mardi 23 août 2016

L'universo elegante (L'univers élégant)




L'univers élégant : le titre du deuxième CD du jeune auteur compositeur et interprète Gianluca De Rubertis, originaire des Pouilles, lui va comme un gant : des arrangements subtils, une voix de crooner à la tonalité très grave, profonde, du côté de Leonard Cohen, de Nick Cave ou de Paolo Conte, mais un univers vraiment personnel et effectivement élégant... Il y a beaucoup de mélancolie dans ses chansons, une grande lucidité sceptique, une ironie qui tient à distance la douleur, celle des blessures de l'enfance qui brûlent encore quand on y repense (Brucia comme brucia) ou celle des tourments amoureux (Sotto la tua gonna). 

De Rubertis sait que la vie est un rêve qui peut virer au cauchemar, et qu'il y a des secrets protégés par des formules cabalistiques qu'il vaut mieux ne pas révéler, comme dans Labbracadabra, qui cache son mystère derrière des allitérations ironiques. L'inspiration est multiple : de la désenchantée Chiedi alla polvere, allusion au roman de John Fante, au franciscain Cantico di una creatura, jusqu'au nocturne rêveur de l'instrumental Chiaro di luna siderale. Il n'y a qu'une seule adaptation, celle d'une chanson enjouée d'Adamo de 1966 Tenez-vous bien, devenue ici Magnifica notte, un hymne mélancolique à la splendeur de la nuit, quand elle nous fait croire que tout est encore possible et que rien ne pourra jamais nous empêcher de réaliser nos rêves et de vivre notre vie... 

L'extrait que je propose ici est un duo avec Amanda Lear, Mai più, dans lequel leurs deux belles voix graves et rauques s'accordent merveilleusement pour évoquer de façon légère et distanciée (l'élégance, toujours !) la cruauté et le déchirement du never more, le mai più, le jamais plus. Je recommande vraiment ce très beau disque, disponible sur les sites de vente en ligne, par exemple ici.





Jamais plus (paroles et musique : Gianluca De Rubertis, 2016, Traduction personnelle)

Si l'on en juge par la conclusion
C'est une affaire qui ne peut pas finir
Jamais plus, jamais plus
Tu cherches parmi les hommes des mots subtils
Tu cherches dans les champs des langues inconnues
Jamais plus, jamais plus
Jamais plus le miracle de nos bouches réunies
Jamais plus les courbes de ton regard sur moi
Maintenant il ne reste plus beaucoup de mots
Seulement quelques-uns et je ne veux pas les dire
Jamais plus, jamais plus
Est-ce que tu crois en la résurrection ?
Ce n'est pas un plat que l'on puisse commander
Jamais plus, jamais plus
Jamais plus le miracle de nos bouches réunies
Jamais plus les courbes de ton regard sur moi
Jamais plus de figures planes avec un solide
Jamais plus, jamais plus
Je sens ta joue contre la mienne et tu n'es pas là
Crois-tu que si c'était une maladie
Nous ne trouverions pas le moyen de guérir ? 
Jamais plus, jamais plus
J'ai mille collections de phalènes
Mais pas une seule maison que je puisse t'ouvrir
Jamais plus, jamais plus
Jamais plus le miracle de nos bouches réunies
Jamais plus les courbes de ton regard sur moi
Jamais plus de figures planes avec un solide
Jamais plus, jamais plus
Je sens ta joue contre la mienne et tu n'es pas là




samedi 20 août 2016

Le Secret des Langhes (Il Segreto delle Langhe)




Un extrait du nouveau roman de Gianni Farinetti, Il ballo degli amanti perduti, récemment paru aux éditions Marsilio :

Viene notte e la Langa ripropone come ogni sera il suo enigma. Buio fondo, silenzio vibrante, un ultimo bagliore di indecifrabile paura. Non è solo questione di strade deserte, di fioche e remote luci sulle colline, di alberi maestosi che sembrano chiudersi in alto come il soffitto di una cattedrale. Ogni campagna è così, certo, ma le Langhe, soprattutto queste, nascondono un impenetrabile segreto. Le venature dei grigi contro i rami spogli dei castagni, le robinie, i faggi, gli improvvisi calanchi terrosi, il biancore della neve sotto il chiarore di una luna crescente, sarà piena venerdì o sabato. 

I paesi ritrovano il loro carattere fortificato come se antichi soldati fossero ancora mimetizzati in agguato lungo le scarpate dei castelli, le donne chiudono casa, accendono la stufa, mettono su un minestrone mentre i bambini giocano fra loro in cucina. Si cenava, e ancora lo si fa, appena veniva buio. Come raccontava ieri Umberto a Sebastiano, un tempo ci si preparava ad andare nelle cascine dei vicini portando con sé un violino, una fisarmonica, per cantarne una riuniti nella stalla. La sera passava così, al caldo delle vacche, i cani accucciati sulla paglia, le donne a cucire, gli uomini a cantare o giocare a carte cristonando a ogni scopa ! vinta dall’avversario. Era in quelle serate che i giovanotti potevano scoccare dardi amorosi alle ragazze, ma non di più : severissimi padri, madri accorte, al massimo zii complici, frenavano con uno sguardo ogni palpito che andasse più in là, appunto, di un tenue fremito. Era povera, di più, misera, questa terra. Povera non solo di cibo, di difficili colture su questi terrazzamenti cavati alle impetuose pendenze delle colline, ma anche di strade. Così le notizie arrivavano quando arrivavano, così gli eserciti, le razzie, le epidemie. Intere valli venivano falcidiate e i pochi che resistevano ricostruivano da capo, sempre con le stesse pietre, gli stessi legni.

