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samedi 17 février 2018

La Corse des solitudes





Un deuxième extrait de Vers l'invisible, le tome du Journal de Julien Green dans lequel il raconte son séjour en Corse au mois d'août 1958 :

Hier à Poggio d’Oletta. On traverse Oletta et on monte. On arrive à un village où il y a deux églises côte à côte, toutes deux du dix-huitième siècle, pauvres et belles. Nous sommes dans le premier des trois villages qui composent Poggio et il faudra grimper pour voir les deux autres. Une vue immense, de longues collines, des vallées inondées de lumière, avec des hameaux gris, blancs et roses dispersés çà et là. Nous montons encore pour atteindre le tout dernier village, Poggio-le-Haut. Il donne l’impression d’avoir mille ans et plus, avec ses maisons de pierres grises et noires et ses rues qui ont le roc pour pavé. Nous en suivons une qui serpente et se dirige simplement vers le ciel : tout au bout, en effet, il y a le ciel. J’en ai reçu une sorte de choc, mais tout m’a frappé dans ce village étrange et fascinant. En voyant ces rochers sortant de terre sous nos pieds, cette pierre usée et polie par les pas de milliers d’hommes et de femmes, j’ai essayé de voir les choses par les yeux des gans d’ici. De son enfance jusqu’à sa mort, l’habitant sait qu’il y a une roche de telle forme entre la dernière et l’avant-dernière maison. Rien ne bouge ici, rien n’est nouveau. La maison, c’est du rocher, c’est encore de la montagne. A Paris où tout change et se dérange et se défait, nous ne savons plus où nous sommes et le sol fuit sous nos pieds, mais à Poggio tout est immobile à jamais. Il doit y avoir chez les gens de ce village un sens de l’éternité dont ils ne se rendent pas compte. Combien d’entre eux ont jamais fait le voyage de Saint-Florent ? N’ai-je pas connu des Vénitiens qui n’avaient jamais quitté Venise ? En redescendant, nous nous arrêtons au second Poggio. C’est bien autre chose. Une rue étroite et fraîche, puis de petites places carrées qui se commandent les unes les autres comme les pièces d’un appartement. En s’y promenant, on a l’impression d’être chez quelqu’un qui est sorti. Personne. Dans une fenêtre, une colombe blanche sur le rebord de pierre, contre le grand fond noir de la salle vide. Les belles demeures sévères nous regardent. Pas un son. Un petit chat couleur de fumée joue sur les marches d’un perron. Un enfant de quatre ou cinq ans nous considère en silence. 





A l’église d’Oletta où j’entends la messe, le dimanche, les hommes se tiennent au fond, près de la porte, absolument immobiles. On ne les entend pas, mais ils sont là, un peu comme des arbres, ils ont cette dignité qu’ont les arbres. Ce sont sans doute les êtres les plus mystérieux que j’aie connus. On a l’impression que le village est sauvé en bloc, comme une seule personne. Partout une propreté sans défaut. Ce n’est ni le Midi de la France, ni l’Italie, ni l’Espagne, c’est la Corse des solitudes.

Julien Green  Vers l'invisible, Journal 1958-1967  Editions Plon, 1967







Images : (1) Simon Massicotte  (Site Flickr

(2) et (3) merci à Stéphane Lagarde  (Site Flickr)



mercredi 7 février 2018

Vers l'invisible




En août 1958, Julien Green séjourne en Corse, près d'Oletta, dans le canton du Nebbio (dans les parages du Cap Corse), et il consacre à ce séjour quelques entrées de son Journal de cette année-là, publiées en 1967 dans le volume Vers l'invisible (1958-1967). Je recopie ici quelques extraits significatifs de ces souvenirs de Corse, qui méritent certainement de figurer parmi les plus belles pages que l'Île a inspirées à un écrivain.

3 août. — A Oletta, en Corse, non loin de Saint-Florent. De nos fenêtres, nous voyons au loin, sur une colline, le village dominé par les deux tours de son église baroque. Le jardin est plein d'odeurs grisantes. Du matin au soir, la Corse vous promène sous le nez un bouquet de fleurs. Les habitants ne saluent et ne sourient que si on les salue d'abord, mais alors ils se montrent très cordiaux. Quant au paysage, que puis-je en dire ? Je me demande s'il n'est pas nécessaire de venir ici pour savoir à quel point la terre est belle. J'ai pourtant voyagé dans deux parties du monde et même dans trois... Sous les figuiers du jardin, il y a six colombes d'une blancheur qui fatigue la vue lorsqu'elle vont se promener au soleil pour se faire admirer. Elles sont si blanches que l'ombre de leurs plumes sur leurs plumes semble encore de la blancheur. Parfois elles s'envolent au-dessus de la vallée jusqu'au village, parcourant en une minute un espace que nous ne franchissons à pied qu'en une demi-heure, et vont se poser sur l'église.





Non loin d'ici, à Murato, dans une sauvage et magnifique campagne cernée de collines d'un vert qui fait songer à un velours usé, il y a une église très ancienne et d'une simplicité étonnante. Elle est toute blanche, rayée horizontalement de bandes vert-de-gris foncé. Des ornements en frise courent tout autour des murs, exposés au vent, au soleil. Le dessin est beau. On voit — c'est la frise qui m'a le plus frappé — un serpent énorme qui sort d'un arbre et tient dans sa gueule une pomme qu'il offre à Eve ; celle-ci, déjà, se cache d'une main. A l'intérieur de l'église, rien. Un autel de bois, mais des ornements d'une grande élégance sculptés dans les murs. Cette église si riche et si pauvre, si belle et si sévère, se dresse au soleil couchant, toute seule au milieu des collines dénudées, un peu comme une âme devant Dieu.






