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samedi 28 avril 2012

Un sorriso tra le lacrime (Un sourire en larmes)




Pier Paolo Pasolini a écrit ce poème (Voce in poesia), dédié à Marilyn Monroe, pour le commentaire de son film  La Rabbia (1963). Le texte a été publié en Italie dans le recueil Pier Paolo Pasolini, il cinema di poesia (Cinemazero Edizioni, 1979), et en France dans le numéro hors-série des Cahiers du cinéma, Pasolini cinéaste (mars 1981). J'en donne ici une traduction personnelle. Dans l'extrait de La Rabbia que l'on peut voir ci-dessous, le texte est lu par Giorgio Bassani.


Voce in poesia

Del mondo antico e del mondo futuro
era rimasta solo la bellezza, e tu,
povera sorellina minore,
quella che corre dietro ai fratelli più grandi,
e ride e piange con loro, per imitarli,

tu sorellina più piccola,
quella bellezza l’avevi addosso umilmente,
e la tua anima di figlia di piccola gente,
non ha mai saputo di averla,
perché altrimenti non sarebbe stata bellezza.

Il mondo te l’ha insegnata.
Così la tua bellezza divenne sua.
 
Del pauroso mondo antico e del pauroso mondo futuro
era rimasta solo la bellezza, e tu
te la sei portata dietro come un sorriso obbediente.
L’obbedienza richiede troppe lacrime inghiottite.
Il darsi agli altri, troppi allegri sguardi,
che chiedono la loro pietà. Così
ti sei portata via la tua bellezza.
Sparì, come un pulviscolo d'oro.

Dello stupido mondo antico
e del feroce mondo futuro
era rimasta una bellezza che non si vergognava
di alludere ai piccoli seni di sorellina,
al piccolo ventre così facilmente nudo.
E per questo era bellezza, la stessa
che hanno le dolci ragazze del tuo mondo...
le figlie dei commercianti
vincitrici ai concorsi a Miami o a Londra.
Sparì, come una colombella d’oro.
 
Il mondo te l’ha insegnata,
e così la tua bellezza non fu più bellezza.
 
Ma tu continuavi ad essere bambina,
sciocca come l’antichità, crudele come il futuro,
e fra te e la tua bellezza posseduta dal potere
si mise tutta la stupidità e la crudeltà del presente.
La portavi sempre dietro, come un sorriso tra le lacrime,
impudica per passività, indecente per obbedienza.
Sparì, come una bianca colomba d’oro.  
La tua bellezza sopravvissuta dal mondo antico,
richiesta dal mondo futuro, posseduta
dal mondo presente, divenne un male mortale.
 
Ora i fratelli maggiori finalmente si voltano,
smettono per un momento i loro maledetti giochi,
escono dalla loro inesorabile distrazione,
e si chiedono: «È possibile che Marilyn,
la piccola Marilyn ci abbia indicato la strada ?»
Ora sei tu,
quella che non conta nulla, poverina, col suo sorriso,
sei tu la prima oltre le porte del mondo
abbandonato al suo destino di morte.






Voix en poésie

Du monde ancien et du monde futur,
seule le beauté était restée, et toi,
pauvre petite sœur,
celle qui court derrière ses frères aînés,
et rit et pleure avec eux, pour les imiter,

toi, la petite sœur
tu portais cette beauté avec humilité,
et ton âme de fille de petites gens
n'en a jamais été consciente,
parce que sinon ça n'aurait pas été la beauté.

Le monde te l'a enseignée.
Et ainsi, ta beauté est devenue sienne.

De l'effrayant monde ancien et de l'effrayant monde futur
il n'était resté que la beauté, et toi
tu l'as arborée comme un sourire obéissant.
L'obéissance requiert trop de larmes avalées.
Le fait de se donner aux autres, trop de regards joyeux
qui réclament leur pitié. Ainsi
tu as emporté ta beauté.
Elle disparut, comme une poussière d'or.

Du stupide monde ancien
et du féroce monde futur
il était resté une beauté qui n'avait pas honte
de ses petits seins de sœur cadette,
du petit ventre si facilement nu.
Et c'est ce qui en faisait la beauté,
semblable à celle des douces filles de ton monde...
les filles de commerçants
gagnantes aux concours de Miami ou de Londres.
Elle disparut, comme une colombe d'or.

Le monde te l'a enseignée,
et ainsi ta beauté ne fut plus beauté.

Mais tu restais toujours une petite fille,
sotte comme l'antiquité, cruelle comme le futur,
et entre toi et ta beauté possédée par le pouvoir
s’immisça toute la stupidité et la cruauté du présent.
Tu la portais toujours avec toi, comme un sourire en larmes,
impudique par passivité, indécente par obéissance.
Elle disparut, comme une blanche colombe d'or.

Ta beauté avait survécu au monde ancien ;
réclamée par le monde futur, possédée
par le monde présent, elle devint un mal mortel.

Maintenant les frères aînés se retournent enfin,
ils cessent pour un moment leurs jeux maudits,
ils sortent de leur inexorable distraction,
et se demandent : «Est-il possible que Marilyn,
la petite Marilyn, nous ait montré la route ?»
Maintenant, c'est toi,
celle qui ne compte pas, la pauvre, avec son sourire,
c'est toi qui es passée la première au delà des portes du monde 
abandonné à son destin de mort.

(Traduction personnelle)






Images : en haut et en bas, Marilyn par André de Dienes, Californie, 1945

vendredi 20 avril 2012

Notturno (Nocturne)




In mezzo a polveri d'oscura nube
la Chioma, col suo ventaglio di luce.

Galassie in fuga tra nodi di stelle.

Biancoazzurra la Vergine solleva
il viso verso il Leone, superba
nella notte di primavera. Un rombo
dalla strada e il rumore che fa il vento
nel ginepro e il ronzio dell'insetto
alla finestra : un cadere di tempo,
di goccetempo nel vuoto.

                                     Uno stesso                                                                                         
respiro in questi suoni della notte
e in quelle luci di perduti mondi ?

Antonio Prete  Se la pietra fiorisce  Ed. Donzelli, 2012






Au milieu des poussières d'un nuage obscur
la Chevelure, avec son éventail de lumière.

Galaxies en fuite entre des nœuds d'étoiles.

Blanche et azur la Vierge lève
son visage vers le Lion, superbe
dans la nuit de printemps. Un grondement
venu de la route et le bruit que fait le vent
dans le genévrier et le bourdonnement de l'insecte
à la fenêtre : une chute de temps,
de gouttes de temps dans le vide.

                                       Un même                                                                                                    
souffle dans ces sons de la nuit
et dans ces lumières de mondes perdus ?

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Francesco Stella (Site Flickr

mardi 17 avril 2012

E in mezzo (Et au milieu)





E in mezzo, tra la prima immagine e l'ultima,
la vita, che è tutta la vita,
fiume e scoglio,
gorgo e pulviscolo di luce,
la vita che è tutta la vita,
sillabeghiaccio e lettere affumate,
la vita che è tutta la vita,
col vento che mangia le orme,
la sabbia che aggruma gli occhi,
tra la prima immagine e l'ultima
il guizzo danzante dell'effimera. 

Antonio Prete  Se la pietra fiorisce  Ed. Donzelli, 2012 






Et au milieu, entre la première image et la dernière,
fleuve et rocher,
tourbillon et poussières de lumière,
la vie, qui est toute la vie,
paroles gelées et lettres enfumées,
la vie qui est toute la vie,
avec le vent qui mange les traces,
le sable qui grumelle les yeux,
entre la première image et la dernière
le jaillissement dansant de l'éphémère.

