dimanche 19 mai 2013

L'Aube des dieux



« O colonnes, Pindare vous a vues ; il vous a touchées ; et vous l'avez entendu, ce grand prêtre entre les poètes. Dans son ciboire, il tient la gloire et le salut : il dispense le nectar et l'encens. Il a nommé Agrigente "la plus belle des villes" : elle l'est aussi pour moi, parce qu'elle n'est plus. »






Toute la grâce du jour dans la fleur du matin ! L’aube est divine au temple de la Concorde. La pierre palpite. Poreuse, elle ne boit pas l’eau : ce ciel de saphir n’en recèle pas une goutte ; mais elle dévore la lumière et la garde passionnément. Ce miel d’or est sa nourriture. Par un calcul exquis, l’entre-colonnes de la façade se fait plus étroit du centre aux angles. De la sorte, la respiration du temple est, à tout instant de la clarté, celle d’un torse. La déesse, qui baigne encore dans les sourires du sommeil (le sommeil des dieux n’est que le rêve des rêves), ouvre les yeux sur tout le pays, son domaine : la ville, la plaine, les moissons, le froment, la solitude, tout l’attend. Et les autres temples même. Et la mer, au plus loin, sort des langes de l’aube : la mer, le dernier degré qui porte la pensée dorique d’Agrigente.


Près de Castor et Pollux, les Gémeaux, deux colonnes, deux jumelles, tout ce qui reste d’un temple dédié, dit-on, à Vulcain. Elles s’élèvent mutilées sur un stylobate et cinq marches. Elles n’ont rien de plus rare ou de plus parfait que tant d’autres ; mais elles parlent de l’homme et des dieux à la nature, dans le concert des oliviers et des amandiers en fleurs. La caresse du matin, cette minute si fraîche dans la contrée brûlante, enveloppe les feuilles grises et les corolles blanches. Le feuillage immobile a, pour les yeux, la douceur immatérielle d’un parfum. 




On ne peut croire aux moissons qui dorent la plaine. Ces épis maigres ne sont pas faits pour donner aux hommes leur pain de froment. Ils sont roides et sans un frisson. Jamais ils n’ondulent à la brise. Ils ne sont là que pour la gloire d’être un tapis aux dieux, pour l’ornement. Et les degrés immenses qui montent aux temples, si hauts et si durs, ils ne sont pas à l’échelle de l’homme. Les dieux seuls les descendent, et les remontent, sans témoins, sous le dais des étoiles, dans leurs promenades nocturnes. 

Sous les amandiers, l’ombre de la terre est du bleu le plus fin, le ton du myosotis qui se fane. On dirait d’une eau sans un pli qui mire la lumière d’un astre. Que ces arbres, l’amandier, l’olivier, les pins, sont délicieux à qui les contemple : ils sont amis de la lumière ; ils y croissent fiancés : ils l’appellent et la laissent passer à travers eux, de tous côtés, de tous leurs doigts, de tous leurs cheveux. Arbres sacrés, quel que soit leur âge, ils sont toujours jeunes : ils sont légers. Ils sont amoureux. Les oliviers centenaires, c’est le roi David qui attend Bethsabée, Nestor qui reçoit Briséis sous la tente, et le grand sultan Salomon qui donne à dîner à la reine de Saba : il a promis de lui faire entendre Omar Khayam, le plus beau des oliviers, qui sue une huile d’or et un vin rose. Arbres sans poids ni ombres denses, déjà pareils dans leur passion à leur propre cendre ! O vertu qui m’est la plus chère de toutes, grâce unique de la solidité, comme la grâce de l’âme est le sourire de la grandeur.




Une troupe de chèvres s’avance en bondissant, faisant les pas et les figures qui conviennent au ballet du matin. Toutes les chèvres sont danseuses. Il n’y a pas comme elles pour marcher sur les pointes. Leur danse pétille, elles s’égaillent à droite, à gauche, en haut, en bas, de toutes parts ; pas une qui se range dans un quadrille. Elles courent sur les degrés de la Concorde, et leurs petites cornes noires font des signes. Est-ce un grand bouc, qui joue à cache-cache avec son ombre courte entre les colonnes ? Je vois étinceler deux agates de feu, ses yeux ; il est coiffé de bois immenses et il se dresse soudain, tout tendu comme un arc, tout debout, ardent et svelte : c’est Pan qui rend visite à la déesse. 

André Suarès  Temples grecs, maisons des dieux

 




Images : (1) (3) et (4)  Site Flickr



samedi 18 mai 2013

À travers la nuit




Dietrich Fischer-Dieskau  (Berlin, 28 mai 1925 - Berg, 18 mai 2012)




Leise flehen meine Lieder 
Durch die Nacht zu dir...


Doucement, mes chants t'implorent
À travers la nuit... 

