vendredi 17 février 2012

This moment (En ce moment)



"Where are we going, Walt Whitman ?
The doors close in an hour.
Which way does your beard point tonight ?"


"Dove andiamo, Walt Whitman ?
Le porte chiudono tra un'ora.
Dove punta stasera la tua barba ?"





En ce moment où, au nom du "politiquement incorrect", de l'in-nocence ou de la liberté d'expression, certains se croient obligés d'apporter leur soutien à un député obsessionnellement homophobe qui va répétant que le fondement de l'homosexualité est le refus de l'autre, et que ce qui attire l'homosexuel, c'est d'abord et avant tout sa propre image, il est bon de prendre un peu de hauteur pour fendre l'air frais et vivifiant de la poésie de Walt Whitman :

This moment as I sit alone, yearning and thoughtful
It seems to me there are other men in other lands, yearning and thoughtful,
It seems to me I can look over and behold them, in Germany,
Italy, France, Spain
Or far, far away, in China, India or in Russia, talking other dialects,
And it seems to me if I could know these men, I should become 
attached to them as I do to men in my own lands,
O I know we should brethren and lovers,
I know I should be happy with them.

Walt Whitman Leaves of grass, Calamus, 1860 






En ce moment, consumé de désir et songeur, assis tout seul,
Il me semble qu'il y a d'autres hommes dans d'autres pays qui
sont consumés de désir et songeurs,
Il me semble que mon regard peut porter jusque là et que je les
vois en Allemagne, en Italie, en France, en Espagne,
Ou loin, très loin, en Chine ou en Russie, ou au Japon, parlant
d'autres dialectes,
Et il me semble que si je pouvais connaître ces hommes,
je m'attacherais à eux comme je m'attache aux hommes de mon propre pays,
Oh, je suis sûr que nous serions frères et amants,
Je suis sûr que je serais heureux avec eux.


Traduction : Roger Asselineau (Ed. Aubier)



Mentre siedo solo e pensoso, consumato dal desiderio, 
mi sembra che altri uomini, in altre terre, si struggano pensosi.
Mi sembra che potrei alzare gli occhi e vederli, in Germania,
in Francia, nella Spagna, 
Oppure lontano, molto lontano, in Cina, in India, o in Russia, 
dove parlano altre lingue,
E mi sembra che, se potessi conoscerli, 
li amerei come amo gli uomini delle mie terre,
Oh, credo diventeremmo fratelli e amanti,
Credo che sarei felice con loro.

Traduzione : Marina Tornaghi (Ed. Enola, 2000) 








Images : en haut, Mark Skrobola (Site Flickr)

au centre et en bas, CharlesFred (Site Flickr)

mercredi 15 février 2012

Venzolasca





Une étoile est ce soir si large sur la mer,
Quand un bleu traîne pâle encor sur la montagne,
Que son reflet trace un long chemin de lumière
Depuis l'horizon invisible jusqu'au sable.

Nous vivrons encor quand la même mer,
Traverseuse des nuits qui sont nos traverseuses,
Brasillera de tous ses miroirs de soleil
Sur son exact croissant d'azur torride

Et quand paraîtront les grandes baigneuses
Pour toucher du pied le rire innombrable.

Chemin d'or où sait venir l'astre par la mer,
Quand dorment les grandes baigneuses, jusqu'au sable.

Marcel Thiry Songes et Spélonques, 1973








Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Vincentello (Site Flickr)

samedi 11 février 2012

Val di Fex






In Val di Fex, remota valle
e contrappunto all'Engadina,
entrano solo coi cavalli.
E vi entra, insieme molta gente
sulle carrozze, a coppie, a gruppi.
E un'euforia li prende, ignota
a loro stessi. Quel sentirsi
ricongiunti alla forza prima,
selvaggia. Loro, gl'inurbati.

 Remo Fasani Novenari  Editions de la revue Conférence, 2011








Dans le val de Fex, vallée reculée
et contrepoint de l'Engadine,
on ne pénètre qu'à cheval.
Bien des gens y entrent ainsi,
en calèches, en couple, en groupe.
Une euphorie les prend,
à leur insu. Ce sentiment
de réunion à la force première
et sauvage. Eux, les citadins.





Traduire les Novénaires, par Christophe Carraud (texte en PDF)



Images : en haut, Wim van der Meer  (Site Flickr)

au centre et en bas, Giulio Vertemati  (Site Flickr)

vendredi 10 février 2012

Uragano d'estate (Orage d'été)




Je cite ici un extrait de l'ouvrage d'Elena Pigozzi, qui raconte de façon plaisamment romancée le tournage, pendant l'été 1953, du film de Luchino Visconti Senso (Uragano d'estate a été l'un des nombreux titres provisoires du film). La scène racontée ici se situe au moment du tournage de la longue séquence d'ouverture (elle fut en fait l'une des dernières à être tournées), au théâtre de la Fenice, pendant une représentation du Trouvère. Les deux autres personnages qui interviennent ici avec Visconti sont la scénariste Suso Cecchi d'Amico et le producteur-fondateur de la Lux Film, Riccardo Gualino :

