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vendredi 27 janvier 2017

À Micòl





"Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends

wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng"

Paul Celan Todesfuge



"Since then, at an uncertain hour,

That agony returns :
And till my ghastly tale is told
This heart within me burns."

S.T. Coleridge, The Rime of the Ancient Mariner


"Depuis lors, à une heure incertaine,

Cette angoisse revient :
Et jusqu'à ce que mon étrange histoire soit dite,
Ce cœur brûle en ma poitrine."







que faire de toi, de ton nom,
contre la porte, à Ferrare, où bat
le vide... aux yeux étrangers
il n'y a que des ronces

et pourtant c'est toi
que je frôle, rompue, par-delà
ce brouillard... dans la nuit,
d'autres, bien de chair, ont
étouffé ton rire

de tes yeux inexistants, profonds,
défends-moi (rêche le mur, brève
la coursive) derrière l'écran
de fumée – dans les airs
une tombe, écrit Celan,
la tienne forte, irréelle –

alors peut-être, j'entendrai
que tu n'as pas pleuré

« depuis lors, à une heure incertaine,
cette angoisse revient... »
that agony returns et dans ton regard de vivante brûle
déjà l'affreuse histoire, en exergue, de l'ancien
marin, de cet autre, à Turin, sauvé des camps
que l'homme invente, et qui même l'avait
écrit, tombé, bien après, dans le gouffre :
à sa mémoire nos années vides

épeler, de crainte que l'horreur
ne soit tout le silence, le chemin
par où m'est venue moitié de mon nom,
jusqu'où c'est possible sans que la main
tremble épeler

mais t'aimer, sur la page,
ne coûte rien

la main, quoi qu'on dise, ne tremble
pas dans les mots

Bernard Simeone   Une inquiétude, éditions Verdier, 1991











Images : en haut, Marco Novelli (Site Flickr)

en bas, Ferrara, Mura degli Angeli, Gian Paolo Zoboli (Site Flickr)





mercredi 27 janvier 2016

Mala




"Einsam steigt er dahin, in die Berge des Ur-Leids. 
Und nicht einmal sein Schritt klingt aus dem tonlosen Los." 

"Solo, inizia a salire i monti del primigenio dolore.
E neppure il suo passo, per la sorte muta, risuona."







Ad illustrare quale impresa disperata fosse une fuga, ma non solo a questo scopo, ricorderò qui l’impresa di Mala Zimetbaum ; vorrei infatti che ne rimanesse memoria. L’evasione di Mala dal Lager femminile di Auschwitz-Birkenau è stata narrata da più persone, ma i particolari concordano. Mala era una giovane ebrea polacca che era stata catturata in Belgio e che parlava correntemente molte lingue, perciò a Birkenau fungeva da interprete e da portaordini, e come tale godeva di una certa libertà di spostamento. Era generosa e coraggiosa ; aveva aiutato molte compagne, ed era amata di tutte. Nell’estate del 1944 decise di evadere con Edek, un prigioniero politico polacco. Non volevano soltanto riconquistarsi la libertà : intendevano documentare al mondo il massacro quotidiano di Birkenau. Riuscirono a corrompere una SS ed a procurarsi due uniformi. Uscirono travestiti e giunsero fino al confine slovacco ; qui vennero fermati dai doganieri, che sospettarono di trovarsi davanti a due disertori e li consegnarono alla polizia. Vennero immediatamente riconosciuti e riportati a Birkenau. Edek venne impiccato subito, ma non volle attendere che, secondo l’accanito ceremoniale del luogo, venisse letta la sentenza : infilò il capo nel cappio scorsoio e si lasciò cadere dallo sgabello. 

Anche Mala aveva risoluto di morire la sua propria morte. Mentre in una cella attendeva di essere interrogata, una compagna poté avvicinarla e le chiese «Come va, Mala ?» Rispose : «A me va sempre bene.» Era riuscita a nascondersi addosso una lametta da rasoio. Ai piedi della forca si recise l’arteria di un polso. L’SS che fungeva da boia cercò di strapparle la lama, e Mala, davanti a tutte le donne del campo, gli sbatté sul viso la mano insanguinata. Subito accorsero altri militi, inferociti : una prigioniera, un’ebrea, una donna, aveva osato sfidarli ! La calpestarono a morte ; spirò, per sua fortuna, sul carro che la portava al crematorio. 