Schubert  Ständchen






Images : en haut, Site Flickr

en bas, J. Gürtler  (Site Flickr)


Pensieri affini...

jeudi 16 mai 2013

Une caresse inconnue




 "Ora dorme la bianca fiordaligi
chiusa ne' panni, stesa in sul coperchio
del bel sepolcro ; et tu l'avesti a specchio
forse, ebbe la tua riva i suoi vestigi.

Ma oggi non Ilaria del Carretto
signoreggia la terra che tu bagni,
o Serchio..."

Gabriele d'Annunzio  Le Città del silenzio, Lucca


Sotto tenera luna già i tuoi colli,
lungo il Serchio fanciulle in vesti rosse
e turchine si muovono leggere. 
Così al tuo dolce tempo, cara ; e Sirio 
perde colore, e ogni ora s'allontana,
e il gabbiano s'infuria sulle spiagge
derelitte. Gli amanti vanno lieti
nell'aria di settembre, i loro gesti
accompagnano ombre di parole
che conosci. Non hanno pietà ; e tu
tenuta dalla terra, che lamenti ?
Sei qui rimasta sola. Il mio sussulto
forse è il tuo, uguale d'ira e di spavento.
Remoti i morti e più ancora i vivi,
i miei compagni vili e taciturni.

Salvatore Quasimodo  Davanti al simulacro d'Ilaria del Carretto 







La toute jeune femme de Paolo Guinigi, tyran de Lucques, vient de mourir. On ne sait pas de quoi. Si le marbre n’était pas toujours exsangue, je dirais qu’elle a perdu tout son sang. Charmante créature, elle est longue, longue comme une aiguille, mince, fine et svelte. Couchée bien sagement et toute droite, sa robe et son manteau sont d’une étoffe trop lourde pour elle ; ce poids la retient ; sans quoi, cette jeune femme se relevant reprendrait sa démarche longue et légère. Mais elle dort bien profondément et ne se réveillera pas. La joue lisse et droite, le nez bref et droit, son long visage maigre ne sourit guère ; ou plutôt il laisse transparaître le sourire intérieur, las d’être si loin peut-être, la lumière sous la porcelaine de la veilleuse. Ilaria del Carretto sourit en dedans à une douceur inconnue. L’arête de son beau petit menton souffrant et volontaire est bien posée sur le haut col, en forme de calice, du manteau fermé. Elle avait froid. Les plis se confondent avec ceux de la robe ; et les pieds cachés, appuyés sur un fidèle petit chien couché contre la plante, relèvent la courbe de la vague à jamais fixée. Robe de la jeune femme, crête d’écume au flot de la vie, glycine palpitante de la chair heureuse, de la forme chaude et parfumée : l’onde ici est arrêtée pour jamais de la chair, de la forme et de la robe noblement ornée.




Iacopo della Quercia, siennois, a taillé cette image, comme la jeune femme était à peine morte. Il avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans. La grâce siennoise vivait encore en lui. Plus tard, il l’a perdue dans l’imitation de la fausse grandeur, à l’antique. Car l’âme du moyen âge, le plus souvent, n’abdique pas en faveur de la beauté grecque : la Renaissance n’a pas connu la véritable antiquité. Le tombeau, où Ilaria del Carretto repose, quoique de belles proportions, est romain dans toutes ses parties. Cinq petits anges, plutôt pareils à de gras amours mous et dodus, se touchent par le bout des ailes et font ainsi une quintuple accolade. Ils tiennent d’énormes guirlandes, dans le goût des couronnes qui pèsent sur les arcs de triomphe : elles sont déjà faites de la même immortelle et des mêmes lauriers mortuaires. On s’extasie là devant. Dans cette œuvre, toute la beauté est de ce qui va disparaître : la noblesse et la pureté de la figure. L’esprit est inclus à la pierre et ne l’a pas désertée encore. Le reste annonce la pompe de la Renaissance et sa virtuosité. Plus ils seront habiles, et plus les artistes seront virtuoses. Moins ils auront à dire, et plus ils le diront avec éloquence : l’abondance et le faste leur seront une autre nature. L’ornement tue la simplicité ; il en est le bourreau, dès l’origine. Les passants admirent dans ce tombeau le premier des mille et mille monuments semés dans toute l’Europe, depuis cinq cent ans, et qu’on refait encore dans le même goût et le même esprit. Cependant, Ilaria del Carretto donne en silence son sourire intérieur et la fleur coupée de sa vie à une caresse inconnue.

André Suarès  Voyage du condottiere, Fiorenza 






Images : en haut, Daniela Verzaro  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Terry Clinton  (Site Flickr)



mercredi 15 mai 2013

La Villa





 Tout l'Anio verse au jardin vertical,
Piège de marbre et falaise de faste.
Son corps d'eau plie au caprice ducal,
Sa bouche d'eau crie amour au nom d'Este.

Cent bouches d'eau par frais luxe éjaculent
Un rire bleu-mer-sombre et blanc argent.
Toute tritonne est la serve ducale,
L'Anio des ducs ruisselle sur sa jambe.