Sebastiano non vede l’ora — ma chissà se ci sarà un’ora futura fra lui e il suo nuovo amico — di portare Roberto a vedere in una frazione una casa quasi diroccata nella quale, per tamponare una porta, era stata usata secoli fa una lapide romana con un’ormai quasi indecifrabile scritta scolpita. Bastava scavare pochi metri, anche meno — e forse anche oggi — per riportare alla luce lapidi, un capitello, i cocci sparsi di un vaso. O le ossa di gente sconosciuta, guerrieri, contadini, forestieri che avevano smarrito la strada di casa. Saranno queste fosse inesplorate a generare il mistero di Langa ? Stanno ancora invocando soccorso questi ignoti corpi ? Così nei cimiteri, dove i più fortunati hanno trovato sepoltura, molti di loro dismessi, abbandonati, rintracciabili soltanto, se mai qualcuno si prendesse la briga di farlo, dal segnale di una croce, di un pilone votivo. La notte tutto ricopre e può essere grandioso camminarci dentro lungo i sentieri appena rischiarati dalla luna crescente e sentirsi perduti e già morti con la sola consolazione che la terra, ricoprendoci, sarà benigna. Di qualcosa bisogna pur andarsene, succedesse qui sarebbe già un buon morire. 

Gianni Farinetti  Il ballo degli amanti perduti   Marsilio Editori, 2016




La nuit vient et comme chaque soir ressurgit le mystère des Langhes. Obscurité totale, silence vibrant, une dernière lueur de peur indéchiffrable. Il n’est pas seulement question de rues désertes, de faibles et lointaines lumières sur les collines, d’arbres majestueux qui semblent rapprocher leurs cimes pour former le plafond d’une cathédrale. Toutes les campagnes se ressemblent, certes, mais les Langhes, surtout celles-là, cachent un impénétrable secret. Les nervures grises le long des branches nues des châtaigniers, les robiniers, les hêtres, les brusques fossés argileux, la blancheur de la neige sous la clarté d’une lune croissante, qui sera pleine vendredi ou samedi. 

Les villages retrouvent leur aspect fortifié comme si d’antiques soldats étaient encore cachés en embuscade dans les talus des châteaux, les femmes ferment les maisons, allument les poêles, mettent la soupe à cuire pendant que les enfants jouent dans la cuisine. On dînait, et cela n’a pas changé, dès qu’il commençait à faire nuit. Comme Umberto le racontait hier à Sebastiano, autrefois on se rendait dans les fermes voisines en emportant un violon, un accordéon, pour pousser tous ensemble la chansonnette dans la grange. On passait ainsi la soirée, dans la chaleur des vaches, les chiens couchés dans la paille ; les femmes cousaient, les hommes chantaient ou jouaient aux cartes en jurant à chaque partie remportée par l’adversaire. Pendant ces veillées, les garçons pouvaient lancer des œillades enamourées aux jeunes filles, mais pas davantage : des pères très sévères et des mères attentives, ou encore des oncles complaisants, freinaient d’un regard toute impulsion qui dépassait le stade d’un frisson léger. Cette terre était pauvre, et même misérable. Pauvre non seulement en ressources alimentaires, avec ses terrains difficiles à cultiver, sur ces étagements creusés dans les pentes impétueuses des collines, mais pauvre aussi en routes. Ainsi, tout arrivait de façon aléatoire : les nouvelles, comme les armées, les pillages, les épidémies. Des vallées entières étaient fauchées et le petit nombre qui survivait devait tout reconstruire, toujours avec les mêmes pierres, le même bois.

Sebastiano est impatient — d’autant plus que cette nouvelle amitié sera peut-être éphémère — de conduire Roberto dans un hameau pour y voir une maison presque en ruine où, afin de consolider une porte, on avait utilisé il y a quelques siècles une pierre tombale romaine portant une inscription désormais presque impossible à déchiffrer. Il suffisait de creuser quelques mètres, et même moins, pour pouvoir aujourd’hui encore exhumer des pierres tombales, un chapiteau, les fragments épars d'un vase. Ou bien les os de personnes inconnues, guerriers, paysans, étrangers perdus dans ces contrées. Le mystère des Langhes réside-t-il dans ces fosses inexplorées ? Ces corps inconnus appellent-ils encore au secours ? Et c’est la même chose dans les cimetières, où les plus chanceux ont trouvé une sépulture, et dont beaucoup sont à l’abandon, seulement signalés par une croix ou une colonne votive auxquelles plus personne ne prête attention. La nuit recouvre tout et c’est une sensation grandiose de la traverser le long de ces sentiers à peine éclairés par la lune croissante en se sentant perdus et déjà morts, avec pour seule consolation la certitude que la terre, en nous recouvrant, sera légère. Il faut bien s’en aller un jour, et si cela arrivait ici, ce serait plutôt une belle mort. 

(Traduction personnelle)





Images : en haut, Jakob Grunig  (Site Flickr)

au centre, Paolo  (Site Flickr)

en bas, Daniela  (Site Flickr)

jeudi 18 août 2016

Nuddu (Personne)




La chanson du générique de fin du film de Mauro Bolognini Un bellissimo novembre (1969) :

Nuddu (Franco Pisano - Ennio Morricone), chantée par Fausto Cigliano

L'autri nun hanu a viriri quannu ti vardu iu, 
l'autri nun hanu a sentiri comu batti u cori. 
Si fussi sempri niuru nuddu si n'addunassi, 
ma di stu ciatu tou iu sulu m'impazzisciu. 

Sulu, sulu nuiautri, tra e manu, ciatu a ciatu, 
e tu cu mia e nuddu ci hav'a stari... 
L'autri nun hanu a viriri quannu ti vardu iu, 
l'autri nun hanu a sentiri comu batti u cori...





