vendredi 13 janvier 2017

Un excentrique




Dans son livre Eccentrici, publié chez Adelphi en 2015, Geminello Alvi fait le portrait de plusieurs « excentriques », de Ferdinand von Zeppelin à Monsieur Willy, en passant par Arletty, Lovecraft, Stroheim, Pancho Villa, Oliver Hardy ou Greta Garbo. Je traduis ici le chapitre consacré à Mario Bava, le maître du macabre : 

Tandis que l’actrice, nordique mais avinée, hurlait contre la mauvaise qualité de la lumière, un machiniste imperturbable braquait sur son visage un projecteur au bout d’une perche. Mais à un moment donné, les hurlements ne suffirent plus ; elle se retourna furieuse, heurtant le perchiste qui s’écroula sur un membre de l’équipe chargé du recrutement des figurants. Avec un bruit de friture, la lampe brûlante se souda instantanément au crâne chauve de ce dernier, d’ailleurs mal secouru par un Maciste affolé et aussitôt insulté. Une agitation générale s’ensuivit, et ce plateau de cinéma devint un radeau rempli de fous ondoyant sur la crête d’une vague. Mais, tandis que les larmes de rimmel coulaient sur le visage de l’actrice, le serveur du bar réclamait à Maciste l’argent de son cappuccino et la costumière voulait appeler une ambulance ; le seul à rester imperturbable, c’était Mario Bava. Sa lèvre supérieure recouvrait l’autre et, riant sous cape, il roulait des yeux pour se donner un air faussement terrifié. C’était le metteur en scène, mais son seul souci était de concentrer son attention sur le paquet de Marlboro qu’il tenait dans la main. Du reste, étant dans le monde du cinéma pratiquement depuis sa naissance, il ne pouvait pas le prendre au sérieux. 

Le 31 juillet 1914, quand Bava naquit à Sanremo, son père travaillait déjà depuis huit ans à Turin chez Pathé, comme scénographe et opérateur. Et l’enfance du fils se déroula dans le jeu avec les rouleaux de pellicule et l’émerveillement devant les photogrammes. Sans crainte de l’empoisonnement, puisqu’il savait déjà qu’il ne fallait pas se lécher les doigts, il tenait un bout de la pellicule pendant que son père, muni d’un morceau de coton imbibé de cyanure, la frottait avec un air fanatique. Ainsi, devant l’évier de la cuisine, il commença à se délecter des trucages du cinéma des origines et d’une morale d’un autre temps. La conception des frères Lumière était encore prépondérante : le cinéma devait servir à faire revivre les morts dans un crépitement de lumière, et à d’autres subterfuges de cette nature, puisqu’il était l’architecture du faux-semblant. Et un enfant de cette époque pouvait-il rêver mieux que d’avoir pour père rien moins que l’inventeur de Galaor, qui était le rival de Maciste ? Évidemment, le père artiste à l’esprit romantique finit par faire faillite. Toutefois, il trouva une solution de repli à Rome comme directeur des effets spéciaux à l’Institut Luce, tandis que son fils Mario abandonna les études sans obtenir son baccalauréat. Il avait refusé de passer l’épreuve de gymnastique, et de toute façon, son rêve était de devenir peintre.




À vingt ans, il se maria et travailla à l’adaptation des génériques pour les versions italiennes des films américains. Il gagnait bien sa vie pour l’époque, carrément "dix mille lires mensuelles en 1938". Mais l’embargo sur les films américains le mit sur la paille et il se reconvertit en opérateur. Ainsi, en 1941 il travailla avec De Robertis, et malgré son caractère distrait, il sut se montrer perspicace en reconnaissant en lui  "un vrai génie, l’inventeur du néoréalisme, plus que Rossellini qui lui a tout volé." Après la guerre, il échappa à la misère en réalisant des documentaires. Puis son expérience technique lui valu d’être engagé comme directeur de la photographie à la Lux, la maison de production de Carlo Ponti. Et grâce à son bon caractère, il travailla avec tout le monde, et devint même l’ami d’Aldo Fabrizi. En 1958, le film Les Travaux d’Hercule lança à Cinecittà un nouveau genre, après le filon biblique, celui des péplums (1). Grâce aux effets spéciaux de Bava, le film battit le record du nombre d’entrées détenu par Le Pigeon. Persuadé de la vérité élémentaire selon laquelle le cinéma est d’abord une affaire de trucages, Bava ne tenait pas spécialement à devenir metteur en scène, d’autant plus qu’il gagnait très bien sa vie comme directeur de la photographie. Mais il possédait cet atavisme du caractère italien qui fait qu’il est difficile de refuser une offre si elle est alléchante. Et à quarante-six ans, il devint le metteur en scène d’un film d’horreur, Le Masque du démon. Le scénario était inspiré d’une nouvelle de Gogol, et d’ailleurs Bava ne s’en préoccupait guère ; il était beaucoup plus concentré sur la qualité de la photographie et des effets spéciaux. Et on se souvient encore du plan splendide de la porte qui claque, tandis que Barbara Steele est baignée par la lumière de la lune, vêtue d’ombre et les pupilles dilatées, indistinctement vierge ou vampire.




Le film plut aux cinéphiles américains qui, comme c’est souvent le cas chez les snobs, transforment en mythe ce qui le mérite le moins. Mais surtout, il eut un grand succès commercial. Et c’est ainsi que le doux Bava, lui qui ne tuait pas les moustiques par crainte de les faire souffrir, passa le reste de sa vie dans les flots d’hémoglobine et parmi les vampires, parfois même intergalactiques. Des effets spéciaux créés avec un talent admirable, pour des films qu’il ne réussissait pas à prendre au sérieux et des scénarios médiocres. Plus de vingt films en vingt ans, tournés à toute vitesse en économisant la pellicule, en improvisant des scènes sur le plateau ou en inventant des répliques à l’aveugle. Et presque à chaque fois, on voyait dans les salles de cinéma le public de cette Rome plébéienne qui se moquait des grimaces de ses monstres et ne retrouvait son calme que lorsque les cuisses de ses actrices illuminaient l’écran. Et dans ces conditions, que pouvait-il faire d’autre sinon soigner son image et ses effets spéciaux ?




