves de canons errantes. D'autres fois, ils s'élèvent, comme des archanges aux vêtements aussi gonflés que des montgolfières, dans des cieux à la Salvator Rosa, Stanzione, Solimena, Giordano, etc. La pizza, qui est du baroque tardif, est une invention anthropologique. Elle est ronde parce qu'elle symbolise le golfe : les tomates, ce sont les rouges voiles turques, le basilic les côtes, la mozzarella, la blanche écume des jours sereins.

Aucun autre pays n'a autant adapté la nourriture à sa propre personnalité. Les spaghettis, fuyants et mobiles, reproduisent l'aventure frénétique des scugnizzi. La sfogliatella n'est pas née à Naples par hasard : par ses volutes, elle rappelle les escaliers névrotiques de plusieurs palais princiers. Il se produit d'authentiques merveilles : il y a cent ans, entre Pouzzoles et Lucrin, avait poussé un énorme bubon de terre : le Monte Nuovo. La terre danse continuellement. Le Vésuve n'est pas un relief orographique comme les autres, mais une montagne de feu, une menace continuelle qui doit avoir un poids énorme dans l'écheveau de superstitions qui secouent encore notre manière d'exister. Chez nous, le cri devient hurlement, la douleur, convulsion, la maladie, mauvais sort, le physique, viscéralité, l'amour, sentimentalisme, l'individu, foule, le luxe, ostentation, la gaieté, brouhaha. L'homme est plus proche du corps que de l'esprit.

Domenico Rea Naples, visite privée Éditions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)











Images : en haut, Site Flickr

au centre, Michele Balzano (Site Flickr)

en bas, Emiliano (Site Flickr)



dimanche 25 septembre 2011

Visconti




Si un artiste éprouve une fascination quasi amoureuse pour un ensemble de signes, la condamnation politique ou morale qu'il peut porter sur eux, plaquée, aura toutes chances d'être impuissante. Visconti, cinéaste communiste, avait peut-être pour projet d'exposer les tares des vieilles classes dirigeantes, mais il n'est parvenu qu'à donner d'elles la représentation la plus séduisante qui existe au cinéma...

Renaud Camus Buena Vista Park Editions Hachette P.O.L, 1980






mardi 20 septembre 2011

Lacreme napulitane (Larmes napolitaines)





Ce n'est pas de la grande poésie, mais j'aime beaucoup cet hommage rendu par le toscan Roberto Benigni à son ami napolitain, l'acteur Massimo Troisi, mort à trente-neuf ans, le 4 juin 1994 :


A Massimo Troisi

Non so cosa teneva "dint’a capa",
intelligente, generoso, scaltro,
per lui non vale il detto che è del Papa,
morto un Troisi non se ne fa un altro.

Morto Troisi muore la segreta
arte di quella dolce tarantella,
ciò che Moravia disse del Poeta
io lo ridico per un Pulcinella.

La gioia di bagnarsi in quel diluvio
di "jamm, o’ saccio, ’naggia, oilloc, azz !"
era come parlare col Vesuvio,
era come ascoltare del buon Jazz.

"Non si capisce", urlavano sicuri,
"questo Troisi se ne resti al Sud !"
Adesso lo capiscono i canguri,
gli Indiani e i miliardari di Hollywood !

Con lui ho capito tutta la bellezza
di Napoli, la gente, il suo destino,
e non m’ha mai parlato della pizza,
e non m’ha mai suonato il mandolino.

O Massimino io ti tengo in serbo
fra ciò che il mondo dona di più caro,
ha fatto più miracoli il tuo verbo
di quello dell’amato San Gennaro.




 À Massimo Troisi

 Je ne sais pas ce qu'il avait "dans la caboche"
intelligent, généreux, malin,
pour lui, ce que l'on dit du Pape n'est pas vrai,
quand meurt un Troisi, on ne le remplace pas.

Avec Troisi meurt aussi cet art secret
de la douce tarantelle,
je le redis pour un saltimbanque.

La joie de se plonger dans ce déluge
de "jamm, o' saccio, 'naggia, oilloc, azz !"
c'était comme si on parlait avec le Vésuve,
c'était comme si on écoutait du bon jazz.