Les autres ne doivent pas voir quand je te regarde,
les autres ne doivent pas entendre comment battent nos cœurs.
Quand je suis près de toi, que personne ne s'approche,
je veux être le seul à m'enivrer de ton souffle.

Tous les deux seuls, main dans la main, souffles mêlés,
toi seul près de moi et personne d'autre...
Les autres ne doivent pas voir quand je te regarde,
les autres ne doivent pas entendre comment battent nos cœurs...






samedi 6 août 2016

Mer (Mare)




Mer
mon cœur pèse des tonnes
et mon corps s’abandonne
si léger à la mer 
la mer pleure ses vagues 
qui ont un goût de larmes 
et s'en vont, éphémères, 
se perdre en la terre 
se fondre à la terre




Mer 
magique, originelle 
dans son rythme essentiel 
le ventre de la mer 
vous garde pour vous jeter 
dans un monde desséché 
qui n'est fait que de terre 
où je n'ai jamais 
su ce qu'il faut faire 

et la vague danse et joue 
puis se brise 
et la mer tout à coup 
devient grise 
mon amour est si lourd à porter 
je voudrais doucement me coucher 

Dans la mer 
magique, originelle 
dans son rythme essentiel 
je voudrais que la mer 
me reprenne pour renaître 
ailleurs que dans ma tête 
ailleurs que sur la terre 
où sans mon amour 
je ne peux rien faire

(Françoise Hardy / Tuca, 1971)






Images : en haut, Romain B. (Site Flickr)

en bas, Aurélien  (Site Flickr)

samedi 30 juillet 2016

Estiva (Estivale)



Distesa estate, 
stagione dei densi climi 
dei grandi mattini 
dell'albe senza rumore — 
ci si risveglia come in un acquario — 
dei giorni identici, astrali, 
stagione la meno dolente 
d'oscuramento e di crisi, 
felicità degli spazi, 
nessuna promessa terrena 
può dare pace al mio cuore 
quanto la certezza di sole 
che dal tuo cielo trabocca, 
stagione estrema, che cadi 
prostrata in riposi enormi, 
dai oro ai più vasti sogni, 
stagione che porti luce 
a distendere il tempo 
di là dai confini del giorno, 
e sembri mettere a volte 
nell'ordine che procede 
qualche cadenza dell'indugio eterno.

 Vincenzo Cardarelli 




 Été étendu,
saison des denses climats
des longs matins
des aubes silencieuses —
on s'y réveille comme dans un aquarium —
des jours identiques, astraux,
saison la moins accablée
de nébulosités et de tensions,
félicité des espaces,
aucune promesse terrestre
ne peut apaiser mon cœur
comme la certitude de soleil
qui de ton ciel déborde,
saison extrême, qui t'effondre
épuisée en siestes immenses,
qui dore les songes les plus vastes,
 saison qui apporte la lumière
pour étirer le temps
au-delà des limites du jour,
et tu sembles mettre parfois
dans l'ordre qui avance
quelques accents de l'éternelle attente.

(Traduction personnelle)




Vincenzo Cardarelli sur ce blog : ici

lundi 25 juillet 2016

L'Immensità (L'Infini)




 Don Backy canta L'Immensità  (Aldo Caponi - Mogol - Detto Mariano, 1967) :

Io son sicuro che, per ogni goccia,
per ogni goccia che cadrà,
un nuovo fiore nascerà
e su quel fiore una farfalla volerà.

Io son sicuro che,
in questa grande immensità,
qualcuno pensa un poco a me
e non mi scorderà.

Sì, io lo so,
tutta la vita sempre sola non sarò,
un giorno troverò
un po' d'amore anche per me,
per me che sono nullità
nell'immensità.

Sì, io lo so,
tutta la vita sempre solo non sarò,
e un giorno io saprò
d'essere un piccolo pensiero
nella più grande immensità
del suo cielo.






 Je suis sûr que, pour chaque goutte,
pour chaque goutte qui tombera,
une nouvelle fleur naîtra,
et sur cette fleur un papillon se posera.

Oui, je suis sûr que 
dans cette immensité,
quelqu'un pense un peu à moi
et ne m'oubliera pas

Oui, je le sais,
je ne serai pas seul toute ma vie,
un jour, je trouverai
un peu d'amour

pour moi aussi,
pour moi qui ne suis que néant

dans l'infini... 


On trouve une belle exégèse de cette chanson dans le film de Dino Risi Straziami, ma di baci saziami (1969, sorti en France sous le titre : Fais-moi mal mais couvre-moi de baisers) :




Traduction du dialogue :

Marino (Nino Manfredi) : "Je suis sûr que dans cette grande immensité / Quelqu'un pense un peu à moi / Et ne m'oubliera pas / Et un jour, je trouverai un peu d'amour  / pour moi aussi "

Marisa (Pamela Tiffin) : "Pour moi qui suis une nullité / dans l'immensité..."  J'aime bien la musique, mais les paroles ne me plaisent pas !

Marino : Mais elles ont été écrites pour ceux qui s'aiment, comme toi et moi...

Marisa : Ah bon ? Merci beaucoup ! Alors moi, je serais une nullité ?

Marino : "Nullité" par rapport à l'immensité de l'univers...

Marisa : Non, je ne suis pas d'accord ! C'est notre amour qui est l'immensité ; la nullité, c'est tout le reste !

Marino : Dans le sens où il n'existe rien d'autre en dehors de notre amour ?

Marisa : Oui, plus ou moins...

Marino : C'est bien possible ! D'ailleurs, on retrouve la même idée dans la chanson Il y a une maison blanche qui... Attends, je vais te la lire...