 Primo Levi  I sommersi e i salvati  Ed. Einaudi, 1986






Pour montrer à quel point toute évasion constituait une entreprise désespérée, mais pas seulement pour cette raison, je rappellerai ici l’aventure de Mala Zimetbaum ; je voudrais en effet qu’on en conserve la mémoire. L’évasion de Mala du camp de femmes d’Auschwitz-Birkenau a été racontée par plusieurs personnes, mais tous les détails concordent. Mala était une jeune juive polonaise qui avait été arrêtée en Belgique et qui parlait couramment plusieurs langues ; c’est la raison pour laquelle elle exerçait les fonctions d’interprète et de messagère, et bénéficiait pour cette raison d’une certaine liberté de déplacement. Elle était généreuse et courageuse ; elle avait aidé de nombreuses camarades, et toutes l’aimaient. Pendant l’été 1944, elle décida de s’évader avec Edek, un prisonnier politique polonais. Ils ne voulaient pas uniquement retrouver leur liberté : ils avaient l’intention d’informer le monde sur le massacre quotidien qui avait lieu à Birkenau. Ils réussirent à corrompre un SS et à se procurer deux uniformes. Ils sortirent du camp grâce à leurs déguisements et parvinrent jusqu’à la frontière slovaque ; là, ils furent arrêtés par des douaniers, qui, convaincus d’avoir affaire à deux déserteurs, les livrèrent à la police. Ils furent aussitôt reconnus et ramenés à Birkenau. Edek fut pendu sur le champ, mais il ne voulut pas attendre qu’on lui lise la sentence, comme le prévoyait l’impitoyable cérémonial du lieu : il passa la tête dans le nœud coulant et repoussa l'escabeau. 

Mala avait elle aussi résolu de mourir de sa propre mort. Alors qu’elle attendait d’être interrogée dans une cellule, l’une de ses camarades put l’approcher et lui demanda : «Comment vas-tu, Mala ?» Elle lui répondit : «Moi, je vais toujours bien.» Elle avait réussi à cacher sur elle une lame de rasoir. Au pied de la potence, elle se trancha l’artère du poignet. Le SS qui faisait office de bourreau tenta de lui arracher la lame, et Mala, devant toutes les femmes du camp, le frappa au visage avec sa main ensanglantée. D’autres gardes accoururent aussitôt, furieux : une détenue, une juive, une femme avait osé les défier ! Ils la rouèrent de coups ; par chance, elle mourut sur le chariot qui la conduisait au four crématoire.

Primo Levi  Les naufragés et les rescapés  (Traduction personnelle)

Traduction française de l'exergue (R M Rilke, Dixième élégie de Duino) : "Seul il s'éloigne vers les monts de la Douleur première. / Et son pas même, dans le sort insonore, n'est plus ouï." (Traduction de Philippe Jaccottet)








Images : en haut, Tommaso Penna  (Site Flickr)

en bas, Wiki Commons

samedi 4 avril 2015

Pasqua (Pâque)

 


Ditemi : in cosa differisce
Questa sera dalle altre sere ?
In cosa, ditemi, differisce
Questa pasqua dalle altre pasque ?
Accendi il lume, spalanca la porta
Che il pellegrino possa entrare,
Gentile o ebreo :
Sotto i cenci si cela forse il profeta.
Entri e sieda con noi,
Ascolti, beva, canti e faccia pasqua.
Consumi il pane dell’afflizione,
Agnello, malta dolce ed erba amara.
Questa è la sera delle differenze,
In cui s’appoggia il gomito alla mensa
Perché il vietato diventa prescritto
Così che il male si traduca in bene.
Passeremo la notte a raccontare
Lontani eventi pieni di meraviglia,
E per il molto vino
I monti cozzeranno come becchi.
Questa sera si scambiano domande
Il saggio, l’empio, l’ingenuo e l’infante,
E il tempo capovolge il suo corso,
L’oggi refluo nel ieri,
Come un fiume assiepato sulla foce.
Di noi ciascuno è stato schiavo in Egitto,
Ha intriso di sudore paglia e argilla
Ed ha varcato il mare a piede asciutto :
Anche tu, straniero.
Quest’anno in paura e vergogna,
L’anno venturo in virtù e giustizia.

