samedi 27 mai 2017

Âme, te souvient-il ? (Anima, ti sovviene ?)




Âme, te souvient-il, au fond du paradis,
De la gare d’Auteuil et des trains de jadis
T’amenant chaque jour, venus de La Chapelle ?
Jadis déjà ! Combien pourtant je me rappelle
Mes stations au bas du rapide escalier
Dans l’attente de toi, sans pouvoir oublier
Ta grâce en descendant les marches, mince et leste
Comme un ange le long de l’échelle céleste.
Ton sourire amical ensemble et filial,
Ton serrement de main cordial et loyal.
Ni tes yeux d’innocent, doux mais vifs, clairs et sombres
Qui m’allaient droit au cœur et pénétraient mes ombres.
Après les premiers mots de bonjour et d’accueil.
Mon vieux bras dans le tien, nous quittions cet Auteuil,
Et sous les arbres pleins d’une gente musique,
Notre entretien était souvent métaphysique.
Ô tes forts arguments, ta foi du charbonnier !
Non sans quelque tendance, ô si franche ! à nier,
Mais si vite quittée au premier pas du doute !
Et puis nous rentrions, plus que lents, par la route
Un peu des écoliers, chez moi, chez nous plutôt,
Y déjeuner de rien, fumailler vite et tôt,
Et dépêcher longtemps une vague besogne.

Mon pauvre enfant, ta voix dans le bois de Boulogne !

Paul Verlaine  Amour, Lucien Létinois



 


Anima, ti sovviene, dal fondo del paradiso,
La stazione di Auteuil e i treni di un tempo,
Che ogni giorno, da La Chapelle, ti recavano ?
«Un tempo», già ! Eppure, oh come mi rammento
Le mie soste ai piedi della ripida scala,
Nell'attesa di te, senza poter scordare
La grazia tua mentre scendevi i gradini snello e svelto,
Come un angelo lungo la scalinata celeste ;
Il tuo sorriso d'amico e insieme di figlio,
La stretta di mano cordiale e leale, i tuoi occhi
Innocenti, dolci e vivi, chiari e fondi,
Che andavano al mio cuore penetrando le ombre.
Dopo le prime parole d'accoglienza e saluto,
Il mio vecchio braccio nel tuo, lasciavamo Auteuil,
E sotto gli alberi pieni d'una gentile musica
Era il nostro, sovente, un dialogo metafisico.
Oh i tuoi argomenti forti, la tua fede ingenua !
Non senza una tendenza, però aperta ! a negare,
Abbandonata presto, al primo passo del dubbio !
Più che lenti, un po' come scolari per la strada,
Rincasavamo : da me, da noi piuttosto,
A pranzare di niente e a fumacchiare in fretta,
Per poi occuparci a lungo di compiti incerti.

Oh mio povero figlio, la tua voce nel Bois de Boulogne !

Traduction (magnifique) : Diana Grange Fiori










Images : Source




dimanche 21 mai 2017

Transport




Les larmes sont une métaphore, sans doute, mais leur simple menace en est une autre, et plus encore, et plus littéralement : car elle est en effet un transport qui se propose de nous faire pleurer, soit que l'ici s'effrite comme château de sable au premier mascaret, soit qu'un ailleurs lui-même très ensablé perce un tunnel fulgurant jusqu'à la page que nous lisons, jusqu'au banc de pierre où nous sommes assis sous un tilleul, près d'un bassin, jusqu'à cette vitre où s'appuie notre front, dans la chambre d'hôtel d'une ville étrangère ; et jusqu'à ce bonheur dont nous étions si sûrs. Pendant ce temps, susurre-t-il, à des lieues de là… ( Meanwhile, in Pago-Pago… ) C'est un bal qui s'achève à l'aube, dans une grande maison de campagne, et tandis que nous ne regardions pas, occupés que nous étions à pianoter distraitement malgré les disques lointains un peu las, les hautes fenêtres, au lieu que la nuit d'été les placarde d'étoiles filantes, sont béantes soudain sur un vide blanchissant, sur d'humides prairies qui se dérobent pour dévaler plus vite vers la vallée, sur d'épaisses traînées de brume accrochées aux barrières, aux buissons, aux lisières. Ce sont ces lignes qui partent de guingois, comme il dit, dans la lettre envoyée de La Pitié-Salpêtrière par un ami malade, et voici qu'il s'en excuse trop courtoisement sur la nécrose rétinienne qui gagne. C'est une note faible inattendue dans une mesure qu'on croyait pleine d'allant, c'est un sens ou la saveur qui brusquement se retirent d'une phrase trop familière ou d'un serment, c'est un excès qui dans sa stridence ne désigne plus, en tout ce qui l'entoure, que la carence ordinaire désolante des choses. « Entre silence et langage, coulent les larmes », dit encore leur docte historienne : oui, dans les réticences averties de la musique, entre défaut et comblement, entre le jour et la nuit, entre le très peu que nous sommes et le trop-plein de ce que nous pourrions être, aurions été, sommes dans un monde meilleur, un monde promis, un monde perdu.

Renaud Camus  Le Bord des larmes  Editions P.O.L, 1990









Images : India Song, de Marguerite Duras



samedi 20 mai 2017

L'affaire Vivaldi




L’affare Vivaldi [L’affaire Vivaldi], paru il y a deux ans en Italie aux éditions Sellerio (et malheureusement pas (encore ?) traduit en français), raconte l’extraordinaire histoire de la redécouverte des partitions manuscrites de Vivaldi, dans les années vingt du siècle précédent. L’auteur de l’ouvrage, Federico Maria Sardelli est musicologue et musicien (il a déjà consacré plusieurs ouvrages très savants à l’œuvre de Vivaldi, en particulier à ses concertos pour flûte), mais il devient ici romancier pour raconter de façon extrêmement plaisante la recherche de ces précieux manuscrits, en mêlant avec virtuosité les époques et en ménageant tout au long du récit un suspense haletant, sans jamais perdre de vue la vérité historique. 
Lorsque Vivaldi meurt le 28 juillet 1741 à Vienne, où il s’est réfugié pour fuir les créanciers qui l’assaillaient à Venise, il n’est plus le musicien à la mode fêté et adulé que l’on surnommait le "Prêtre Roux" ; sa musique n’est plus guère jouée et lorsque, tout de suite après sa mort, son frère tente de vendre à un collectionneur bibliophile les centaines de partitions manuscrites que le musicien a laissées à Venise, il n’en tire qu’un bien maigre profit. Dès lors, ces manuscrits vont passer de main en en main pour se retrouver finalement au début du vingtième siècle entassés dans le poussiéreux grenier d’un collège salésien à Borgo San Martino, dans le Piémont. C’est là que les deux personnages centraux de cette aventure, Luigi Torri, directeur de la Bibliothèque Nationale de Turin, et Alberto Gentili, compositeur et musicologue à l’Université de Turin, vont enfin les retrouver en 1926 pour permettre la redécouverte d’un génial compositeur, dont on ne connaissait plus que quelques concertos, dont ceux fameux des Saisons
Parmi les nombreux rebondissements qui vont conduire à l’élucidation de "l’affaire Vivaldi", on signalera tout particulièrement un savoureux entretien avec Mussolini, pendant lequel le Duce se lance dans l’interprétation catastrophique d’une romance, sur un violon ayant prétendument appartenu à Vivaldi, et une délirante intervention d’Ezra Pound, en pleine période d’exaltation fasciste, transporté par le génie italique de Vivaldi qu’il tient à faire connaître au monde entier, même s’il faut pour cela outrepasser ses compétences en matière de musicologie. 
Je cite ici, dans une traduction personnelle, un beau passage du roman, correspondant au moment où les précieux manuscrits ont été enfin récupérés et ramenés à la Bibliothèque de Turin ; Alberto Gentili va pour la première fois lire ces partitions abandonnées et plus jamais jouées depuis deux siècles : 

