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jeudi 13 juin 2013

Le Bord des larmes



"Los ojos que del ínfimo elemento 
originaron su común defecto 
lloren ciegos y ríndanse mortales."





N’étant que changement le fleuve ne change pas, même s’il se fait estuaire ou devient carrément océan, jeune ou vieil, et ses flots toujours plus agressifs. D’ailleurs il coule hors sujet, pour ce petit traité qui ne s’y risque pas, non plus qu’à rêver d’aborder sur son éventuelle et presque inimaginable autre rive. Les précaires établissements de son bord familier, en revanche, ne cessent de s’étendre, comme une sorte de lèpre, en amont, en aval, multipliant leurs pontons de fortune, les palissades de vieilles planches de leurs chétives fabriques, les biefs ratatinés de leurs jardinets de misère. Changement à vue : ce n’est plus l’Ebre, ce n’est plus le Duero, ni le savant Mondego, ni l’Oronte des chevaliers ; c’est le Niger ou le Brahmapoutre. Mais il y a mieux, ou pire : les bords ne sont plus une mince couche d’habitations précaires et de vergers épouvantails, plaqués contre un remous beige inexplicable, dans une lumière immarcescible. L’étroite colonie, qui s’est tellement allongée, s’est aussi terriblement élargie, vers l’intérieur des terres.




Le bord des larmes, tout en conservant ses particularités curieuses, sa phénoménologie glébeuse, sa logique irréconciliable, son climat scandé par les horloges et ses après-midi que cadencent les baromètres, est en train de devenir une contrée comme une autre, avec son intendance approximative, ses routes qui courent tout droit vers les massifs montagneux et les forêts, ses services administratifs tatillons et ses corps constitués. Alors que l’on ne s’y rendait guère qu’en villégiature, jadis, pour les fins de semaine ou pour la belle saison, et bien que les heures, nous l’avons vu, n’y soient faites que d’instants qui paraissent ne communiquer qu’à peine, par les fonds, et les mois de précipices individuels, c’est maintenant un pays qu’on distingue difficilement de ses voisins, sinon qu’il est peut-être d’une vérité plus forte, au point qu’on se demande si ce ne sont pas eux qui l’imitent. Le niveau de vie ni la vie même n’y sont pourtant bien enviables, apparemment. On y passe toute l’année dans de frêles villas construites pour n’être habitées que l’été, comme feraient des gens qu’une guerre mondiale aurait surpris aux bains de mer ; et dès les premiers grands vents le sable entre dans les chambres, dans les livres et dans les yeux.

Renaud Camus  Le Bord des larmes  Editions P.O.L, 1990 






Images : en haut, Renaud Camus  (Site Flickr)

au centre, Julio Codesal Santos  (Site Flickr)

en bas, Alessandro Barbarini  (Site Flickr)



1 commentaire:

  1. Lisant ces lignes je pense à une pensée de Borges dans "Le livre de sable" :"Si l'espace est infini, nous sommes dans n'importe quel point de l'espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n'importe quel point du temps."
    Ce rapport au fleuve et ces photos donnent une impression d'immobilité comme dans cette autre page de Borges : "...étonnement de ce miracle / qu'en dépit d'infinis hasards / et gouttes que nous sommes / du fleuve d'Héraclite / quelque chose puisse durer en nous / immobilement..."

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