(Traduction personnelle)






Images : L'Avventura, de Michelangelo Antonioni

dimanche 15 avril 2012

Livorno (Livourne)




Piero Ciampi chante Livorno (Ciampi - Marchetti), 1971 :




Un pianto che si scioglie, 
la statua nella piazza, 
la vita che si sceglie, 
è il sogno di una pazza. 

La sera è già calata, 
comincio a camminare 
sperando di incontrare 
qualcuna come te. 

Triste triste 
troppo triste è questa sera, 
questa sera, lunga sera. 
Ho trovato 
una nave che salpava 
ed ho chiesto dove andava.
"Nel porto delle illusioni", 
mi disse quel capitano. 
Terra terra 
forse cerco una chimera, 
questa sera, eterna sera.


Des larmes qui  se perdent,
la statue sur la place,
la vie que l'on choisit
est le rêve d'une démente.


C'est déjà le soir,
je commence à marcher
espérant rencontrer
quelqu'un qui te ressemble.


Triste triste
cette soirée est trop triste,
cette longue soirée.
J'ai trouvé
un bateau prêt à lever l'ancre
et j'ai demandé où il allait.
"Dans le port des illusions",
m'a répondu le capitaine.
Terre terre
je cherche peut-être une chimère,
ce soir, ce soir éternel.

(Traduction personnelle)






Images : grazie a Elisa Ciardi per le sue bellissime fotografie  (Site Flickr)

samedi 14 avril 2012

La radura dei ragazzi (La clairière des garçons)




"Cerchereste ancora tanto a lungo
La felicità impossibile delle anime."






Édition italienne de Tricks, de Renaud Camus : notes de lecture

Malgré la photographie de couverture fort discutable, le volume est tout de même plutôt élégant : format agréable, présentation soignée (avec des cahiers cousus, ce qui est de plus en plus rare dans l'édition française), belle typographie. Du bon travail de la part de ce petit éditeur de L’Aquila, Textus. On peut bien sûr regretter qu’il ne s’agisse ici que d’une édition partielle de l’ouvrage original (vingt-quatre tricks sur quarante-six), d’autant plus que l’explication que donne le directeur de la collection (I Romanzi della Realtà), Walter Siti, n’est guère convaincante : il s’agirait de contourner l’obstacle de l’ "illisibilité", et l’ "obsession du catalogue et de la classification" ; il me semble plutôt que ces coupures font perdre beaucoup de la cohérence et de l'originalité de l'ouvrage, bien perçues par Roland Barthes dans sa préface lorsqu’il insiste sur le caractère volontairement répétitif des Tricks, «ni aliénation, ni sublimation ; mais tout de même quelque chose comme la conquête méthodique d’un bonheur (bien désigné, bien cerné : discontinu).» 

Le choix des chapitres a toutefois été fait avec soin, et il permet de retrouver la diversité géographique des rencontres (Paris, la Côte d’Azur, Milan, New-York, Los Angeles, San Francisco). La liste des Tricks repris dans cette édition est la suivante : "Walthère Dumas", "Philippe dei Commando", "Brunetto muscoloso", "L’Invisibile", "Il fratello di Jacques", "Etienne Pommier-Caro", "Calogero", "Didier", "Maurice", "Zé", "Anonimo spagnolo", "Philippe degli Ospedali", "Irwing Karstein", "Bravo ragazzo dei bastioni", "Red Morgan", "Jean-Paul il Corso", "Dominique e Alain", "Anonimo messicano", "Il cow-boy", "Bob", "Dick", "Camicia a quadri", "A Perfect Fuck"

La traduction de Maurizio Ferrara m’a semblé très bonne, précise et vivante ; la seule erreur que j’ai relevée est, dans le chapitre "Red Morgan", la traduction de blasé par nauseato, qui signifie plutôt dégoûté, écœuré... Si l’on compare d’ailleurs les deux traductions italiennes du chapitre "Il cow-boy" (la première étant paru dans le livre de Renzo Paris Cronache francesi en 1989), on s’aperçoit que cette nouvelle traduction est beaucoup plus satisfaisante. Dans les parties dialoguées, on perd hélas beaucoup du style parlé si efficace dans la version originale, où l’on a vraiment l’impression d’entendre les accents des différents personnages ; dans la version italienne, les dialogues sont beaucoup plus uniformes dans le ton, mais il était certainement difficile de faire mieux.




 On a tout de même beaucoup de plaisir à lire en italien le chapitre milanais, avec les évocations du locale di ballo la Rosamunda, des cinémas Alce ou Argentina, où le spectacle était davantage dans la salle que sur l’écran : «Per entrare nella sala, bisogna sollevare due strati di pesanti tende di velluto, distante circa un metro e mezzo. Il film era italiano, ma l’azione si svolgeva forse a Chicago, all’inizio degli anni Trenta. Sullo schermo si vedevano tante grosse limousine nere e c’era un gran numero di sparatorie. La maggior parte delle file erano vuote. In compenso, molte sagome rimanevano raggruppate dietro l’ultima fila di poltrone, oppure si spostavano verso sinistra o destra. Erano perlopiù sagome di uomini abbastanza anziani o, nella misura in cui si poteva giudicare in quella semioscurità, piuttosto brutti. Una delle scene del film, dove un “padrino” qualunque andava a riconoscere uno dei sicari nella luce livida di un obitorio, permise di farci un’idea un po’ più precisa del posto, della sua sintassi e dei suoi occupanti. Il passaggio di destra, tra i sedili e il muro, conduceva a gabinetti assai alti e profondi. Nel corridoio di accesso, due tizi sulla trentina, entrambi un po’ enfaticamente maschi, si fronteggiavano e si palpavano la patta, i pettorali, i bicipiti. Più in là, altri aspettavano senza guardarsi, addossati alla parete umida e ammuffita. Il gabinetto delle donne, la cui porta era aperta, era vuoto. In quello degli uomini, due quarantenni calvi, con una cicca tra il pollice e l’indice, erano appostati con aria meditabonda davanti alla porta chiusa del cesso occupato.» Cet extrait me rappelle un  passage que j’aime beaucoup du journal de Gérard Pesson, Cran d’arrêt du beau temps : «Les salles de cinéma ici [à Tunis], comme en Italie du sud, abritent les flirts avancés parce qu’il n’y a pas, au sec, et avec une obscurité garantie, tant d’endroits tranquilles. Une scène de neige dans le film projeté aujourd’hui (Le Destin, de Youssef Chahine) a eu à cet égard des effets désastreux.» 

On a donc longtemps attendu cette édition italienne, mais, même partielle, elle procure au lecteur un grand plaisir, celui de retrouver dans une très belle langue ce qui fait l’essentiel de ces tricks : la drôlerie, l’entrain, l’insouciance, la gaieté de la jeunesse et l’innocence du plaisir ; mais, pour le lecteur d’aujourd’hui, la promenade est aussi teintée de nostalgie et de mélancolie, aux abords de la "clairière des garçons" du parc La Fayette de San Francisco, ou face à ce garçon à la chemise à carreaux qui fixe la mer, un soir de l'été 1978, à Land’s End : «Quando sono arrivato alla fine della mia scalata, mi sono voltato e l'ho visto in basso, da solo, sulla spiaggetta grigia. Guardava il mare. [Mai rivisto








J'ajoute ici la traduction de quelques extraits d'un entretien avec le maître d’œuvre de cette édition italienne de Tricks, Walter Siti, paru dans le magazine Rolling Stone, sous le titre assez étrange "Tricks, ou l'hypnose de la baise" :

Pourquoi lire Tricks aujourd’hui ? 