« La petite pièce était austère et poussiéreuse : une armoire pleine de vieux dossiers, un petit cadre avec la photo du roi, deux fauteuils défoncés, un vieux piano qui n’avait plus été accordé depuis des années, une faible lampe trop haute qui répandait sur toute la pièce une lumière triste et désolée. Il [Alberto Gentili] ouvrit le gros volume qu’il avait emporté et tenta de le placer sur le pupitre du piano. C’était impossible, il glissait et tombait à chaque fois : il était trop épais pour que le mince support en bois puisse le soutenir. Impatient d’entendre ces musiques et presque agacé, il se résolut alors à l’appuyer sur le couvercle. Cela le contraignait à se tenir debout de façon inconfortable, le dos vouté et les mains tendues vers le clavier, mais c’était sans importance : il devait jouer de toute urgence. 
Et il joua le passage qui avait peu de temps auparavant éveillé sa curiosité. Il chercha longtemps parmi les centaines de pages pour retrouver cette phrase. La voilà : In memoria aeterna erit justus. Éternel sera le souvenir du juste. C’était un fragment du psaume Beatus Vir, il se souvenait de la version de Mozart, mais il ignorait que Vivaldi l’avait lui aussi mis en musique. Il était surpris par le fait que l’œuvre était écrite pour trois voix, l’alto, le ténor et la basse, sans voix de soprano. Il commença à jouer, Andante molto, violons et altos seuls, début en canon, d’abord le premier violon, puis le second, suivi de l’alto. Chaque croche était surmontée d’un petit trait vertical, toutes détachées, comme des gouttes clairsemées qui commençaient à tomber. Au fur et à mesure que les instruments intervenaient, cette musique presque vide, raréfiée, s’emparait progressivement de lui et le bouleversait. C’était sublime, d’une douceur indicible, à la fois sereine et dramatique. Il tourna la page, et les voix arrivèrent : d’abord l’alto, puis le ténor, et enfin la basse ; ils chantaient ces paroles narquoises sur la mémoire : celui qui les avait écrites était mort depuis des siècles et personne ne s’était plus souvenu de lui. Il avait écrit ce sublime testament mais personne ne l’avait encore ouvert. Les croches tombaient goutte à goutte et de ses yeux commencèrent à tomber des larmes sur les doigts qui jouaient. 
"Professeur, on va fermer !" lui cria le gardien. 
"Oui, oui, j’arrive tout de suite !" répondit-il en se réveillant de l’éternité. »

Federico Maria Sardelli  L'affare Vivaldi, Sellerio editore Palermo, 2015  (Traduction personnelle)






Image : en haut, Francesco Guardi (1712-1793) Les Fondamenta Nuove avec la lagune et l'île de San Michele, huile sur toile, vers 1757.



mercredi 17 mai 2017

Uragano d'estate (Orage d'été)




Je cite ici un extrait de l'ouvrage d'Elena Pigozzi, qui raconte de façon plaisamment romancée le tournage, pendant l'été 1953, du film de Luchino Visconti Senso (Uragano d'estate a été l'un des nombreux titres provisoires du film). La scène racontée ici se situe au moment du tournage de la longue séquence d'ouverture (elle fut en fait l'une des dernières à être tournées), au théâtre de la Fenice, pendant une représentation du Trouvère. Les deux autres personnages qui interviennent ici avec Visconti sont la scénariste Suso Cecchi d'Amico et le producteur-fondateur de la Lux Film, Riccardo Gualino :

 Visconti aveva alzato il braccio. «Stop» Le riprese in teatro erano finite. Dietro di lui, la d’Amico e Gualino. Li raggiunse. 
«Come andiamo Visconti ?» 
«Resta il finale e abbiamo terminato.» 
«Era prevista la fucilazione nella prima versione» ricordò Suso, «poi sono stati imposti altri tagli alla lavorazione.» 
Gualino scuoteva la testa. «Lo so, me l’hanno riferito...» 
«Che venga fucilato è inutile» disse deciso Visconti. 
La d’Amico e Gualino lo fissarono. «Io lo lascerei al suo destino, alle sue vicende...» proseguì il regista. 
«Senza fucilazione, non mi convince» commentò Gualino, non smettendo di sfogliare il copione. 
Lo sguardo di Visconti cambiò, più disteso il volto. 
«Può darsi. Ma ora la trovo inutile.» Vide Suso perplessa. «Che ne pensa Susanna ?» 
«Anch’io la inserirei» gli rispose. 
«Tra due giorni siamo a Roma. Gireremo due finali. Si deciderà con il montaggio.»
«Castel Sant’Angelo per l’esecuzione di Franz» ricordò Suso. 
«Per l’altro finale, ho pensato ad alcune vie di Trastevere» precisò il regista.
«Com’è questo finale ?» chiese Gualino. 
«Livia ha appena denunciato l’amante. Corre e grida per strada. Poi passa tra gruppi di soldati ubriachi... e la sequenza si chiude con l’inquadratura di un giovanissimo soldato austriaco completamente sbronzo. È appoggiato al muro. Canta una canzone di vittoria. Si interrompe. Piange e grida : “Viva l’Austria !”»
«È pericoloso. È pericolosissimo» ribatté serio Gualino, appena si interruppe.
«Per me è bello. A Franz, succeda quel che deve succedere. Che importa che muoia o no.» 
«Importa, Visconti. Importa molto» replicò duro. Lo scrutò serio. Gualino sapeva il fatto suo. «Chiuderebbe il personaggio. La storia risulterebbe più compatta...»
Rimase in silenzio Visconti. Osservò la platea del teatro. Stavano smontando il terzo atto del Trovatore. Prima un fischiettare, poi il coro dei tecnici, degli operai, dei manovali. «Di quella pira, l’orrendo foco...» La romanza, si ricordò Visconti. Si voltò verso Gualino  e la d’Amico. Sorrise. Si alzò. Il melodramma si chiude, pensò. I due amanti, Leonora e Manrico... Alla fine, muoiono tutti.