Il avait la lunatique et géniale décontraction de celui qui ne voudrait jamais conclure un plan qui lui plaisait. Et il ne changea jamais sa méthode, même pas quand, en 1968, De Laurentiis lui attribua un énorme budget pour tourner le film Diabolik. Il ne renonça pas à l’ironie de celui qui invente un trucage pour épater le spectateur le plus modeste, et qui s’en amuse. On voit donc son Diabolik qui, sur un lit tournant, recouvre le corps d’Eva de dollars et dynamite tous les hôtels des impôts. Cela donna un film qui involontairement se référait à l’esthétique du pop-art. Il avait choisi Marisa Mell plutôt que la Deneuve, car il trouvait qu’elle ressemblait plus à une héroïne de bande dessinée. Les actrices de ses films finissaient d’ailleurs toutes par faire des carrières de mannequins.  "Ravissant toutes les belles femmes, pour les donner en pâture à un monstre" (2) : Bava, expert en trucages et en timidité, mourut logiquement pendant le mois des farces, en avril 1980.

Geminello Alvi  Eccentrici Adelphi Editore, 2015 (Traduction personnelle)

Notes du traducteur :

(1) en italien sandaloni 

(2)  "Tutte le belle donne depredando, per farne a un mostro poi cibo nefando" : extrait du dixième chant de l'Orlando Furioso de L'Arioste






mercredi 11 janvier 2017

La neve (La neige)




È la luce che cade, danza nell'aria,
le linee delle torri congiunte
con le linee dei poggi,
la lontananza, al suono di un'orchestra bianca,
si posa sugli embrici, sui fanali,
si posa sui pensieri, una mano scosta
la tenda dell'infanzia, di là dalla finestra
il silenzio è un lenzuolo di percalla
disteso sopra le strade del mondo,
dormono gli alberi nell'abbagliante
equivalenza delle forme.

Una gioia quieta negli occhi del mattino.

Antonio Prete  Menhir ed. Donzelli, 2007





La neige

C'est la lumière qui tombe, qui danse dans l'air, 
les lignes des tours jointes 
à celles des coteaux, 
le lointain, au son d'un orchestre blanc, 
se pose sur les tuiles, sur les fanaux,
se pose sur les pensées, une main soulève
le rideau de l'enfance, derrière la fenêtre
le silence est un drap de percale
étendu sur les routes du monde,
les arbres dorment dans l'éblouissante
équivalence des formes.

Une joie tranquille dans les yeux du matin.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Paolo Longo  (Site Flickr)

au centre, Corrado  (Site Flickr)

en bas, Tania  (Site Flickr)



lundi 9 janvier 2017

Li soprani der Monno vecchio (Les souverains du Monde ancien)




Un sonnet de Giuseppe Gioachino Belli, écrit en "romanesco", le dialecte de Rome :
    
 C’era una vorta un Re cche ddar palazzo
mannò ffora a li popoli st’editto :
« Io sò io, e vvoi nun zete un cazzo,
sori vassalli bbuggiaroni, e zzitto.
             
     Io fo ddritto lo storto e storto er dritto :
pòzzo vénneve a ttutti a un tant’er mazzo :
Io, si vve fo impiccà nun ve strapazzo,
ché la vita e la robba Io ve l’affitto.
           
     Chi abbita a sto monno senza er titolo
o dde Papa, o dde Re, o dd’Imperatore,
quello nun pò avé mmai vosce in capitolo ».
           
     Co st’editto annò er Boja pe ccuriero,
interroganno tutti in zur tenore ;
e arisposeno tutti: « È vvero, è vvero ».

21 gennaio  1832




Il était une fois un Roi qui depuis son palais
adressa à son peuple cet édit :
« Moi, je suis moi, et vous, des moins que rien,
seigneurs, vilains, filous, tenez vous-le pour dit.

Moi, je peux redresser le tordu et tordre le droit :
je peux tous vous vendre au prix que j'ai fixé :
je peux même vous faire pendre sans causer aucun tort,
car je suis le bailleur de votre vie et de votre sort.

Qui loge dans ce monde sans le titre
de Pape, de Roi, ou d'Empereur,
celui-là n'aura jamais voix au chapitre ».

Le Bourreau fut chargé de répandre cet édit,
et de demander à tous ce qu'ils en pensaient ;
et d'une seule voix, tous répondirent : « C'est vrai, c'est vrai ! ­».

21 janvier 1832

(Traduction personnelle)




Le troisième vers de ce sonnet ("Io sò io, e vvoi nun zete un cazzo" / "Moi, je suis moi, et vous, des moins que rien") est devenu l'une des répliques les plus célèbres de la comédie italienne, depuis qu'Alberto Sordi l'a repris dans une scène mémorable du film de Mario Monicelli Il marchese del Grillo (1981), que l'on peut voir ci-dessous :





 Images : Ugo Pagliai dans Enrico IV, de Luigi Pirandello
 

vendredi 6 janvier 2017

Difenditi, Rinaldo ! (Défends-toi, Renaud !)




ADDIFENDITI, RINARDU ! Difenditi, Rinaldo ! La battuta appartiene a uno di quegli aneddoti, veri o inventati, che si raccontano del mondo dei pupari, dei pupi e soprattutto del pubblico che un tempo assiduamente frequentava l’Opera dei Pupi. L’episodio sarebbe accaduto al mio paese durante la rappresentazione del combattimento tra Orlando e Rinaldo, nel teatro di mastro Orazio. A un certo momento dello scontro, feroce ma leale, tra i due paladini, un incidente imprevisto fece sì che la spada di Rinaldo si spezzasse e questi venisse a trovarsi del tutto disarmato di fronte a Orlando. Per alcuni secondi il tempo in quel teatrino parve fermarsi : Orlando rimase con la durlindana alzata senza osare calarla sull’avversario, il pubblico trattenne il fiato, i pupari s’immobilizzarono nella disperata ricerca di una soluzione. E in quell’attimo sospeso, un coltello volò per aria, attraversò la saletta, s’infilzò vibrando sulle tavole del minuscolo palcoscenico mentre una voce gridava : «Addifenditi, Rinardu !». A lanciare il coltello era stato uno dei più fieri sostenitori di Orlando, e non di Rinaldo come si sarebbe potuto supporre : a riarmare Rinaldo, perché non si potesse mai dire che Orlando aveva bassamente approfittato della momentanea difficoltà del suo nemico. E questa battuta l’ho sentita fino a una ventina di anni fa, tra gente di una certa età, da due contadini o due pescatori che fra loro ragionavano : e uno dei due era pronto a fornire argomenti all’avversario che ne era a corto, per il gusto di discutere ad armi pari. E così il ragionamento, iniziato terra terra per il costo di un chilo di sarde o di fave, finiva per librarsi funambolicamente nelle sfere della dialettica pura.