Parce qu'il illustre parfaitement le moment où l’activité sexuelle est devenue un véritable objet de consommation. Le livre évoque des rencontres qui ont eu lieu dans une période de six mois, en 1978, époque antérieure au sida, quand le commerce sexuel était très libre. Le souvenir des événements de 68 était encore très présent : pour les homosexuels, mais pour tout le monde en réalité, c’était une époque de libération sexuelle. Le principe des tricks est le suivant : la satisfaction de la rencontre unique perd de la valeur au profit de l’accumulation des expériences. La rencontre d’un très grand nombre de personnes devient une sorte d’absolu parce que cela correspond à une rencontre avec l’inconnu. Il n’est pas important de faire l’amour avec un tel ou un tel ; ce qui importe, c’est de le faire avec l’Inconnu. C’est pour cela que le premier rapport est beaucoup plus important qu’une éventuelle deuxième ou troisième rencontre. Ce n’est pas un hasard si, après avoir raconté dans le détail le premier rapport sexuel, Camus liquide en quelques lignes les suivants, en les mettant entre parenthèses.

Quelles étaient les références littéraires de Camus ? 

Certainement le Barthes de Sade, Fourier, Loyola. Et également une conception de la phénoménologie du réel dont Perec était la référence essentielle en France, pendant ces années-là. Le récit de la profondeur des choses perdait de l’intérêt, parce que cette profondeur est impossible à atteindre, et donc à raconter. On se concentrait sur la superficie : par exemple en restant assis sur une place et en notant tout ce qui s’y passe au cours d’une journée (cf. Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien). Camus utilise le même procédé : il ne s’intéresse pas à la profondeur du sentiment amoureux, il raconte la répétition infinie. Il se limite à enregistrer ce qui advient. Et cela ne manque pas d’intérêt d’un point de vue littéraire puisque, le rituel étant toujours plus ou moins le même, ce sont les variations qui sont mises en évidence, c'est-à-dire les caractères individuels des personnes rencontrées.

Quelle a été l’aventure éditoriale du livre en Italie ? 

En fait, elle a été inexistante. Beaucoup d’éditeurs s’y sont intéressés. Angelo Morino (traducteur de nombreux écrivains sud-américains, et lui-même auteur) l’avait proposé à Einaudi qui a abandonné le projet, jugeant le livre trop long. Mais je crois bien que, derrière ce choix éditorial, il y avait une forme de censure. Aujourd’hui encore, il y a une résistance face à ce texte, même de la part du monde homosexuel. Tricks raconte des rencontres homosexuelles occasionnelles qui aujourd’hui semblent trop légères, comme s’il s’agissait d’une parodie de l’homosexualité. Cela pourrait selon certains nuire à une sexualité plus réfléchie, capable de prendre en compte l’aspect sentimental, d’affirmer une stabilité dans le rapport amoureux. Ce livre nous replonge au contraire au cœur d'une époque basée sur une promiscuité de pure consommation, déréglée, et, si l’on veut, très divertissante.



On peut lire ici l'entretien intégral (en italien). 

On peut entendre ici un entretien avec Walter Siti à propos de Tricks (en italien).

À lire aussi : Trick or Treat ? et une très bonne recension de Francesco Gnerre.

Ajout de juillet 2015 : un article fort intéressant de Giovanni Barracco




Images : Week-end, film d'Andrew Haigh

mercredi 11 avril 2012

Mon cadavre est doux comme un gant







Mon cadavre est doux comme un gant 
Doux comme un gant de peau glacée 
Et mes prunelles effacées 
Font de mes yeux des cailloux blancs. 

 Deux cailloux blancs dans mon visage, 
Dans le silence deux muets 
Ombrés encore d’un secret 
Et lourds du poids mort des images. 

Mes doigts tant de fois égarés 
Sont joints en attitude sainte 
Appuyés au creux de mes plaintes 
Au nœud de mon cœur arrêté. 

Et mes deux pieds sont les montagnes, 
Les deux derniers monts que j’ai vus 
À la minute où j’ai perdu 
La course que les années gagnent. 

Mon souvenir est ressemblant, 
Enfants emportez-le bien vite, 
Allez, allez, ma vie est dite. 
Mon cadavre est doux comme un gant. 

Louise de Vilmorin   Fiançailles pour rire, 1939








Images : Jacopo della Quercia Ilaria del Carretto, cathédrale de Lucques

en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr

dimanche 8 avril 2012

Une phrase amoureuse




« Ce soir, donc, de nouveau, j’écoute la phrase qui ouvre l’andante du premier trio de Schubert. C’est une phrase parfaite, à la fois unitaire et divisée, une phrase amoureuse s’il en fut ; et je constate une fois de plus combien il est difficile de parler de ce qu’on aime. Que dire de ce qu’on aime, sinon : «je l’aime», et le répéter sans fin ? Cette difficulté est ici d’autant plus grande que le chant romantique n’est aujourd’hui l’objet d’aucun grand débat ; ce n’est pas un art d’avant-garde, il n’y a pas à combattre pour lui, et ce n’est pas non plus un art lointain ou étranger, un art méconnu pour la résurrection duquel nous devions militer. Il n’est, au fond, ni à la mode, ni franchement démodé : on le dira simplement inactuel. Mais c’est précisément là peut-être qu’est sa plus subtile provocation, et c’est de cette inactualité que je voudrais faire la brève actualité de ce soir.




Tout discours sur la musique ne peut commencer, me semble-t-il, que dans l’évidence ; de la phrase schubertienne que nous avons entendue, je ne puis dire que ceci : cela chante, cela chante simplement, terriblement, à la limite du possible. Mais n’est-il pas surprenant que cette assomption du chant vers son essence, cet acte musical par lequel le chant semble se manifester ici dans sa gloire, advienne précisément sans le concours de l’organe qui fait le chant, à savoir la voix ? On dirait que la voix humaine est ici d’autant plus présente qu’elle s’est déléguée à d’autres instruments : les cordes. Le substitut devient plus vrai que l’original ; le violon et le violoncelle chantent mieux, ou pour être plus exact, chantent plus que le soprano ou le baryton, parce que, s’il y a une signification des phénomènes sensibles, c’est toujours dans le déplacement, la substitution, bref, en fin de compte, l’absence, qu’elle se manifeste avec le plus d’éclat. »

Transcription de l'introduction de Roland Barthes à l'émission consacrée au chant romantique, diffusée sur France Musique le 12 mars 1972.








Source de la vidéo : Site YouTube

Pour les images, grazie a Federico Novaro  (Site Flickr)

vendredi 6 avril 2012

Tre madri (Trois mères)




À Celle(s) qui pleure(nt)...




Fabrizio De André chante Tre Madri (texte et musique de F. De André), chanson extraite de l'album La Buona Novella, inspiré par certains Evangiles apocryphes, en particulier le Protévangile de Jacques et l'Evangile arabe de l'enfance :




La madre di Tito :

Tito, non sei figlio di Dio,

ma c'è chi muore nel dirti addio.


La madre di Dimaco :

Dimaco, ignori chi fu tuo padre,

ma più di te muore tua madre.