Elena Pigozzi  Uragano d'estate, Ed. Marsilio, 2009 






Visconti avait levé le bras. «Stop.» Les prises de vue au théâtre étaient finies. Derrière lui se trouvaient D’Amico et Gualino. Il les rejoignit. 
«Où en sommes-nous, Visconti ?» 
«Il ne reste plus que la séquence finale, et on aura terminé.» 
«Dans la première version, on avait prévu une exécution, rappela Suso, et puis on nous a imposé d’autres coupures pendant le tournage.» 
Gualino secoua la tête : «Je sais, on m’en a parlé...» 
«Il est inutile de le fusiller.» dit Visconti sur un ton décidé. 
D’Amico et Gualino le fixèrent. «Moi, je l’abandonnerais à son destin, à son triste sort...» poursuivit le cinéaste. 
«Sans l’exécution, ça ne me semble pas convaincant.» commenta Gualino, en continuant à feuilleter le scénario. 
Le regard de Visconti changea, il sembla plus détendu. 
«Peut-être. Mais pour le moment, ça me paraît inutile.» Il vit que Suso était perplexe. «Qu’en penses-tu, Susanna ?» 
«Moi aussi, je garderais l'exécution.» lui répondit-elle. 
«Dans deux jours, nous sommes à Rome. Nous tournerons deux fins. On décidera au montage.» 
«Castel Sant’Angelo pour l’exécution de Franz», rappela Suso.
«Pour l’autre fin, j’ai pensé à des rues dans le Trastevere», précisa le cinéaste. 
«Elle est comment, cette fin ?» demanda Gualino. 
«Livia vient de dénoncer son amant. Elle court dans la rue en hurlant. Elle passe ensuite au milieu de groupes de soldats ivres... et la séquence s’achève sur le plan d’un très jeune soldat autrichien complètement saoul. Il est adossé à un mur. Il entonne un chant de victoire, il s’interrompt, il pleure et crie : "Vive l’Autriche !"» 
«C’est dangereux. C’est très dangereux !» insista Gualino, visiblement préoccupé, dès que Visconti eut fini de parler. 
«Pour moi, c’est très bien. Laissons Franz à son destin ; qu’il meure ou pas, ça n’a aucune importance.» 
«Au contraire, Visconti, c’est important, c’est très important !» répliqua durement Gualino. Il le fixa avec un air grave. Il connaissait bien son métier. «Ça bouclerait bien le personnage. L’histoire serait plus cohérente...» 
Visconti demeura silencieux. Il observa la scène du théâtre, où l’on démontait le décor du troisième acte du Trouvère. D’abord un sifflotement, puis le chœur tout entier des techniciens, des ouvriers, des manœuvres. «Di quella pira, l’orrendo foco...» De ce bûcher, l’horrible flamme...») La romance, se rappela Visconti. Il se tourna en souriant vers Gualino et D’Amico, puis se leva. Le mélodrame s’achève, songea-t-il. Les deux amants, Leonora et Manrico... À la fin, ils meurent tous les deux. 

(Traduction personnelle) 



On peut voir ici une très intéressante conférence de Laurence Schifano à propos de Senso (en français).



dimanche 14 mai 2017

Aubade





...à la cime argentée je reconnus la déesse.







Per cento notti lupa fedele

sei venuta a battaglia con me
fra il sonno, e le tue mani
mi cercarono il viso, mi ricordo
d'una parola che dicevi sempre.

Infine giunse l'alba, e la sua nube
dove pascola il fulmine randagio.

Gesualdo Bufalino L'amaro miele Ed. Einaudi

Pendant cent nuits telle une louve fidèle
tu es venue dans mon sommeil
combattre contre moi, et tes mains
cherchèrent mon visage, je me souviens
d'un mot que tu disais sans cesse.

Puis vint l'aube, et son nuage
où paît la foudre vagabonde.

Traduction : Renato Corona (Le miel amer, Editions L'Amourier)






Images
: en haut, La Promeneuse de l'aube, de Jean-Paul Marcheschi

en bas, Salle de la fin de la nuit, de Jean-Paul Marcheschi (Source)




mercredi 3 mai 2017

Neige de mai




Dans Le Garçon sauvage (Il Ragazzo selvatico), paru l'année dernière aux éditions (suisses) Zoé, dans une belle traduction d'Anita Rochedy, Paolo Cognetti, l'un des jeunes écrivains les plus brillants de la littérature italienne d'aujourd'hui (on peut lire aussi en français l'un de ses romans, Sofia s'habille toujours en noir, publié en 2012 chez Liana Levi), raconte un séjour en solitaire dans une baita (une sorte de chalet) en montagne, dans les hauteurs de la Vallée d'Aoste, à deux mille mètres d'altitude. A trente ans, après un mauvais hiver qui l'a laissé à bout de forces (il ne donne pas beaucoup de précisions à ce sujet), il décide de tenter une expérience de solitude et de retraite, prêt à essuyer toutes les tempêtes, aussi intérieures qu'extérieures.




C'est un texte bref, poétique et intense que nous donne ici Cognetti, proche de certains ouvrages de Sylvain Tesson (je pense surtout à Dans les forêts de Sibérie ou au plus récent Sur les chemins noirs) ou de L'Usage du monde, de Nicolas Bouvier, mais surtout inscrit dans une solide et ancienne tradition littéraire, depuis le Walden de Thoreau jusqu'aux ouvrages de Mario Rigoni Stern, souvent cité dans Le Garçon sauvage, puisque Cognetti a emporté avec lui plusieurs livres de ce grand aîné. 

