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mercredi 23 août 2017

Le sentiment des distances




Un nouvel extrait de l'inépuisable roman d'Alexis Curvers Tempo di Roma. Il ne faut pas perdre de vue en le lisant que l'auteur écrit cela au début des années cinquante ; j'ai bien peur que ce "principe secret" de la distance idéale se soit un peu perdu dans la Rome d'aujourd'hui, et que les Romains aient fini par égarer cet "étalon d'or" qu'ils ont pourtant longtemps gardé fort précieusement...

À Rome, l’étendue et la forme étaient ce qu’elles étaient. Nul mirage n’y tremble autour des pierres et l’on y foule en paix des chemins mesurables. Tout se compose et s’organise selon le vœu de la nature sincère. Rome ne m’a pas désespéré comme l’ont fait à quelque moment toutes les autres villes. J’y trouvais toujours accueil et réponse, profonde satisfaction de l’âme. Même quand j’y traînais ma fatigue, elle s’ouvrait à moi comme un livre intelligible, dont je n’avais qu’à tourner les pages pour que se dissipât ma détresse. 
Cette vertu ne tenait pas seulement aux pensées que j’y puisais avec un bonheur toujours nouveau, mais à l’aspect du livre lui-même, à la noble clarté de l’écriture, à la justesse ravissante de la mise en pages. Jamais imprimeur n’a plus sûrement calculé marges et interlignes pour le repos des yeux que les bâtisseurs de Rome n’ont ménagé, pour l’apaisement du cœur, ces vides, ces intervalles dont j’ai parlé, ces plans neutres mais indispensables qui me donnaient à la fois la sensation la plus exacte et le plus exquis sentiment des distances. J’entends le mot dans sa double acception : si je parcourais sans ennui, grâce à leur variété si bien ordonnée, les distances même considérables qui alternaient avec les hauts lieux, je percevais avec un égal plaisir cette distance immatérielle qui dans Rome unit autant qu’elle isole, ainsi que les choses, les êtres. 
Les relations humaines m’y étaient douces, parce que la familiarité même en était tempérée par une sorte de retrait et de respect qui préservait la solitude et l’indépendance de chacun. Dans les contacts parfois fâcheux que j'avais à subir, une discrétion polie, le souci des formes et un art consommé de l’esquive m’épargnaient toujours le pire, c’est-à-dire le déballage des arrière-pensées ; celles –ci, à ne se traduire que dans les actes, perdaient beaucoup de leur vulgarité. Et dans les contacts agréables il subsistait de même un obstacle protecteur qui excluait toute promiscuité gênante. Les gens se coudoyaient sans se bousculer, se comprenaient sans s’expliquer. 
Si avancé que je fusse dans l’intimité de Geronima et de Sir Craven, un interstice infranchissable continuait d’assurer entre eux et moi l’aisance et la liberté des échanges. Au plus fort de nos embrassades ou de nos confidences, nous restions pareils à des princes qui, se rencontrant pour la première et dernière fois, sont attentifs à l’impression qu’ils produisent l’un sur l’autre. Cette fière pudeur me plaisait et je m’y conformais volontiers, comme à une règle d’élégance que j’étais surpris de voir s’appliquer à la réalité alors que je l’avais crue, jusqu’ici, limitée au domaine de l’art.








Le premier exemple m’en avait été fourni par mon cher Pinturicchio, peut-être, avec le Caravage, le plus romain des peintres ; entre ses madones, ses anges, ses pontifes et ses jeunes seigneurs, comme entre les petits voyous, les bohémiennes et les spadassins de l’autre, j’avais observé que se maintient cette même distance idéale, aérée, individualiste et liante, qui favorise la communication et l’amitié sans permettre l’empiètement et l’irrévérence, et dont le principe secret, gardé à Rome comme un étalon d’or, me semblait y régir encore, avec les monuments de la beauté, tous les mouvements de la vie.

Alexis Curvers  Tempo di Roma  Espace Nord, 2012









Images : en haut, grazie a Andrea Martorana  (Site Flickr)

Oeuvres de Pinturicchio : (1) Madonna della Pace (San Severino Marche), 1490 circa, dettaglio.

(2) cycle de fresques (1500-1501) (détail) Cappella Baglioni, Santa Maria Maggiore, Spello

(3) cycle de fresques (1505-1507) (détails) Biblioteca Piccolomini, Siena

Oeuvres du Caravage : (1) Le Sacrifice d'Isaac, première version (1597-1598)

(2) Les Tricheurs (1595 circa)

(3) Les Musiciens (1595 circa)

(4) La Vocation de saint Matthieu (détail), (1599-1600)

mercredi 10 septembre 2014

Le rêve de Michelangelo Merisi, dit Le Caravage




Un troisième extrait de l'ouvrage d'Antonio Tabucchi Sogni di sogni (Rêves de rêves), dans lequel il imagine les rêves de quelques artistes qu'il a aimés. Il s'agit, dans une traduction personnelle, du rêve de Michelangelo Merisi, dit Le Caravage :

