"Erano quasi le due del mattino, il Manhattan stava per chiudere..."
Toujours à propos de la sortie de la traduction italienne de Tricks (aux éditions Textus), je reprends ici un article de Christian Poccia, paru le samedi 10 mars 2012 dans le journal Cinque giorni ; il s'agit d'un journal gratuit, très bien fait et très lu, qui a deux éditions, l'une romaine et l'autre milanaise. On peut également lire en ligne les articles du journal sur le site Cinque giorni.it. L'article mêle des extraits d'un entretien avec Renaud Camus (ce sont les passages entre guillemets) et les impressions de lecture du journaliste. Les deux éléments sont toutefois si imbriqués qu'il est parfois difficiles de les distinguer ; dans ma traduction, j'ai donc séparé le texte en paragraphes et rajouté quelques précisions entre crochets et en italiques pour faciliter la lecture de l'article, par ailleurs fort intéressant :
L'éducation sentimentale (et sexuelle) de Renaud Camus
Les rencontres avec des inconnus, les désirs et les plaisirs d'une nuit. Tricks, le journal d'une époque de «liberté absolue», écrit en 1978, paraît en traduction italienne. Son auteur (et protagoniste) raconte la frontière ténue entre la drague et l'amour qui lui fait dire aujourd'hui : «J'ai habité la terre.».
Les bouches entourées de moustaches fournies. Les cuisses
dures et les torses musclés. Les sentiers de poils sur des corps imparfaits
décrits comme les cartes d’un voyage. Les garçons qui se pressent au Manhattan,
un bar du boulevard Saint Germain, à Paris. Paris la nuit, Milan la nuit. Les
sexes, de toutes les tailles ; les avant-bras puissants. Une multitude de
chambres. Et surtout l'une d'entre elles, sous les toits, perchée au septième étage. Les amitiés.
Les approches. Les fesses. Paris quand le jour se lève. La plage de San
Francisco en plein jour. Tricks parle de tout cela – de tout cela aussi. Il ne
s’agit pas d’un roman, mais plutôt d’un journal dans lequel l’écrivain français
Renaud Camus raconte six mois de rencontres sexuelles. «Trick, note Roland
Barthes dans sa préface, est la rencontre qui n’a lieu qu’une fois, mieux
qu’une drague, moins qu’un amour.»
La première édition du livre date de 1978 [
en fait, 1979, aux éditions Mazarine],
et «depuis ce temps-là, tout a changé, nous dit, depuis la France, Renaud Camus ;
l’arrivée du sida a bouleversé ce type de relations. Et je regrette la liberté
totale qui a disparu, cette sexualisation totale du temps, et peut-être plus encore
de l’espace, le fait qu'il n'y avait pas de solution de continuité entre le désir, l’amour et
le plaisir d’une part, et, de l’autre, la rue, les jardins et les villes. On
arrivait dans une ville étrangère dont on ne connaissait même pas la langue, et on pouvait
se retrouver tranquillement au petit matin entre les bras d’un inconnu, dans
une chambre qui nous paraissait étrangement familière. Dans ces années-là, les
rencontres étaient caractérisées par une intense immédiateté, en liaison
étroite avec la géographie et l’espace sensible ; elles n’avaient que peu
de rapport avec la fiction, et on avait l’impression que, pour un moment, les
rêves se confondaient avec la réalité. Nos rapports sexuels – les milliers
d’heures sacrifiées pour assouvir des plaisirs qui ressemblent à des amours
fugaces, des amours sur le seuil, à peine commencés, comme suspendus à un
souffle – pouvaient être précipités, parfois même comiques ; ils n’en étaient
pas moins sentimentaux, affectueux, bienveillants. [
Le passage placé dans les tirets n’est pas entre guillemets dans le texte
original] Nous étions pleins de
reconnaissance pour ceux qui nous faisaient le don merveilleux du plaisir.
