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vendredi 24 décembre 2010

Fêtes




24 décembre [1971]

Les fêtes de fin d'année m'ont toujours semblé un cauchemar et je crois bien qu'elles me le seront toujours.

Puis, mon corps rejoindra cette terre d'où il vient. La porte se refermera. Il pourrait ne rien rester. Oh ! mon Dieu, faites que l'oubli ne me prenne pas entièrement ! Faites qu'il reste de moi quelque chose ! Humblement, vous en qui je ne crois pas, je vous en prie. J'étais fait pour le bonheur ; j'en pressentais la saveur, le fumet. Mais il échappe toujours. Il existe bien de petites voluptés. J'en ai connu. Entre toutes, celles que propose le voyage, celles que laisse deviner un visage, celles que peuvent donner un poème, une musique, toutes choses qui ne ne sont que vent. Et cependant je sens en moi une irrépressible force de vivre. Seulement, parfois, il me semble, ou bien qu'il est trop tard, ou bien que renoncer serait confortable davantage.

Une fois de plus, la France me semble une prison. Tant de souvenirs de quais de gares, de ports, d'avions, de trains de nuit ; de rues inconnues et peu à peu apprivoisées me hantent ! Je ne puis être heureux que là où je ne suis pas.
Il y a deux ans, jour pour jour, heure pour heure, j'étais dans Lexington Avenue. Il neigeait. J'étais inconnu, à peine moi-même. Heureux ?

Bernard Delvaille Journal (1963 - 1977) La Table Ronde, 2001





 

Images : en haut, Michael Remaley (Site Flickr)

en bas, Pierre Andersson (Site Flickr)


mercredi 22 décembre 2010

Rues de Parme – jour




 
Temps pluvieux. Cesare marche dans une rue, va vers un porche : l’entrée de la maison de Fabrizio, où se trouve Gina, un imperméable sur le bras. Travelling avant sur eux.

CESARE : Bonsoir, Gina.

GINA : Vous avez été très gentil de venir.

CESARE : Ça ne fait rien, allons à pied, si ça ne vous ennuie pas.

Les deux vont vers la gare. Le long de leur trajet, nous revoyons des endroits déjà connus de Parme. Quais du fleuve : ils marchent, Cesare tenant la valise de Gina suivis en travelling. Elle met un foulard. Ils vont vers Piazza Garibaldi, suivis en travelling. Le travelling les dépasse et débouche sur la place. Début musique. Une des rues partant de la place. Gina de dos, en imperméable court. La même rue. Elle marche, suivie de Cesare (travelling avant). Gina traverse la même rue, s’engage dans une petite rue. Gina traverse une place. Ils passent devant une colonnade. Début musique (thème principal). Ils avancent vers un porche où passent les voitures (travelling avant). Ils passent sous le porche, sortent à la lumière. On entend un sifflet de train. Entrée de la gare. Plan moyen et travelling sur eux. Gina se retourne vers Cesare.

GINA : Au revoir. Merci beaucoup.

CESARE (lui serre la main) : Bon voyage.

GINA : Merci.

CESARE : Il n’y a pas de quoi. (Il reprend la valise). Non, non, non, non.

GINA : Mais pourquoi ?

CESARE : Je vous accompagne.

Fin de la musique. Panoramique sur les passants, en surimpression apparaissent les mots : À la fin de l’été, chaque année, dans le Parc Ducal...

Extrait du découpage de Prima della Rivoluzione, de Bernardo Bertolucci, paru dans L'Avant-Scène Cinéma n. 82, juin 1968






Image (en haut) : Site Flickr

Source de la vidéo : Site YouTube

mardi 21 décembre 2010

In vano aspetterò (J'attendrai en vain)


Salvatore Adamo canta Cade la neve (Tombe la neige) (1964, testo e musica di S. Adamo)

Cade la neve
Tu non verrai questa sera
Cade la neve
Non ci vedremo lo so.

La città che dorme
Si copre di bianco
Intanto il mio cuore
Si veste di buio.

Questa sera non verrai
In vano aspetterò
Ma cade la neve
Lentamente dal cielo.

Cade la neve
Tu non verrai questa sera
Cade la neve
Non ci vedremo lo so.

Nella via deserta
Nemmeno una voce
Mi sento morire
Non mi sei vicino.

Questa sera non verrai
In vano aspetterò.

Ma cade la neve
Lentamente dal cielo.







Image : Jacopo Mariutti (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

lundi 20 décembre 2010

La suprema tristezza (La tristesse suprême)




C'è un'ora malinconica anche in cielo,
un'aspra dissonanza
nelle sfere armoniose.
«Non so perché ho fatto il mondo».
Gli angeli in volo perdono le piume,
il dubbio disazzura i pensieri.
Tra il tutto e il nulla
ecco il guizzo di un istante :
l'infinita tristezza di Dio.




Antonio Prete Menhir Donzelli ed. 2007




 
 La tristesse suprême

Il y a une heure mélancolique même au ciel,
une âpre dissonance
dans l'harmonie des sphères.
«Je ne sais pas pourquoi j'ai créé le monde».
Les anges en vol perdent leurs plumes,
le doute décolore les pensées.
Entre le tout et le rien
c'est le jaillissement d'un instant :
l'infinie tristesse de Dieu.

(Traduction personnelle)

dimanche 19 décembre 2010

L'apaisement du retour



Pour saluer Jacqueline de Romilly






Certes, j’envie les jeunes. Mais ils n’ont pas tous les privilèges ; et ils seront surpris un jour – comme je l’ai été, je l’avoue – de découvrir l’amas de richesses qui a mûri secrètement et qui ne se révèle qu’au seuil de la vieillesse.

Cette intensité des perceptions va peut-être avec la pensée de la mort. Je n’y pense pas tant et n’aurais pas eu cette idée. Mais je remarque divers livres récents, où un personnage, apprenant qu’il est condamné, découvre alors, dans la sérénité, les beautés ou le sens de la vie. Serait-ce donc seulement que l’on oublie de vivre quand on croit avoir, pour cela, du temps ? Serait-ce que l’on n’apprécie bien que ce que l’on sent prêt à bientôt vous échapper ?

Toujours est-il que l’intensité de bien des sentiments croît avec l’âge. Je n’ai parlé que de paysages et de promenades et je cherche sans doute à justifier des enthousiasmes que d’aucuns jugeront excessifs. Mais je pourrais le dire aussi pour la beauté des textes, pour les poèmes, pour la musique. Je pourrais même le dire – que l’on me croie au non – pour les rapports avec les êtres. Je suis beaucoup plus capable à présent d’aimer et de donner sans réserve, plus capable aussi de m’enchanter à voir réagir ceux que j’aime, avec leur vitalité, ou leur talent, ou leur douceur, exactement comme je m’enchante de mes promenades provençales. La venue de l’âge ne vous rend pas indifférent, mais totalement disponible – ce qui peut être tout le contraire.

