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samedi 16 mai 2015

La potenza del riso (La puissance du rire)




Le réalisateur Mario Monicelli, l'un des grands maîtres de la fameuse "comédie à l'italienne", aurait eu aujourd'hui cent ans. À cette occasion, je cite ici quelques extraits d'une conversation qu'il a eue en 2008 avec le critique Goffredo Fofi, autour du thème de la mort et du comique. On se souvient que Monicelli est mort le 29 novembre 2010, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans, en se jetant de la fenêtre de sa chambre au cinquième étage de l'hôpital San Giovanni de Rome, où il se trouvait pour un cancer en phase terminale :

« La morte è fonte sublime di comicità. Innesca dinamiche familiari e personali che possono prendere qualsiasi direzione. Sfuggendo alle logiche della normalità. Rovesciando rapporti ed equilibri. Suscitando clamorose rivelazioni. Aprendo il capo a soluzioni di umor nero dalle sfumature grottesche o persino blasfeme. La presenza stessa della morte, con l’obbligo sociale del cordoglio, genera le soluzioni più impensate. E il riso assume talvolta forme isteriche, liberatorie, difensive. Accompagnato a rivalse, improvvise confessioni, liti furibonde. La morte è comica. Non ha quasi nulla di eroico. E quando lo sembra, spesso rivela un equivoco come in fondo era la fucilazione di Sordi e Gassman nella Grande guerra.

Anzi, il più delle volte la morte ti coglie sempre nel momento meno opportuno. Dalla veglia funebre al funerale, con tutto quello che può accadere durante l’interramento, la morte fornisce materia comica straordinaria. (...)

C’è una frase che ho trovato e copiato dai Pensieri di Leopardi, per l’esattezza è il numero 78, una frase che condivido e che ho cercato, qualche volta forse riuscendovi, di mettere in pratica nei miei film che considero riusciti: "Grande tra gli uomini e di grande terrore è la potenza del riso : contro il quale nessuno nella sua coscienza trova sé munito da ogni parte. Chi ha coraggio di ridere, è padrone del mondo, poco altrimenti di chi è preparato a morire". »




« La mort est une merveilleuse source de comique. Elle entraîne des réactions familiales ou personnelles qui peuvent prendre toutes les directions possibles, échappant à toutes les logiques de la normalité et bouleversant les rapports et les équilibres. Elle ouvre la voie à toutes les potentialités d'humour noir, aux nuances grotesques ou même blasphématoires. La présence même de la mort, avec l'obligation sociale du deuil, génère les situations les plus inattendues, et le rire prend des formes parfois hystériques, libératrices, défensives. Il peut s'accompagner de revanches, de confessions inattendues, de furieuses disputes. La mort est comique ; elle n'a presque rien d'héroïque, et quand elle en a l'apparence, c'est souvent à cause d'un malentendu, comme dans le cas de l'exécution de Sordi et Gassman, dans La Grande Guerre.





On peut même dire que la plupart du temps, la mort nous saisit au moment le moins opportun. De la veillée funèbre jusqu'aux funérailles, avec tout ce qui peut se passer pendant l'enterrement, la mort peut fournir une matière comique extraordinaire. (...)



L’Éloge funèbre, extrait du film Les Nouveaux Monstres, sketch réalisé par Ettore Scola


Il y a une phrase que j'ai trouvée et recopiée dans les Pensées de Leopardi, il s'agit plus exactement de la pensée n. 78 ; c'est une pensée que je partage et que j'ai cherché, parfois même avec succès, à mettre en pratique dans mes films que je considère comme réussis : "Grande et terrible est chez les hommes la puissance du rire : contre elle, nul dans sa conscience ne peut se prémunir. L'homme qui a le courage de rire est le maître du monde, presque autant que celui qui est préparé à mourir." »

(Traduction personnelle)






mercredi 1 janvier 2014

Auguri leopardiani (Vœux leopardiens)




DIALOGO DI UN VENDITORE DI ALMANACCHI E UN PASSEGGERE


VENDITORE – Almanacchi, almanacchi nuovi ; lunari nuovi. Bisognano, signore, almanacchi ?

PASSEGGERE – Almanacchi per l'anno nuovo ?

VENDITORE – Si signore.

PASSEGGERE – Credete che sarà felice quest'anno nuovo ?

VENDITORE – Oh illustrissimo si, certo.

PASSEGGERE – Come quest'anno passato ?

VENDITORE – Più più assai.

PASSEGGERE – Come quello di là ?

VENDITORE – Più più, illustrissimo.

PASSEGGERE – Ma come qual altro ? Non vi piacerebbe che l'anno nuovo fosse come qualcuno di questi anni ultimi ?

VENDITORE – Signor no, non mi piacerebbe.

PASSEGGERE – Quanti anni nuovi sono passati da che voi vendete almanacchi ?

VENDITORE – Saranno vent'anni, illustrissimo.

PASSEGGERE – A quale di cotesti vent'anni vorreste che somigliasse l'anno venturo?

VENDITORE – Io ? non saprei.

PASSEGGERE – Non vi ricordate di nessun anno in particolare, che vi paresse felice?

VENDITORE – No in verità, illustrissimo.

PASSEGGERE – E pure la vita è una cosa bella. Non è vero ?

VENDITORE – Cotesto si sa.

PASSEGGERE – Non tornereste voi a vivere cotesti vent'anni, e anche tutto il tempo passato, cominciando da che nasceste ?

VENDITORE – Eh, caro signore, piacesse a Dio che si potesse.

PASSEGGERE – Ma se aveste a rifare la vita che avete fatta né più né meno, con tutti i piaceri e i dispiaceri che avete passati ?

VENDITORE – Cotesto non vorrei.

PASSEGGERE – Oh che altra vita vorreste rifare ? la vita ch'ho fatta io, o quella del principe, o di chi altro? O non credete che io, e che il principe, e che chiunque altro, risponderebbe come voi per l'appunto ; e che avendo a rifare la stessa vita che avesse fatta, nessuno vorrebbe tornare indietro ?

VENDITORE – Lo credo cotesto.

PASSEGGERE – Né anche voi tornereste indietro con questo patto, non potendo in altro modo ?

VENDITORE – Signor no davvero, non tornerei.

PASSEGGERE – Oh che vita vorreste voi dunque ?

VENDITORE – Vorrei una vita così, come Dio me la mandasse, senz'altri patti.

PASSEGGERE – Una vita a caso, e non saperne altro avanti, come non si sa dell'anno nuovo ?

VENDITORE – Appunto.

