mercredi 29 mai 2013

L'automne à Taormine




Mardi 4 novembre [1958]
L’Etna, sublimité géographique dont la présence ferait pardonner à Taormine toutes les disgrâces... Hier, il était enrobé de nuages roulant en masse jusqu’à l’horizon marin, palette prodigieuse de gris, toutes les nuances, du gris plombé au gris velouté, presque blanc, de la gorge de colombe, – tout ce gris, pénétré, irradié par les derniers rayons du soleil derrière l’Etna, de sorte que ça et là le ciel gris avait des transparences pourprées, des rougeoiements estompés, de plus en plus mauves en se rapprochant de la mer : la lumière humide dissociait la montagne en plusieurs plans successifs creusant des reliefs que l’on ne voit pas d’habitude, – vague après vague de crêtes et de vallonnements d’où s’élevait une buée irisée, tandis que la cime se volatilisait dans un rayonnement intense issu d’un nuage ourlé de feu clair, – rayonnement aussi bien tracé que sur les dessins d’enfant, on pouvait compter les rayons, et l’Etna devenait un Sinaï. Ce matin, au contraire, il émergeait à nu, sculptural, mauve sur fond de bleu tendre, cône parfait, idée pure de volcan. Il n’est jamais pareil à lui-même, soit que, tronqué à la base par une ceinture de nuages, il flotte en plein ciel comme une île triangulaire au-dessus de Taormine, un énorme objet volant venu d’une planète inconnue : soit que le jeune soleil issu de la Calabre au petit matin le transmue en sorbet rose ; soit qu’il s’encapuchonne de nuées comme un vieux paysan coiffe un bonnet de nuit ; rarement serein, souvent maussade, brandissant la foudre, déclenchant les intempéries ; et le soir, apaisé, il tire toutes les deux minutes une petite langue de feu, bave un filet de lave incandescente.




A chaque aube, sur la terrasse, mon premier regard est pour l’Etna, à l’extrême droite ; puis mes yeux tournent selon un arc de cercle, le long duquel tour à tour se disposent : le rivage et la mer, les bougainvillées au bord de la terrasse, un cyprès, la mer encore, les pins parasols du jardin public, enfin le coquillage du théâtre grec, premier objet que touche et qu’attise le premier rayon dardé, par-dessus le détroit, des monts de Calabre. Alors d’un seul coup dans le feuillage éclate invisible un orphéon d’oiseaux ; et je vois la ville s’étirer laiteuse et somnolente sur son rocher à ma gauche, et au loin devant moi les barques de la nuit regagner le rivage de Naxos.

Jean-Louis Curtis Un miroir le long du chemin, (Journal 1950-1958) Julliard, 1969



Images : en haut, Mario Cutroneo (Site Flickr)
en bas : Leo Koolhoven (Site Flickr)

dimanche 26 mai 2013

Toutes les fontaines




Dans les villages de la haute Engadine, il y a des fontaines à l’eau si froide, si froide, qu’en boire fait se rétracter les gencives, comme si l’on croquait des blocs de glace

À la fontaine de Magnas, en Lomagne, chez les Galard, au fond du parc, l’eau est si calcaire qu’on ne voit plus, de la source, dans le vieux kiosque de pierre, près des bambous, qu’une motte luisante et jaune, très dure, où sourd la seule humidité du sous-bois ; mais celle-ci Dastros l’a chantée, l’obscur poète de Saint-Clar. 

Dans l’eau des fontaines d’Auvergne, on dirait qu’il danse de la lave. D’autres ont des éclats dorés. D’autres sont blanches comme du lait. Certaines vasques sont pleines de mousse, et dans celles-ci c’est du cresson. Et dans d’autres, rien n’a coulé depuis des lustres, par l’embout de laiton rouillé.




Parmi les rochers blancs du Basilicate, naguère encore (ce voyage-là avait été découvert, Anne avait failli le quitter pour de bon), les femmes se mettaient en file devant moins d’eau qu’il n’en tombe d’une cruche, parce qu’elles n’avaient rien d’autre pour se laver. Ailleurs, c’est à cause de la guerre, les canalisations sont détruites : et les porteuses sont lasses, les traits tirés pour la plupart, souvent âgées ; et pourtant l’on n’est pas tout à fait tranquille, même là, même au journal télévisé du soir : car il suffit qu’une jeune mère jette un regard en arrière, alors qu’elle s’éloignait déjà, ou qu’une main relève une mèche, sur la tempe d’une jeune fille, au moment où tout le corps ploie, déjà, vers le lourd baquet qu’il va falloir soulever, pour que… Comme ceux que le désir laisse en paix ont de la chance ! Mais non, ce sont des morts… Tandis qu’à Passy, la file d’attente, près de la statue de Benjamin Godard, c’est pour la pureté d’une source. 

