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jeudi 16 août 2018

Chi sono ? (Qui suis-je ?)





Deux poésies d'Aldo Palazzeschi, qui chaque fois que je les lis me rappellent L'Étranger de Baudelaire :


Chi sono ?

Son forse un poeta ?
No, certo.
Non scrive che una parola, ben strana,
la penna dell'anima mia :
"follia".
Son dunque un pittore ?
Neanche.
Non ha che un colore
la tavolozza dell'anima mia :
"malinconia".
Un musico, allora ?
Nemmeno.
Non c'è che una nota
nella tastiera dell'anima mia:
"nostalgia".
Son dunque... che cosa ?
Io metto una lente
davanti al mio cuore
per farlo vedere alla gente.
Chi sono ?
Il saltimbanco dell'anima mia.

Aldo Palazzeschi Tutte le poesie Ed. Mondadori I Meridiani


Qui suis-je ?


Peut-être suis-je un poète ?
Non, certainement pas.
Elle n'écrit qu'un seul mot, bien étrange,
la plume de mon âme :

"folie".

Suis-je donc un peintre ?

Pas davantage.
Elle n'a qu'une seule couleur
la palette de mon âme :
"mélancolie".

Un musicien alors ?
Non plus.

Il n'y a qu'une seule note
sur le clavier de mon âme :
"nostalgie".

Que puis-je donc bien être ?
Je place une loupe
devant mon cœur
pour le montrer aux gens.
Qui suis-je ?

Le saltimbanque de mon âme.


(Traduction personnelle)







Lo sconosciuto

L'hai veduto passare stasera ?
L'ho visto.
Lo vedesti ieri sera ?
Lo vidi, lo vedo ogni sera.
Ti guarda ?
Non guarda da lato
soltanto egli guarda laggiù,
laggiù dove il cielo incomincia
e finisce la terra, laggiù
nella riga di luce
che lascia il tramonto.
E dopo il tramonto egli passa.
Solo ?
Solo.
Vestito ?
Di nero è sempre vestito di nero.
Ma dove si sosta ?
A quale capanna ?
A quale palazzo ?

Aldo Palazzeschi Tutte le poesie Ed. Mondadori I Meridiani


L'Inconnu


L'as-tu vu passer ce soir ?
Je l'ai vu.

L'as-tu vu hier soir ?

Je l'ai vu, je le vois tous les soirs.

Te regarde-t-il ?

Il ne regarde pas autour de lui

Il ne regarde que là-bas,

Là-bas où le ciel
commence
et où finit la terre, là-bas,
dans la ligne de lumière
que laisse le crépuscule.

Et après le crépuscule, il s'en va.

Seul ?

Seul.

Comment est-il habillé ?

De noir, il est toujours habillé de noir.

Mais où s'arrête-t-il ?
Dans quelle masure ?

Dans quel palais ?


(Traduction personnelle)






Toutes les photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)




mercredi 15 août 2018

La Madonna del Parto



"Tu se' colei che l'umana natura

nobilitasti sì, che' l suo fattore
non disdegnò di farsi sua fattura."

Dante Paradiso XXXIII, 4-6




Le gardien, qui a finalement consenti à nous ouvrir, ne quittera pas son siège un seul instant, surpris qu’on puisse encore admirer ce qui fait depuis longtemps son quotidien. Venir voir dans la cité des morts une Vierge de l’enfantement... Mais dans quel lieu serait-ce plus légitime ?

Lourdement aviné, il oscille à présent au bord du sommeil. Sur le mur de la chapelle, la Vierge enceinte forme avec lui un duo surréel, ou plutôt avec son indifférence qui nous paraît scandaleuse : les femmes des environs la supportent-elles, entre ces murs, quand elles viennent y conjurer les périls qui pourraient menacer leur grossesse ? Une conjuration si pressante qu’après-guerre la commune, sollicitée pour une exposition, refusa de prêter la fresque, de peur qu’il n’arrivât malheur en son absence.