Andrea Camilleri   Il gioco della mosca, Sellerio ed.





DÉFENDS-TOI, RENAUD ! Cette apostrophe provient de l’une des nombreuses anecdotes, vraies ou inventées, qui se racontent sur le monde des pupari (marionnettistes), des pupi (marionnettes), et surtout sur le public qui autrefois fréquentait assidûment l’Opéra des Pupi. L’histoire se serait déroulée dans mon village, pendant la représentation du combat entre Roland et Renaud, dans le théâtre de mastro Orazio. À un certain moment du combat, féroce mais loyal, entre les deux paladins, l’épée de Renaud se brisa à la suite d’un incident imprévu, et le héros se retrouva complètement désarmé face à Roland. Pendant quelques secondes, le temps sembla s’être arrêté dans le petit théâtre : Roland resta figé avec sa Durandal levée sans oser l’abattre sur son adversaire, le public retint son souffle, les marionnettistes s’immobilisèrent dans la recherche désespérée d’une solution. Et en cet instant suspendu, on vit voler un couteau ; il traversa la salle pour venir se planter sur le plancher de la minuscule scène, et une voix hurla : «Défends-toi, Renaud !». Le lanceur du couteau était l’un des plus chauds partisans de Roland, et pas de Renaud comme on aurait pu le supposer : il avait réarmé Renaud pour que l’on ne puisse pas dire que Roland avait lâchement profité de la situation difficile dans laquelle s’était momentanément retrouvé son adversaire. Et il y a vingt ans encore, il m’arrivait d’entendre cette apostrophe entre personnes d’un certain âge, par exemple deux paysans ou deux pêcheurs qui discutaient : l’un des deux était toujours prêt à fournir des arguments à son adversaire qui s’en trouvait démuni, pour le seul plaisir de poursuivre la discussion à armes égales. Et ainsi, un débat terre-à-terre, portant initialement sur le prix d’un kilo de sardines ou de fèves, finissait par se déployer de façon acrobatique dans les sphères de la pure dialectique.

(Traduction personnelle)





 
Images (en haut et en bas) : Site Flickr 

Source de la vidéo : Site YouTube


jeudi 5 janvier 2017

L'écho du Théâtre Communal de Florence




À la mémoire de Georges Prêtre 
(14 août 1924 - 4 janvier 2017)





Un extrait du très beau livre que Thierry Laget a consacré à Florence, Florentiana, paru en 1993 dans la collection L'Un et l'Autre aux éditions Gallimard.

Quand le chef d’orchestre, halluciné à son pupitre, écarte les bras comme une grande chauve-souris de bande dessinée, quand, boulanger qui enfourne son pain en Enfer, il abaisse sa baguette, telle une banderille prête à crever les yeux du premier violon, quand il trépigne en frappant l’estrade du talon et tente de se raccrocher aux portées de sa partition, entraîné par le flux sonore, désormais dévoré par la bête qu’il a déchaînée, les cuivres ronflants, la peau des tambours crevée, les cymbales claironnantes, quand le public tétanisé retient son souffle et ses applaudissements, on entend tout de même une malicieuse fanfare minuscule, au fond de la salle, qui reprend la mélodie en canon, qui semble accompagner l’orchestre au loin, dans le foyer, sur le velours de quelque loge, et qui propulse avec retard de petits sons métalliques, bondissant, des fureurs d’ocarina, de guimbarde, de crécelle, de castagnettes, comme montées sur ressort. C’est l’écho du théâtre Communal de Florence.




Il est très virtuose, quoique un peu paresseux, et ne se dérange que pour les grandes occasions. Au début du concert, il se montre discret. Les étoiles de la scène sont comme ça : elles aiment à se faire désirer. Il s’endort aux lentos, somnole aux adagios, ronfle aux pianissimos, se réveille en sursaut aux fortissimos : il feuillette alors ses partitions, ébahi, « où en sommes-nous ? où en sommes-nous ? », il se rattrape au premier fff qui lui tombe sous les yeux et entonne n’importe quoi, ce qui lui passe par la tête, ce qui hante sa mémoire, le finale de la Neuvième de Beethoven, par exemple, qu’on jouait la semaine dernière, au milieu du Stabat Mater qu’on a mis au programme ce soir. 

Les chanteurs et les musiciens le connaissent bien, qui ont dû apprendre à l’apprivoiser : on ne deviendra pas quelqu’un, ici, si l’on néglige ce paramètre. Le public sourit lorsqu’il l’entend : cela veut dire que l’orchestre est tonitruant, et le public aime qu’il en soit ainsi. Les ingénieurs acousticiens, eux, ont cent fois tenté de piéger cet écho, de l’étouffer, de le tuer : tant qu’il vivra, ils ne dormiront pas en paix, c’est le déshonneur de leur profession. Mais ils ont beau installer des moquettes, des systèmes de sonorisation électrique, des paravents, le petit écho revient régulièrement narguer son monde au moment des cloches de l’Ouverture 1812 ou pendant l’orage qui précède les grands crimes dans les opéras de Verdi.