Certaines fontaines ne sont connues que par deux ou trois vers, écrits dans des langues impossibles. Ce ne sont pas les moins lancinantes pour autant, en leurs appels entre les branches, entre les lignes, entre les heures. D’autres n’ont de fontaines que le nom, mais ce nom suffit à vous poindre, et à suspendre votre plume, au-dessus d’épreuves pleines de fautes : ce sont des grottes au bord de la mer, ce sont des nymphes poursuivies par des fleuves, des sirènes changées en rocher, des bassins noirs sous les châtaigniers, où meurent éternellement des carpes, de ne pas mourir. 

Renaud Camus  L'Épuisant Désir de ces choses  Éditions P.O.L, 1995









Images : (1) Stefano Lucidi  (Site Flickr)

(2) et (3) Renaud Camus  (Site Flickr)

(4) Klaus Wagensonner  (Site Flickr)



vendredi 24 mai 2013

Comme le feu




"Vegnendo adunque il dì ordinato a ciò, santa Chiara uscì del monistero con una compagna, e accompagnata dai compagni di san Francesco, venne a santa Maria degli Angeli, e salutata divotamente la Vergine Maria dinanzi al suo altare, dov’ella era stata tonduta e velata, sì la menarono vedendo il luogo, infino a tanto che e’ fu ora di desinare. E in questo mezzo, san Francesco fece apparecchiare la mensa in sulla piana terra, siccome era usato di fare. E fatta l’ora di desinare, si pongono a sedere insieme san Francesco e santa Chiara, e uno delli compagni di san Francesco colla compagna di santa Chiara, e poi tutti gli altri compagni s’acconciarono alla mensa umilmente. E per la prima vivanda, san Francesco cominciò a parlare di Dio sì soavemente, sì altamente, sì maravigliosamente che, discendendo sopra di loro l’abbondanza della divina grazia, tutti furono in Dio ratti. E stando così ratti, con gli occhi e colle mani levale in cielo, gli uomini d’Ascesi e da Bettona, e qua’ della contrada d’intorno, vedeano che santa Maria degli Angeli e tutto il luogo e la selva ch’era allora allato al luogo ardevano fortemente, e parea che fosse un fuoco grande che occupava la chiesa e il luogo, e la selva insieme: per la qual cosa gli Ascesani con gran fretta corsero laggiù per ispegnere il fuoco, credendo veramente che ogni cosa ardesse. Ma giugnendo al luogo e non trovando ardere nulla, intrarono dentro e trovarono san Francesco con santa Chiara, e con tutta la loro compagnia ratti in Dio per contemplazione, e sedere intorno a quella mensa umile. Di che essi certamente compresero, che quello era stato fuoco divino, e non materiale, il quale Iddio avea fatto apparire miracolosamente, a dimostrare e significare il fuoco del divino amore del quale ardeano le anime di questi santi frati e sante monache; onde e’ si partirono con grande consolazione nel cuore loro e con Santa edificazione."







Sur sa petite terrasse, où un jeune cyprès et trois pots de fleurs enivrées font un jardin, Claire immobile vole à François : son regard abolit l’espace : elle est avec lui ; elle le voit dans sa hutte de feuilles aux bois de Sainte-Marie des Anges. Elle distingue entre toutes cette ombre frêle et brûlante qu’entoure une auréole, l’épée mince et brune de ce corps, tison de bure, épi de feu. Elle se prosterne sur ses mains et les baise ; tête basse, les yeux baissés, elle le voit tout entier : elle le sent vivre et mourir : elle vit et meurt en lui, comme elle rêve qu’il meurt en elle. Et lui, fait bien plus que de la voir : il la comble de son cœur ; il bat dans son sein, le pigeon pourpre ; il l’emplit de son âme en sang à rouges bords. 

La petite demi-lieue de ciel qui palpite entre eux, cette onde bleue sous une résille d’or ne les sépare pas : elle les unit plutôt : elle les filtre l’un à l’autre. Elle ne laisse plus en eux que l’espace comblé d’un ineffable amour. 

Claire est aux pieds de cet amour comme aux pieds de la croix. Mais lui est la croix même. Tout son corps est croix : il est le bois et Jésus est dans son âme. 

Ses pieds saignent, ses mains saignent, percés des clous invisibles qu’on ne retire pas. Et son flanc saigne, sous la lance. Il sue par tous les pores le mystère du sang. Ici, il faut comprendre. Claire comprend. C’est qu’elle prend ce sang : il coule de François en elle, comme de Jésus à François. 

François se roule sur les épines aigres du rosier d’hiver ; il se râpe et s’étrille à ce buisson qui n’est tout que bois aigu et cruelles aiguilles. Mais de chaque égratignure naît une touffe de roses, qui sont marquées à son signe, qui parfument l’air de la vallée, et l’embaument de l’éternel encens. 