Dans son impudeur, dans sa trivialité, cet homme encore jeune s’accorde mieux aux traits de la Vierge que nos regards. Aux abords de l’engendrement, de la genèse en un corps de femme, comment avouer autre chose qu’une opacité semblable au sommeil, une pose pétrifiée, celle qu’adopte un des soldats endormis de La Résurrection, à Borgo San Sepolcro ? Ce serait, soutient-on, un autoportrait. Se peut-il vraiment qu’une telle somnolence, une telle pesanteur à l’égard du monde, rappelle le visage qui fut celui de Piero della Francesca ? Quel ordre avons-nous donc interrompu, auquel ce gardien participe en s’abandonnant avec la désinvolture d’une longue familiarité.







Le manteau bleu de la Vierge s’entrouvre en une fente étroite, verticale, sur la ligne, impossible à situer mais de tous temps franchie, qui sépare le corps du désir du corps de l’enfantement. Deux anges semblables et charnels écartent les tentures de part et d’autre pour qu’à pleins regards nous la voyions, elle, une main sur la hanche, l’autre effleurant l’intime, ou le désignant, vertigineuse et placide.

Bernard Simeone Acqua fondata, éditions Verdier, 1997









lundi 13 août 2018

Le droit à la paresse




Je traduis ici un deuxième extrait de la "petite autobiographie" que publie Adriana Asti en Italie ; il s'agit d'un passage savoureux dans lequel elle évoque sa perception de Rome, une ville à la fois fascinante et agaçante, installée dans une splendide éternité au sein de laquelle l'oisiveté peut devenir un prodigieux art de vivre, à condition de ne pas s'engluer dans le stérile ennui :

Attendre pendant aussi longtemps sans pouvoir rien faire avait été exaspérant, mais aussi complètement naturel, puisque je me trouvais à Rome, un endroit merveilleux avec lequel toutefois je n'ai pas d'affinités, une ville orientale où l'unique activité possible est de laisser passer le temps. Tant que l'on reste pris au piège de sa poussiéreuse splendeur, l'oisiveté ne se présente pas comme un choix, mais comme la seule option possible. C'est aussi pour cela que quand je me trouve ici, je ne sors pratiquement jamais : je me contente de me promener dans la maison sans rien faire. La vie ne se limite pas à l'effort, au calcul et au jugement. On peut aussi choisir le rôle de témoin et se limiter à absorber passivement ce qui arrive autour de soi. Simplement, paresser, musarder.




D'ailleurs, si l'on sait s'organiser, l'oisiveté peut même devenir un travail, à condition qu'elle ne soit pas motivée simplement par l'ennui. C'est quand on aurait mille choses à faire mais que l'on préfère cultiver une précieuse inactivité que l'on atteint les sommets de cet art. Et Rome est l'un des meilleurs endroits au monde pour le pratiquer. Bien sûr, il y a des églises splendides, de magnifiques monuments, et la place d'Espagne. Toutefois, à part la beauté, il n'y a rien à Rome : aucune pulsion de vie. C'est une ville assoupie. Rien n'y est important. On n'y fait pas d'efforts, on contemple. On donne des rendez-vous auxquels sans doute on ne se rendra pas. C'est peut-être la raison pour laquelle on l'a définie éternelle ?




C'est une ville si attrayante que je me demande pourquoi on irait s'enfermer dans un théâtre pour assister à un spectacle. Quel ennui ! Moi, je ne le ferais pas ! Un dimanche après-midi, je jouais avec Luca Ronconi, qui alors était acteur, au théâtre Quirino. Nous interprétions un couple dans l'intimité du foyer : j'étais en chemise de nuit et lui en pyjama. Tout à coup, au beau milieu d'une conversation, quelque chose de doux nous passa sur le visage. C'était le rideau : on l'avait brusquement refermé. La salle était à moitié vide, le public s'en allait et le directeur du théâtre avait jugé opportun d'interrompre de cette façon le spectacle. A l'intention de ceux qui ne l'ont jamais éprouvée, je dirai que ce n'est pas une sensation déplaisante, quoiqu'un peu inquiétante : le rideau est comme une chauve-souris, une terrible caresse de velours qui vous frôle.