Où la statue est d'Anio transpercée
Et rend l'Anio par sa gorge fontaine,
Où chaque bronze est d'un flot traversé
Par les détours du lit d'une âme obscure,

Où à jet double un dru fleuve exubère
Par les seins noirs aspergeant l'hibiscus,
Aimer longtemps du balcon de fontaine
Entre les ifs la tuile de Tibur.

Marcel Thiry  Le Jardin fixe, Italiques, 1969






Image : Stefano  Site Flickr



lundi 13 mai 2013

Agostino, come un addio




On n'oublie pas la lumière d'un film. Il y a une lumière de La Règle du jeu, qui annonce le début de la guerre ; il y a une lumière de Voyage en Italie, qui annonce L'Avventura d'Antonioni et avec cela tout le cinéma moderne ; et une lumière d'À bout de souffle, qui annonce les années soixante. Et je crois qu'il y a aussi, d'une certaine manière, une lumière de Prima della Rivoluzione.

Bernardo Bertolucci



"D'aucuns estiment que la scène la plus émouvante du film, celle de la bicyclette, l'étrange ballet d'Agostino, les pieds sur son guidon, ou bien debout sur le cadre, et qui ne cesse de s'écraser à terre devant la maison de Cesare, sans jamais cesser de parler (Questa per mio padre. E questa è per mia madre), doit beaucoup à la fascination du metteur en scène pour son acteur – à son amour, peut-être.


Exhorté, pour toute réponse à ses angoisses et sans doute à son amour pour le protagoniste, à prendre la carte du parti, Agostino, le garçon blond au regard de fou, à la coiffure de canari, se livre à un étrange ballet sur sa bicyclette, dont il ne cesse de tomber, là-bas, dans une rue des confins de Parme, presque la campagne déjà. Come facevo a non capire ? Come duravo a vivere, senza sentire ? Deux fois, trois fois, davantage, il tombe, il s'écrase à terre. Il dit :

« Cette fois c'est pour ma mère. Cette fois c'est pour mon père. »

Il m'a fallu dix ans pour passer de ce film-là à La Luna : de l'inceste avec la tante à l'inceste avec la mère. À mon avis, voilà bien le meilleur argument qui soit contre la psychanalyse. Car la scène de la bicyclette est bel et bien, avec celle de l'invocation au fleuve Pô, un peu plus loin, une des plus belles de l'histoire du cinéma, selon moi. Sans doute n'est-ce pas un hasard si dans la topographie de la ville elle intervient exactement devant la maison de Cesare (Morando Morandini), le guide spirituel (et surtout idéologique) du personnage principal (For the world, instead of being made on little separate incidents that one lives one by one...). (Mentre l'amore, mentre l'amore... (un sport cruel, féroce, des gens décidés à l'emporter l'un sur l'autre coûte que coûte).) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (Elle aimait venir dans ces jardins.) (On dépasse les routes.) (Êtes-vous sûr de vouloir quitter ?)"


J.R.G. Le Camus & Antoine du Parc  L'Amour l'Automne









 

Route devant la maison de Cesare – jour


Plan général : au loin, Fabrizio, en imperméable, avance. Fin musique. Autre plan : il avance et entend, derrière lui, le timbre peu lointain et aigu d'une bicyclette. Le son est insistant, jusqu'à ce que Fabrizio se retourne. Il se tourne, puis continue sa route, en passant devant la double porte d'une cour de ferme. Le timbre retentit encore. Il se tourne et sort du champ. On reste en plan moyen sur la double porte. Timbre de la bicyclette. Roulement de tambour et timbre off. Cymbale et musique (thème Agostino avec des intonations de musique de cirque) sur Agostino sortant de la porte en pédalant lentement, très digne. Agostino est venu se faire pardonner par son ami. Comment ? Il commence une sarabande à bicyclette autour de Fabrizio, donnant une sorte de petit spectacle sur deux roues. Il roule vers nous, en saluant très bas Fabrizio hors champ. D'abord il tourne en rond sur la route et revient les pieds sur le guidon, puis (autre plan) il repasse devant Fabrizio et le regarde en souriant. Gros plan flash de sa tête. Bruit de chute. Il se relève en plan américain face à nous. Fabrizio, au premier plan de dos, en amorce.



   
AGOSTINO. Ne t'approche pas. Ça, c'est pour mon père !
Plan rapproché de ses mains sur le guidon. Il recule et recommence à rouler. Gros plan de son visage fixant curieusement Fabrizio. Plan moyen de la route. Agostino pose normalement son vélo, y monte, un pied sur le cadre, l'autre sur la selle. Il roule et passe devant Fabrizio (au premier plan de dos), le regardant en souriant. Nouvelle chute. On reprend Agostino roulant. Chute. Plan rapproché, Agostino à terre et la bicyclette. Il se relève.




 AGOSTINO. Et ça, c'est pour ma mère !
Plan rapproché d'Agostino qui reprend la bicyclette et roule. Chute. Son corps sur la route. Il se relève, la chemise tâchée. Il roule à nouveau. Nouvelle chute, le vélo à terre. Gros plan d'Agostino étendu sur le dos. Fabrizio bondit et le relève. Agostino se débat et se dégage, furieux.