C’est aussi à ces aventures que je dois mon meilleur ami, le peintre et
sculpteur Jean-Paul Marcheschi. Mais les ombres des jardins, les figures plus passagères, tous ceux que je n’ai jamais revus ont laissé aussi leur
empreinte : ils ont vécu dans la ville, ils sont entrés dans ces chambres,
ils ont habité la terre.»
Parcourir les pages de
Tricks, c’est comme visiter
une multitude de lieux, de maisons, de bars, de recoins, toujours intimes, même
quand il y a beaucoup de monde ; c’est regarder des visages la plupart du
temps inoubliables, rarement beaux, c’est sentir des corps, les toucher,
s’aventurer dans des désirs éternellement semblables, et qui pourtant font
chaque nuit à nouveau battre le cœur comme si c’était la première fois, désirs
renouvelés et insatiables ; cela signifie éprouver une fringale d’hommes.
«À cette époque-là, les tee-shirts américains proclamaient :
So many men,
so little time (
Tant d’hommes, et si peu de temps). Voilà : les garçons
étaient comme des livres, des récits, des histoires ; nous étions aussi
boulimiques que le lecteur de romans et de poèmes.» Et on n’avait pas le temps
de tomber amoureux, en tout cas si tomber amoureux signifiait se lier à une
seule personne pour toute la vie. «On se rendait compte d’avoir aimé quelqu’un alors
qu’on était déjà loin de lui dans l’espace et dans le temps, dans l’escalier
qu’on descendait au petit matin ou trente ans plus tard, en retrouvant une
vieille photographie dans un tiroir», nous dit Renaud Camus, et il n’y a
peut-être aucun regret dans ses paroles, cela ressemble plus à une nostalgie,
celle d’une époque révolue, de tant d’amants perdus.
«J’ai l’impression
qu’aujourd’hui les rapports sont plus secs, méfiants, plus détachés de la vie
sociale, des amitiés, des voyages, des façons d’habiter l’espace. Il me semble
qu’il y a moins d’érotisme, que les pactes sexuels se concluent davantage sur
Internet que dans les rues. Mais j’ai soixante-cinq ans, et peut-être est-ce
surtout moi qui ai changé. Peut-être que les maisons, les chambres, les jardins
et les villes sont aujourd’hui encore accueillants pour les diables amoureux de
vingt ou trente ans.» Et ceux-là sauront eux aussi, comme Renaud, se rappeler
un jour d’avoir aimé, ne serait-ce que quelques heures, un mercredi qui n’eut
pas de nuit ; et même sans connaître – après tout, quelle
importance ? – le nom de celui qu’ils ont aimé.
Christian Poccia (
Traduction personnelle)
Renaud Camus a bien voulu me faire parvenir le texte du passionnant entretien qu'il a eu avec Christian Poccia (et dont malheureusement il ne reste que quelques bribes dans l'article) ; je le reproduis ci-dessous dans son intégralité :
1. À travers la période de six mois que vous racontez dans Tricks vous faites le portrait d'une société homosexuelle, parisienne, libre, hédoniste et pleine d'énergie. Qu'est-ce qui a changé depuis cette époque ? Quel souvenir en gardez-vous ?
Oh, tout a changé. Le
sida est passé par là et il a totalement transformé ce type de
relations. Ce dont je regrette la disparition, c’est bien sûr la
liberté absolue, la sexualisation totale du temps et plus encore,
peut-être, de l'espace, le fait qu’il n’existait pas de solution de
continuité entre le désir, l’amour, le plaisir, d'une part, et la rue,
les jardins, la ville, les villes inconnues d’autre part. On était
comme le diable Asmodée qui entrait dans les maisons par les toits ; et
arrivant un soir dans une capitale ou une ville étrangère dont on ne
connaissait même pas la langue on pouvait très bien se retrouver au
matin tranquillement installé entre des bras inconnus parmi des draps
défaits au milieu d’une chambre étrangement familière, ouvrant sur une
place ou sur des quartiers de banlieue où l’on avait l’impression de
vivre depuis toujours, de pouvoir vivre, d’avoir pu vivre. Mais bien sûr
c’est un homme de soixante-cinq ans qui répond à vos questions
aujourd’hui. Peut-être est-ce surtout moi, qui ai changé. Peut-être les
maisons,
les chambres, les jardins et les villes sont-ils tout aussi
accueillants aujourd'hui à des diables amoureux de vingt ou trente ans.