Cela explique sans doute cet amour accru pour ce que déjà l’on aimait : disponible veut dire aussi réceptif. Mais cela explique surtout ce que j’éprouve ce soir, seule sur ma terrasse, en face des images très douces que je m’étonne toujours de retrouver. Sainte-Victoire est redevenue une silhouette lointaine, petite, hors d’atteinte. Or cette remise en perspective s’accompagne d’une plénitude et d’une tranquillité parfaites. C’est l’apaisement du retour, après tant de départs avides, et la douceur d’un temps vide après tant de désirs.

Le mot « poignant » est un beau mot : il va avec les joies, quand elles se mêlent au sentiment toujours tragique du temps qui s’enfuit ; il va aussi avec l’acceptation, la reconnaissance, la pitié. Il convient à la grâce douce et bouleversante de Mozart, à des regards échangés, à des silences partagés. La beauté de ce jour qui va bientôt s’éteindre est, ce soir, poignante.

Jacqueline de Romilly Sur les chemins de Sainte-Victoire Julliard, 1987





ὣς εἰπὼν ἀλόχοιο φίλης ἐν χερσὶν ἔθηκε

παῖδ᾽ ἑόν· ἣ δ᾽ ἄρα μιν κηώδεϊ δέξατο κόλπωι
δακρυόεν γελάσασα· πόσις δ᾽ ἐλέησε νοήσας,


Image : en haut, Site Flickr

samedi 18 décembre 2010

Palerme, Hôtel des Palmes, 13 juillet 1933



L’excellente maison d’édition palermitaine Sellerio a récemment réédité, dans une très élégante collection (intitulée : La Rose des vents), Atti relativi alla morte di Raymond Roussel (Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel), le livre que Sciascia a consacré à la mort mystérieuse de l’écrivain, le 13 juillet 1933, à l’Hôtel des Palmes de Palerme. Ce bref ouvrage (une soixantaine de pages), est tout à fait caractéristique de la manière de Sciascia, à la fois précise, méthodique et intuitive : on l’a vu également à l’œuvre dans son évocation de l’étrange disparition du physicien Ettore Majorana, ou dans L’Affaire Moro.
Comme Sciascia le dit dans le texte qu’il a rédigé pour le prière d’insérer de l’ouvrage, son récit vise à la fois à éclaircir, mais aussi, de façon plus profonde – presque métaphysique – à accroître le mystère : c’est là tout le sens de ce récit, où la quête de la justice est aussi ardue et incertaine que la recherche de la vérité. On peut d’ailleurs à ce propos penser ici à un autre Sicilien : le Pirandello d chacun sa vérité... Sciascia se veut à la fois enquêteur et conteur : il reproduit ici tous les actes officiels (rapports de police, procès verbaux, dépositions), mais il y ajoute les éléments de sa propre enquête, comme sa rencontre avec Tommaso Orlando, l’un des employés de l’Hôtel des Palmes qui découvrit le corps de Roussel dans la chambre 224, au matin du 14 juillet 1933. Son témoignage est particulièrement intéressant, dans la mesure où il se souvient encore dans les moindres détails du séjour de l’écrivain et des circonstances de sa mort : «un détail l’a particulièrement frappé, alors qu’on n’en trouve aucune trace dans les actes officiels, c’est le fait que Roussel avait eu cette nuit-là une éjaculation, probablement pendant qu’il mourait : Orlando en parlait encore avec une sensation très vive de répugnance, mais aussi de stupeur et d’effroi.» Orlando se souvient aussi que chaque soir, au retour de la promenade qu’il faisait en ville avec son chauffeur, Roussel lui remettait une pièce de vingt lires en guise de pourboire : «Mais le soir du 10 juillet, il remit à Orlando un billet de cent francs au lieu de la pièce habituelle, et Roussel lui demanda un service exceptionnel. Il lui donna un rasoir en lui expliquant par gestes qu’il voulait qu’il lui coupe les veines du poignet. Orlando prit peur et dit : "Non, non, monsieur Roussel", et il voulut lui rendre les cent francs. Roussel les refusa et reprit le rasoir ; le lendemain matin, il se trancha lui-même les veines.» (Note pour les Camusiens : les Eglogues se souviennent de cet épisode, évoqué dans Eté, pages 81 et 170)


Les causes officielles de la mort de Roussel sont officiellement liées à une consommation excessive de barbituriques, plus précisément deux tubes de Sonneril (l’équivalent de quarante cachets) retrouvés vides à côté du cadavre. Les circonstances étant suffisamment claires, on n’a pas jugé utile de procéder à une autopsie. Pourtant, Sciascia relève un certain nombre de points obscurs, parmi lesquels le comportement étrange de la "compagne" de Roussel, Charlotte Fredez, qui occupait la chambre voisine (communiquant avec celle de l’auteur de Locus Solus) ; elle ne s’est nullement alarmée du silence de son compagnon, et n’est entrée dans la chambre qu’à dix heures du matin, avertie par les domestiques qui ne parvenaient pas à se faire ouvrir. Elle connaissait pourtant les abus de Roussel en matière de médicaments, puisqu’elle tenait dans un carnet le compte scrupuleux de ses consommations de barbituriques : «le 25 juin, six pilules de Phanodorme. Le 26, huit cachets d’Hipalène, et quatre autres tout de suite après, trente en tout dans la nuit. Le 27, un flacon et demi de Veriane. Le 28, trois pilules de Rutonal, puis douze autres pendant la nuit. (...) Le premier juillet, un flacon de Neurinase, le 2, un flacon d’Acetile, le 3, dix pilules de Phanodorme...» Charlotte Fredez donnera quelques années plus tard une version tout à fait différente de la mort de Roussel en prétendant que l’écrivain s’était suicidé en s’ouvrant les veines ; et Sciascia s’interroge : «Avait-elle refoulé le souvenir de la manière dont les faits s’étaient déroulés, ou plus simplement (et de façon délibérée) mentait-elle ? Dans l’un ou dans l’autre cas, le mystère demeure.»
En tout cas, pour Sciascia, l’une des explications de la précipitation dans laquelle l’enquête s’est déroulée est à chercher dans le contexte politique de l’époque (juillet 1933), c'est à dire «la règle fasciste, à laquelle les policiers et les magistrats étaient ardemment soumis, de faire silence sur tous les cas où le taedium vitae conduisait à une fin tragique. Même s’il ne s’agissait pas de son exacte volonté, la mort de Roussel équivalait à un suicide : et un étranger qui venait mettre fin à ses jours en Italie, dans un moment où la gloire de l’Italie fasciste devait éclater sous tous les cieux et sceller la paix européenne avec le pacte liant les quatre grandes puissances, ne voulait-il pas signifier, non seulement sa propre impossibilité à vivre, mais aussi l’impossibilité de vivre dans l’Italie fasciste ? La police italienne était alors extraordinairement entraînée à saisir les allusions, à déchiffrer les symboles et les allégories. Et le suicide n’est-il pas justement le geste suprême par lequel s’exprime l’impossibilité de vivre sous la tyrannie ?» On ne peut que recommander la lecture de ce passionnant récit qui s’achève sur des lignes révélatrices de l’ironie lucide et désenchantée qui caractérise l’œuvre de Sciascia : «Mais peut-être que ces points obscurs qui émergent des documents, des souvenirs, apparaissaient, dans l’immédiateté des faits, parfaitement probables et explicables. Les choses de la vie deviennent toujours plus complexes et obscures, plus ambiguës et équivoques, c'est-à-dire telles qu’elles sont vraiment, quand on les écrit – autrement dit, quand les "actes relatifs" se transforment, pour ainsi dire, en "actes absolus". Comme disait ce policier de Graham Greene : "Nous pouvons faire pendre beaucoup plus de gens que ce que les journaux pourront jamais publier." Nous aussi, tout compte fait.»
Tous les passages du texte de Leonardo Sciascia sont cités dans une traduction personnelle. L'édition française des Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel n'est hélas plus disponible.