AGOSTINO. Et ça, c'est pour moi !
Agostino, en plan rapproché, s'appuie contre une porte et s'y adosse en soupirant et soufflant, fermant les yeux. Panoramique cadrant de profil Fabrizio.

FABRIZIO. Agostino !
Il s'approche. Plan rapproché des deux par travelling latéral.

FABRIZIO. Pourquoi ? Qu'est-ce que tu as ?
AGOSTINO. Ah, le vin est bon !
FABRIZIO. Tiens, allons au cinéma ensemble, allons voir La Rivière rouge.
AGOSTINO. Non, il faut que tu ailles chez Cesare. Va, tu ne dois pas arriver en retard.
Agostino l'entraîne (panoramique). Les deux de dos, Agostino serrant Fabrizio par le bras. Il l'entraîne pour traverser la route vers la maison.

AGOSTINO. Va, il t'attend...
Agostino pousse Fabrizio en avant, puis il revient vers nous en murmurant «Merde, merde» alors que Fabrizio, à l'arrière-plan, reste au milieu de la route, tourné vers Agostino qui lui tourne le dos et s'avance au premier plan. CUT.


Extrait du découpage et des dialogues du film de Bernardo Bertolucci, Prima della Rivoluzione (L'Avant-Scène n. 82, traduction : Bernard Eisenchitz)



  

samedi 11 mai 2013

Les Chats de Sienne




On voit tant de chats à Sienne, qu’il semble ne point y avoir de chiens, ou les chiens se sont faits chats, peut-être. J’en avais neuf, disais-je, sous ma terrasse rouge ; et deux étaient si hauts sur pattes, qu’après tout c’était sans doute d’anciens lévriers qui s’étaient chattés pour vivre à Fonte Branda. Tout le monde, à Sienne, aime les chats. Il en est deux, aux couleurs de la ville, qui sont nourris aux frais de l’État, dans le Palais de la République. Je n’en suis pas sûr, et je n’ai pas consulté les Olims de la Cité, au palais Piccolomini ; mais j’espère qu’il en est ainsi. Messieurs les Chats ont leurs marchands qui pourvoient à les satisfaire : tous les matins et parfois le soir, le bonhomme passe dans la rue, portant de la rate, du foie, du mou, du gras-double et d’autres morceaux de choix sur une espèce de tréteau en forme d’échelle. Il appelle, il fait tinter son grelot ou une crécelle. Les fenêtres s’ouvrent à tous les étages : un petit panier descend au bout de la corde, avec la monnaie nécessaire ; et le vieux barbu de blanc, l’Hébé des minets, échange contre les sous le foie ou la rate, qu’on attend là-haut avec impatience. J’entends parfois un mia-ou qui module, où le râle du désir se confond avec le ronron de la joie. Sienne est la ville des chats. Ainsi pas une beauté ne lui manque.

André Suarès  Voyage du condottiere, Sienne la bien-aimée






Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Site Flickr 



jeudi 9 mai 2013

Kew Gardens




From the oval-shaped flower-bed there rose perhaps a hundred stalks spreading into heart-shaped or tongue-shaped leaves half way up and unfurling at the tip red or blue or yellow petals marked with spots of colour raised upon the surface ; and from the red, blue or yellow gloom of the throat emerged a straight bar, rough with gold dust and slightly clubbed at the end. The petals were voluminous enough to be stirred by the summer breeze, and when they moved, the red, blue and yellow lights passed one over the other, staining an inch of the brown earth beneath with a spot of the most intricate colour. The light fell either upon the smooth, grey back of a pebble, or, the shell of a snail with its brown, circular veins, or falling into a raindrop, it expanded with such intensity of red, blue and yellow the thin walls of water that one expected them to burst and disappear. Instead, the drop was left in a second silver grey once more, and the light now settled upon the flesh of a leaf, revealing the branching thread of fibre beneath the surface, and again it moved on and spread its illumination in the vast green spaces beneath the dome of the heart-shaped and tongue-shaped leaves. Then the breeze stirred rather more briskly overhead and the colour was flashed into the air above, into the eyes of the men and women who walk in Kew Gardens in July.

Virginia Woolf  Kew Gardens 




De l'ovale du massif se dressait peut-être une centaine de tiges évasées en forme de cœur ou, à mi-hauteur, des languettes de feuilles, dont les pointes dévoilaient des pétales rouges, bleus ou jaunes marqués de taches colorées ; et, des profondeurs rouges, bleues ou jaunes émergeait tout droit un piquet aux dorures écaillées, légèrement recourbé à son extrémité. Les pétales étaient assez volumineux pour être agités par la brise d'été et quand ils bougeaient, les chevauchantes lumières rouges, bleues et jaunes déposaient sur un pouce de terre brune au-dessous d'elles une tache d'une couleur indéfinissable. La lumière tombait tantôt sur une coquille d'escargot aux brunes veines circulaires, ou sur une goutte de pluie dont ils faisaient si intensément briller de rouge, de bleu et de jaune la surface, que l'on s'attendait à la voir crever puis disparaître. Mais voici que la gouttelette redevenait gris argenté et que la lumière se posait sur la chair d'une feuille, révélant les ramifications en filigrane, qu'elle bougeait de nouveau pour inonder la verte immensité sous la coupole en forme de cœur et sous les languettes de feuilles. Puis la brise a soufflé un peu plus fort et la couleur a jailli plus haut, dans les yeux des hommes et des femmes qui se promènent à Kew Gardens en juillet.