 Visconti aveva alzato il braccio. «Stop» Le riprese in teatro erano finite. Dietro di lui, la d’Amico e Gualino. Li raggiunse. 
«Come andiamo Visconti ?» 
«Resta il finale e abbiamo terminato.» 
«Era prevista la fucilazione nella prima versione» ricordò Suso, «poi sono stati imposti altri tagli alla lavorazione.» 
Gualino scuoteva la testa. «Lo so, me l’hanno riferito...» 
«Che venga fucilato è inutile» disse deciso Visconti. 
La d’Amico e Gualino lo fissarono. «Io lo lascerei al suo destino, alle sue vicende...» proseguì il regista. 
«Senza fucilazione, non mi convince» commentò Gualino, non smettendo di sfogliare il copione. 
Lo sguardo di Visconti cambiò, più disteso il volto. 
«Può darsi. Ma ora la trovo inutile.» Vide Suso perplessa. «Che ne pensa Susanna ?» 
«Anch’io la inserirei» gli rispose. 
«Tra due giorni siamo a Roma. Gireremo due finali. Si deciderà con il montaggio.»
«Castel Sant’Angelo per l’esecuzione di Franz» ricordò Suso. 
«Per l’altro finale, ho pensato ad alcune vie di Trastevere» precisò il regista.
«Com’è questo finale ?» chiese Gualino. 
«Livia ha appena denunciato l’amante. Corre e grida per strada. Poi passa tra gruppi di soldati ubriachi... e la sequenza si chiude con l’inquadratura di un giovanissimo soldato austriaco completamente sbronzo. È appoggiato al muro. Canta una canzone di vittoria. Si interrompe. Piange e grida : “Viva l’Austria !”»
«È pericoloso. È pericolosissimo» ribatté serio Gualino, appena si interruppe.
«Per me è bello. A Franz, succeda quel che deve succedere. Che importa che muoia o no.» 
«Importa, Visconti. Importa molto» replicò duro. Lo scrutò serio. Gualino sapeva il fatto suo. «Chiuderebbe il personaggio. La storia risulterebbe più compatta...»
Rimase in silenzio Visconti. Osservò la platea del teatro. Stavano smontando il terzo atto del Trovatore. Prima un fischiettare, poi il coro dei tecnici, degli operai, dei manovali. «Di quella pira, l’orrendo foco...» La romanza, si ricordò Visconti. Si voltò verso Gualino  e la d’Amico. Sorrise. Si alzò. Il melodramma si chiude, pensò. I due amanti, Leonora e Manrico... Alla fine, muoiono tutti.

Elena Pigozzi  Uragano d'estate, Ed. Marsilio, 2009 






Visconti avait levé le bras. «Stop.» Les prises de vue au théâtre étaient finies. Derrière lui se trouvaient D’Amico et Gualino. Il les rejoignit. 
«Où en sommes-nous, Visconti ?» 
«Il ne reste plus que la séquence finale, et on aura terminé.» 
«Dans la première version, on avait prévu une exécution, rappela Suso, et puis on nous a imposé d’autres coupures pendant le tournage.» 
Gualino secoua la tête : «Je sais, on m’en a parlé...» 
«Il est inutile de le fusiller.» dit Visconti sur un ton décidé. 
D’Amico et Gualino le fixèrent. «Moi, je l’abandonnerais à son destin, à son triste sort...» poursuivit le cinéaste. 
«Sans l’exécution, ça ne me semble pas convaincant.» commenta Gualino, en continuant à feuilleter le scénario. 
Le regard de Visconti changea, il sembla plus détendu. 
«Peut-être. Mais pour le moment, ça me paraît inutile.» Il vit que Suso était perplexe. «Qu’en penses-tu, Susanna ?» 
«Moi aussi, je garderais l'exécution.» lui répondit-elle. 
«Dans deux jours, nous sommes à Rome. Nous tournerons deux fins. On décidera au montage.» 
«Castel Sant’Angelo pour l’exécution de Franz», rappela Suso.
«Pour l’autre fin, j’ai pensé à des rues dans le Trastevere», précisa le cinéaste. 
«Elle est comment, cette fin ?» demanda Gualino. 
«Livia vient de dénoncer son amant. Elle court dans la rue en hurlant. Elle passe ensuite au milieu de groupes de soldats ivres... et la séquence s’achève sur le plan d’un très jeune soldat autrichien complètement saoul. Il est adossé à un mur. Il entonne un chant de victoire, il s’interrompt, il pleure et crie : "Vive l’Autriche !"» 
«C’est dangereux. C’est très dangereux !» insista Gualino, visiblement préoccupé, dès que Visconti eut fini de parler. 
«Pour moi, c’est très bien. Laissons Franz à son destin ; qu’il meure ou pas, ça n’a aucune importance.» 
«Au contraire, Visconti, c’est important, c’est très important !» répliqua durement Gualino. Il le fixa avec un air grave. Il connaissait bien son métier. «Ça bouclerait bien le personnage. L’histoire serait plus cohérente...» 
Visconti demeura silencieux. Il observa la scène du théâtre, où l’on démontait le décor du troisième acte du Trouvère. D’abord un sifflotement, puis le chœur tout entier des techniciens, des ouvriers, des manœuvres. «Di quella pira, l’orrendo foco...» De ce bûcher, l’horrible flamme...») La romance, se rappela Visconti. Il se tourna en souriant vers Gualino et D’Amico, puis se leva. Le mélodrame s’achève, songea-t-il. Les deux amants, Leonora et Manrico... À la fin, ils meurent tous les deux. 

(Traduction personnelle) 








On peut voir ici une très intéressante conférence de Laurence Schifano à propos de Senso (en français).



mardi 7 février 2012

Earl's Court




Londres, mercredi soir [1973]


Je ne sais pas si le quartier de Londres que je préfère n'est pas Earl's Court, où j'ai tant de souvenirs. Pris un verre, au soleil, à Gordon Place, l'endroit où j'aimerais habiter : cet étroit cul-de-sac, bordé de petites maisons, devant lesquelles les jardinets disparaissent sous les glycines, les cytises, les clématites. Vraiment le lieu le plus intime de Londres. Je crois qu'y habitent Peter Brook et Kathleen Coburn, la grande spécialiste de Coleridge.
Tant dans Kensington High Street que dans King's Road, d'innombrables boutiques se sont ouvertes, supplantant antiquaires et libraires, sur le même modèle que celles de Carnaby Street ! On y vend à souhait jeans délavés, colliers et flacons de patchouli, bottes et chaussures argentées, bleu pétrole, rouge brique, à talons très hauts, chemises cintrées made in India. Les garçons portent des boucles d'oreilles. L'idole est David Bowie, dont certaines chansons m'obsèdent : Lady grinning soul, Time, Soul love. Cette transformation des boutiques est bien regrettable.


