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jeudi 2 novembre 2017

Bologne




Compacte, lourde, autoritairement possessive, Bologne, lorsqu’on y vient de Venise, semble écraser le sol, vouloir s’y creuser un lit. Sous les larges et basses arcades dont la plupart des rues sont continûment bordées chaque pas en avant fait de vous un captif, un prisonnier. Bologne est une ville profonde ; une profondeur toute minérale : peu d’arbres, peu de jardins. Dans les vieux quartiers, dans le lacis des rues étroites, une patine noirâtre veloute, épaissit la rouge argile et les crépis orangés des hautes maisons. Les portes s’ouvrent sur des cours resserrées, guère visitées par la lumière. Au cœur de Bologne, il arrive qu’on pense vaguement au cœur de Londres, au cœur de Lyon.




Quel dommage de rester si peu de temps ici ! Les musées sont fermés. J’aurais aimé revoir la belle Tête Grecque du musée Civique, cette fière Pallas toute de miel et d’ambre, dont les vastes regards taciturnes viennent de si loin et vont si loin ! Revoir aussi les alléchantes jeunes Saintes du Guerchin, moelleuses et tièdes, brunes comme des mulâtresses et si duvetées qu’on les dirait fardées de poudre de vanille... Les églises sont fermées également. Je ne pourrai donc pas, comme je l’ai toujours fait quand je suis venu à Bologne, aller allumer un cierge à San Petronio en souvenir des soixante-trois cierges que Fabrice del Dongo, ayant tué l’affreux Giletti, y fit allumer «pour une grâce reçue» («comme après un grand orage l’air était plus pur, ainsi l’âme de Fabrice était tranquille, et comme rafraîchie ...»). Sur les pilastres du porche de l’église close, voici du moins les énergiques bas-reliefs de Jacopo della Quercia, devant lesquels le jeune Michel-Ange reconnut les formes de ses songes. Et voici les deux grandes places en équerre où un mâle et robuste décor de palais (leur chair de briques est parée de bijoux de bronze) récite une grande prose d’architecture, puissamment cadencée.

Jean-Louis Vaudoyer   Italie retrouvée  éditions Hachette, 1950






Images : en haut : Fabio Ficola (Site Flickr)

au centre : Federico San Bonifacio (Site Flickr)

en bas, J. Maria Franco (Site Flickr)



jeudi 11 octobre 2012

Cela s'appelle l'Aurore




"Come si chiama quando il giorno appare, tutto è rovinato e saccheggiato, tutto è perduto e la città brucia, gli innocenti si uccidono fra loro, ma i colpevoli agonizzano e intanto sorge il giorno ?

– Ha un bel nome, si chiama l'aurora."





Il était dit que cette journée serait donnée au Seicento. M. Vieillefond, le conseiller culturel de notre ambassade – qui a si parfaitement prévu et disposé toute chose, tout le long de notre «tournée» – avait prié la princesse Pallavicini de bien vouloir que notre conférence-concert se fît dans son palais : le palais Rospigliosi ; l’un des plus beaux, des plus typiques et des mieux conservés de Rome. Il s’élève sur les pentes du Quirinal, non loin du Monte Cavallo, et abrite, intacte, une fameuse collection.
L’un des charmes de ce palais réside dans sa dédaigneuse insouciance de l’unité. Immense, il constitue à lui seul une véritable petite cité d’architecture, née aussi bien des intelligentes libertés de l’architecte que des caprices pittoresques d’un terrain tout en déclivités et escarpements. Des terrasses étagées relient entre eux les divers corps du bâtiment. Elles sont aménagées en jardins suspendus. A leurs verdures sérieuses sont confiés des marbres antiques, provenant pour la plupart des thermes de Constantin, qui occupèrent cet emplacement. Le grand style romain du lieu est immédiatement, autoritairement, frappant, convaincant. Qu’y a-t-il de changé ici, depuis le temps où, au début du dix-septième siècle, le cardinal Scipion Borghèse demanda à Flaminio Ponzio les plans de ce palais ?
À l’une des extrémités de la terrasse majeure s’élève, ou, plutôt se déploie l’avenante façade toute en baies de l’unique étage du «Casino-de-l’Aurore», ainsi nommé de la fresque de Guido Reni qui décore son plafond.
Nous étions convoqués dans ce casino délicieux, Damase et moi. Comment n’être pas ému, intimidé, par une aussi rare conjoncture, une aussi jolie chance !...
Nous arrivâmes au palais Rospigliosi sur la fin de l’après-midi, à l’heure où, même en hiver, le ciel de Rome est une grande nappe d’or liquoreux. Non point l’or de la chair d’un fruit, mais l’or de son suc, ambré, épaissi, alourdi par les grands soleils de l’automne. Sur le beau jardin suspendu, au-delà des vitrages – qui, sans doute, entre les colonnes de cette loggia, n’existaient point primitivement – la stagnante lumière avait la sérénité taciturne d’un très long et très ancien amour, jadis partagé, comblé, mais destiné, désormais, à ne jamais plus revivre que dans le Souvenir.
Il existe des spectacles de la nature que l’on regarde de tout ses yeux ; d’autres qui exigent qu’on leur ouvre, qu’on leur donne son cœur. Ils s’en emparent, l’occupent – et vous n’avez plus, dès lors, à vous tourmenter de rien. Dans ce Casino Rospigliosi, à la lisière de ce jardin, à l’heure du chien-et-loup , aucune lampe n’étant encore allumée et tandis qu’un public inconnu, masqué d’ombre, occupait peu à peu les rangs de chaises, il y eut un moment où je me sentis brusquement envahi, possédé par «la Joie-d’être-à-Rome» ; cette joie irrépressible (indicible) que depuis mon arrivée ici j’espérais, j’attendais, et qui n’était pas encore venue. Une joie si bouleversante que, pour un peu, elle m’eût fait monter les larmes aux yeux... Pour qu’elles ne franchissent point mes paupières, je renversai la tête en arrière, – juste au moment où l’électricité fut donnée.
Elle déchira avec cruauté, sauvagerie, la pénombre, et, en coup de théâtre, dévoila le plafond.