Traduction : Pierre Nordon (Virginia Woolf  Romans et nouvelles, La Pochothèque)




Dall'aiuola ovale si ergevano forse un centinaio di steli, che si schiudevano, a metà della loro altezza, in foglie a forma di cuore o di lingua e dispiegavano sulla punta petali rossi, azzurri o gialli segnati da macchie colorate e rilevate ; e dalle tenebre rosse, azzurre e gialle delle loro gole emergeva un'asta dritta, ruvida di polvere dorata, e leggermente claviforme. I petali erano grandi abbastanza perché la brezza estiva li agitasse, e quando si muovevano, le loro luci rosse, azzurre e gialle scorrevano l'una sull'altra, tingendo un tratto di bruna terra sottostante di una macchia di colore umido e intricato. La luce cadeva ora sul dorso levigato e grigio di un ciottolo, ora sul guscio di una chiocciola dalle brune venature ritorte ora, versandosi in una goccia di pioggia, ne dilatava le sottili pareti d'acqua con una tale intensità di rosso, azzurro e giallo da far pensare che avrebbero potuto scoppiare e svanire da un momento all'altro. Ma la goccia, invece, ridivenne in un attimo grigio argentea, e la luce ora si posò sulla carnosità di una foglia, rivelando, sotto la superficie, la delicata nervatura delle fibre, e poi di nuovo si mosse e sparse il suo chiarore nei vasti spazi verdi sotto la cupola delle foglie a forma di cuore e di lingua. Poi la brezza palpitò più vivace e i colori vennero lanciati scintillando nell'aria, negli occhi degli uomini e delle donne che passeggiavano in luglio per i Kew Gardens.

Traduzione : Susan Dick














Images : de haut en bas, (1) Tom Crease  (Site Flickr)


(3) Shane Hughes  (Site Flickr)

(4) Emma Lommel  (Site Flickr)

(5) Emily Fong  (Site Flickr)

(6) Renaud Camus  (Site Flickr)




mercredi 8 mai 2013

Li soprani der Monno vecchio (Les souverains du Monde ancien)




Un sonnet de Giuseppe Gioachino Belli, écrit en "romanesco", le dialecte de Rome :
    
 C’era una vorta un Re cche ddar palazzo
mannò ffora a li popoli st’editto :
« Io sò io, e vvoi nun zete un cazzo,
sori vassalli bbuggiaroni, e zzitto.
             
     Io fo ddritto lo storto e storto er dritto :
pòzzo vénneve a ttutti a un tant’er mazzo :
Io, si vve fo impiccà nun ve strapazzo,
ché la vita e la robba Io ve l’affitto.
           
     Chi abbita a sto monno senza er titolo
o dde Papa, o dde Re, o dd’Imperatore,
quello nun pò avé mmai vosce in capitolo ».
           
     Co st’editto annò er Boja pe ccuriero,
interroganno tutti in zur tenore ;
e arisposeno tutti: « È vvero, è vvero ».

21 gennaio 1832 

Il était une fois un Roi qui depuis son palais
adressa à son peuple cet édit :
« Moi, je suis moi, et vous, des moins que rien,
seigneurs, vilains, filous, tenez vous-le pour dit.

Moi, je peux redresser le tordu et tordre le droit :
je peux tous vous vendre au prix que j'ai fixé :
je peux même vous faire pendre sans causer aucun tort,
car je suis le bailleur de votre vie et de votre sort.

Qui loge dans ce monde sans le titre
de Pape, de Roi, ou d'Empereur,
celui-là n'aura jamais voix au chapitre ».

Le Bourreau fut chargé de répandre cet édit,
et de demander à tous ce qu'ils en pensaient ;
et d'une seule voix, tous répondirent : « C'est vrai, c'est vrai ! ­».