Adriana Asti  Un futuro infinito, piccola autobiografia  Mondadori, 2017  (Traduction personnelle)






Images : de haut en bas, (1) Tommauro  (Site Flickr)

(2)  Claudio Frizzoni  (Site Flickr)

(3)  Monica  (Site Flickr)

(4)  Michele De Angelis  (Site Flickr)



dimanche 12 août 2018

Bertolucci, années soixante




Un extrait de la "petite autobiographie" que publie en Italie Adriana Asti (Un futuro infinito (Un futur infini), aux éditions Mondadori) ; elle évoque ici sa relation avec Bernardo Bertolucci et le rôle de Gina dans Prima della Rivoluzione, le deuxième film de Bertolucci (et son chef d'oeuvre, d'une fulgurante beauté) :

En 1963 Bernardo Bertolucci me proposa le rôle de l'héroïne de Prima della Rivoluzione, son deuxième film comme metteur en scène. Naturellement, j'acceptai, mais ce fut pour moi un psychodrame. Bernardo a capturé mon âme dans ce film : mon personnage me ressemblait trop. Et quand une chose te touche de façon aussi directe, cela peut devenir répugnant. Ce n'est qu'après l'avoir vu terminé que j'ai compris combien ce film était beau. 

Bernardo a été aussi mon compagnon pendant cinq ans. Je l'avais rencontré par l'intermédiaire de Pier Paolo [Pasolini]. Je le vis pour la première fois en 1962, quand il tournait La Commare secca, son premier film, sur un scénario de Pasolini. Avant lui, j’avais connu son père, le poète Attilio Bertolucci. Bernardo avait dix ans de moins que moi et c'était vraiment un jeune garçon : je me suis en quelque sorte spécialisée dans les hommes plus jeunes, les seuls avec lesquels j'ai réussi à avoir des relations durables. À cette époque, une telle différence d'âge était scandaleuse, mais par pour notre cercle d'amis qui dès le début nous apportèrent leur soutien. Nous étions les plus jeunes dans le groupe et tous, Pier Paolo, Moravia, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, approuvaient chaleureusement notre union. Nous étions entourés d'affection.

Bernardo a toujours été le contraire de moi : dans son enfance, il n'a jamais été un enfant insignifiant et ignoré. Il a grandi dans la compréhension et l’harmonie familiale, ce qui a fait de lui un homme parfaitement libre : il n'a pas de doutes, il suit uniquement son inspiration. Il a commencé très jeune à écrire des poésies. Quand il a publié son recueil In cerca del mistero (En quête du mystère), il me l'a dédié.

Bernardo n'est pas quelqu'un de cynique. Il est direct comme peut l'être un poète. Comme son père Attilio. Il réalise ce qui lui passe par l'esprit, il ne juge pas et ne censure pas. C'est la faiblesse mais aussi la beauté de ses films. Mais la qualité qu'il avait dans sa jeunesse de ne jamais se censurer lui a parfois fait perdre sa perfection et sa grâce. Lui toutefois n'a jamais été guidé par autre chose que par la conviction de son absolue singularité.

Adriana Asti  Un futuro infinito, piccola autobiografia  Mondadori, 2017  (Traduction personnelle)











samedi 11 août 2018

Roma




Di quanti vanno bravando nella notte
Credendo per la forza li si tema,
Occhi aurei o argentati
Di quella pasta luminosa
Misto acrilico misto resina.
Svegliando in accelerazione
Centomila persone ad ogni colpo
Di tallone.