Ni la distance, ni le sable du temps, ni les lois immuables qui régissent les changeantes apparences de la nature n’ont ici un souverain empire. Aveugle qui ne se rend pas à l’évidence de la puissance cachée, intérieure et divine, qui élève si haut une nature épurée et plus libre au-dessus de la matière serve, cristal de la réalité. 

André Suarès  Voyage du condottiere, Sienne la bien aimée








Images : Francesco, giullare di Dio, de Roberto Rossellini 


 

mercredi 22 mai 2013

Ali (Ailes)



"Coraggio, il meglio è passato..."






Quelques aphorismes de Guido Ceronetti, extraits de l'anthologie La fragilità del pensare, Biblioteca Universale Rizzoli, 2000 (Traductions personnelles) :


Ali  (Ailes)

Le ali cadranno ma la loro traccia nell'aria resterà.

Les ailes tomberont, mais leur trace dans l'air restera.


Farfalle  (Papillons)

È inutile che cerchi. Le farfalle non abitano più qui.

Il est inutile de les chercher. Les papillons ne vivent plus ici.


Silenzio  (Silence)

La Bellezza di Dio è il Silenzio.

La Beauté de Dieu, c'est le Silence.


Messia  (Messie)

Il Messia non viene.
«Ma perché dovrebbe venire ?»
«Non lo so.»

Le Messie ne vient pas.
«Mais pourquoi devrait-il venir ?»
«Je ne sais pas.»




Erba  (Herbe)

I fili d'erba sono angeli senz'ali

Les brins d'herbe sont des anges sans ailes.


Occhi  (Yeux

Morire, per gli occhi, non è spegnersi : è assetati di lacrime restare asciutti.

Mourir, pour les yeux, ce n'est pas s'éteindre : c'est, assoiffés de larmes, rester 
secs.


Paesaggio  (Paysage)

Il paesaggio è una beatitudine che non conosceremo più, è qualcuno molto caro che all'improvviso ha avuto un sospiro ed è stato portato via tra i morti, e ancora c'è il suo nome sulla porta, le stanze vuote.

Le paysage est un bonheur que nous ne connaîtrons plus, c'est quelqu'un de très cher qui soudain s'est senti mal et a rejoint le royaume des morts, mais il y a encore son nom sur la porte de sa maison vide.




Peggio  (Pire)

Temevamo il peggio.
È venuto.

Nous craignions le pire.
Il est arrivé.


Strage  (Massacre)

Per assistere a una strage basta affacciarsi un momento.

Pour assister à un massacre, il suffit de se mettre un moment à la fenêtre.


Miseria  (Misère

Dal catalogo senza fine delle miserie, come escludere la prima e fondamentale, la miseria di essere nati ?

De la liste interminable des misères, comment exclure la première, et fondamentale, la misère d'être nés ?


 Eiger

Delicate guide invisibili, portatemi sull'Eiger.

Délicats guides invisibles, conduisez-moi sur l'Eiger.






Images : en haut, Piero della Francesca Le Songe de Constantin (détail), Arezzo, Eglise San Francesco

au centre, (1) Virginia Barnabè (Site Flickr)

(2) Paolo Margari  (Site Flickr)

en bas, Christoph Hurni (Site Flickr)

lundi 20 mai 2013

Gli animali del circo (Les animaux du cirque)




Un poème de Wislawa Szymborska, dans une traduction italienne :

Gli orsi battono le zampe ritmicamente,
la scimmia in tuta gialla va in bicicletta,
il leone salta nel cerchio fiammeggiante,
schiocca la frusta e suona la musichetta,
schiocca e culla gli occhi degli animali,
l'elefante regge un vaso sulla testa,
e i cani ballano con passi uguali.

Mi vergogno molto, io – umano.

Divertimento pessimo quel giorno :
gli applausi scrosciavano a cascata,
benché la mano più lunga d'una frusta
gettasse sulla sabbia un'ombra affilata.

Wislawa Szymborska  La gioia di scrivere  Adelphi Edizioni, 2009 (Traduzione : Pietro Marchesani) 




Les ours battent la mesure avec leurs pattes,
le singe en costume bleu roule à bicyclette,
le lion saute dans le cerceau de feu,
le fouet claque et la musiquette retentit,
il claque et berce les yeux des animaux,
l'éléphant tient en équilibre un vase sur la tête,
et les chiens dansent à l'unisson.

J'ai vraiment honte, moi – être humain.

Triste divertissement ce jour-là :
les applaudissements éclataient en cascade,
bien que la main prolongée d'un fouet
jetât une ombre effilée sur le sable. 

(Traduction personnelle



 


Images : en haut, Site Flickr

au centre, Terrens Ternopolis  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr


samedi 18 mai 2013

À travers la nuit




Dietrich Fischer-Dieskau  (Berlin, 28 mai 1925 - Berg, 18 mai 2012)




Leise flehen meine Lieder 
Durch die Nacht zu dir...


Doucement, mes chants t'implorent
À travers la nuit... 