"On n'y comprend rien !" hurlaient certains,
"ce Troisi, qu'il reste dans son Sud !"
Maintenant même les kangourous le comprennent,
les Indiens et les milliardaires d'Hollywood !

Avec lui, j'ai compris toute la beauté
de Naples, son peuple, son destin,
et il ne m'a jamais parlé de la pizza,
et il ne m'a jamais joué de la mandoline.

Oh Massimino, pour moi, tu demeures
parmi ce que le monde offre de plus précieux,
et tes paroles ont fait plus de miracles
que celles du vénéré San Gennaro !

(Traduction personnelle) 




(...)

dimanche 18 septembre 2011

Mergellina




Topographiquement, Mergellina n'est pas grand-chose : une rue qui prolonge la Riviera di Chiaia et débouche sur la mer. Dans mon imagination et dans celle d'autrui, elle est infinie. C'est une petite anse qui confine avec le Vésuve, Pompéi, Stabies, Sorrente et Capri, c'est-à-dire qui débouche sur le mythe, même si elle ne commence que par un petit golfe. Mais même lorsqu'il fait mauvais temps à Mergellina, il ne s'agit que d'une absence momentanée du soleil, ou d'une légère atténuation de la lumière ; parce que le ciel nuageux de Mergellina inonderait de flammes une ville telle que Londres.

Presque tous sont passés par ici : Pétrarque, Boccace, le Tasse, Marino, Basile, Goethe, Rossini, Dumas, Wagner, Conrad et au moins un autre millier de personnages de toute sorte et de toute origine : tous ont été émerveillés, persuadés que l'Eldorado commençait sur ces plages. Le grand médecin et voyageur du dix-septième siècle Pietro della Valle, auteur en son temps d'un best-seller, Voyages en Orient, se reposa à Naples avant de rentrer à Rome, accompagné de son épouse momifiée, Sitti Maani, après de longues pérégrinations fertiles en aventures ; établissant une comparaison entre Istanbul et Mergolino – comme l'appelait Jacopo Sannazzaro – il écrivit que la première puait (putè) alors que la seconde embaumait... Sur quelques milles, on voit des ombres dans la mer, signe que l'on peut s'y promener en barque et prendre le frais ; un seul défaut : on ne peut prendre de bains de pieds (à l'époque, les bains de mer n'étaient pas en usage) dans ses eaux bleutées, car les poissons vous pincent les chevilles.

Face au petit port se trouve la tombe de Jacopo Sannazzaro, dans l'église de pêcheurs de Santa Maria del Parto. Sannazzaro, un génie indigent, fut peut-être le plus grand chantre de cette plage divine. Ce fut lui qui en écrivit l'histoire mythique et profane ; le premier, il dressa l'inventaire des poissons que l'on peut encore admirer vivants dans les baquets des pêcheurs actuels.




Marchands d'huîtres, de taralli et de boissons fraîches font partie du folklore ; ils transforment ce quartier en une sorte de rue sud-orientale, peuplée d'une foule bruyante. Quant à moi, j'ai l'impression que certaines «images» déplaisent aux Napolitains les plus austères, alors qu'elles plaisent énorméent à ceux qui se font une certaine idée de Naples : mer, soleil, lune, barques, filets, marchands de poissons pieds nus, fête, une sorte de mélange du genre humain qui, à Mergellina, fonctionne encore. Trop, même !

À Mergellina, ce qui fonctionne par-dessus tout, c'est l'impossibilité d'être mélancolique. Je comprends pourquoi Richard Wagner, homme très tourmenté, qui vécut longtemps à Naples, s'y rendait tous les jours à pied, pour l'admirer ; et je comprends encore mieux pourquoi le jeune Rossini, hôte du palais Barbaja – le plus grand édifice près de Mergellina – ne parvenait pas à se concentrer sur sa musique. Le musicien voulait sortir, il voulait vivre, se mêler aux gens ; il voulait chanter. Et en effet, Mergellina est un lieu qui, quel que soit l'état d'âme avec lequel on l'approche, même le plus sombre, vous pousse à espérer. Il vous pousse même à vouloir embrasser le monde. Aujourd'hui encore, après sa destruction soigneusement programmée par les hommes, l'air y embaume les algues et le sel. Les yachts et les canots à moteur du petit port promettent des voyages picaresques ou paradisiaques. Les aliscafi rouges, bleus et blancs sont aussi populaires que des tramways. Celui qui y arrive en hâte ralentit le pas ; et il se dit alors que, peut-être, il aurait pu conduire sa vie autrement, d'une manière plus reposante...