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti Editore, 1984 






Dites-moi : en quoi ce soir
Est-il différent des autres soirs ?
En quoi, dites-moi, cette Pâque
Est-elle différente des autres Pâques ?
Allume la lampe, ouvre grand la porte
Pour laisser entrer le voyageur,
Qu'il soit Gentil ou Juif :
Sous ses haillons se cache peut-être le prophète.
Qu'il entre et prenne place parmi nous,
Qu'il écoute, qu'il boive, qu'il chante et célèbre la Pâque.
Qu'il mange le pain de l'affliction,
L'agneau, la glaise douce et les herbes amères.
C'est le soir des différences,
Où l'on appuie le coude sur la table
Parce que ce qui est défendu devient permis
Afin que le mal se change en bien.
Nous passerons la nuit à conter
Des faits anciens tout emplis de prodiges, 
Et à cause du vin trop bu
Les montagnes sembleront s'entrechoquer comme des boucs.
Ce soir s'échangent des questions
Le sage, l'impie, l'ingénu et l'enfant,
Et le temps inverse son cours,
Le présent reflue dans le passé,
Comme un fleuve obstrué reflue vers son embouchure.
Chacun de nous a été esclave en Egypte,
A baigné de sa sueur la paille et l'argile
Et a traversé la mer à pied sec :
Toi aussi, étranger.
Cette année dans la peur et la honte,
L'an prochain dans la vertu et la justice. 

(Traduction personnelle)











 Merci à Jules Pajot pour les photographies  (Site Flickr)



mardi 27 janvier 2015

Wstawac (Debout !)




Sognavamo nelle notti feroci
Sogni densi e violenti
Sognati con anima e corpo :
Tornare ; mangiare ; raccontare.
Finché suonava breve sommesso
Il comando dell'alba :
                   « Wstawać » ;
E si spezzava in petto il cuore.

Ora abbiamo ritrovato la casa,
Il nostro ventre è sazio,
Abbiamo finito di raccontare.
È tempo. Presto udremo ancora
Il comando straniero :
                     « Wstawać ».

                                                                           11 gennaio 1946

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti Editore, 1984


Nous rêvions dans les nuits féroces
des rêves denses et violents
que nous rêvions corps et âme :
rentrer, manger, raconter
jusqu'à ce que résonnât, bref et bas,
l'ordre qui accompagnait l'aube :
                                  « Wstawać » ;
et notre cœur en nous se brisait.

Maintenant nous avons retrouvé notre foyer,
notre ventre est rassasié,
nous avons fini notre récit.
C'est l'heure. Bientôt nous entendrons de nouveau
l'ordre étranger :
                                  « Wstawać. »

 
                                                                            11 janvier 1946 

Traduction : Louis Bonalumi

(Wstawać signifie Debout ! en polonais.)






Lunedì

Che cosa è più triste di un treno ?
Che parte quando deve,
Che non ha che una voce,
Che non ha che una strada.
Niente è più triste di un treno.

O forse un cavallo da tiro.
È chiuso fra due stanghe,
Non può neppure guardarsi a lato.
La sua vita è camminare.

E un uomo ? Non è triste un uomo ?
Se vive a lungo in solitudine
Se crede che il tempo è concluso
Anche un uomo è una cosa triste.

                                                                          17 gennaio 1946

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti editore, 1984


Lundi

Qu'y a-t-il de plus triste qu'un train ?
Qui part quand il le faut,
Qui n'a qu'une seule voix,
Qui n'a qu'un seul chemin.
Rien, vraiment, n'est plus triste qu'un train.

Ou peut-être un cheval de trait,
Coincé entre deux brancards,
Et qui ne peut même pas regarder de côté.
Sa vie se résume à marcher.

Et un homme ? N'est-ce pas triste un homme ?
S'il vieillit dans la solitude,
S'il croit que son temps est fini,
Un homme, c'est bien triste aussi.

                                                                            17 janvier 1946

Traduction : Louis Bonalumi









Images : de haut en bas, (1)  Rebecca Litchfield  (Site Flickr)

(2)  Neil Thomas  (Site Flickr)

(3)  Shoah, de Claude Lanzmann

(4)  Site Flickr



dimanche 21 septembre 2014

Via Cigna




In questa città non c'è via più frusta.
È nebbia e notte ; le ombre sui marciapiedi
Che il chiaro dei fanali attraversa
Come se fossero intrise di nulla, grumi
Di nulla, sono pure i nostri simili.
Forse non esiste più il sole.
Forse sarà buio sempre : eppure
In altre notti ridevano le Pleiadi.
Forse è questa l'eternità che ci attende :
Non il grembo del Padre, ma frizione,
Freno, frizione, ingranare la prima.
Forse l'eternità sono i semafori.
Forse era meglio spendere la vita
in una sola notte, come il fuco.