À propos du Grand Hôtel et des Palmes (en italien)

Images : en haut et au milieu : Marie-Hélène Cingal (Site Flickr)
en bas : Site Flickr

vendredi 17 décembre 2010

Dieu n'est pas Fellini




Petits Français bien nourris et mal élevés, regardez-vous en représentation partout: y compris dans l’acte d’amour, aux yeux de votre partenaire. Le conformisme, le snobisme dorment au fond des lits avec la même arrogante tranquillité que dans les salons. Personne, jamais personne, ne se conduit «bien» dans un lit, à moins d’aimer et d’être aimé – deux conditions rarement réalisées. Et puis, parfois, comme si personne n’aimait personne... l’horreur ! Comme si tout ce dialogue tendu, décousu, presque cruel à force, que nous avons, que nous essayons d’avoir, devenait un rideau de fer forgé. Moi-même, qui essaye toujours obstinément, vaguement, de comprendre et qui suis restée en bons termes avec la vie, parfois c’est comme si je n’en pouvais plus, comme si mes interlocuteurs n’en pouvaient plus. Et je voudrais secouer la poussière de mes sandales et fuir vers les Indes. (Mais je crains que les routes hippies ne soient pas assez carrossables pour la Maserati) Ce sont mes amis, pourtant, qui me parlent et à qui je réponds, et nous nous comprenons. Mais l’image que j’ai de nous, finalement, c’est celle de ces soldats bardés de fer, d’acier, qui sur ces étranges bateaux, inventés par Fellini dans le Satyricon, s’approchent de la plage où doit mourir Tibère. Seulement, comme me l’a d’ailleurs dit Fellini, ces bateaux étaient imaginaires. Ils n’auraient jamais pu flotter et le premier de ces guerriers à trébucher serait tombé sans rémission au fond de l’eau, si Fellini n’y avait veillé. Seulement, Dieu n’est pas Fellini et, un jour, nous nous retrouverons tous au fond de l’eau, sans avoir compris grand-chose. Mais avec un petit peu de chance, nous aurons une main, gantée ou non de fer, cramponnée à la nôtre.

Françoise Sagan Des bleus à l'âme Flammarion, 1972 (réédition Stock, 2009)








 

Source de la vidéo : Site YouTube

mercredi 15 décembre 2010

L'Emploi du temps


S'il y a un thème particulièrement récurrent dans l'œuvre de Renaud Camus, et depuis ses premiers livres, c'est bien celui de la préciosité du temps ; on le retrouve dans les différents volumes du Journal – y compris dans le dernier, Kråkmo – mais aussi dans un essai comme La Grande Déculturation (RC définit d'ailleurs la culture comme «la claire conscience de la préciosité du temps»), ou les volumes de chroniques, comme le montre ce passage que j'aime beaucoup, extrait des Notes sur les manières du temps (1985) :

D’une pièce que j’ai lue, enfant, parce que son auteur, Jacinto Benavente, avait eu le prix Nobel et que je recevais une collection des œuvres de tous les lauréats (ô Rudolf Eucken, ô Verner von Heidenstam, et ô Henrik Pontopiddan !), je ne me rappelle que le titre Les Intérêts créés. Mais peut-être n’y a-t-il d’intérêts que créés. Tant de gens n’en ont aucun, pour rien, que ce serait l’une des tâches sociales les plus urgentes, sans doute, que de leur en donner.

D’autres ont le problème contraire. Il leur faudrait des journées de cent heures. Tout choix leur est un déchirement par la pensée de ce qu’ils délaissent. Qu’y a-t-il de plus urgent : lire Archiloque de Paros, téléphoner à X., ou bien aller au Sling ? Ecouter encore une fois le deuxième quatuor de Janacek, ou bien courir chez Templon, avant que se finisse l’exposition de Carl André ? Twombly à Baden ? Jawlensky à Munich ? Les Caravagistes à Naples ? Comment faire ? Avez-vous lu Baruch ? Emmanuel Carrère ? Les Cahiers du comte Kessler ? Amour de Perdition ? Dames d’Auvergne ? Le dernier numéro de Masques ? Le journal ? L’Infini ? Le Traité de la Ponctuation ? Le texte du catalogue Kandinsky ? Verrez-vous L’Illusion Comique ? Avez-vous vu Medea ? Avez-vous vu Lucio Silla ? Ou bien si, Nanterre pour Nanterre, vous vous promettiez plutôt d’apporter des vêtements parmi les bidonvilles ? Qu’avez-vous fait pour Amnesty ? Quand vous occuperez-vous de votre courrier ? Est-il plus opportun, pour l’instant, de répondre à cette femme qui vous écrit si gentiment de Lausanne ou d’écouter Hugues Cuénod dans La Mort de Socrate ? Denis parle du Sida sur Fréquence gaie et Françoise de Gesualdo sur France Culture. Gianni et René montrent leurs toiles à l’Espace Cardin, Yves est à l’hôpital. Philippe voudrait votre avis sur le portrait Empire d’un jeune homme blond, repéré au Louvre des Antiquaires. Oh, pouvoir passer une heure avec J. pour ne parler de rien ! Il faudrait acheter une chemise, des chaussures. Il faudrait aller chez le coiffeur. Quand retournerons-nous en Normandie ? en Armagnac ? en Ombrie ? dans le Magne ? Connaîtrons-nous jamais le Pinde ? et le Pélion ? et la Chalcédoine Cimbrique ? Marcherons-nous dans Zamora, dans Cœur d’Alène ? dans Pithiviers ? Sois sage, ô mon désir, et tiens-toi plus tranquille. J’ai oublié de payer la taxe immobilière ! Est-ce qu’il nous plairait plus, en attendant, de revoir Les Diaboliques, à la télévision, ou bien Michel Rocard à L’Heure de Vérité ? Zut, téléphone ! Et sans compter qu’entre les deux on peut apercevoir, sur la première chaîne, Patrick Dewaere à peu près nu dans Fairbanks. Mais il est bien question de tout ça !