Domenico Rea Naples, visite privée Editions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)







Images : en haut, Jessica Colomb (Site Flickr)

au centre, Stefano Minopoli (Site Flickr)

en bas, Carla Fiori (Site Flickr)



jeudi 15 septembre 2011

La mer de Naples (Il mare di Napoli)




Celle de Naples n'est pas une mer vaste. On la saisit d'un seul regard. Les jours de beau temps, on distingue nettement ses limites : Ischia, Capri, la Pointe de la Campanella, Sorrente, le pic du Faito, le Vésuve, Pompei jusqu'à Portici – autrefois royale – et Naples, bouclant ainsi un cercle presque parfait.

Mais c'est une mer qui, comme ses habitants, a des sautes d'humeur. Elle peut passer de la taille d'une piscine à celle d'un océan, du balancement d'un berceau au clair de lune à la tempête la plus hurlante, se creusant tel un abîme et interdisant aux navires de dépasser les Bocche di Capri. Si quelque vaisseau ose s'y aventurer avec ses feux de signalisation et sa faible sirène, il fait songer à une âme errante et damnée.

 


Entre aube et aurore, rougie par le soleil qui pointe, elle devient une mer boréale, aussi froide et indifférente que si elle appartenait à un autre, aux cartes maritimes de l'Arctique. Plus tard, enceinte de soleil, elle se fait convexe et infranchissable. C'est comme si les navires devaient escalader une montagne. Mais la plupart du temps, elle se dissout en flocons d'écume enfantins et légers sur lesquels les petites barques peuvent naviguer tranquillement.

C'est ça, la mer de Naples, une petite mer, capable de se soulever comme les Alpes, ou de s'abaisser comme un pré.

Domenico Rea Naples, visite privée Editions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)






Toutes les photographies sont de Michele Mazzella (Site Flickr)


lundi 12 septembre 2011

Mi par d'udir ancora... (Je crois entendre encore...)




"Ed ha la voce calma, lontana, grave, il fiato

Delle voci più care spente senza riguardo."







Ferruccio Tagliavini canta la Romanza di Nadir (Bizet, I Pescatori di perle, Atto primo, scena VII) :




Mi par d'udir ancora
Ascoso in mezzo ai fior,
La voce sua canora
Sospirare l'amor !
O notte di carezze,
Gioir che non ha fin,
O sovvenir divin,
Folli ebbrezze, bel sogno !
Sogno d'amor!

Delle stelle del cielo
Al tremolante balen,
La vegg'io d'ogni velo
Render libero il sen !
O notte di carezze,
Gioir che non ha fin,
O sovvenir divin,
Folli ebbrezze, bel sogno !
Sogno d'amor !

Divin sovvenir,
O sogno divin !


Je crois entendre encore,
Caché sous les palmiers,
Sa voix tendre et sonore
Comme un chant de ramiers !
Ô nuit enchanteresse !
Ô souvenir charmant !
Doux rêve ! folle ivresse !
Divin ravissement !

Aux clartés des étoiles,
Je crois encor la voir,
Entr’ouvrir ses longs voiles
Aux vents tièdes du soir !
Ô nuit enchanteresse !
Ô souvenir charmant !

Doux rêve ! folle ivresse !

Divin ravissement !…









Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Florian Heller (Site Flickr) 





Tino, tenore di grazia... (pour mes amis ajacciens)

dimanche 4 septembre 2011

J'attendrai l'aube





J'attendrai l'aube seul dans les lueurs de la fête qui s'achève. Il y a de grandes fleurs qui tournent noires vénéneuses. Il n'y a pas de vent pas même un regard. Je sais que le fleuve jamais n'emporte la même eau Ai-je trahi Le brouillard le tilleul en fleurs la feuille de papier blanc arrachée à la nuit Que sont devenus les promesses les offrandes les derniers feux les ressemblances Chaque étoile meurt Je serai seul je suis seul avec le ciel froid qui pâlit C'est comme la dernière goutte de pluie sur les dahlias comme des paupières qui se ferment Il faut se taire sourire peut-être mais en vain Il faut attendre que le présent se brise que les fleurs de la nuit replient leurs corolles que les trahisons soient accomplies Alors paraîtra l'aube.