 


Il est un chef d’orchestre qui va jusqu’à donner à l’écho le signal de son entrée. C’est Georges Prêtre (il vient souvent ici), qui dirige à mains nues. La musique, il la prend d’abord entre ses doigts, la pétrit , l’étire et l’émiette. Puis il est lunaire, bagarreur, le danseur de tango qui renverse sa partenaire, la paysanne qui lave ses draps dans la Volga, le gamin qui poursuit des bulles de savon, qui fait rebondir sa balle sur le sable mouillé, le mendiant en haillons immobile sous la neige, l’oiseau planant toutes griffes, toutes flammes dehors, le bon Dieu qui tire un seau plein d’eau du puits, le figaro qui pommade et gomine. Il porte la main à son cœur, il en tire la musique, lui sourit. Il salue les notes au passage, et tapote gentiment la tête de celles qui arrivent en retard. Du second balcon, on voit les crânes qui luisent à l’orchestre, comme des peaux de tambour tendues sur lesquelles taper. L’écho sautille de l’un à l’autre avant de retomber, tout confus, le cul sur la scène. 

Thierry Laget  Florentiana  Gallimard, 1993










Images : en haut, Site Flickr

au centre, Wiki Commons

en bas, (1) et (2) Site Flickr

mercredi 4 janvier 2017

Lo fanno davvero (Ils le font vraiment)




Dans un joli petit livre intitulé Lampadine (Ampoules), Masolino d'Amico, professeur et traducteur de littérature anglaise, a réuni une suite de courts textes : souvenirs, anecdotes, portraits, autour de grands personnages de la culture italienne qu'il a pu côtoyer dès son enfance (il était de fait très privilégié puisqu'il est le fils de la grande scénariste Suso Cecchi d'Amico (fille de l'écrivain et critique Emilio Cecchi) et du critique musical Fedele d'Amico ).  Masolino d'Amico a épousé Benedetta Craveri, fille d'Elena Croce et petite-fille de Benedetto Croce. Autant dire que l'on ne devait pas s'ennuyer dans les réunions de famille ! Gabriele Baldini, qui est cité dans ce passage, est un essayiste et un grand spécialiste de littérature anglaise (il a été l'élève de Mario Praz, et l'époux de Natalia Ginzburg).

Gabriele Baldini aveva frequentato da giovane la casa di Benedetto Croce, come cauto corteggiatore di una delle sue figlie.  «Lui non mi rivolgeva la parola quasi mai, né io, intimidito com'ero, osavo parlargli per primo», mi raccontava. «Però lo ascoltavo a bocca perta. E lo osservavo. Una volta che ci alzammo tutti da tavola e lui si avviò verso il suo studio lo seguii senza farmi notare e lo spiai dalla porta rimasta socchiusa.
«Il filosofo si diresse verso la sua scrivania. Si sedette.
«Io sarò rimasto a guardarlo per almeno mezz'ora. Lui non si mosse mai. Non scriveva, non leggeva. Però nemmeno dormiva : aveva gli occhi aperti.»
A questo punto Gabriele faceva una pausa drammatica. 
«Hai capito, Masolino ? Pen-sa-va !»  

Masolino d'Amico Lampadine, Ed. Il Mulino, 1994

Gabriele Baldini avait fréquenté dans sa jeunesse la maison de Benedetto Croce, en qualité de prudent soupirant de l'une de ses filles. «Il ne m'adressait presque jamais la parole, et comme il m'intimidait beaucoup, je n'osais pas lui parler le premier, me racontait-il. Toutefois, je l'écoutais bouche bée. Et je l'observais. Une fois, tandis que nous quittions la table et qu'il se dirigeait vers son bureau, je le suivis sans me faire remarquer et l'épiai depuis la porte restée entrouverte.
Le philosophe se dirigea vers sa table de travail. Il s'assit.
J'ai dû rester à l'observer pendant une bonne demi-heure. Il n'a jamais bougé. Il n'écrivait pas, il ne lisait pas. Cependant, il ne dormait pas : ses yeux étaient ouverts.»
À ce moment-là, Gabriele marquait une pause solennelle.
«Tu as compris, Masolino ? Il pen-sait

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Source

en bas, Renaud Camus  (Site Flickr)



lundi 2 janvier 2017

Der Abschied (L'Adieu)




In memoriam Y.B.






Der Abschied (L'Adieu) est le dernier (et le plus long) lied du Chant de la Terre (Das Lied von der Erde) de Mahler, une symphonie de six lieder pour deux voix solistes et orchestre composée en 1908, sur des textes de La Flûte chinoise, un volume de poèmes chinois dont Mahler avait lu l'adaptation allemande durant l'été 1907 (Die chinesische Flöte). Le texte de L'Adieu est une adaptation d'un poème de Mong-Kao-Jen (ou Meng Hao-ran) et Wang-Wei, deux auteurs du huitième siècle, l'âge d'or de la poésie chinoise. Je cite ici ce que dit Henry-Louis de La Grange, le grand spécialiste de Mahler et l'auteur d'une monumentale biographie en trois tomes du compositeur, à propos de ce magnifique Adieu que l'on peut entendre ici dans l'interprétation unique de Kathleen Ferrier : 

"La durée de ce finale égale presque celle des cinq autres morceaux réunis et c'est à tous égards le sommet expressif de l'ouvrage. Chacun des trois grands volets est précédé d'un prélude orchestral et d'un récitatif vocal. Avant le troisième récitatif qui précède la dernière section, le prélude s'amplifie et prend la forme d'une longue Marche funèbre typiquement mahlérienne. La conclusion, bouleversante de douceur, de retenue, de foi paisible, apporte une réponse positive à la déploration funèbre. Les vers magnifiques sur lesquels s'achève l'ouvrage sont de Mahler lui-même :

Partout, la Terre bien-aimée fleurit
au printemps et verdit de nouveau !
Partout et éternellement, l'horizon sera bleu !
Éternellement... éternellement...

À la fin de sa courte vie, au moment où sa prodigieuse maîtrise se joue de tous les problèmes de forme et de toutes les contraintes, sa musique atteint ici à de nouveaux sommets de dépouillement et de lyrisme contemplatif. La matière musicale finit par se raréfier, les voix s'espacent et planent dans l'éther, libérées des lois de la pesanteur et des contraintes habituelles du contrepoint. Ici, comme dans les derniers Adagio malhériens, l'acceptation sereine est comme illuminée d'une lumière venue d'ailleurs. Mahler s'est enfin libéré des contingences terrestres qu'il a si douloureusement ressenties. Plus que jamais, sa musique s'ouvre alors sur l'éternité et sur l'infini."