Souvenir d’Huguenin : «Le temps me manque tout le temps.» Malheureusement, j’ai perdu le livre ; à moins que je ne l’aie prêté : c’est la même chose.

Renaud Camus Notes sur les manières du temps P.O.L, 1985




Pour éclairer la référence finale (ou l’étayer), voici quelques passages du Journal de Jean-René Huguenin (Points-Seuil, 1993) proches de ce qu’exprime ici Renaud Camus :

Mardi 14 février [1956]
Tout ce à côté de quoi l’on passe ! Tout ce que l’on ne peut dire ! Que l’on n’a pas le temps de comprendre ! Pas les moyens de faire ! Les millions de vies que l’on pourrait vivre ! Voilà bien des lamentations fausses et inutiles. Je sais, pour ma part, que si je manque quelque chose ce sera de ma faute. Je puis tout découvrir, tout vivre, grâce au cœur, grâce à l’imagination, grâce à l’œuvre. Pour qui est fort, courageux, inspiré, chaque heure est séculaire.
Je me sens une solide et sainte répugnance pour messieurs les «Trop tard».

Mercredi 21 mars [1956] – Un seul mot d’ordre : produire, travailler, créer, produire ! – La terreur de gâcher ma vie est, je crois, le plus profond motif de mes progrès, la raison de mon ardeur au travail, le fouet qui chasse mes faiblesses, et la cause de ce véritable désespoir que j’éprouve lorsque je suis fatigué et que je sens ne rien pouvoir faire de bon – même pas lire, même pas travailler mon économie politique.
L’importance à mes yeux de chaque journée, de chaque minute, le prix que j’attache à ce combat quotidien : exister ! Le terrible remords que j’éprouve à ne rien faire. Non que cela ne m’arrive pas. Loin de là. Mais avec un tel sentiment de gaspillage, la crainte et la honte de perdre du temps précieux, que je suis rarement tranquille lorsque je me détends ou me repose, ou me distrais.
... comme si mes jours étaient comptés... [rappelons que Jean-René Huguenin est mort à vingt-six ans, dans un accident d’automobile, le 22 septembre 1962, six ans après avoir écrit ces lignes.]

Lundi 15 février [1960]
Moins travaillé ces deux derniers jours. Mais aujourd’hui je me sens clair et fort, je serre un cran de plus. Vivre – aller de surprise en surprise, de danger en danger – quand chaque minute est grave, difficile, douloureuse... Comme le temps me manque !

Lundi 2 mai [1960] Je suis de ceux qui ont une vie par jour.

Dimanche 25 mars [1962] Toujours cette impression, dans ma vie, de jongler avec les heures comme un banquier au bord de la faillite. Je sens peser en moi quelque chose d’enfermé, que mon livre seul délivrera. Je donnerais n’importe quoi pour avoir la paix, pour avoir du temps ! Libera nos, Domine !




Images : en haut, Amy Meredith (Site Flickr)

au milieu, Renaud Camus (Site Flickr)

dimanche 12 décembre 2010

...in questo mare



"Il me semble qu'on pourrait faire une œuvre à partir, non pas de la maladie d'Alzheimer, mais de l'état d'un malade atteint de la maladie d'Alzheimer, qui n'est jamais qu'une aggravation de notre condition à tous, de notre inadéquation fondamentale, ontologique pour le coup, à l'énormité du monde sensible. Une telle œuvre serait une perpétuelle recherche des passages. Mais le soupçon me vient que peut-être je l'ai déjà écrite, en grande partie."

Renaud Camus Kråkmo, page 277






Je signale que l'on peut écouter ici la conférence de Renaud Camus (intitulée : Graphobie, not graphophobie) prononcée dans le cadre du séminaire d'Antoine Compagnon au Collège de France, autour du thème : Ecrire la vie. Il était question de cette intervention dans ce message : Naufragar.



Image
: Patrick Chartrain (Site Flickr)

Le Fils du Guépard



Pendant les années soixante-dix, Pierre Clémenti va tourner de nombreux films en Italie, avec quelques uns des plus grands cinéastes de l’époque (Visconti, Pasolini, Bertolucci, Cavani). Cette brillante période de sa carrière s’achèvera brutalement en 1971, après son arrestation à Rome pour détention et consommation de drogue, qui lui vaudra de passer dix-huit mois dans les prisons romaines, d’abord à Regina Coeli, puis à Rebibbia. Il racontera cette triste expérience – dont on peut dire qu’il ne s’est jamais vraiment remis – dans un livre paru en 1973, Quelques messages personnels (il a été réédité dans la collection Folio en 2005, avec une préface de Balthazar Clémenti, le fils de Pierre). L’ouvrage est surtout un long réquisitoire contre la justice italienne de l’époque, et une dénonciation des conditions d’emprisonnement dans des prisons extrêmement dégradées ; mais on y trouve aussi un témoignage très précieux sur ce qui fut un âge d’or du cinéma italien, ainsi que le montrent les quelques extraits que je cite ici. On remarquera également la modestie de Pierre Clémenti quand il évoque sa participation au Guépard : il interprète dans le film le rôle de Francesco Paolo, l’un des fils du prince Salina, et il est présent dans de nombreuse séquences du film, et pas seulement dans «quelques plans», comme il le dit de façon un peu expéditive...