Bernard Delvaille Œuvre poétique, Jardins d'hiver Ed. La Table Ronde, 2006








Les deux photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr) 




samedi 3 septembre 2011

Si un jour...





 Jean-Claude Guiguet, Françoise Fabian, et la voix de Patachou...




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lundi 29 août 2011

La quiete dopo un addio (Le calme après un adieu)



 
Franco Battiato canta La quiete dopo un addio (Le calme après un adieu), testo e musica di F. Battiato, 2001 :


Vivevamo segregati a quel tempo
Giacevo così mi parve e cadeva la neve
Curiosità e prudenza si univano ed indagavo
Mi avventurai a studiare il gelo e i suoi composti
E le immense riserve
Verrà un altro temporale sarà di nuovo estate
E scoppieranno i suoi colori per le strade
Ci sentiremo crescere e la voglia di viaggiare
Ed incontrare nuovi amori
Che rifaranno credere.
Monti sorgenti, dalle acque appariranno le baie dell'incostanza
Le valli dell'incoerenza per superare questa noia di vivere
Prendi ciò che vuoi dai tuoi giardini sospesi nell'anima
Verrà un nuovo temporale e finirà l'estate
La quiete dei colori autunnali a riflettersi sulle strade e sugli umori
Come il dolce malessere dopo un addio
Poche le cose che restano alla fine di un'estate
La quiete dei colori autunnali si rifletterà sulle strade e sugli umori
Come il dolce malessere dopo un addio.






Des montagnes, des sources, on verra surgir des eaux les baies de l'inconstance

Les vallées de l'incohérence pour vaincre cet ennui de vivre...

Un orage éclatera et l'été finira
La douceur des couleurs automnales baignera les rues et les humeurs
Comme le doux malaise après un adieu
Il ne reste plus grand chose à la fin d'un été
La douceur des couleurs automnales baignera les rues et les humeurs
Comme le doux malaise après un adieu...






Images : grazie a Michele Testini (Site Flickr)

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jeudi 25 août 2011

Ascolta la canzone (Écoute la chanson)



Ascolta la canzone est l'adaptation italienne d'un poème de Verlaine mis en musique par Léo Ferré. Cette chanson, interprétée par Giorgio Gaber, accompagne le générique de fin du film de Mauro Bolognini Bubù (1971), libre adaptation du roman de Charles-Louis Philippe Bubu de Montparnasse, avec Ottavia Piccolo, Massimo Ranieri et Antonio Falsi :


Ascolta la canzone dolce,
se tu vorrai ti piacerà.
Vola leggera, lieve lieve :
come una brezza a primavera !

La voce sua tu conoscevi,
ora è un po' stanca e un po' velata,
voce che giunge desolata
da quel ricordo ormai svanito.

Ti parlerà, se vuoi, di me
e dell'amor che ho dato a te
e della vita che speravo
e dei bei sogni che sognavo.

La verità è una stella
che brilla da molto lontano,
ma sa parlare a chi l'ascolta
e la sua luce non tramonta.

Una canzone senza gloria,
fatta così di poche cose,
qualche ricordo, due o tre rose,
la verità negli occhi tuoi.

Ascolta questa mia canzone,
che si ripete all'infinito,
nel suo ingenuo e dolce invito
l'anima tua rallegrerà

Solo due note e svanirà
come un ricordo senza pena,
come una storia senza storia
Ascolta, ascolta la canzone.

Ascolta la canzone dolce,
se tu vorrai ti piacerà.
Vola leggera, lieve lieve :
come una brezza a primavera !







Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile,
Qui palpite aux brises d'automne,
Cache et montre au cœur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'être simple sans plus attendre.
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !...
Ecoutez la chanson bien sage.

Paul Verlaine Sagesse, XVI




"Maledetta la vita, maledetta la fame, maledetta la miseria !"