Bernard Delvaille Journal 1963-1977 La Table Ronde, 2001





Écarlates
dans le sorbet napolitain
du soir
les réverbères balaient
les pivoines
trop lourdes
Soudain
une robe obsolète
tourne au ruisseau
qui fleure le curry
Botté de requin blanc
émerge David Bowie
qui chante
Lady grinning soul

Bernard Delvaille Faits divers (in Oeuvre poétique, La Table Ronde, 2006)








Images : en haut,  Flashbender (Site Flickr)

en bas, Site Flickr






samedi 4 février 2012

Nevicata




NEVICATA


Sui campi e sulle strade
Silenziosa e lieve,
Volteggiando, la neve

Cade.

Danza la falda bianca
Ne l'ampio ciel scherzosa,
Poi sul terren si posa
Stanca.

In mille immote forme
Sui tetti e sui camini,
Sui cippi e nei giardini
Dorme.

Tutto dintorno è pace :
Chiuso in oblio profondo,
Indifferente il mondo
Tace....

Ma ne la calma immensa
Torna ai ricordi il core,
E ad un sopito amore
Pensa.

(Musica  :  Ottorino Respighi   Testo  :  Ada Negri)








 CHUTE DE NEIGE


Sur les champs et sur les routes 
Silencieuse et légère,
En tourbillonnant, la  neige
Tombe.

Tout est paisible alentour :
Clos dans un profond oubli,
Indifférent, le monde
Se tait...






                                                       


Grazie a Patrick Silva per le sue bellissime fotografie (Site Flickr)

jeudi 2 février 2012

Cent cavales blanches !



Une évocation des chevaux de Camargue, extraite du quatrième chant du magnifique poème de Frédéric Mistral, Mirèio (Mireille). Je cite ici le texte original en provençal, suivi de la traduction française que Mistral lui-même a réalisée, puis de la traduction italienne de Diego Valeri (Mirella, Unione Tipografico Editrice Torinese, 1930) :


Au même Mas di Falabrego
Venguè tambèn un gardian d'ego,
Veran. Aquéu Veran ié venguè dóu Sambu.
Au Sambu, dins li grand pradello
Ounte flouris la cabridello,
Avié cènt ego blanquinello
Despounchant di palun li rousèu escambu.

Cènt ego blanco ! La creniero,
Coume la sagno di sagniero,
Oundejanto, fougouso, e franco dóu cisèu :
Dins sis ardèntis abrivado,
Quand pièi partien, descaussanado,
Coume la cherpo d'uno fado
En dessus de si cou floutavo dins lou cèu.

Vergougno à tu, raço oumenenco !
Li cavaloto camarguenco,
Au pougnènt esperoun que i'estrasso lou flanc,
Coume à la man que li caresso,
Li yeguèron jamai soumesso.
Encabestrado pèr treitesso,
N'ai vist despatria liuen dóu pàti salan ;

E 'n jour, d'un bound rabin e proumte,
Embardassa quau que li mounte,
D'un galop avala vint lègo de palun,
La narro au vènt ! e revengudo
Au Vacarès, que soun nascudo,
Après dès an d'esclavitudo,
Respira de la mar lou libre salabrun.

Qu'aquelo meno souvagino,
Soun elemen es la marino :
Dóu càrri de Netune escapado segur,
Es encarotencho d'escumo ;
E quand la mar boufo e s'embrumo,
Que di veissèu peton li gumo,
Li grignoun de Camargo endihon de bonur ;

E fan brusi coume uno chasso
Sa longo coque ié tirasso ;
E gravachon lou sòu ; e sènton dins sa car
Intra lou trent dóu diéu terrible
Qu'en un barrejadis ourrible
Mòu la tempèsto e l'endoulible,
E bourroulo de-founs li toumple de la mar.

Traduction française :

Au même Mas des Micocoules
Vint aussi un gardien de cavales,
Véran. Ce Véran y vint du Sambuc.
Au Sambuc, dans les grandes prairies
Où fleurit la cabridelle,
Il avait cent cavales blanches
Épointant les hauts roseaux des marécages.

Cent cavales blanches ! La crinière,
Comme la massette des marais,
Ondoyante, touffue, et franche du ciseau :
Dans leurs ardents élans,
Lorsqu’elles partaient ensuite, effrénées,
Comme l’écharpe d’une fée,
Au-dessus de leurs cous, elle flottait dans le ciel.

Honte à toi, race humaine !
Les cavales de Camargue,
Au poignant éperon qui leur déchire le flanc,
Comme à la main qui les caresse,
Jamais on ne les vit soumises.
Enchevêtrées par trahison,
J’en ai vu exiler loin des prairies salines ;

Et un jour, d’un bond revêche et prompt,
Jeter bas quiconque les monte,
D’un galop dévorer vingt lieues de marécages,
Flairant le vent ! et revenues
Au Vacarès, où elles naquirent,
Après dix ans d’esclavage,
Respirer l’émanation salée et libre de la mer.

Car de cette race sauvage,
La mer est l'élément :
Du char de Neptune échappée sans doute,
Elle est encore teinte d’écume ;
Et quand la mer souffle et s’assombrit,
Quand des vaisseaux rompent les câbles,
Les étalons de Camargue hennissent de bonheur ;

Et font claquer comme la ficelle d’un fouet
Leur longue queue traînante,
Et grattent le sol, et sentent dans leur chair
Entrer le trident du Dieu terrible
Qui, dans un horrible pêle-mêle,
Meut la tempête et le déluge,
Et bouleverse de fond en comble les abîmes de la mer.