Der Abschied

Die Sonne scheidet hinter dem Gebirge.
In alle Täler steigt der Abend nieder
mit seinen Schatten, die voll Kühlung sind.
O sieh ! Wie eine Silberbarke schwebt
der Mond am blauen Himmelssee herauf.
Ich spüre eines feinen Windes Weh'n
hinter den dunklen Fichten !
Der Bach singt voller Wohllaut durch das Dunkel.
Die Blumen blassen im Dämmerschein.

Die Erde atmet voll von Ruh' und Schlaf.
Alle Sehnsucht will nun träumen,
die müden Menschen geh'n heimwärts,
um im Schlaf vergess'nes Glück
und Jugend neu zu lernen!
Die Vögel hocken still in ihren Zweigen.
Die Welt schläft ein !

Es wehet kühl im Schatten meiner Fichten.
Ich stehe hier und harre meines Freundes;
ich harre sein zum letzten Lebewohl.
Ich sehne mich, o Freund, an deiner Seite
die Schönheit dieses Abends zu geniessen !
Wo bleibst du ? Da lässt mich lang allein !
Ich wandle auf und nieder mit meiner Laute
auf Wegen, die von weichem Grase schwellen.
O Schönheit ! O ewigen Liebens,
Lebenstrunk'ne Welt !

Er stieg vom Pferd und reichte ihm den Trunk
des Abschieds dar. Er fragte ihn, wohin
er führe und auch warum es müsste sein.
Er sprach, und seine Stimme war umflort: «Du mein Freund,
mir war auf dieser Welt das Glück nicht hold !
Wohin ich geh' ? Ich geh', ich wandre in die Berge.
Ich suche Ruhe für mein einsam Herz.
Ich wandle nach der Heimat, meiner Stätte.
Ich werde niemals in die Ferne schweifen.
Still ist mein Herz und harret seiner Stunde !
Die Liebe Erde allüberall
blüht auf im Lenz und grünt
aufs neu ! Allüberall und ewig
blauen Licht die Fernen !
Ewig... ewig...».





L'Adieu

Le soleil plonge derrière les montagnes.
Sur les vallées tombent le soir
et ses ombres pleines de fraîcheur.
Vois ! Comme une barque d’argent
la lune flotte sur la mer bleue du ciel.
Je sens une tendre brise souffler
derrière les sombres pins !
Le ruisseau chante joliment dans l’ombre.
Les fleurs pâlissent dans le crépuscule.

La Terre respire et se gorge de repos et de sommeil.
Tous les désirs sont désormais changés en rêves,
et les gens fatigués rentrent chez eux
pour trouver dans le sommeil un bonheur oublié
et apprendre à redevenir jeunes !
Les oiseaux se blottissent, silencieux, sur les branches.
Le monde s’endort...

Il passe une brise fraîche à l’ombre de mes pins.
Je suis là et j’attends mon ami ;
je l’attends pour un dernier adieu.
J’ai tant envie, ami, à tes côtés
de partager la beauté de ce soir.
Où es-tu ? Tu me laisses seul si longtemps !
J’erre de-ci de-là, avec mon luth,
sur des sentiers riches d’une herbe douce.
Ô beauté ! Ô monde à jamais
ivre d’amour et de vie !

Il descendit de cheval et lui donna la coupe de l’adieu.
Il lui demanda où il allait et pourquoi c’était impératif.
Il parla, et sa voix était voilée : «Ô mon ami,
sur cette Terre, le bonheur ne m’a pas souri !
Où vais-je ? Je vais errer dans les montagnes.
Je cherche le repos pour mon cœur solitaire.
Je chemine vers mon pays, mon refuge.
Pour moi, plus jamais d’horizons lointains.
Calme est mon cœur et il attend son heure.
Partout, la Terre bien-aimée fleurit
au printemps et verdit de nouveau !
Partout et éternellement, l’horizon sera bleu !
Éternellement... éternellement...»

Traduction : © Philips Classics Productions






L'Addio

Se ne va il sole, dietro la montagna.
In ogni valle scende la sera
con le sue ombre, che tanto rinfrescano.
Guarda ! Come una barca d'argento, dondola
la luna sull'azzurro lago del cielo.
Sento il soffio di un vento sottile
spiare dal buio degli abeti.
Il ruscello canta, pieno d'armonie, attraverso l'oscurità.
I fiori impallidiscono nell'imbrunire.

La terra respira, tutta pace e sonno.
Ogni desiderio ora vorrebbe sognare,
gli uomini, stanchi, camminano verso casa,
per ritrovare, nel sonno, felicità
e giovinezza dimenticate !
Gli uccelli fanno silenzio, appollaiati sui loro rami.
Il mondo si addormenta !

Spira aria fresca all'ombra dei miei abeti.
Qui, fermo, aspetto in ansia il mio amico;
lo aspetto in ansia, per l'ultimo addio.
Come desidero, amico, al tuo fianco
godere la bellezza di questa sera !
Dove indugi ? Mi lasci a lungo solo !
lo vago su e giù con il mio liuto
su sentieri di morbida erba gonfi.
O bellezza ! o mondo, d'amore
e di vita eternamente inebriato !

Scese da cavallo, e gli offrì il bicchiere
dell'addio. L'altro gli domandò quale fosse
la sua meta, e perché dovesse esser cosi.
Egli parlò, e la sua voce era velata: «Amico mio,
in questo mondo non mi ha arrìso la fortuna !
Dove vado ? Vado, a vagare sui monti.
Cerco pace al mio cuore solitario.
Vado via, torno in patria, il mio sito.
Mai più di lì mi muoverò per andare lontano.
Tace il mio cuore e attende con ansia la sua ora !
La cara terra dovunque
fiorisce in primavera e verdeggia
sempre di nuovo. Dovunque, eternamente
d'azzurro s'illuminano i lontani orizzonti!
Eternamente... eternamente...».