Je cite ici un extrait significatif de ce très beau récit, où la nature n'est jamais un faire-valoir mais plutôt un révélateur, une façon de confronter ses mots et sa langue d'écrivain à une réalité sans cesse changeante et souvent hostile ; le but étant aussi de retrouver le ragazzo selvatico (l'enfant sauvage) qu'il a été dans sa jeunesse : « Le jeune citadin que j'étais devenu me semblait tout l'opposé de cet enfant sauvage, et l'envie d'aller à sa recherche s'imposa en moi. Ce n'était pas tant un besoin de partir que de revenir ; ni tant de découvrir une part inconnue de moi que d'en retrouver une ancienne et profonde que je croyais avoir perdue. »

Un matin, au beau milieu du mois de mai, je me réveillai sous la neige. Dans les près, les violettes fleurissaient déjà, mais à midi, tout était blanc autour de moi. Un orage comme on en voit l’été, avec ses éclairs et ses coups de tonnerre, avait ramené l’hiver en ces lieux. Je restai à la maison toute la journée, le poêle et la cheminée allumés, à lire et à regarder par la fenêtre. Je jaugeais la couche de neige qui s’accumulait sur le balcon : cinq, dix, quinze centimètres. Je me demandais ce qu’allaient devenir les fleurs, les insectes et les oiseaux que j’avais observés, éprouvant comme un sentiment d’injustice pour leur printemps interrompu. Je trouvai la nouvelle où Mario Rigoni Stern passe en revue les chutes de neige tardives : la swalbalasneea — la neige des hirondelles — en mars, la kuksneea — la neige du coucou — en avril et la dernière, la bàchtalasneea : la neige de la caille. « Un nuage qui descend du nord, un coup de vent, une baisse subite de température et la voilà, en mai, la bàchtalasneea. Elle ne dure que quelques heures, mais elle est suffisante pour effrayer les oiseaux dans leur nid, pour faire mourir les abeilles surprises loin de la ruche et donner du souci aux femelles du chevreuil sur le point de mettre bas. » (1)

Vers sept heures du soir, le ciel s’éclaircit et l’étendue blanche devint aveuglante sous les rayons du soleil qui avait percé les nuages peu avant de disparaître derrière les montagnes. J’enfilai mon coupe-vent, mes chaussures de marche, et sortis faire un tour. Dans la neige, je trouvai les traces de plusieurs animaux : un lièvre, un couple de chevreuils. Comme Alice avec le Lapin Blanc, je décidai de partir sur la piste du premier. C’étaient des empreintes en forme de V qui procédaient par bonds et venaient d’un genévrier non loin du chemin muletier. Elles le longeaient sur quelques mètres, puis, à mon grand étonnement, partaient en direction de la baita : le lièvre avait fait le tour du vieux mélèze, était allé boire à la fontaine, allant même jusqu’à sauter sur la table que j’avais dehors. Il n’y avait laissé qu’une seule empreinte de pattes — deux bonds lui avaient suffi, un pour monter, un autre pour descendre : je l’imaginai regarder tout autour et y lire les signes de ma présence, la fumée de la cheminée, la serpe et la scie qui pendaient près de la pile de bois. Il était ensuite passé à travers la clôture, poursuivant sa route en direction du ruisseau. Aucune neige n’était retombée sur ses pas, ce qui voulait dire que pendant que je suivais ses traces, le lièvre était venu me rendre visite.

Paolo Cognetti  Le Garçon sauvage  Éditions ZOE, 2016

(1) Mario Rigoni Stern, Sentiers sous la neige, éditions La Fosse aux Ours, Lyon, 2000, traduction de Monique Baccelli, p.93.








Images : (1) Gaetano Madonia  (Site Flickr)

(2) Luciano Andreetto  (Site Flickr)

(3) Luca Reano  (Site Flickr)

(4)  Francesco Sisti  (Site Flickr)

lundi 1 mai 2017

Madame D.




Pour saluer Danielle Darrieux, qui fête aujourd'hui son centième anniversaire, une séquence de Madame de, le chef d’œuvre de Max Ophuls, avec peut-être la plus belle utilisation de l'antiphrase qu'on ait pu voir au cinéma.  Au-dessous, une chanson de Françoise Hardy, Je ne vous aime pas, inspirée de cette séquence...


— Revenez bientôt !

— Je ne vous aime pas... Je ne vous aime pas... 

— Je ne vous aime pas...









Images : captures d'écran du film de Max Ophuls Madame de (Gaumont DVD)




vendredi 28 avril 2017

Noi tre (Nous trois)




Dans Noi tre (Nous trois), Mario Fortunato, dont c'est peut-être le plus beau livre, raconte l'amitié qui l'a lié aux écrivains Pier Vittorio Tondelli et Filippo Betto, tous les deux disparus aujourd'hui. Pour les trois amis, c'est "le temps dissolu de la jeunesse", l'âge de la fête, des enthousiasmes littéraires (ils admirent Auden, Isherwood et Spender, et leur trio subit bien sûr l'influence de ces grands aînés), des élans irrépressibles et des fâcheries jamais définitives, du sexe insouciant juste avant l'apparition de l'acronyme meurtrier que Fortunato ne nomme qu'une seule fois mais qui va évidemment marquer ces trois destins. 
On retrouve dans le livre l'Italie des années quatre-vingt, où l'on n'avait pas encore la conscience de danser au-dessus d'un volcan, l'aspect bouillonnant et excitant de ce que l'auteur appelle une "ère du jazz au format de poche". Je traduis ici un extrait de ce très beau livre (pages 67 à 69), dans lequel Fortunato explique son projet littéraire : écrire le roman vrai d'une amitié, loin de toute précision biographique, faire revivre en quelques pages ("à la fois ode et épitaphe") un moment à jamais disparu, et comme il est dit dans les dernières lignes du texte "passer encore un peu de temps en compagnie de nous trois".

Tout bien réfléchi, le mieux, c’est toujours ce que nous ne disons pas, ce qui dans la vie passe en silence. C’est peut-être pour cela que la jeunesse nous apparaît a posteriori comme ce qu’il y a de meilleur dans chaque existence — parce que lorsqu’on est jeune on se tait beaucoup, par manque d’assurance ou défiance envers le monde, et le silence semble devoir envelopper la réalité tout entière. 

Il y a tant de choses que j’ignore de Pier et de Filippo, parce que tous les trois nous pouvions rester indéfiniment silencieux, que ce soit par timidité, entêtement, mauvais caractère ou lâcheté. Il y avait des sujets que nous n’abordions pas entre nous, des aspects de nos existences que nous réservions à d’autres. Je ne crois pas qu’il y avait à cela une motivation précise, sinon celle, inévitable, de devoir jouer des rôles divers en diverses occasions. Comme l’on dit : l’observateur modifie toujours l’observé. Ainsi, quand j’entends parler de l’un ou de l’autre leurs amis qui n’étaient pas également les miens, il me semble voir émerger de leurs souvenirs des individus presque inconnus, dont j’ai du mal à identifier clairement les traits. Est-ce qu’il en a été de même pour eux ? Ai-je été moi aussi une figure familière et en même temps énigmatique ? 