12 août. — Étendu sur mon lit, je vois le soleil se coucher dans mes vitres. Pourquoi cela m’attriste-t-il ? Je sais bien qu'il va falloir quitter la terre, ou plutôt m'enfouir dedans. La nuit dernière, sur la terrasse, je regardais avec émerveillement les étoiles aussi nombreuses et aussi brillantes que dans le ciel d'Afrique. J'ai beau essayer de me faire à cette idée qu'il faut s'en aller un jour, je serais consterné de mourir maintenant.

Julien Green  Vers l'invisible Journal 1958-1967, Librairie Plon, 1967






Images : tout en haut, Marcel Dormanns  (Site Flickr)

(2) Oletta, église Sant'Andria SourceWikiCommons

(3) Murato, église San Michele Source : Site Flickr

(4) Dan Hutt (Site Flickr)


(6)  Angela Massagni  (Site Flickr)

(7) Source : WikiCommons

mercredi 17 janvier 2018

L'école buissonnière à Venise




J'aime beaucoup Patty Pravo, une chanteuse originale et volontiers excentrique dont la voix grave, le choix d'un répertoire varié (de la chanson à texte au rock en passant par la mélodie italienne plus classique) et le goût de la provocation lui ont valu une grande popularité depuis la fin des années soixante, et pas seulement en Italie. Elle publie en ce moment ses mémoires, sous le titre La Cambio io la vita che... (il s'agit d'un extrait d'une chanson que lui a écrite Vaco Rossi, le rocker rebelle de la chanson italienne, et qui dit à peu près ceci : "Je la changerai moi-même cette vie qui n'a pas réussi à me changer..."). La partie la plus réussie de l'ouvrage est à mon avis celle où elle raconte son enfance, son adolescence et sa formation musicale au conservatoire de Venise, où elle vit chez ses grands-parents paternels, membres de la bonne société vénitienne (ils reçoivent par exemple dans leur salon le cardinal Roncalli, qui deviendra le pape Jean XXIII), à la fois attachés à une bonne éducation, mais aussi ouverts et libertaires sur bien des points... Je cite ici un passage de ces mémoires où la jeune Nicoletta Strambelli (elle ne deviendra Patty Pravo (en référence aux "anime prave" de l'Enfer de Dante) qu'en 1966, au moment où elle commencera sa carrière de chanteuse) rencontre sur les Zattere, un jour d'école buissonnière, un couple étrange et fascinant :

J’imagine que certains enseignants étaient soulagés quand je n’allais pas en cours. Ça n’arrivait pas souvent, mais environ une fois par mois : je ne comprenais pas pourquoi il fallait aller toujours à l’école, alors que dehors il y avait un soleil magnifique, et Venise avec tous ses trésors. Ainsi, parfois, quand l’appel de la liberté était trop fort, je sortais comme d’habitude de la maison mais sur le chemin du conservatoire, je me perdais volontairement par les rues. Ce qui est beau quand on fait l’école buissonnière à Venise, c’est qu’il y a tant d’endroits où aller. Mon préféré, c’était la Pointe de la Salute, cette mince bande de terre en forme de triangle qui sépare le Grand Canal du canal de la Giudecca. Quand je séchais les cours, j’allais jouer au billard dans un bar tout proche, notre bar, ou je restais assise toute seule à l’extrémité de la Pointe. Je m’appuyais au lampion et assise par terre, je dessinais des visages et des silhouettes jusqu’au moment où il fallait rentrer à la maison pour le dîner. Pour moi, c’était le plus bel endroit du monde. J’ai souvent pensé que c’était l’endroit où je voudrais mourir. 


Patty Pravo à Venise, et à quatorze ans...


Ce fut en rejoignant la Pointe, alors que je venais d’avoir quatorze ans, que je fis l’une des rencontres les plus importantes de ma jeunesse. C’était sur les Zattere, la longue promenade en face de la Giudecca, avec les cafés et les belles façades des maisons qui se reflétaient dans l’eau. A un moment, je me suis arrêtée pour regarder l’accostage du vaporetto qui arrivait de la Giudecca. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait, Venise est pleine de vaporetti, et celui-là n’avait rien de spécial, au moins à première vue. Mais je restai là jusqu’à ce que tous les passagers aient débarqué, et j’en remarquai deux différents des autres : un vieil homme à la barbe blanche et à l’expression sévère, au bras d’une petite femme qui semblait le soutenir plus que l’accompagner. Je les vis descendre de la passerelle de l’embarcadère et rejoindre les Zattere. Dès qu’ils mirent pied à terre, ils se mirent à se promener tranquillement, en venant dans ma direction. Peut-être leur ai-je souri et s’en sont-ils aperçus, à moins que je les aie fixés sans m’en rendre compte, il n’en reste pas moins que ce couple austère et silencieux s’est arrêté devant moi. La femme me sourit, avec une délicatesse délicieusement surannée, et me salua en italien : — Ciao. 
— Bonjour. 
— Que fais-tu ici à cette heure ? 
— Rien. Je me promène. 
— Tu es seule ? 
— Oui. 
— Tu veux une glace ? Je te l’offre volontiers. 
— Merci... 
Ils m’accompagnèrent dans un café pour que je fasse mon choix, puis je dégustai ma glace en me promenant avec eux. Nous marchions pratiquement en silence. Quelques regards, quelques sourires. Elle seule parlait, et à un certain moment, elle se présenta : elle s’appelait Olga Rudge, lelle était la compagne de cet homme qui ne parlait jamais, m’expliqua-t-elle, parce qu’il n’avait plus confiance dans les mots. Elle ajouta qu’il était un poète célèbre. Il s’appelait Ezra Pound. Le lendemain, j’allai dans une librairie et je découvris son œuvre et ses poèmes. J’avais tant de choses à étudier, avec toutes les matières du conservatoire, mais fascinée par ce couple, je commençai à voler une demi-heure chaque soir pour lire ses livres. Le regarder marcher dans la lumière du matin m’avait transmis une étrange tranquillité intérieure. Le regarder penser, tandis qu’il marchait lentement à côté de moi, m’avait rempli d’une sensation de paix que je n’avais jamais ressentie auparavant, et que par la suite, je n’aurais retrouvée que peu de fois. 
— Bon, je dois partir... Merci beaucoup, dis-je ce jour-là, quand j’eus fini ma glace. 
Il était tard, c’était l’heure de rentrer. La promenade avait été très longue. 
— Bon retour, ma chère ! me dit Olga en guise de salut. Pound se limita à un signe de la tête.