(Traduzione : Quirino Principe)






Images : en haut et au centre, grazie a Luca Sallusti (Site Flickr)

en bas, Site Flickr



samedi 31 décembre 2016

Scherzo di Capodanno (Une blague du Jour de l'an)




Pour terminer avec un sourire une année qui ne fut pas des plus joyeuses, je cite ici un exemple de blague du Jour de l'an typique de l'humour toscan, tel qu'on le retrouve par exemple dans la série des films de Monicelli Amici miei (Mes chers amis). Il s'agit d'un extrait d'une nouvelle de Marco Malvaldi qui, avec sa série du BarLume, exprime aussi parfaitement cette comicità toscane liée à la bischerata, c'est-à-dire à la farce souvent ravageuse et révélatrice des ridicules d'une époque, comme cette directive de l'Union Européenne, plus vraie que nature dans son bureaucratisme tatillon, qui est censée réglementer les réveillons du Jour de l'an :  




Deux ou trois ans auparavant, Massimo avait envoyé à tous les restaurateurs de la commune une fausse directive de la Communauté Européenne, intitulée "Normes européennes pour le Réveillon du Jour de l’an", dans laquelle étaient énumérées de façon pointilleuse et bureaucratique toutes les conditions qu’un repas servi le soir du 31 décembre devait remplir pour être considéré et promu comme "Réveillon du Jour de l’an", selon les normes européennes en vigueur. 




Le document, divisé en plusieurs articles, concernait les divers plats et les moments où ils devaient être servis (Art. 12 : «Les lentilles, obligatoirement de provenance européenne et de préférence issues de l’agriculture biologique, doivent être servies dans un plat de service apporté sur la table seulement au moment de la dégustation, et non pas déposées directement dans l’assiette de chacun des convives. Le plat de service en question, d’une dimension comprise entre 29 et 50 centimètres de diamètre, doit être impérativement apporté sur la table entre 23h00 et 23h30, et même quand tous les convives ont été servis, il ne doit pas être ramené en cuisine, mais doit demeurer sur la table jusqu’à 23h45.»). La durée et le déroulement des festivités faisaient également l’objet d’unes stricte réglementation (Art. 21 : «La formation d’une éventuelle farandole de convives, communément appelée petit train, ne peut avoir lieu qu’après minuit, après une demande d’autorisation auprès des autorités responsables de l’ordre public. Un tel petit train doit être obligatoirement conduit par un membre du personnel habilité détenteur d’un contrat de travail à temps indéterminé dans le local où se déroulent les festivités.»). D’autre part, certaines dispositions à caractère général étaient également stipulées (Art. 26 : «La nature des chansons reproduites, transmises ou exécutées sur place au cours de la soirée doit être conforme aux critères suivants : 50% de ces chansons doivent être l’œuvre d’auteurs ou de groupes ayant participé au moins une fois à une fête nationale, quelle que soit l’année de cette participation ; 25% de ces chansons doivent être l’œuvre d’auteurs ou de groupes appartenant à des minorités ethniques, religieuses ou culturelles ; et parmi ces 25%, au moins la moitié émanera d’auteurs ou de groupes officiellement homosexuels ; pour les 25% restants, il sera fait appel à des groupes appartenant au panorama culturel traditionnel — ou folk — de la Nation en question. Au moins la moitié des dites chansons devra être en langue anglaise.»). 

Beaucoup avaient immédiatement compris que cette directive était une blague ; hélas, "beaucoup" ne veut pas dire "tout le monde", ce qui signifie que certains l’avaient prise au sérieux, avec des conséquences plutôt grotesques.

Marco Malvaldi  L'esperienza fa la differenza (in Sei casi al BarLume, Sellerio editore, 2016) (Traduction personnelle)






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vendredi 30 décembre 2016

Tumuc Humac




Tumuc Humac est un film tourné en 1970 par Jean-Marie Périer ; il raconte l'histoire de Marc (Marc Porel), un jeune homme qui sort de l’Assistance publique et qui décide de partir pour la Guyane où il sait que vit son grand-père, un forçat libéré qu'il n'a jamais vu. Il quitte donc sa famille adoptive et son emploi de jardinier au parc de Saint-Cloud et s'embarque pour Cayenne. Quelque temps après son arrivée, il rencontre une jeune serveuse, Françoise (Dani), qui deviendra son premier amour. Marc interroge plusieurs bagnards, mais il ne réussit à obtenir que de maigres et vagues renseignements sur Merlin, son grand-père. Bréchet (André Pousse), un camionneur rencontré sur la route, l'emmène chez lui, dans un pavillon du bagne ; il le frappe et l'enchaîne au mur : en fait, il a un compte à régler avec Merlin, qui l'a ruiné en se faisant voler une importante somme d'argent qu'il lui avait confiée. Faute d'avoir retrouvé Merlin, Bréchet est décidé à se venger sur Marc, son petit-fils...






Dans son recueil de souvenirs qui vient de sortir chez Flammarion, La nuit ne dure pas, Dani raconte le tournage mouvementé du film, du mois d'avril au mois de juin 1970. Elle y évoque Marc Porel : «d'une beauté sauvage, il est le demi-frère de Jean-Marie, et pourtant la vie vient seulement de les réunir. Avec Marc, on se connait depuis la bande du Drugstore, j'ai un peu l'impression de partir en famille (...) Pour tous, c'est un premier film, et aussi pour l'équipe technique ultralégère.» 
L'équipe se fixe à Saint-Laurent-du-Maroni, et Jacques Lanzmann écrit au fur et à mesure le scénario, au gré des paysages et des rencontres. «Tumuc Humac signifie quelque chose comme : "perdre ses points de repère dans les sables mouvants". De ce côté-là, nous ne sommes pas déçus, écrit drôlement Dani ; notre quotidien précaire est fait d’improvisations, nous sommes soumis au bon vouloir d'un groupe électrogène très capricieux.» 
Lors d'une cérémonie liée à la célébration de la lune, dans une tribu locale, Marc et Dani boivent du kachiri, une boisson à base de manioc : «ce breuvage, censé être recraché, aide à supporter la douleur des piqûres des insectes, que les indigènes emprisonnent vivants dans des liens autour de leurs bras et de leurs chevilles. Emportés par la danse, un rituel qui marque l'entrée des plus jeunes dans la vie adulte, Marc et moi avalons cette étrange potion ignorant qu'elle ne doit jamais être ingurgitée. sans rien comprendre à ce film dans le film, nous tombons dans les pommes quelques minutes plus tard.» Le film sortira en 1971, avec un succès d'estime et peu de public dans les salles. 