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mercredi 10 août 2011

La Notte di San Lorenzo




«Elle passe devant la "pierre à palabres". Tant de mots échangés dont il ne reste rien. L'épisode des "Paroles gelées" lui revient en mémoire. Elle rit du génie de Rabelais qui fait fondre sur le tillac, sous les yeux ébahis de Panurge, tous les mots lancés par les hommes au cœur de la bataille. Mots coincés en suspension dans l'air, dans leur gangue de glace. Elle voudrait voir tomber du ciel tous ces mots, ces milliers de mots échangés ici de génération en génération, sur cette pierre entourée d'arbres. Mots de colère et mots secrets, mots de promesses et mots d'amour. Sans parler de tous les souhaits adressés en silence à chaque passage d'étoile filante. Mais rien de tel ne se produit. Tout ce qui s'est dit a été absorbé par la nature sourde. Indifférente par nature à son souci.»

Angèle Paoli Carnets de Marche






“Mardocchio mardocchiati

San Giobbe aveva i bachi

medicina medicina

un po' di cacca di gallina

un po' di cane un po' di gatto

domattina è tutto fatto

singhiozzo singhiozzo

albero mozzo

vite tagliata

vattene a casa

pioggia pioggia

corri corri
fammi andare via i porri”


Séquence finale du film de Paolo et Vittorio Taviani, La Notte di San Lorenzo

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Image : merci à ZaffiroeAcciaio (Site Flickr)

lundi 8 août 2011

Un filo d'olio (Un filet d'huile)





Un filo d’olio (Un filet d’huile) de Simonetta Agnello Hornby, récement paru aux élégantes éditions palermitaines Sellerio, est le récit d’une enfance sicilienne, dans les années cinquante. Tous les étés, Simonetta et sa famille (son père est le baron Agnello) se rendent dans la grande propriété familiale de Mosè, près d’Agrigente ; l’auteur se souvient des jeux de l’enfance dans ce paradis campagnard, mais aussi des rites qui marquent leur séjour : la confection du pain (la famiata), les récoltes (olives, amandes, coton, vendanges), les visites (un chapitre très drôle, I pretini (Les petits prêtres), est consacré au récit de la pacifique invasion de Mosè par les élèves d’un séminaire d’Agrigente...). La cuisine est le royaume d’Elenù (la mère de Simonetta) et de sa sœur Teresù, qui y préparent de délicieux plats traditionnels avec les différents produits de la ferme ; on trouve à la fin du livre ces recettes familiales recueillies et adaptées par la sœur de Simonetta, Chiara Agnello, qui réside aujourd'hui au domaine de Mosè devenu une ferme d’agritourisme très renommée. En lisant ce beau récit si attentif aux détails, aux sensations, à la présence de la nature, le lecteur français pense souvent aux merveilleuses évocations de Colette, dans Sido, La Maison de Claudine ou Les Vrilles de la vigne. Je cite ici un extrait du chapitre intitulé Giochi di gruppo : merende, scavi e bersaglieri (Jeux collectifs : goûters, fouilles et bersagliers) :

Le nostre avventure si concentravano perlopiù nell’oliveto, dove la trazzera si tramutava in una pista che attravversava una conca leggera e suggestiva. Lì crescevano gli alberi più antichi di Mosè, maestosi olivi saraceni diversi uno dall’altro e appartenenti a tre antiche varietà : Binancolilla, Ogliare e Giarraffa. Alcuni avevano la chioma spampazzata ed enormi tronchi contorti – come sacchi ruvidi lavati, attorcigliati e lasciati ad asciugare al sole – che si curvavano sul terreno e sembravano lì lì per cadere. La corteccia era secca, e in parte sollevata : sotto le squame brulicavano larve bianche, cieche. L’olivo sembrava morto, ma non lo era : quella era la pelle rugosa di un albero che non voleva morire, come dimostrato dai getti di olivastro che spuntavano in mezzo alle radici esterne. Ci arrampicavamo su quegli alberi e ci calavamo nella cavità interna, buia come un tunnel della miniera. Altri olivi, martoriati da nodi e bubboni, erano attorcigliati su se stessi ; altri ancora si dividevano alla base in tre tronchi, ciascuno in una direzione differente, come slanciate Proserpine a braccia protese verso il cielo e trasformate in albero.

