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mardi 31 juillet 2018

A modo d'epigrafe (En guise d'épigraphe)




I

Voler che tutto fosse fermo
magari calcolar l'intera vita
e lasciarla scolpita per l'eterno
nell'umido granito
ma giungon le stagioni
amore mio.

II

Il cuore è lento
ma non così la tua malinconia
che corre
sei forse l'eco vasta che risuona
nella piazza deserta
all'ora nona
sei tu ?

III

O notti a cui s'assicura
per gli spazi vuoti
il silenzio triste
di qualche solitudine
aprite alfine gli sguardi
su quelli che girano soli
le valli.

Guglielmo Petroni  Poesie  Neri Pozza Editore, 1959







I

Vouloir que tout soit immobile
et même calculer la vie entière
et la laisser sculptée pour l'éternité
dans le granit humide
mais viennent les saisons
mon amour.

II

Le cœur est lent
mais pas ta mélancolie
qui court
tu es peut-être le vaste écho qui résonne
dans la place déserte
est-ce toi ?

III

Ô nuits à qui s'abandonne 
dans les espaces vides
le silence triste
de quelque solitude
portez enfin vos regards
sur ceux qui parcourent seuls
les vallées.

(Traduction personnelle)












Images : en haut, Luca Rodriguez  (Site Flickr)

au centre, Olga  (Site Flickr)

en bas, (1) Giuliano Chezzi  (Site Flickr)




lundi 30 juillet 2018

Terra segreta (Terre secrète)




Terra segreta

Dal solleone che intimidisce i monti
e guarda, ai fulmini di notte
della stagione tarda, alle piogge
del tempo in cui i viaggi sono grigi,
la faccia del paese ha camminato
pianto e sorriso come ogni cosa viva :
non è però la morte che si scrive piano
come sul volto umano,
è un cammino di gioia,
un trionfo di pianti che noi non conosciamo
e si ripete sempre.

Ho visto tutti i tuoi vestiti
e lo spettacolo della nascita,
la leggera opulenza materna
che nella stagione colorita
ha tanto odor d'amore.

In te riposo a sera
quando vicini si sentono
vivere fiori che non si vedono.

Guglielmo Petroni  Poesie, Neri Pozza Editore, 1959






Terre secrète

De la canicule qui intimide les montagnes
et regarde, jusqu'aux éclairs dans la nuit
de la saison tardive, aux pluies
de l'époque où les voyages sont gris,
le visage de la terre a changé
a pleuré et souri comme toute chose vivante :
pourtant ce n'est pas la mort qui se manifeste lentement
comme sur le visage humain,
c'est un chemin de joie,
un triomphe de pleurs que nous ne connaissons pas
et qui toujours se répète.

J'ai vu tous tes atours
et le spectacle de la naissance,
la légère opulence maternelle
qui dans la saison des couleurs
a tellement l'odeur de l'amour.

En toi je repose le soir
quand tout près on sent
vivre des fleurs que l'on ne voit pas.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Site Flickr

au centre, Matteo Pieroni  (Site Flickr)





jeudi 26 juillet 2018

Passata è la Bellezza




Se passa una bellezza che va in fretta
non hai l'anima nera, per non averla stretta.
Tu guardi al cielo verde nella prima
sera. Passata è la Bellezza in bicicletta.

Sandro Penna  Poesie, ed. Garzanti

Si une beauté passe à toute vitesse
tu n'es pas amer de ne l'avoir étreinte.
Tu regardes le ciel vert à la tombée

du soir. La Beauté est passée à bicyclette.
 


