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lundi 7 janvier 2013

De l'ombre et des larmes




À Patrick Mauriès



«Fille fleur ou fille des fleurs, il m'est difficile de ne pas penser un tel nom lorsque je regarde Louise de Vilmorin vivre dans ce Verrières où même les meubles paraissent avoir poussé comme des plantes. Il est probable que dans la vaste graineterie mystérieuse où j'organisai jadis un bal pour des enfants qui m'appellent "mon oncle", on trouve des graines à meubles et des graines à livres et des graines de toute sorte qui expliquent l'incroyable force avec laquelle, dans cette maison, poussent les belles allures, les fous rires, les rêves, les poèmes, les oracles (qu'il arrive aux personnes déshéritées de confondre avec les jeux de mots). Bref, on imagine mal cette Louise écrivant et usant de l'encre. Son secret ne serait-il point de connaître l'exigence de ses racines ou par quel mécanisme fabriquer les taches, les coloris et les formes de ses pétales et obtenir tant de grâces lumineuses avec de l'ombre et des larmes ?»

Jean Cocteau, article paru dans La Revue de Paris, juin 1955, repris dans Louise de Vilmorin - Jean Cocteau, Correspondance croisée Editions du Promeneur, 2003









J'ai  vu 

J'ai vu plus d'un adieu se lever au matin,
J'ai vu sur mon chemin plus d'une pierre blanche,
J'ai vu parmi la ronce et parmi le plantain
Plus d'un profil perdu, plus d'un regard éteint
Et plus d'un bras, la nuit, que me tendaient les branches.

Par le calme et la pluie et le souffle du vent
J'ai vu passer les mots qu'un baiser accompagne.
J'ai vu ces baisers-là s'en aller au couvent
Et dans le flot des lacs où le temps va, rêvant,
J'ai vu plus d'un noyé dont je fus la compagne. 

J'ai vu tous mes regrets guetter mon avenir,
L'amour me délaisser pour une autre nature
Mon cœur, mal estimé, de loin me revenir
Et ce cœur me rester pour battre ma mesure.

Ces mains, ces yeux, ces bras où passa mon destin
Ces profils éperdus ne pesant plus une once,
Je les revois dans l'onde et l'arbre et le plantain
Et je vois mon destin dans l'entrelacs des ronces. 

Louise de Vilmorin  Poèmes, Gallimard, 1970










Images : en haut, Verrières, (Source)

en bas, Valerio Pirrera  (Site Flickr)





2 commentaires:

  1. Cocteau/de Vilmorin: les amis correspondants d'une belle époque. Merci.

    http://envapements.blogspot.ca/2010/10/les-grands-correspondants.html

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    1. Merci de votre visite, cher ami du Québec !

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