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dimanche 24 juin 2018

Dans les jardins de l'Observatoire




30 janvier [1990] — Le jour baissait, les portes du Luxembourg étaient fermées. Restaient les jardins de l'Observatoire. J'avais travaillé toute la journée et je voulais marcher un peu. C'est une certaine lumière de Paris qui dès mon plus jeune âge me rendit amoureux de ma ville natale, surtout dans les derniers rayons du jour métamorphosant les rues les plus tristes. Je pensais à ces choses en foulant les allées sableuses. Le long de la grande avenue, les immeubles modernes se dépouillaient de leur imposante banalité ; seule gardait son mystère la masse crénelée de l'école rouge des langues orientales. Le crépuscule vert semblait sourdre de partout, des jardins, des maisons comme du ciel. Dans cette sorte de pénombre, même les promeneurs paraissaient immobiles, nous marchions en silence et, tout à coup, au bout des deux rangées d'arbres dépouillés, tout au bout, m'attend le prodige qui ensorcelait mon enfance, la furieuse galopade des huit chevaux vert-de-gris, se ruant à fond dans le silence avec une telle fureur que chaque fois le jeune garçon reculait d'un pas, pris d'une ensorcelante frayeur. Depuis ce temps-là, ils éclaboussent d'eau invisible la fin des crépuscules ; bientôt ils sont seuls à luire et à continuer de se cabrer derrière nous dans l'ombre et dans mon souvenir. Des étudiants sautent par-dessus les grilles des jardins qu'un homme en uniforme désuet ferme avec de gros cadenas, comme si les arbres voulaient s'échapper avec tous ces jeunes. 





Loin devant nous et tout autour de nous, dans le soir, des fenêtres s'allument çà et là, d'or soufré ; c'est Paris, le Paris de ma vie presque tout entière, celui que j'appelais dans mes rêves de jeunesse mon Paris, avec ses innombrables secrets, les éternelles exigences de la chair et de l'âme.

Julien Green L'Expatrié, Journal 1984-1990  Editions du Seuil, 1990







Images : (1) Site Flickr

(2) et (3) Vincent Bessuges (Site Flickr)

(4) Peter Kurdulija (Site Flickr)



samedi 23 juin 2018

Le Distrait




Un poème de Gabriel Ferrater, poète catalan né en 1922 et mort à Barcelone en 2003. Il est extrait du recueil Menja't una cama, paru en 1961.

EL DISTRET 

Segur que avui hi havia nùvols,
i no he mirat enlaire. Tot el dia
que veig cares i pedres i les soques dels arbres,
i les portes per on surten les cares i tornen a entrar.
Mirava de prop, no m’aixecava de terra.
Ara se m’ha fet fosc, i no he vist els nùvols.
Que demà me’n ricordi. L’altre dia
vaig mirar enlaire, i ennllà de la barana
d’un terrat, una noia que s’havia
rentat el cap, amb una tovallola
damunt les espatlles, s’anava passant,
una vegada i deu i vint, la pinta pels cabells.
Els braços em van semblar branques d’un arbre molt alt.
Eren les quatre de la tarda, i feia vent.

Gabriel Ferrater


LE DISTRAIT

Certainement qu'aujourd'hui il y avait des nuages
mais je n'ai pas regardé en l'air.
Tout le jour je n'ai vu que des visages et des pierres et des troncs d'arbres,
et des portes à travers lesquelles des visages entrent et sortent.
Je regardais de près, toujours au niveau de la terre.
Et maintenant tout est sombre et je n'ai pas vu les nuages.
Il faut que demain je m'en souvienne. L'autre jour
j'ai regardé en l'air, et par-delà la balustrade
d'une terrasse, une jeune fille qui s'était
lavée la tête, avec une serviette
sur les épaules, se passait
une, dix, vingt fois le peigne dans les cheveux.
Ses bras ressemblaient aux branches d'un arbre très haut.
Il était quatre heures de l'après-midi et il y avait du vent.

Traduction personnelle






IL DISTRATTO 

Certamente oggi c’erano nuvole,
ma non ho guardato in alto.
È tutto il giorno che vedo volti e pietre e tronchi d’albero,
e porte attraverso cui volti entrano ed escono.
Guardavo da vicino, non mi alzavo da terra.
Ora m’è venuto buio e non ho visto le nuvole.
Bisogna che domani me ne ricordi. L’altro giorno
ho guardato in alto, e oltre la ringhiera
di un terrazzo, una ragazza che s’era
lavata la testa, con un asciugamano
sulle spalle, si passava
una, dieci, venti volte, il pettine fra i capelli.
Le sue braccia assomigliavano ai rami di un albero molto alto.
Erano le quattro del pomeriggio, e c’era vento.

Traduzione : Pietro U. Dini






Images : en haut, Domenico Ghirlandaio  Adoration des bergers, 1485 (détail)

au centre, Piero della Francesca  Légende de la Vraie Croix (détail), Arezzo, 1452-1466

en bas, Agnolo Bronzino Portrait de jeune homme, c. 1531, Uffizi, Firenze

mercredi 20 juin 2018

Une mélancolie sarde




Je reviens ici sur l’œuvre du peintre sarde Brancaleone Cugusi da Romana, oubliée pendant plus de soixante ans et redécouverte au début de ce siècle, principalement grâce au critique d’art Vittorio Sgarbi, qui lui consacra en 2004 une grande exposition en Sardaigne, et une importante monographie. Je reprends ici quelques extraits de la préface de cet ouvrage (Brancaleone da Romana, Skira, 2004) : «Regardons-les, ces œuvres : on y voit surtout des hommes, sujet favori de Cugusi, la plupart du temps jeunes, voire très jeunes, de bel aspect, représentés dans un décor toujours semblable, dépouillé et peu attrayant, avec parfois un siège ou une table que l’on a déplacés à l’autre bout de la salle, mais que le peintre veut absolument reproduire sur sa toile. Ces hommes et ces garçons annoncent-ils déjà ceux que l’on découvrira peu de temps après dans quelques uns des plus grands chefs d’œuvre du cinéma néo-réaliste (Ossessione, Rome ville ouverte, Sciuscià, Le voleur de bicyclette) ? Ce sont plutôt les acteurs d’une pièce qui veut représenter autre chose.»
 