Image : Andrea Cutaia  (Site Flickr)

mercredi 6 juillet 2016

Chiuso per ferie




Per quest'anno non cambiare 
stessa spiaggia stesso mare 
per poterti rivedere 
per tornare per restare insieme a te 
e come l'anno scorso 
sul mare col pattino 
vedremo gli ombrelloni 
lontano lontano 
nessuno ci vedra' vedra' vedra'...









Images : Sofie Nilsson  (Site Flickr)

lundi 4 juillet 2016

La lumière, changée (La luce, mutata)




"Fremd bin ich eingezogen,
fremd zieh ich wieder aus..."





La lumière, changée

Nous ne nous voyons plus dans la même lumière,
Nous n'avons plus les mêmes yeux, les mêmes mains.
L'arbre est plus proche et la voix des sources plus vive,
Nos pas sont plus profonds, parmi les morts.

Dieu qui n'es pas, pose ta main sur notre épaule,
Ébauche notre corps du poids de ton retour,
Achève de mêler à nos âmes ces astres,
Ces bois, ces cris d'oiseaux, ces ombres et ces jours.

Renonce-toi en nous comme un fruit se déchire,
Efface-nous en toi. Découvre-nous
Le sens mystérieux de ce qui n'est que simple
Et fût tombé sans feu dans des mots sans amour.

Yves Bonnefoy   Pierre écrite  1965






La luce, mutata

Non ci vediamo più nella stessa luce,
Gli occhi e le mani non sono più gli stessi.
L'albero è più vicino, più viva la voce delle fonti,
E più profondi i nostri passi, tra i morti.

Dio che non sei, posa la tua mano sulla nostra spalla,
Abbozza il nostro corpo col peso del tuo ritorno,
Compi la fusione delle nostre anime agli astri,
Ai boschi, alle grida d'uccelli, alle ombre e ai gorni.

Rinuncia te in noi come si squarcia un frutto,
E noi cancella in te. Rivela il senso
Misterioso di ciò che è solo semplice
E senza fuoco cadrebbe in parole senza amore.

Traduzione : Diana Grange Fiori









Images : en bas, (1) Fabricio  (Site Flickr)

(2) Denis Trente-Huittessan  (Site Flickr)



vendredi 1 juillet 2016

Une voix (Una voce)



In memoriam Yves Bonnefoy (24 juin 1923 - premier juillet 2016)






Souviens-toi de cette île où l'on bâtit le feu
De tout olivier vif au flanc des crêtes,
Et c'est pour que la nuit soit plus haute et qu'à l'aube
Il n'y ait plus de vent que de stérilité.
Tant de chemins noircis feront bien un royaume
Où rétablir l'orgueil que nous avons été,
Car rien ne peut grandir une éternelle force
Qu'une éternelle flamme et que tout soit défait.
Pour moi je rejoindrai cette terre cendreuse,
Je coucherai mon cœur sur son corps dévasté.
Ne suis-je pas ta vie aux profondes alarmes,
Qui n'a de monument que Phénix au bûcher ?



Demande pour tes yeux que les rompe la nuit,
Rien ne commencera qu'au delà de ce voile,
Demande ce plaisir que dispense la nuit
De crier sous le cercle bas d'aucune lune,
Demande pour ta voix que l'étouffe la nuit.

Demande enfin le froid, désire cette houille.

Yves Bonnefoy  Du mouvement et de l'immobilité de Douve, Éditions Gallimard


Ricordati dell'isola in cui si desta il fuoco
Di ogni olivo vivente su scoscesi pendii,
Ed è perché la notte sia più alta e all'alba
Il vento e la sterilità siano pari.
Quei sentieri abbrunati formeranno un regno
In cui restaurare l'orgoglio che fummo,
Nulla rinvigorisce una perenne forza
Quanto un'eterna fiamma e che tutto sia sfatto.
Per me raggiungerò quella terra cinerea,
Distenderò il mio cuore su quel corpo distrutto.
Non son io la tua vita dalle angosce profonde,
Che solo ha un monumento per Fenice sul rogo ?



Chiedi per i tuoi occhi che li rompa la notte,
Nulla comincerà se non dietro quel velo,
Chiedi il piacere che dispensa la notte
D'urlare sotto l'alone di lune inesistenti,
Chiedi per la tua voce che l'affoghi la notte.

Infine chiedi il freddo, anela a queste tenebre.

Traduzione : Diana Grange Fiori (Yves Bonnefoy, L'Opera poetica, I Meridiani, Mondadori, 2010) 




 



Images : grazie a Vincentello (Site Flickr)



mardi 28 juin 2016

L'assiuolo (L'Oiseau de nuit)




L'assiuolo 

Dov’era la luna ? Ché il cielo
notava in un’alba di perla, 
ed ergersi il mandorlo e il melo 
parevano a meglio vederla. 
Venivano soffi di lampi 
da un nero di nubi laggiù ; 
veniva una voce dai campi : 
chiù... 

Le stelle lucevano rare 
tra mezzo alla nebbia di latte : 
sentivo il cullare del mare, 
sentivo un fru fru tra le fratte ; 
sentivo nel cuore un sussulto, 
com’eco d’un grido che fu. 
Sonava lontano il singulto : 
chiù... 

Su tutte le lucide vette 
tremava un sospiro di vento : 
squassavano le cavallette 
finissimi sistri d’argento 
(tintinni a invisibili porte 
che forse non s’aprono più ?...) ; 
e c’era quel pianto di morte... 
chiù...

