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lundi 16 juillet 2018

L'ombre


Au galop nous avons parcouru des plaines. Des malheureux nous ont souri. C'était des anges de passage, c'était nos ombres qui demandaient à naître, et nous nous arrêtions un instant consternés de ne rien pouvoir faire pour elles. Le matin surtout quand nous voyions s'amasser et tourbillonner autour d'elles toutes les notes de musique des orchestres de la nuit.

Louise de Vilmorin  Carnets, Gallimard 1970





Viens, bel ange, allons sur la terre
Pour nous étendre dans le lit,
De l'ombre qui tourne et pâlit
Buvons-en la nuit passagère.

Nous connaissons l'éternité
Toutes ses lois et ses coutumes,
Les limbes prises dans la brume
Et le soleil des vérités.

Dans ces provinces éternelles
L'ombre et l'ombrage ne sont pas
Compagnons de l'arbre et des pas :
L'ombre est à la terre fidèle.




Les bienheureux tant suppliés
Au bras des héros se promènent
Et les saintes en robe à traîne
Font des saluts aux oubliés.

Mais l'ombre aimée, ombre volage
Dont nos regards sont affamés,
L'ombre qu'on cherche pour s'aimer
N'aborde jamais nos parages.

Quand s'envole un voile léger
Du front de la vierge en prière,
Nulle de ses camérières
N'a d'ombre pour la protéger.

À midi descendons sur terre
Pour nous étendre dans le lit,
De l'ombre qui tourne et pâlit,
Buvons-en la nuit passagère.

Louise de Vilmorin  L'Alphabet des Aveux  Gallimard, 1954







Images : en haut, Site Flickr  

au centre, Site Flickr

en bas, Steve Scott  (Site Flickr)



lundi 9 juillet 2018

Le Garçon de Liège







Un garçon de conte de fée 
M’a fait un grand salut bourgeois 
En plein vent, au bord d’une allée, 
Debout sous l’arbre de la Loi. 

Les oiseaux d’arrière-saison
Faisaient des leurs malgré la pluie 
Et prise par ma déraison 
J’osai lui crier : « Je m’ennuie. »

Sans dire un doux mot de menteur 
Le soir dans ma chambre à tristesse 
Il vint consoler ma pâleur. 
Son ombre me fit des promesses. 

Mais c’était un garçon de Liège, 
Léger, léger comme le vent 
Qui ne se prend à aucun piège 
Et court les plaines de beau temps.

Et dans ma chemise de nuit, 
Depuis lors quand je voudrais rire 
Ah ! beau jeune homme je m’ennuie,
Ah ! dans ma chemise à mourir.

Louise de Vilmorin  Fiançailles pour rire  Ed. Gallimard, 1939








Images : en haut, Site Flickr

en bas,  Site Flickr

jeudi 19 octobre 2017

Madame D.




Pour saluer Danielle Darrieux, qui vient de nous quitter au bel âge de cent ans, une séquence de Madame de, le chef d’œuvre de Max Ophuls (et à mon avis le plus beau rôle de cette merveilleuse actrice) avec peut-être la plus pertinente utilisation de l'antiphrase qu'on ait pu voir au cinéma.  Au-dessous, une chanson de Françoise Hardy, Je ne vous aime pas, inspirée de cette séquence...


— Revenez bientôt !

— Je ne vous aime pas... Je ne vous aime pas... 

— Je ne vous aime pas...









Images : captures d'écran du film de Max Ophuls Madame de (Gaumont DVD)



samedi 4 février 2017

Plus jamais (Mai più)




[Adresse : Mademoiselle Louise de Vilmorin 
 Centuri 
Cap Corse par Bastia 
Corse]







Plus jamais de chambre pour nous, 
Ni de baisers à perdre haleine 
Et plus jamais de rendez-vous 
Ni de saison, d'une heure à peine, 
 Où reposer à tes genoux. 

Pourquoi le temps des souvenirs 
Doit-il me causer tant de peine 
Et pourquoi le temps du plaisir 
M'apporte-t-il si lourdes chaînes 
Que je ne puis les soutenir ? 

Rivage, oh ! rivage où j'aimais 
Aborder le bleu de ton ombre, 
Rives de novembre ou de mai 
Où l'amour faisait sa pénombre 
Je ne vous verrai plus jamais. 