PASSEGGERE – Cosi vorrei ancor io se avessi a rivivere, e così tutti. Ma questo è segno che il caso, fino a tutto quest'anno, ha trattato tutti male. E si vede chiaro che ciascuno è d'opinione che sia stato più o di più peso il male che gli è toccato, che il bene ; se a patto di riavere la vita di prima, con tutto il suo bene e il suo male, nessuno vorrebbe rinascere. Quella vita ch'è una cosa bella, non è la vita che si conosce, ma quella che non si conosce ; non la vita passata, ma la futura. Coll'anno nuovo, il caso incomincierà a trattar bene voi e me e tutti gli altri, e si principierà la vita felice. Non è vero ?

VENDITORE – Speriamo.

PASSEGGERE – Dunque mostratemi l'almanacco più bello che avete.

VENDITORE – Ecco, illustrissimo. Cotesto vale trenta soldi.

PASSEGGERE – Ecco trenta soldi.

VENDITORE – Grazie, illustrissimo : a rivederla. Almanacchi, almanacchi nuovi ; lunari nuovi.

Giacomo Leopardi Operette morali






DIALOGUE DU PASSANT ET DU MARCHAND D'ALMANACHS


LE MARCHAND – Almanachs, almanachs nouveaux ! Calendriers nouveaux ! Des almanachs, monsieur !

LE PASSANT – Des almanachs pour l'année nouvelle ?

LE MARCHAND – Oui, monsieur.

LE PASSANT – Crois-tu qu'elle sera heureuse cette nouvelle année ?

LE MARCHAND – Oh ! oui, monsieur !

LE PASSANT – Comme celle qui se termine ?

LE MARCHAND – Oh ! bien plus !

LE PASSANT – Comme la précédente ?

LE MARCHAND – Encore plus, monsieur !

LE PASSANT – Mais comme quelle autre, alors ? N'aimerais-tu pas que la nouvelle année fût pareille à l'une des dernières ?

LE MARCHAND – Non, monsieur, je ne l'aimerais pas.

LE PASSANT – Combien d'années nouvelles as-tu comptées depuis que tu vends des almanachs ?

LE MARCHAND – Une vingtaine, monsieur.

LE PASSANT – A laquelle de ces vingt années voudrais-tu que ressemblât l'année à venir ?

LE MARCHAND – Moi ? je ne sais pas.

LE PASSANT – Tu ne te souviens pas d'une année qui t'ait paru heureuse ?

LE MARCHAND – Ma foi, non, monsieur.

LE PASSANT – Pourtant, la vie est belle, n'est-ce pas ?

LE MARCHAND – C'est sûr !

LE PASSANT – Tu voudrais bien revivre ces vingt années, et même toutes les autres depuis ta naissance ?

LE MARCHAND – Eh ! cher monsieur, plût à Dieu que ce fût possible !

LE PASSANT – Même si cette vie était telle que tu l'as déjà vécue, avec exactement les mêmes joies et les mêmes peines ?

LE MARCHAND – Cela, non !

LE PASSANT – Mais quelle autre vie voudrais-tu mener ? La mienne, celle du prince, celle de qui d'autre encore ? Ne crois-tu pas que le prince, moi ou quiconque, nous ne répondrions comme toi à cette question, et qu'ayant à vivre la même vie, personne ne voudrait revenir en arrière ?

LE MARCHAND – Je le crois bien.

LE PASSANT – Toi non plus, tu ne retournerais pas en arrière si tu ne pouvais le faire qu'à cette condition ?

LE MARCHAND – Certes non, monsieur.

LE PASSANT – Mais quelle vie voudrais-tu donc ?

LE MARCHAND – Une vie comme ça, celle que Dieu m'enverrait, sans autres conditions.

LE PASSANT – Une vie au hasard, sans rien connaître de l'avenir, comme pour l'année nouvelle ?

LE MARCHAND – Tout juste.

LE PASSANT – C'est ce que je voudrais aussi, si j'avais à revivre ; et tout le monde en demanderait autant. Mais cela veut dire que le destin, jusqu'à ce jour, nous a tous fort mal traités. Il est clair que chacun estime avoir reçu plus de mal que de bien, puisque personne n'accepterait de naître une seconde fois pour reprendre son existence antérieure. La vie qui est belle, ce n'est pas la vie que l'on connaît, mais celle que l'on ne connaît pas ; ce n'est pas la vie passée, mais la vie future. Avec la nouvelle année, le destin va enfin nous traiter comme il faut, toi, moi, tous les autres, et ce sera le commencement du bonheur.

LE MARCHAND – Espérons-le.

LE PASSANT – Allons, montre-moi ton plus bel almanach !

LE MARCHAND – Tenez, monsieur, il vaut trente sous.

LE PASSANT – Les voilà.

LE MARCHAND – Merci, monsieur, et au revoir. Almanachs, almanachs nouveaux ! Calendriers nouveaux !

Giacomo Leopardi Petites œuvres morales, traduction Joël Gayraud, éditions Allia, 1992.





L'adaptation de ce dialogue de Leopardi par Ermanno Olmi (1954)

jeudi 1 août 2013

Dolce e chiara è la notte... (Douce et claire est la nuit...)











La Sera del dì di festa

Dolce e chiara è la notte e senza vento,
E queta sovra i tetti e in mezzo agli orti
Posa la luna, e di lontan rivela
Serena ogni montagna. O donna mia,
Già tace ogni sentiero, e pei balconi
Rara traluce la notturna lampa :
Tu dormi, che t'accolse agevol sonno
Nelle tue chete stanze ; e non ti morde
Cura nessuna ; e già non sai nè pensi
Quanta piaga m'apristi in mezzo al petto.
Tu dormi : io questo ciel, che sì benigno
Appare in vista, a salutar m'affaccio,
E l'antica natura onnipossente,
Che mi fece all'affanno. A te la speme
Nego, mi disse, anche la speme ; e d'altro
Non brillin gli occhi tuoi se non di pianto.
Questo dì fu solenne : or da' trastulli
Prendi riposo ; e forse ti rimembra
In sogno a quanti oggi piacesti, e quanti
Piacquero a te : non io, non già, ch'io speri,
Al pensier ti ricorro. Intanto io chieggo
Quanto a viver mi resti, e qui per terra
Mi getto, e grido, e fremo. Oh giorni orrendi
In così verde etate ! Ahi, per la via
Odo non lunge il solitario canto
Dell'artigian, che riede a tarda notte,
Dopo i sollazzi, al suo povero ostello ;
E fieramente mi si stringe il core,
A pensar come tutto al mondo passa,
E quasi orma non lascia. Ecco è fuggito
Il dì festivo, ed al festivo il giorno
Volgar succede, e se ne porta il tempo
Ogni umano accidente. Or dov'è il suono
Di que' popoli antichi ? or dov'è il grido
De' nostri avi famosi, e il grande impero
Di quella Roma, e l'armi, e il fragorio
Che n'andò per la terra e l'oceano ?
Tutto è pace e silenzio, e tutto posa
Il mondo, e più di lor non si ragiona.
Nella mia prima età, quando s'aspetta
Bramosamente il dì festivo, or poscia
Ch'egli era spento, io doloroso, in veglia,
Premea le piume ; ed alla tarda notte
Un canto che s'udia per li sentieri
Lontanando morire a poco a poco,
Già similmente mi stringeva il core.