2 febbraio 1973

Primo Levi  Ad ora incerta, Garzanti editore, 1984






Il ne saurait y avoir, dans cette ville, rue plus fruste.
La nuit et le brouillard : sur le trottoir, ces ombres,
Par la lueur des réverbères traversées,
Comme si elles étaient imprégnées de néant,
Des caillots de néant, sont pourtant nos semblables.
Peut-être, le soleil n'existe plus.
Peut-être fera-t-il noir à jamais : cependant,
En d'autres nuits, on voyait rire les Pléiades.
Peut-être est-ce là l'éternité qui nous attend :
Non pas au sein du Père, mais embrayer,
Freiner, débrayer, mettre en première.
Peut-être est-ce l'éternité que ces feux tricolores.
Peut-être eût-il mieux valu brûler sa vie
En une seule nuit, comme le faux bourdon.

2 février 1973

Traduction : Louis Bonalumi








Images : en haut, Allan Dransfield  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Fabio Pirovano  (Site Flickr)




mercredi 26 mars 2014

Una valle (Une vallée)




Un poème de Primo Levi, extrait du recueil  Ad ora incerta [À une heure incertaine] :

C'è una valle che io solo conosco.
Non ci si arriva facilmente,
Ci sono dirupi al suo ingresso,
Sterpi, guadi segreti ed acque rapide,
Ed i sentieri sono ridotti a tracce.
La maggior parte degli atlanti la ignorano :
La via d'accesso l'ho trovata da solo.
Ci ho messo anni
Sbagliando spesso, come avviene,
Ma non è stato tempo gettato.
Non so chi ci sia stato prima,
Uno o qualcuno o nessuno :
La questione non ha importanza.
Ci sono segni su lastre di roccia,
Alcuni belli, tutti misteriosi,
Certo qualcuno non di mano umana.
Verso il basso ci sono faggi e betulle,
In alto abeti e larici
Sempre più radi, tormentati dal vento
Che gli rapisce il polline a primavera
Quando si svegliano le prime marmotte. 
Più in alto ancora sono sette laghi
D'acqua incontaminata,
Limpidi, scuri, gelidi e profondi.
A questa quota le piante nostrane
Cessano, ma quasi sul valico
C'è un solo albero vigoroso,
Florido e sempre verde
A cui nessuno ha ancora dato nome :
È forse quello di cui parla la Genesi.
Dà fiori e frutti in tutte le stagioni,
Anche quando la neve gli grava i rami.
Non ha congeneri : feconda se stesso.
Il suo tronco reca vecchie ferite
Da cui stilla una resina
Amara e dolce, portatrice d'oblio.

29 ottobre 1984

Primo Levi   Ad ora incerta, Garzanti Editore, 1984





Il y a une vallée que je suis seul à connaître.
On n'y arrive pas facilement,
Des escarpements empêchent d'y entrer,
Des ronces, des gués cachés et des cascades,
Et il ne reste plus que les traces des sentiers.
Elle ne figure pas dans la plupart des cartes :
J'ai trouvé par moi-même la voie d'accès.
Il m'a fallu des années
En m'égarant souvent, bien sûr,
Mais cela n'a pas été du temps perdu.
J'ignore qui y vint le premier,
Un seul, quelques-uns ou personne :
La question est sans importance.
Il y a des signes sur des dalles de pierre,
Certains sont beaux, tous sont mystérieux,
Parfois, ils ne semblent pas tracés par la main de l'homme.
Vers le bas, il y a des bouleaux et des hêtres,
Dans les hauteurs, des sapins et des mélèzes
Toujours plus clairsemés, tourmentés par le vent
Qui vole leur pollen lorsque vient le printemps
et que les premières marmottes se réveillent.
Encore plus haut se trouvent sept lacs
Dont l'eau est d'une pureté parfaite,
Limpides, sombres, glacés et profonds.
À cette altitude, les plantes familières
Ne poussent plus, mais tout près du col
Il y a un arbre, solitaire et vigoureux,
Florissant et toujours vert
Auquel personne n'a encore donné un nom :
C'est peut-être celui dont parle la Genèse.
Il donne des fleurs et des fruits en toute saison,
Même quand la neige fait ployer ses branches.
Il est le seul de son espèce : il se féconde lui-même.
Son tronc porte d'anciennes blessures
D'où suinte une résine
Amère et douce, porteuse d'oubli.