Sgarbi s’interroge un peu plus loin sur l’usage de la photographie dans l’œuvre de Brancaleone : «Dans le cas des photographies qu’il utilise pour fixer les poses de ses modèles, Cugusi s’est aperçu qu’elles captent la lumière de façon plus intense que n’aurait pu le faire l’œil humain ; c’est une lumière caravagesque, qui révèle et fouille le modelé, agissant sur lui comme s’il s’agissait d’une matière tangible. Au fond, Caravage a été le premier photographe de l’histoire de la peinture, quand la photographie n’existait pas encore. Et puis elle est arrivée, pour confirmer les intuitions de Caravage.» 

Cet usage si particulier de la photographie s’allie chez Brancaleone à celui du reticolo, une sorte de grille qui lui permet de retrouver sur sa toile les proportions exactes de la photographie (Brancaleone s’inspire ici de la technique d’Antonio Mancini, un peintre de l’école vériste romaine). La grille était d’abord reproduite directement sur la photographie puis «copiée» sur la toile ; par la suite, elle sera directement posée sur la toile et retirée à la fin de l’exécution du tableau ; les traces des fils étaient dans un premier temps effacées par le peintre, elles furent ensuite volontairement laissées en évidence. Sgarbi note à ce propos : «C’est l’expédient révélé, de façon pleinement assumée par l’artiste, c’est la peinture comme technique et la technique comme métier qui s’offrent à l’observateur pour ce qu’elles sont, sans artifices et sans tricheries, en s’affirmant non pas comme une image, une marque de valeurs artistiques particulières ou une vision lyrique du monde, mais comme un métier. C’est comme si un ébéniste montrait volontairement les marques laissées par ses outils sur le bois, plutôt que de les dissimuler dans les élégantes arabesques d’une marqueterie, cherchant ainsi à mettre en évidence, au-delà de la beauté du meuble, le savoir et l’habileté artisanale qui ont permis de le réaliser. Plus qu'il ne représente des jeunes garçons boudeurs qui jouent à être des adultes, Cugusi se représente lui-même dans la mesure où il traduit ce fait de réalité en art, transformant son atelier et son propre métier en une maison de verre mise à la disposition de tous.» 

Les commentaires de Sgarbi sont toujours très éclairants, mais on a du mal à le suivre sur ce point. Il y a tout de même beaucoup de mystère dans la personnalité de Brancaleone, et dans ces tableaux aux titres si mélancoliques et évocateurs (Pensieri tristi, Giovane vinto dalla vita, Ragazzo convalescente, Giovane assorto...). Il est d’autre part très frappant que l’exhaustive biographie (Brancaleone, mio zio, Ed. Tema, 2010) que lui a consacrée son neveu, Francesco Leone Cugusi (le fils de Guglielmo, l’un des frères du peintre) ne dise pas un mot de la vie sentimentale de Brancaleone, malgré le sous-titre de l’ouvrage, qui deviendrait pour le coup presque ironique : La vie privée de Brancaleone Cugusi da Romana. Certes, le biographe s’interroge sur le grand nombre de modèles masculins dans les toiles de son oncle, mais son explication est plutôt expéditive : il note simplement que les vêtements féminins sont particulièrement complexes à représenter pour un peintre obsédé par la recherche de la vérité en peinture, raison pour laquelle il privilégie les modèles masculins dans ses tableaux, alors qu’il y a beaucoup plus de présences féminines dans ses dessins... On peut également voir dans l’ouvrage le seul nu de toute l’œuvre de Brancaleone ; il n'en existe plus aujourd’hui qu’une photographie en noir et blanc, l’œuvre ayant été détruite par l’artiste. Le tableau, de très grande taille, très suggestif et très beau, autant que l’on puisse en juger par une simple photographie, est intitulé Nudo dormiente (Nu endormi) et s’inspire de la sculpture romaine de l’Hermaphrodite endormi que l’on peut voir au musée du Louvre. Dans une lettre adressée à son frère Guglielmo (qui fut avec son épouse Cesira et la sœur de cette dernière, Alda, une sorte de mécène, adressant régulièrement à Brancaleone pendant plusieurs années diverses sommes d’argent pour lui permettre de mener à bien son travail de peintre), il parle avec beaucoup de précautions de ce tableau si particulier : «Je ne vous en envoie pas la photographie, parce que le tableau terminé est plus scabreux que je ne l’aurais voulu (en raison de la pose du modèle). Si on le voit parmi d’autres, dans une exposition par exemple, il perd son côté impudique, mais après l’avoir photographié, je me suis aperçu qu’il n’était pas très convenable de vous le montrer de façon isolée.» (lettre du 29 novembre 1936). Finalement, Brancaleone choisira de détruire ce tableau, comme il demandera quelques années plus tard à son modèle favori, Tonuccio Addis, le Jeune homme à l’imperméable, de détruire les lettres qu’il lui envoie. 