Schubert  Ständchen






Images : en haut, Site Flickr

en bas, J. Gürtler  (Site Flickr)


Pensieri affini...

jeudi 16 mai 2013

Une caresse inconnue




 "Ora dorme la bianca fiordaligi
chiusa ne' panni, stesa in sul coperchio
del bel sepolcro ; et tu l'avesti a specchio
forse, ebbe la tua riva i suoi vestigi.

Ma oggi non Ilaria del Carretto
signoreggia la terra che tu bagni,
o Serchio..."

Gabriele d'Annunzio  Le Città del silenzio, Lucca


Sotto tenera luna già i tuoi colli,
lungo il Serchio fanciulle in vesti rosse
e turchine si muovono leggere. 
Così al tuo dolce tempo, cara ; e Sirio 
perde colore, e ogni ora s'allontana,
e il gabbiano s'infuria sulle spiagge
derelitte. Gli amanti vanno lieti
nell'aria di settembre, i loro gesti
accompagnano ombre di parole
che conosci. Non hanno pietà ; e tu
tenuta dalla terra, che lamenti ?
Sei qui rimasta sola. Il mio sussulto
forse è il tuo, uguale d'ira e di spavento.
Remoti i morti e più ancora i vivi,
i miei compagni vili e taciturni.

Salvatore Quasimodo  Davanti al simulacro d'Ilaria del Carretto 







La toute jeune femme de Paolo Guinigi, tyran de Lucques, vient de mourir. On ne sait pas de quoi. Si le marbre n’était pas toujours exsangue, je dirais qu’elle a perdu tout son sang. Charmante créature, elle est longue, longue comme une aiguille, mince, fine et svelte. Couchée bien sagement et toute droite, sa robe et son manteau sont d’une étoffe trop lourde pour elle ; ce poids la retient ; sans quoi, cette jeune femme se relevant reprendrait sa démarche longue et légère. Mais elle dort bien profondément et ne se réveillera pas. La joue lisse et droite, le nez bref et droit, son long visage maigre ne sourit guère ; ou plutôt il laisse transparaître le sourire intérieur, las d’être si loin peut-être, la lumière sous la porcelaine de la veilleuse. Ilaria del Carretto sourit en dedans à une douceur inconnue. L’arête de son beau petit menton souffrant et volontaire est bien posée sur le haut col, en forme de calice, du manteau fermé. Elle avait froid. Les plis se confondent avec ceux de la robe ; et les pieds cachés, appuyés sur un fidèle petit chien couché contre la plante, relèvent la courbe de la vague à jamais fixée. Robe de la jeune femme, crête d’écume au flot de la vie, glycine palpitante de la chair heureuse, de la forme chaude et parfumée : l’onde ici est arrêtée pour jamais de la chair, de la forme et de la robe noblement ornée.




Iacopo della Quercia, siennois, a taillé cette image, comme la jeune femme était à peine morte. Il avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans. La grâce siennoise vivait encore en lui. Plus tard, il l’a perdue dans l’imitation de la fausse grandeur, à l’antique. Car l’âme du moyen âge, le plus souvent, n’abdique pas en faveur de la beauté grecque : la Renaissance n’a pas connu la véritable antiquité. Le tombeau, où Ilaria del Carretto repose, quoique de belles proportions, est romain dans toutes ses parties. Cinq petits anges, plutôt pareils à de gras amours mous et dodus, se touchent par le bout des ailes et font ainsi une quintuple accolade. Ils tiennent d’énormes guirlandes, dans le goût des couronnes qui pèsent sur les arcs de triomphe : elles sont déjà faites de la même immortelle et des mêmes lauriers mortuaires. On s’extasie là devant. Dans cette œuvre, toute la beauté est de ce qui va disparaître : la noblesse et la pureté de la figure. L’esprit est inclus à la pierre et ne l’a pas désertée encore. Le reste annonce la pompe de la Renaissance et sa virtuosité. Plus ils seront habiles, et plus les artistes seront virtuoses. Moins ils auront à dire, et plus ils le diront avec éloquence : l’abondance et le faste leur seront une autre nature. L’ornement tue la simplicité ; il en est le bourreau, dès l’origine. Les passants admirent dans ce tombeau le premier des mille et mille monuments semés dans toute l’Europe, depuis cinq cent ans, et qu’on refait encore dans le même goût et le même esprit. Cependant, Ilaria del Carretto donne en silence son sourire intérieur et la fleur coupée de sa vie à une caresse inconnue.

André Suarès  Voyage du condottiere, Fiorenza 






Images : en haut, Daniela Verzaro  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Terry Clinton  (Site Flickr)



lundi 13 mai 2013

Agostino, come un addio




On n'oublie pas la lumière d'un film. Il y a une lumière de La Règle du jeu, qui annonce le début de la guerre ; il y a une lumière de Voyage en Italie, qui annonce L'Avventura d'Antonioni et avec cela tout le cinéma moderne ; et une lumière d'À bout de souffle, qui annonce les années soixante. Et je crois qu'il y a aussi, d'une certaine manière, une lumière de Prima della Rivoluzione.