21 janvier 1832

(Traduction personnelle)




Le troisième vers de ce sonnet ("Io sò io, e vvoi nun zete un cazzo" / "Moi, je suis moi, et vous, des moins que rien") est devenu l'une des répliques les plus célèbres de la comédie italienne, depuis qu'Alberto Sordi l'a repris dans une scène mémorable du film de Mario Monicelli Il marchese del Grillo (1981), que l'on peut voir ci-dessous :





 Images : Ugo Pagliai dans Enrico IV, de Luigi Pirandello
 

lundi 6 mai 2013

Le lancinant désir




Jeudi 6 décembre, minuit et demi. (…) À midi, Caroline Broué recevait l’écrivain américain Ron Rash, qui est né dans les Appalaches, qui y vit, qui vient de publier un roman s’y déroulant et qui enseigne la culture appalachienne dans une université de la région. À l’écouter, un formidable désir d’Appalaches me submerge. J’ai traversé ces montagnes en voiture, une fois, en 1969, je crois, avec William B. et son ami Bill Strait. Nous avions fait étape dans une jolie maison de la Virginie-Occidentale, si je ne me trompe, chez des cousins de W. auprès desquels nous avions passé une journée et une nuit. 

(…) 

C’est au cours de ce voyage que nous avons visité Monticello, la maison de Jefferson près de Charlotte, toujours si je ne me trompe. Le paysage était très beau, j’étais très enthousiaste de la région, mais je ne regrettais pas trop de n’en voir que très peu, et très vite, parce que dans mon esprit ce passage-là n’était bien entendu qu’une première et superficielle prise de contact, qui serait suivie sans aucun doute de nombreux autres séjours auxquels je devrais, avec l’âge, une grande et très aimante intimité avec les Appalaches. 




Bien entendu, il ne s’est rien passé de tel. Je ne suis jamais retourné dans les Appalaches, et le plus vraisemblable à présent est que je n’y retournerai jamais. Aurais-je le temps de m’y rendre, ce qui est peu probable, je n’en aurais pas les moyens. Et ce que je viens d’écrire sur les Appalaches, et de mon désir d’elles, je pourrais l’écrire de dizaines et de dizaines d’autres régions de par le monde, du Magne ou du Finnmark, de la Garfagnana ou du pays d’Herve. Voilà pourquoi j’ai trouvé vivre si décevant, si frustrant, si inférieur à mes espérances, dans l’ensemble ; j’ai le sentiment d’avoir à peine touché la terre, de l’avoir très peu et très mal connue, d’avoir raté la plupart de mes relations avec ses provinces, ses paysages, ses jardins dans les villes et ses entrées de village (dans le Gloucestershire). 

L’émission s’est terminée sur la diffusion d’un extrait d’Appalachian Spring de Copland, une musique qui m’est très familière et qui a redoublé ma nostalgie pour des montagnes et des vallées que je connais à peine.

Renaud Camus  Vue d'oeil, Journal 2012  Editions Fayard 







 

Images : (1) Dennis Dimick (Site Flickr)


(3) Noëlle (Site Flickr




samedi 4 mai 2013

L'Adagio




Nous avons écouté en chemin le sublime adagio qui est à lui seul tout ce qui existe de la dixième symphonie de Mahler. On dit toujours : la dixième est (très) inachevée, il n’en existe qu’un mouvement (sur les quatre ou cinq qu’elle aurait sans doute comportés). Mais si Mahler ou quelqu’un d’autre avait eu l’idée de donner un titre à ce mouvement, L’Adieu à la vie ou Fin d’été à la montagne, et de le considérer comme une œuvre autonome, un poème symphonique ou une suite pour orchestre, par exemple, tout le monde serait d’accord pour y voir sans réserve un chef d’œuvre de plus, et tout à fait complet, parfaitement comparable aux Métamorphoses de Strauss (avec trente-cinq ans d’avance). Il s’agit en tout cas d’une de ces œuvres musicales, comme les Métamorphoses, comme Siegfried Idyll ou le prélude de Lohengrin, qui ne vont nulle part, qui font du surplace (pendant une bonne demi-heure, en l’occurrence) – inutile d’écrire que cette remarque n’est pas à prendre en mauvaise part, bien au contraire : l’art du surplace est un des plus hauts qui soient, en musique. 

Renaud Camus  Vue d’œil, Journal 2012  Éditions Fayard, 2013












Images : Renaud Camus (Site Flickr)

vendredi 3 mai 2013

Quintette avec orme




Jeudi 18 octobre, une heure et demie du matin (le 19). J’ai assisté cette après-midi, dans la clairière des Trônes, puis dans celle de l’Être, à un merveilleux concert de musique de chambre du vent. Il est meilleur dans les formes intimes, je trouve, que dans les vastes compositions symphoniques où il a tendance à exagérer les effets dramatiques et les grands crescendos un peu trop prévisibles. Dans le quatuor de chênes ou le quintette avec orme, il est exquis de délicatesse, de nervosité, d’invention, d’humour, de tendresse et de véhémence. Même ses silences sont incomparables, abrupts comme ses meilleurs effets de timbre, baguenauds, déhanchés, et soudain exaltés, lyriques et puis non, soumis à force d’insoumissions contradictoires à un art j’men-fichiste et précis de la fugue. Les chiens eux-mêmes étaient sous le charme, d’autant que leur médecin, la mort, ne leur permet plus beaucoup de plaisirs de plein air. 