(Traduction personnelle)






Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Site Flickr



mardi 24 juillet 2018

Beau soir




Mardi 9 juin [1987], 9 heures et demie. Ce fut d’abord, plus tôt, une illumination sur l’autoroute, comme j’entrais en Toscane, samedi soir : beau soir de juin sur les campagnes blondes, lumière qui s’allonge sur les champs de coquelicots, belles fermes et beaux villages sur les collines. Voici les inévitables, Bourget quand il s’aggrave de Debussy : Lorsqu’au soleil couchant les rivières sont roses / Et qu’un pâle rayon court sur les champs de blés / Un conseil d’être heureux semble sortir des choses / Et monter vers les cœurs troublés...
Entrée dans la ville : un bonheur de conducteur, c’est l’intimité maline avec le réseau des sens interdits. Pour décourager les étrangers, celui de Florence est particulièrement retors. Il a pour principe de vous renvoyer sans cesse hors les murs. Mais je m’en joue comme d’une vieille connaissance machiavélique, dont tous les tours les plus perfides vous sont de longue date familiers, et je peux arriver jusqu’à deux pas de la Seigneurie sans cesser un instant de chantonner : Un conseil de goûter le charme d’être au monde / Cependant qu’on est jeune et que le soir est beau... Je dîne au Cavallino, lisant Vittorini entre les plats. Quel plaisir de rêver à Piazza Armerina en face du Palais Vieux ! Mais, c’est avec la statue équestre de Cosme Ier que j'ai les meilleures relations, sans que je puisse bien démêler si mon commerce le plus heureux est avec le cheval ou avec le grand-duc lui-même. Les statues équestres sont toujours de hauts lieux de l’esprit, surtout quand elles se détachent sur le ciel, comme celle d’Henri IV au Pont-Neuf, ou qu’on mange des tortellins à la panne contre leur socle. Vittorini, lui, déraille un peu, cependant. Comment se fait-il que les grands discours, et les propos les plus discrets, même, les plus poétiques et distanciés, sur la solidarité humaine et la grande communauté des humbles dans la souffrance, ne sont, littérairement, plus supportables ? Ou bien si ce n’est que pour moi, par l’effet de mon insigne sécheresse de cœur ? Heureusement, Shakespeare s’obstine entre les pages jusqu’à la fin, dans Conversation en Sicile. Le père cheminot donnait à lui tout seul des représentations dans les salles d’attente des gares de montagne. Et le cavalier des statues équestres, c’est toujours un peu le vieil Hamlet, doublé du Commandeur. Allons, tout se tient. Une demi-bouteille de chianti doit y être un peu pour quelque chose. La symbolique du vin tient d’ailleurs un rôle très important, dans le livre. Ce soir, c’était mon habituel rosé Antinori. Il m’en faut peu.

Renaud Camus  Vigiles, Journal 1987 Editions P.O.L, 1989






Images : en haut, Piergiorgio Marinielli (Site Flickr)

en bas, Francesca  (Site Flickr)



dimanche 22 juillet 2018

Spolète, l'Aurore au crépuscule




Juin... Dimanche


Ce dimanche, Duccia a voulu nous inviter. Elle me savait réticent comme devant tout autre signe d’une offre trop claire. L’invitation collective n’était qu’une feinte anxieuse pour me contraindre. Mais pour souligner la supplique qui s’y trouvait cachée, elle ajouta qu’elle jouerait, bien que depuis cinq mois elle n’eût pu étudier comme le doit une bonne pianiste si elle veut soigner sa technique. Elle avait dit cela sachant que je n’ai pas une passion irrépressible pour la musique et que je préfère des expressions et des langages mieux définis. Mais elle avait voulu, au lieu de s’engager dans de vagues formalités mondaines, me parler au plus profond par ce sacrifice. Ce moyen fort et délicat me conquit et m’émut.

Elle avait convié quelques jeunes filles, presque toutes de ses élèves, puisqu’ici, surtout parmi les nombreuses familles nobles, la musique et le chant sont encore très en vogue. On vit aussitôt que ces jeunes filles avaient pour elle, de peu leur aînée, une affection vraie et même un véritable culte. Régnaient la joie et une grande affabilité. Duccia avait réussi à donner le sentiment que j’étais un hôte attendu depuis bien des années et cette partialité à l’égard des autres invités semblait acceptée, voire favorisée, comme une chose naturelle. Aucune des jeunes filles n’osa demander à Duccia de se mettre au piano, sachant combien elle était sévère avec elle-même, mais il n’y eut aucune exclamation de surprise – seulement un franc sourire – quand je l’eus demandé et obtenu.