Traduction italienne :

Venne alla stessa Fattoria degli Olmi
Anche un guardiano di cavalle,
Verano. Questo Verano ci venne dal Sambù.
Al Sambù, nelle praterie
Dove fiorisce il cardoncello,
Aveva cento cavalle bianche
Che mordevano le canne alte delle paludi.

Cento cavalle bianche ! La criniera,
Come la tifa degli stagni,
Folta, ondeggiante, non tòcca dalle forbici :
Quando, nei loro impeti ardenti, scatenate,
Partivano, essa fiottava al cielo,
Sui loro colli, come la sciarpa d'una fata.

Vergogna a te, razza umana !
Le cavalle della Camarga,
Nessuno le ha mai viste sommesse
Allo sprono pungente che gli lacera il fianco,
Nè alla mano che le accarezza.
Incapestrate a tradimento,
Ne ho visto alcuna trascinata via dai pascoli salini ;

Ma un giorno, poi, l'ho vista, con uno scatto rabbioso,
Scrollarsi da dosso all'improvviso quello che la montava,
Divorar di galoppo venti leghe di stagni e di paludi,
Col muso al vento ! e ritornare,
Dopo dieci anni di schiavitù,
Al Vaccarès, dov'era nata,
A respirare il salso libero del mare.

Perchè il vero elemente
Di questa razza selvaggia è il mare :
Scappata al carro di Nettuno,
È tinta ancòra di spuma ;
E quando il mare sbuffa e s'oscura
E rompe le gomene dei vascelli,
Allora gli stalloni di Camarga nitriscono di gioia,

Fanno schioccare come una frusta
La lunga coda a strascico,
Pestano il suolo, e dentro la carne sentono
Entrare il tridente del dio terribile
Che muove la tempesta e il diluvio,
E sconvolge dal fondo le grotte del mare
In orrendo scompiglio.

Pour le texte en langue provençale et la traduction française, l'édition que j'ai utilisée est celle des Cahiers Rouges, Grasset, 2004.








Images : en haut (Site Flickr)

au milieu (Site Flickr)

en bas, Michel Badia (Site Flickr)

mercredi 1 février 2012

Je mourrai sous le ciel de l'aube




Amsterdam – Rembrandtsplein




Je mourrai sous le ciel de l'aube
tel un enfant sans cœur
dans les reflets froids du matin
ô solitude
sans un cri sans une larme d'autrui
à l'heure où les dahlias se fanent
abandonné des oiseaux
Je mourrai sur un lit non défait
en noir et blanc
dans l'appel des bateaux du rêve
comme j'ai vécu
avide et las triste et blessé coupable
n'ayant pas su prolonger dans l'eau
l'ombre d'une étoile
ô solitude
je mourrai dans l'odeur des lilas
à l'instant du dernier blues
dans les frissons du matin blême
Je mourrai de trop de larmes
dans l'odeur bleue du gaz
et Melitta Berg chantera
Eine Rose aus Santa Monika
sans lever du soleil sur la mer
Je mourrai sous un ciel gris
d'avoir mal su aimer.

Bernard Delvaille
Voyages (in Oeuvre poétique éditions de La Table Ronde, 2006)






lundi 30 janvier 2012

Partenze (Départs)



"... cume frasche, lu ventu..."





Io ho visto molti traghetti. Ne ho sentito l'odore di nafta, ne ho toccato i legni viscidi di salsedine. Ho attraversato molte volte quella passerella dal Tutto al Nulla basculante. Per poi rientrare in un altro Tutto, che è il Mondo questa volta. Ho dovuto capire presto che attraversare quella passerella era il modo per abitare l'altrove. Io so che c'erano giorni terribili, quando su quel traghetto si saliva per conoscere gli ospedali, per trovare un lavoro, per sostenere un concorso. C'erano anche albe bellissime del tutto rovinate dall'angoscia della partenza, che era strada da percorrere e mare da navigare. 

Io ho visto quei giorni lì, quando anche la gioia per l'avventura si trasformava nella stretta per la navigazione, quando l'entusiasmo per quanto ci aspettava oltremare era appannato da un senso inenarrabile di solitudine. Io ci sono salito spesso su quelle passerelle per passare da me a me. Con terrore entusiastico e con la stretta alla gola che ti afferava non appena il traghetto cominciava a vibrare, ché da lì in poi si andava e non era possibile tornare indietro. 

Quando si parte non si torna più, quando si nasce non si può più andar via. Prigione marina e mare autostrada. Del resto non è proprio il mare che rende un isola un corpo a sé ? 

Marcello Fois In Sardegna non c'è il mare, Laterza Ed., 2008





J’ai vu beaucoup de bateaux. J’ai senti leur odeur de mazout, j’ai touché leurs planchers que le sel a rendus glissants. J’ai emprunté plusieurs fois cette passerelle basculant du Tout au Rien. Pour conduire à un autre Tout, qui cette fois-ci est le Monde. J’ai dû comprendre très rapidement que franchir cette passerelle était une façon d’habiter l’ailleurs. Je sais qu’il y avait des jours terribles, quand on montait sur ce bateau pour rejoindre des hôpitaux, pour trouver du travail, pour passer un concours. Il y avait aussi des aubes magnifiques complètement gâchées par l’angoisse du départ, qui représentait le chemin à parcourir et la mer à traverser. 

J’ai connu ces jours-là, quand même la joie de l’aventure se changeait en peur de la navigation, quand l’enthousiasme à l’idée de tout ce qui nous attendait de l’autre côté de la mer était assombri par un indicible sentiment de solitude. J’ai souvent emprunté ces passerelles pour aller de moi à moi. Avec une terreur enthousiaste et cette boule dans la gorge qui se formait dès que le bateau commençait à vibrer, parce que cela signifiait que l’on était parti et qu’il n’était plus possible de revenir en arrière. 