On peut aussi se demander s’il n’y a pas dans la technique du reticolo (la fameuse grille) interposé entre le modèle et le peintre une volonté de mise à distance, d’éloignement, un noli me tangere dont les traces laissées sur la toile achevée sont aussi l’étrange témoignage. Cet aspect troublant de l’œuvre et de la personnalité de Brancaleone n’a d’ailleurs pas échappé à Vittorio Sgarbi, qui a choisi trois tableaux du peintre sarde (Pensieri tristi, Giovane assorto, Giovane seduto) pour figurer dans l’exposition Art et homosexualité, de von Gloeden à Pierre et Gilles, prévue à Milan en septembre 2007, et qui se tiendra finalement à Florence deux mois plus tard, en raison du veto du maire de Milan (à l’époque la très prude Letizia Moratti). Dans cette exposition, à côté d’œuvres beaucoup plus explicites et provocatrices, les trois grands tableaux de Brancaleone tranchaient par leur pouvoir évocateur, leur grande force suggestive derrière une apparente sagesse. Voici ce qu’en disait Sgarbi dans le catalogue de l’exposition : «Les tableaux de Brancaleone retenus pour cette exposition sont des chefs d’œuvre de littérature en peinture, expression de troubles, de pensées secrètes, d’inclinations refoulées auxquelles le peintre donne une forme de façon presque inconsciente. Sans aucune ambiguïté morbide, Brancaleone perçoit et révèle par ses modèles un double aspect, déjà présent chez Caravage : virilité affichée, homosexualité dissimulée.» (soit dit en passant, on ne voit pas trop pourquoi les deux aspects (la virilité et l’homosexualité) seraient nécessairement antithétiques, sinon dans la vision ici bien manichéenne de Sgarbi...). 

Que veulent-ils donc nous dire, ces jeunes hommes songeurs, dont certains nous fixent tandis que d'autres détournent le regard, absorbés dans leurs pensées tristes, leur inguérissable mélancolie ? Ils ont aussi parfois une expression de défi, comme s’ils voulaient signifier à la vie qu’ils n’étaient pas dupes de ses fallacieuses promesses. Ils sont là, pour toujours, dans ces grands tableaux et ce miraculeux clair-obscur, et nous n’en aurons jamais fini de percer leur mystère.

Un site consacré à Brancaleone.






Oeuvres de Brancaleone : (1) Giovane  col mantello, 1941 

(2) Ritratto di Chiccu, 1936 

(3) Ragazzi in strada, 1940-1941

(4) Studio per ritratto di giovane, 1934

mercredi 6 juin 2018

La lumière, changée (La luce, mutata)




"Fremd bin ich eingezogen,
fremd zieh ich wieder aus..."





La lumière, changée

Nous ne nous voyons plus dans la même lumière,
Nous n'avons plus les mêmes yeux, les mêmes mains.
L'arbre est plus proche et la voix des sources plus vive,
Nos pas sont plus profonds, parmi les morts.

Dieu qui n'es pas, pose ta main sur notre épaule,
Ébauche notre corps du poids de ton retour,
Achève de mêler à nos âmes ces astres,
Ces bois, ces cris d'oiseaux, ces ombres et ces jours.

Renonce-toi en nous comme un fruit se déchire,
Efface-nous en toi. Découvre-nous
Le sens mystérieux de ce qui n'est que simple
Et fût tombé sans feu dans des mots sans amour.

Yves Bonnefoy   Pierre écrite  1965






La luce, mutata

Non ci vediamo più nella stessa luce,
Gli occhi e le mani non sono più gli stessi.
L'albero è più vicino, più viva la voce delle fonti,
E più profondi i nostri passi, tra i morti.

Dio che non sei, posa la tua mano sulla nostra spalla,
Abbozza il nostro corpo col peso del tuo ritorno,
Compi la fusione delle nostre anime agli astri,
Ai boschi, alle grida d'uccelli, alle ombre e ai gorni.

Rinuncia te in noi come si squarcia un frutto,
E noi cancella in te. Rivela il senso
Misterioso di ciò che è solo semplice
E senza fuoco cadrebbe in parole senza amore.

Traduzione : Diana Grange Fiori









Images : en bas, (1) Fabricio  (Site Flickr)

(2) Denis Trente-Huittessan  (Site Flickr)



dimanche 3 juin 2018

Mattino d'estate a Bologna




Perché questo pianto improvviso
nel chiaro mattino ?
Mi son seduto ai piedi della Garisenda
a fumar la mia pipa.
Son entrato in San Bartolomeo
per rivedere il bell'Angelo dell'Albani
di cui mi parlava fanciullo mia madre.
Profumo d'incenso,
ombre dorate, figure curve.
Poi ho cercato un angolo morto
per piangere in pace,
una quercia, un angiporto,
un vicolo scuro.
Perché questo pianto dirotto
nel chiaro mattino ?

Filippo De Pisis  Poesie, Garzanti ed.


Matin d'été à Bologne


Pourquoi ces larmes soudaines
dans le matin clair ?
Je me suis assis au pied de la Garisenda
pour y fumer ma pipe.
Je suis entré à San Bartolomeo
pour revoir le bel Ange de l'Albane
dont me parlait ma mère lorsque j'étais enfant.
Odeur d'encens,
ombres dorées, silhouettes voûtées.
Puis j'ai cherché un endroit retiré
pour pleurer en paix,
un chêne, une impasse,
une ruelle sombre.
Mais pourquoi ces torrents de larmes
dans le matin clair ?

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Francesco Albani (1578-1660) Annunciazione

en bas, Site Flickr



vendredi 1 juin 2018

Per la morte di Napoleone Eugenio (Pour la mort de Napoléon Eugène)




Les hasards d'une recherche m'ont conduit vers ce poème de Giosuè Carducci extrait des Odes barbares et dédié à la mémoire du fils unique de Napoléon III et d'Eugénie de Montijo, Napoléon Eugène, dit Louis-Napoléon, tué à vingt-trois ans, le premier juin 1879, en combattant sous l'uniforme rouge des Britanniques contre les Zoulous sur les côtes océaniques de l'Afrique australe. C'est une belle figure que celle de ce "petit prince" exilé, courageux et attachant, qui ne connaîtra jamais la gloire à laquelle il était promis sous le nom de Napoléon IV. Le poème s'ouvre sur l'évocation de la "sagaie barbare" qui lui fut fatale avant de s'attarder dans un souffle hugolien sur le destin funeste des Bonaparte, symbolisé par l'invocation de l'ombre dolente de la mère de l'Empereur, Letizia, "Niobé corse" recluse dans sa maison d'Ajaccio. On remarquera au passage que Carducci ne s'embarrasse guère de la vérité historique, puisque Letizia est morte en 1836 (à Rome, et pas à Ajaccio !), c'est-à-dire vingt ans avant la naissance de cet arrière-petit-fils qu'elle n'a jamais connue... Il n'est pas non plus très attaché à la vérité géographique si l'on en juge par la description qu'il fait de la maison natale de l'Empereur, bien loin de ce qu'elle est dans la réalité ! Mais tout cela n'a que peu d'importance puisqu'il reste un fort beau poème, d'une puissance lyrique impressionnante (et fort difficile à traduire, j'ai essayé ici de faire de mon mieux !).