Duccia s’assit devant le piano avec une vive anxiété, mais sans hésitation. Après deux préludes de Chopin, elle joua L’Aurore de Beethoven. Pour ce morceau, elle préféra conserver devant elle la partition, mais sans jamais la regarder. Une jeune fille tournait les pages, les autres se taisaient, tout naturellement concentrées. A certaines phrases naissantes, auxquelles Duccia prêtait une sonorité – me parut-il – inouïe, quelques-unes me regardaient comme pour lire mon impression.





J’étais pris par la musique, par elle qui jouait, par les jeunes filles qui l’écoutaient, par l’heure et le lieu. La fenêtre ne laissait entrer que la lumière renvoyée par les espaliers ornant les superbes éperons des terrasses de Spolète mais derrière, je devinais un crépuscule sur l’Ombrie semblable à celui que nous avions admiré depuis Spello, quelques jours auparavant. Je ne sais pourquoi, affleuraient à nouveau en moi, l’un après l’autre, les vers de Sapho que j’avais appris par cœur au lycée. Psafo crysoplokamé (Sapho aux boucles d'or), telle était Duccia. Et maintenant, elle mettait un sursaut et un tremblement dans cette phrase renaissante...

Quand elle eut fini, tous la félicitèrent : une des jeunes filles, nommée Mammola, l’embrassa. La mère de celle-ci, femme jeune et belle à la voix superbe, qui étudiait le chant, entra alors, après avoir écouté du palier pour ne pas déranger en sonnant. Duccia retourna sur le divan à côté de ses jeunes amies et se fit pensive.

Mario Luzi  Trames  Editions Verdier, 1986 (Traduction : Philippe Renard et Bernard Simeone)






Images
: en haut, Suso (Site Flickr)

au centre, Francesca (Site Flickr)

en bas, Site Flickr



jeudi 19 juillet 2018

Le partage des eaux




Dominique Fernandez publie aux éditions Philippe Rey une version revue et très amplifiée d'un récit déjà paru en 2005, Où les eaux se partagent. Lucien, un peintre français, y fait découvrir la Sicile à sa jeune femme, Maria, une Italienne du Nord qui jette sur les Méridionaux un regard plein de préjugés et de réticences. A l'extrême pointe de l'île, là où deux mers se rejoignent dans un paysage d'une beauté grandiose, ils achètent à un marquis désargenté (flanqué de son inénarrable ragionere (tout  à la fois comptable, intendant, administrateur et en fait factotum) répondant au nom très connoté de Palmiro Cazzone) une maison (la Casina) où ils comptent passer les mois d'été et travailler au calme. Mais leurs voisins, avec leurs coutumes si particulières et le goût du mystère des Siciliens, vont bousculer le bel ordonnancement prévu. Ce qui ravit le lecteur dans ce roman, c'est moins la trame narrative, assez convenue, et les personnages, souvent trop archétypaux, que les magnifiques descriptions de la Sicile et les évocations si vivantes et pertinentes de ce que l'on pourrait appeler l'âme sicilienne, que Fernandez connaît si bien et qui est au cœur de toute son œuvre. J'en donne ici un exemple tiré d'un passage situé au début du roman, où l'auteur évoque ce partage des eaux qui donne son titre à l'ouvrage et dans lequel réside sa signification profonde :