Je n’avais jamais travaillé avec Fellini, mais je l’avais longuement rencontré quand il préparait le Satyricon. Il m’avait proposé d’y jouer. J’avais les cheveux jusqu’aux épaules, alors. Il s’est approché de moi et de ses mains a relevé mes mèches. Il a dégagé mon visage.
– Tu dois montrer tes oreilles. Tu as les oreilles pointues d’un loup. Il ne faut pas les cacher.
Il me disait que pour lui, un film, c’était d’abord une succession de visages, un défilé de têtes. «Je passe des mois, dix heures par jour, à voir des têtes. Je fais paraître des annonces dans les journaux populaires de Rome : Fellini cherche des boulangers, des femmes de ménage, des pêcheurs. Ils viennent, par centaines. Ils passent dans ce bureau, une minute, deux. Je trie les gueules. Le peuple romain a les plus merveilleuses têtes du monde. C’est seulement chez eux qu’on trouve les traits de la vieille race, mêlés, transformés, bouleversés par les croisements, alourdis ou déformés jusqu’à la caricature. Je fais encore des photos de ces têtes, et pendant des heures encore je les compare, je les marie, je construis des scènes entre de seuls visages. Quand j’ai fini, que j’ai choisi ma galerie de portraits, c’est comme si le film était fait. Tout ce qui suit, décors, costumes, dialogues et même le détail de l’action, c’est la conséquence directe de ces visages d’hommes et de femmes du peuple dont je suis tombé amoureux...»
Moi aussi je suis tombé amoureux de Fellini et de sa tête qui ressemble à celle de ses films – mais à ce moment-là de ma vie, je n’étais pas très chaud pour travailler avec lui. Parce que ses tournages, c’est un peu l’usine – et surtout le Satyricon, c’était la Fiat, des centaines d’acteurs, des milliers d’ouvriers, de figurants, d’artisans à l’œuvre pendant des mois, une ville entière à construire et à habiter, l’armée, quoi. Je lui ai dit que ça m’embêtait un peu d’entrer dans la marmite, un de plus, que ça ne changerait pas grand-chose s’il prenait à ma place quelque peintre ou maçon aux oreilles pointues, qu’il savait que si j’acceptais ce serait uniquement pour tirer du fric au producteur et qu’il valait donc mieux, si nous voulions que ce soit autre chose, une création commune, attendre des sujets plus calmes. Je crois qu’il m’en a un peu voulu – et pourtant il était là, à la barre, la crinière en bataille. [Fellini était venu témoigner au procès de Pierre Clémenti]

(...)

J’ai beaucoup d’amour pour les cinéastes italiens, Fellini, Visconti, Pasolini, Bertolucci, De Sica, Franco Brocani... Je crois qu’ils sont les héritiers directs de l’esprit de la Renaissance. Ils ont le sens de la beauté et de la finesse, mais ils ne sont pas coupés du peuple. Ils ne se conduisent pas comme une élite, une aristocratie d’artistes qui vivraient en parasites des largesses du système : et pourtant ceux-là sont, comme on dit, «arrivés». je crois qu’ils travaillent vraiment pour les masses populaires italiennes, qu’ils savent mettre leur ancienne et vaste culture au service de la vie.



Pasolini, par exemple, saint Paul à sa façon, se veut le porteur de l’esprit du peuple, il pense qu’il a pour mission d’affranchir le peuple italien des carcans moraux et des règles catholiques qui pendant des siècles l’ont castré, le rendant honteux de son sexe. Alors il a été fouiller dans les racines populaires de la culture italienne, il y a trouvé une grande liberté morale, et par ses films il dit au peuple : «Voilà comme vous étiez. Pourquoi avez-vous changé ? Qu’est-ce que vous voulez tous ? Avoir des femmes, baiser ?» Alors Pasolini peint de grandes fresques érotiques, il fait rouler du cul les plus belles femmes du monde, et c’est comme s’il envoyait à des millions d’amis des cartes postales un peu porno...

(...)

Voilà presque dix ans que pour la première fois je suis descendu à la Stazione Termini de Rome, centre vivant du pays, où convergent toutes les routes qui le sillonnent. Et pendant ces dix ans, je crois que j’ai vécu le plus souvent en Italie qu’en France. J’aime ce pays et son peuple, même si je n’ai aucune sympathie pour sa classe dirigeante, complètement pourrie, asservie au profit alors qu’elle traite tous les petits comme des esclaves tout juste bons à suer pour elle. Mais le peuple est grand, fort, en dépit des divisions qu’on entretient en son sein, entre Nord et Sud, d’une région à l’autre, entre villes et campagnes, en dépit de l’oppression séculaire de l’Eglise, en dépit de la longue purge du fascisme. C’est ici que je me sens bien, dans ce royaume des familles et des enfants, sur cette terre de fermentation et de fécondation.

Je traînais à Saint-Germain. J’avais fini par connaître un peu toutes les gloires du quartier. Alain Delon, qui tournait pas mal, savait que j’étais complètement fauché, à la dérive. Un soir, je le rencontre à deux pas du Flore : «Viens, je t’emmène à Rome. Je tourne avec Visconti, il te trouvera quelque chose, un petit rôle.» J’ai accepté, bien sûr. Je suis parti comme j’étais, en jeans et blouson de cuir. Le lendemain, c’était la fête du soleil.
J’ai vu Visconti dans son palais, au milieu de sa cour. Il est venu vers moi, m’a pris les mains en riant.
– Pour un blouson noir, tu as des mains de prince...
C’est comme ça que j’ai fait quelques plans dans Le Guépard, et surtout que j’ai pris goût à l’Italie.

Pierre Clémenti Quelques messages personnels, éditions Folio-Gallimard, 2005






 Images : en haut, Le Guépard, de Luchino Visconti

au milieu : Porcherie, de P.P. Pasolini

en bas : Le Guépard, de L. Visconti


samedi 11 décembre 2010

D'une voix légère


Hugues Cuénod (26 juin 1902 – 6 décembre 2010)

"Terra, sii leggera su di lui, lo fu lui su di te..."





Bach
Oratorio de Noël, Cantate n. 2, Aria : Frohe Hirten, eilt, ach eilet
Doyen du canton

Charles Sigel : une lettre à Hugues Cuénod
Source de la vidéo :
Site YouTube

Image
: Wiki Commons

mercredi 8 décembre 2010

Comment cela se passera-t-il ?


 


"perché non sapete né il giorno, né l'ora..."