PER LA MORTE DI NAPOLEONE EUGENIO 

Questo la inconscia zagaglia barbara 
 prostrò, spegnendo li occhi di fulgida 
 vita sorrisi da i fantasmi 
 fluttuanti ne l'azzurro immenso. 

L'altro, di baci sazio in austriache 
 piume e sognante su l'albe gelide 
le dïane e il rullo pugnace, 
 piegò come pallido giacinto. 

 Ambo a le madri lungi ; e le morbide 
 chiome fiorenti di puerizia 
 pareano aspettare anche il solco 
 de la materna carezza. In vece 

 balzâr nel buio, giovinette anime, 
 senza conforti ; né de la patria 
 l'eloquio seguivali al passo 
 co' i suon de l'amore e de la gloria. 

 Non questo, o fósco figlio d'Ortensia, 
 non questo avevi promesso al parvolo : 
 gli pregasti in faccia a Parigi 
 lontani i fati del re di Roma. 

 Vittoria e pace da Sebastopoli 
 sopían co 'l rombo de l'ali candide 
 il piccolo : Europa ammirava : 
 la Colonna splendea come un faro. 

 Ma di decembre, ma di brumaio 
 cruento è il fango, la nebbia è perfida : 
 non crescono arbusti a quell'aure, 
 o dan frutti di cenere e tòsco. 

 Oh solitaria casa d'Aiaccio, 
 cui verdi e grandi le querce ombreggiano 
 e i poggi coronan sereni 
 e davanti le risuona il mare ! 

 Ivi Letizia, bel nome italico 
 che omai sventura suona ne i secoli, 
 fu sposa, fu madre felice, 
 ahi troppo breve stagione ! ed ivi, 

 lanciata a i troni l'ultima folgore, 
 date concordi leggi tra i popoli, 
 dovevi, o consol, ritrarti 
 fra il mare e Dio cui tu credevi. 

 Domestica ombra Letizia or abita 
 la vuota casa ; non lei di Cesare 
 il raggio precinse : la còrsa 
 madre visse fra le tombe e l'are. 

 Il suo fatale da gli occhi d'aquila, 
 le figlie come l'aurora splendide, 
 frementi speranze i nepoti, 
 tutti giacquer, tutti a lei lontano. 

 Sta ne la notte la còrsa Niobe,
 sta su la porta donde al battesimo 
 le uscíano i figli, e le braccia 
 fiera tende su 'l selvaggio mare : 

 e chiama, chiama, se da l'Americhe, 
 se di Britannia, se da l'arsa Africa 
 alcun di sua tragica prole 
 spinto da morte le approdi in seno.

Giosuè Carducci  Odi barbare, 1877






POUR LA MORT DE NAPOLÉON EUGÈNE

Celui-ci, l'inconsciente sagaie barbare
le terrassa, éteignant ses yeux
auxquels souriaient des rêves de gloire
flottant dans l'azur immense

L'autre, rassasié de baisers dans la douceur 
autrichienne et rêvant des dianes 
et des tambours de guerre dans des aubes glaciales,
se fana comme une pâle jacinthe.

Tous deux loin de leurs mères, et leurs souples
chevelures éclatantes de jeunesse
semblaient attendre encore
l'empreinte de la caresse maternelle. Au contraire,

ces jeunes âmes basculèrent dans la nuit,
sans nul réconfort ; l'éloge de la patrie
ne les accompagna pas au tombeau
aux accents de l'amour et de la gloire.

Ce n'est pas cela, sombre fils d'Hortense,
ce n'est pas cela que tu avais promis à ton petit enfant :
devant Paris, tu avais prié
 que le sort du roi de Rome lui fût épargné.

La victoire et la paix de Sébastopol
berçaient le petit sous leurs blanches ailes :
l'Europe admirait :
la Colonne brillait comme un phare.

Mais de décembre, mais de Brumaire
la boue est cruelle, et le brouillard perfide :
les arbustes ne croissent pas dans cet air fétide,
ou donnent des fruits cendreux et empoisonnés.

Ô maison solitaire d'Ajaccio,
qu’ombragent les grands chênes verts
qu'entourent les collines paisibles
et devant qui résonne la mer !

Là, Laetitia, beau nom italique
qui désormais dans les siècles évoque le malheur,
fut épouse et mère heureuse
pour une saison hélas trop brève ! Et c'est là,

lancée sur les trônes l'ultime foudre,
des lois de concorde données aux peuples,
que tu devais, ô consul, te retirer
entre la mer et Dieu, en lequel tu croyais.

Ombre domestique, Laetitia maintenant habite
la maison vide : l'auréole de César
ne ceignit pas son front, la mère corse
vécut parmi les tombes et les autels.

Son fils fatal aux yeux d'aigle,
ses filles splendides comme l'aurore,
ses petits-fils frémissants d'espérance,
tous périrent, tous d'elle éloignés.

Elle est là dans la nuit, la Niobé corse,
elle se tient sur la porte d'où pour leur baptême
sortaient ses enfants, et fière elle tend 
les bras vers la mer tempétueuse :

et elle appelle, elle appelle, pour que des Amériques,
de la Grande-Bretagne, ou de la brûlante Afrique
quelqu'un de sa race tragique,
poussé par la mort, aborde sur son cœur.