Renaud Camus  Vue d’œil, Journal 2012  Éditions Fayard, 2013 








Images : Renaud Camus  (Site Flickr)



mercredi 1 mai 2013

Un chocolat à Mirandola




Vendredi 6 juillet, une heure du matin (le 7). Des lieux reviennent, des circonstances, des épisodes, qui pourtant n’avaient pas paru spécialement marquants sur le moment – et je pense à des souvenirs de voyage. Quelquefois il y a eu une étape, pour le souvenir, le pilier d’une arche d’un pont. Ainsi cet hiver j’ai dit à Jeanne, au téléphone, que j’étais en train de boire du chocolat (que m’avait préparé Pierre, pour me réchauffer dans l’atelier). Elle en fut surprise, parce que ce n’est guère dans mes habitudes. Elle a dit : 

« Ah, c’est le chocolat de Mirandola qui vous a donné cette envie ? » 

En effet nous avions pris du chocolat à la terrasse d’un café de La Mirandole, dans les derniers jours d’octobre ou les premiers de novembre, je pourrais facilement retrouver la date précise, si nécessaire – plus exactement Jeanne et Pierre avaient pris du chocolat, et moi j’avais d’abord résisté à cette tentation et m’étais contenté d’un verre d’eau minérale, ou plutôt non, d’une tasse de café, car j’avais été pris d’une de mes brusques attaques de sommeil, et j’avais désiré du café pour essayer de me tirer de là, c’est même pour cette raison que nous nous étions assis à la terrasse de ce bar du théâtre, je crois, non loin du château des Pics, sur la large esplanade qui mène d’une traite, à partir du boulevard de ceinture, le long des anciens remparts, au cœur de la ville et du municipio. Mais leur chocolat avait l’air si bon que j’avais cédé à la tentation moi aussi ; et de fait il l’était, bon, et si épais qu’une petite cuillère s’y tenait debout sans autre appui que la consistance du breuvage, ainsi qu’il faut qu’il en aille, je crois, selon je ne sais quelle image d’Épinal du chocolat. 

Ou bien sont-ce les tremblements de terre du printemps dernier, très sévères pour Mirandola, qui m’ont remis en tête cette ville et cette étape ? Est-ce d’avoir, dans le même temps, dû écrire quelques pages sur Jean Pic et sur son neveu Jean-François ? L’oubli ne menaçait pas, de toute façon, ce n’est pas cela. Mais quelque chose s’est passé qui a fait de cette heure, de cette petite cité assez ordinaire, presque laide à l’aune des villes historiques italiennes, la matière de constantes résurgences en images, une fidèle de mes insomnies, allais-je écrire – mais non, je ne souffre guère d’insomnies, touchons du bois, ces temps-ci ; et je n’ai même pas besoin d’insomnie pour penser à elle sans y penser. 

Renaud Camus  Vue d’œil, Journal 2012  Éditions Fayard, 2013  











Images : en haut, merci à Andrea V.

en bas, (1) Site Flickr

mardi 30 avril 2013

Er giorno der giudizzio (Le Jour du Jugement)




Giuseppe Gioachino Belli (1791-1863) est l'auteur de plus de deux mille sonnets en dialecte romain (le romanesco), véritable monument élevé à l'inventivité et à la vitalité du peuple de Rome. Pasolini l'admirait beaucoup et il a emprunté à l'un de ces sonnets le titre d'un chapitre des Ragazzi di vita (La Commare secca), qui inspirera ensuite le scénario du premier film réalisé par Bertolucci. Le sonnet que je cite ici est l'un des plus célèbres de Belli :


Er giorno der giudizzio 

Cuattro angioloni co le tromme in bocca 
se metteranno uno pe ccantone 
a ssonà : poi co ttanto de vocione 
cominceranno a ddì : "ffora a chi ttocca".

Allora vierà su una filastrocca 
de schertri da la terra a ppecorone, 
pe rripijjà ffigura de perzone 
come purcini attorno de la bbiocca. 

E sta bbiocca sarà ddio bbenedetto, 
che ne farà du' parte, bbianca, e nnera : 
una pe annà in cantina, una sur tetto. 

All'urtimo usscirà 'na sonajjera 
d'Angioli, e, ccome si ss'annassi a lletto, 
smorzeranno li lumi, e bbona sera.

Giuseppe Gioachino Belli  Sonetto n. 276  (25 novembre 1831)






Vittorio Gassman récite Er giorno der giudizzio



Le Jour du Jugement

Quatre grands anges, avec leurs trompettes,
se placeront aux quatre coins de l'univers,
et ils sonneront : puis, d'une voix forte,
ils commenceront à demander : "À qui le tour ?"

Alors on verra s'avancer en un long cortège
des squelettes sortis de terre, marchant accroupis
avant de reprendre leur forme humaine,
en se regroupant comme des poussins autour de leur mère.

Et cette mère sera le Bon Dieu,
qui les séparera en deux groupes, les bons et les méchants :
ceux-ci disparaîtront en enfer ; ceux-là iront au paradis.