Franco Buffoni  Roma Guanda Ed. 2009


Combien s'en vont bravaches dans la nuit
En croyant que leur force les rend terrifiants,
Yeux dorés ou argentés
De cette texture lumineuse
Moitié acrylique moitié résine.
Et ils réveillent en accélérant
Cent mille personnes à chaque coup
De talon.

(Traduction personnelle)










Vidéo et images : séquence finale de Fellini Roma (1972)

jeudi 9 août 2018

Une Vie violente (Una Vita violenta)




Il y a tout juste un an sortait sur les écrans le film de Thierry de Peretti Une vie violente, désormais disponible en VOD et DVD. A cette occasion, je republie ici cet article de l'été dernier...

Une Vie violente, sorti le 9 août sur les écrans, est le deuxième long-métrage de Thierry de Peretti, après Les Apaches en 2013 ; cette fois-ci, il est encore question de la Corse (plus tout à fait la même toutefois : on est à Bastia et plus dans l’extrême-sud de l’île, comme dans le premier film) et de la violence, mais l’ambition est plus ample, comme le cadre de l’écran qui s’est élargi (Les Apaches était tourné en format 4/3). 
La dimension politique qui était à peine effleurée dans le premier film prend dans celui-ci une place prépondérante : le spectateur se retrouve plongé au cœur des années quatre-vingt dix, qui ont vu les différentes tendances (certains diront les différents clans) du mouvement nationaliste se déchirer et s’entretuer, avec parfois une limite bien difficile à discerner entre la revendication politique et le banditisme pur et simple. On retrouve d’ailleurs cette confusion dans la forme du film où les pistes sont souvent brouillées, le spectateur ayant parfois du mal à saisir les motivations des personnages, surtout s’il relâche un moment son attention, mais ce brouillage reflète surtout la perte de repères et la dérive des jeunes militants (et de leurs chefs) que l’on voit sur l’écran. 
Le titre est bien sûr emprunté à Pasolini, l’une des inspirations majeures du cinéma de Thierry de Peretti, comme l’on pouvait déjà s’en apercevoir à la vision des Apaches, mais cette parenté n’a rien de littéral, c’est plutôt dans l’esprit que l’on peut trouver des passerelles avec l’œuvre du maître italien, en particulier dans la confrontation entre une modernité aveuglante et déstabilisante et la persistance de repères archaïques très forts, issus d’une ruralité encore très présente en Corse.





Une vie violente est construit autour d'un long flash-back central, qui va nous permettre de suivre la trajectoire chaotique d’un jeune étudiant, Stéphane, issu de la bonne bourgeoisie bastiaise (sa mère est notaire, et elle l’a élevé seule), que l’on découvre d’abord à Paris en 2001, avant qu’il ne retourne en Corse pour assister aux funérailles de Christophe, l’un de ses plus proches amis, victime d’un attentat ; on va alors remonter quelques années en arrière, au moment où Stéphane, peu politisé, va accepter de cacher des armes pour aider un ami, ce qui va lui valoir d’être arrêté et de se retrouver en prison, où il va rencontrer un militant plus âgé, François, qui va devenir un mentor politique (il lui fait lire Frantz Fanon, et les théoriciens de la lutte contre le colonialisme, alors qu’il était au départ plutôt porté sur la littérature, on le voit par exemple plongé dans Les Démons de Dostoïevski) et peut-être aussi une sorte de père de substitution. 
Tous ces passages dans la prison peuvent évoquer le film de Jacques Audiard Un prophète, et on pourrait d’ailleurs penser aujourd’hui en les voyant à la question de la "radicalisation" qui est au cœur de la problématique du terrorisme djihadiste, mais les deux situations sont évidemment très différentes, et le rapprochement ne doit pas être poussé trop loin. En sortant de prison, il va donc suivre François dans le mouvement clandestin qu’il a créé avec son ami Marc-Antoine pour s’opposer à ce qu’il considère comme les dérives de ses anciens frères d’armes. Stéphane engage alors ses amis, originellement plutôt versés dans le petit banditisme, à les rejoindre, et très vite, on va assister à l’engrenage d’une violence de plus en plus déchaînée, sur le principe de la loi du talion. 
Le scénario du film est en prise directe avec les événements réels de cette époque : la création d’Armata Corsa par François Santoni et Jean-Michel Rossi, que l’on reconnaît facilement derrière les personnages de François et Marc-Antoine, les nuits bleues, l’impôt révolutionnaire, porte ouverte à la justification du racket et à la dérive vers le banditisme, les règlements de compte entre factions rivales, les collusions entre les nationalistes purs et durs et les représentants de l’État (c'est l’époque des fameux "accords de Matignon", et il y a une scène très drôle où l’on voit la femme du maire de Paris (l'inénarrable Xavière Tiberi dans la réalité) tenir à tout prix à se faire prendre en photo dans un grand restaurant parisien en compagnie du sulfureux chef nationaliste Marc-Antoine, envers qui elle multiplie les manifestations d’affection), l’assassinat de François lors d’une fête de mariage, comme ce fut le cas pour Santoni...