(Traduction personnelle)






« Quelques semaines plus tard, sept des trente Zoulous qui ont participé à cette attaque sont faits prisonniers par les Anglais. Ce sont eux qui ont raconté les derniers moments du Prince Impérial. De sa main restée valide, la gauche, il a réussi à sortir son revolver et, sans chercher un instant à fuir, il a marché lentement à l'ennemi. Les Zoulous ont été étonnés d'une telle bravoure. De la main gauche, donc, il tire trois coups de revolver. Est-ce sa main qui tremble, ou plutôt l'agilité des Zoulous, prompts à faire un bond de côté, mais il rate les trois coups. Il trouve encore la force de saisir au vol une sagaie et de la retourner contre ses assaillants, mais, en se défendant, il ne voit pas un trou, trébuche, et reçoit une sagaie au côté gauche. Alors, il tombe et c'est la curée : dix-sept blessures, toutes de face.
Louis meurt, abandonné par ses camarades, seul avec son rêve, le grand rêve napoléonien, qui l'a enchanté depuis l'enfance. Et, tandis que son père a vainement cherché la mort sur le champ de bataille de Sedan, il sera le seul des Bonaparte à être tué à l'ennemi. Les Zoulous dépouillent son corps et se partagent ses vêtements : pantalon, dolman, le gilet en peau de renne, le casque et le sabre. Ils abandonnent les bottes à quelques mètres de là : trop petites pour leur servir, ils les jettent, encore garnies de leurs éperons. Et le cadavre demeure nu sur le sol, dans le grand silence, bientôt sous la nuit étoilée. »

(extrait de Napoléon IV, d'Alain Frerejean, éditions Albin Michel, très bonne biographie parue en 1997)


Images : en bas, (1) dessin de P. Jamin, musée de Versailles

en bas, (2) Le Prince Impérial et son chien Nero, marbre de J.-B. Carpeaux, musée d'Orsay, Paris



dimanche 27 mai 2018

La Zolfara


 


"Grande, placida, come in un fresco luminoso oceano di silenzio, gli stava di faccia la Luna."

Luigi Pirandello Ciaulà scopre la luna

 





Ornella Vanoni chante La Zolfara (1959, Michele Straniero - Fausto Amodei) :




Otto sono i minatori
ammazzati a Gessolungo ;
ora piangono i signori
e gli portano dei fiori.
Hanno fatto in Paradiso
un corteo lungo lungo ;
da quel trono dov'è assiso
Gesù Cristo gli ha sorriso.

Sparala prima la mina, mezz'ora si guadagna ;
me ne infischio se rischio che di sangue poi si bagna :
tu prepara la bara, minatore di zolfara

Hanno fatto un gran corteo
con i quattro evangelisti,
tutti quanti li hanno visti,
con san Marco e san Matteo,
con san Luca e san Giovanni
e i compagni che da prima,
lavorando nella mina,
sono morti in questi anni.

Sparala prima la mina, mezz'ora si guadagna;
me ne infischio se rischio che di sangue poi si bagna:
tu prepara la bara, minatore di zolfara

Dopo la dimostrazione
Gesù Cristo li ha chiamati,
con la sua benedizione
lì ha raccolti fra i beati.
Poi, levando poco poco
la sua mano giustiziera,
con un fulmine di fuoco
ha distrutto la miniera.




La mine de soufre


Huit mineurs sont morts

tués à Gessolungo ;
maintenant on les pleure
et on leur porte des fleurs.
Au Paradis, on leur a fait un long cortège ;
depuis le trône où il est assis,
Jésus-Christ leur a souri.

Refrain :
Vas-y à la dynamite, on gagnera du temps ;
et peu importe si ça se termine dans un bain de sang :
le cercueil du mineur est toujours prêt.

Ils ont formé un grand cortège

avec les quatre évangélistes,
tout le monde les a vus,
il y avait saint Marc et saint Matthieu,
avec saint Luc et saint Jean,
et tous leurs compagnons qui, avant eux,
étaient morts dans la mine.

(Refrain)

Après la procession,
Jésus-Christ les a appelés,
et en les bénissant,
il les a placés parmi les bienheureux.
Et puis, levant doucement
sa main de justicier ;
en un éclair de feu,
il a détruit la mine.


(Traduction personnelle)




 

Images : (au centre) Renato Guttuso Testa di zolfataro, 1953
en bas, Gli Zolfatari (1953)


On peut voir ici un très beau documentaire de Vittorio De Seta sur le travail dans les mines de soufre en Sicile : Surfarara (1954).

vendredi 18 mai 2018

Le Chant de la Terre


"Er sprach, seine Stimme war umflort : 
Du, mein Freund, 
Mir war auf dieser Welt das Glück nicht hold !" 






MAHLER, LE CHANT DE LA TERRE

Elle sort, mais la nuit n'est pas tombée,
Ou bien c'est que la lune emplit le ciel,
Elle va, mais aussi elle se dissipe,
Plus rien de son visage, rien que son chant.

Désir d'être, sache te renoncer
Les choses de la terre te le demandent,
Si assurées sont-elles, chacune en soi
Dans cette paix où miroite du rêve.

Qu'elle, qui va, et toi, qui vieillis, poursuiviez
Votre avancée sous le couvert des arbres,
À des moments vous vous apercevrez.

Ô parole du son, musique des mots,
Tournez alors vos pas l'une vers l'autre
En signe de connivence, encore, et de regret.

Yves Bonnefoy La longue chaîne de l'ancre, Mercure de France, 2008








MAHLER, IL CANTO DELLA TERRA

Lei esce, ma la notte non è calata,
Oppure è perché la luna riempie il cielo,
Lei va, ma anche si dilegua,
Più nulla del suo volto, nulla se non il canto.