Le due madri :

Con troppe lacrime piangi, Maria,

solo l'immagine d'un agonia :
sai che alla vita, nel terzo giorno,
il figlio tuo farà ritorno :
lascia noi piangere, un po' più forte,
chi non risorgerà più dalla morte.

La madre di Gesù :

Piango di lui ciò che mi è tolto,

le braccia magre, la fronte, il volto,
ogni sua vita che vive ancora,
che vedo spegnersi ora per ora.
Figlio nel sangue, figlio nel cuore,
e chi ti chiama "Nostro Signore"
nella fatica del tuo sorriso
cerca un ritaglio di Paradiso.
Per me sei figlio, vita morente,
ti portò cieco questo mio ventre,
come nel grembo, e adesso in croce,
ti chiama amore questa mia voce.
Non fossi stato figlio di Dio,
t'avrei ancora per figlio mio.






La mère de Titus :


Titus, tu n'es pas fils de Dieu,

mais c'est moi qui meurs en cet adieu.

La mère de Dimas :

Dimas, tu n'as pas connu ton père,

mais plus que toi, ici, meurt ta mère.

Les deux mères :

Tu verses trop de larmes, Marie,

ce n'est que l'image d'une agonie :
tu sais bien qu'à la vie, le troisième jour,
ton fils aimé sera de retour :
laisse nous donc pleurer un peu plus fort
qui ne reviendra plus d'entre les morts.

La mère de Jésus :

Je pleure ce que de lui on m'a enlevé,

ses bras maigres, son visage torturé,
tout ce qui de lui vit encore
et que je vois emporté par la mort.
Fils par le sang, fils par le cœur,
ceux qui t'appellent "Notre Seigneur"
cherchent dans ton visage meurtri
comme une vision du Paradis.
D'un fils, je vois le calvaire,
moi qui t'ai porté dans ma chair,
dans mes entrailles comme sur la croix,
c'est d'amour que te parle ma voix.
Si tu n'avais pas été fils de Dieu
tu serais vivant devant mes yeux.

(Traduction (très) personnelle)





Images
: Mater dolorosa Cyricc (Site Flickr)


L'Evangile selon Saint Matthieu, de P.P. Pasolini (Source)


vendredi 30 mars 2012

Prière





"...dans l'instant où la corde se brise..."








Seigneur, venez à mon secours,
Tendez-moi votre main si grande 
Qu'elle est le dôme des amours,
Des océans, des monts, des landes,
De l'éternel et de nos jours.

Tendez-moi, Seigneur, ne serait-ce 
Qu'un de vos doigts pour m'y poser,
Emmenez-moi me reposer
Loin de tout ce qui me délaisse
Et loin de ce que j'ai osé.

Écartez-moi de la rivière,
Conduisez-moi sur le chemin
Qui mène au cœur de la prière,
Tendez-moi votre grande main
D'où sort la nuit et la lumière.

Tout m'est trop proche et trop lointain,
Mon cœur est mort, mon âme pleure,
Le temps ne m'apporte plus d'heure,
Mes battements se sont éteints
Sous un pas quittant ma demeure.

J'ai rendu le dernier soupir.
Seigneur, écoutez la prière
De celle qui voudrait dormir.
Baissez mes rouges paupières
Car j'ai grand sommeil de mourir.

Louise de Vilmorin  L'Alphabet des Aveux, Gallimard, 1954








Image : en bas,  Lella Ventotto (Site Flickr)



 (...)

dimanche 25 mars 2012

Una pena segreta (Une peine secrète)




Antonio Tabucchi (Pise, 24 septembre 1943 – Lisbonne, 25 mars 2012)



"Sulle altre forme di suicidio, per brevità, tacerò. Ma prima di chiudere, una almeno, per correttezza verso tutta una cultura, debbo nominarla. È una forma peculiare e sottile, prevede allenamento, costanza, pervicacia. È la morte per Saudade, in origine una categoria dello spirito, ma un atteggiamento che si può anche imparare, se si ha buona volontà. La municipalità di Lisbona, da sempre, ha disposto sedie pubbliche nei luoghi deputati della città : i moli del porto, i belvedere, i giardini dai quali si domina la linea del mare. Molte persone vi seggono. Tacciono, guardano lontano. Cosa fanno ? Stanno praticando la Saudade. Provate a imitarli. Naturalmente è una via difficile da percorrere, gli effetti non sono immediati, talvolta bisogna saper attendere anche molti anni. Ma la morte, si sa, è fatta anche di questo."


A.T. I volatili del Beato Angelico, Sellerio editore, 1987







Il dio del Rimpianto e della Nostalgia è un bambino dal volto di vecchio. Il suo tempio sorge nell'isola più lontana, in una valle difesa da monti impervi, vicino a un lago, in una zona desolata e selvaggia. La valle è sempre coperta da una bruma lieve come un velo, ci sono alti faggi che il vento fa mormorare ed è un luogo di una grande malinconia. Per arrivare al tempio è necessario percorrere un sentiero scavato nella roccia che assomiglia al letto di un torrente scomparso : e cammin facendo si incontrano strani scheletri di enormi e ignoti animali, forse pesci o forse uccelli ; e conchiglie ; e pietre rosate come la madreperla. 

Ho chiamato tempio una costruzione che dovrei piuttosto chiamare tugurio : perché il dio del Rimpianto e della Nostalgia non può abitare in un palazzo o in una casa sfarzosa, ma in una dimora povera come un singhiozzo che sta fra le cose di questo mondo con la stessa vergogna con cui una pena segreta sta nel nostro animo. Perché questo dio non concerne solo il Rimpianto e la Nostalgia, ma la sua deità si estende a una zona dell'animo che ospita il rimorso, la pena per ciò che fu e che non dà più pena ma solo la memoria della pena, e la pena per ciò che non fu e che avrebbe potuto essere, che è la pena più struggente. Gli uomini vanno da lui vestiti di miseri sacchi e le donne coperte da scuri mantelli ; e tutti sono in silenzio e a volte si sente piangere, nella notte, quando la luna illumina d'argento la valle e i pellegrini distesi sull'erba che cullano il rimpianto della loro vita.

Antonio Tabucchi  Donna di Porto Pim  Sellerio editore, 1983

Le dieu du Regret et de la Nostalgie est un enfant à visage de vieillard. Son temple se dresse dans l'île la plus éloignée, près d'un lac au fond d'une vallée défendue par des montagnes inaccessibles, dans une contrée désolée et sauvage. La vallée est toujours couverte d'une brume légère comme un voile, il y a de grands hêtres que le vent fait murmurer, et c'est un dieu empreint d'une grande mélancolie. Pour arriver au temple, il faut suivre un sentier creusé dans la roche qui ressemble au lit d'un torrent disparu : et chemin faisant on rencontre d'étranges squelettes d'énormes animaux inconnus, des poissons peut-être, ou bien des oiseaux ; et aussi des coquillages ; et des pierres rosées comme la nacre. 

Ce que j'ai appelé temple est une construction que je devrais plutôt nommer taudis : en effet, le dieu du Regret et de la Nostalgie ne peut habiter un palais ou une demeure fastueuse, il lui faut une demeure pauvre comme un sanglot, qui se tient parmi les choses de ce monde avec la même honte qu'une peine secrète dans notre âme. Car ce dieu n'est pas seulement celui du Regret et de la Nostalgie : son pouvoir s'étend à une région de l'âme qui abrite le remords, la peine pour ce qui a été et ne suscite plus de peine, mais seulement le souvenir de la peine ; et aussi la peine pour ce qui n'a pas été mais aurait pu être, et c'est de loin la peine la plus poignante. Les hommes vont à lui vêtus de pauvres frocs de bure, et les femmes couvertes de manteaux sombres ; et tous restent silencieux, et l'on entend parfois pleurer dans la nuit, quand la lune illumine d'argent la vallée et les pèlerins étendus sur l'herbe à bercer le regret de leur vie.