Giacomo Leopardi Canti







Le Soir du jour de fête

Douce et claire est la nuit et sans un souffle,
Et tranquille sur les toits et dans les jardins
La lune repose, et de loin nous révèle
Les montagnes sereines. Ô mon amour,
Déjà les chemins font silence, et aux balcons
Rares sont les lampes qui brillent encore :
Tu dors, car un sommeil aisé t'accueillit
Dans tes chambres paisibles ; et nul souci
Ne te tourmente ; tu ne sais même pas ni ne pense
À la blessure que tu me fis au cœur.
Tu dors : et moi, je salue de ma fenêtre
Ce ciel qui semble si bienveillant,
Et l'antique nature toute puissante
Qui me créa pour la douleur. «Je te refuse l'espoir,
me dit-elle, l'espoir lui-même ; et que rien
ne brille dans tes yeux sinon l'éclat des larmes.»
Ce fut un jour de fête : maintenant de tous ces jeux
Tu te reposes ; et peut-être te souviens-tu
Dans tes songes de tous ceux à qui aujourd'hui tu as plu
Et de tous ceux qui te plurent : et ce serait vain espoir
D'imaginer que c'est à moi que tu penses. Alors je me demande
Combien il me reste à vivre, et à terre, là,
Je me jette, en criant et en tremblant. Ô jours affreux
En un âge si vert ! Hélas, sur la route,
J'entends non loin le chant solitaire
De l'artisan qui revient dans la nuit,
Après les jeux, à son pauvre logis ;
Et durement mon cœur se serre,
À la pensée que tout passe dans le monde,
Sans presque laisser de trace. Voilà, le jour de fête
A fui, et un jour banal lui succède, le temps emporte ainsi
Toute aventure humaine. Où est-il désormais le bruit
De tous ces peuples anciens ? Où est-il le renom
De nos aïeux illustres, et l'immense empire
De cette Rome, et ses armes, et le fracas
Dont elle emplit la terre et l'océan ?
Tout est paix et silence, et tout repose
Dans le monde, on ne parle plus d'eux.
Dans mes jeunes années, à l'âge où l'on attend
Fébrilement le jour de fête, quand celui-ci était passé,
Je veillais douloureusement sans trouver le sommeil ;
Et très tard dans la nuit,
Un chant qu'on entendait par les chemins
Et qui peu à peu s'éteignait dans le lointain,
Déjà pareillement me serrait le cœur.

(Traduction personnelle)








Images
: en haut et au centre, Renaud Camus (Site Flickr)

en bas, B. Zillich (Site Flickr)

jeudi 7 mars 2013

Alla luna (À la lune)








O graziosa luna, io mi rammento
Che, or volge l'anno, sovra questo colle
Io venia pien d'angoscia a rimirarti :
E tu pendevi allor su quella selva
Siccome or fai, che tutta la rischiari.
Ma nebuloso e tremulo dal pianto
Che mi sorgea sul ciglio, alle mie luci
Il tuo volto apparia, che travagliosa
Era mia vita : ed è, né cangia stile,
O mia diletta luna. E pur mi giova
La ricordanza, e il noverar l'etate
Del mio dolore. Oh come grato occorre
Nel tempo giovanil, quando ancor lungo
La speme e breve ha la memoria il corso,
Il rimembrar delle passate cose,
Ancor che triste, e che l'affanno duri !

Giacomo Leopardi Canti






Ô gracieuse lune, je me souviens
Que, voilà maintenant un an, sur cette même colline
Je venais plein d'angoisse te contempler :
Et tu pendais alors sur cette forêt
Comme tu le fais aujourd'hui, l'éclairant tout entière.
Mais voilé et troublé par les larmes
Qui me montaient aux yeux
M'apparaissait ton visage, car tourmentée
Était ma vie ; et elle l'est encore, dans son tour immuable,
Ô lune bien-aimée. Et cependant me plaît
Le souvenir, et le rappel des ans
De ma souffrance. Oh, comme il est agréable
Au temps de la jeunesse, quand long est encore
Le cours de l'espoir et bref celui de la mémoire,
De se ressouvenir des choses du passé,
Bien que cela soit triste, et que le tourment dure !

(Traduction personnelle)



 
La séquence finale du dernier film de Fellini La Voce della luna


« Eppure io credo che se ci fossi un po' più di silenzio, se tutti facessimo un po' di silenzio, forse qualcosa potremmo capire... »

« Et pourtant, je crois que s'il y avait un peu plus de silence, si nous faisions tous un peu silence, peut-être pourrions-nous comprendre quelque chose... »



"Il discorso della luna" (Le discours de la lune) de Jean XXIII (11 octobre 1962)

« Chers fils, j’entends vos voix. La mienne n’est qu’une voix isolée, mais elle reprend la voix du monde entier. Et ici, le monde entier est représenté. On dirait que la lune elle-même s'est hâtée ce soir, regardez-là tout en haut, pour pouvoir observer un spectacle que la basilique Saint-Pierre elle-même en quatre siècles d’histoire n’a jamais pu contempler.
Peu importe ma propre personne – c’est un frère qui vous parle, un frère devenu un père par la volonté de notre Seigneur, mais c’est à la fois la paternité, la fraternité et la grâce de Dieu qui célèbrent ensemble ce que nous ressentons cette nuit, et ce que nous ressentons, nous l’exprimons à la face du ciel et de la terre : la foi, l’espérance, la charité, l’amour de Dieu, l’amour du prochain  — tout ce qui a contribué à l’œuvre du bien sur la route de la paix du Seigneur. Continuons donc, alors, de nous aimer les uns les autres, de prendre soin les uns des autres le long de la route, d’accueillir celui ou celle qui s’approche, et veillons à écarter les obstacles qui se présenteront.
En rentrant chez vous, vous allez retrouver vos enfants. Embrassez-les, faites-leur une caresse et dites-leur : "c’est le Pape qui t’embrasse". Et quand vous les trouverez en larmes, ayez toujours un bon mot pour eux. Pour toute personne qui souffre, ayez une parole de réconfort. Dites-lui : "le Pape est spécialement proche de nous dans les heures de tristesse et d’amertume". Et alors, tous ensemble, sachons toujours nous relever, reprendre vie – pour changer, pour respirer, pour pleurer –, mais toujours pleins de confiance dans le Christ qui nous aide et qui nous entend. Continuons d’avancer sur la route. »


Images : en haut, Renaud Camus (Site Flickr

au centre, extrait du film de Fellini, La Voce della luna

lundi 15 octobre 2012

Pour la dernière fois


 
"AMICO – Ho letto il vostro libro. Malinconico al vostro solito.
 