Desiderio d'essere, sappi rinunciare a te stesso
Le cose della terra te lo chiedono,
Talmente certe sono, ciascuna in sé
In questa pace dove luccica il sogno.

Che lei, che va, e tu, che invecchi, proseguiate
Avanzando sotto le fronde degli alberi,
In certi momenti vi scorgerete.

O parola del suono, musica delle parole,
Volgete allora i vostri passi l'una verso l'altra
In segno di connivenza, e di rimpianto.

Traduzione : Fabio Scotto













 Toutes les photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)

mardi 15 mai 2018

Dove il sì suona (Là où le "si" résonne)




Quand on aime la langue italienne, cette langue du "beau pays où le si résonne", selon l'expression de Dante dans le trente-troisième chant de L'Enfer, on est souvent surpris et peiné par le nombre d'anglicismes qui aujourd'hui la dénaturent, et qui abondent dans les articles de journaux, les émissions de télévision, et bien sûr les sites Internet. Cette invasion ne se limite pas à la technique, mais est aussi sensible dans bien d'autres domaines : la politique (question time, election day, devolution, et le slogan choisi naguère par le principal parti de gauche : I care), l'économie (welfare, spread, spending review, partnership...), les médias (audience, share, target, report, reality, set, fiction, talk, talent show, performance, cult, gossip, trend...), l'université. Les linguistes ont relevé près de dix-mille anglicismes présents dans la langue italienne, dont certains sont systématiquement utilisés dans la conversation courante. 

Je cite ici une intervention vigoureuse de Diego Fusaro : Contre la dictature de la langue anglaise (on pourra lire sous la vidéo la transcription en français des propos du jeune philosophe). Le recours systématique à une phraséologie marxiste peut certes irriter, mais je trouve tout de même que l'essentiel du propos est salutaire et stimulant, dans la mesure où il propose une résistance contre cette "homologation", cette uniformisation culturelle dont Pasolini s’émouvait déjà dans les années soixante-dix, et dont on peut aujourd'hui constater les ravages. Les mots sont importants, comme disait Nanni Moretti dans une célèbre séquence de son film Palombella rossa, et la dégradation de la langue entraîne inévitablement une perte culturelle, identitaire, existentielle. Il ne s'agit donc pas ici de purisme, mais de défense de la diversité, au sein de ce nécessaire "universalisme des différences" que Fusaro appelle de ses vœux à la fin de son intervention.






« Nous vivons dans une époque paradoxale, et ce pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci, on peut remarquer la nécessité toujours plus pressante et vulgaire d’utiliser, dans notre culture italienne, la langue anglaise ; et cela au détriment de notre identité nationale, de notre langue nationale. De plus en plus fréquemment, des termes anglais s’introduisent dans le lexique italien en le dépouillant. Je précise que je n’ai pour ma part rien contre la langue anglaise ; j’ai même beaucoup d’estime et d’intérêt pour la langue de Shakespeare et de Wilde. Mais le problème est ailleurs : l’anglais qui nous est imposé n’est pas celui de ces grands écrivains, mais plutôt l’anglais fonctionnel du marché et de la finance, l’anglais de l’austerity et du fiscal compact, du spread et de la global governance, autrement dit l’anglais nécessaire pour métaboliser le lexique omniprésent de l’économie et pour devenir encore plus esclave de ce que Gramsci appelait déjà "le crétinisme économique". L’anglais qui nous envahit est celui du discours théologique de l’économiste, qui s’impose de façon toujours plus radicale et envahissante. Une servilité s’installe donc qui rend toujours plus naturel le fait de renoncer à sa langue nationale pour se convertir à l’usage de l’anglais. A propos de ce phénomène, on aurait sans doute parlé autrefois, et à raison, d’impérialisme culturel : pour quelles raisons en effet les héritiers de la langue de Dante, de Giambattista Vico, de Pétrarque, de Machiavel, devraient-ils abandonner leur langue maternelle pour parler l’anglais caricatural de The Economist et de la global governance ? Cet abandon de la propre langue nationale a évidemment une portée idéologique, et il faut en être conscient : ce que l’on appelle aujourd’hui la globalisation n’est que l’euphémisme qui désigne en fait la marchandisation du monde.

On parle anglais et on impose ainsi une culture unique qui est en vérité la négation même de la culture, parce que pour qu'elle existe, il faut qu'il y ait au moins deux cultures différentes qui dialoguent entre elles. Cette "monoculture" de la globalisation est donc une forme de totalitarisme, qui ne laisse rien hors de lui-même mais cherche à tout englober : les idées, les pensées, les âmes, les corps ; voilà la dynamique qui cherche à imposer l’usage de la langue anglaise à tous les peuples du monde. On pourrait penser que la conscience critique des intellectuels est le lieu de résistance à tout cela, mais il n’en est rien ; au contraire, les intellectuels légitiment cette folie organisée. On pourrait dire avec Shakespeare qu'il y a de la méthode dans cette folie. Les intellectuels contribuent à la reproduction symbolique du pouvoir et non pas à sa contestation ; ils métabolisent la domination en faisant spontanément usage de l’anglais, dont ils sont complètement dépendants. Ils pensent qu’il est plus scientifique de parler anglais : il est toujours plus habituel, et en même temps dérangeant, d’assister à des congrès de philosophie où tous les participants sont italiens mais parlent entre eux en anglais. C’est une situation dont on aimerait rire si elle n’était pas aussi triste ! Il s’agit donc de résister à cet impérialisme culturel et de retrouver sa propre identité nationale, dans notre cas l’identité de Dante, de Pétrarque, de Gramsci, de Giovanni Gentile, de Machiavel, la grande identité italienne, principalement au niveau culturel, pour résister à cette barbarie qui menace.