Bernardo Bertolucci



"D'aucuns estiment que la scène la plus émouvante du film, celle de la bicyclette, l'étrange ballet d'Agostino, les pieds sur son guidon, ou bien debout sur le cadre, et qui ne cesse de s'écraser à terre devant la maison de Cesare, sans jamais cesser de parler (Questa per mio padre. E questa è per mia madre), doit beaucoup à la fascination du metteur en scène pour son acteur – à son amour, peut-être.


Exhorté, pour toute réponse à ses angoisses et sans doute à son amour pour le protagoniste, à prendre la carte du parti, Agostino, le garçon blond au regard de fou, à la coiffure de canari, se livre à un étrange ballet sur sa bicyclette, dont il ne cesse de tomber, là-bas, dans une rue des confins de Parme, presque la campagne déjà. Come facevo a non capire ? Come duravo a vivere, senza sentire ? Deux fois, trois fois, davantage, il tombe, il s'écrase à terre. Il dit :

« Cette fois c'est pour ma mère. Cette fois c'est pour mon père. »

Il m'a fallu dix ans pour passer de ce film-là à La Luna : de l'inceste avec la tante à l'inceste avec la mère. À mon avis, voilà bien le meilleur argument qui soit contre la psychanalyse. Car la scène de la bicyclette est bel et bien, avec celle de l'invocation au fleuve Pô, un peu plus loin, une des plus belles de l'histoire du cinéma, selon moi. Sans doute n'est-ce pas un hasard si dans la topographie de la ville elle intervient exactement devant la maison de Cesare (Morando Morandini), le guide spirituel (et surtout idéologique) du personnage principal (For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...). (Mentre l'amore, mentre l'amore... (un sport cruel, féroce, des gens décidés à l'emporter l'un sur l'autre coûte que coûte).) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (On dépasse les routes.) (Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?)"


J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc  L'Amour l'Automne









 

Route devant la maison de Cesare – jour


Plan général : au loin, Fabrizio, en imperméable, avance. Fin musique. Autre plan : il avance et entend, derrière lui, le timbre peu lointain et aigu d'une bicyclette. Le son est insistant, jusqu'à ce que Fabrizio se retourne. Il se tourne, puis continue sa route, en passant devant la double porte d'une cour de ferme. Le timbre retentit encore. Il se tourne et sort du champ. On reste en plan moyen sur la double porte. Timbre de la bicyclette. Roulement de tambour et timbre off. Cymbale et musique (thème Agostino avec des intonations de musique de cirque) sur Agostino sortant de la porte en pédalant lentement, très digne. Agostino est venu se faire pardonner par son ami. Comment ? Il commence une sarabande à bicyclette autour de Fabrizio, donnant une sorte de petit spectacle sur deux roues. Il roule vers nous, en saluant très bas Fabrizio hors champ. D'abord il tourne en rond sur la route et revient les pieds sur le guidon, puis (autre plan) il repasse devant Fabrizio et le regarde en souriant. Gros plan flash de sa tête. Bruit de chute. Il se relève en plan américain face à nous. Fabrizio, au premier plan de dos, en amorce.



   
AGOSTINO. Ne t'approche pas. Ça, c'est pour mon père !
Plan rapproché de ses mains sur le guidon. Il recule et recommence à rouler. Gros plan de son visage fixant curieusement Fabrizio. Plan moyen de la route. Agostino pose normalement son vélo, y monte, un pied sur le cadre, l'autre sur la selle. Il roule et passe devant Fabrizio (au premier plan de dos), le regardant en souriant. Nouvelle chute. On reprend Agostino roulant. Chute. Plan rapproché, Agostino à terre et la bicyclette. Il se relève.




 AGOSTINO. Et ça, c'est pour ma mère !
Plan rapproché d'Agostino qui reprend la bicyclette et roule. Chute. Son corps sur la route. Il se relève, la chemise tâchée. Il roule à nouveau. Nouvelle chute, le vélo à terre. Gros plan d'Agostino étendu sur le dos. Fabrizio bondit et le relève. Agostino se débat et se dégage, furieux.


AGOSTINO. Et ça, c'est pour moi !
Agostino, en plan rapproché, s'appuie contre une porte et s'y adosse en soupirant et soufflant, fermant les yeux. Panoramique cadrant de profil Fabrizio.

FABRIZIO. Agostino !
Il s'approche. Plan rapproché des deux par travelling latéral.

FABRIZIO. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as ?
AGOSTINO. Ah, le vin est bon !
FABRIZIO. Tiens, allons au cinéma ensemble, allons voir La Rivière rouge.
AGOSTINO. Non, il faut que tu ailles chez Cesare. Va, tu ne dois pas arriver en retard.
Agostino l'entraîne (panoramique). Les deux de dos, Agostino serrant Fabrizio par le bras. Il l'entraîne pour traverser la route vers la maison.