 Photo de tournage du film : Dani et J-M Périer (Source)

 Photo : Jean-Louis Atlan


J’aimerais beaucoup voir Tumuc Humac, surtout pour y retrouver la présence toujours gracieuse et énigmatique de Marc Porel, mais le film est devenu invisible, et même son réalisateur Jean-Marie Périer n'en possède pas de copie. Il semblerait que la Columbia, propriétaire du négatif et théoriquement distributeur officiel du film, en bloque complètement la diffusion. Et en effet, après quelques passages à la télévision dans les années soixante-dix, on ne l'y a plus revu depuis et le film n'est jamais sorti en VHS ou DVD... La seule trace qui en reste aujourd'hui, ce sont les quelques photos de tournage, la pochette du disque de la bande originale du film, les affiches ou le matériel publicitaire disponibles sur la Toile, seules preuves, avec les souvenirs de ceux qui ont participé à son tournage, que Tumuc Humac a vraiment existé...






mercredi 28 décembre 2016

Marseille





S'il m'est donné de revoir Athènes, que mon navire
Sous la sainte Garde soit
De Celle qui préside aux routes de la mer ;
Celle qui brille au-dessus des flots et du soleil ;
La géante debout au fond des heures bleues ;
La haute habitante d'or d'un long pays blanc ;

Pallas chrétienne des Gaules.

Valery Larbaud  Dévotions particulières






Images : en haut,  Site Flickr

en bas, Site Flickr

samedi 24 décembre 2016

E' Natali (C'est Noël)



 "Bambineddu balla balla
ca lu cianu è tuttu tò,
unni posi lu to piduzzu
nasci gigliu e basilicò ;
unni posi lu to piduzzu
nasci gigliu e basilicò."






Un chant venu de Calabre pour souhaiter un joyeux Noël à tous les visiteurs de ce blog :




Bambineju, bambineju, chi si' duci e chi si’ beiu, 
Chija notti chi nescisti, chiju friddu chi patisti. 
La Madonna ti ‘mpasciava, San Giuseppi ti cantava, 
Ti cantava 'a litania cu Sant’anna e cu Maria. 

E' Natali è Natali, è nu jornu chi mi piaci, 
Eu stasira volarrìa tutti quanti 'u fannu paci. 
E li luci 'nta la piazza chi ‘ndi dannu la ricchizza, 
Esti a notti di Natali, 'ndi cogghjimu pe’ ballari. 

'Nta la notti di Natali, quand’è natu lu Messia 
Tutti l’angiuli calàru mu ‘nci fannu cumpagnia. 
Sutt’a un pedi di nucilla c’è 'na culla piccirilla 
Chi ‘nnacavanu u bambinu San Giuseppi e San Gioacchinu. 

E' Natali è Natali, è nu jornu chi mi piaci, 
Eu stasira volarrìa tutti quanti 'u fannu paci. 
E li luci 'nta la piazza chi ‘ndi dannu la ricchizza 
Esti a notti di Natali, 'ndi cogghjimu pe’ ballari. 




 Petit enfant, toi qui est si beau et si doux,
La nuit où tu es né, tu as eu bien froid,
La Madone t'emmaillotait, Saint Joseph te berçait,
Il te chantait une berceuse avec Anne et Marie.

C'est Noël, le jour que je préfère,
Ce soir je voudrais que tout le monde soit en paix.
Et les lumières resplendissent sur la place,
C'est la nuit de Noël et tout le monde se réunit pour danser.






Images : en haut, Antonio Chiumenti  (Site Flickr)

au centre et en bas, Luigi Strano  (Site Flickr)

jeudi 22 décembre 2016

La neve (La neige)




Virgilio Giotti est avec Umberto Saba l'autre grand poète de Trieste, moins connu que ce dernier car il a écrit presque tous ses poèmes en dialecte triestin, ce qui a pu certainement rendre son œuvre  moins accessible. Il serait toutefois dommage de passer à côté, car ses poèmes sont très beaux, à l'image de celui que je cite aujourd'hui, à la fois musical, mélancolique et mystérieux.

 La neve

 La neve, bianca e granda, 
xe tuto ‘torno a l’ingiro, 
in fondo, fin do’ che se vedi, 
bianca e granda, 
bianca e zita qua drento in t-el orto, 
co’ solo piantando in mezo do stechi, 
bianca e zita. 
E el tu’ viso el xe bianco, color de la neve, 
e i tui oci i xe pieni de tuto ‘sto bianco 
grando ch’i spècia. 
Bianche come la neve 
Xe le tu’ man, frede come la neve 
‘ste man, bianche e frede : 
come la neve, 
qua, sul rastel intrigado de spini, 
qua, sui mureti un par parte, 
qua sui scalini, 
do’ che tasendo ‘spetemo 
de saludarse.

Virgilio Giotti  Piccolo canzoniere in dialetto [1909-1912]





La neige

La neige, blanche et grande,
est partout autour de nous,
jusqu'au fond, à perte de vue,
blanche et grande,
blanche et silencieuse ici dans le jardin,
avec seulement deux branches plantées au milieu,
blanche et silencieuse.
Et ton visage aussi est blanc, couleur de la neige,
et tes yeux sont remplis de tout ce blanc
immense qu'ils réfléchissent.
Blanches comme la neige
sont tes mains, froides comme la neige
ces mains, blanches et froides :
comme la neige,
là, sur le portail recouvert de ronces,
là, de part et d'autre des murets,
là sur les marches,
nous deux qui, en silence, attendons
de nous saluer. 