Patty Pravo La cambio io la vita che... Einaudi Editore, 2017



A lire aussi sur le même sujet : Tendance Piper



Ezra Pound et Olga Rudge à Venise





Images : en haut, Mathieu François du Bertrand (Site Flickr)

tout en bas : Elis Boscarol (Site Flickr)



lundi 8 janvier 2018

Il Mare d'inverno (La Mer en hiver)




Une chanson d'Enrico Ruggeri chantée par Loredana Bertè (1983) :

Il mare d'inverno
è solo un film in bianco e nero visto alla TV.
E verso l'interno,
qualche nuvola dal cielo che si butta giù.
Sabbia bagnata,
una lettera che il vento sta portando via,
punti invisibili rincorsi dai cani,
stanche parabole di vecchi gabbiani.
E io che rimango qui solo a cercare un caffè.

Il mare d'inverno
è un concetto che il pensiero non considera.
E' poco moderno,
è qualcosa che nessuno mai desidera.
Alberghi chiusi,
manifesti già sbiaditi di pubblicità,
Macchine tracciano solchi su strade
dove la pioggia d'estate non cade.
E io che non riesco nemmeno a parlare con me.

Mare mare, qui non viene mai nessuno a trascinarmi via.
Mare mare, qui non viene mai nessuno a farci compagnia.
Mare mare, non ti posso guardare così perché
questo vento agita anche me,
questo vento agita anche me.

Passerà il freddo
e la spiaggia lentamente si colorerà.
La radio e i giornali
e una musica banale si diffonderà.
Nuove avventure,
discoteche illuminate piene di bugie.
Ma verso sera, uno strano concerto
e un ombrellone che rimane aperto.
Mi tuffo perplesso in momenti vissuti di già.

Mare mare, qui non viene mai nessuno a trascinarmi via.
Mare mare, qui non viene mai nessuno a farci compagnia.
Mare mare, non ti posso guardare così perché
questo vento agita anche me,
questo vento agita anche me.

Questo vento agita anche me,
questo vento agita anche......





La mer en hiver
c'est comme un film en noir et blanc à la télévision.
Et vers les terres,
un nuage dans le ciel qui se précipite.
Sable mouillé,
une lettre que le vent emporte,
des repères invisibles que se disputent les chiens,
paraboles épuisées de vieilles mouettes.
Et moi tout seul ici en quête d'un café.

La mer en hiver
est un concept que la pensée préfère éluder.
Ce n'est pas très moderne,
c'est quelque chose que jamais personne ne désire.
Des hôtels fermés,
des affiches publicitaires déjà délavées,
des automobiles laissent des traces sur des routes
où la pluie d'été ne tombe pas.
Et moi qui ne réussit même pas à parler avec moi.

Mer, mer, ici jamais personne ne vient pour m'emmener.
Mer, mer, ici jamais personne ne vient nous tenir compagnie.
Mer, mer, je ne peux pas te contempler
parce que ce vent m'agite moi aussi...

Le froid disparaîtra
et la plage retrouvera peu à peu ses couleurs.
La radio et les journaux
et une musique banale se répandra.
De nouvelles aventures,
des discothèques illuminées pleines de mensonges.
Mais le soir venu, un étrange concert
et un parasol qui reste ouvert.
Perplexe, je me plonge dans des moments déjà vécus.

Mer, mer, ici jamais personne ne vient pour m'emmener.
Mer, mer, ici jamais personne ne vient nous tenir compagnie.
Mer, mer, je ne peux pas te contempler
parce que ce vent m'agite moi aussi...

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Luigi Alesi  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

jeudi 4 janvier 2018

Le Bord des larmes



"Los ojos que del ínfimo elemento 
originaron su común defecto 
lloren ciegos y ríndanse mortales."