Quand on part, on ne revient plus ; quand on est né, on ne peut plus s’échapper. Prison marine et mer comme une autoroute. D'ailleurs, n’est-ce pas justement la mer qui fait qu’une île est un corps en soi ?

(Traduction personnelle) 







 Images : en haut, Site Flickr 

au centre : Laurent Philippe (Site Flickr

en bas, Marco Venturini (Site Flickr)



samedi 28 janvier 2012

Tutto spento il piroscafo naviga




Tutto spento il piroscafo naviga, come cosa inerte della natura. Pure, dentro, comincia a destarsi con crepitìo di passi e di voci e fra poco sarà di nuovo un mondo anche lui. C'è gente, dentro, ha sognato, e adesso si agita nelle minute faccende del mattino, per essere pronta a sbarcare prima del sorgere del sole, un po' con una fretta da raggazzi che debbano correre in ore impossibili a scuola.

Sul ponte è freddo, umido, pare sia piovuto. Il cielo in alto, dianzi era scuro ancora, ma un vago chiarore è nato attorno alle cose e già distinguo gli alberi, le lance di salvataggio, la ciminiera... Il cielo diventa sempre più lieve nel suo azzurro di foglia. Un lume s'è acceso un istante dietro a un vetro del ponte di comando, quindi s'è spento e un volto incerto e assonnato d'uomo ora guarda nell'alba di lassù.

A destra e a sinistra poi si spalanca una terra, a picco. Da una parte è capo Figari con una minuscola luce gialla in cima : un faro ; ma piuttosto si pensa a un uomo che agiti una lanterna da ferroviere verso di noi, e sia accorso all'ultimo momento. Dall'altra parte è Tavolara, un'isola che dicono deserta, e proprietà d'un tale che ci va per la caccia. Tavolara ; forse viene da tavola ; e veramente è un enorme blocco calcinoso che in questo chiarore violetto di zolfo pare si accasci e debba sprofondare nell'acque, bruciata dentro. E che sia un'isola non si vede. Cupe masse alle spalle la riprendono. E al moto del piroscafo, tra tanti blocchi azzurri o biancastri che ci girano attorno si ha quasi il senso d'essere entrati in un mare d'altipiano e di navigare in ascesa : verso l'estremo tetto dell'universo.

Ma al di sopra delle rupi l'aria è candida. Si apre un circolo d'acque serene e una terra rosea, bassa, appare in giro. Di nuovo fischia la sirena del piroscafo. C'è movimento di marinai sul ponte. A prua tutti i viaggiatori di seconda e prima classe mandano fuori, coi facchini di bordo, le valigie.

Elio Vittorini Sardegna come un'infanzia, ed. Bompiani





Tous feux éteints, le paquebot navigue, de l'inertie des choses naturelles. Pourtant, à l'intérieur, il commence à se réveiller dans un crépitement de pas et de voix, et bientôt, il sera de nouveau tout un monde, lui aussi. Il y a des gens, à l'intérieur ; ils ont rêvé, et maintenant ils vaquent à leurs menues occupations matinales, pour être prêts à débarquer avant le lever du soleil ; ils ressemblent un peu à des enfants contraints de se lever tôt pour aller à l'école.

Sur le pont, il fait froid, humide, on dirait qu'il a plu. Tout à l'heure encore, le ciel était sombre, mais déjà une pâle clarté s'est répandue autour des choses, et je distingue les mâts, les canots de sauvetage et la haute cheminée... Le ciel devient toujours plus léger dans son azur de feuille. Une lumière a brillé un instant derrière une vitre du poste de commandement, puis elle s'est éteinte et un visage d'homme hésitant et ensommeillé regarde maintenant dans la direction de l'aube qui se lève.

Puis à droite et à gauche s'ouvre une terre, à pic. D'un côté, c'est le cap Figari, avec une minuscule lumière jaune tout au bout ; c'est un phare, mais on pense plutôt à un homme accouru au tout dernier moment, qui, tel un chef de gare, agite une lanterne dans notre direction. De l'autre côté, c'est Tavolara, une île que l'on dit déserte, propriété de quelqu'un qui n'y va que pour chasser. Tavolara, le nom vient sans doute de "table", et elle ressemble vraiment à un énorme bloc calcifié, qui dans cette clarté violette de soufre semble s'effondrer pour s'engloutir dans les eaux, comme s'il était consumé de l'intérieur par un brasier. Et on ne dirait même pas une île. Derrière elle, des masses sombres la prolongent. Dans le sillage du paquebot, au milieu de tous ces blocs bleus et blanchâtres qui nous entourent, on a presque l’impression d'être rentrés dans une mer de haut plateau et de naviguer en ascension : vers le toit du monde.

Mais au-dessus des rochers l'air est limpide. Un cercle d'eaux calmes s'ouvre, et une terre rosée apparaît. De nouveau, la sirène du paquebot retentit. Des marins s'affairent sur le pont. À l'avant, tous les passagers de première et de seconde classe font sortir leurs valises par le personnel de bord.

(Traduction personnelle)







Images, en haut : Site Flickr

au centre,  Umberto Fistarol (Site Flickr)

en bas, Antonella Fava (Site Flickr)



vendredi 27 janvier 2012

Mi votu e mi rivotu




Questa è per te...