En face de nous, sur un îlot de quelques arpents, un fortin castillan contemporain de la bataille de Lépante dressait ses murailles roses presque intactes. Le flot battait avec une régularité entêtante contre le pied de la falaise. Les rayons du soleil irisaient la surface d'innombrables nuances, du franc indigo aux plus fines dégradations de l'outremer. Une moire à larges raies descendait en diagonale de l'horizon. Des pétroliers à la ligne de flottaison orange passaient au loin, des cargos noirs en route pour Tunis, un ferry blanc à destination de Malte. Plus près de nous, des barques de pêche rentraient au port avec ce bruit des moteurs à deux temps, sourd, égal, monotone, qu'on désigne sous le nom onomatopéique et dédaigneux de teuf-teuf, alors qu'il donne par sa musique constante et sereine un rythme à l'immensité. Aussi loin que portait le regard, je ne découvrais aucune voile, aucun yacht, aucune embarcation de plaisance. Les paquebots de croisière semblaient ignorer ces parages. Mer utile, mer de travail et de fatigue, où chacun se concentre sur sa tâche, non mer de loisir et de vacances ; exactement ce qu'il nous fallait, à nous qui avions décidé, pour des raisons privées et professionnelles, de rompre trois mois par an avec la société.




Lieu vraiment idéal : à la pointe de la pointe, sans contact avec le monde habité. Seules vivantes dans ce désert restent les eaux, qui changent sans cesse de couleur. Juste au pied de la maison, elles se séparent en deux masses distinctes dont la jointure se marque par une ligne plus pâle indiquant un soulèvement du sol à cet endroit. Cette bande sous-marine moins profonde, qui tantôt disparaît sous l'action des courants et tantôt se discerne à l’œil nu, relie la terre au fortin rose. La mer Tyrrhénienne, qui longe la côte occidentale de l'Italie, se termine ici, où commence la mer Ionienne, qui s'étend à l'est jusqu'à la Grèce. Les deux fosses de la Méditerranée se rencontrent sur cette frontière tracée à l'époque où l'Afrique s'est détachée de l'Europe.
– Par temps calme, vous pouvez aller à pied jusqu'au fort et voir les lapins qui abondent dans l'îlot, nous dit le ragioniere.
– Vous y allez souvent ?
– Jamais.
Il ajouta qu'il ne se risquerait jamais à cette « expédition », pas plus qu'il n'irait sur les plages mettre les pieds dans l'eau. 
– Vous ne vous baignez pas ? demandai-je.
Il mare è nemico.
La mer est ennemie : il avait prononcé cette phrase avec une conviction et une énergie qui confirmaient nos observations sur l'antipathie naturelle des Siciliens pour la mer. Se rappellent-ils qu'elle ne leur a apporté dans le passé que des colons ou des pirates, grecs, latins, phéniciens, turcs, arabes, normands, espagnols, piémontais, engeance de prédateurs et de pillards, variés de race et de langue, mais également cupides ? Ou le souvenir de la malaria, qui infestait les côtes jusqu'à la fin de la guerre, est-il resté vivace ? Je ne serais pas long à apprendre que ces explications n'existaient que dans ma tête farcie de références historiques, la vraie raison de cette hostilité étant ailleurs.

Dominique Fernandez  Où les eaux se partagent  Editions Philippe Rey, 2018









Images : de haut en bas, (1) Site Flickr

(2) Claus Moser  (Site Flickr)

(3) Stefano  (Site Flickr)

(4) Camilla  (Site Flickr)

(5) Andrea Moroni  (Site Flickr)




mardi 17 juillet 2018

L'Été, l'Enfance






Durant l’enfance, quand aucune impression ni émotion n’est encore devenue ordinaire, l’été, avec les déplacements qu’il amène, les profonds changements dans les habitudes de la journée, les fréquentes solitudes et les isolements qu’il impose, avec à pic au-dessus de la maison, les hauts silences écrasants ou dehors, dans la campagne, ce bourdonnement infini et ce lointain bruissement, suscite dans le cœur un égarement pareil à une blessure.