N’étant que changement le fleuve ne change pas, même s’il se fait estuaire ou devient carrément océan, jeune ou vieil, et ses flots toujours plus agressifs. D’ailleurs il coule hors sujet, pour ce petit traité qui ne s’y risque pas, non plus qu’à rêver d’aborder sur son éventuelle et presque inimaginable autre rive. Les précaires établissements de son bord familier, en revanche, ne cessent de s’étendre, comme une sorte de lèpre, en amont, en aval, multipliant leurs pontons de fortune, les palissades de vieilles planches de leurs chétives fabriques, les biefs ratatinés de leurs jardinets de misère. Changement à vue : ce n’est plus l’Ebre, ce n’est plus le Duero, ni le savant Mondego, ni l’Oronte des chevaliers ; c’est le Niger ou le Brahmapoutre. Mais il y a mieux, ou pire : les bords ne sont plus une mince couche d’habitations précaires et de vergers épouvantails, plaqués contre un remous beige inexplicable, dans une lumière immarcescible. L’étroite colonie, qui s’est tellement allongée, s’est aussi terriblement élargie, vers l’intérieur des terres.




Le bord des larmes, tout en conservant ses particularités curieuses, sa phénoménologie glébeuse, sa logique irréconciliable, son climat scandé par les horloges et ses après-midi que cadencent les baromètres, est en train de devenir une contrée comme une autre, avec son intendance approximative, ses routes qui courent tout droit vers les massifs montagneux et les forêts, ses services administratifs tatillons et ses corps constitués. Alors que l’on ne s’y rendait guère qu’en villégiature, jadis, pour les fins de semaine ou pour la belle saison, et bien que les heures, nous l’avons vu, n’y soient faites que d’instants qui paraissent ne communiquer qu’à peine, par les fonds, et les mois de précipices individuels, c’est maintenant un pays qu’on distingue difficilement de ses voisins, sinon qu’il est peut-être d’une vérité plus forte, au point qu’on se demande si ce ne sont pas eux qui l’imitent. Le niveau de vie ni la vie même n’y sont pourtant bien enviables, apparemment. On y passe toute l’année dans de frêles villas construites pour n’être habitées que l’été, comme feraient des gens qu’une guerre mondiale aurait surpris aux bains de mer ; et dès les premiers grands vents le sable entre dans les chambres, dans les livres et dans les yeux.

Renaud Camus  Le Bord des larmes  Editions P.O.L, 1990 






Images : en haut, Renaud Camus  (Site Flickr)

au centre, Julio Codesal Santos  (Site Flickr)

en bas, Alessandro Barbarini  (Site Flickr)














lundi 1 janvier 2018

Auguri (Meilleurs vœux pour cette nouvelle année)




«Diamo fondo alle ultime riserve !»



Totò et Anna Magnani dans Risate di gioia, de Mario Monicelli (1960)

dimanche 24 décembre 2017

Le Berger endormi



Buon Natale a tutti !




Parmi les santons de la crèche napolitaine traditionnelle, Benino "il pastore dormiente" [le berger endormi] est l’une des figures les plus attachantes, et les plus mystérieuses. En général, on place ce santon au point le plus haut de la crèche, loin de la grotte de la Nativité. C’est donc un berger endormi, entouré de quelques brebis ; sa tête est posée contre un rocher, à l’ombre d’un arbre. Le personnage est inspiré des bergers qui, dans l’Évangile de Luc [2, 10-12], veillent près de leurs troupeaux : « un ange du Seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d’une grande crainte. L’ange leur dit : "Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Il vous est né aujourd'hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ; et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire" ». 




Benino représente donc le début du parcours vers la Révélation, son état d’inconscience est la condition nécessaire à l’initiation, à la transfiguration, à la re-naissance par laquelle le dormeur Benino deviendra "il pastore della Meraviglia" [le berger de l’Emerveillement], celui qui, face à l’Enfant-Jésus, ne peut que lever les bras au ciel et ouvrir la bouche en un cri muet, littéralement possédé par l’extase et la joie de la Révélation (ce personnage est aussi le "Ravi" des crèches provençales). Mais dans la symbolique de la crèche napolitaine, le personnage de Benino a une autre signification : c’est celui qui rêve la crèche tout entière, et qui chaque année lui permet de revivre. Il faut prendre garde à ne pas le réveiller, parce qu’avec son rêve, c’est le mystère et l’enchantement de la crèche qui disparaîtraient... 









dimanche 26 novembre 2017

Mémoire, mère d'oubli




Note : à l'occasion de la sortie de la traduction française du livre de Maurizio Bettini Contre les racines, aux éditions Flammarion (dans la collection Champs actuel), je republie ici l'article que j'avais écrit à ce propos il y a cinq ans, au moment où le livre était paru en Italie :

Maurizio Bettini, professeur de philologie classique à l’Université de Sienne, vient de publier un petit livre intitulé Contro le radici (Contre les racines, Il Mulino Ed. Collezione Voci, 2012). Il s’agit d’une réflexion polémique, mais très stimulante, sur les thèmes de la tradition, de l’identité et de la mémoire. J’avoue ne pas avoir été convaincu par la manière dont l’auteur critique la métaphore arboricole des "racines", selon lui forcément contraignante pour l’individu puisqu’elle l'enferme dans une identité "verticale", autoritaire et exclusive ; il lui préfère pour sa part la métaphore plus "horizontale" et accueillante des sources, des ruisseaux, des fleuves et des affluents dont les eaux peuvent se répandre et se mêler de façon plus libre. 