Certes, «l’Aurore-du-Guide» n’est pas le chef-d’œuvre de la peinture en Italie ; mais elle est, je crois, le chef-d’œuvre d’une certaine peinture italienne – qui est aussi, d’ailleurs, une certaine peinture française (celle d’un Vouet, d’un Lesueur, d’un Lemoyne, etc...). Cette peinture se met à votre disposition ; elle ne provoque pas, ne commande pas. Docile à son rôle décoratif, elle n’obsède point la vue, ni, loin d’elle, le souvenir.
Depuis toujours, l’«Aurore-du-Guide» restait ensommeillée dans ma mémoire. Quand j’étais enfant, elle s’était insinuée, en quelque sorte sans le dire, par le truchement d’une petite copie (bien sûr rapportée de Rome), naïvement exécutée sur porcelaine. Jamais l’idée ne m’était venue d’admirer l’original, d’après cette médiocre vignette émaillée. Lorsque je visitai ce Casino, jadis, je n’en regardai le plafond qu’étourdiment, à la légère. Le temps seulement de lui sacrifier sans discussion une autre «Aurore», également romaine ; celle du Guerchin, à la villa Ludovisi.
Mais le Guerchin est un maître immédiatement attractif ; un maître déjà romantique, tout près de nous. Nous sommes préparés à sentir, à aimer ses œuvres à travers d’autres œuvres unanimement admirées et qui appartiennent au même monde plastique ; celles de Tintoret, par exemple, ou de Delacroix, de Géricault. Le charmant, le discret Guido Reni, au contraire, dans l’oubli méprisant où notre temps l’a enseveli, s’est résigné à sa réputation de fadeur, d’ennui, d’académisme. Il attend patiemment, passivement, sans trop compter dessus, la bonne fortune toute fortuite dune minute heureuse.
Cette minute-là a sonné pour moi, ce soir, au seuil d’une heure émouvante, exquise ; une heure «charmée»... Je ne la retrouverai probablement jamais ; mais, certainement, je ne l’oublierai plus.