AGOSTINO. Va, il t'attend...
Agostino pousse Fabrizio en avant, puis il revient vers nous en murmurant «Merde, merde» alors que Fabrizio, à l'arrière-plan, reste au milieu de la route, tourné vers Agostino qui lui tourne le dos et s'avance au premier plan. CUT.


Extrait du découpage et des dialogues du film de Bernardo Bertolucci, Prima della Rivoluzione (L'Avant-Scène n. 82, traduction : Bernard Eisenchitz)



  

samedi 11 mai 2013

Les Chats de Sienne




On voit tant de chats à Sienne, qu’il semble ne point y avoir de chiens, ou les chiens se sont faits chats, peut-être. J’en avais neuf, disais-je, sous ma terrasse rouge ; et deux étaient si hauts sur pattes, qu’après tout c’était sans doute d’anciens lévriers qui s’étaient chattés pour vivre à Fonte Branda. Tout le monde, à Sienne, aime les chats. Il en est deux, aux couleurs de la ville, qui sont nourris aux frais de l’État, dans le Palais de la République. Je n’en suis pas sûr, et je n’ai pas consulté les Olims de la Cité, au palais Piccolomini ; mais j’espère qu’il en est ainsi. Messieurs les Chats ont leurs marchands qui pourvoient à les satisfaire : tous les matins et parfois le soir, le bonhomme passe dans la rue, portant de la rate, du foie, du mou, du gras-double et d’autres morceaux de choix sur une espèce de tréteau en forme d’échelle. Il appelle, il fait tinter son grelot ou une crécelle. Les fenêtres s’ouvrent à tous les étages : un petit panier descend au bout de la corde, avec la monnaie nécessaire ; et le vieux barbu de blanc, l’Hébé des minets, échange contre les sous le foie ou la rate, qu’on attend là-haut avec impatience. J’entends parfois un mia-ou qui module, où le râle du désir se confond avec le ronron de la joie. Sienne est la ville des chats. Ainsi pas une beauté ne lui manque.

André Suarès  Voyage du condottiere, Sienne la bien-aimée






Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Site Flickr 

jeudi 9 mai 2013

Kew Gardens




From the oval-shaped flower-bed there rose perhaps a hundred stalks spreading into heart-shaped or tongue-shaped leaves half way up and unfurling at the tip red or blue or yellow petals marked with spots of colour raised upon the surface ; and from the red, blue or yellow gloom of the throat emerged a straight bar, rough with gold dust and slightly clubbed at the end. The petals were voluminous enough to be stirred by the summer breeze, and when they moved, the red, blue and yellow lights passed one over the other, staining an inch of the brown earth beneath with a spot of the most intricate colour. The light fell either upon the smooth, grey back of a pebble, or, the shell of a snail with its brown, circular veins, or falling into a raindrop, it expanded with such intensity of red, blue and yellow the thin walls of water that one expected them to burst and disappear. Instead, the drop was left in a second silver grey once more, and the light now settled upon the flesh of a leaf, revealing the branching thread of fibre beneath the surface, and again it moved on and spread its illumination in the vast green spaces beneath the dome of the heart-shaped and tongue-shaped leaves. Then the breeze stirred rather more briskly overhead and the colour was flashed into the air above, into the eyes of the men and women who walk in Kew Gardens in July.

Virginia Woolf  Kew Gardens 




De l'ovale du massif se dressait peut-être une centaine de tiges évasées en forme de cœur ou, à mi-hauteur, des languettes de feuilles, dont les pointes dévoilaient des pétales rouges, bleus ou jaunes marqués de taches colorées ; et, des profondeurs rouges, bleues ou jaunes émergeait tout droit un piquet aux dorures écaillées, légèrement recourbé à son extrémité. Les pétales étaient assez volumineux pour être agités par la brise d'été et quand ils bougeaient, les chevauchantes lumières rouges, bleues et jaunes déposaient sur un pouce de terre brune au-dessous d'elles une tache d'une couleur indéfinissable. La lumière tombait tantôt sur une coquille d'escargot aux brunes veines circulaires, ou sur une goutte de pluie dont ils faisaient si intensément briller de rouge, de bleu et de jaune la surface, que l'on s'attendait à la voir crever puis disparaître. Mais voici que la gouttelette redevenait gris argenté et que la lumière se posait sur la chair d'une feuille, révélant les ramifications en filigrane, qu'elle bougeait de nouveau pour inonder la verte immensité sous la coupole en forme de cœur et sous les languettes de feuilles. Puis la brise a soufflé un peu plus fort et la couleur a jailli plus haut, dans les yeux des hommes et des femmes qui se promènent à Kew Gardens en juillet.