La nuit du premier janvier 1599, tandis qu’il se trouvait dans le lit d’une prostituée, Michelangelo Merisi, dit le Caravage, peintre et homme irascible, rêva que Dieu venait le visiter. Dieu le visitait par l’intermédiaire du Christ, et il pointait le doigt sur lui. Michelangelo était dans une taverne, et il jouait de l’argent. Ses compagnons étaient des gredins, et quelques-uns d'entre eux étaient ivres. Et lui, il n’était pas Michelangelo Merisi, le célèbre peintre, mais un client quelconque, un malandrin. Quand Dieu le visita, il était en train de blasphémer le nom du Christ, et il s’en amusait. Toi, dit sans le dire le doigt du Christ. Moi ? demanda stupéfait Michelangelo Merisi, je n’ai pas la vocation du saint, je ne suis qu’un pécheur, je ne peux pas être choisi.
Mais le visage du Christ était inflexible, sans échappatoire. Et sa main tendue ne laissait la place à aucun doute.
Michelangelo Merisi baissa la tête et il regarda l’argent qui se trouvait sur la table. J’ai violé, dit-il, j’ai tué, je suis un homme dont les mains sont couvertes de sang.
Le garçon de l’auberge apporta un plat de haricots et du vin. Michelangelo Merisi se mit à manger et à boire. À côté de lui, tous étaient immobiles, il était le seul à bouger les mains et la bouche comme un fantôme. Le Christ était lui aussi immobile et il tendait sa main immobile avec le doigt pointé. Michelangelo Merisi se leva et le suivit. Ils se retrouvèrent dans une ruelle sordide, et Michelangelo Merisi se mit dans un coin pour uriner tout le vin qu’il avait bu dans la soirée.

 


Mon Dieu, pourquoi me cherches-tu ? demanda Michelangelo Merisi au Christ. Le fils de l’homme le regarda sans répondre. Ils marchèrent dans la ruelle qui débouchait sur une place. La place était déserte.
Je suis triste, dit Michelangelo Merisi. Le Christ le regarda et il ne répondit pas. Il s’assit sur un banc de pierre et ôta ses sandales. Il se massa les pieds et dit : je suis fatigué, je suis venu à pied depuis la Palestine pour te chercher.
Michelangelo Merisi était en train de vomir appuyé à un mur, dans une encoignure. Mais je suis un pécheur, hurla-t-il, tu ne dois pas me chercher.
Le Christ s’approcha et lui toucha un bras. Je t’ai fait peintre, dit-il, et je veux un tableau de toi, après cela, tu pourras suivre librement ton destin. Michelangelo Merisi se nettoya la bouche et demanda : quel tableau ?
La visite que je t’ai faite ce soir à la taverne, mais toi tu seras Matthieu. D’accord, dit Michelangelo Merisi, je le ferai. Et il se retourna dans le lit. C’est à ce moment-là que la prostituée l’embrassa tout en continuant à ronfler.

Antonio Tabucchi  Sogni di sogni  Sellerio editore Palermo, 1992






Images : Le Caravage, La Vocation de saint Matthieu, 1599-1600



mercredi 17 mars 2010

Guido


Sul campo, ove a frugar tra l'erba siede,
mi scorge, e in fretta a sé mi chiama, o impronto
s'appressa, come chi un compagno vede ;

sciocchissimo fanciullo, a cui colora
le guance un rosa di nubi al tramonto,
e ai quindici anni non par giunto ancora.

Parla di nevicate e di radicchi,
e del paese ove ha un zio bifolco.
Poi, senza ch'altri lo rincorra o picchi,

fugge da me che intento l'ho ascoltatato ;
or lo guardo tenersi bene al solco,
non mai, correndo, entrar nel seminato.

Giunto al cancello, lo vedrò in quel tratto
tornarmi, se non fa il verso al tacchino,
o non mi scorda per l'amor che ratto

nasce tra un cane giovane e un bambino.

Umberto Saba Il canzoniere, La serena disperazione, ed. Einaudi

Guido

Dans le champ où, assis, il fouille l'herbe,
il m'aperçoit, et aussitôt m'appelle, ou sans façon
s'approche, comme s'il avait vu l'un de ses compagnons ;

Enfant insouciant, aux joues colorées
par le rose des nuages au crépuscule,
et qui semble n'avoir même pas quinze ans.

Il parle de jours de neige et de chicorée,
et du village où vit son oncle paysan.
Puis, sans que personne ne le poursuive ou le frappe,

il s'éloigne de moi qui attentif l'écoutais ;
maintenant je le regarde bien suivre le sillon,
sans jamais, en courant, entrer dans le semis.

Arrivé à la barrière, je le verrai à cet instant
revenir vers moi, à moins qu'il n'imite le dindon,
ou ne m'oublie pour cet amour impromptu

qui naît entre un jeune chien et un enfant.

(Traduction personnelle)

Image :
Caravaggio, Fanciullo con canestro di frutta

mardi 13 octobre 2009

La « Scuola di Atene » vista da Caravaggio


Si copiano, si insultano
Corrono a soluzione,
Cercano le comparse
per vie di approvazione,
Vogliono coi pensieri
Significare tutto,
Le sfere tra le mani,
Bacchino come è brutto.
Sono così centrati
Riescono solo in posa
Bacchino la tua rosa
Perfetta tra i capelli
Bacchino scendi piano
Mettiti tra i più belli.

Franco Buffoni, Scuola di Atene

L'« Ecole d'Athènes » vue par Caravage

Ils se copient, ils s'insultent
Courent à des solutions,
Cherchent des figurants
En quête d'approbation,
Ils veulent par des idées
Tout signifier,
Les sphères entre les mains,
Bacchino que c'est vilain.
Ils sont tellement figés,
Ne sont eux-mêmes qu'en pose
Bacchino avec ta rose
Parfaite dans les cheveux
Descends mon Bacchino
Au milieu des plus beaux.

Traduction : Bernard Simeone

Présentation de Franco Buffoni par Bernard Simeone (document en format pdf).

Le site de Franco Buffoni

Franco Buffoni lit Scuola di Atene