(Traduction : Lise Chapuis, Editions Christian Bourgois, 1987)








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Leticia Lumbreras (Site Flickr)




samedi 24 mars 2012

"Tricks" en Italie, suite




Je poursuis ici ma petite revue de presse autour de la sortie de l’édition italienne de Tricks (Editions Textus, collection I Romanzi della realtà, dirigée par Walter Siti), avec la traduction d’un article de Andrea Di Consoli, paru dans le quotidien Il Riformista, le 22 mars 2012, sous le titre assez bizarre Gli omosessuali di Renaud Camus stanno bene (Les homosexuels de Renaud Camus vont bien) La lecture de cet article, et de ceux que j’ai déjà repris ici dans mes précédents messages, me semble particulièrement éclairante sur la façon dont la société italienne considère aujourd’hui encore la question de l’homosexualité. On a par exemple vu il y a trois ans en Italie un jeune chanteur, Povia, présenter au festival de la chanson de San Remo (un événement qui réunit chaque année un bon quart de la population italienne devant les écrans de télévision), une chanson intitulée Luca era gay (Luca était gay, on peut voir le clip à la fin de mon message), dans laquelle il raconte l’histoire d’un garçon homosexuel qui un beau jour tombe amoureux d’une jeune fille, trouvant ainsi le bonheur et, sinon la guérison, au moins la rédemption et la sérénité dans le retour à la "normalité"... Dans le même état d’esprit, il n’est pas rare de voir à la télévision italienne, dans les talk shows du dimanche après-midi, un aréopage de prêtres, médecins et psychologues débattre du "douloureux problème" de l’homosexualité, comme Ménie Grégoire le faisait en France au début des années soixante-dix. Dans cette société-là, donc, la manière naturelle, tranquille et innocente dont Renaud Camus aborde le sexe, et en l’occurrence l’homosexe, ne va nullement de soi, ce qui redonne au texte aujourd’hui traduit la force subversive qu’il avait au moment de sa sortie française. Parce qu’il refuse les clichés (si présents en Italie dès qu’il est question de l’homosexualité), et qu’il ne s’inscrit pas dans une problématique de la transgression ou de la provocation, Tricks est aujourd’hui encore un livre unique et novateur. C’est ce qu’a bien compris, me semble-t-il, l’auteur de cet article lorsqu’il insiste sur la nécessaire liberté de dire les choses comme elles sont, sans hypocrisie ni provocation ; cela semblera peut-être aller de soi pour un lecteur français, mais ces questions sont encore en Italie d’une brûlante actualité. Voici l'article :

Mis à part quelques exemples extrêmes et provocateurs (on pense ici à certaines œuvres de Dario Bellezza, Riccardo Reim et Antonio Veneziani, et pour cet auteur, on citera principalement ce grand succès de librairie que fut l’enquête sur les Mignotti ou La gaia vecchiaia, enquête sur la façon dont les homosexuels italiens vivent leur vieillesse), ou à de rares cas où l’intensité des sentiments rejoint la qualité du style (on peut par exemple citer ici Ernesto, d’Umberto Saba, Chambres séparées, de Pier Vittorio Tondelli, Petrole, de Pier Paolo Pasolini La magnifica merce, [La magnifique marchandise, l'ouvrage n'a pas été traduit en français] de Walter Siti) ou le déjà classique Elements de critique homosexuelle, de Mario Mieli ; mis à part ces quelques exemples, donc, la présence de l’homosexualité dans la littérature italienne a toujours été plutôt dissimulée et passée sous silence, et a rarement donné lieu à un discours moral collectif, franc et nécessaire (qui doit être avant tout un discours sur le franc-parler des homosexuels, leur jargon en quelque sorte, parfois joyeux, parfois désespéré, parfois grossier et provocateur). 

La parution fort bienvenue en Italie, après des années d’attente vaine, de Tricks, de l’écrivain français Renaud Camus, nous donne l’occasion de réfléchir à nouveau, sans faux-semblants, sur le langage de l’homosexualité. Il s’agit bien sûr ici d’une façon explicite – qui n’est l’apanage que de "certains" homosexuels, auxquels la société a toujours préféré les homosexuels discrets et retirés, politiquement corrects et bien élevés – de raconter un monde reclus, considéré comme "différent", "malsain" (il suffit sur ce point de penser à la récente déclaration de Romano La Russa, affirmant que l’homosexualité était une maladie à soigner), "immoral", considérations négatives qui ont exacerbé en retour certaines revendications, certains "réalismes" délibérément provocateurs, c'est-à-dire en fait libérateurs. Renaud Camus, dans son introduction à la première édition de Tricks, parue en France en 1978, prenait soin de prévenir le lecteur en écrivant : «Ceci n’est pas un livre pornographique (...) Ceci n’est pas un livre érotique (...) Ceci n’est pas un livre scientifique (...) Ceci n’est pas un tableau de la vie des homosexuels.» Et il revendiquait la liberté d’écrire "tranquillement" et "innocemment" ses tricks, ce chassé-croisé incessant de corps qui ne se rencontrent qu’une seule fois dans leur vie, «mieux qu’une drague, moins qu’un amour» (il n’y a rien de plus révolutionnaire, quand on est discriminé, que d’aspirer à la reconnaissance de la tranquillité et de l’innocence de ses comportements ; et si l’on y réfléchit, c’est ce même discours que l’on retrouve à la base de la série des chroniques "sereines" d’Armistead Maupin). 

À sa sortie, on reprocha au livre de Camus d’être répétitif, dans la technique narrative des rencontres, dans les manières d’approche (et de drague), dans les façons de raconter (à la manière d’un procès-verbal) le rapport sexuel, c'est-à-dire la mécanique du coït. Et il y a bien en effet dans ce livre quelque chose de mécanique, de névrotique, d’obsessionnel et de compulsif. Ce n’est d’ailleurs que sous cet aspect que l’on peut penser à certaines œuvres de Sade, un auteur à qui Renaud Camus a été parfois associé (à tort selon moi, parce que rien chez Sade n’est innocent). Le livre de Camus est également – même si l’auteur s’est toujours efforcé de nier cette dimension sociologique de son œuvre – un tableau indispensable de la communauté gay (pas seulement française) des années soixante-dix du siècle dernier, décennie heureuse de la liberté homosexuelle (à peine quelques années plus tard, le fléau du sida aurait refermé et terrorisé, y compris sur le plan moral, une communauté qui était en train de s’ouvrir enfin sans réticences à la société). 