Plus jamais. C’est dit. C'est fini.
Plus de pas unis, plus de nombre, 
 Plus de toit secret, plus de nid
Plus de lèvres où fleurit et sombre 
L'instant que l'amour a béni. 

Quelle est cette nuit dans le jour ? 
Quel est dans le bruit ce silence ? 
Mon jour est parti pour toujours, 
Ma voix ne charme que l'absence, 
Tu ne me diras pas bonjour. 

Tu ne diras pas, me voyant, 
Que j'illustre les différences, 
Tu ne diras pas, le croyant, 
 Que je suis ta bonne croyance 
 Et que mon cœur est clairvoyant. 

Mon temps ne fut qu'une saison. 
Adieu saison vite passée. 
 Ma langueur et ma déraison 
Entre mes mains sont bien placées 
Comme l'amour en sa maison. 

Adieu plaisirs de ces matins
 Où l'heure aux heures enlacée 
Veillait un feu jamais éteint. 
Adieu. Je ne suis pas lassée 
De ce que je n'ai pas atteint

Louise de Vilmorin   L’Alphabet des Aveux  Editions Gallimard   1954 




lundi 17 août 2015

C'est ainsi que tu es








Ta chair d’âme mêlée
Chevelure emmêlée,
Ton pied courant le temps,
Ton ombre qui s’étend
Et murmure à ma tempe.

Voilà, c’est ton portrait,
C’est ainsi que tu es
Et je veux te l’écrire
Pour que la nuit venue
Tu puisses croire et dire
Que je t’ai bien connue.

Louise de Vilmorin  Le Sable du sablier  Gallimard, 1945


COSÌ SEI 

La tua carne mescolata all'anima 
Capigliatura che si avvolge 
I tuoi piedi che precorrono i tempi 
La tua ombra che si stende 
E mormora alla mia tempia.

Ecco, è il tuo ritratto 
È così che tu sei 
E volevo scrivertelo
Ora che giunge la notte
Perché tu possa credere e andar dicendo 
Che molto bene io ti ho conosciuta.



lundi 7 janvier 2013

De l'ombre et des larmes




À Patrick Mauriès



«Fille fleur ou fille des fleurs, il m'est difficile de ne pas penser un tel nom lorsque je regarde Louise de Vilmorin vivre dans ce Verrières où même les meubles paraissent avoir poussé comme des plantes. Il est probable que dans la vaste graineterie mystérieuse où j'organisai jadis un bal pour des enfants qui m'appellent "mon oncle", on trouve des graines à meubles et des graines à livres et des graines de toute sorte qui expliquent l'incroyable force avec laquelle, dans cette maison, poussent les belles allures, les fous rires, les rêves, les poèmes, les oracles (qu'il arrive aux personnes déshéritées de confondre avec les jeux de mots). Bref, on imagine mal cette Louise écrivant et usant de l'encre. Son secret ne serait-il point de connaître l'exigence de ses racines ou par quel mécanisme fabriquer les taches, les coloris et les formes de ses pétales et obtenir tant de grâces lumineuses avec de l'ombre et des larmes ?»

Jean Cocteau, article paru dans La Revue de Paris, juin 1955, repris dans Louise de Vilmorin - Jean Cocteau, Correspondance croisée Editions du Promeneur, 2003









J'ai  vu 

J'ai vu plus d'un adieu se lever au matin,
J'ai vu sur mon chemin plus d'une pierre blanche,
J'ai vu parmi la ronce et parmi le plantain
Plus d'un profil perdu, plus d'un regard éteint
Et plus d'un bras, la nuit, que me tendaient les branches.

Par le calme et la pluie et le souffle du vent
J'ai vu passer les mots qu'un baiser accompagne.
J'ai vu ces baisers-là s'en aller au couvent
Et dans le flot des lacs où le temps va, rêvant,
J'ai vu plus d'un noyé dont je fus la compagne. 

J'ai vu tous mes regrets guetter mon avenir,
L'amour me délaisser pour une autre nature
Mon cœur, mal estimé, de loin me revenir
Et ce cœur me rester pour battre ma mesure.

Ces mains, ces yeux, ces bras où passa mon destin
Ces profils éperdus ne pesant plus une once,
Je les revois dans l'onde et l'arbre et le plantain
Et je vois mon destin dans l'entrelacs des ronces. 