Giovanni Pascoli   Myricae 



 
Renata Tebaldi chante L'assiuolo, mis en musique par Riccardo Zandonai


L'Oiseau de nuit

Où était la lune ? Puisque le ciel 
avait la couleur d'une aube de perle,
et que l'amandier et le pommier semblaient 
tendre leurs branches pour mieux la voir.
Des éclairs scintillaient
dans le noir des lointains nuages ;
une voix venait des champs :
chiù...

De rares étoiles brillaient 
 dans une brume de lait :
j'entendais le bercement de la mer,
j'entendais un frou-frou dans les fourrés ;
et je sentais mon cœur tressaillir,
comme l'écho d'un cri éteint.
Un sanglot résonnait dans le lointain :
chiù...

Sur tous les sommets étincelants
tremblait un souffle de vent :
les criquets secouaient obstinément
de fins sistres d'argent
(tintements sur d'invisibles portes
qui sans doute ne s'ouvriront plus ?...) ;
et l'on entendait cette plainte funèbre :
chiù...


 (Traduction personnelle)






Note sur la traduction :  l'assiuolo est un oiseau nocturne semblable à un petit hibou (on l'appelle en français petit-duc). A la fin de chaque strophe, Pascoli reprend la même onomatopée (chiù) qui cherche à imiter le chant du petit-duc (l'équivalent de hou en français) ; on y perçoit aussi toutefois une déformation de più ("plus", dans le sens de "jamais plus"), qui correspond bien à la tonalité crépusculaire et funèbre du poème.

On peut entendre ici une récitation de L'assiuolo.


Images : en haut, Mirko Zammarchi  (Site Flickr

en bas, Site Flickr 

vendredi 24 juin 2016

Centomani






Centomani

Un détour de la route et ce Basento funèbre,
Dans ce pays stérile, âpre, où, sur des collines,
Au loin, s’étendent de noires forêts pourrissantes.
Sur les interminables plateaux, pas un seul arbre.
Des cirques, des vallées vastes, sans verdure,
Où stagnent, avec des reflets de plomb, des eaux infernales
Issues des crevasses des lointaines montagnes de bitume
Dressées dans les régions désertes, sans routes et sans villages,
Près d’un Lago Nero, où semble demeurer éternellement
Un sombre et angoissant crépuscule d’hiver.
Te voici, rude Lucanie, sans un sourire !
Replis stygiens de ces ravins, ces roseaux noirs,
Ces chemins tortueux ouverts à tous les vents ;
J’ai donc vécu, jadis, en Basilicate,
Puisque ces souvenirs me restent bien vivants.

Un détour de la route, et ce Basento funèbre.
(C’est la route de Tito à Potenza ;
Ce talus de cailloux, c’est la ligne où ahanent
Les lents et lourds et noirs express Naples-Tarente.)
Il y a une maison de paysan, en ruines,
Inhabitée ; sur un des murs on a écrit
En français, ces mots peut-être ironiques : Grand Hôtel.
La prairie, à l’entour, est pâle et grise.
On m’a dit que l’endroit était nommé Centomani.
J’y suis venu souvent, pendant l’hiver 1903.
C’est une partie de ma vie que j’ai passée là,
Oubliée, perdue à jamais…
Arbres, ruines, talus, roseaux du Basento,
Ô paysage neutre et à peine mélancolique,
Que n’eûtes-vous cent mains pour barrer la route
À l’homme que j’étais et que je ne serai plus ?

Valery Larbaud   Poésies d'A.O. Barnabooth





Centomani

La strada svolta, ed ecco questo Basento funebre,
Terra sterile, aspra, dove sulle colline
Lontano si distendono nere foreste putride.
Sugli altopiani immensi non c’è neppure un albero.
Circhi, vallate vaste, senza vegetazione,
Dove stagnano plumbee acque infernali uscite
Dai crepacci di monti lontani di bitume
Tra regioni deserte, senza strade o villaggi,
Vicino a un Lago Nero, dove sembra abitare
Un cupo ed angoscioso crepuscolo invernale.
Eccoti qui, Lucania, rude, senza un sorriso !
Stigi recessi delle forre, le canne nere,
E i tortuosi sentieri aperti a tutti i venti ;
Dunque, ho vissuto già in Basilicata,
Se i miei ricordi sono tanti vivi.

La strada svolta, ed ecco questo Basento funebre.
(E’ la strada di Tito per Potenza ;
La scarpata pietrosa è la linea in cui penano
Lenti, pesanti, neri treni Napoli-Taranto).
C’è una casa in rovina, casa di contadini
Disabitata; ma su di un muro, in francese,
Si legge, forse ironica, la scritta: Grand Hôtel.
I prati, tutt’intorno, sono pallidi e grigi.
Mi hanno detto che il posto si chiama Centomani.
Ci sono stato spesso, nell’inverno del 1903.
C’è un po’ della mia vita che ho trascorso laggiù,
Dimenticata, ormai, persa per sempre…
Piante, rovine, canne, scarpata del Basento,
Paesaggio neutro, appena malinconico,
Perché con cento mani non sbarraste la strada
All’uomo ch’ero e che non sarò più ?

Traduction : Valerio Magrelli






Un article de Valerio Magrelli sur le site du Giornale di filosofia : Dire e ridire. Larbaud vs Larbaud (cliquer au bas de la page pour accéder à l'article complet (en italien) au format PDF).



Images : en haut, Giuseppe Quattrone  (Site Flickr)

 en bas, Diego Buda  (Site Flickr)

au centre, Viajero Italico  (Site Flickr)

mardi 21 juin 2016

Aria d'estate




Sapore di sale  (testo e musica di Gino Paoli, 1963) :

Sapore di sale, sapore di mare
che hai sulla pelle, che hai sulle labbra
quando esci dall'acqua e ti vieni a sdraiare
vicino a me, vicino a me.
Sapore di sale, sapore di mare
un gusto un po' amaro di cose perdute
di cose lasciate lontano da noi
dove il mondo è diverso, diverso da qui.