Barthes écrivait dans sa préface : «Ce que je préfère, dans Tricks, ce sont les "préparatifs", la déambulation, l’alerte, les manèges, l’approche, la conversation, le départ vers la chambre, l’ordre (ou le désordre) ménager du lieu.» Barthes a raison. Camus a une façon extraordinaire de décrire, avec la précision d’un diariste, les corps, les pensées, les caractères, les conversations avec les hommes qu’il rencontre au Manhattan, légendaire boîte gay de Paris. On a l’impression, à chaque fois, que chaque type de conversation et d’approche trouve une correspondance précise dans le rapport sexuel qui va suivre, raconté à travers ses innombrables variations et nuances (et il est évident que Camus renoue ici avec le genre érotique du "catalogue"). Tricks est un livre qui nous fait une nouvelle fois comprendre que la liberté des homosexuels passe essentiellement par une libération du langage, et que tant que l’on n’acceptera pas cette liberté de dire les choses comme elles sont (et pour parler clairement : tant que l’on n’acceptera pas d’utiliser ou d’entendre utiliser avec "innocence" des mots comme "bite" et "cul"), la question de l’homosexualité ne sera que partiellement résolue. A moins que, bien sûr, certains ne présentent des arguments convaincants pour fixer de nouvelles limites à la pudeur et à la retenue linguistique.

(Traduction personnelle)





Paul Cadmus Byciclists, 1933




mercredi 21 mars 2012

Le manine di primavera




Pour saluer Tonino Guerra (16 mars 1920 - 21 mars 2012) 




"Chez nous, les manine arrivent avec le printemps, elles tournent, elles volent, de-ci, de-là. Elles survolent le cimetière où tous reposent en paix. Elles arrivent sur la plage, avec les allemands, qui n'ont pas peur du froid. Elles vont, elles viennent, elles tournent, elles volent, elles virevoltent..."


Video : extrait d'Amarcord, de Federico Fellini

lundi 19 mars 2012

Lo vedo di lontano (Je le vois de loin)




La grande festa (La grande fête), le dernier livre de Dacia Maraini publié en Italie est une longue méditation sur la mort ; la fête dont il est question dans le titre est surtout celle de la mémoire ou du rêve, à travers lesquels on peut encore rejoindre les personnes aimées. Dans ce lieu que l’auteur appelle «le jardin des pensées lointaines», les époques et les espaces se confondent, et les morts rejoignent miraculeusement les vivants. Dans ce passage, Dacia Maraini se souvient de Pasolini, dont elle a été l’amie et la collaboratrice pour plusieurs de ses films. Elle évoque d'abord ses visites à la mère de Pasolini, murée dans son refus d’accepter la mort de son fils : «J’allais la voir dans sa maison de l’Eur et dès qu’elle me voyait, elle me disait : "Viens, je te prépare un café. Pier Paolo est dans le jardin, je vais l’appeler. Assieds-toi, raconte-moi ce que tu fais". Pier Paolo était mort depuis des mois.» :  

Uno dei tanti cari morti nel giardino dei pensieri lontani. Lo immagino lì, sempre in movimento, come quando viaggiava con noi. Una maglietta bianca su un paio di pantaloncini azzurri. I capelli tagliati corti, gli occhiali dalle lenti squadrate. Corre ancora oggi, corre leggero e divertito, in mezzo a un gruppo di ragazzi, tirando col piede lieve un pallone sporco e mezzo sgonfio. Pier Paolo, sei lì dove ti vedo ? mi verrebbe di chiedergli. E lo osservo mentre, sorpreso, alza la testa rubando alcuni secondi alla propria attenzione di calciatore in mezzo al campo. Si porta una mano davanti agli occhi accecati dal sole africano e mi guarda. Questa volta non parla, come ha fatto tante volte nei miei sogni dove mi appariva pronto a ricominciare, rimproverando i suoi tecnici perché non lo prendevano sul serio. «Dacia, digli che è morto, non può girare un film.» E lui, scrollando le spalle «Stupidi, io sono qua pronto a ricominciare, anche se questa morte mi ha fatto dimagrire di dieci chili. Ma ora basta chiacchiere, torniamo al lavoro !» 

Lo vedo di lontano. È talmente intento a giocare che anche solo fermarsi pochi secondi lo disturba. Solleva leggermente una mano sottile come per dire : sì, lo so che sei là, che mi guardi. Non mi perdere di vista. E subito riprende a correre, le gambe robuste dai muscoli in rilievo, le leggere scarpette con i tacchetti, i calzettoni rossi, i pantaloncini blu e la canottiera bianca. Si muove come un capriolo inseguito, zampetta e corre a zig zag. È agilissimo e spumoso, saltellante e delicato, i muscoli che si indovinano di acciaio, tesi nello sforzo, la bella faccia scavata, gli occhi intenti, dolci, sognanti. Mi guardi ancora una volta, Pier Paolo ? Mi piace quando ti metti la mano sulla fronte, contro il sole e mi fai un cenno con la testa come a dire : ciao ! 

Dacia Maraini  La grande festa  Ed. Rizzoli, 2011 



 


Un de ces nombreux morts qui nous sont si chers, dans le jardin des pensées lointaines. Je l’imagine là, toujours en mouvement, comme quand il voyageait avec nous. Un débardeur blanc sur une paire de shorts bleus. Les cheveux coupés courts, les lunettes aux verres carrés. Aujourd’hui encore, il court, léger et amusé, parmi un groupe de garçons, tapant d’un pied léger dans un ballon sale et à moitié dégonflé. J’aurais envie de lui demander : Pier Paolo, est-ce que tu es bien là ? Et je l’observe tandis qu’il lève la tête, surpris, relâchant pendant quelques secondes son attention de joueur de football en plein milieu de la partie. Il met la main devant ses yeux aveuglés par le soleil africain et il me regarde. Cette fois-ci, il se tait, comme il l’a fait tant de fois dans mes rêves où il m’apparaissait prêt à tout recommencer, en reprochant à ses techniciens de ne pas le prendre au sérieux. «Dacia, dis-lui qu’il est mort, il ne peut plus tourner de films !» Et lui, haussant les épaules : «Imbéciles, je suis bien là, prêt à recommencer, même si cette mort m’a fait perdre dix kilos. Mais assez bavardé, retournons au travail !». 

Je le vois de loin. Il est si absorbé par le jeu qu’il est incapable de s’arrêter, ne serait-ce que quelques secondes. Il esquisse un petit mouvement de la main, comme pour dire : oui, je sais que tu es là, que tu me regardes. Ne me perds pas de vue ! Et il se remet aussitôt à courir, les jambes robustes aux muscles saillants, les souliers légers à petits talons, les chaussettes rouges, le short bleu et le débardeur blanc. Il se déplace comme un chevreuil traqué, trottinant et courant en zigzag. Il est très agile et léger, sautillant et délicat, avec des muscles que l’on devine d’acier, tendus dans l’effort, son beau visage émacié, les yeux attentifs, doux et rêveurs. Tu me regardes encore, Pier Paolo ? J’aime quand tu places ta main sur ton front, face au soleil, et ce signe de la tête que tu m’adresses, comme pour dire : «Salut !».

(Traduction personnelle)



"Mo' sto bene..." ("Maintenant, je suis bien...")

dimanche 18 mars 2012

All'Arno




"...e cento miglia di corso nol sazia." 







Sulla sponda che frena il tuo pallore
cercando nel tuo passo profondo
la forza che ti fa sempre discendere
noi sentivamo tremare in cuore
la nostra purezza, senza credervi
più, come un povero velato da un sogno
sorride di quella sfuggente carezza.

da La Barca (1935) di Mario Luzi


À l'Arno



Sur la rive qui freine ta pâleur
cherchant dans ton profond passage
la force qui toujours te fait descendre,
nous sentions trembler au cœur
notre pureté, sans plus y croire,
comme un pauvre qu'un songe voile
sourit de cette fuyante caresse.