Louise de Vilmorin  Poèmes, Gallimard, 1970










Images : en haut, Verrières, (Source)

en bas, Valerio Pirrera  (Site Flickr)





mercredi 11 avril 2012

Mon cadavre est doux comme un gant







Mon cadavre est doux comme un gant 
Doux comme un gant de peau glacée 
Et mes prunelles effacées 
Font de mes yeux des cailloux blancs. 

 Deux cailloux blancs dans mon visage, 
Dans le silence deux muets 
Ombrés encore d’un secret 
Et lourds du poids mort des images. 

Mes doigts tant de fois égarés 
Sont joints en attitude sainte 
Appuyés au creux de mes plaintes 
Au nœud de mon cœur arrêté. 

Et mes deux pieds sont les montagnes, 
Les deux derniers monts que j’ai vus 
À la minute où j’ai perdu 
La course que les années gagnent. 

Mon souvenir est ressemblant, 
Enfants emportez-le bien vite, 
Allez, allez, ma vie est dite. 
Mon cadavre est doux comme un gant. 

Louise de Vilmorin   Fiançailles pour rire, 1939








Images : Jacopo della Quercia Ilaria del Carretto, cathédrale de Lucques

en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr

vendredi 30 mars 2012

Prière





"...dans l'instant où la corde se brise..."








Seigneur, venez à mon secours,
Tendez-moi votre main si grande 
Qu'elle est le dôme des amours,
Des océans, des monts, des landes,
De l'éternel et de nos jours.

Tendez-moi, Seigneur, ne serait-ce 
Qu'un de vos doigts pour m'y poser,
Emmenez-moi me reposer
Loin de tout ce qui me délaisse
Et loin de ce que j'ai osé.

Écartez-moi de la rivière,
Conduisez-moi sur le chemin
Qui mène au cœur de la prière,
Tendez-moi votre grande main
D'où sort la nuit et la lumière.

Tout m'est trop proche et trop lointain,
Mon cœur est mort, mon âme pleure,
Le temps ne m'apporte plus d'heure,
Mes battements se sont éteints
Sous un pas quittant ma demeure.

J'ai rendu le dernier soupir.
Seigneur, écoutez la prière
De celle qui voudrait dormir.
Baissez mes rouges paupières
Car j'ai grand sommeil de mourir.

Louise de Vilmorin  L'Alphabet des Aveux, Gallimard, 1954








Image : en bas,  Lella Ventotto (Site Flickr)



 (...)

samedi 10 mars 2012

Officiers de la Garde blanche



"Chez Louise Labé, comme chez son contemporain Ronsard, les notes hautes sont données par un décor sylvestre et mythologique ; chez Louise de Vilmorin, par ses propres paroles (sa conversation ressemblait souvent à son art), et par une féerie, la féerie de L'Heure Maliciôse, que son indépendance de ballon rouge au gré du vent délivre de son époque, ce qui n'est pas rien. Les poèmes donnent d'abord l'impression d'un jeu permanent, lié à un opéra de perce-neige, de tantes, de tours, de châles, d'officiers de la garde blanche, de dormeurs vrais ou faux, de pharmaciens à bocaux, d'allées, de chemises de nuit, de voyageurs en noir..." 

André Malraux Préface aux Poèmes de Louise de Vilmorin, Gallimard, 1970 








 Officiers de la garde blanche, 
Gardez-moi de certaines pensées la nuit. 
Gardez-moi des corps à corps et de l'appui 
D'une main sur ma hanche. 
Gardez-moi surtout de lui 
Qui par la manche m'entraîne 
Vers le hasard des mains pleines 
Et les ailleurs d'eau qui luit. 
Épargnez-moi les tourments en tourmente 
De l'aimer un jour plus qu'aujourd'hui, 
Et la froide moiteur des attentes 
Qui presseront aux vitres et aux portes 
Mon profil de dame déjà morte.
Officiers de la garde blanche, 
Je ne veux pas pleurer pour lui 
Sur terre. Je veux pleurer en pluie 
Sur sa terre, sur son astre orné de buis, 
Lorsque plus tard je planerai transparente
Au-dessus des cent pas d'ennui. 
Officiers des consciences pures, 
Vous qui faites les visages beaux, 
Confiez dans l'espace au vol des oiseaux 
Un message pour les chercheurs de mesure 
Et forgez pour nous des chaines sans anneaux.

Louise de Vilmorin   Fiançailles pour rire, Gallimard, 1939