TRISTANO – Sì, al mio solito.
 
AMICO – Malinconico, sconsolato, disperato ; si vede che questa vita vi pare una gran brutta cosa.
 
TRISTANO – Che v’ho a dire? Io avevo fitta in capo questa pazzia, che la vita umana fosse infelice."
Giacomo Leopardi  Operette morali, Dialogo di Tristano e di un amico


"L'AMI – J'ai lu votre livre. Mélancolique, comme d'habitude.

TRISTAN – Oui, comme d'habitude.

L'AMI – Mélancolique, désolé, désespéré. On devine que cette vie vous fait vraiment horreur.

TRISTAN – Que voulez-vous que je vous dise ? J'avais en tête cette folie, que la vie humaine est malheureuse."

Giacomo Leopardi  Petites œuvres morales, Dialogue de Tristan et d'un ami






En guise de petit supplément illustré à ma "lecture léopardienne" de Loin, le très beau roman de Renaud Camus  :

Il faut tout regarder, et tout lire, comme si c'était pour la dernière fois. Ne nous disons pas que nous avons du temps, car nous n'en avons pas. Si par extraordinaire ce n'était pas nous, qui allions mourir, ce serait cette femme un moment rencontrée qui disparaîtrait sans trace, ce village qui serait rejoint par la banlieue et noyé en elle, cette langue qui bientôt ne serait plus comprise par personne, ces lignes qui jamais ne retrouveraient l'éclat et la singularité qu'elles revêtaient sous un premier regard. Et Jean trouvait tant de pouvoir et d'efficacité à cette conviction qui lui était venue qu'il convient de voir les choses, et les êtres, et les phrases, et les lieux, avec la pensée que nos yeux ne tomberont pas de nouveau sur eux, qu'à ce visage ou ce paragraphe on ne reviendra pas, qu'eux ou nous s'effaceront avant toute possibilité de nouvelle rencontre, qu'il se forçait à faire comme s'il devait en aller ainsi dans tous les cas alors que bien souvent, le plus souvent peut-être, c'était l'inverse, la répétition, les retrouvailles, la remontée de l'expérience à la surface de la sensation, qui étaient le plus vraisemblable. Rompre était devenu pour lui comme une drogue très puissante, dont les effets le plongeaient dans une exaltation si précieuse à ses yeux, une si vibrante sérénité, que toute arrivée quelque part, dans une chambre, un chapitre, le plus insignifiant échange, était illuminée de l'intérieur, éblouie, transcendée par le départ qu'elle impliquait si fort qu'il finissait par se confondre avec elle et par la submerger. De tout ce qu'il découvrait il se disait :
« Ah ah : voici donc ce que je vais quitter. »

Renaud Camus  Loin  Editions P.O.L, 2009








Un écho léopardien à ce passage :

Anzi è certo che lo stato naturale è il riposo e la quiete, e che l'uomo anche più ardente, più bisognoso di energia, tende alla calma e all'INAZIONE continuamente in quasi tutte le sue operazioni. Osservate ancora che la vita metodica era quella dell'uomo primitivo, e la più felice vita, non sociale, ma naturale. Osservate anche oggidì l'impressione che fa l'aspetto di essa vita rurale o domestica, nelle persone più dissipate, o più occupate, e com'ella par loro la più felice che si possa menare. È vero che ella ordinariamente è tale quando consiste in un metodo di occupazioni, e tale era nei primitivi, e nei selvaggi sempre occupati ai loro bisogni, o ad un riposo figlio e padre della fatica e dell'azione. Ma in ogni modo l'uomo avvezzandosi anche alla pura inazione, ci si affeziona talmente che l'attività gli riuscirebbe penosissima. Si vedono bene spesso de' carcerati ingrassare e prosperare, ed esser pieni di allegria, nella stessa aspettazione di una sentenza che decida della loro vita. Dove anzi l'imminenza del male, accresce il piacere del presente, cosa già osservata dagli antichi (come da Orazio), anzi famosa tra loro, e provata da me, che non ho mai sperimentato tal piacere della vita, e tali furori di gioia maniaca ma schiettissima, come in alcuni tempi ch'io aspettava un male imminente, e diceva a me stesso ; Ti resta tanto a godere e non più, e mi rannicchiava in me stesso, cacciando tutti gli altri pensieri, e soprattutto di quel male, per pensare solamente a godere, non ostante la mia indole malinconica in tutti gli altri tempi, e riflessivissima. Anzi forse questa accresceva allora l'intensità del godimento, o della risoluzione di godere.

( Zibaldone, [298-299] )


Il est certain que l'état naturel  est fait de repos et de calme, et que l'homme, même le plus ardent et le plus énergique, aspire au calme et à l'INACTION perpétuelle dans presque toutes ses actions. Notez ici que l'homme primitif menait une vie ordonnée et que la vie la plus heureuse n'est pas sociale mais naturelle. Notez encore l'impression produite de nos jours par une vie campagnarde ou domestique sur les personnes les plus agitées ou les plus affairées : elle leur semble l'existence la plus heureuse que l'on puisse mener. Et elle l'est véritablement lorsqu'elle se résume à une série d'occupations ordonnées ; c'est ainsi qu'elle était chez les primitifs et les sauvages, toujours préoccupés de pourvoir à leurs besoins ou de voir le fils et le père se reposer de leurs peines et de leurs actions. Quoi qu'il en soit, un homme habitué à une inaction totale se sent tellement bien que l'activité ne ferait que lui nuire. On voit souvent des prisonniers grossir, bien se porter et être contents en attendant un jugement qui décidera de leur vie. En effet, l'imminence du malheur augmente le plaisir du présent – phénomène que les anciens (comme Horace) avaient déjà remarqué, qui leur était très connu et que j'ai moi-même expérimenté : je n'ai jamais trouvé tant de plaisir dans la vie, je n'ai jamais été autant transporté par de tels accès de joie démente mais totalement pure qu'en ces moments où je m'attendais à un malheur imminent et que je me disais ; il te reste tant de temps pour en profiter et pas plus, je me repliais alors en moi-même, chassant toutes mes autres pensées, et surtout celle de ce malheur, pour ne penser qu'à prendre du plaisir, malgré mon tempérament ordinairement mélancolique et très réfléchi. Cela augmentait peut-être l'intensité de mon plaisir ou de ma décision d'en profiter.