Ce doit être pour cela qu'en m'apprêtant à raconter notre histoire, j’ai totalement abandonné l’idée de faire appel à d’autres points de vue, ou de solliciter des souvenirs qui ne nous concernaient pas directement tous les trois. Pas de recherches, de lettres, de conversations téléphoniques. Je n’ai même pas consulté mes archives personnelles. Je n’ai pas ici l’ambition de raconter la vraie vie de Pier et de Filippo, et encore moins la mienne — qui demeure d’ailleurs pour celui qui écrit la plus mystérieuse. Tout au plus, j’aimerais siffloter de la façon la plus juste la chansonnette de nos jours enfuis — les années quatre-vingt du vingtième siècle, notre petite et familière « ère du jazz », si petite qu’elle pouvait tenir dans la poche, quand la jeunesse semblait une fête destinée à ne jamais finir et le sexe, juste avant que la peur s’empare de tous, était encore une découverte et un divertissement, sans aucune finalité matrimoniale.

Au contraire, maintenant que le vingt et unième siècle a déployé largement ses ailes d’hystérie, de migrations, de terrorisme islamique et de dette souveraine, il m’est impossible de ne pas détonner, et je crains d’ailleurs que ceux qui ont aujourd’hui l’âge et l’apparence que nous avions alors soient partagés entre un obscur désir sadomasochiste de domination ou de soumission et le rêve idéal de la petite famille parfaite, reconnue et fêtée, dans une profusion de peluches et de bons sentiments, une mièvre copie d’un modèle qui tout bien considéré a toujours été dérisoire. De ce point de vue, nous trois pourrions vraiment représenter un passé bien plus lointain que ce que l’on pourrait croire, si éloigné qu’il en est devenu presque invisible. Parce que si aujourd’hui la normalité est devenue désirable, pour notre part nous étions différents, et irréguliers, et très fiers de l’être. 

Voilà pourquoi ces pages, au moins dans les intentions, sont une ode et une épitaphe, hésitant entre la joie et la mélancolie, semblables à ces rêves qui, en raison de leur aspect indéchiffrable, peuvent de façon surprenante provoquer les pleurs ou le rire. Parce qu’elles évoquent une époque heureuse à jamais disparue et, sous des formes diverses, payée au prix fort par les trois protagonistes. Parce que d’eux d’entre eux s’en sont allés prématurément, comme pour marquer de façon incontestable la fin de cette saison. Et enfin parce que, dans ce printemps si bref, on s’est tellement amusés qu’une vie entière ne suffisait pas.

Mario Fortunato  Noi tre  Bompiani, 2016  (Traduction personnelle)



Filippo Betto

Mario Fortunato

Pier Vittorio Tondelli








Images : en haut, Fulvia Farassino

en bas, Alberto Roveri



dimanche 16 avril 2017

Il Parco (Le Parc)




"A Firenze, vendevano rose : certi giorni, tutta la città ne odorava, passeggiavo ogni sera alle Cascine e la domenica nei giardini di Boboli senza fiori." 








Je cite ici un extrait du recueil de nouvelles de Piero Santi Amici per le vie (Amis le long des rues), publié en 1939 et réédité en 1976 dans un joli volume illustré par Renato Guttuso et Ernesto Treccani. L'ouvrage est paru aux éditions de L'Indiano, la galerie que Piero Santi tenait à Florence, 3, Piazza dell'Olio, tout près du Duomo, avec son ami Paolo Marini, mort le douze mars dernier. La nouvelle reprise ci-dessous s'intitule Il Parco (Le Parc) ; il s'agit d'une belle évocation d'une fin de journée d'été, et d'une nuit, dans le parc des Cascine, à Florence :

Antonio gli strinse la mano e se ne andò. Il ragazzo rimase solo e sperduto. L’indomani sarebbe andato via. Vide tutte le strade e tutti i paesi che avrebbe traversato. In mezzo c’erano i monti. A poco a poco il pensiero gli si annebbiò : alte mura di città azzurre sorgevano in mezzo alle nuvole e lui camminava leggero. Si addormentò. Sopra, le siepi brillavano ancora al sole del pomeriggio inoltrato e gli alberi si univano fitti contro il cielo troppo puro ; si presentiva la fine dell’arsura. Biciclette passavano a gruppi ; una ragazza insegnava al fratellino a muovere i primi passi, e il fanciullo camminava tutto gonfio e scuro, guardando fissamente l’erba. Nella grande vasca del piazzale i pesci si riposavano, fermi nel fondo, ristorati appena dallo zampillo continuo. Ma la sera calava. Cominciarono ad alzarsi per prime le donne, raccogliendo fagotti e bambini, poi qualche giovane, infine qualche soldato che era venuto lì dalle caserne lontane. Qualcuno rimase seduto sulle panchine. I fiori perdettero a poco a poco lo splendore dei loro colori e le grandi aiuole rosse intorno alla vasca smuorirono lentamente, incupendo. 

Millo si risvegliò. E vedendo il fiume già scuro non comprese lì per lì l’ora. Poi si alzò incamminandosi verso il piazzale d’ingresso del parco : di sera, la vita si svolgeva prevalentemente lassù, vicino al ponte. Il buio calava sempre più fitto, il calore, ancora grande. Ma d’un tratto una brezza fresca venne giù dai monti e scese a rinfrescare l’asfalto. Le cime degli alberi cominciarono ad ondeggiare sotto l’alito rinvigorente, le foglie si aprirono per bere l’inaspettata frescura ; e il fiume s’alleggerì allargando un po’ lo spruzzo delle sue acque sulle rive. Millo aspirò il vento e si passò una mano sul volto accaldato. Intanto il parco si popolava di ombre. Il buio avvolgeva tutto, senza consolazioni pallide di luna. Nell’intrico delle siepi l’oscurità era assoluta. Il ragazzo non provava ormai più il senso di paura delle prime notti : ora conosceva quasi tutti i nascondigli, i viali riposti, gli spiazzati più impensati ; e costituiva per lui un quotidiano divertimento pensare in qual luogo avrebbe dormito. Ogni sera, quasi, cambiava. 

Camminò per il viale centrale. Lumi di biciclette, indagatori e curiosi, passavano piano accecati spesso dai fari delle automobili ed ogni tanto qualche lume più piccolo, appena avvertibile, rivelava una sigaretta accesa. 