Il tempo è nei giorni che passano pigri
e lasciano in bocca il gusto del sale
ti butti nell'acqua e mi lasci a guardarti
e rimango da solo nella sabbia e nel sol.
Poi torni vicino e ti lasci cadere
così nella sabbia e nelle mie braccia
e mentre ti bacio sapore di sale
sapore di mare, sapore di te.




Un goût de sel, un goût de mer
qui reste sur ta peau, sur tes lèvres
quand tu sors de l'eau et que tu viens t'allonger
à côté de moi.
Un goût de sel, un goût de mer
le goût un peu amer des choses perdues
des choses que l'on a laissées derrière soi
dans un monde où tout est différent.

Le temps est dans les jours qui passent lentement
et laissent dans la bouche le goût du sel
tu te jettes dans l'eau et je reste seul à te regarder
dans le sable et le soleil.
Puis tu reviens près de moi et tu te laisses tomber
dans le sable et dans mes bras
et les baisers ont un goût de sel
un goût de mer, un goût de toi.






Images : en haut, Eugénia M  (Site Flickr

en bas, Francesco Montalbano  (Site Flickr)

jeudi 16 juin 2016

Jardin de Boboli





"Dirò altresì, non per migliore chiarezza ma per scolpire meglio con un'immagine la positura, che se in questa terra la collina vi tiene il posto della signora, e quasi sempre signora vera, principessa, la pianura vi tiene quello della serva, della cameriera o ancella ; e che il più benevolo e cortese dei passanti ha per lei quella cordialità di concessione che si usa verso la donna che ci apre la porta allorquando si va per visitare la sua padrona ; o nel più fortunato dei casi della dama di compagnia che mantiene il proprio rango con dignità e compostezza senza permettersi di giudicare, esternando ammirazione bonaria e socchiudendo appena gli occhi o storcendo un po' la bocca alla molta polvere che per colpa dell'altra è costretta a inghiottire dalla mattina alla sera, e alla motriglia che tale scorribanda le produce davanti a casa inzaccherandone l'uscio fino in cima ; e qualche volta infine, della mendicante supplice ai suoi piedi.

Riporterò alcuni nomi di queste colline riuscendo essi, meglio delle parole, a dimostrarsi tale evidenza : Bellosguardo, e notate che molte ve ne sono dove lo sguardo è ancor più bello, Il Gelsomino, Giramonte, Il Poggio Imperiale, Torre del Giallo, San Gersolè, Settignano, Fiesole, Vincigliata e Castel di Poggio, Montebeni, Il Poggio delle Tortore, Montiloro, L'Apparita e L'Incontro, Monte Asinario, Il Giogo, Monte Morello... Sentite invece i nomi della pianura : Rifredi, Le Caldine, Le Panche, Peretola, Legnata, Soffiano, Petriòlo, Brozzi, Campi, Quarto, Quinto, Sesto... anche la fantasia pedestre si spegne, sembrano gli evirati dell'immaginazione."


Aldo Palazzeschi   Sorelle Materassi  Ed. Mondadori






De Florence, il est souhaitable – ne serait-ce que pour se laver l'esprit de tant de chefs-d'œuvre assemblés en si peu d'espace – de s'éloigner vers les collines en grimpant jusqu'à San Miniato – bien verte, bien blanche, bien romane, bien mignonne – ou en progressant par les terrasses du jardin de Boboli. Ah ! les collines... c'est presque décourageant, elles semblent mises là pour composer le plus harmonieux tableau du monde. On souhaiterait un vague désordre, au moins une discordance. Avec leurs maisons semées au milieu du feuillage, leurs cyprès (seuls arbres que je reconnais à coup sûr), leurs pentes douces, elles ont l'air de dire : ici tout va de soi, moins on se force et plus c'est beau. Aussi je ne m'acharnerai pas à les célébrer, les collines, il y faudrait un art très subtil, celui d'un Aldo Palazzeschi qui, au début des Soeurs Materassi, arrive à restituer leur présence. Voilà un livre à la mesure de ce paysage : faussement simple comme l'âme de ces pauvres sœurs, vieilles brodeuses, qui s'éprennent à la folie de leur charmant neveu dont la beauté physique, qu'elles contempleront en vain, les conduira à leur perte. Un livre superbe, allant de soi lui aussi et dont l'ironie allège et accuse le drame. On me dit que Palazzeschi subit, depuis sa mort, une éclipse en Italie. Les meilleurs font le vide.




Dans le jardin de Boboli, soucieux d'anecdote, je cherche la vasque où Teresa Stich-Randall, alors à l'aube de sa carrière, a plongé après avoir chanté un air d'Obéron. À elle, je demeurerai éternellement redevable. Au festival d'Aix-en-Provence, vers la fin des années cinquante, ses interprétations de Donna Anna et de Pamina me révélèrent un Mozart limpide, épuré comme un dessin à la plume. Je la revois dans la nuit de la cour de l'Archevêché, je revois les décors de Cassandre, de Jean-Denis Malclès : quelques heures de ma jeunesse que je suis certain de ne pas embellir.

Des jeunes, j'en croise beaucoup par ici. La plupart vont s'asseoir sur les pelouses du Belvédère tout en haut. Filles et garçons – blue-jeans, chemises claires – bavardent ou lisent, pas Aldo Palazzeschi, des livres de classe et des BD. Quelques-uns écoutent de la musique branchée à leurs oreilles, pas du Mozart. Ils ne se distinguent pas des jeunes de partout, sympathiques, éphémères, un de perdu, dix de retrouvés. Dans ce paysage pourtant, à cause des collines, ils paraissent inaltérables.