Seduti sulla coperta stesa ai piedi di uno di quegli olivi, le spalle appoggiate al tronco, ci godevamo la vista, i suoni e i profumi della campagna arsa : il colore cangiante delle foglie, verde argento, il frinire delle cicale, il cinguettio degli uccelli nascosti nella chioma degli alberi e l’odore dell’erba calpestata che sembrava secca ma non lo era. Poi mangiavamo. Io sceglievo sempre le merende più saporite, come pane e acciuga – un velo di polpa di acciuga schiacciata tra due fette di pane stagionato su cui era stato spremuto mezzo limone –, poco adatte alla calura : facevano venire una gran sete. Giuliana se ne accorgeva e tirava fuori dalla sacca susine dolci, fichi verdi e perine profumate che rinfrescavano il palato. Ogni tanto portava una tavoletta di cioccolato amaro, da dividere tra tutti : conservavamo con cura la stagnola per poi avvolgerla in un nuovo strato sulla palla di stagno che preparavamo ogni estate e che poi veniva riciclata per beneficenza.

Dopo la merenda ci sdraiavamo per il riposino d’obbligo. Io guardavo il cielo luminoso attraverso i rami di olivo.
Completamente felice.

Simonetta Agnello Hornby Un filo d'olio Ed. Sellerio





Nos aventures se déroulaient principalement dans l’oliveraie, là où le chemin de terre devenait une piste qui traversait une cuvette douce et évocatrice. C’était là que se trouvaient les plus vieux arbres de Mosè, des oliviers majestueux, tous différents les uns des autres, appartenant à trois anciennes variétés : Biancolilla, Ogliare et Giarraffa. Quelques uns avaient un feuillage clairsemé et d’énormes troncs tordus – tels d’énormes sacs de toile rêche que l’on aurait pressés avant de les laisser sécher au soleil – qui s’incurvaient jusqu’au sol et semblaient sur le point de s’effondrer. L’écorce était sèche, et en partie détachée : sous les écailles grouillaient des larves blanches et aveugles. L’olivier semblait mort, mais il ne l’était pas : c’était la peau rugueuse d’un arbre qui ne voulait pas mourir, comme en témoignaient les rejets d'oléastre visibles sur les racines externes. Nous grimpions sur ces arbres et nous nous glissions dans la cavité interne du tronc, aussi sombre que la galerie d’une mine. D’autres oliviers, torturés par des nœuds et des bubons, étaient enroulés sur eux-mêmes ; certains se divisaient à leur base en trois troncs, chacun tourné dans une direction différente, comme des Proserpines aux bras tendus vers le ciel qui auraient été changées en arbres.

Assis sur la couverture étendue au pied de l’un de ces oliviers, les épaules appuyées au tronc, nous profitions de la vue, des sons et des parfums de la campagne aride : la couleur changeante des feuilles vert argent, la stridulation des cigales, le gazouillis des oiseaux cachés dans le feuillage des arbres, et l’odeur de l’herbe foulée qui semblait sèche mais ne l’était pas vraiment. Puis nous goûtions : je choisissais toujours les mets les plus salés, comme le pain aux anchois – une couche de pulpe d’anchois étalée entre deux tranches de pain sec sur lesquelles on avait pressé la moitié d’un citron –, une nourriture peu adaptée à la grande chaleur : elle nous donnait très soif. Giuliana s’en apercevait et sortait du sac des prunes douces, des figues vertes et de petites poires parfumées qui nous rafraîchissaient le palais. Parfois, elle emportait une tablette de chocolat amer, dont elle donnait à chacun une part : nous conservions précieusement le papier d’argent qui nous servirait à envelopper une boule d’étain que nous confectionnions chaque été et qui devenait un lot pour une œuvre de bienfaisance.

Après le goûter, nous nous allongions pour la petite sieste obligatoire. Je contemplais le ciel lumineux entre les branches d’olivier. Pleinement heureuse.

(Traduction personnelle)






On peut lire en français plusieurs romans de Simonetta Agnello Hornby ; je recommande tout particulièrement le premier, très réussi, L'Amandière, paru dans la collection de poche Points.



Sur le même thème, Dans le village de Mosè (Julius Marx)


Les deux photos sont de l'auteur du blog Off the beaten track in Palermo