Comment cela se passera-t-il
Ma mort
O faites que ce ne soit pas par une après-midi torride
lorsque toutes les radios par les fenêtres béantes sur le
dimanche
et les télévisions
donnent les résultats sportifs
une mort de film italien vériste
et que s'ouvrent et se ferment les portes des réfrigérateurs
quand les garçons en T- shirt
sentent leur barbe repousser plus vite
à cause de l'hygrométrie
et les robes des femmes sont tachées à l'aisselle
comme de bière chaude ou de pastis
non plus que par un crépuscule mauve
où les pigeons semblent tomber du ciel
Je préférais

Ma mort
que tu me prennes sur un banc
de jardin de palais royal
dans ces contrées du Nord que je connais
sous l'espalier de clématites
Je ne veux pas que ma chair verdisse
et que comme dans l'Évangile on puisse dire Jam foetet
Je veux mourir dans l'herbe grasse
sous les pluies de novembre
au bord d'un frais ruisseau qui sent la menthe
et m'enivrer de la fermentation des pommes
Mais je sais que ça ne se passera pas comme ça

Ma mort
Je mourrai à l'heure de la sortie des bureaux
dans les télégraphes du soir
très loin dans une chambre étroite de Brooklyn
parmi des bouteilles vides
assassiné dans un camion le long des quais
quatre gars m'attendront dans l'ombre
et feront sur ma tête tomber le couperet
au fracas du métro express
ou bien au West Side Hospital
dans l'ichor et la sanie
L'Europe au loin sera en flammes
On m'arrosera à cause de l'odeur
et j'attendrai en vain dans un cercueil de verre
au funeral home
qu'on vienne me reconnaître
Personne ne viendra
Alors j'entrerai dans le four
Où serez-vous qui seuls connaissiez mon visage



Ma mort
Peut-être à la tombée des roses jaunes
à l'aube
quelqu'un me prendra la main m'aidera
et me dira à demain
Il pleuvra et je n'irai pas
Ce sera aussi soudain que l'éclosion d'une pivoine
aussi bref un instant
que le prélude numéro sept en la majeur de Chopin
comme une averse d'été

Ma mort
et mes aimés vous m'oublierez bientôt
Je m'en irai au fil de l'eau

Bernard Delvaille Poèmes en marge de «Faits divers» (in Œuvre poétique, La Table Ronde, 2006)





Images : Funeral home (Site Flickr)

en bas : Prima della Rivoluzione (B. Bertolucci)

Bernard Delvaille sur le site Poezibao

samedi 4 décembre 2010

Les âmes déçues


"Ognuno è solo, ma con vario cuore

riguarda sempre le solite stelle."

Sandro Penna Croce e delizia




Une lecture de Kråkmo (Journal 2009), de Renaud Camus

«Je voudrais revoir le mont Kråkmo, la montagne la plus montagne et l’une des plus inoubliables qu’il m’ait été donné de contempler. J’allais écrire que j’aimerais en faire l’escalade. Hélas, les temps ne sont plus où je pouvais entretenir pareils fantasmes, à défaut de les mettre à exécution. Mais il serait beau, déjà, par un beau jour de printemps ou d’été, de marcher sur les pentes de ce roc sacré, ou de le contempler à distance, de quelque sentier forestier en balcon.» Cet extrait du dernier volume paru (le vingt-cinquième !) du monumental Journal de Renaud Camus me semble parfaitement exprimer la tonalité de l’ouvrage : l’enthousiasme devant la majesté d’un paysage (on se souvient aussi du mont Viso, dans Une chance pour le temps), mais aussi la mélancolie du nevermore, des jours qui s’en vont, «et nous laissent leur poids qui pense», comme dans le poème Gais revenants, d’Olivier Larronde. De nombreuses pages de Kråkmo sont une fois de plus consacrées à ce registre des contrariétés, impossible à clore, et qui évoque la figure de Ferdinand Thrän, l’auteur du Registre des avanies subies, auquel souvent Renaud Camus s’identifie. Il y a les factures qui s’accumulent, et les découverts bancaires qui se creusent, la chaudière qui tombe en panne, la tour du château qu’il faudrait réparer, l’automobile qu’il faut remplacer, les rendez-vous fixés auxquels personne ne vient, les lettres qui attendent une réponse, les nocences d'un voisin indélicat et provocateur, les ennuis de santé, et encore et toujours les bruits dans les chambres d’hôtel, les épreuves à corriger, les contrats signés qu’il faut tant bien que mal honorer...


À ces avanies subies s’ajoutent les nombreuses observations sur la marche du monde : la décivilisation en cours, la parole dévaluée et le soi-mêmisme généralisé, la contre-colonisation, le Grand Remplacement, l’omniprésence de la petite bourgeoisie, la disparition inéluctable des classes cultivées et la fin de la culture en régime hyperdémocratique ; autant de thèmes familiers aux lecteurs du Journal et qui sont cette fois encore amplement développés (cela ne va pas sans quelques remarques ironiques de l’auteur, bien conscient des reproches qu’on pourrait lui faire sur ce point : «Je ne me souviens plus si j’ai déjà abordé la question de la parole, et de sa dévaluation ? Et celle des beugleurs dans les couloirs d’hôtel, en ai-je déjà touché un mot ?»). Il faudrait peut-être suivre l’exemple de Chateaubriand, qui refuse d’étaler dans ses Mémoires les petitesses et les trivialités, mais Renaud Camus constate qu’il est plutôt du côté de Rousseau, et de son parti-pris de vérité, laquelle l’attire comme un gouffre : «la vérité est ma Béatrice et les soucis de compte en banque, de chauffagistes, de carrossiers, d’emploi du temps, sont hélas mon pain quotidien.» La trivialité du quotidien conduit aussi à l’amertume devant l’inéluctabilité de l’échec social : pour sa nouvelle candidature à l’Académie française, il obtient encore moins de voix que la fois précédente, et l’espérance de voir couronner son nouveau roman par le Grand Prix de l’Académie est elle aussi bien vite déçue... Le temps presse, la vieillesse (que révèlent les autoportraits photographiques que l'auteur commence à publier en 2009 sur son site Flickr) et l’heure des bilans approchent ; l’accumulation des échecs, la constance du sort sont de plus en plus pesants : « Jamais, jamais, jamais, pas une seule fois en trente-cinq ans que je suis sur la brèche, jamais une réussite, un succès, un petit plaisir professionnel de la part du public et de ses représentants.» Alors, la déception et la lassitude gagnent, et la tentation de l’éloignement ; c’est d’ailleurs le thème du roman (Loin) que Renaud Camus publie cette année-là, et que de nombreux passages de ce Journal éclairent de façon particulière : «Je n’envisage pas du tout d’arrêter d’écrire – ce serait d’ailleurs tout à fait impossible financièrement et contractuellement – mais je commence à compter les ouvrages qui me restent à fournir pour laisser tout bien en ordre, pour que toutes les séries entreprises soient menées à leur terme, et bien sûr tous les contrats respectés.»