(Zibaldone, [298-299]  Traduction : Bertrand Schefer, Editions Allia, 2003)








Images : en haut, Ian Docwra  (Site Flickr)

au centre et en bas, Recanati  (Site Flickr)




jeudi 27 janvier 2011

Non pioverà mai su questo campo (Il ne pleuvra jamais sur ce terrain)




"Vano dirai quel che disserra e scote

Della virtù nativa
Le riposte faville ? e che del fioco
Spirto vital negli egri petti avviva
Il caduco fervor ? Le meste rote
Da poi che Febo instiga, altro che gioco
Son l'opre de' mortali ?"

G. Leopardi Canti, A un vincitore nel pallone






« La poésie doit être attentive à la vie quotidienne, et donc au sport, dit Roberto Mussapi ; pour ma part, je m’intéresse à l’autre visage du sport, celui qui est vrai, héroïque, opposé à la violence, et qui fait ressembler certains champions au mythique Hector de l’Iliade. Ce sont des personnages faits de nerfs et de sentiments, qui se battent pour défendre quelque chose qui appartient aussi à la collectivité. ». Justement, le poème que l’on va lire ici lui a été inspiré par le cri de victoire du célèbre footballeur Marco Tardelli, grâce à qui l’Italie a remporté la Coupe du Monde de Football en Espagne, le 11 juillet 1982. J’aime beaucoup la réaction tranquille et détachée de Tardelli à la lecture du poème lyrique et épique que Mussapi lui a consacré : « Nel leggerla, la prima volta, ho provato una strana sensazione : lui ha visto in me una specie di eroe, quando io mi sentivo solo un ragazzo fortunato. » (« La première fois que je l’ai lu, j’ai éprouvé une sensation bizarre : il a vu en moi une sorte de héros, alors que moi, je me considérais plutôt comme un garçon chanceux. »)

Tardelli


Le ombre dei pipistrelli abbacinati
dai fari, in alto, qui nel cristallo della luce
verde la rete perforata,
come se un gelo più grande di ogni grido
protraesse il già stato, fissandolo per sempre
mentre l'occhio guardava oltre le carni
in un punto preciso, sulla terra :
senza contatto, come senza erano
i corpi trapassati da quello sguardo :
mentre le forze nel fango hanno incontrato
il destino, e il dettato riempie l'esatta forma :
e una solitudine strana
oltre le prime barriere, oltre le gradinate
si perdeva negli occhi mentre l'esecuzione
feroce traboccava negli altri
e una ragione antica feriva i ginocchi,
piegati sull'erba elettrica, in ginocchio
sulla terra, non pioverà mai su questo campo
non tornerà il giorno e la sera resterà verde
non pioverà, e non ci saranno bambini sulle
tribune, le loro bocche, i loro occhi facili
al pianto prosciugati dal sole in una gola,
mentre il tempo acquatico non attendeva il fischietto
non attendeva il ritorno, immobile nel grido nel
deserto verde nel mistero degli occhi in quella
linea oltre i corpi, come se dalla ferita
della fronte gli occhi
riverberassero nel mare e in un grande
silenzio il sangue si tuffasse
nella luce, mentre il grumo dell'anima
ringhiava, « Non ho parlato con voi e con
nessuno, qualcosa ho dato », e la mente
già lacerata nel grido, lontano, come in un tabernacolo
della battaglia trovasse
oltre gli spalti, la propria pace.

11 luglio 1982

Roberto Mussapi Luce frontale L'età degli eroi Garzanti Ed. 1987





Tardelli

Les ombres des chauve-souris aveuglées
par les phares, en haut, ici, dans le cristal de la lumière
verte, le filet troué,
comme si un gel plus grand que tout cri
prolongeait ce qui a déjà été, l'immobilisant à jamais
tandis que l'œil regardait par-delà les chairs
vers un point précis, sur la terre :
sans contact, comme l'étaient aussi
les corps transpercés par ce regard :
tandis que les forces dans la boue ont rencontré
le destin, et que la dictée remplit l'exacte forme :
et une solitude étrange
au-delà des premières barrières, au-delà des degrés
se perdait dans les yeux cependant que l'exécution
féroce débordait dans les autres yeux
et qu'une raison ancienne blessait les genoux
fléchis sur l'herbe électrique, à genoux
sur la terre, il ne pleuvra jamais sur ce terrain
le jour ne reviendra pas et le soir restera vert,
il ne pleuvra pas, il n'y aura pas d'enfants sur les
tribunes, leurs bouches, leurs yeux prompts
aux larmes séchés par le soleil – elles restent dans la
gorge – et cependant le temps aquatique n'attendait pas
le coup de sifflet
n'attendait pas le retour, immobile dans le cri
dans le désert vert dans le mystère des yeux dans
cette ligne au-delà des corps, comme si du fond
de la blessure au front les yeux
se réverbéraient dans la mer et que dans un grand
silence le sang s'immergeât
dans la lumière, tandis que le caillot de l'âme
grondait, « je ne vous ai pas parlé, à vous ni à
personne, j'ai donné quelque chose »,
et comme si l'esprit déjà lacéré dans le cri, au loin,
comme dans un tabernacle de la bataille trouvait
par-delà les gradins, sa propre paix.



Traduction : Jean-Yves Masson (Lumière frontale, L'Âge des héros, Editions de la Différence, 1996)





Source de la vidéo : Site YouTube

lundi 18 octobre 2010

Un talisman leopardien






Sempre caro mi fu...

Un des plus beaux, et le plus connu de ces talismans leopardiens, Mario Puccini nous l’a récité admirablement, tandis que nous étions assis au sommet du mont Thabor à présent officiellement nommé «la colline de l’infini» en souvenir du poète. (Car à présent, Recanati est Città-Leopardi comme Stratford-sur-Avon est Shakespeare-Town, et pour un peu on dirait Recanati-Leopardi comme Ferney-Voltaire. Quelle revanche, n’est-ce pas ? Voir le marbre honorer partout, dans cette ville, le gamin que les autres gamins du pays poursuivaient en criant au bossu ! Et il ne reste plus la moindre place pour un buste du distingué archiviste et historien local, comte Monaldo Leopardi...) C’est l’Infinito que Mario Puccini nous a récité au lieu même où il a été médité et qu’il décrit. La haie, derrière laquelle le poète, assis, contemplait l’horizon et ces arrière-plans d’une profondeur extraordinaire, n’existe plus. C’est probablement à sa place que s’élève le mur auquel nous nous adossons. Mais le paysage est le même. Un à un défilent ces quinze vers que chaque Italien sait par cœur, et on voit peu à peu s’approfondir la réalité immédiate, et les cloisons de l’apparence tomber l’une après l’autre devant le vol de l’esprit porté sur les ailes du rythme, et le temps et l’espace s’abolir. Elle s’écoule comme un fleuve rapide et que le néant saisit à mesure, cette nature qui procede / per si lungo cammino / Che sembra star... (La Ginestra) et les périodes géologiques, et la mort des mondes, se dissipent devant la pensée planante, comme les monts devant la face du Seigneur. Jusqu’à ce que cette pensée s’abîme à son tour dans le silence intemporel de l’éternité.