29 octobre 1984

(Traduction personnelle)
 





Images : en haut, Site Flickr

au centre et en bas, Ed Oakley  (Site Flickr)






mardi 28 janvier 2014

Il Tramonto di Fossoli (Coucher de soleil à Fossoli)





IL TRAMONTO DI FOSSOLI

Io so cosa vuol dire non tornare.
A traverso il filo spinato
Ho visto il sole scendere e morire ;
Ho sentito lacerarmi la carne
Le parole del vecchio poeta :
« Possono i soli cadere e tornare :
A noi, quando la breve luce è spenta,
Una notte infinita è da dormire ».

7 febbraio 1946

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti Editore, 1984






COUCHER DE SOLEIL À FOSSOLI

Moi, je sais ce que veut dire ne pas revenir.
A travers les fils barbelés
J'ai vu le soleil descendre et mourir ;
J'ai senti ma chair se déchirer
Aux paroles du vieux poète :
« Les soleils peuvent mourir et renaître :
Pour nous, quand la brève lumière s'est éteinte,
Il ne reste qu'une nuit éternelle à dormir. »

7 février 1946

(Traduction personnelle)


Notes du traducteur : Fossoli (près de Modène, en Emilie Romagne) est un camp d'internement et de transit créé en 1942 par le régime fasciste. C'est de la gare voisine de Carpi que partaient les convois pour Auschwitz (Primo Levi se trouvait dans l'un de ces trains, en février 1944).

Le "vieux poète" dont il est question dans la poésie est Catulle. Les trois derniers vers sont extraits du cinquième poème de son Livre ("Soles occidere et redire possunt ; / nobis cum semel occidit brevis lux, / Nox est perpetua una dormienda.").






Images : en haut et au centre, Andrea Lodi  (Site Flickr)

en bas, Dario-Jacopo Laganà  (Site Flickr)

lundi 27 janvier 2014

Il superstite (Le survivant)



Wahr spricht, wer Schatten spricht.






Since then, at an uncertain hour,
Dopo di allora, ad ora incerta,
Quella pena ritorna,
E se non trova chi lo ascolti
Gli brucia in petto il cuore.
Rivede i visi dei suoi compagni
Lividi nella prima luce,
Grigi di polvere di cemento,
Indistinti per nebbia,
Tinti di morte nei sonni inquieti :
A notte menano le mascelle
Sotto la mora greve dei sogni
Masticando una rapa che non c’è.
“Indietro, via di qui, gente sommersa,
Andate. Non ho soppiantato nessuno,
Non ho usurpato il pane di nessuno,
Nessuno è morto in vece mia. Nessuno.
Ritornate alla vostra nebbia.
Non è mia colpa se vivo e respiro
E mangio e bevo e dormo e vesto panni".

Primo Levi  Ad ora incerta  Garzanti Editore, 1990






Le survivant

Since then, at an uncertain hour,
Depuis lors, à une heure incertaine,
Cette peine revient,
Et s'il ne trouve pas quelqu'un qui l'écoute
Son cœur brûle dans sa poitrine.
Il revoit les visages de ses compagnons
Blêmes dans la lumière de l'aube,
Gris de poussière de ciment,
Perdus dans le brouillard,
Couleur de mort en leurs sommeils inquiets :
Pendant la nuit, ils remuent leurs mâchoires
Sous l'impérieuse injonction des songes
En mâchant un navet imaginaire.
"Arrière, sortez d'ici, les naufragés,
Allez-vous-en. Je n'ai supplanté personne,
Je n'ai volé le pain de personne,
Personne n'est mort à ma place. Personne.
Retournez à votre brouillard.
Je ne suis pas coupable de vivre et de respirer
De manger et de boire, de dormir et de m'habiller".

(Traduction personnelle)






Source des trois images : Site Flickr


Un extrait de l'ouvrage de Primo Levi : Les naufragés et les rescapés



(...)