On comprend bien le sens de cette substitution, qui veut offrir une vision plus ouverte de l’identité, celle-ci n'étant plus centrée sur la tradition et l’origine, mais située de façon plus diffuse autour du partage et de l’échange. Il y a tout de même ici le risque d’une dilution, d’une sorte de fusion dans un ensemble indifférencié que Bettini ne me semble pas prendre en compte de façon assez nette dans son raisonnement, tout concentré qu’il est sur sa volonté de critiquer le déterminisme des racines, et d'en dénoncer les effets pervers. La réflexion qu’il conduit dans la seconde partie de l’ouvrage m'a semblé beaucoup plus convaincante, puisqu'il s'y arrête sur les paradoxes de la tradition et de la mémoire aux prises avec une certaine modernité qui, en cherchant à en exalter les mérites, ne parvient en fait qu’à les occulter, par exemple à travers le développement du tourisme de masse. Je cite ici à ce propos le dernier chapitre de l’ouvrage : 

«Je voudrais conclure ces réflexions en traitant d’un sujet moins dramatique que le conflit qui a dévasté le Rwanda à la fin du siècle précédent : le rapport entre le tourisme et la mémoire culturelle, en prenant comme exemple une visite que j’ai faite il n’y a pas très longtemps à Corte, en Corse. Cette petite expérience me semble tout à fait appropriée pour mettre en lumière un autre paradoxe lié au thème de la tradition et des racines dans la société contemporaine. 

Je m’étais rendu à Corte poussé par la curiosité de découvrir le lieu qui avait été le berceau de l’indépendance de l’île. C’est en effet dans cette ville qu’a été rédigée la première Constitution corse, quand Jean-Pierre Gaffori fut élu chef de la nouvelle Nation; après l’assassinat de Gaffori, cette même ville devint la capitale de la Corse indépendante pendant la période de Pascal Paoli, le héros des Lumières, l’élève d’Antonio Genovesi et l’homme d’état admiré par Rousseau. Je savais aussi que c’était à Corte que Paoli avait créé la première imprimerie corse et installé l’Université de Corse, fermée par la suite, et pour longtemps, par les Français – en somme, j’imaginais que j’allais découvrir le lieu où la Corse d'aujourd'hui a ses racines, pour utiliser une métaphore bien connue. Cela n’a pas été exactement le cas. 

Je me suis en fait retrouvé dans une petite ville très touristique (au moins dans sa partie la plus ancienne), dont le cours et les places principales sont constellés de restaurants qui se veulent typiques, de boutiques qui vendent des produits alimentaires également typiques, des couteaux fabriqués en Chine qui portent sur la lame l’inscription "vendetta corse", des hachoirs et des coupes en bois d’olivier comme on peut en trouver à Malaga ou à Castellina in Chianti. Sur la place dédiée à Pascal Paoli, située dans la partie basse de la ville, la statue du héros était entourée de motocyclettes garées n’importe comment. Dans la partie haute de la ville, la petite place consacrée à Gaffori était entièrement occupée par les tables et les chaises des divers bars et restaurants qui l'entourent. Il était même impossible de s’approcher de la statue du général, dressée au centre de la place ; en fait, on ne parvenait même plus à la voir : qui s’y serait risqué aurait immanquablement renversé un parasol, ou écrasé les pieds de quelques innocents Allemands en train de déguster leurs crèmes glacées. Pendant ce temps-là, un petit train vert, composé d’une locomotive à la Disney et de petits wagons de plastique, promenait à travers les ruelles des caravanes de touristes occupés à photographier tout ce qu'ils pouvaient, sans bien savoir pourquoi. Du point de vue de la mémoire culturelle, la visite à Corte était plutôt décevante. Pour en retrouver un écho, il ne restait plus qu’à entrer dans le musée construit à l’intérieur de la citadelle – comme c’est souvent le cas, la tradition se tenait retranchée derrière une billetterie, des gardiens, des vitrines, des murs.





Je me retrouvais donc face à un authentique paradoxe : un lieu de la mémoire s’était transformé, pour cette raison même, en lieu de l’oubli. On pourrait d’ailleurs observer le même phénomène dans beaucoup d’autres localités italiennes et européennes que la tradition a marquées d’une forte empreinte. Ce qui attirait à Corte les visiteurs, les éloignant un moment de leurs plages estivales, c’était, de façon plus ou moins consciente, l’aura de culture et d’histoire qui entourait cette petite ville. Tout cela aboutissait pourtant à un paradoxe, puisque les conséquences de cette attraction finissaient par aller à l’encontre de la cause même qui l’avait provoquée. Les souvenirs accumulés dans les pierres de la ville, dans les statues érigées à la gloire des héros locaux, dans les impacts que les balles des soldats génois avaient laissés sur les murs de la maison Gaffori, avaient fini par générer autour d’eux un réseau d’activités et une foule de gens qui non seulement ne prêtaient aucune attention à ces souvenirs, mais finissaient même par en occulter la présence derrière une barrière de glaciers, de petits trains et de "vendettas corses" made in China. Avec le tourisme en guise de sage-femme, la mémoire culturelle avait fini par accoucher de son propre oubli.»