Mi votu e mi rivotu, est une chanson traditionnelle sicilienne, interprétée ici par Rosa Balistreri. De quoi s'agit-il exactement : d'une sérénade adressée à l'être aimé, d'une complainte de prisonnier qui se languit de la liberté et de l'amour qu'il a perdus, d'un chant d'exilé qui se souvient de la terre qu'il a quittée et qui lui manque ? C'est tout cela à la fois que l'on entend dans la voix mélancolique de Rosa Balistreri, qui nous ferait presque croire que "saudade" est un mot sicilien :







Mi votu e mi rivotu suspirannu
passu li notti nteri senza sonnu.

E li biddizzi tò iu cuntimplannu
li passu di la notti nsinu a jornu.

Pi tia nun pozzu ora cchiù durmìri
paci nun havi cchiù st'afflittu cori.

Lu sai quannu ca iu t'haiu a lassari :
quannu la vita mia finisci e mori.


Je me tourne et me retourne en soupirant
je passe des nuits entières sans dormir.


Je repense à toutes tes beautés

et chaque nuit jusqu'à l'aube je les revois.


À cause de toi maintenant je ne peux plus dormir

et mon pauvre cœur ne trouve plus la paix.


Tu sais bien quand je pourrai te quitter :

quand ma vie sera finie et que la mort viendra.








Images
: en haut, Site Flickr



en bas, Davide Orlandini (Site Flickr)

jeudi 26 janvier 2012

Une nuit d'été




C’était une nuit d’été, plus précisément celle du dix-huit août 1978, dans le port de Cavallo, une petite île entre la Corse et la Sardaigne. Cette nuit-là, en rejoignant son yacht, le prince Victor Emmanuel de Savoie, héritier en exil de la couronne d’Italie, s’aperçoit que l’on a sans sa permission emprunté son Zodiac. Les responsables sont sans doute un groupe de riches et bruyants Italiens que le prince a déjà remarqué et qu’il n’apprécie guère. Furieux, il se saisit d’un fusil et tire à deux reprises en direction du groupe de malotrus.
Au même moment, un jeune touriste allemand de dix-neuf ans, Dirk Hamer, dort dans une barque amarrée à proximité ; il sera atteint par un projectile. Transporté à Porto-Vecchio, puis dans un hôpital de Marseille, il faudra l'amputer d’une jambe. De nombreuses complications surviendront et d’autres opérations auront lieu en Allemagne, à l’hôpital d’Heidelberg. Dirk Hamer mourra quatre mois plus tard, à la suite d’un terrible calvaire.
Le prince italien restera en prison quelques semaines à Ajaccio, puis il sera libéré dans l’attente de son procès. Le parcours judiciaire, long et tortueux, s’achèvera treize ans plus tard : le prince sera finalement acquitté, avec une amende légère pour port d’armes abusif. L’affaire connaîtra un rebondissement inattendu en 2006, quand le prince, finalement autorisé à rentrer en Italie, sera brièvement incarcéré pour une sombre affaire de corruption et de jeux de casino truqués (l’affaire s’est conclue par un non-lieu). Dans une conversation (enregistrée) avec ses camardes de cellule, le prince reconnait au passage que, dans l’affaire de Cavallo, il a réussi à berner tout le monde (« Anche se avevo torto, devo dire che gli ho fregati. » «Même si j'avais tort, je dois dire que je les ai bien eus.»)...
Dans un recueil de nouvelles qui vient de paraître en Italie, Non saremo confusi per sempre (Nous ne serons pas perdus pour toujours), le jeune romancier Marco Mancassola se souvient de cette histoire. Dans la nouvelle intitulée, Un principe azzurro (Un prince charmant), il imagine qu’une troupe de comédiens revient sur l’île de Cavallo pour y monter un spectacle inspiré par le drame. Mais comme on le verra dans l’extrait que je cite ici, dans une traduction personnelle, la fiction parviendra cette fois-ci à bouleverser la réalité :




Le soir du spectacle, quelques autres barques arrivèrent dans la baie. Il y avait des journalistes et des amis de Claudio. Même avec ce renfort, le public était plutôt réduit. Tobias, Chiara et moi étions sur la plage, un peu tendus, tandis que la lune montait dans le ciel comme un œil curieux. L’installation semblait rudimentaire, il n’y avait même pas une vraie scène, mais en fait, cette simplicité n’était qu’apparente. Le son, par exemple, était un problème dans un pareil contexte. Il y eut donc des problèmes techniques qui retardèrent le début du spectacle, nous laissant dans l’attente jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Pour distraire le public, ce cher Vincent trouva judicieux de sortir son appareil stéréo, et il proposa de nous faire entendre quelque chose... Personne ne protesta. Nous étions déjà tous ailleurs, captivés, hypnotisés en songeant à la représentation qui allait avoir lieu. Peut-être aussi effrayés, comme des participants à une séance de spiritisme.
Le spectacle tout entier se déroulait dans des barques, chaque acteur se tenant en équilibre au bord de l’embarcation, tandis que le public suivait tout cela depuis la plage, muet, debout, comme l’étaient les témoins du drame qui s’était déroulé trente ans auparavant. La source principale de lumière arrivait de la plage ; elle provenait des phares d’une automobile.
Les faits étaient racontés à rebours, en partant de l’arrestation du prince en 2006 pour ensuite reculer plus loin dans le temps. Chaque scène se déroulait comme une anticipation, et nous remontions progressivement à l’origine de ce que nous venions à peine de voir.
Une brise humide commença à monter de l’eau. Les quelques personnes présentes sur la plage se rapprochèrent les unes des autres, sans détacher les yeux de ce qui se passait dans les barques. Les personnages n’avaient pas de nom, il étaient réduits à leur propre rôle : le prince, le jeune homme, le père de la victime.
C’était presque l’aube quand arriva la dernière scène. Une lueur intense, électrique et mélancolique, commença à éclaircir l’horizon, tandis que les constellations pâlissaient dans le ciel, et que retentissait le coup de fusil du prince. Il devait sûrement s'agir d'une arme chargée à blanc ; pourtant le fracas déchira le silence de la baie, et, sur la plage, nous fit sursauter, tandis qu'un frisson nous courait sur la peau. C’est à ce moment-là, à cet instant précis, que tout le monde comprit.