Traduction : Pierre Nordon (Virginia Woolf  Romans et nouvelles, La Pochothèque)




Dall'aiuola ovale si ergevano forse un centinaio di steli, che si schiudevano, a metà della loro altezza, in foglie a forma di cuore o di lingua e dispiegavano sulla punta petali rossi, azzurri o gialli segnati da macchie colorate e rilevate ; e dalle tenebre rosse, azzurre e gialle delle loro gole emergeva un'asta dritta, ruvida di polvere dorata, e leggermente claviforme. I petali erano grandi abbastanza perché la brezza estiva li agitasse, e quando si muovevano, le loro luci rosse, azzurre e gialle scorrevano l'una sull'altra, tingendo un tratto di bruna terra sottostante di una macchia di colore umido e intricato. La luce cadeva ora sul dorso levigato e grigio di un ciottolo, ora sul guscio di una chiocciola dalle brune venature ritorte ora, versandosi in una goccia di pioggia, ne dilatava le sottili pareti d'acqua con una tale intensità di rosso, azzurro e giallo da far pensare che avrebbero potuto scoppiare e svanire da un momento all'altro. Ma la goccia, invece, ridivenne in un attimo grigio argentea, e la luce ora si posò sulla carnosità di una foglia, rivelando, sotto la superficie, la delicata nervatura delle fibre, e poi di nuovo si mosse e sparse il suo chiarore nei vasti spazi verdi sotto la cupola delle foglie a forma di cuore e di lingua. Poi la brezza palpitò più vivace e i colori vennero lanciati scintillando nell'aria, negli occhi degli uomini e delle donne che passeggiavano in luglio per i Kew Gardens.

Traduzione : Susan Dick














Images : de haut en bas, (1) Tom Crease  (Site Flickr)


(3) Shane Hughes  (Site Flickr)

(4) Emma Lommel  (Site Flickr)

(5) Emily Fong  (Site Flickr)

(6) Renaud Camus  (Site Flickr)



lundi 6 mai 2013

Le lancinant désir




Jeudi 6 décembre, minuit et demi. (…) À midi, Caroline Broué recevait l’écrivain américain Ron Rash, qui est né dans les Appalaches, qui y vit, qui vient de publier un roman s’y déroulant et qui enseigne la culture appalachienne dans une université de la région. À l’écouter, un formidable désir d’Appalaches me submerge. J’ai traversé ces montagnes en voiture, une fois, en 1969, je crois, avec William B. et son ami Bill Strait. Nous avions fait étape dans une jolie maison de la Virginie-Occidentale, si je ne me trompe, chez des cousins de W. auprès desquels nous avions passé une journée et une nuit. 

(…) 

C’est au cours de ce voyage que nous avons visité Monticello, la maison de Jefferson près de Charlotte, toujours si je ne me trompe. Le paysage était très beau, j’étais très enthousiaste de la région, mais je ne regrettais pas trop de n’en voir que très peu, et très vite, parce que dans mon esprit ce passage-là n’était bien entendu qu’une première et superficielle prise de contact, qui serait suivie sans aucun doute de nombreux autres séjours auxquels je devrais, avec l’âge, une grande et très aimante intimité avec les Appalaches. 




Bien entendu, il ne s’est rien passé de tel. Je ne suis jamais retourné dans les Appalaches, et le plus vraisemblable à présent est que je n’y retournerai jamais. Aurais-je le temps de m’y rendre, ce qui est peu probable, je n’en aurais pas les moyens. Et ce que je viens d’écrire sur les Appalaches, et de mon désir d’elles, je pourrais l’écrire de dizaines et de dizaines d’autres régions de par le monde, du Magne ou du Finnmark, de la Garfagnana ou du pays d’Herve. Voilà pourquoi j’ai trouvé vivre si décevant, si frustrant, si inférieur à mes espérances, dans l’ensemble ; j’ai le sentiment d’avoir à peine touché la terre, de l’avoir très peu et très mal connue, d’avoir raté la plupart de mes relations avec ses provinces, ses paysages, ses jardins dans les villes et ses entrées de village (dans le Gloucestershire). 

L’émission s’est terminée sur la diffusion d’un extrait d’Appalachian Spring de Copland, une musique qui m’est très familière et qui a redoublé ma nostalgie pour des montagnes et des vallées que je connais à peine.