Il me semble tout de même que l’espace est beaucoup moins généralement
érotisé qu’il ne l’était, que les pactes sexuels se passent ailleurs,
dans des lieux spécialisés ou bien par Internet, moins dans la rue,
moins au clair de lune.
2. Qu'aimez-vous et qu'est-ce qui vous déplait dans les années deux mille ?
Dans
mes années deux mille particulières j'aime la stabilité amoureuse, la
tranquillité sentimentale, le long bonheur affectueux. Tant qu’à faire,
je pense qu’il vaut mieux organiser sa vie dans ce sens que dans l’autre
(conjugalité fidèle dans la jeunesse, débordements sexuels à l’âge mûr
et après). Dans les années deux mille en général, je n’aime pas la brutalité
des rapports sociaux, la décivilisation, l’effondrement de la parole.
Nos rapports sexuels avaient beau être multiples, précipités,
vaudevillesques, presque farcesques, ils n’en étaient pas moins
sentimentaux, affectueux, emplis de bienveillance comme le souligne
Barthes quand il évoque la déesse Eunoïa, dans
sa préface. Nous étions
pleins d’une reconnaissance éperdue pour qui nous faisait ce don
merveilleux,
le plaisir. J’ai l'impression — mais encore une fois ce
n’est peut-être que l’effet d’un inévitable changement de point de vue —
que les rapports sexuels sont plus secs, plus méfiants, plus détachés
de la vie sociale, des amitiés, des voyages, des façons d’habiter
l’espace.
3. Pensez-vous qu'il soit possible de retrouver la liberté sexuelle des années soixante-dix ?
Peut-être,
si on se libérait tout à fait de la maladie. Mais il faudrait aussi
retrouver la douceur, la gentillesse, l'humour,
la bonne camaraderie whitmanienne...
4. Que reste-t-il des rapports sexuels que vous décrivez dans votre roman ?
Mon
livre n’est pas un roman, je ne sais pas pourquoi tout le monde
l’appelle comme ça. Il n’y entre aucun élément de fiction, sauf dans les
noms. Mais ces rapports sexuels occasionnels laissent beaucoup. D’abord
je leur dois mon meilleur ami, le peintre et écrivain Jean-Paul
Marcheschi,
Jean-Paul le Corse (je ne sais pas s’il apparaît dans la
traduction italienne, qui est partielle, et que je n’ai pas encore vue).
Mais même les ombres des jardins, même les figures les plus passagères,
même les “jamais revus”, laissent un sentiment d’avoir été là, d’avoir
habité les villes, d’avoir pénétré dans les chambres, d’avoir résidé sur
la terre. Il y a une merveilleuse poésie des désirs accomplis, chantée
par Gide dans
Les Nourritures terrestres, illustrée par Cavafy ou
Sandro Penna, admirablement exprimée dans le splendide
Pao Pao de Tondelli, un
de mes livres préférés. Le foutre une fois versé, et peut-être surtout
pour rien, en l’air, sur les feuilles des jardins publics, dans le
square Jean-XXIII derrière Notre-Dame à Paris, ou sur les bords d’une
fontaine, dans le brouillard, à
Volterra, nous rend l'espace vibrant à
jamais.
5. L’esthétique masculine que vous représentez, empreinte de virilité, semble ne plus être actuelle. Pourquoi, selon vous ?