Tout cela est représenté, et pourtant Une Vie violente n’est pas seulement une chronique de cette époque et pas du tout un film "engagé" défendant une thèse ! C’est une œuvre beaucoup plus singulière et beaucoup plus universelle ; elle tire d’abord son originalité d’un filmage nerveux, toujours très près des corps des acteurs (alors que les scènes de violence sont filmées de beaucoup plus loin, évitant ainsi tout effet de complaisance), avec la plupart du temps des plans-séquences qui permettent aux acteurs d’exister formidablement sur l’écran en développant des scènes ou des conversations que l’on croirait improvisées tant elles paraissent vraies et spontanées. On parle en effet beaucoup dans ce film, et cette ivresse du verbe (à laquelle correspond l'ivresse des armes à feu et de la volonté de puissance qu'elles représentent) est une constante de la personnalité de ces militants corses qui ne s’aperçoivent même plus du gouffre qui se creuse entre leurs aspirations identitaires, leurs convictions idéologiques et la réalité de plus en plus sordide de leurs actions.




Stéphane, le héros (ou anti-héros) du film est d’ailleurs emblématique de ce décalage : il semble toujours à côté du réel auquel pourtant il participe ; les valeurs qui le font agir (l’amour de sa terre, le sens de l’amitié et d’une certaine fraternité dans la lutte) sont très ancrées en lui, mais il ne fait rien pour arrêter la spirale mortifère dans laquelle il s’est engagé, avec candeur et détermination tout à la fois. Tous les acteurs du film (pour la plupart des amateurs choisis sur castings) sont magnifiques, mais Jean Michelangeli, qui n’est pas non plus un acteur professionnel, se révèle particulièrement remarquable : il donne à ce personnage complexe une force intérieure et une grâce qui frappent le spectateur (j’ai pensé souvent en le voyant à Christian Patey, le "modèle" bressonien de L’Argent, le dernier film du maître : il y a entre eux une proximité physique, mais surtout le même détachement, la même capacité à être à la fois ailleurs et incroyablement présent dans le plan) ; ce qu'il fait est vraiment très fort !