Valery Larbaud  Jaune, Bleu, Blanc éditions Gallimard, 1927





Images
: grazie a Andrea Plutino (Site Flickr)

mardi 13 avril 2010

Léopardi et la modernité


Le recueil des Pensées de Léopardi contient 111 textes de longueur variable (certains sont proches de l'aphorisme, d'autres beaucoup plus développés). Ils ont été écrits dans la dernière partie de la vie de l'auteur, sans doute entre 1831 et 1835 (Léopardi meurt en 1837), et publiés de façon posthume en 1845. Le titre envisagé par Léopardi était d'abord celui-ci : Pensées sur les caractères des hommes et leur conduite dans la société. Je me suis amusé ici à rajouter des surtitres pour mettre en résonance quelques unes de ces Pensées avec quelques aspects de notre modernité...

Sur le livre électronique :


On peut mesurer la sagesse économique de ce siècle à la vogue des éditions dites compactes, où l'on épargne beaucoup le papier, mais fort peu la vue. Malgré cet effort pour économiser le papier dans les livres, on voit bien que la mode actuelle est d'imprimer beaucoup et de ne rien lire. C'est à cette mode également que nous devons l'abandon des caractères ronds, en usage autrefois partout en Europe, au profit des caractères longs. Si l'on y ajoute l'éclat du papier, voilà des ouvrages aussi agréables à regarder que nuisibles aux yeux du lecteur ; ce qui convient parfaitement à une époque où les livres sont faits pour être vus, non pour être lus.

Sur la crise de l'Education nationale :

Nous savons bien que ceux que nous chargeons d'éduquer nos enfants n'ont, pour la plupart, pas reçu d'éducation eux-mêmes. Et nous n'ignorons pas qu'ils ne peuvent transmettre ce qu'ils n'ont jamais appris et qui ne peut s'acquérir d'une autre manière.

Sur la réforme des retraites :


L'homme est condamné soit à consumer sans but sa jeunesse, alors que c'est pour lui la seule période qu'il peut consacrer à assurer son entretien futur ; soit au contraire à la perdre, afin d'offrir des jouissances à cette partie de la vie où il ne sera plus capable de jouir.


Sur les entreprises de charité médiatique :


Ce qui nous pousse à nous rendre utiles et à œuvrer pour de bonnes causes, réside avant tout dans l'estime que nous nous prodiguons.


Sur les blogs, les blogueurs, le Salon du Livre, le Printemps des poètes, la Fête de la Musique, etc... :


Si j'avais le génie de Cervantès, qui a purgé l'Espagne de la vogue des chevaliers errants, je ferais un livre pour purger l'Italie et aussi le monde civilisé d'un vice qui, compte tenu de la douceur de nos mœurs, et peut-être aussi dans l'absolu, n'en est pas moins cruel et barbare que les restes de brutalité médiévale fustigés par Cervantès. Je parle de ce vice qui consiste à lire et à réciter aux autres ses propres productions littéraires : c'est un mal qui sévit depuis la plus haute antiquité, mais qui resta longtemps supportable en raison de sa rareté ; mais maintenant que tout le monde se mêle de créer et qu'il n'est rien de plus difficile que de trouver quelqu'un qui ne soit point auteur, c'est devenu un fléau, une calamité publique, un tourment supplémentaire infligé à l'humanité. Je ne plaisante pas quand j'affirme que cette manie rend suspectes les relations et dangereuses les amitiés ; en vérité personne ne se trouve plus en sûreté nulle part et chacun risque à tout moment de subir le supplice d'interminables proses et de milliers de vers, sans même que le prétexte longtemps allégué pour justifier ces séances, à savoir l'avis de l'auditeur, ne soit invoqué aujourd'hui ; en effet tout se passe manifestement dans le seul but de donner à l'auteur le plaisir d'être écouté et de se voir décerner à la fin les compliments obligés. Je crois vraiment qu'il est peu d'occasions où apparaisse davantage la puérilité foncière de l'homme et où l'amour de soi puisse conduire à un tel degré d'aveuglement et de sottise.

Giacomo Léopardi Pensées (Traduction : Joël Gayraud, éditions Allia)

Pensieri de Léopardi : texte italien intégral.

mercredi 31 mars 2010

Naufragar


Je n'ai pas assisté à la récente conférence de Renaud Camus au Collège de France, dans le cadre du séminaire d'Antoine Compagnon consacré à l’autobiographie, mais je remarque dans les comptes rendus publiés en ligne la référence faite par Renaud Camus au vers célèbre de Léopardi, à la fin du poème L’Infini : «E il naufragar, m’è dolce in questo mare» («Et en cette mer il m’est doux de sombrer»). Face à ce que RC appelle dans Etc. «la complexité formidable du monde sensible, la richesse infinie du pensable, le caractère presque illimité du réel», il est à la fois effrayant et agréable de se laisser submerger, de faire naufrage dans cette profusion, cette immensité du sens, des liens, des passages, des coïncidences... De la même façon que pour Léopardi le langage échouait finalement à dire l’infini, la parole échoue à dire la totalité du réel, et l’intelligence ne peut pas appréhender la totalité du monde. Pour saisir pleinement ceci, il faudrait que cela le soit également en même temps ; d’où, nous dit RC, (Etc., page 101) «la passion des incises, des parenthèses, des parenthèses dans les parenthèses, de l’abyme, des notes en bas de page». On est bien sûr là au cœur du projet des Eglogues, et tout proche de la notion de cavatine (creuser et approfondir les feuilletages du sens), ou de bathmologie (jeu et science des degrés), telle que l’a définie Roland Barthes.

L’idée nous échappe, nous risquons toujours de la perdre, mais, comme le dit RC (Etc, page 102), «c’est encore une sorte de maîtrise, malgré tout, que d’écrire de cette échappée». Finalement, c'est aussi ce qu'expriment les derniers vers de L’Infini : «Dans cette immensité, ma pensée fait naufrage / Et en cette mer, il m’est doux de sombrer». La pensée échoue à concevoir l’infini, mais cet échec est en même temps une libération, un allègement, un abandon ; dans la douceur de la métaphore se dit encore l’expérience de l’infini, à travers la perception de l’immensité et du mouvement de la mer, la merveille de son chatoiement. On peut penser également ici à l’évocation baudelairienne (dans Le Spleen de Paris) du passager qui ne se résigne pas à la fin du voyage : «Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste. Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront ! En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu’à la mort ; et c’est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit : "Enfin !" je ne pus crier que : "Déjà !"»