(Traduction personnelle) 




Images : Site Flickr

mercredi 21 décembre 2016

Crepuscolo




Dolcemente muore
il giorno d'inverno,
migra la luna
sul Parma ai colli che imbrunano.

A quest'ora quando su Antognano
passava s'accendeva la lucerna.
Oggi, qualche volto che s'illuminava
all'improvvisa fiamma è al buio per sempre.

Come indugia il crepuscolo,
crudele o pietoso ?
No, è gennaio al declino
e il giorno s'allunga.

Attilio Bertolucci  Viaggio d'inverno, Garzant Ed. 1971


Crépuscule

Doucement meurt
le jour d'hiver,
la lune migre
sur la Parma vers les collines qui noircissent.

À cette heure, quand elle passait
sur Antognano, on allumait la lanterne.
Aujourd'hui, certains visages qui s'éclairaient
à cette flamme soudaine sont dans le noir à jamais.

Le crépuscule tarde, mais comment,
cruel ou charitable ?
Non, c'est janvier sur son déclin
et le jour s'allonge.

Traduction : Muriel Gallot (Voyage d'hiver, Editions Verdier, 1997)








Images : en haut, Site Flickr

en bas, Elisa Contini (Site Flickr)




lundi 19 décembre 2016

Les dames, les chevaliers, les armes, les amours...




Dans Certi momenti, un ouvrage paru aux éditions chiarelettere en 2015, Andrea Camilleri raconte certains moments qui ont marqué principalement son enfance et son adolescence, même si certains autres récits concernent sa vie d’adulte. Il s’agit de découvertes, de lectures fondamentales, de rencontres de personnages inconnus ou célèbres, d’amitiés indéfectibles que Camilleri, à quatre-vingt-dix ans, fait revivre de façon incroyablement précise et vivante. Je cite ici un exemple de ces moments précieux qui se sont gravés dans sa prodigieuse mémoire : la découverte du Roland furieux, et par ce biais de l’attrait unique de la fantaisie poétique, du plaisir et de l’enchantement de la narration qu’il illustrera si bien plus tard dans son œuvre prolixe et dans ses passionnantes conversations.




Un jour, je décidai d’explorer la bibliothèque de mon grand-père Vincenzo, qui habitait avec ma grand-mère Elvira dans un grand appartement sur le même palier que nous. Les livres étaient tous rangés dans un vaste meuble, qui se trouvait dans le grand salon à l’entrée. Quand je commençai à en parcourir les titres, je fus déçu ; il s’agissait principalement des fameux manuels Hoepli consacrés à l’agriculture, à l’élevage des animaux domestiques, des chevaux et même des abeilles. 

Parmi les volumes non techniques, il y avait I Promessi sposi (Les Fiancés) dans l’édition de 1840 et le roman populaire Ettore Fieramosca. Sur l’étagère la plus basse, les livres étaient rangés en position horizontale parce que leur grand format ne leur permettait pas de tenir debout entre deux rayons de la bibliothèque. Je me rappelle parfaitement que j’étais parvenu à l’avant-dernier de ces grands livres, consacré aux régions d’Italie, quand en le soulevant je vis juste en dessous un volume à la couverture rouge, très épaisse, avec le nom de l’auteur et le titre écrits en lettres dorées : Ludovico Ariosto, Orlando furioso (Roland furieux). C’était un ouvrage très lourd et j’eus du mal à l’extraire de son logement. Quand je l’eus finalement entre les mains, je fus saisi d’admiration : c’était le livre le plus élégant que j’avais jamais vu.




Chaque page était d’un épais papier glacé et il était très richement illustré. Sur chacune des pages, les illustrations occupaient la moitié ou le quart de l’espace ; et il y avait aussi des dizaines de gravures en pleine page. Sur la quatrième de couverture, il était précisé que les illustrations étaient de Gustave Doré. Je transportai l’ouvrage dans ma chambre, je réussis à le poser sur mon lit et m’allongeai avant de commencer à le feuilleter. Je fus fasciné dès le premier dessin, et je décidai donc de regarder à la suite toutes les gravures avant de commencer à lire le texte. Ce fut ainsi que pour la première fois de ma vie, à huit ans, je vis le dessin d’une femme nue. Cela m’impressionna vivement et je restai un long moment à la contempler. Je savais déjà comment naissaient les enfants ; j’en avais été minutieusement informé par mes camarades d’école, fils de charretiers, de dockers, de muletiers, qui étaient de vrais experts en la matière. Après avoir vu toutes les illustrations, je commençai à lire : « Les dames, les chevaliers, les armes, les amours... ».




Je me rappelle d’avoir lu et relu dix fois de suite la première octave, totalement captivé par la sonorité de ces mots, avant même d’avoir pu en saisir la signification exacte. Le rythme, la musicalité, les rimes résonnaient en moi comme une chanson, me poussant très vite à lire à haute voix, si bien que ma mère finit par ouvrir la porte pour me demander avec qui je parlais. 

Voilà, ce fut le début d’un engouement qui dura pendant de très nombreuses années. Ma grand-mère Elvira, en me racontant les aventures d’Alice au pays des merveilles, avait stimulé mon imagination, qui se déchaîna littéralement à la lecture du Roland furieux. Je m’amusai à inventer des variantes. Par exemple, si Roland est devenu fou à la simple vue des noms d’Angélique et de Médor gravés sur l’écorce des arbres, qu’aurait-il fait s’il les avait surpris en train de célébrer leur union ? Il aurait certainement défié Médor en un combat singulier et, c’est presque certain, il l’aurait tué. Mais qu’aurait-il ainsi obtenu ? Certainement, la haine éternelle d’Angélique. 

J’aimais aussi les nombreuses intrigues secondaires. Celle de Fiammetta me fit beaucoup rire, et je décidai de l’apprendre par cœur pour la réciter à mes camarades d’école. 

Andrea Camilleri  Certi momenti, chiarelettere Editore, 2015  (Traduction personnelle)







Images : Gustave Doré, illustrations pour le Roland furieux de L'Arioste