Renaud Camus  Vue d'oeil, Journal 2012  Editions Fayard 







 

Images : (1) Dennis Dimick (Site Flickr)


(3) Noëlle (Site Flickr




samedi 4 mai 2013

L'Adagio




Nous avons écouté en chemin le sublime adagio qui est à lui seul tout ce qui existe de la dixième symphonie de Mahler. On dit toujours : la dixième est (très) inachevée, il n’en existe qu’un mouvement (sur les quatre ou cinq qu’elle aurait sans doute comportés). Mais si Mahler ou quelqu’un d’autre avait eu l’idée de donner un titre à ce mouvement, L’Adieu à la vie ou Fin d’été à la montagne, et de le considérer comme une œuvre autonome, un poème symphonique ou une suite pour orchestre, par exemple, tout le monde serait d’accord pour y voir sans réserve un chef d’œuvre de plus, et tout à fait complet, parfaitement comparable aux Métamorphoses de Strauss (avec trente-cinq ans d’avance). Il s’agit en tout cas d’une de ces œuvres musicales, comme les Métamorphoses, comme Siegfried Idyll ou le prélude de Lohengrin, qui ne vont nulle part, qui font du surplace (pendant une bonne demi-heure, en l’occurrence) – inutile d’écrire que cette remarque n’est pas à prendre en mauvaise part, bien au contraire : l’art du surplace est un des plus hauts qui soient, en musique. 

Renaud Camus  Vue d’œil, Journal 2012  Éditions Fayard, 2013












Images : Renaud Camus (Site Flickr)

vendredi 3 mai 2013

Quintette avec orme




Jeudi 18 octobre, une heure et demie du matin (le 19). J’ai assisté cette après-midi, dans la clairière des Trônes, puis dans celle de l’Être, à un merveilleux concert de musique de chambre du vent. Il est meilleur dans les formes intimes, je trouve, que dans les vastes compositions symphoniques où il a tendance à exagérer les effets dramatiques et les grands crescendos un peu trop prévisibles. Dans le quatuor de chênes ou le quintette avec orme, il est exquis de délicatesse, de nervosité, d’invention, d’humour, de tendresse et de véhémence. Même ses silences sont incomparables, abrupts comme ses meilleurs effets de timbre, baguenauds, déhanchés, et soudain exaltés, lyriques et puis non, soumis à force d’insoumissions contradictoires à un art j’men-fichiste et précis de la fugue. Les chiens eux-mêmes étaient sous le charme, d’autant que leur médecin, la mort, ne leur permet plus beaucoup de plaisirs de plein air. 

Renaud Camus  Vue d’œil, Journal 2012  Éditions Fayard, 2013 








Images : Renaud Camus  (Site Flickr)




mercredi 1 mai 2013

Un chocolat à Mirandola




Vendredi 6 juillet, une heure du matin (le 7). Des lieux reviennent, des circonstances, des épisodes, qui pourtant n’avaient pas paru spécialement marquants sur le moment – et je pense à des souvenirs de voyage. Quelquefois il y a eu une étape, pour le souvenir, le pilier d’une arche d’un pont. Ainsi cet hiver j’ai dit à Jeanne, au téléphone, que j’étais en train de boire du chocolat (que m’avait préparé Pierre, pour me réchauffer dans l’atelier). Elle en fut surprise, parce que ce n’est guère dans mes habitudes. Elle a dit : 

« Ah, c’est le chocolat de Mirandola qui vous a donné cette envie ? » 

En effet nous avions pris du chocolat à la terrasse d’un café de La Mirandole, dans les derniers jours d’octobre ou les premiers de novembre, je pourrais facilement retrouver la date précise, si nécessaire – plus exactement Jeanne et Pierre avaient pris du chocolat, et moi j’avais d’abord résisté à cette tentation et m’étais contenté d’un verre d’eau minérale, ou plutôt non, d’une tasse de café, car j’avais été pris d’une de mes brusques attaques de sommeil, et j’avais désiré du café pour essayer de me tirer de là, c’est même pour cette raison que nous nous étions assis à la terrasse de ce bar du théâtre, je crois, non loin du château des Pics, sur la large esplanade qui mène d’une traite, à partir du boulevard de ceinture, le long des anciens remparts, au cœur de la ville et du municipio. Mais leur chocolat avait l’air si bon que j’avais cédé à la tentation moi aussi ; et de fait il l’était, bon, et si épais qu’une petite cuillère s’y tenait debout sans autre appui que la consistance du breuvage, ainsi qu’il faut qu’il en aille, je crois, selon je ne sais quelle image d’Épinal du chocolat. 

Ou bien sont-ce les tremblements de terre du printemps dernier, très sévères pour Mirandola, qui m’ont remis en tête cette ville et cette étape ? Est-ce d’avoir, dans le même temps, dû écrire quelques pages sur Jean Pic et sur son neveu Jean-François ? L’oubli ne menaçait pas, de toute façon, ce n’est pas cela. Mais quelque chose s’est passé qui a fait de cette heure, de cette petite cité assez ordinaire, presque laide à l’aune des villes historiques italiennes, la matière de constantes résurgences en images, une fidèle de mes insomnies, allais-je écrire – mais non, je ne souffre guère d’insomnies, touchons du bois, ces temps-ci ; et je n’ai même pas besoin d’insomnie pour penser à elle sans y penser. 

Renaud Camus  Vue d’œil, Journal 2012  Éditions Fayard, 2013  











Images : en haut, merci à Andrea V.

en bas, (1) Site Flickr