L’enfant sent qu’est en train de passer sur la terre quelque chose d’énorme, d’impérieux et de vague qui, dans les hommes, les animaux et les plantes, opprime et charme la vie. Un cataclysme silencieux et bleu dont l’effet est semblable à un grondement vertigineux se produit dans les profondeurs de l’air qui retient chacun de ses mouvements ou paraît secoué imperceptiblement. L’enfant écoute, concentre son regard : émerveillé, il distingue dans le silence quelques voix éparses où domine celle de la cigale, dans l’immobilité tant de légers mouvements : guêpes, fourmis, saut de grillons ; il réalise que le silence et le calme se composent de tous ces sons et mouvements imperceptibles.






L’été est alors une roche perforée, parcourue en tout sens, une ruche mystérieuse où l’enfant se sent égaré. Ses compagnons de jeu sont partis, chacun dans une direction différente ; maintenant, également égarés et solitaires, ils vivent chacun dans un alvéole de cette ruche infinie ; dans le cœur subsiste une pénible lacune. L’imagination cherche à la combler mais elle aussi se perd dans les labyrinthes bleus et profonds de l’été ; tant d’itinéraires ignorés, tant de traces qui mènent en un point que l’intelligence peut imaginer, puis qui se perdent dans l’inconnu. L’esprit de l’enfant se tend et vibre.

Parfois, le vent passe haut et dans les cyprès rend un son lointain et désolé qui produit un dernier accroc dans cette mystérieuse tension. Parfois, les nuages s’amoncellent et la pluie tombe à verse, mettant fin au charme comme à l’angoisse.

Mario Luzi Trames Editions Verdier, 1986 (Traduction : Philippe Renard et Bernard Simeone)










Images : Io non ho paura [Je n'ai pas peur], de Gabriele Salvatores, d'après le roman de Niccolò Ammaniti (Ed. Einaudi)






lundi 16 juillet 2018

L'ombre


Au galop nous avons parcouru des plaines. Des malheureux nous ont souri. C'était des anges de passage, c'était nos ombres qui demandaient à naître, et nous nous arrêtions un instant consternés de ne rien pouvoir faire pour elles. Le matin surtout quand nous voyions s'amasser et tourbillonner autour d'elles toutes les notes de musique des orchestres de la nuit.

Louise de Vilmorin  Carnets, Gallimard 1970





Viens, bel ange, allons sur la terre
Pour nous étendre dans le lit,
De l'ombre qui tourne et pâlit
Buvons-en la nuit passagère.

Nous connaissons l'éternité
Toutes ses lois et ses coutumes,
Les limbes prises dans la brume
Et le soleil des vérités.

Dans ces provinces éternelles
L'ombre et l'ombrage ne sont pas
Compagnons de l'arbre et des pas :
L'ombre est à la terre fidèle.




Les bienheureux tant suppliés
Au bras des héros se promènent
Et les saintes en robe à traîne
Font des saluts aux oubliés.

Mais l'ombre aimée, ombre volage
Dont nos regards sont affamés,
L'ombre qu'on cherche pour s'aimer
N'aborde jamais nos parages.

Quand s'envole un voile léger
Du front de la vierge en prière,
Nulle de ses camérières
N'a d'ombre pour la protéger.

À midi descendons sur terre
Pour nous étendre dans le lit,
De l'ombre qui tourne et pâlit,
Buvons-en la nuit passagère.

Louise de Vilmorin  L'Alphabet des Aveux  Gallimard, 1954







Images : en haut, Site Flickr  

au centre, Site Flickr

en bas, Steve Scott  (Site Flickr)



dimanche 15 juillet 2018

Enfin l'Italie !




Claude Michel Cluny a vingt-six ans quand il consigne dans son journal intime ces quelques notes laconiques mais vibrantes d’enthousiasme et de ferveur à propos de sa découverte de l'Italie, via la Corse. Elles ne seront publiées que près de cinquante ans plus tard, en 2002, dans le premier volume de son journal littéraire, Le Silence de Delphes (dix tomes déjà publiés aux éditions de la Différence) :

Juillet. [1956] – Avons embarqué à Marseille, des amis et moi, pour la Corse. Il fait si beau que j'abandonne ma cabine pour passer la nuit sur le pont, dans une chaise longue. Bastia. L'or des pierres. Et trois vieilles femmes séchant comme des aubergines sur les marches de l'église.