À la fin s'avancera une troupe d'anges,
et comme quand vient l'heure de dormir,
ils éteindront toutes les lumières, et puis, bonne nuit !

(Traduction personnelle)






Images : Luca Signorelli, La Resurrezione della carne, Cappella di San Brizio, Duomo di Orvieto.


dimanche 28 avril 2013

La Casati



"Age cannot wither her, nor custom stale
Her infinite variety."

Shakespeare Antony and Cleopatra II, 2







Luisa Casati

Londra, Beaufort Gardens, sabato 1 giugno 1957. Agli amici non scrive più. Si crede telepatica e parla con loro convinta che la sentano. Si lava con la belladonna gli occhi che ormai non vedono più. Invecchia, sola con le sue manie, in una modesta camera affittata. Spegne nell’ombra i fuochi di una vita leggendaria. Se ne va alle tre del pomeriggio stroncata da un’emorragia cerebrale. È stata Isabella Inghirami in quel romanzo di D’Annunzio, e oggi muore come lui.

Una volta era bella. Ha impreziosito la sua bellezza indossando gli abiti strepitosi che Fortuny disegnava solo per lei. Ha incantato Diaghilev. Ha ammaliato Rubinstein e messo in soggezione David Herbert Lawrence. Ha dato feste mitiche, nel suo palazzo sul Canal Grande o nel giardino con gli alberi dipinti d’oro della villa di dieci piani alla periferia di Parigi, in cui lei era il sole e gli altri le stelle che debbono rassegnarsi a impallidire. «Vorrei essere un’opera d’arte vivente», ha sempre confessato senza tante cerimonie, e oggi sa come vanno a finire anche le opere d’arte.

Un giorno, a Parigi, ha ricevuto Man Ray. Lei ha quarantatré anni, undici più di lui, ma non si vede. Indossa la tenuta abituale : tre metri di pitone vivo intorno ai fianchi ancora snelli. Si mette in posa. Lui accende le lampade, ma un corto circuito oscura tutte le luci gettando il salone nella penombra. Non fa niente. Starà in posa nella penombra. Tornato a casa, lui svillupa le fotografie. Sono venute così male che vorrebbe buttarle, ma lei dice : «Le compro». Lei le trova magnifiche. Adora quel sorriso sfuocato, di occhi che scintillano nel buio come gli occhi di una tigre al risveglio. Gli dice : «Ha fotografato la mia anima, lo sa?»

Eugenio Baroncelli Mosche d'inverno Ed. Sellerio, 2010







Luisa Casati

Londres, Beaufort Gardens, samedi 1er juin 1957. Elle n’écrit plus à ses amis. Sûre d'avoir des dons de télépathie, elle parle avec eux, persuadée qu’ils l’entendent. Elle baigne avec de la belladone ses yeux qui désormais ne voient plus. Elle vieillit, seule avec ses manies, dans une modeste chambre louée. Elle éteint dans l’ombre les feux d’une vie légendaire. Elle meurt à trois heures de l’après-midi, emportée par une hémorragie cérébrale. Elle a été Isabelle Inghirami dans le roman de D’Annunzio, et aujourd’hui elle meurt comme lui.

Autrefois, elle était belle. Elle a rehaussé sa beauté en portant les vêtements prestigieux que Fortuny créait spécialement pour elle. Elle a fasciné Diaghilev. Elle a envoûté Rubinstein et troublé D.H. Lawrence. Elle a donné des fêtes mythiques, dans son palais sur le Grand Canal ou dans le jardin aux arbres peints en or de sa villa de dix étages dans la banlieue de Paris ; elle y était le soleil et tous les autres des étoiles qui doivent se résigner à pâlir. «Je voudrais être une œuvre d’art vivante», avouait-elle tout simplement, et aujourd’hui, elle sait comment les œuvres d’art, elles aussi, finissent.

Un jour, à Paris, elle a reçu Man Ray. Elle a quarante-trois ans, onze de plus que lui, mais cela ne se voit pas. Elle porte sa tenue habituelle : trois mètres de python vivant autour de ses hanches encore minces. Elle prend la pose. Il allume les lumières, mais un court-circuit plonge brusquement le salon dans l’obscurité. Cela n’a pas d’importance : elle gardera la pose dans la pénombre. Un peu plus tard, Man Ray développe les photographies. Elles sont si mauvaises qu’il voudrait les jeter, mais elle lui dit : «Je vous les achète». Elle les trouve magnifiques. Elle adore ce sourire flou, ces yeux qui scintillent dans le noir comme ceux d’une tigresse au réveil. Elle lui dit : «Savez-vous que vous avez photographié mon âme ?»

(Traduction personnelle)








Images
: en haut, Man Ray Portrait de la Marquise Luisa Casati (1922)

au centre, Man Ray Portrait de la Marquise Luisa Casati (détail) (1922)

en bas, Adolf de Meyer Portrait de la Marquise Luisa Casati (1912), avec un autographe de D'Annunzio.