Maurizio Bettini  Contro le radici, Il Mulino Ed., 2012  (Traduction personnelle)









Images : en haut, Denis Trente-Huittessant  (Site Flickr)

au centre, Jaroslav Mrkvicka  (Site Flickr)

en bas, Yves Benoit  (Site Flickr)


On peut voir ici une émission de la série Le Storie (Rai Tre) où Maurizio Bettini parle de son ouvrage Contro le radici (en italien, bien sûr).

vendredi 17 novembre 2017

Le Secret des Langhes (Il Segreto delle Langhe)




Un extrait du roman de Gianni Farinetti, Il ballo degli amanti perduti, paru en 2016 aux éditions Marsilio :

Viene notte e la Langa ripropone come ogni sera il suo enigma. Buio fondo, silenzio vibrante, un ultimo bagliore di indecifrabile paura. Non è solo questione di strade deserte, di fioche e remote luci sulle colline, di alberi maestosi che sembrano chiudersi in alto come il soffitto di una cattedrale. Ogni campagna è così, certo, ma le Langhe, soprattutto queste, nascondono un impenetrabile segreto. Le venature dei grigi contro i rami spogli dei castagni, le robinie, i faggi, gli improvvisi calanchi terrosi, il biancore della neve sotto il chiarore di una luna crescente, sarà piena venerdì o sabato. 

I paesi ritrovano il loro carattere fortificato come se antichi soldati fossero ancora mimetizzati in agguato lungo le scarpate dei castelli, le donne chiudono casa, accendono la stufa, mettono su un minestrone mentre i bambini giocano fra loro in cucina. Si cenava, e ancora lo si fa, appena veniva buio. Come raccontava ieri Umberto a Sebastiano, un tempo ci si preparava ad andare nelle cascine dei vicini portando con sé un violino, una fisarmonica, per cantarne una riuniti nella stalla. La sera passava così, al caldo delle vacche, i cani accucciati sulla paglia, le donne a cucire, gli uomini a cantare o giocare a carte cristonando a ogni scopa ! vinta dall’avversario. Era in quelle serate che i giovanotti potevano scoccare dardi amorosi alle ragazze, ma non di più : severissimi padri, madri accorte, al massimo zii complici, frenavano con uno sguardo ogni palpito che andasse più in là, appunto, di un tenue fremito. Era povera, di più, misera, questa terra. Povera non solo di cibo, di difficili colture su questi terrazzamenti cavati alle impetuose pendenze delle colline, ma anche di strade. Così le notizie arrivavano quando arrivavano, così gli eserciti, le razzie, le epidemie. Intere valli venivano falcidiate e i pochi che resistevano ricostruivano da capo, sempre con le stesse pietre, gli stessi legni.

Sebastiano non vede l’ora — ma chissà se ci sarà un’ora futura fra lui e il suo nuovo amico — di portare Roberto a vedere in una frazione una casa quasi diroccata nella quale, per tamponare una porta, era stata usata secoli fa una lapide romana con un’ormai quasi indecifrabile scritta scolpita. Bastava scavare pochi metri, anche meno — e forse anche oggi — per riportare alla luce lapidi, un capitello, i cocci sparsi di un vaso. O le ossa di gente sconosciuta, guerrieri, contadini, forestieri che avevano smarrito la strada di casa. Saranno queste fosse inesplorate a generare il mistero di Langa ? Stanno ancora invocando soccorso questi ignoti corpi ? Così nei cimiteri, dove i più fortunati hanno trovato sepoltura, molti di loro dismessi, abbandonati, rintracciabili soltanto, se mai qualcuno si prendesse la briga di farlo, dal segnale di una croce, di un pilone votivo. La notte tutto ricopre e può essere grandioso camminarci dentro lungo i sentieri appena rischiarati dalla luna crescente e sentirsi perduti e già morti con la sola consolazione che la terra, ricoprendoci, sarà benigna. Di qualcosa bisogna pur andarsene, succedesse qui sarebbe già un buon morire. 

Gianni Farinetti  Il ballo degli amanti perduti   Marsilio Editori, 2016




La nuit vient et comme chaque soir ressurgit le mystère des Langhes. Obscurité totale, silence vibrant, une dernière lueur de peur indéchiffrable. Il n’est pas seulement question de rues désertes, de faibles et lointaines lumières sur les collines, d’arbres majestueux qui semblent rapprocher leurs cimes pour former le plafond d’une cathédrale. Toutes les campagnes se ressemblent, certes, mais les Langhes, surtout celles-là, cachent un impénétrable secret. Les nervures grises le long des branches nues des châtaigniers, les robiniers, les hêtres, les brusques fossés argileux, la blancheur de la neige sous la clarté d’une lune croissante, qui sera pleine vendredi ou samedi. 

Les villages retrouvent leur aspect fortifié comme si d’antiques soldats étaient encore cachés en embuscade dans les talus des châteaux, les femmes ferment les maisons, allument les poêles, mettent la soupe à cuire pendant que les enfants jouent dans la cuisine. On dînait, et cela n’a pas changé, dès qu’il commençait à faire nuit. Comme Umberto le racontait hier à Sebastiano, autrefois on se rendait dans les fermes voisines en emportant un violon, un accordéon, pour pousser tous ensemble la chansonnette dans la grange. On passait ainsi la soirée, dans la chaleur des vaches, les chiens couchés dans la paille ; les femmes cousaient, les hommes chantaient ou jouaient aux cartes en jurant à chaque partie remportée par l’adversaire. Pendant ces veillées, les garçons pouvaient lancer des œillades enamourées aux jeunes filles, mais pas davantage : des pères très sévères et des mères attentives, ou encore des oncles complaisants, freinaient d’un regard toute impulsion qui dépassait le stade d’un frisson léger. Cette terre était pauvre, et même misérable. Pauvre non seulement en ressources alimentaires, avec ses terrains difficiles à cultiver, sur ces étagements creusés dans les pentes impétueuses des collines, mais pauvre aussi en routes. Ainsi, tout arrivait de façon aléatoire : les nouvelles, comme les armées, les pillages, les épidémies. Des vallées entières étaient fauchées et le petit nombre qui survivait devait tout reconstruire, toujours avec les mêmes pierres, le même bois.