Le film rejoint aussi l’universel par la façon dont tous les thèmes qu’il aborde sont traités : cette intrigue puisée dans la réalité parfois la plus triviale rejoint en fait la tragédie la plus archaïque, avec ces frères qui s’entretuent (on pense à Goodfellas, par exemple dans la scène du café où il est question d'une dette à rembourser, mais aussi aux affrontements fratricides de La Notte di San Lorenzo des Taviani), ces personnages sur lesquels pèse un fatum qui va les écraser et les détruire. Il y a même une évocation des Parques dans un hallucinant plan fixe de plusieurs minutes vers la fin du film, où la mère de Stéphane va se retrouver dans une tablée de femmes proches des ennemis de son fils, et dont elle espère obtenir la protection ; or, ces dernières, occupées à déchiqueter tranquillement des langoustes, vont multiplier les sarcasmes, les allusions, les moqueries, complètement insensibles à la détresse de celle qui est venue les implorer : elles la renvoient impitoyablement à la loi du sang et du destin, avec la même insensibilité et le même cynisme que mettaient leurs époux ou leurs amants à accomplir leurs règlements de comptes. 
On est loin ici de la Corse des cartes postales, et au cœur d’une vérité humaine qui glace le sang. Pourtant, et le paradoxe est beaucoup moins évident quand on a vu le film, Une Vie violente n’est pas un film sordide ou désespéré ; il y règne une jubilation et une grâce dans le filmage que l’on ne retrouve pas souvent aujourd’hui au cinéma. La vie y triomphe finalement, et la force de l’art, comme dans ce long travelling final où l’on suit Stéphane tandis qu'il arpente les rues de Bastia : on devine sous son tee-shirt la forme du gilet pare-balles qu’il porte, mais il paraît tranquille, presque serein ; il marche seul dans le soleil et plus rien ne semble compter pour lui que cette vérité ultime : là, maintenant, que ce soit pour quelques minutes encore ou pour l’éternité, il est vivant...





Les dernières lignes du roman de Pasolini, Una vita violenta

(Traduction personnelle : "Mais puisqu'il fallait mourir, il avait décidé que ce serait dans son lit : et dans les circonstances actuelles, on lui donna très facilement la permission de retourner à la maison. C'était une belle journée, très douce, vers la fin septembre, le soleil brillait dans un ciel immaculé, et les gens bavardaient ou chantaient dans les rues aux immeubles neufs.
Quand Tommaso se retrouva dans son petit lit, il lui sembla qu'il se sentait mieux. En fin de compte, l'heure de l'extrême-onction n'était pas encore venue ; depuis quelques heures la toux avait cessé, et il avait même réclamé à sa mère un peu de ce vin de Marsala que lui avait apporté Irène. Mais ensuite, avec la tombée de la nuit, il se sentit de plus en plus mal : il se remit à vomir du sang, il toussa, toussa sans pouvoir reprendre son souffle, et adieu Tommaso.")


La page Facebook du film

Un très bon article de blog sur le film (cliquez pour lire)







mercredi 8 août 2018

Un estate al mare (Un été à la mer)




Il disco per l'estate, le disque pour l'été, est une très ancienne tradition en Italie, et tous les grands interprètes de la chanson italienne s'y sont essayé, de Gino Paoli (Sapore di sale) à Tiziano Ferro, en passant par Edoardo Vianello (Abbronzatissima) Mina (La ragazza dell'ombrellone accanto) ou Gianni Morandi (Notte di ferragosto). On peut trouver plusieurs de ces titres sur ce blog, publiés au fil des différents étés. En 1982, c'est Franco Battiato qui s'essaye au genre du disque pour l'été avec Un estate al mare (Un été à la mer), interprété par Giuni Russo ; ce fut évidemment un immense succès, et, portés par le rythme et la légèreté de la chanson, peu s'arrêtèrent vraiment aux paroles ironiques voire souvent sardoniques de Battiato, qui se plie aux règles du genre tout en les subvertissant. On notera à la fin de la chanson les notes suraiguës imitant les cris des mouettes, un exploit dont, parmi les chanteuses de musica leggera, seule Giuni Russo, avec sa voix de soprano coloratura, était capable ; beaucoup d'auditeurs ont cru qu'il s'agissait d'un effet spécial réalisé au synthétiseur, mais elle réussissait à le faire aussi dal vivo sur scène...