– L'ébauche d'un bateau sur son berceau : naissance de l'harmonie.

– J'embarque, seul, à Bastia pour Livourne : enfin l'Italie !




26 août, Arezzo. – Ce n'est pas « le rêve de Constantin » qui nous intéresse, c'est celui du peintre. L'art s'est libéré des lois qui ne sont pas les siennes. Notre passion va au génie des peintres, pas au monde qu'ils sont censés avoir eu (?) sous les yeux. Diderot juge Greuze par le sentiment, il ne l'apprécie que pour son rendu – le mot dans sa justesse est affreux – de l'anecdote.





7 septembre, Fiesole. – Une telle harmonie partout (sauf les hurlements de la radio dans les rues, les klaxons, les Vespas...), qu'on s'attend à voir les anges peigner leurs ailes entre les cyprès. Et combien de jeunes Toscans pourraient sortir de l’atelier de Cellini, ou de son lit !





Benozzo Gozzoli peignait le cortège des Rois mages à la lumière des bougies, comme Van Gogh peindra les étoiles. Mais comment La Tour travaillait-il ?




Sans date. – Parti de Florence la mort et la beauté dans l'âme. Milan, Musée de la Brera d'abord. La cathédrale, énorme vaisseau échoué sous une forêt d'agrès, de haubans gothiques ! Sur le toit, les Italiens, qui ne perdent jamais l'occasion de faire de l'argent, ne vendant pas des cierges mais du Coca-Cola ; c'est la buvette du ciel ?
Je repars pour Orly en Vickers Viscount. Nous avons un peu d'avance sur l'horaire et le commandant de bord nous offre un tour du massif du Mont Blanc spectaculaire.

Claude Michel Cluny  Le Silence de Delphes Journal littéraire 1948-1962  Editions de la Différence, 2002







Images : de haut en bas, (1) Site Flickr

(2) Yves Baril  (Site Flickr)


(4) Steven Brinkman  (Site Flickr)

(5) et (6) Site Flickr

(7) Andrea Tornabene  (Site Flickr)

(8) André Neto  (Site Flickr)




vendredi 13 juillet 2018

Le Vent du soir





Deux poèmes de Claude Michel Cluny :

Le vent du soir sur le Tibre  

                                                                                                                              pour Lodovico

La rouille romaine
comme un automne immense
Et mes souvenirs
dans la griffe de fer du temps
Mais l'odeur de la vie
Mais le vent du soir sur le Tibre
Et ces lèvres brûlées dont rien ne dispense

Le soir est simple si l'on partage

Cette rouille, le sang, la lèpre sur les temples
l'or effacé
Le chant le chant du temps au creux de nos cadavres
ce rire pour pleurer ce que nous avons aimé.






Piazza Navona

Une douceur obscure
est descendue ce soir Piazza Navona
des épaules nues de la nuit.
Pierres d'un calme visage
théâtre des eaux de la Lune et de l'heure,
quand vous serez devenues par notre grâce mortelle
le désert de la mémoire de Rome,
gardez mon souvenir
pour cet enfant venant rêver
à vos collines pauvres,
au bruit de nos pas, le long d'une voie très
ancienne
– un jour de notre mince devenir
ô mon frère inutile.