Millo si sedé su una panchina, ma pensando che l’indomani si sarebbe dovuto svegliar presto, pensò di andare a dormire. Scelse per quella notte l’ippodromo delle corse al galoppo, dove aveva dormito, a volte con Antonio. Saltò la siepe che circonda il grandissimo prato e in pochi istanti fu vicino ad una costruzione in muratura dove erano addossate delle frasche. Si gettò su di esse dopo averle un po’ accomodate. 

Dal cielo cupo si riversava una dolorosa intimità sulla terra. L’isola verde del parco viveva la sua vita notturna, ritmata dal vento che muoveva le cime degli alberi più alti. Verso il mattino, i viali erano vuoti e vuoti i prati e i piazzali. Ad un tratto una persona entrò nel viale centrale : era Antonio. Scavalcò la siepe e fu nell’ippodromo. Dette une scrollone a Millo. Il ragazzo aprì i suoi occhi chiari che risplendevano appena sotto la luce leggerissima dell’alba. Il cielo andava schiarendosi. Sulle piante, sulle foglie, sulle panchine si era posata la brina umida della notte. Gli abiti di Millo erano bagnati. 

– Andiamo, fece Antonio ; e la sua voce parve a Millo rauca. Mentre a poco a poco le foglie riprendevano vigore e gli animali sorgevano dai loro nidi e dalle loro buche, i ragazzi si incamminarono. Nei viali c’era ancora una luce tepida. Millo strappò un ramo da una siepe di biancospino e lo portò alla bocca. Nessuno parlò. Al rumore di un’automobile che passava in fretta, in un’ora così insolita, nessuno dei due pensò a voltarsi. 

Piero Santi  Amici per le vie, Galleria L'Indiano, Firenze, 1976 (prima edizione : Circoli, Roma, 1939)






Antonio lui serra la main et s’en alla. Le garçon resta seul et désemparé. Le lendemain, il serait parti. Il vit toutes les routes et tous les pays qu’il aurait traversés. Au milieu, il y avait les montagnes. Petit à petit, ses pensées se brouillèrent : les hauts murs de villes bleues surgissaient des nuages et il marchait d’un pas léger. Il s’endormit. Au dessus de lui, les haies brillaient encore au soleil de l’après-midi bien avancée, et les arbres se réunissaient en files serrées contre le ciel trop limpide ; on devinait la fin de la sécheresse. Des bicyclettes passaient en groupes ; une jeune fille aidait son petit frère à faire ses premiers pas, et l’enfant avançait, concentré et triste, en regardant fixement l’herbe. Dans le grand bassin de l’esplanade, les poissons se reposaient, immobiles dans le fond, avec pour seul réconfort le jet d’eau continu. Mais le soir tombait. Les femmes se levèrent les premières, en rassemblant leurs paquets et leurs enfants, puis ce fut le tour de quelques jeunes gens, et enfin des soldats, venus de leurs casernes lointaines. Quelques-uns restèrent assis sur les bancs. Les fleurs perdirent peu à peu leurs splendides couleurs et les vastes allées rouges autour du bassin dépérirent lentement, en s’obscurcissant. 

Millo se réveilla. En voyant le fleuve déjà sombre, il ne se rendit pas compte immédiatement de l’heure. Puis il se leva et se dirigea vers l’esplanade à l’entrée du parc : le soir, l’activité se concentrait à cet endroit-là, près du pont. Il faisait de plus en plus noir, et encore assez chaud. Mais tout à coup, une brise légère descendit des montagnes pour rafraîchir l’asphalte. Les cimes des arbres commencèrent à ondoyer sous le souffle revigorant, les feuilles s’ouvrirent pour boire cette fraîcheur inespérée ; le fleuve s’allégea en éclaboussant le rivage de ses eaux. Millo aspira le vent et essuya d’une main son visage en sueur. Pendant ce temps-là, le parc se peuplait d’ombres. Le noir enveloppait tout, sans les consolations pâles de la lune. Dans l’enchevêtrement des haies, l’obscurité était totale. Le garçon n’éprouvait plus désormais le sentiment de peur des premières nuits : maintenant, il connaissait toutes les cachettes, les allées secrètes, les refuges les plus inattendus ; et réfléchir à l’endroit où il allait pouvoir dormir était devenu pour lui un divertissement quotidien. Il changeait presque chaque soir. 

Il avança dans l’allée centrale. Des lumières de bicyclettes, insistantes et curieuses, passaient lentement, souvent aveuglées par les phares des automobiles ; parfois, une lueur plus faible, à peine perceptible, révélait une cigarette allumée. 

Millo s’assit sur un banc, mais en songeant que le lendemain il devrait se lever tôt, il pensa à aller dormir. Il choisit pour la nuit l’hippodrome des courses de plat où il avait déjà dormi, parfois avec Antonio. Il sauta la haie qui entourait le vaste pré et en quelques instants il se retrouva près d’une construction en béton où étaient adossés des branchages. Il se jeta sur eux après les avoir un peu arrangés. 

Le ciel sombre inondait la terre d’une douloureuse intimité. L’île verte du parc vivait son existence nocturne, rythmée par le vent qui agitait les cimes des arbres les plus hauts. Au petit matin, les allées étaient vides, comme les prés et les esplanades. Tout à coup, quelqu’un entra dans l’allée centrale : c’était Antonio. Il enjamba la haie et se retrouva dans l’hippodrome. Il secoua Millo. Le garçon ouvrit ses yeux clairs qui brillaient à peine sous la pâle lumière de l’aube. Le ciel s'éclaircissait. Sur les plantes, sur les feuilles, sur les bancs s’était déposé le givre humide de la nuit. Les vêtements de Millo étaient trempés. 

– Allons-y, dit Antonio ; et Millo trouva que sa voix était rauque. Tandis que les feuilles retrouvaient progressivement leur vigueur et que les animaux sortaient de leurs nids et de leurs tanières, les deux garçons se mirent en chemin. Dans les allées, la lumière était encore douce. Millo arracha une branche d’une haie d’aubépines et la porta à la bouche. Personne ne parla. On entendit le bruit d’une automobile qui passait rapidement, à une heure aussi insolite, mais aucun des deux ne songea à se retourner. 