Oh
je ne suis pas sûr qu’elle soit moins présente que jadis. Moi je la
vois très présente, sur la Toile, par exemple. Elle a toujours été
minoritaire au sein de l’homosexualité. Le courant whitmanien de
l'homosexualité a toujours été moins visible que le courant... comment
dire, pédérastique grec, théocritien, élisabétain,
stefan-georgien ;
peut-être parce que, par définition, il est moins flamboyant, moins
pittoresque, moins démonstratif. Il représente pourtant, si vous me
permettez de le dire en riant, la seule homosexualité proprement dite,
la seule qui ne singe pas l'hétérosexualité en reconstituant des rôles,
la seule ortho-homosexualité...
6. Comment décririez-vous la beauté masculine ?
Quelque
chose de très simple, d’élémentaire, d’un peu massif, de plus roman que
gothique, de plus primitif que maniériste ou baroque, d’inaffecté, de
droit, de gentil, de souriant, de très «français de
Saint-André-des-Champs», comme dit Proust — mais rassurez-vous, le
Français de Saint-André-des-Champs peut parfaitement être italien et
venir tout droit du Basilicate ou du Frioul, de
Casalpusterlengo ou de
Valguarnera Caropepe.
7. Qu'est-ce qui caractérise le sexe entre hommes, qu'a-t-il de plus ou de moins si on le compare au sexe entre un homme et une femme ?
Oh,
alors là, je ne permettrai pas d’en présumer, au moins quant au fond...
Pour ce qui est de la pure logistique, en revanche, dans les années
soixante-dix et quatre-vingt, au moins, il présentait certainement
l’avantage d’une disponibilité plus grande, d’une plus abrupte
immédiateté, d’un lien plus étroit avec la géographie, la topographie,
l’espace sensible.
8. Faut-il croire à l'amour, et si oui, jusqu'à quel point ?
Dans
l’amour tel que le décrit un livre comme Tricks il entre assez peu de
fiction, sinon celle du fantasme sexuel, qui fait prendre un moment la
réalité pour ses rêves. Le mensonge n’y a aucune part, donc la crédulité
n’y est pas mise à l’épreuve.
9. Peut-on tomber amoureux pour une seule nuit, puis s'en aller et continuer tout seul sa route ?
En
général c’est plus la vie, la fantaisie du voyageur, ses contraintes et
celles du destin qui imposent de tels choix, pareils départs — plus que
la décision délibérée. Comme le proclamaient les T-shirts américains de
cette époque là : so many men, so little time. Les garçons se
présentent comme autant de livres, de récits, d’histoires, de beaux noms
: c’est la même boulimie que celle du lecteur de romans, d’ouvrages
d’éruditions ou de poésie. Mais l'on peut tout à fait se rendre compte
qu'on était amoureux alors qu'on est déjà loin, dans l’espace et dans le
temps : dans l’escalier qu’on dévale au matin ou bien trente ans plus
tard, en retrouvant une vieille photographie dans un tiroir.
10. Vous avez vécu à Rome et vous connaissez bien Milan. Quels souvenirs gardez-vous de ces deux villes ?
Rome
est plus poétique et Milan plus sexuelle. Mais comme la poésie
peut-être très sexuelle, et la sexualité très poétique... J’ai des
souvenirs délicieux des pentes du Capitole sous la lune, entre les
marbres, entre les pins, et de toilettes souterraines de
cinémas milanais, oh, comment s’appelaient-ils,
L’Argentina, non, dans une
merveilleuse lumière glauque
à la Hopper, avec gros plan sur des
cuisses, des hanches, des ventres, un sourire, des dents sous une
moustache noire. Et cette boîte des confins de la ville, comment dit
Tabucchi, déjà, dans
Tristano muore :
Rosamunda, Rosamunda, che
magnifica serata / sembra proprio preparata da una fata delicata ?
Source de l'article
Images : dessin de Tom of Finland, Duel Portrait