La fin avait été changée. Même les acteurs paraissaient surpris. Claudio, notre metteur en scène, avait gardé jusque là le secret sur ses intentions.
Après le coup de feu, le jeune homme se leva sur la barque, vivant, le corps intact, la peau étincelante dans la lumière de l’aube. Il sauta d’un bond dans la barque où se trouvait le prince, lui adressa un sourire et tendit la main vers lui pour lui rendre un gros projectile doré.
Il jeta un dernier regard vers nous. Le jeune homme monta dans un canot, détacha les amarres et s’éloigna vers le large. Quand je compris ce qui était en train de se passer... Quand je compris qu’il s’en allait, libre, vivant pour l’éternité, je courus vers le rivage en tremblant. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. J’aurais voulu lui hurler de revenir, et en même temps, j’avais envie de lui dire de partir très loin, loin de nous et de notre souffrance. Loin de nous et de notre réalité. Loin, très loin de notre royaume perdu.

Marco Mancassola Non saremo confusi per sempre Ed. Einaudi, 2011 (Traduction personnelle)







Images : en haut, portrait de Dirk Hamer

(2) : Jacques Froissant (Site Flickr)

(3) : Eli (Site Flickr)

en bas, Federico Novaro (Site)

mercredi 25 janvier 2012

Mondo è stato, e mondo è (proverbio siciliano)


 
«In Sicilia si sente toccar finalmente terra. Hanno termine tutte le sfumature, gli stati nebulosi, le incertezze dell'atmosfera, e subentrano i toni assoluti, essenziali.» Quando, nel 1945, a Siracusa, la libreria Mascali pubblicava il libro Questa Sicilia di Sebastiano Aglianò, un siciliano da lungo tempo residente in Toscana, già nel paesaggio («Si sa che il mare è azzurro, ma in Sicilia è proprio azzurro, senza sottintesi ; come azzurro è il cielo e bianchissima la roccia calcarea») venivano individuati i termini di un assoluto siciliano. «C'è nella natura», affermava ancora Aglianò nel suo ritratto di vita e cultura della Sicilia che fece insorgere molti sicilianisti come sempre offesi e a loro dire vilipesi, «una chiarezza che sconvolge, come quando, agitati da ansie indefinite, vi incontrate con una persona che ha conquistato una sua sicurezza». E poche righe più avanti, il lettore veniva invitato a un esperimento : «Chiudete per un momento i vostri occhi e non vedrete più nulla, assolutamente nulla, neanche a scavar profondo nella vostra mente ; apriteli e vi accorgerete che l'universo è sopra di voi, implacabile».

La Sicilia come luogo dove toccare terra e scoprire non le risposte, ma le domande immutabili e spietate della vita. La Sicilia come luogo dell'assoluto. E il paesaggio, perfino il paesaggio, diventa «il peggior tiranno dell'uomo». Sembra di risentire il principe di Salina : «Questo paesaggio che ignora le vie di mezzo fra la mollezza lasciva e l'arsura dannata, che non è mai meschino, terra terra, distensivo come dovrebbe essere un paesaggio fatto per la dimora di esseri razionali». Lo stesso malinconico e terribile panorama che si offre agli occhi di Chevalley di Monterzuolo, il piemontese appena sbarcato in Sicilia : «Guardò : dinanzi a lui, sotto la luce di cenere, il paesaggio sobbalzava, irredimibile». Senza speranza, quindi, come solo l'assoluto può essere. Se, come diceva Borges, il labirinto perfetto è il deserto, l'assoluto è la prigione da cui è impossibile evadere.

C'è molto fatalismo – o meglio, dell'alibi del fatalismo siciliano – in queste pagine, in queste parole. Quasi la ragione di destini segnati, di esistenze gi scritte. Irredimibile il paesaggio, irredimibili le figure che lo popolano. E ogni scarto o avventura può essere dettato solo dal caso, dall'imprevisto, dalla fatalità che è poi soltanto un modo diverso di chiamare il destino. Eppure così non è, né per i siciliani né per nessun altro. E l'idea che le cose vadano sempre come devono andare (idea che pure è radicata, che pure può trovare conferme) dimostra semmai quanto più faticoso e drammatico sia il percorso di quanti scelgono di scommettere, di tentare, di sottrarsi al gioco del Fato, al capriccio del Caos.


Gaetano Savatteri I Siciliani, Editori Laterza, 2006





"Ainsi allait le monde, et ainsi il va" (proverbe sicilien)


«En Sicile, on sent qu'enfin on touche terre. C'est la fin des nuances, des états nébuleux, des incertitudes du climat, remplacés par les tonalités absolues, essentielles.» Lorsque, en 1945, à Syracuse, les éditions Mascali publièrent Cette Sicile, le livre de Sebastiano Aglianò, un Sicilien vivant depuis longtemps en Toscane, les caractéristiques d'un absolu sicilien étaient identifiées dans le paysage lui-même : «On sait que la mer est bleue, mais en Sicile, elle est vraiment bleue, sans demi-mesures ; comme le ciel lui aussi est bleu et les roches calcaires absolument blanches.» «Il y a dans la nature», affirmait encore Aglianò dans sa description de la vie et de la culture en Sicile qui indigna tant de «sicilianistes», comme toujours prompts à se sentir offensés et même outragés, «une limpidité qui bouleverse, comme quand on rencontre une personne qui a enfin atteint la sérénité alors que l'on est soi-même en proie à d'indéfinies angoisses.» Et dans les lignes précédentes, le lecteur se voyait proposer une expérience : «Fermez quelques instants les yeux et vous ne verrez plus rien, même pas si vous cherchez à creuser profondément dans votre esprit ; ouvrez-les, et vous vous apercevrez que l'univers est toujours au-dessus de vous, implacable.»