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Giacomo Bartalesi  (Site Flickr)

au centre, Giovanna  (Site Flickr)

en bas, Daniele Frediani  (Site Flickr)

vendredi 14 avril 2017

Mes seules larmes (D'un pianto solo mio)




1

Mio fiume anche tu, Tevere fatale,
Ora che notte già turbata scorre ;
Ora che persistente
E come a stento erotto dalla pietra
Un gemito d'agnelli si propaga
Smarrito per le strade esterrefatte ;
Che di male l'attesa senza requie,
Il peggiore dei mali,
Che l'attesa di male imprevedibile
Intralcia animo e passi ;
Che singhiozzi infiniti, a lungo rantoli
Agghiacciano le case tane incerte ;
Ora che scorre notte già straziata,
Che ogni attimo spariscono di schianto
O temono l'offesa tanti segni
Giunti, quasi divine forme, a splendere
Per ascensione di millenni umani ;
Ora che già sconvolta scorre notte,
E quanto un uomo può patire imparo ;
Ora ora, mentre schiavo
Il mondo d'abissale pena soffoca;
Ora che insopportabile il tormento
Si sfrena tra i fratelli in ira a morte;
Ora che osano dire
Le mie blasfeme labbra :
« Cristo, pensoso palpito,
Perchè la Tua bontà
S'è tanto allontanata ? »

(...)

3

Cristo, pensoso palpito,
Astro incarnato nell'umane tenebre,
Fratello che t'immoli
Perennemente per riedificare
Umanamente l'uomo,
Santo, Santo che soffri,
Maestro e fratello e Dio che ci sai deboli,
Santo, Santo che soffri
Per liberare dalla morte i morti
E sorreggere noi infelici vivi,
D'un pianto solo mio non piango più,
Ecco, Ti chiamo, Santo,
Santo, Santo che soffri.

Giuseppe Ungaretti  Il Dolore (1937-1946)





1

Fleuve mien toi aussi, Tibre fatal,
Maintenant que la nuit passe déjà troublée ;
Maintenant qu'insistant,
Comme exsudé à grand'peine de la pierre,
Un bêlement d'agneaux se multiplie
Égaré dans les ruelles atterrées ;
Que l'attente sans fin du mal,
Le pire mal,
Que l'attente du mal imprévisible
Entrave l'esprit et les pas ;
Que des pleurs infinis, que de longs râles
Glacent chaque demeure, antre peu sûr ;
Maintenant que passe la nuit déjà meurtrie,
Qu'à tout instant sont réduits à néant
Ou risquent les outrages tant de signes
Conduits, presque divins, à resplendir
À travers l'ascension des millénaires ;
Maintenant que déjà démembrée la nuit passe
Et que j'apprends tout ce qu'un homme peut souffrir ;
Maintenant, maintenant, tandis que le monde asservi
Étouffe au gouffre de douleur ;
Maintenant que l'intolérable peine
Se déchaine entre frères en haine à mort ;
Maintenant que ma bouche
Se risque à blasphémer :
« Christ, pensive palpitation,
Pourquoi s'est-elle éloignée
Aussi loin, Ta bonté ? »

(...)

3

C'est dans Ton cœur une plaie,
La somme de la douleur
Que l'homme répand sur la terre ;
Ton cœur, foyer ardent
De l'amour qui n'est point vain.

Christ, pensive palpitation,
Astre incarné dans la ténèbre humaine,
Frère perpétuellement
Immolé pour que soit refait
L'homme plus humainement,
Saint, Saint, Saint douloureux,
Pour délivrer de la mort tous les morts
Et soutenir nous autres malheureux vivants,
Je ne pleure plus mes seuls pleurs,
Vois, je T'appelle, Saint,
Saint, Saint douloureux.

Traduction : Philippe Jaccottet









Images : Passion et Crucifixion, de Bernardino Luini (terminé en 1529) Eglise de Santa Maria degli Angeli, Lugano

Source : Site Flickr



 

Erbarme dich, mein Gott, 
Um meiner Zähren Willen ! 
Shaue hier, Herz und Auge 
Weint vor dir bitterlich. 
Erbarme dich, mein Gott ! 

Aie pitié, mon Dieu, 
à la vue de mes larmes ! 
Vois, mon cœur et mes yeux 
pleurent amèrement devant toi. 
Aie pitié, mon Dieu !

mercredi 12 avril 2017

Ce qui est resté




"... è tutto morto, niente è servito a niente.
— No, dissi io, qualcosa resta sempre."

Antonio Tabucchi  Notturno indiano

"... tout est mort, rien n'a servi à rien.
— Non, dis-je, il reste toujours quelque chose."

Antonio Tabucchi  Nocturne indien






Un poème de Carlos Drummond de Andrade, extrait du recueil A Rosa do Povo [La Rose du Peuple] d'abord dans la version originale portugaise, puis dans la traduction italienne d'Antonio Tabucchi, et enfin dans une traduction française personnelle :


Resíduo

De tudo ficou um pouco
Do meu medo. Do teu asco.
Dos gritos gagos. Da rosa
ficou um pouco

Ficou um pouco de luz
captada no chapéu.
Nos olhos do rufião
de ternura ficou um pouco
(muito pouco).

Pouco ficou deste pó
de que teu branco sapato
se cobriu. Ficaram poucas
roupas, poucos véus rotos
pouco, pouco, muito pouco.

Mas de tudo fica um pouco.
Da ponte bombardeada,
de duas folhas de grama,
do maço
— vazio — de cigarros, ficou um pouco.

Pois de tudo fica um pouco.
Fica um pouco de teu queixo
no queixo de tua filha.
De teu áspero silêncio
um pouco ficou, um pouco
nos muros zangados,
nas folhas, mudas, que sobem.

Ficou um pouco de tudo
no pires de porcelana,
dragão partido, flor branca,
ficou um pouco
de ruga na vossa testa,
retrato.

Se de tudo fica um pouco,
mas por que não ficaria
um pouco de mim ? no trem
que leva ao norte, no barco,
nos anúncios de jornal,
um pouco de mim em Londres,
um pouco de mim algures ?
na consoante ?
no poço ?

Um pouco fica oscilando
na embocadura dos rios
e os peixes não o evitam,
um pouco: não está nos livros.

De tudo fica um pouco.
Não muito: de uma torneira
pinga esta gota absurda,
meio sal e meio álcool,
salta esta perna de rã,
este vidro de relógio
partido em mil esperanças,
este pescoço de cisne,
este segredo infantil...
De tudo ficou um pouco :
de mim ; de ti ; de Abelardo.
Cabelo na minha manga,
de tudo ficou um pouco;
vento nas orelhas minhas,
simplório arroto, gemido
de víscera inconformada,
e minúsculos artefatos :
campânula, alvéolo, cápsula
de revólver... de aspirina.
De tudo ficou um pouco.

E de tudo fica um pouco.
Oh abre os vidros de loção
e abafa
o insuportável mau cheiro da memória.