Sebastiano est impatient — d’autant plus que cette nouvelle amitié sera peut-être éphémère — de conduire Roberto dans un hameau pour y voir une maison presque en ruine où, afin de consolider une porte, on avait utilisé il y a quelques siècles une pierre tombale romaine portant une inscription désormais presque impossible à déchiffrer. Il suffisait de creuser quelques mètres, et même moins, pour pouvoir aujourd’hui encore exhumer des pierres tombales, un chapiteau, les fragments épars d'un vase. Ou bien les os de personnes inconnues, guerriers, paysans, étrangers perdus dans ces contrées. Le mystère des Langhes réside-t-il dans ces fosses inexplorées ? Ces corps inconnus appellent-ils encore au secours ? Et c’est la même chose dans les cimetières, où les plus chanceux ont trouvé une sépulture, et dont beaucoup sont à l’abandon, seulement signalés par une croix ou une colonne votive auxquelles plus personne ne prête attention. La nuit recouvre tout et c’est une sensation grandiose de la traverser le long de ces sentiers à peine éclairés par la lune croissante en se sentant perdus et déjà morts, avec pour seule consolation la certitude que la terre, en nous recouvrant, sera légère. Il faut bien s’en aller un jour, et si cela arrivait ici, ce serait plutôt une belle mort. 

(Traduction personnelle)





Images : en haut, Jakob Grunig  (Site Flickr)

au centre, Paolo  (Site Flickr)

en bas, Daniela  (Site Flickr)

dimanche 12 novembre 2017

Autunno (Automne)





Après les anecdotes sur Vincenzo Cardarelli, retrouvons l'oeuvre de ce grand poète, avec Autunno, l'une de ses plus célèbres poésies : 

Autunno 

Autunno. Già lo sentimmo venire
nel vento d'agosto, 
nelle pioggie di settembre 
torrenziali e piangenti, 
e un brivido percorse la terra 
che ora, nuda e triste, 
accoglie un sole smarrito. 
Ora passa e declina, 
in quest'autunno che incede 
con lentezza indicibile, 
il miglior tempo della nostra vita 
e lungamente ci dice addio. 

Vincenzo Cardarelli   Poesie






Automne  

L'automne. Déjà nous l'avons senti venir
dans le vent d'août,
dans les pluies de septembre
torrentielles et pleureuses,
et un frisson a parcouru la terre
qui maintenant, nue et triste,
accueille un soleil égaré.
Maintenant passe et décline,
en cet automne qui s'avance
avec une indicible lenteur,
le meilleur temps de notre vie
et longuement il nous dit adieu.

(Traduction personnelle)








Images : grazie a Luigi Cavasin per le sue bellissime fotografie  (Site Flickr)



samedi 11 novembre 2017

Un frileux




Dans le sillage du précédent message, et puisque la saison s'y prête, je poursuis la thématique "frilosité" en citant un extrait du dernier ouvrage d'Andrea Camilleri, Esercizi di memoria (Exercices de mémoire), dans lequel, comme le suggère le titre, il évoque des souvenirs souvent liés à sa jeunesse, comme cette très savoureuse évocation du poète Vincenzo Cardarelli, dont la frilosité et le caractère ombrageux étaient devenus légendaires : 

Quand je fréquentais comme élève metteur en scène l'Académie Nationale d'Art Dramatique de Rome, dans les années 49-50, j'ai habité un moment dans un grand appartement près du piazzale Flaminio, avec trois amis qui allaient devenir célèbres : le réalisateur Mario Ferrero, le scénariste et metteur en scène Giuseppe Patroni Griffi et Bill Weaver, qui faisait ses premières armes de traducteur de l'italien à l'anglais. Le soir, nous étions rejoints par d'autres futures célébrités, comme le cinéaste Francesco Rosi, l'écrivain Raffaele La Capria, le jeune Vittorio Gassman et beaucoup d'autres jeunes gens, garçons et filles.

Nous possédions un gramophone que nous faisions jouer à fort volume et nous passions toute la nuit à danser, à nous amuser, à plaisanter. Immanquablement, vers une heure du matin, la sonnerie de la porte retentissait, quelqu'un allait ouvrir et se trouvait devant le poète Vincenzo Cardarelli, en pyjama, qui habitait à l'étage du dessous et ne parvenait pas à trouver le sommeil à cause du vacarme que nous faisions. Un soir, Mario Ferrero l'invita à se joindre à nous ; de façon inattendue il accepta, s'assit sur une chaise dans un coin du grand salon et se mit à nous observer avec des regards méprisants.

Après une petite demi-heure, il nous demanda une couverture, il tremblait de froid, et pourtant c'était une soirée très chaude, il s'en enveloppa et s'assit de nouveau sans changer d'expression. Après un petit moment, il se leva et dit à voix haute : « Je peux dire quelque chose ? » Nous répondîmes aussitôt : « Mais bien sûr, Maître ! » « Vous êtes vraiment des petits merdeux ! » proclama-t-il de façon solennelle, et il se dirigea vers la porte toujours enveloppé dans la couverture. Depuis ce jour-là, il ne remonta plus jamais pour protester. Un jour que je le rencontrai dans les escaliers, il me dit qu'il s'était muni de bouchons d'oreilles, et qu'ainsi il arrivait à dormir tranquillement.