 


Images : en haut, Guillaume (Site Flickr)

en bas,  Site Flickr

mercredi 14 mars 2012

Trente ans plus tard




"Erano quasi le due del mattino, il Manhattan stava per chiudere..."






Toujours à propos de la sortie de la traduction italienne de Tricks (aux éditions Textus), je reprends ici un article de Christian Poccia, paru le samedi 10 mars 2012 dans le journal Cinque giorni ; il s'agit d'un journal gratuit, très bien fait et très lu, qui a deux éditions, l'une romaine et l'autre milanaise. On peut également lire en ligne les articles du journal sur le site Cinque giorni.it. L'article mêle des extraits d'un entretien avec Renaud Camus (ce sont les passages entre guillemets) et les impressions de lecture du journaliste. Les deux éléments sont toutefois si imbriqués qu'il est parfois difficiles de les distinguer ; dans ma traduction, j'ai donc séparé le texte en paragraphes et rajouté quelques précisions entre crochets et en italiques pour faciliter la lecture de l'article, par ailleurs fort intéressant :


L'éducation sentimentale (et sexuelle) de Renaud Camus

Les rencontres avec des inconnus, les désirs et les plaisirs d'une nuit. Tricks, le journal d'une époque de «liberté absolue», écrit en 1978, paraît en traduction italienne. Son auteur (et protagoniste) raconte la frontière ténue entre la drague et l'amour qui lui fait dire aujourd'hui : «J'ai habité la terre.».

Les bouches entourées de moustaches fournies. Les cuisses dures et les torses musclés. Les sentiers de poils sur des corps imparfaits décrits comme les cartes d’un voyage. Les garçons qui se pressent au Manhattan, un bar du boulevard Saint Germain, à Paris. Paris la nuit, Milan la nuit. Les sexes, de toutes les tailles ; les avant-bras puissants. Une multitude de chambres. Et surtout l'une d'entre elles, sous les toits, perchée au septième étage. Les amitiés. Les approches. Les fesses. Paris quand le jour se lève. La plage de San Francisco en plein jour. Tricks parle de tout cela – de tout cela aussi. Il ne s’agit pas d’un roman, mais plutôt d’un journal dans lequel l’écrivain français Renaud Camus raconte six mois de rencontres sexuelles. «Trick, note Roland Barthes dans sa préface, est la rencontre qui n’a lieu qu’une fois, mieux qu’une drague, moins qu’un amour.» 

La première édition du livre date de 1978 [en fait, 1979, aux éditions Mazarine], et «depuis ce temps-là, tout a changé, nous dit, depuis la France, Renaud Camus ; l’arrivée du sida a bouleversé ce type de relations. Et je regrette la liberté totale qui a disparu, cette sexualisation totale du temps, et peut-être plus encore de l’espace, le fait qu'il n'y avait pas de solution de continuité entre le désir, l’amour et le plaisir d’une part, et, de l’autre, la rue, les jardins et les villes. On arrivait dans une ville étrangère dont on ne connaissait même pas la langue, et on pouvait se retrouver tranquillement au petit matin entre les bras d’un inconnu, dans une chambre qui nous paraissait étrangement familière. Dans ces années-là, les rencontres étaient caractérisées par une intense immédiateté, en liaison étroite avec la géographie et l’espace sensible ; elles n’avaient que peu de rapport avec la fiction, et on avait l’impression que, pour un moment, les rêves se confondaient avec la réalité. Nos rapports sexuels – les milliers d’heures sacrifiées pour assouvir des plaisirs qui ressemblent à des amours fugaces, des amours sur le seuil, à peine commencés, comme suspendus à un souffle – pouvaient être précipités, parfois même comiques ; ils n’en étaient pas moins sentimentaux, affectueux, bienveillants. [Le passage placé dans les tirets n’est pas entre guillemets dans le texte original] Nous étions pleins de reconnaissance pour ceux qui nous faisaient le don merveilleux du plaisir. C’est aussi à ces aventures que je dois mon meilleur ami, le peintre et sculpteur Jean-Paul Marcheschi. Mais les ombres des jardins, les figures plus passagères, tous ceux que je n’ai jamais revus ont laissé aussi leur empreinte : ils ont vécu dans la ville, ils sont entrés dans ces chambres, ils ont habité la terre.»
 



Parcourir les pages de Tricks, c’est comme visiter une multitude de lieux, de maisons, de bars, de recoins, toujours intimes, même quand il y a beaucoup de monde ; c’est regarder des visages la plupart du temps inoubliables, rarement beaux, c’est sentir des corps, les toucher, s’aventurer dans des désirs éternellement semblables, et qui pourtant font chaque nuit à nouveau battre le cœur comme si c’était la première fois, désirs renouvelés et insatiables ; cela signifie éprouver une fringale d’hommes. «À cette époque-là, les tee-shirts américains proclamaient : So many men, so little time (Tant d’hommes, et si peu de temps). Voilà : les garçons étaient comme des livres, des récits, des histoires ; nous étions aussi boulimiques que le lecteur de romans et de poèmes.» Et on n’avait pas le temps de tomber amoureux, en tout cas si tomber amoureux signifiait se lier à une seule personne pour toute la vie. «On se rendait compte d’avoir aimé quelqu’un alors qu’on était déjà loin de lui dans l’espace et dans le temps, dans l’escalier qu’on descendait au petit matin ou trente ans plus tard, en retrouvant une vieille photographie dans un tiroir», nous dit Renaud Camus, et il n’y a peut-être aucun regret dans ses paroles, cela ressemble plus à une nostalgie, celle d’une époque révolue, de tant d’amants perdus.




«J’ai l’impression qu’aujourd’hui les rapports sont plus secs, méfiants, plus détachés de la vie sociale, des amitiés, des voyages, des façons d’habiter l’espace. Il me semble qu’il y a moins d’érotisme, que les pactes sexuels se concluent davantage sur Internet que dans les rues. Mais j’ai soixante-cinq ans, et peut-être est-ce surtout moi qui ai changé. Peut-être que les maisons, les chambres, les jardins et les villes sont aujourd’hui encore accueillants pour les diables amoureux de vingt ou trente ans.» Et ceux-là sauront eux aussi, comme Renaud, se rappeler un jour d’avoir aimé, ne serait-ce que quelques heures, un mercredi qui n’eut pas de nuit ; et même sans connaître – après tout, quelle importance ? – le nom de celui qu’ils ont aimé.

Christian Poccia (Traduction personnelle)








Renaud Camus a bien voulu me faire parvenir le texte du passionnant entretien qu'il a eu avec Christian Poccia (et dont malheureusement il ne reste que quelques bribes dans l'article) ; je le reproduis ci-dessous dans son intégralité :

1. À travers la période de six mois que vous racontez dans Tricks vous faites le portrait d'une société homosexuelle, parisienne, libre, hédoniste et pleine d'énergie. Qu'est-ce qui a changé depuis cette époque ? Quel souvenir en gardez-vous ? 