Mas de tudo, terrível, fica um pouco,
e sob as ondas ritmadas
e sob as nuvens e os ventos
e sob as pontes e sob os túneis
e sob as labaredas e sob o sarcasmo
e sob a gosma e sob o vômito
e sob o soluço, o cárcere, o esquecido
e sob os espetáculos e sob a morte escarlate
e sob as bibliotecas, os asilos, as igrejas triunfantes
e sob tu mesmo e sob teus pés já duros
e sob os gonzos da família e da classe,
fica sempre um pouco de tudo.
Às vezes um botão. Às vezes um rato.

Carlos Drummond de Andrade  A Rosa do Povo, 1945






Residuo

Di tutto è rimasto un poco, 
Della mia paura. Del tuo ribrezzo.
Dei gridi blesi. Della rosa
è rimasto un poco.

È rimasto un poco di luce
captata nel cappello.
Negli occhi del ruffiano
è restata un po' di tenerezza
(molto poco)

Poco è rimasto di questa polvere
che ti coprì le scarpe
bianche. Pochi panni sono rimasti,
pochi veli rotti,
poco, poco, molto poco.

Ma d'ogni cosa resta un poco.
Del ponte bombardato,
delle due foglie d'erba,
del pacchetto
— vuoto — di sigarette, è rimasto un poco.

Che di ogni cosa resta un poco.
È rimasto un po' del tuo mento
nel mento di tua figlia.
Del tuo ruvido silenzio
un poco è rimasto, un poco
sui muri infastiditi,
nelle foglie, mute, che salgono.

È rimasto un po' di tutto
nel piattino di porcellana,
drago rotto, fiore bianco,
di rughe sulla tua fronte,
ritratto.

Se di tutto resta un poco,
perché mai non dovrebbe restare
un po' di me ? Nel treno
che porta a nord, nella nave,
negli annunci di giornale,
un po' di me a Londra,
un po' di me in qualche dove ?
nella consonante ?
nel pozzo ?

Un poco resta oscillando
alla foce dei fiumi
e i pesci non lo evitano,
un poco : non viene nei libri.

Di tutto rimane un poco.
Non molto : da un rubinetto
stilla questa goccia assurda,
metà sale e metà alcool,
salta questa zampa di rana,
questo vetro di orologio
rotto in mille speranze,
questo collo di cigno,
questo segreto infantile...
Di ogni cosa è rimasto un poco :
di me ; di te ; di Abelardo.
Un capello sulla mia manica,
di tutto è rimasto un poco ;
vento nelle mie orecchie,
rutto volgare, gemito
di viscere ribelli,
e minuscoli artefatti :
campanula, alveolo, capsula
di revolver... di aspirina.
Di tutto è rimasto un poco.

E di tutto resta un poco.
Oh, apri i flacone di profumo
e soffoca
l'insopportabile lezzo della memoria.

Ma di tutto, terribile, resta un poco,
e sotto le onde ritmate,
e sotto le nuvole e i venti
e sotto i ponti e sotto i tunnel
e sotto le fiamme e sotto il sarcasmo
e sotto il muco e sotto il vomito
e sotto il singhiozzo, il carcere, il dimenticato
e sotto gli spettacoli e sotto la morte in scarlatto
e sotto le biblioteche, gli ospizi, le chiese trionfanti
e sotto te stesso e sotto i tuoi piedi già rigidi
e sotto i cardini della famiglia e della classe,
rimane sempre un poco di tutto.
A volte un bottone. A volte un topo.

Carlos Drummond de Andrade

(Traduction italienne : Antonio Tabucchi) 





 
Ce qui est resté

De tout il est resté un peu,
De ma peur. De ton dégoût.
Des cris bredouillés. De la rose
un peu est resté.

Il est resté un peu de lumière
captée dans le chapeau.
Dans les yeux du souteneur
il est resté un peu de tendresse
(très peu).

Peu de chose est resté de cette poussière
qui a recouvert tes chaussures
blanches. Il est resté peu de vêtements,
peu de voiles déchirés,
peu, peu, très peu.

Mais de chaque chose il reste un peu.
Du pont bombardé,
des deux feuilles d'herbe,
du paquet — vide — de cigarettes, il est resté un peu.

Parce que de chaque chose il reste un peu.
Il est resté un peu de ton menton
Dans le menton de ta fille.
De ton âpre silence
un peu est resté, un peu 
sur les murs agacés,
dans les feuilles, muettes, qui grimpent.

Il est resté un peu de tout
dans le petit plat de porcelaine,
dragon brisé, fleur blanche,
il est resté un peu de rides sur ton front,
comme un dessin.

S'il reste un peu de tout,
pourquoi ne devrait-il pas rester 
un peu de moi ? Dans le train
qui va vers le nord, dans le navire,
dans les nouvelles des journaux,
un peu de moi à Londres,
un peu de moi qui sait où ?
dans la consonne ?
dans le puits ?

Un peu reste, flottant
à l'embouchure des fleuves
et les poissons ne l'évitent pas,
un peu : on ne le trouve pas dans les livres.

De tout il reste un peu.
Pas beaucoup : d'un robinet
perle cette goutte absurde,
moitié sel et moitié alcool,
cette patte de grenouille bondit,
ce verre d'horloge
brisé en mille espoirs,
ce cou de cygne,
ce secret enfantin...
De chaque chose il est resté un peu :
de moi ; de toi ; d'Abélard.
Un cheveu sur ma manche,
de tout il est resté un peu ;
du vent dans mes oreilles,
un rot vulgaire, un gémissement
d'entrailles rebelles,
et de minuscules artéfacts :
une campanule, une alvéole, 
une balle de revolver... un cachet d'aspirine.
De tout il est resté un peu.

Et de tout il reste un peu.
Oh, ouvre le flacon de parfum
et te suffoque
l'insupportable puanteur de la mémoire.

Mais de tout, terriblement, il reste un peu,
et sous le rythme des vagues,
et sous les nuages et les vents
et sous les ponts et sous les tunnels
et sous les flammes et sous le sarcasme
et sous la glaire et sous le vomi
et sous le sanglot, la prison, l'oubli
et sous les spectacles et sous la mort écarlate
et sous les bibliothèques, les hospices, les églises triomphantes
et sous toi-même et sous tes pieds déjà raides
et sous les gonds de la famille et de la classe,
il reste toujours un peu de tout.
Parfois un bouton. Parfois un rat. 

Carlos Drummond de Andrade

(Traduction personnelle) 








Images : (1)  David Sebastian Roman  (Site Flickr)

(2)  Gianni Mazzetti  (Site Flickr)

(3)  Pietro Donofrio  (Site Flickr)

(4)  Andrea Salvioni  (Site Flickr)