 


Dans ce tableau plutôt sombre, il y a tout de même des éclaircies : la beauté des paysages, le plaisir des promenades, la musique, et l’accord avec Pierre («je tiens à Pierre comme à la prunelle de mes yeux», page 38), dont on remarquera qu’il est toujours brièvement mais chaleureusement évoqué : «Nous avons marché dans les champs, sous le château, du côté de Sempesserre, par un beau soleil, et dérangé un héron près d’une pièce d’eau. C’est toujours la Saint Valentin dans ma vie.», «Pierre me manque. Quand je vois sans lui quelque chose de très beau, je me sens coupable et frustré, et n'ai pas le sentiment d'avoir vraiment bien vu.», «Tout ce qui est public est désastreux, pour moi : la "carrière", les finances, la situation politique et idéologique, la mienne et celle du pays ; mais ce qui est privé est délicieux.» Et encore, page 250 : «Il y a dix ans aujourd’hui, jour pour jour, se présentait à Plieux Pierre J. Je considère cette visite, et les dix années qui se sont ensuivies jusqu’à présent, comme la plus grande grâce que j’aie jamais reçue de la Providence.»

Cette année 2009 est aussi celle de la mort d’un des personnages essentiels du Journal : la mère de l'auteur ; il l’apprend pendant son voyage au Danemark pour les Demeures de l’esprit, et cela nous vaut quelques unes des pages les plus fortes et les plus belles de ce volume. Je cite ce passage qui me semble dire l’essentiel, sur sa mère, mais aussi sur Renaud Camus lui-même : «Elle a comme moi trouvé la vie décevante, je crois – et encore n’avait-elle pas, comme je l’ai aujourd’hui, la consolation miraculeuse de l’amour. L’homme de sa vie aura été son père, si je ne me trompe. Il lui avait mis dans la tête, peut-être sans le vouloir, des idées et des fantasmes qui ne pouvaient faire paraître que bien plates les réalités de l’existence, au moins celles qu’elle a rencontrées, et bien falots les hommes et les destins dont il lui a fallu se contenter, ce qu’elle n’a d’ailleurs jamais fait. Comme je ne sais plus quel personnage de Claudel, et comme moi, (c’est moi qui souligne) elle demandait à l’existence : "Est-ce là tout ce faste où tu te disais prête ?"» Il y a également le moment de la dispersion des cendres, "grises et beiges", et ces toutes dernières lignes, aussi belles et poignantes que la fin de The Dead, dans Dubliners, de Joyce : «Pour le moment, son souvenir et sa présence en moi sont étroitement associés à ces hauteurs désertes où j’ai dispersé ses cendres un jour de septembre : au froid, à la nuit, à l’effrayante solitude que je sais régner là-bas à l’heure où j’écris ceci, à la majesté quasi sauvage de ce vœu qu’elle a émis et que j’ai exécuté aussi scrupuleusement que possible : être jetée au vent sur ces bruyères. Paix à son âme inquiète et déçue.»






Images : en haut, Kråkmotinden (Source)

en bas, Renaud Camus (Site Flickr)


jeudi 2 décembre 2010

Le point du jour



[1950]

Il y a au sommet de certains immeubles de Paris (près de l'avenue de New-York, avenue d'Iéna, etc.) des chambres où l'on doit pouvoir être heureux. D'immenses baies s'ouvriraient sur la Seine et, le soir, la tour Eiffel me ferait des signes avec ses phares rouges et blancs. Les lumières seraient crues dans la grande pièce aux murs blancs que j'habiterais. J'y traînerais ma vie abandonnée et seule avec mes livres, mes disques. Un petit rayon de soleil, une simple petite joie dans le cœur suffit à faire trouver beau ce que l'on trouvait laid. De mes fenêtres, je dominerais Paris.

Bernard Delvaille Journal 1949-1962 La Table Ronde, 2000





Les fenêtres des restaurants de nuit donnent sur la voie lactée
les marronniers frémissent dans les soupirs du petit matin
Je connais les étoiles par cœur
Bételgeuse est un hôtel flou dans une ruelle sombre
et tant d'autres dont les noms sont merveilleux
Les globes colorés du samedi soir
sur le fond palpitant de la fête
m'appellent en vain à l'oubli des ombres infidèles
Les portes de la ville sonnent pour le passage des
marchands des quatre saisons

pour le passage de celui qui porte les messages
de celui qui vend l'eau potable
et de celui qui ramasse les coquilles d'huîtres
de celui qui blanchit le linge des riches
et de celui qui arrache l'herbe dans les cimetières
Paris ma ville des clochers et des tours du Moyen Age
tes veilleurs de nuit guettent le retour des guerriers
Compagnons de la Marjolaine
Le point du jour descend les marches de l'aurore
Voici que les noctambules et que les ivrognes s'affaissent
sur les bancs froids des quais fleuris
Voici l'odeur de vendange qu'exhalent les chats crevés
et les cris des noyés dans la Seine

Bernard Delvaille Poèmes en marge de «Blues» (in Œuvre poétique, éditions de la Table Ronde, 2006)








 

Images : Jean-François Gornet (Site Flickr)

mardi 30 novembre 2010

Signore e signori, buonanotte !

Mario Monicelli (Viareggio, 16 mai 1915 - Rome, 29 novembre 2010)




I Soliti Ignoti (1958), scène finale

"Ma guarda dove sono capitato : fra i lavoratori ! Peppe, ma dove vai ?... Dove vai, Peppe ! Ma ti fanno lavorare, sai !"

Source de la vidéo : Site YouTube

samedi 27 novembre 2010

Fiumi di lucciole (Fleuves de lucioles)



"L'Italia con gli occhi aperti nella notte triste..."






Une lecture de
Dolce Vita, de Simonetta Greggio


Blu notte
est une célèbre émission de la Rai consacrée aux mystères de l’Italie contemporaine, et c’est également sous la couverture bleu nuit des éditions Stock que parait Dolce Vita, roman dans lequel Simonetta Greggio – une Italienne qui a choisi d’écrire en français – se penche elle aussi sur ces nombreux mystères. L’ouvrage parcourt vingt années de l’histoire italienne, de 1959 à 1979 ; on y retrouve, dans une série de courts chapitres disposés comme autant de pièces d’un puzzle que l’on a fort peu de chances de voir un jour rassemblé, le récit des faits qui ont marqué cette période, depuis la première romaine de La Dolce Vita jusqu’à l’assassinat d’Aldo Moro, en passant par les attentats des années de plomb et les mystères de la Banque du Vatican, du Gladio ou de la Loge P2.