Du reste, on ne peut pas considérer que dans le domaine littéraire ou philosophique, et dans la culture en général, la langue soit une chose secondaire ; il n’y a peut-être que dans le domaine scientifique que l’usage de l’anglais permet une bonne communication entre chercheurs, mais certainement pas dans la philosophie et la littérature, où, comme le disait déjà Nietzsche, le style est partie intégrante du contenu, de telle sorte qu'il est impossible de les séparer arbitrairement. C’est pour cela qu’il faut refuser l’hégémonie de la langue anglaise et continuer à parler sa propre langue nationale, pour éviter justement d’être dans un rapport de subordination vis-à-vis de ceux dont l’anglais est la langue maternelle. Les Français ou les Italiens doivent donc continuer à parler leur propre langue : chacun doit respecter sa propre identité tout en respectant l’identité des autres. C’est le préalable à toute véritable globalisation, conçue comme un universalisme non pas uniformisant, mais respectueux des différences, ce que l’on pourrait appeler avec Giacomo Marramao "l’universalisme des différences", dans lequel chacun conserve sa propre identité et échange librement et sur un pied d'égalité avec les autres peuples, qui à leur tour conservent leur propre identité. »








Images : en haut, statue de Dante (détail) sur la place Santa Croce de Florence (Site Flickr)

en bas, Dante, fresque (détail) de Luca Signorelli, chapelle San Brizio du Duomo d'Orvieto (1499-1502)

mardi 8 mai 2018

Torneranno i prati (Les prés reviendront)




"Comm'è bella 'a muntagna stanotte...
bella accussí, nun ll'aggio vista maje !
N'ánema pare, rassignata e stanca,
sott''a cuperta 'e sta luna janca..."






Dans son dernier film, torneranno i prati [les prés reviendront], — l’absence de la majuscule dans le titre est volontaire — Ermanno Olmi raconte une nuit sur le haut-plateau d’Asiago, en 1917, au cœur de la première guerre mondiale, celle que l’on appelle en Italie la Grande Guerra [la Grande Guerre]. Au plus près des soldats retranchés dans un avant-poste en haute montagne, Olmi raconte la peur, la douleur, l’attente fébrile et la panique au moment des bombardements ; tout cela se passe dans d’immenses étendues enneigées, sous un intense clair de lune, dans la paix de la nature, avec ses arbres que le givre transforme en sapins de Noël et ses animaux familiers, comme ce renard soudain surpris par les fusées éclairantes et le fracas des mortiers frappant à l’aveugle. 
Le rythme du film est lent ; la caméra s’arrête sur les pauvres objets du quotidien (une lampe tempête, des gamelles, des photos accrochées aux montants de lits de fortune, des enveloppes marquées du tampon de la censure militaire...) et sur les visages des soldats la plupart du temps résignés, nostalgiques, que seul semble encore mobiliser un fragile instinct de survie. L’image est très travaillée, presque en noir et blanc, avec des dominantes sépia dans les intérieurs et une teinte bleutée pour les extérieurs, où, sur une neige immaculée que la clarté lunaire rend presque phosphorescente, se détachent les griffures noires des barbelés et les manteaux sombres des soldats.
L’optimisme du titre est relativisé à la toute fin du film par les dernières paroles d’un soldat face à la caméra, juste après une séquence montrant, à travers des images d’archives, l’allégresse de la Libération : « Une fois cette guerre finie, chacun rentrera chez soi ; l’herbe nouvelle repoussera, et de tout ce qui s’est passé ici, de tout ce que nous avons souffert, il ne restera plus aucune trace, et plus rien ne semblera vrai. »




Je reprends ici quelques images du film pour illustrer un extrait du roman de Mario Rigoni Stern Le stagioni di Giacomo [Les saisons de Giacomo], dont l'action se situe dans les mêmes paysages (la Vénétie et le haut-plateau d’Asiago), dans les années trente, c’est-à-dire entre les deux guerres. Le personnage dont il est question dans ce passage, Mario (sans doute un double de l'auteur), est un jeune homme qui se rend chaque jour sur le chantier où des ouvriers travaillent à l’édification d’un grand ossuaire destiné à recueillir les restes des soldats de la Grande Guerre, à qui l’on n’avait pu offrir jusqu’alors que des sépultures de fortune. Mario rejoint les ouvriers au sommet de la colline où ils travaillent afin de les approvisionner en nourriture et en boissons : 

« Un jour, il entendit un récit qui l’impressionna. Nando, du hameau d’Ecchelen, raconta ce qu’il avait vu un soir, tandis qu’il rentrait chez lui à la fin de sa journée de travail, après une halte à l’auberge de Marguerite où il avait bu un verre en compagnie de Vu. Parvenu aux Confins, à l’endroit exact où se trouve la croix, il se trouva devant une file silencieuse de soldats qui traversaient la route. La lune était pleine, et quand elle apparaissait derrière les nuages, on y voyait presque comme en plein jour. Les soldats étaient pâles, silencieux, ils marchaient sans faire de bruit, mais on entendait leurs soupirs. La longue file venait des montagnes du sud, traversait la cuvette entre les collines et remontait ensuite par la vallée de Nos vers les plus hautes montagnes.