Cardarelli n'avait pas un caractère facile. Par exemple, quand on apprit à Rome qu'Alessandro Pavolini, secrétaire du Parti Fasciste Républicain, avait été tué par des partisans, il dit au fils du frère de Pavolini rencontré dans la rue : « Tu diras à ton père que je me réjouis de ses récents malheurs ! »




Il souffrait du froid même en pleine canicule, et il m'est arrivé d'assister à une scène incroyable ; je me trouvai piazza del Popolo devant le bar Luxor, par la suite bar Canova, il était presque une heure de l'après-midi, le soleil était au zénith, avec une chaleur étouffante difficile à supporter. Je vis arriver Cardarelli depuis la Porta del Popolo : il portait un chapeau, une écharpe de laine autour du cou, un épais manteau d'hiver, des gants, et il avançait avec précaution comme si le sol était gelé. A cette époque, même les poids lourds pouvaient traverser le Corso, et il arriva justement un camion qui se retrouva face au poète en plein milieu de la piazza del Popolo ; le chauffeur freina brusquement et descendit du véhicule. Il était en caleçon et clairement exaspéré par la chaleur suffocante qu'il devait supporter dans sa cabine.

En voyant Cardarelli ainsi accoutré, il perdit complètement son self-control, tomba à genoux en hurlant et blasphémant, puis se releva d'un coup pour se jeter sur le poète et commencer à le déshabiller. D'une bourrade il fit voler le chapeau et commença à déboutonner le manteau tandis que Cardarelli appelait à l'aide d'une voix aiguë. Je me précipitai pour le secourir suivi par d'autres passants, mais il fut bien difficile d'arracher le poète aux bras puissants du camionneur, qui manifestait maintenant des intentions clairement homicides. Une fois libéré, Cardarelli ne manifesta pas la moindre gratitude, il me poussa du bras pour m'écarter et s'en alla en se rhabillant avec soin.. Il paraît, mais peut-être ne s'agit-il que d'une légende, que ses dernières paroles sur son lit de mort ont été : « J'ai trop chaud ! ».

Andrea Camilleri  Esercizi di memoria  Rizzoli editore, 2017  (Traduction personnelle)






Images : en haut, Monica Messina  (Site Flickr)

au centre,  Vincenzo Cardarelli, Via Veneto foto ©archivio Paolo Di Paolo

en bas, Fabio Fusco  (Site Flickr)


On peut lire ici le texte original de Camilleri 

samedi 4 novembre 2017

Les Frileux (Freddolosi)




Dans Risvolti svelti son nouveau livre paru aux éditions Sellerio, dans la très élégante collection Il divano, Eugenio Baroncelli propose toute une série de rabats (ou volets) de couvertures de livres imaginaires, présentant des personnages réels tous en rapport avec la vie littéraire. Ces esquisses de biographies sont classées par catégories hétéroclites : ceux qui s'ennuyaient, ceux qui sont tombés, les décapités, les fumeurs impénitents, les passagers, les voyageurs acharnés, les frileux... Je cite ici trois exemples appartenant à cette dernière catégorie ; comme toujours chez Baroncelli, la brièveté, l'aspect lapidaire du texte produit un effet d'étrangeté et de vérité étonnant, comme un flash, une lumière qui brille un laps pour éclairer une vie, et c'est le lecteur qui est à la fois surpris et ébloui par ces esquisses, ces résumés fulgurants de biographies dont il peut s'il le souhaite retisser la trame en faisant appel à ses souvenirs ou en laissant vagabonder son imaginaire, comme invitaient à le faire les écrivains de l'Oulipo, auxquels on pense souvent en lisant Baroncelli...






Ignoto perfino a lui, che ci ha insegnato quel che non sapeva, un misterioso dio gli raggelò le gambe. Ebbe per musa la sua stufa. Nella canicola dell'agosto romano scendeva sotto casa al caffè Strega avvolto nel pastrano.

Inconnu même pour lui, qui nous a enseigné tout ce qu'il ne savait pas, un dieu mystérieux lui glaça les jambes. Son poêle fut sa muse. Dans la canicule du mois d'août romain il se rendait juste en dessous de chez lui au café Strega emmitouflé dans son pardessus.





Paul Celan

Quanto patisse il freddo non si sa, ma è un fatto che con la neve, la cosa e la parola, molto trafficò. È dalla neve, intanto, che cavò i pupazzi dei suoi versi inversi. Così provò che il contrario è la forma mistica del superlativo, che di là dal bianco massimo sta il nulla.

On ne sait pas à quel point il souffrit du froid, mais il est certain qu'il eut beaucoup affaire avec la neige, la chose concrète et le mot. Par exemple, c'est avec elle qu'il a fabriqué les bonhommes de neige de ses vers inversés. Il se rendit compte ainsi que l'inverse est la forme mystique de l'extrême, qu'au-delà du blanc absolu règne le néant.






Glenn Gould

Tiene al suo corpo, visto che è un dio. Da sempre teme che i suoi odiati fan gli sciupino le mani. Da sempre, per la paura di ammalarsi, indossa il cappotto in piena estate.

Il tient à son corps, puisqu'il est un dieu. Depuis toujours, il craint que ses admirateurs haïs lui abîment les mains. Depuis toujours, par peur de tomber malade, il porte un manteau en plein été. 

Eugenio Baroncelli  Risvolti svelti, Sellerio editore Palermo, 2017 (Traduction personnelle)