Un fil rouge romanesque lie tous ces événements : la confession in hora mortis du prince Emanuele Valfonda, dit Malo, une sorte de Guépard romain, qui a choisi de se confier au jésuite Saverio, à qui le lie une longue complicité, et plus encore, comme nous le révèlera la fin du récit. Malo sait qu’il va mourir, et dans sa villa de Torre Cane, à Ischia, il évoque une dernière fois ses frasques et ses secrets, en témoin engagé de ces années dorées et sanglantes. Ces pages-là ne sont pas ce qu’il y a de mieux dans le roman, on les sent parfois un peu cousues de fil blanc, comme les dialogues entre Malo et Saverio, qui donnent souvent l'impression d'avoir été fabriqués pour servir de commentaire ou de contrepoint idéal aux différents événements évoqués. C’est plutôt lorsqu’elle raconte les petits et grands mystères de ces vingt années italiennes que Simonetta Greggio est pleinement convaincante : on sent qu’elle possède parfaitement son sujet, et qu’elle s’appuie sur une documentation solide. Elle sait évoquer les mythologies (au sens de Barthes) de ces années-là : le Club Piper, Laura Antonelli ou Moana Pozzi, mais aussi démasquer les faux-semblants d’enquêtes qui, plutôt que de chercher à faire la lumière, semblent plutôt avoir pour but d’obscurcir encore les mystères ; elle relève des coïncidences troublantes, des connivences inattendues, des pistes laissées inexplorées. L’un des derniers chapitres, intitulé Post-Italie, montre d’ailleurs de façon très claire à quel point l’Italie d’aujourd’hui, désespérément berlusconienne, vient de ces années-là, qu’elles en sont en quelque sorte le triste mais logique aboutissement. Ce sentiment de l’inéluctabilité dans la catastrophe est parfaitement exprimé vers la fin du roman par le jésuite Saverio dans un monologue intérieur : «Les fantômes nous poursuivent. Sans sépulture, sans paix. Les nœuds ne sont pas défaits, Brigades rouges et fascistes meurtriers sont en liberté. Sans avoir parlé. Manipulés sans le savoir ou en connaissance de cause, aucun d’entre eux n’a rien dit. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour écouter... Ce qui n’a pas été, ce qu’on a empêché d’être continuera de nous hanter.»

La force et l'originalité de Dolce Vita résident principalement dans l’évocation minutieuse de ce cortège d’ombres qui accompagne l’histoire de l’Italie moderne, avec ses cadavres «excellents» et ses intouchables phénix de la politique et des affaires, qui n’ont nul besoin de se laver le visage le matin, puisqu’il leur suffit de remettre leur masque (et on pense au Divo Andreotti, ou au Cavaliere Dorian Gray). Simonetta Greggio nous fait remonter au fil des pages ce fleuve de lucioles qu’évoque Malaparte dans la citation placée en exergue, fleuve scintillant qui nous conduit vers un cœur de ténèbres, que seules éclairent aujourd’hui dans cette Italie «nef sans nocher dans la tempête, non reine des provinces mais bordel» (Dante) les lampions des fêtes berlusconniennes et les millions d’écrans qui diffusent imperturbablement les émissions de Sua Emittenza.







Images
: en haut, La Dolce Vita de Federico Fellini

en bas, Barbara D'Urso, l'une des stars de la télévision berlusconienne

mardi 23 novembre 2010

Tendance Piper



Une belle évocation du célèbre Piper, le club romain inauguré en février 1965, dans le roman de Simonetta Greggio Dolce Vita, sur lequel je reviendrai :

Claquements des portières. Les Alfa Romeo, Giuletta, Spider se garent entre la Villa des Grenouilles et la Maison des Fées. Le Piper, nouvelle boîte pop, vient d’ouvrir ses portes, mille lires pour une double ration de musique live, Rokes et Equipe 84. À partir d’aujourd’hui, tous les soirs le quartier Coppedè de Rome, un secteur calme et vert parsemé de villas Art déco, liberty et baroque, va se transformer en parking. L’air calme et doux de la longue soirée romaine résonne des pas d’hommes cravatés accompagnés de leurs épouses, d’éclats de rire de gosses de bonne famille en cachemire donnant le bras à de sages demoiselles en jupes écossaises et talons bas, mais plus la nuit avance, plus la foule qui se presse est jeune, si jeune que la vingtaine est l’âge des plus vieux, garçons aux pantalons rayés et filles à la jupe retroussée dans la ceinture pour la raccourcir. Une camionnette de carabiniers guette l’entrée du club. C’est ici qu’on récupère nuit après nuit les écolières du Sacré-Cœur et les héritiers en tenue de collège, fugueurs évadés d’une Italie étriquée, rabougrie et desséchée qui les ennuie à en crever. Le passage entre le pays en noir et blanc et le monde auquel ils aspirent, criard et violent, se fait au n° 9 de via Tagliamento.

(...)

Tendance Piper. Du neuf, du sang rouge, du son rauque, des voix qui réveillent les morts, des mots à hurler entre deux murmures chauds. Soir après soir, les chanteurs et les musiciens viennent faire leurs preuves ici. Le Piper n’accepte que les révoltés, les insoumis, les insolents, les effrontés.

(...)

C’est une toute jeune fille blonde, Vénitienne menue aux yeux bridés, seize ans, timide et arrogante, puis un garçon façonné en fil de fer, trop gracieux pour plaire aux femmes, une très jeune fille à la voix rauque de mec en colère, et encore une autre avec la tête de Françoise Sagan, le petit monstre des lettres françaises. Patty Pravo, Renato Zero, Caterina Caselli, Rita Pavone, Mita Medici, et l’incroyable Mal dei Primitives, sombre, embrasé, yeux incandescents et corps d’éphèbe affamé. Tous entre quatorze et vingt ans, alors que le Piper est interdit aux moins de dix-huit. Qu’importe, on se faufile par l’arrière, on invoque un oncle avec qui on a rendez-vous à l’intérieur. Rock’n roll, baby. Quelques mots nouveaux, une porte qui s’ouvre sur un univers dont on ne se doutait même pas.

Simonetta Greggio Dolce Vita (1959-1979), éditions Stock, 2010






La Bambola est interprétée par Patty Pravo