Bientôt la «séance» commença. Prenant la parole, je dus ne plus regarder que devant moi. Mais j’étais content : «Tu parles sous l’Aurore-du-Guide.», me disais-je naïvement, fièrement.
De nos trois conférences, on nous avait demandé celle qui a pour sujet «la Musique de clavier en France». Le premier morceau du programme est de Couperin (Sœur Monique). Dès son début, mes regards volèrent au plafond. Mais à peine Couperin eut-il esquissé le motif mi-rieur, mi-rêveur de sa gracieuse composition, l’électricité s’éteignit. Plomb sauté ; coupure de courant ? Plus probablement interruption voulue, inspirée à la maîtresse de maison par un très sûr raffinement du goût. En effet, presque sur-le-champ, aux confins du jour et de la nuit, une demi-douzaine de laquais en brillantes livrées firent leur entrée. Chacun d’eux portait, à bras levés, d’imposants candélabres, toutes cires allumées. Ils les allèrent placer sans hésitation en des points de la salle d’avance choisis et désignés.
Dans une aimable rumeur de surprise et de plaisir, Damase reprit son morceau ; et jusqu’à la fin de la réunion l’électricité ne revint plus.
Éclairée par cette lumière doucement palpitante – celle qui éclaira l’œuvre du Guide dans sa nouveauté – l’«Aurore» s’était aussitôt embellie ; une mystérieuse poésie l’enrobait. Tout à l’heure, l’irruption de l’électricité l’avait violemment fait apparaître pour la mettre, sans le moindre ménagement, en évidence. Maintenant, la lumière avait cessé de s’attaquer à la peinture pour la forcer, la violer : elle l’allait flatter, caresser, cajoler. À une volée de flèches, à une rafale de mitrailleuse succédait un mol envol de papillons lumineux, les errantes phosphorescences dorées d’une sorte de voie lactée. Cette lumière sinuait à travers la salle, des candélabres à la voûte, irrésolument, sans prétendre abolir des zones d’ombre. Là-haut, «l’Aurore» semblait voyager au-dessus de nuages impondérables. Ceux-ci, par un sfumato insensible, s’unissaient aux nuages peints que les pieds des Heures effleurent et d’où s’élance le Char du Dieu.

À l'alliance magique que je vis ainsi s'établir (ou, plutôt : s'épanouir) entre la délicate lumière et la délicate peinture, bientôt, la délicate musique, sans avoir l'air d'y tenir, obtint de s'associer.
Pas plus que Le Guide, Couperin ne cherche à vous «avoir» par des oppositions, des contrastes. Sans du tout se ressembler, ils gravitent dans une même sphère d'harmonie.
Jouant pour le public choisi qui occupait l'ici-bas de la loggia, Damase se doutait-il qu'il jouait aussi pour les eurythmiques Jeunes Filles qui, liées les unes aux autres par les doigts, inscrivent si légèrement leur ronde dans le ciel ? Savait-il qu'il offrait la mélodie sonore à la mélodie peinte, et que, sans lui, les auditeurs n'eussent point éprouvé cette double jouissance, en une seule fondue ?...

Jean-Louis Vaudoyer  Italie retrouvée Librairie Hachette, 1950






Images : Guido Reni (1575-1642) Aurora (Wiki Commons)


 

lundi 4 juin 2012

Compagnon d'Italie (Lettre à Amicie)



 

Votre vœu, Madame, est de gagner Venise par la route, d'y demeurer une bonne quinzaine et de rentrer en France par un chemin qui ne sera pas celui de l'aller. Vous en êtes à votre premier voyage d'Italie, et vous disposez d'environ quatre semaines. C'est peu. Vous ne pourrez pas beaucoup flâner ; or, visiter l'Italie sans flâner, c'est dévelouter son plaisir. Nous flânerons donc quand même par-ci par-là, lorsque cela en vaudra (ou non) la peine ; et, puisque vous attendez de moi des conseils pratiques, permettez-moi de vous dire ce que l'on dit aux enfants lorsqu'on les conduit à un grand dîner : « Mangez à votre faim, mais ne vous forcez pas ! »
Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie






Les promesses de Florence comptent parmi les promesses majeures que l’Italie offre de loin à l’imagination. Il faut toujours, Amicie, à votre âge comme au mien, faire durer tant qu’on peut les promesses ; surtout à l’instant pathétique où elles vont être exaucées.

Ne vous précipitez donc pas sur Florence comme une affamée ; et, entre Lucques et elle, arrêtez-vous à Pistoie, arrêtez-vous à Prato. Ce sont les deux ambassadrices que la courtoisie de Florence délègue au-devant de vous pour vous donner l’avant-goût de ses beautés.

Pistoie est toute constellée de ces ineffables terres cuites émaillées, typiquement toscanes, ouvrages des Della Robbia ; et c’est à Prato que vous apparaîtra, à l’extérieur du Dôme, la chaire exquise au balcon de laquelle Donatello fait danser une ronde trépignante de bambini, tandis que, à l’intérieur dudit Dôme, peinte à la fresque par Filippo Lippi, une enfantine Salomé danse aussi ; moins, Amicie, pour séduire le tétrarque que pour vous séduire vous-même...