Claude Michel Cluny  Racines (in Oeuvre poétique, I, Editions de la Différence, 2012)







Images : en haut, (1) Cristina Torquati  (Site Flickr)

au centre, (2) Cristiana Vazzoler  (Site Flickr)


en bas, (4) Site Flickr

(5) Valentina Cinelli  (Site Flickr)



jeudi 12 juillet 2018

Blues dell'Angelo (Blues de l'Ange)




Quando ormai sembrava fosse stato detto tutto
che nessun capitolo nuovo potesse iniziare,
che volti a volti si succedevano in monotona
giustapposizione, cliché d'una forma ricercata,
nausea manifesta in tenebre sempre uguali,
di sé stessi, del proprio vizio, vittime consapevoli
del quotidiano ricatto.
Quando già sembrava che la morte dominasse sovrana,
e i giorni succedevano ai giorni
senza più neanche la speranza dell'attesa,
dove un mattino di sole poteva essere uguale
a un mattino di pioggia,
dove neanche il succedersi delle stagioni
poteva avere importanza, dove un crisantemo
e una viola potevano perdere
la loro connotazione di fiori.
Quando più nessuno scopo sembrava
animare la mia esistenza vegetativa,
una sera di luglio due occhi neri
hanno incontrato i miei. Lo smarrimento
di quell'attimo in cui
fu fatto il consuntivo di una intera vita,
quando sulla bilancia furono gettati i giorni passati
e quelli probabili e incerti del futuro,
ed i piatti rimasero equilibrati, il destino
nessun segno voleva o poteva dare, e furono
gettati i dadi della sorte : morire, oppure
il tepore di una mano forse amica, la speranza
che prende di nuovo corpo e comincia ad alitare
in alto, sulla calura.

Mario Sigfrido Metalli  Il mondo delle solitudini  Semar Editore, 2001






Quand tout désormais semblait avoir été dit
qu'aucun nouveau chapitre ne pouvait plus s'ouvrir,
que les visages succédaient aux visages en une 
juxtaposition monotone, cliché d'une forme recherchée,
nausée bien connue dans des ténèbres toujours semblables,
de soi-même, de son propre vice, victimes conscientes 
du chantage quotidien.
Quand déjà il semblait que la mort régnait en souveraine,
et les jours succédaient aux jours
sans même plus l'espoir de l'attente,
là où un matin ensoleillé pouvait être semblable
à un matin pluvieux,
là où même le passage des saisons
n'avait plus aucune importance, où un chrysanthème
et une violette pouvaient perdre
leur connotation de fleurs.
Quand plus aucun but ne semblait
animer mon existence végétative,
un soir de juillet deux yeux noirs
ont rencontré les miens. La confusion
de cet instant au cours duquel
fut fait le résumé d'une vie entière,
quand dans la balance furent jetés les jours passés
et ceux improbables et incertains du futur,
et les plateaux restèrent en équilibre, le destin
ne pouvait ou ne voulait donner aucun signe,
et furent jetés les dés du hasard : mourir ou bien
la tiédeur d'une main peut-être amie, l'espérance
qui à nouveau prend corps et commence à souffler légèrement
dans les hauteurs, pour apaiser la canicule.

(Traduction personnelle)







Images : en haut, Xavier Stewart  (Site Flickr)

au centre et en bas : Nicolas Alejandro  (Site Flickr)



lundi 9 juillet 2018

Le Garçon de Liège







Un garçon de conte de fée 
M’a fait un grand salut bourgeois 
En plein vent, au bord d’une allée, 
Debout sous l’arbre de la Loi. 

Les oiseaux d’arrière-saison
Faisaient des leurs malgré la pluie 
Et prise par ma déraison 
J’osai lui crier : « Je m’ennuie. »

Sans dire un doux mot de menteur 
Le soir dans ma chambre à tristesse 
Il vint consoler ma pâleur. 
Son ombre me fit des promesses. 

Mais c’était un garçon de Liège, 
Léger, léger comme le vent 
Qui ne se prend à aucun piège 
Et court les plaines de beau temps.

Et dans ma chemise de nuit, 
Depuis lors quand je voudrais rire 
Ah ! beau jeune homme je m’ennuie,
Ah ! dans ma chemise à mourir.

Louise de Vilmorin  Fiançailles pour rire  Ed. Gallimard, 1939








Images : en haut, Site Flickr

en bas,  Site Flickr