Oh, tout a changé. Le sida est passé par là et il a totalement transformé ce type de relations. Ce dont je regrette la disparition, c’est bien sûr la liberté absolue, la sexualisation totale du temps et plus encore, peut-être, de l'espace, le fait qu’il n’existait pas de solution de continuité entre le désir, l’amour, le plaisir, d'une part, et la rue, les jardins, la ville, les villes inconnues d’autre part. On était comme le diable Asmodée qui entrait dans les maisons par les toits ; et arrivant un soir dans une capitale ou une ville étrangère dont on ne connaissait même pas la langue on pouvait très bien se retrouver au matin tranquillement installé entre des bras inconnus parmi des draps défaits au milieu d’une chambre étrangement familière, ouvrant sur une place ou sur des quartiers de banlieue où l’on avait l’impression de vivre depuis toujours, de pouvoir vivre, d’avoir pu vivre. Mais bien sûr c’est un homme de soixante-cinq ans qui répond à vos questions aujourd’hui. Peut-être est-ce surtout moi, qui ai changé. Peut-être les maisons, les chambres, les jardins et les villes sont-ils tout aussi accueillants aujourd'hui à des diables amoureux de vingt ou trente ans. Il me semble tout de même que l’espace est beaucoup moins généralement érotisé qu’il ne l’était, que les pactes sexuels se passent ailleurs, dans des lieux spécialisés ou bien par Internet, moins dans la rue, moins au clair de lune.

2. Qu'aimez-vous et qu'est-ce qui vous déplait dans les années deux mille ?

Dans mes années deux mille particulières j'aime la stabilité amoureuse, la tranquillité sentimentale, le long bonheur affectueux. Tant qu’à faire, je pense qu’il vaut mieux organiser sa vie dans ce sens que dans l’autre (conjugalité fidèle dans la jeunesse, débordements sexuels à l’âge mûr et après). Dans les années deux mille en général, je n’aime pas la brutalité des rapports sociaux, la décivilisation, l’effondrement de la parole. Nos rapports sexuels avaient beau être multiples, précipités, vaudevillesques, presque farcesques, ils n’en étaient pas moins sentimentaux, affectueux, emplis de bienveillance comme le souligne Barthes quand il évoque la déesse Eunoïa, dans sa préface. Nous étions pleins d’une reconnaissance éperdue pour qui nous faisait ce don merveilleux, le plaisir. J’ai l'impression — mais encore une fois ce n’est peut-être que l’effet d’un inévitable changement de point de vue — que les rapports sexuels sont plus secs, plus méfiants, plus détachés de la vie sociale, des amitiés, des voyages, des façons d’habiter l’espace.

3. Pensez-vous qu'il soit possible de retrouver la liberté sexuelle des années soixante-dix ?

Peut-être, si on se libérait tout à fait de la maladie. Mais il faudrait aussi retrouver la douceur, la gentillesse, l'humour, la bonne camaraderie whitmanienne...

 4. Que reste-t-il des rapports sexuels que vous décrivez dans votre roman ?

Mon livre n’est pas un roman, je ne sais pas pourquoi tout le monde l’appelle comme ça. Il n’y entre aucun élément de fiction, sauf dans les noms. Mais ces rapports sexuels occasionnels laissent beaucoup. D’abord je leur dois mon meilleur ami, le peintre et écrivain Jean-Paul Marcheschi, Jean-Paul le Corse (je ne sais pas s’il apparaît dans la traduction italienne, qui est partielle, et que je n’ai pas encore vue). Mais même les ombres des jardins, même les figures les plus passagères, même les “jamais revus”, laissent un sentiment d’avoir été là, d’avoir habité les villes, d’avoir pénétré dans les chambres, d’avoir résidé sur la terre. Il y a une merveilleuse poésie des désirs accomplis, chantée par Gide dans Les Nourritures terrestres, illustrée par Cavafy ou Sandro Penna, admirablement exprimée dans le splendide Pao Pao de Tondelli, un de mes livres préférés. Le foutre une fois versé, et peut-être surtout pour rien, en l’air, sur les feuilles des jardins publics, dans le square Jean-XXIII derrière Notre-Dame à Paris, ou sur les bords d’une fontaine, dans le brouillard, à Volterra, nous rend l'espace vibrant à jamais.

 5. L’esthétique masculine que vous représentez, empreinte de virilité, semble ne plus être actuelle. Pourquoi, selon vous ? 

Oh je ne suis pas sûr qu’elle soit moins présente que jadis. Moi je la vois très présente, sur la Toile, par exemple. Elle a toujours été minoritaire au sein de l’homosexualité. Le courant whitmanien de l'homosexualité a toujours été moins visible que le courant... comment dire, pédérastique grec, théocritien, élisabétain, stefan-georgien ; peut-être parce que, par définition, il est moins flamboyant, moins pittoresque, moins démonstratif. Il représente pourtant, si vous me permettez de le dire en riant, la seule homosexualité proprement dite, la seule qui ne singe pas l'hétérosexualité en reconstituant des rôles, la seule ortho-homosexualité...

6. Comment décririez-vous la beauté masculine ? 

Quelque chose de très simple, d’élémentaire, d’un peu massif, de plus roman que gothique, de plus primitif que maniériste ou baroque, d’inaffecté, de droit, de gentil, de souriant, de très «français de Saint-André-des-Champs», comme dit Proust — mais rassurez-vous, le Français de Saint-André-des-Champs peut parfaitement être italien et venir tout droit du Basilicate ou du Frioul, de Casalpusterlengo ou de Valguarnera Caropepe.

7. Qu'est-ce qui caractérise le sexe entre hommes, qu'a-t-il de plus ou de moins si on le compare au sexe entre un homme et une femme ?  

Oh, alors là, je ne permettrai pas d’en présumer, au moins quant au fond... Pour ce qui est de la pure logistique, en revanche, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, au moins, il présentait certainement l’avantage d’une disponibilité plus grande, d’une plus abrupte immédiateté, d’un lien plus étroit avec la géographie, la topographie, l’espace sensible. 

8. Faut-il croire à l'amour, et si oui, jusqu'à quel point ?

Dans l’amour tel que le décrit un livre comme Tricks il entre assez peu de fiction, sinon celle du fantasme sexuel, qui fait prendre un moment la réalité pour ses rêves. Le mensonge n’y a aucune part, donc la crédulité n’y est pas mise à l’épreuve.

9. Peut-on tomber amoureux pour une seule nuit, puis s'en aller et continuer tout seul sa route ?

En général c’est plus la vie, la fantaisie du voyageur, ses contraintes et celles du destin qui imposent de tels choix, pareils départs — plus que la décision délibérée. Comme le proclamaient les T-shirts américains de cette époque là : so many men, so little time. Les garçons se présentent comme autant de livres, de récits, d’histoires, de beaux noms : c’est la même boulimie que celle du lecteur de romans, d’ouvrages d’éruditions ou de poésie. Mais l'on peut tout à fait se rendre compte qu'on était amoureux alors qu'on est déjà loin, dans l’espace et dans le temps : dans l’escalier qu’on dévale au matin ou bien trente ans plus tard, en retrouvant une vieille photographie dans un tiroir.
 
10. Vous avez vécu à Rome et vous connaissez bien Milan. Quels souvenirs gardez-vous de ces deux villes ? 

Rome est plus poétique et Milan plus sexuelle. Mais comme la poésie peut-être très sexuelle, et la sexualité très poétique... J’ai des souvenirs délicieux des pentes du Capitole sous la lune, entre les marbres, entre les pins, et de toilettes souterraines de cinémas milanais, oh, comment s’appelaient-ils, L’Argentina, non, dans une merveilleuse lumière glauque à la Hopper, avec gros plan sur des cuisses, des hanches, des ventres, un sourire, des dents sous une moustache noire. Et cette boîte des confins de la ville, comment dit Tabucchi, déjà, dans Tristano muore : Rosamunda, Rosamunda, che magnifica serata / sembra proprio preparata da una fata delicata ?



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Images : dessin de Tom of Finland, Duel Portrait

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