Les comptes rendus en ligne de la conférence de Renaud Camus au Collège de France :

Sur le blog Mémoire de la Littérature

Sur le blog Les Lettres Blanches

Sur le site du Ring

Sur le blog de Madame de Véhesse


Antoine Compagnon au Collège de France


Sur le dernier vers de L'Infinito, je recommande la lecture de la très belle analyse qu'en propose Antonio Prete dans son ouvrage Finitudine e infinito (Feltrinelli, 1998).

mardi 13 octobre 2009

La lontananza




 

"Moriemur inultae, sed moriamur" ait, "Sic, sic iuvat ire sub umbras"
("Nous mourrons sans vengeance, mais mourons", dit-elle. "Oui, c'est bien ainsi qu'il me plaît de descendre chez les Ombres")

Virgile, Enéide IV Didon, 660-661)

 

Une lecture léopardienne de Loin, de Renaud Camus




Je suis frappé par la tonalité léopardienne du dernier roman de Renaud Camus, Loin. Jean, le personnage central, semble un frère de Tristan, du Dialogue de Tristan et d'un ami (dans les Petites œuvres morales), que Renaud Camus cite d'ailleurs (page 167) parmi les livres que son héros a l'habitude d'abandonner au hasard de ses pérégrinations. Comme le sarcastique et mélancolique Tristan de Leopardi, Jean est en butte aux reproches de son entourage : Ono, la jeune fille qu'il rencontre sur sa route et qui va l'accompagner quelques semaines dans son voyage, le trouve bizarre, trop poli, trop attaché aux convenances ; Jacques, son riche cousin, lui reproche de vivre dans une autre époque, «une époque imaginaire qui n'a jamais existé» ; il raille son caractère velléitaire et ronchonneur («Tu ronchonnes en silence, tu es amer, tu désapprouves, mais tu ne fais rien.», page 109). Le décalage est systématique: ces bruits dans les hôtels, cette «musique d'ambiance» obsédante dans les restaurants, les magasins, les stations-service, ces déchets qui flottent dans le courant des rivières, ces crépis que l'on arrache sur la façade des vieilles maisons, ce vide que l'on comble au détriment de l'espace et de la liberté, ils semblent ne déranger personne ; et donc, si Jean est le seul à en souffrir, c'est bien que «le problème, puisque problème il y a, n'en est qu'un pour lui, se trouve tout entier en lui» (pages 142-143).

De la même manière, Tristan constate que sa mélancolie, ses lamentations devant la vie comme elle va ne rencontrent chez les autres aucun écho favorable : «Quand j'ai entendu affirmer que la vie n'est pas malheureuse et que si elle me paraît telle, c'est sans doute en raison de quelque infirmité ou misère personnelle, j'en suis resté d'abord interdit, stupéfait, pétrifié, et, pendant quelques jours, je me suis cru emporté dans un autre monde. Ensuite, revenant à moi, je me suis un peu indigné, puis je me suis mis à rire. (...) Partout, les hommes, s'ils veulent vivre, doivent croire la vie précieuse et belle, et, ce faisant, ils se fâchent contre celui qui se permet d'en juger autrement. En somme, le genre humain croit toujours, non à ce qui est vrai, mais à ce qui paraît le mieux lui convenir.» Face à ce constat, Tristan se réfugie dans une ironie mordante, et dans l'espérance de la mort : «je suis mûr pour la mort, et il me paraît trop absurde, alors que je suis mort spirituellement, et que la fable de l'existence est achevée pour moi, de devoir durer encore quarante ou cinquante ans, comme m'en menace la nature.»

N'est-ce pas aussi la voie qu'a choisie Jean ? Dans Loin, la mort est omniprésente, et ce dès l'épigraphe, empruntée à Conrad : «Dans tous vos rapports avec moi désormais, je vous prie de vous comporter comme un mort.» Tout le roman est scandé par ces mots obsédants: l'évitement, l'abandon, l'absence, la disparition, la rupture, l'adieu, l'effacement, l'évanouissement, l'isolation, l'éloignement, la dissidence, la sécession, l'écart, la distance, le retrait, l'errance, le passage, la fuite. Ce sont les leitmotive qui accompagnent le héros, «dissident du moment», «sécessionniste du temps», «maquisard de la réalité du jour», qui ne cesse de se délester du superflu pour aller vers la légèreté, la transparence. Pourtant, ce n'est pas l'humanité que Jean déteste, «c'est de la voir se dépouiller d'elle-même qu'il déplore au contraire» (page 292) ; d'où cette fuite vers le nord, les îles envahies par le brouillard, les territoires de l'effacement où l'on peut espérer encore trouver des endroits vides, des nuits étoilées, des moments de silence offerts au vent et aux oiseaux.

Ce thème du lointain, de l'éloignement (la «lontananza», qui en italien désigne à la fois l'éloignement et l'absence), auquel renvoie le titre du roman, on le retrouve souvent chez Leopardi, dans ses poésies comme dans son monumental journal. Il est lié au souvenir (la «rimembranza») : «On peut comparer le souvenir du plaisir à l'espérance, car il produit à peu près les mêmes effets. Comme l'espérance, il présente plus d'attraits que le plaisir lui-même : il est beaucoup plus doux de se souvenir d'un bonheur jamais éprouvé, mais qui, vu de loin, semble l'avoir été, que d'en jouir ; tout comme il est plus doux d'espérer sa venue puisque, dans l'éloignement, il nous semble toujours possible d'y goûter. Dans l'un et l'autre cas, l'éloignement nous est favorable. On peut en conclure que le plus mauvais moment de l'existence est celui du plaisir et de la jouissance. (13 mai 1821)» La «lontananza» est aussi liée au penchant de l'homme vers l'infini, l'horizon ouvert dans lequel on peut se perdre. C'est évidemment le thème central du poème le plus célèbre de Leopardi, L'Infinito («E il naufragar m'è dolce in questo mar.» Et dans cette mer, il m'est doux de sombrer), et on le retrouve aussi dans de nombreuses pages du Zibaldone : «Pour les sensations qui nous charment par leur seul aspect indéfini, on peut se reporter à mon idylle sur l'infini et évoquer l'idée d'un paysage si fortement incliné que le regard, à une certaine distance, ne s'étend pas jusqu'à la vallée ; ou celle d'une rangée d'arbres dont on ne distingue pas la fin parce qu'elle est très longue ou qu'elle est également en pente, etc. Un bâtiment, une tour, etc., vus de telle façon qu'ils paraissent s'élever seuls au-dessus de l'horizon, sans qu'on perçoive ce dernier, produisent un contraste très puissant, sublime même, entre le fini et l'indéfini, etc. (1er août 1821)»