Giuni Russo chante Un'estate al mare (di Franco Battiato – Giusto Pio), 1982 :





Per le strade mercenarie del sesso
Che procurano fantastiche illusioni
Senti la mia pelle com’è vellutata
Ti farà cadere in tentazioni
Per regalo voglio un harmonizer
Con quel trucco che mi sdoppia la voce
Quest’estate ce ne andremo al mare per le vacanze

Un’estate al mare
Voglia di remare
Fare il bagno al largo
Per vedere da lontano gli ombrelloni-oni-oni
Un’estate al mare
Stile balneare
Con il salvagente per paura di affogare

Sopra i ponti delle autostrade
C’è qualcuno fermo che ci saluta
Senti questa pelle com’è profumata
Mi ricorda l’olio di Tahiti
Nelle sere quando c’era freddo
Si bruciavano le gomme di automobili
Quest’estate voglio divertirmi per le vacanze

Un’estate al mare
Voglia di remare
Fare il bagno al largo
Per vedere da lontano gli ombrelloni-oni-oni
Un’estate al mare
Stile balneare
Con il salvagente per paura di affogare

Quest’estate ce ne andremo al mare
Con la voglia pazza di remare
Fare un po’ di bagni al largo
Per vedere da lontano gli ombrelloni-oni-oni
Un’estate al mare
Stile balneare
Toglimi il bikini




Par les rues mercenaires du sexe
Qui procurent de fantastiques illusions
Touche le velours de ma peau
Tu ne pourras pas résister à la tentation
Comme cadeau, je veux un harmonizer
Avec cet effet qui double ma voix
Cet été, on passera nos vacances à la mer 

Un été à la mer
Avec l'envie de ramer
Se baigner au large
Pour voir de loin les parasols-sols-sols
Un été à la mer
Style balnéaire
Avec la bouée par peur de se noyer

Sur les ponts des autoroutes
Quelqu'un est immobile et nous salue
Sens le parfum de cette peau
Ça me rappelle l'huile de Tahiti
Le soir quand il faisait froid
On brûlait les pneus des voitures
Cet été, je veux m'amuser pour les vacances

Un été à la mer
Avec l'envie de ramer
Se baigner au large
Pour voir de loin les parasols-sols-sols
Un été à la mer
Style balnéaire
Avec la bouée par peur de se noyer

Cet été on ira à la mer
Avec une envie folle de ramer
Faire quelques bains au large
Pour voir de loin les parasols-sols-sols
Un été à la mer
Style balnéaire
Enlève-moi mon bikini

(Traduction personnelle)













Images : de haut en bas, (1) Luigi Alesi  (Site Flickr)



(4) Adelmo Vitturini  (Site Flickr)

vendredi 3 août 2018

La vita... (La vie...)




La vita... è ricordarsi di un risveglio
triste in un treno all'alba : aver veduto 
fuori la luce incerta : aver sentito
nel corpo rotto la malinconia
vergine e aspra dell'aria pungente.

Ma ricordarsi la liberazione
improvvisa è più dolce : a me vicino
un marinaio giovane : l'azzurro
e il bianco della sua divisa, e fuori
un mare tutto fresco di colore. 

Sandro Penna  Poesie (1927-1938) Garzanti Editore






La vie... c'est se souvenir d'un réveil
triste dans un train à l'aube : avoir vu
au-dehors la lumière hésitante : avoir senti
dans le corps rompu la mélancolie
vierge et âpre de l'air piquant.

Mais se souvenir de la libération
soudaine est plus doux : près de moi
un jeune marin : le bleu
et le blanc de son uniforme, et dehors
une mer toute fraîche de couleur.

(Traduction personnelle) 






Images : en haut, Yannis Tsarouchis  Portrait de T.M. en marin, 1976

au centre, Yannis Tsarouchis  Marin lisant dans un café, 1980

en bas, Caterina Moretti  (Site Flickr)



Είναι μεγάλος ο γιαλός 
είναι μακρύ το κύμα 
είναι μεγάλος ο καημός 
κι είναι πικρό το κρίμα 

Ποτάμι μέσα μου πικρό 
το αίμα της πληγής σου 
κι από το αίμα πιο πικρό 
στο στόμα το φιλί σου 

 Δεν ξέρεις τι ‘ναι παγωνιά 
ραδιά χωρίς φεγγάρι 
να μη γνωρίζεις ποια στιγμή 
ο πόνος θα σε πάρει 

Ποτάμι μέσα μου πικρό 
το αίμα της πληγής σου 
κι από το αίμα πιο πικρό 
στο στόμα το φιλί σου 

mardi 31 juillet 2018

A modo d'epigrafe (En guise d'épigraphe)




I

Voler che tutto fosse fermo
magari calcolar l'intera vita
e lasciarla scolpita per l'eterno
nell'umido granito
ma giungon le stagioni
amore mio.