Christian Giudicelli
  Quartiers d'Italie Editions du Rocher, 1993







Images : en haut, Site Flickr

an centre, Manuel Palomino Ajorna (Site Flickr)

en bas, Alessio Mariottini (Site Flickr)

mardi 14 juin 2016

L'addio (L'adieu)





Il fiume no, il fiume basta !
Bisogna dimenticarselo il fiume
Ci dicono di salutarlo
Ci ordinano di salutarlo
Verranno qui con delle macchine
Verranno qui con le loro draghe
Ci saranno degli uomini diversi
e il rumore dei motori
Chi ci penserà a tirarli su che non gelino i pioppi ?
Non resterà più niente
Non ci sarà più l’estate
Non ci sarà più l’inverno
Anche per te è finita
Fatti da parte
Tirati indietro, affonda la tua barca !
Si, parlo anche per te !
Non pescheremo più il luccio insieme
Non pescheremo neanche le carpe
E le anatre non passeranno
Non ritorneranno più dentro il mirino del mio fucile
Basta le folaghe, basta il volo delle oche selvatiche !
Amici miei, vedete :
Qui finisce la vita e comincia la sopravvivenza
Perciò, addio Stagno Lombardo !
Ciao, ciao fucile !
Ciao, fiume !
E ciao Puck !

(Monologue de Puck, dans le film de Bernardo Bertolucci Prima della Rivoluzione)


Le fleuve, non, c'est fini, le fleuve !
Le fleuve, il faut l’oublier
Ils nous disent de le saluer
Ils nous ordonnent de le saluer
Ils viendront ici avec leurs engins mécaniques
Il y aura des hommes différents et le fracas des moteurs
Qui prendra soin des peupliers pour qu’ils ne gèlent pas ?
Il ne restera plus rien
Il n’y aura plus d’été
Il n’y aura plus d’hiver
Pour toi aussi, c’est la fin
Laisse couler ta barque
Oui, c’est de toi aussi que je parle !
Nous ne pêcherons plus ensemble ni le brochet ni les carpes
Et les canards ne passeront plus
Ils ne reviendront plus dans le viseur de mon fusil
C’en est fini aussi des foulques et du vol des oies sauvages
Regardez, mes amis :
Ici s'achève la vie et commence la survie.
Alors, adieu, Étang de Lombardie !
Adieu, adieu fusil !
Et adieu, Puck !

(Traduction personnelle) 






dimanche 12 juin 2016

Vacances romaines (Vacanze romane)




Dans son ouvrage intitulé Persone speciali [Des personnes particulières], Masolino d’Amico réunit quelques portraits de grands personnages de la culture ou du spectacle dans l’Italie de l’après-guerre. Fils de la célèbre scénariste Suso Cecchi d’Amico (et du musicologue Fedele d’Amico), Masolino a bien connu dès l'enfance ces écrivains et ces artistes puisque, pour la plupart, ils fréquentaient régulièrement la maison de ses parents. Je traduis ici un extrait du beau texte qu’il consacre à Audrey Hepburn, qu’il a rencontrée en 1952 (il avait treize ans, mais on verra qu’elle lui a laissé un grand souvenir), lors du tournage de Vacances romaines, le film qui allait la révéler au grand public (et lui valoir un Oscar) ; Suso Cecchi d’Amico et Ennio Flaiano avaient travaillé au scénario du film, afin de lui donner une couleur locale plus authentique, et c’est à cette occasion qu’ils avaient fait la connaissance de la jeune actrice. 

« La nouvelle venue était ravissante. Ses débuts à l’écran n’ont-ils pas été les plus éclatants de toute l’histoire du cinéma ? À quelle star d’aujourd’hui pouvons-nous la comparer ? Qui d’autre a influencé autant qu’elle l’attitude, le look, la façon de s’habiller de toute une génération ? La Julia Roberts de Pretty woman ? La malheureuse Lady Diana ? Totò aurait répondu : «Ma mi faccia il piacere !» [«Mais vous voulez rire !»]. Aujourd’hui encore, plus de cinquante ans plus tard, la présence d’Audrey illumine le petit film de Wyler, fort heureusement en noir et blanc, comme jamais aucune actrice avant elle n’avait illuminé un film, à l’exception de Louise Brooks. Un remake de Vacances romaines serait inconcevable (en fait, il y en a bien eu un, avec Tom Conti, mais personne ne l’a vu). Audrey Hepburn était unique, et elle l’est restée à jamais. Sans être le moins du monde mielleuse ou mièvre, il émanait d'elle une grâce et une innocence juvénile, et dans le même temps un raffinement et une maîtrise tempérés par une pointe d’espièglerie (sa spontanéité était en fait une recréation, comme celle des marionnettes de Kleist) ; elle avait des yeux immenses, un sourire irrésistible, et elle était si photogénique que cela frisait l'indécence. Je crois bien qu’aujourd’hui encore, personne n’a eu plus de couvertures qu’elle, au moins de revues sur papier glacé. Née à Bruxelles, elle a grandi en Hollande (où ses parents s’étaient réfugiés pendant la guerre : elle me raconta un jour que pendant deux ans, elle n’avait mangé que des endives belges, ce qui est peut-être à l’origine de sa maigreur légendaire) et a fait son éducation à Londres ; on ne pouvait par conséquent l’associer à aucun lieu en particulier, son charme était platonicien, c'est-à-dire idéal, absolu. Elle réunissait en elle l’understatement britannique, l’élégance française et l’absence de préjugés américaine, en les harmonisant avec une application disciplinée et scrupuleuse. »