La Sicile comme lieu où l'on peut toucher terre et découvrir, non pas les réponses, mais les questions immuables et impitoyables de la vie. La Sicile comme lieu de l'absolu. Et le paysage lui-même devient «la pire des tyrannies pour l'homme». On a l'impression de réentendre le prince de Salina : «Ce paysage qui ignore les solutions intermédiaires entre la mollesse lascive et la brûlure infernale ; qui n'est jamais médiocre, terre à terre, apaisant comme devrait l'être un pays habité par des êtres rationnels.» C'est le même panorama mélancolique et terrible qui s'offre aux yeux de Chevalley de Monterzuolo, le piémontais fraîchement débarqué en Sicile : «Il regarda : devant lui, sous la lumière de cendre, le paysage cahotait, sans rachat.» Sans espérance, donc, comme seul l'absolu peut l'être. Si, comme le disait Borges, le désert est le labyrinthe parfait, l'absolu est la prison dont il est impossible de s'évader.




Il y a beaucoup de fatalisme – ou plutôt, de l'alibi du fatalisme sicilien – dans ces pages et dans ces paroles. Il y est question de destins figés, d'existences déjà écrites. Le paysage est sans rachat, et sans rachat sont les êtres qui le peuplent. Et tout écart, toute aventure ne peuvent être que le fruit du hasard, de l'imprévu, de la fatalité qui n'est en fait qu'une autre façon de désigner le destin. Et pourtant, les choses ne sont pas ainsi, ni pour les Siciliens, ni pour personne d'autre. Et l'idée que les choses suivent immuablement leur cours (idée bien enracinée, et qui peut même se voir parfois confirmée), démontre en fait combien peut être difficile et périlleux le chemin de ceux qui choisissent de parier, de risquer, de se soustraire au jeu du Destin, au caprice du Chaos .

(Traduction personnelle)

Lire Savatteri en français : La Conjuration des loquaces



dimanche 22 janvier 2012

Cavatine




« L'ho perduta ! Me meschina !
Ah, chi sa dove sarà ? »

Aria di Barbarina, Le Nozze di Figaro (Mozart-Da Ponte)

Extrait de Kaos, de Paolo et Vittorio Taviani.

samedi 21 janvier 2012

La terre nous aimait un peu







"Il vento... È rimasto il vento.

.............................................
Il vento e nient'altro. Un vento
spopolato. Quel vento,
là dove agostinianamente
più non cade tempo."

G.C. Dopo la notizia






Jeudi 27 février 1986 : le poète ligure Giorgio Caproni, traducteur de René Char, rencontre pour la première fois dans sa maison de l'Isle-sur-Sorgue le poète qu'il admire depuis si longtemps. Parmi ceux qui accompagnent Caproni dans cette visite se trouvent Bernard Simeone et Philippe Renard, traducteurs français de Caproni, et l'acteur Philippe Morier-Genoud qui prendra à cette occasion plusieurs photographies. C'est l'une d'elles, où l'on peut voir les deux poètes cueillir une pomme de pin dans le jardin de Char, qui inspira à Caproni le poème Le feu et la cendre. Il nous reste deux témoignages de cette visite : celui de Bernard Simeone, publié dans Acqua fondata (éditions Verdier, 1997), et celui de Philippe Morier-Genoud, que l'on pourra lire en suivant l'un des liens placés à la fin de ce message. Voici un extrait du très beau texte de Bernard Simeone, intitulé «Occasion d'un poème» :

«Mais si j'écarte le poème de Caproni, et fais retour à la photo que Philippe Morier-Genoud prit dans l'allée des Busclats – son agrandissement est à portée de main, près de la table de travail –, ce sont d'abord des regards : celui, frontal et taurin, de Char sous la casquette amarante, une flamme assurément, et celui, de côté, perdu en lui-même, de Caproni, portant casquette grise. L'un massif dans le froid, l'autre frigorifié, mains jointes, avec au doigt un anneau en forme de serpent, mais dont la personne évoque, plus que la cendre, le noyau. De la sorte, ils sont profondément eux-mêmes, du moins tels qu'on les devine à la source, ou dans l'écho, de leurs livres. L'un traduit par l'autre qui, ce faisant, reste fidèle à son propre mystère, deux forces qui s'attirent et se compénètrent puis retournent séparément à l'énigme, deux «alliés substantiels» qui, sur une photo, ne font que se côtoyer tant la rencontre advint entre les textes.»




Il fuoco e la cenere

Quel giorno colsi una pigna
nell'orto di Char.
Una pigna compatta e viva
come una sua poesia.
Non scorderò quel suo
berretto rosso. Il mio
era grigio. (Il fuoco
e la cenere ?). Non scorderò
quel suo volto solare.
Il grosso cane nero
che ci stava a guardare.
Non scorderò la fortuna
d'averlo sentito parlare.

Giorgio Caproni Res amissa (1991)


Le feu et la cendre

Ce jour-là, je cueillis une pomme de pin
dans le jardin de Char.
Une pomme compacte et vive
comme un de ses poèmes.
Je n'oublierai pas sa
casquette rouge. La mienne
était grise. (Le feu
et la cendre ?). Je n'oublierai pas
son visage solaire.
Le gros chien noir
qui restait là, à nous regarder.
Je n'oublierai pas la chance
de l'avoir entendu parler.

Traduction : Bernard Simeone






Les photos de la visite, par Ph. Morier-Genoud (fichier pdf).

D'autres photos ici (fichier pdf).

Image : en bas, La Sorgue, Site Flickr