II

Il cuore è lento
ma non così la tua malinconia
che corre
sei forse l'eco vasta che risuona
nella piazza deserta
all'ora nona
sei tu ?

III

O notti a cui s'assicura
per gli spazi vuoti
il silenzio triste
di qualche solitudine
aprite alfine gli sguardi
su quelli che girano soli
le valli.

Guglielmo Petroni  Poesie  Neri Pozza Editore, 1959







I

Vouloir que tout soit immobile
et même calculer la vie entière
et la laisser sculptée pour l'éternité
dans le granit humide
mais viennent les saisons
mon amour.

II

Le cœur est lent
mais pas ta mélancolie
qui court
tu es peut-être le vaste écho qui résonne
dans la place déserte
est-ce toi ?

III

Ô nuits à qui s'abandonne 
dans les espaces vides
le silence triste
de quelque solitude
portez enfin vos regards
sur ceux qui parcourent seuls
les vallées.

(Traduction personnelle)












Images : en haut, Luca Rodriguez  (Site Flickr)

au centre, Olga  (Site Flickr)

en bas, (1) Giuliano Chezzi  (Site Flickr)




lundi 30 juillet 2018

Terra segreta (Terre secrète)




Terra segreta

Dal solleone che intimidisce i monti
e guarda, ai fulmini di notte
della stagione tarda, alle piogge
del tempo in cui i viaggi sono grigi,
la faccia del paese ha camminato
pianto e sorriso come ogni cosa viva :
non è però la morte che si scrive piano
come sul volto umano,
è un cammino di gioia,
un trionfo di pianti che noi non conosciamo
e si ripete sempre.

Ho visto tutti i tuoi vestiti
e lo spettacolo della nascita,
la leggera opulenza materna
che nella stagione colorita
ha tanto odor d'amore.

In te riposo a sera
quando vicini si sentono
vivere fiori che non si vedono.

Guglielmo Petroni  Poesie, Neri Pozza Editore, 1959






Terre secrète

De la canicule qui intimide les montagnes
et regarde, jusqu'aux éclairs dans la nuit
de la saison tardive, aux pluies
de l'époque où les voyages sont gris,
le visage de la terre a changé
a pleuré et souri comme toute chose vivante :
pourtant ce n'est pas la mort qui se manifeste lentement
comme sur le visage humain,
c'est un chemin de joie,
un triomphe de pleurs que nous ne connaissons pas
et qui toujours se répète.

J'ai vu tous tes atours
et le spectacle de la naissance,
la légère opulence maternelle
qui dans la saison des couleurs
a tellement l'odeur de l'amour.

En toi je repose le soir
quand tout près on sent
vivre des fleurs que l'on ne voit pas.

(Traduction personnelle)









Images : en haut, Site Flickr

au centre, Matteo Pieroni  (Site Flickr)





jeudi 26 juillet 2018

Passata è la Bellezza




Se passa una bellezza che va in fretta
non hai l'anima nera, per non averla stretta.
Tu guardi al cielo verde nella prima
sera. Passata è la Bellezza in bicicletta.

Sandro Penna  Poesie, ed. Garzanti

Si une beauté passe à toute vitesse
tu n'es pas amer de ne l'avoir étreinte.
Tu regardes le ciel vert à la tombée

du soir. La Beauté est passée à bicyclette.
 


(Traduction personnelle)






Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Site Flickr