À Prato, vous serez à dix-huit kilomètres de Florence. Freinez, freinez toujours ! Je me répète, mais je suis sûr d’avoir raison : ne vous dépêchez pas ! et lorsque, à un tournant de route, vous verrez, dans les approches du lointain, surgir, envermeillés par les feux du couchant, le Dôme d’argile de Sainte-Marie-des-Fleurs, le thyrse de lis et de roses du Campanile, l’aigrette de fer qui coiffe le double crénelage de la tour de la Seigneurie, stoppez, stoppez immédiatement, et jouissez de cette bienheureuse minute de tous vos yeux, de toute votre âme :
«... Sur le tard du plus long jour de mai, quand les heures nocturnes sont bleues, brodées de vieil argent, entrer à vingt ans pour la première fois à Florence et se dire à chaque pas, avec un bond du cœur au-devant de l’esprit : "je suis à Florence ! je suis à Florence !...", voilà de ces fêtes qu’on ne retrouve plus et qu’on cherche à se rendre toujours plus avidement, au cœur de la vie...» (André Suarès)

Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie, Fayard, 1958








Images : en haut,  Diego (Site Flickr)

en bas, Francesca  (Site Flickr)


samedi 18 septembre 2010

Les champs d'Enna (Lettre à Amicie II)


"Rien ne vous presse... Pourquoi, avant de vous éloigner de ces rivages pour vous aventurer dans le cœur altérant de la Sicile, n'iriez-vous point jusqu'au modeste Lido di San Leone, et vous plonger en la mer africaine ? Elle a la même bleu que celui de l'œil de la plume du paon. – Toutefois, ne l'oubliez pas : vous avez une bonne centaine de kilomètres à parcourir, par une route tournante et montueuse, pour gagner avant la nuit l'altière Enna, où, l'Histoire quittée, la Fable vous attend."

Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie





Deux puissantes divinités primitives, Demeter qui règne sur la terre et Hadès qui règne dessous, se disputèrent, aux âges mythiques du monde, ce pays. L’aspect farouchement désolé de l’espace immense qui s’offre à vous de la terrasse de votre hôtel (le bien nommé Belvédère) vous le dit éloquemment : c’est le dieu d’en dessous qui l’a emporté.
Sans quelques villes ramassées sur elles-mêmes aux sommets de pics qui semblent inabordables, vous pourriez croire être soudainement tombée dans un monde déshumanisé. Le sol, privé de toute végétation, a la couleur de la maladie et de la mort. Pourtant, cette région de l’île fut jadis «le grenier à blé de l’Italie». Du temps où la grande Demeter et sa fille Perséphone avaient à Enna leurs temples (rien n’en reste), la contrée n’était qu’un vaste jardin, entrecoupé de forêts, de lacs, de prairies : «les champs rendaient au centuple les semences qu’on y déposait.» Tout cela, selon la légende, disparut le jour où Hadès, épris de la petite Perséphone, surgit de la terre déchirée et, dans des tourbillons de flammes, ravit la fille à la mère, laquelle s’éloigna pour jamais de cette terre maudite, la laissant telle que vous la voyez, grise de cendre et jaune de soufre. Des zolfatares la perforent un peu partout, que les descendants des agriculteurs déméteriens exploitent en chantant les plus tristes chansons du monde.
Il fallait que je vous conduise ici pour que vous vous rendiez compte de visu que la Sicile n’est pas toujours et partout «le pays où fleurit l’oranger». La fable selon laquelle Perséphone règne tantôt sous la terre, tantôt dessus, est née d’une vérité. Lorsque l’épouse de Hadès s’évade des Enfers, les lieux de l’île où elle apparaît se revêtent des plus belles fleurs, des fruits les plus beaux. Ces grands morceaux de Paradis, vous les vîtes autour de Palerme et vous les reverrez, dès ce soir, autour de Syracuse.
Cependant, ne vous éloignez point de ce site dramatique sans l’avoir un peu exploré. Après les dieux, les hommes n’ont pas laissé ici, de siècle en siècle, des souvenirs de paix. On s’est furieusement battu autour et dans cette Enna qui passait pour inexpugnable. Elle fut phénicienne avant d’être grecque ; et, tout le long des guerres puniques, tantôt romaine, tantôt carthaginoise. Puis les Normands et les Arabes se la disputèrent âprement. Un émir vainqueur y rafla en une fois toutes les femmes de la région, et, à Bagdad, en peupla ses harems.




Aujourd’hui, Enna est une petite ville grave, fière de trôner juste au milieu de l’île (à mille mètres d’altitude) ; fière aussi de ses monuments, gothiques (églises, palais, citadelle). Elle possède un trésor de vases sacrés, un petit musée, une petite trattoria. Faites-vous-y servir une de ces savoureuses pizze alla siciliana ; non point plates et compactes comme les pizze alla napolitana, mais onctueuses, presque légères ; et, dans des flacons épais, un vin enflammé, couleur de roche, quelque peu madérisé.
Jean-Louis Vaudoyer Compagnon d'Italie, éditions Fayard, 1958

Images : en haut, Site Flickr
en bas, Bricke Dotnet (Site Flickr)