Masolino d'Amico Persone speciali, Sellerio editore, Palermo, 2012 (Traduction personnelle)














mercredi 8 juin 2016

Lassù (Breve storia del cielo) Là-haut (Brève histoire du ciel)




Dans un petit livre paru en 2013 aux éditions Sellerio, Pagine bianche [Pages blanches] Eugenio Baroncelli réunit cinquante-cinq livres qu'il n'a pas écrits, et dont on trouve ici les titres, souvent très évocateurs, parfois les préfaces, ou encore les quatrièmes de couverture, les avis au lecteur, les incipits, les index, les dédicaces. Avec ces quelques éléments, le lecteur peut rêver à loisir à la matière de ces ouvrages imaginaires : 
La chambre verte, abécédaire de mes morts favoris  
Atlas raisonné des saisons   
Choses, livre de toutes les choses, et bien d'autres encore, qui se trouvent sur mon bureau  
Où étions-nous ? Soixante-dix-sept cartes postales jamais envoyées 
La lumière s'est enfuie, éloge de l'ombre 
Les fleuves, chapitres d'un roman prêt à s'abîmer en mer 
Au commencement, livre lacuneux de l'enfance
Loin, plus loin, très loin : histoire et géographie de la distance
La liste joyeuse : inventaire de mes inventaires favoris 
Avant la fin de la nuit : dix-neuf rêves et vingt rêveurs 
Silence, bibliographie complète des livres jamais écrits, etc.
L'entreprise de Baroncelli rappelle la séquence du rêve de l'élève de Giotto qui clôt le Décameron de Pasolini, où l'artiste se demande "pourquoi réaliser une œuvre, alors qu'il est si beau de seulement la rêver"... Je cite ici le chapitre consacré au livre virtuel intitulé : Là- haut : brève histoire du ciel.


 « Il cielo si è riempito di astronomia. » 


Prefazione

Uno lo sognò Tolomeo, un altro Copernico. Gli atlanti lo dividono in costellazioni, vere o false a seconda dell’edizione, che sta nel tempo. Al principio dell’altro secolo, Fernandez Moreno, incantato da quello che gli stava sopra tutti i santi giorni, lo divise in quartieri, come se fosse Buenos Aires. Qualcuno lo popolò di quasi infinite stelle, di cui non sa il nome. Altri di molti dèi, e altri di uno solo, che lo avrebbe inventato per ingannare la solitudine e ci abiterebbe ancora oggi. Alcuni assicurano che è eterno ; altri sostengono che la sua eternità è affare del reticente avvenire, e prudentemente la configurano nelle antologie della fantascienza. Girolamo Fleury, uomo ufficioso, lo credette un talismano o uno specchio che dovremmo leggere — di nuvole che ce lo nascondono, di lune che lo sbiancano, di soli che lo incendiano. Claudio, l’uomo lontano trecento metri o due anni da dove sto adesso, seppe un giorno dove comincia. 

Questo libro racconta questo e anche altro : per esempio le aurore, quella musica, da cui sappiamo che i nostri morti non sono morti ma lontani, così lontani che la loro voce ci arriva travestita da brusio della brezza, per esempio certi crepuscoli di fuoco, che sembrano una fine e invece, con quei riflessi rosso sfacciato da tintura da poco che a me ricordano le donne perdute, sono un principio, almeno per un po’. Per esempio i banditeschi tramonti in cui se ne va in sangue, con quegli spaventevoli cani che fiutano la notte. 

Eugenio Baroncelli  Pagine bianche, 55 libri che non ho scritto  Sellerio editore, Palermo, 2013








« Le ciel s'est rempli d'astronomie. »


 
Préface

Ptolémée en rêva un, et Copernic un autre. Les atlas le divisent en constellations, vraies ou fausses selon les éditions et les époques. Au début du siècle précédent, Fernandez Moreno, fasciné par ce qu'il pouvait contempler au-dessus de lui tous les jours, le divisa en quartiers, comme s'il s'agissait de Buenos Aires. Certains le peuplèrent d'un nombre presque infini d'étoiles, dont ils ignorent le nom. D'autres en firent le séjour de plusieurs dieux, alors que d'autres pensaient au contraire qu'il n'en existait qu'un seul, qui l'aurait inventé pour tromper sa solitude et qui s'y trouverait encore aujourd'hui. Quelques uns assurent qu'il est éternel ; d'autres soutiennent que son éternité est liée à l'incertitude de l'avenir, et avec prudence ils considèrent que toutes ces considérations relèvent du domaine de la science-fiction. Jérôme Fleury, un homme très scrupuleux, crut qu'il s'agissait d'un talisman ou d'un miroir qu'il nous faudrait lire — avec des nuages qui nous le cachent, des lunes qui le blanchissent, des soleils qui l'incendient. Claudio, l'homme éloigné de trois-cent mètres ou de deux ans de l’endroit où je me trouve à présent, sut un jour où il commence.

Ce livre raconte cela, et d'autres choses encore : par exemple les aurores, cette musique, qui nous apprend que nos morts ne sont pas morts, mais qu'ils se sont éloignés, à tel point que leur voix nous parvient déguisée en murmure de la brise, par exemple certains crépuscules de feu, qui semblent une fin alors que, avec leurs reflets rouges criards de teintures bon marché qui m'évoquent les femmes perdues, ils sont un début, au moins l'espace d'un moment. Par exemple encore les couchers de soleil criminels où le ciel devient sanglant, avec ces chiens effrayants qui flairent la nuit. 


(Traduction personnelle)









Images : en haut, Denis Trente-Huittessan  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Chiara Catalini  (Site Flickr)




"Perchè realizzare un'opera quando è così bello sognarla soltanto ?"