Cette attirance léopardienne pour le lointain est présente tout au long du roman de Renaud Camus, et de façon poignante dans les dernières pages, qui évoquent l'arrivée de Jean dans ces îles extérieures «plus solitaires, plus écartées, plus lointaines, mieux au-delà» ; comme nulle part ailleurs, on y éprouve cette sensation voluptueuse de n'être plus là, «qui conduit jusqu'au bord des larmes». Dans ces terres de l'effacement, Jean devient «l'étranger» (le terme fait sans doute écho au personnage d'Albert Camus, mais aussi à celui de Baudelaire, qui n'aime que «les nuages... les nuages qui passent... là bas... là bas... les merveilleux nuages!») ; il lui faut maintenant aller jusqu'au bout de ce qui a commencé pour lui comme une expérience, et qui est devenu «une voie sans retour» (page 271).

Dans ce finis terrae, l'amateur d'absence s'applique à «circonscrire ses ambitions» : il décide de s'inscrire définitivement dans le moment présent et dans cette certitude de la perte qui devient comme une drogue puissante, exaltant chaque instant, décuplant la puissance de chaque sensation («de tout ce qu'il découvrait, il se disait : "Ah ah : voici ce que je vais quitter.» page 163). On pense là aussi à Leopardi, et à ce passage du Zibaldone [298-299] : «En effet, l'imminence du malheur augmente le plaisir du présent (...) je n'ai jamais trouvé tant de plaisir dans la vie, je n'ai jamais été autant transporté par de tels accès de joie démente mais totalement pure qu'en ces moments où je m'attendais à un malheur imminent et que je me disais il te reste tant de temps pour en profiter et pas plus, je me repliais alors en moi-même, chassant toutes mes autres pensées, et surtout celle de ce malheur, pour ne penser qu'à prendre du plaisir, malgré mon tempérament mélancolique et très réfléchi. Cela augmentait peut-être encore l'intensité de mon plaisir ou de ma décision d'en profiter.»

C'est dans l'affirmation de cette expérience existentielle du présent et de la rupture que s'achève Loin, et plus précisément sur cette phrase : «Et d'autant plus vivant qu'à demi-mort déjà.» Quand il referme l'ouvrage sur ces mots énigmatiques, le lecteur de Leopardi entend monter en lui le chœur des morts du Dialogue de Frédéric Ruysch et de ses momies :

Che fummo ?
Che fu quel punto acerbo
Che di vita ebbe nome ?
Cosa arcana e stupenda
Oggi è la vita al pensier nostro, e tale
Qual de' vivi al pensiero
L'ignota morte appar. Come da morte
Vivendo rifuggia, così rifugge
Dalla fiamma vitale
Nostra ignota natura ;
Lieta, no ma sicura,
Però ch'esser beato
Nega ai mortali e nega a' morti il fato.

(Qu'étions-nous ?
Quel fut le moment cruel que l'on nomme vie ?
Aujourd'hui, pour nous, la vie
Est un mystère qui nous laisse stupides,
Tout comme à l'esprit des vivants
Apparaît la mort inconnue.
Vivante, elle fuyait la mort,
Notre nature nue ; et morte,
Elle fuit la flamme vitale ;
Heureuse, oh non ! mais délivrée de tout,
Puisque le sort refuse le bonheur aux mortels
Comme il le refuse aux morts.)

Loin, de Renaud Camus, est paru chez P.O.L en octobre 2009.

Citations de Leopardi :

Petites oeuvres morales Traduction : Joël Gayraud (éditions Allia)

Zibaldone Traduction : Bertrand Schefer (éditions Allia)

Photo : Renaud Camus (Site Flickr)

Espressione degli occhi


[2102] Espressione degli occhi. Perchè si ha cura fino ab antico di chiuder gli occhi ai morti? Perchè con gli occhi aperti farebbero un certo orrore. E questo orrore da che verrebbe? Non da altro che da un contrasto fra l’apparenza della vita, e l’apparenza e la sostanza della morte. Dunque la significazione degli occhi è tanta, ch’essi sono i rappresentanti della vita, e basterebbero a dare una sembianza di vita agli estinti. Egli è certo che la sede dell’anima quanto all’esteriore, son gli occhi, e quell’animale o quell’uomo estinto, a cui non si vedono gli occhi, facilmente si crede che non viva; ma finattanto che gli occhi se gli vedono, si ha pena a credere che l’anima non alberghi in essi, (quasi fossero inseparabili da lei), e il contrasto fra quest’apparenza, questa specie di opinione, e la certezza del contrario, cagiona un raccapriccio, massime trattandosi de’ nostri simili, perchè ogni sensazione è viva, ogni contrasto è notabile in tali soggetti (cioè morte del nostro simile); eccetto [2103] il caso di abitudine formata a tali sensazioni, ec. (15 Nov. 1821.)

Giacomo Leopardi, Zibaldone [2102-2103]

[2102] Expression des yeux. Pourquoi prend-on la peine depuis l'Antiquité de fermer les yeux des morts ? Parce qu'ils nous feraient horreur les yeux ouverts. Et cette horreur, d'où vient-elle ? De nulle part ailleurs que du contraste entre l'apparence de la vie et l'apparence et la substance de la mort. Donc, la signification des yeux est telle qu'ils représentent la vie et suffiraient à donner un semblant de vie aux défunts. Il est certain que les yeux sont extérieurement le siège de l'âme et que l'on croit facilement à la mort d'un animal ou d'un homme défunt dont on ne voit pas les yeux. Mais tant que les yeux sont visibles, on a de la peine à croire que l'âme n'habite plus en eux (comme si elle en était inséparable) ; ainsi, le contraste entre cette apparence, ce type d'opinion et la certitude de son contraire nous font horreur, surtout s'il s'agit de nos semblables, parce que tout ce que l'on ressent est vivant, et parce que tout contraste est remarquable dans ces sujets (à savoir la mort de nos semblables), excepté [2103] dans le cas où l'on a pris l'habitude de ressentir ces choses, etc. (15 novembre 1821.)

(Traduction : Bertrand Schefer)

Edition électronique du Zibaldone

Très belle édition française (intégrale) du Zibaldone, aux éditions Allia (2003). Traduction, présentation, notes : Bertrand Schefer.

Une bonne présentation en français de Leopardi et du Zibaldone : Terres de femmes, le site d'Angèle Paoli.

Image : site Flickr