D’autres files, plus morcelées, rejoignaient la principale en dévalant comme des ruisseaux du haut des montagnes. On ne voyait ni d’où elles partaient ni où elles arrivaient. Il était resté là jusqu’à l’aube, pétrifié, et quand la lumière du soleil remplaça celle de la lune, la vision se dissipa. 
— Ce sont les âmes des soldats morts, dit un vieux manœuvre qui avait fait la guerre comme conducteur de mulets
— Mais c’était des Italiens ou des Autrichiens ? demanda un autre.    
— Je ne m’en souviens pas, répondit Nando, peut-être les deux ensemble.
— Si tu veux mon avis, ajouta un troisième, tu avais bu un verre de trop et ça t’est monté à la tête. 
— Je n’étais pas saoul. Un demi-litre à deux, c’est vraiment rien. 
— Ici, nous travaillons à construire un ossuaire pour les restes des soldats, mais leurs âmes errent dans ces montagnes, dit celui qui était intervenu en premier. 
Ils restèrent silencieux jusqu’à ce que retentisse le sifflet du chef qui les rappelait au travail. Mario, troublé, rentra chez lui sans faire de halte dans les prés ; il monta dans sa chambre et se mit à sa table pour écrire une poésie qui a aujourd’hui disparu. Il n’en est resté que ces trois vers : "Sous la lumière froide de la lune marchent / ensemble dans les montagnes / les vivants et les morts". »






Le roman de Mario Rigoni Stern est disponible en italien aux éditions Einaudi, et en français  aux éditions Robert Laffont. J'en ai repris ici un extrait dans une traduction personnelle. Il n'y a toujours pas de date prévue pour une sortie en France du film d'Ermanno Olmi.






Traduction des paroles de la chanson napolitaine citée en exergue : "Comme la montagne est belle, cette nuit... / Belle comme je ne l'avais jamais vue ! / On dirait une âme résignée et lasse, / Sous la lumière de cette lune blanche..."

dimanche 6 mai 2018

Le regard des pères




Je cite ici un extrait de l'ouvrage de Francesco M. Cataluccio, plaisamment intitulé L'ambaradan delle quisquiglie (que l'on peut traduire approximativement par Le grand bazar des bagatelles) ; il s'agit d'un abécédaire qui permet à l'auteur de réunir, en une suite d'articles classés par ordre alphabétique, des réflexions, des récits, des souvenirs, apparemment indépendants les uns des autres, mais souvent liés par de mystérieuses correspondances. Plusieurs de ces textes se réfèrent à la culture de l'Europe centrale, dont Cataluccio est un spécialiste (il a notamment participé à l'édition italienne des œuvres de Gombrowicz et de Bruno Schulz) ;  l'auteur qu'il cite le plus souvent ici est Milan Kundera, dont il explore de nombreux thèmes (le kitsch, la plaisanterie, la nostalgie, l'immaturité, l'oubli...). L'extrait ci-dessous provient de l'article Inizio (Début) ; Cataluccio y raconte un douloureux souvenir d'enfance : une grave maladie (une sorte de leucémie) qui l'a frappé quelques jours avant Noël, alors qu'il était encore écolier.

J’avais l’impression de renaître et de périr à chaque heure, dans une sorte de Noël funèbre. Cette fête tant attendue s’éternisait dans les journées mélancoliques de la fièvre qui jouait à cache-cache avec mon souffle court, entre mes côtes désormais saillantes. 

Quand la fièvre tombait, en une généreuse tentative pour adoucir l’ennui dans lequel me plongeait cette grave maladie, on m’administrait des doses massives de musique. Le vieil et puissant électrophone de mon père, transporté dans ma chambre, diffusait à jet continu des morceaux de musique classique. Inévitablement, certaines de mes inexplicables idiosyncrasies musicales datent de cette époque. Une fois, certainement par mégarde, quelqu’un posa sur le plateau de l’appareil la Première symphonie de Mahler. Quand s’élevèrent les notes du troisième mouvement, cette sorte de grotesque marche funèbre, jouée sur la cadence minaudière d’une chanson enfantine (Frère Jacques), ma mère poussa un hurlement depuis le salon attenant et se précipita pour arrêter le disque, en le jetant au sol comme un serpent venimeux. Mon père se mit en colère et ils commencèrent à se disputer devant moi comme ils ne l’avaient jamais fait, en déversant sur ce disque brisé toute la tension qu’ils avaient accumulée en eux pendant toutes ces journées.




Une fois l’urgence passée, c’est l’ennui qui s’installa. Je ne pouvais pas quitter mon lit et je me sentais très faible. Je ressemblais, selon l’expression de ma mère, à un fantôme éclairé par une chandelle. Ainsi, à quatre heures de l’après-midi, mon père prit l’habitude de rentrer précipitamment à la maison pour me lire Don Quichotte, comme s’il s’agissait d’un feuilleton à épisodes. Ce fut probablement mon initiation à la littérature et à la vie. Ce qui pour moi était le plus agréable, c’était de voir ce père sévère, beaucoup plus âgé que mon exubérante mère, et toujours plongé dans ses livres et ses journaux, consacrer la moitié de son après-midi à me lire un livre. C’était un lecteur enthousiaste et passionné. Il aimait raconter et observer sur mon visage mes réactions. On sentait que ses ancêtres siciliens s’étaient familiarisés, parmi les marionnettes et les chariots, avec les histoires des anciens chevaliers. Il prenait ouvertement le parti du chevalier de la Manche et il prêtait à Sancho Panza  une voix aigrelette, franchement antipathique. Il aimait Don Quichotte et s’identifiait à lui. Le retour à la réalité était pour lui aussi une source de tristesse. Mon père me regardait alors avec des yeux embués, comme il ne l’a jamais plus fait par la suite. Jusqu’à la fin de sa vie, mon rapport avec lui a été gâché par la quête de ce regard, doux et triste, évidemment unique. Je ne l’ai retrouvé que bien des années plus tard, dans le tableau de Georges de la Tour Saint Joseph Charpentier ; le peintre l’a fixé pour l’éternité, pour nous tous, fils étranges de pères qui, absorbés par leur travail et par la fatigue de vivre, n’ont pas été capables de nous faire partager leurs sentiments. 

C’est aussi pour cette raison que Don Quichotte me redonna des forces. 
L’année suivante, peut être pour exorciser cette période, je glissai, parmi les santons en terre cuite de la Crèche, un chevalier brandissant sa lance, du côté des moulins et des petites maisons recouvertes de mousse, loin des Rois Mages avançant en cahotant sur leurs chameaux. 

Francesco M. Cataluccio  L'ambaradan delle quisquiglie  Sellerio editore Palermo, 2012  (Traduction personnelle)