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mercredi 8 octobre 2014

Polesine, autunno (L'automne en Polésine)




En novembre 1932, Giuseppe Ungaretti voyage dans la plaine de la Polésine, en Vénétie, entre le Pô et l'Adige. C'est pour Ungaretti "le pays de l'eau", une terre plate et nue comme le désert, en grande partie immergée, attirée par l'abîme marin ; terre biblique, submergée et gorgée d'eau, comme si l'on était après le Déluge... Il raconte ce voyage dans un chapitre de son ouvrage Il deserto e dopo [À partir du désert] :

Riflessi

Ne ho visti paesi ; ma, in Italia, uno senza attorno monti — eppure tutto dipendente da monti invisibili — senza un'ondulazione apparente, piano come un vassoio, chi se l'aspettava ? E l'averlo visto d'autunno, e come coperto dal fiato grosso d'un bove, è averne indovinato l'ora. Perché non esiste terra nuda : o c'è il sole, o l'acqua, o la neve, o, come ora qui, — nei punti più patetici, sul grano nascente — c'è un nuvolame torpido.


L'autunno è un sogno che stenta a scomporsi, è la solitudine e la violenza che si dànno l'ultimo addio, può tentennare in uno sfarzo bizantino, pieno di suoni di campane e di trombe, oppure, di cattivo umore, può, a dispetto della stanchezza, sentire non la decadenza cui allude, ma che il sogno rinascerà. E, meno rassegnato e più magico che in questo triangolo colle acque convenute da tutte le parti, che è come un campo di battaglia dei fiumi e del mare, dove trovare un autunno ? Non gli ori e i bronzi — ci sono, è vero, i cumuli di canapuli — accanto a bacini d'acqua ora dormente sotto le croste, a ciottoli ammucchiati dolcemente lisci, che servirono a tenere la canapa a fondo — gli stessi dell'acciottolato che fa di queste strade come letti smessi di fiumi — non l'oro antico dei canapuli, né la porpora conta qui nel tramonto dell'anno ; ma l'acqua pregna dei suoi riflessi, e quest'autunno è come una lama nei fumi, insieme un che di teso e tenero, di farneticante e di materno.

Certo sono qui oggi gran begli effetti, e fossi pittore non mi staccherei da questi posti : nelle lontananze autunnali, l'acqua coi suoi riflessi mette un balenìo, suscita mille di queste difficoltà che sempre faranno gola a ogni artista vero ; dovreste vedere, come qui i pioppi si coprono, col ciuffo quasi volatilizzato dai pennacchi dell'umidità, al minimo dondolìo, d'un tremito di squamme ! In mezzo ai campi, tratto come un dado, un casone rosso fiammante colle persiane verde pappagallo, tra le iridescenze e le nebbioline, se ne sta come sfornato ora dal maiolicaro.

E della sera, che direste della sera ? Il rosso è appena appena una strisciolina ed è un rosso lavato, ma sotto, aprendo uno spazio senza fine, prolungando la pianura all'infinito, c'è un cielo fattosi orizzontale, che simula il mare, un incredibile cielo di porcellana. Nessuna malinconia supererà questa : la terra ridotta un'ombra vagante verso quell'alcova di cielo lunatico.

Giuseppe Ungaretti  Il deserto e dopo  Mondadori Editore, 1961






Reflets

J'ai vu mainte contrée : mais en Italie, en trouver une sans montagnes alentour (encore que toute soumise à des montagnes invisibles), sans une ondulation apparente, un vrai plateau, qui l'eût cru possible ? Et l'avoir découverte à l'automne, comme sous l'haleine énorme d'un bœuf, c'est l'avoir surprise à son heure. La terre n'est jamais seule ; ou il y a le soleil, ou les eaux, ou la neige, ou, comme ici (en ses points les plus touchants, au-dessus du jeune blé), une longue nuée engourdie.

L'automne est un songe qui tarde à se défaire, c'est le dernier adieu de la solitude et de la violence ; il peut tituber dans un faste byzantin, plein de bruits de cloches et de cuivres, ou, de méchante humeur, en dépit de sa fatigue, pressentir non la décadence qu'il évoque, mais le renoncement du songe. Et où trouver automne plus magique, moins résigné qu'en ce triangle où les eaux confluent de toutes parts, champ de bataille de la mer et des fleuves ? Ce ne sont pas les ors et les bronzes (il y a pourtant les tas de chènevottes) à côté des bassins d'eau maintenant stagnante sous ses croûtes, à côté des doux galets polis amoncelés qui servirent à maintenir le chanvre au fond (les mêmes cailloux qui font de ces routes des lits de rivière à sec), ce n'est pas l'or ancien des chèvenottes, ni la pourpre qui comptent ici dans le crépuscule de l'année ; mais l'eau enceinte de ses reflets ; et cet automne est comme une lame dans les fumées, quelque chose à la fois de tendre et de tendu, de fiévreux et de maternel.

Ah ! il y a ici aujourd'hui des effets admirables ! Peintre, je ne pourrais m'arracher à ces lieux : dans les lointains automnaux, l'eau, de ses reflets, allume une succession d'éclairs, suscite mille de ces difficultés qui exciteront toujours le véritable artiste ; il faut voir ici les peupliers, la cime presque volatilisée par les panaches de l'humidité, se couvrir, à la moindre oscillation, d'un tremblement d'écailles ! Jetée comme un dé au milieu d'un champ, une maison d'un rouge flamboyant aux persiennes vert perroquet semble, parmi les iridescences et les traînées de brume, sortir du four du faïencier. 

Et de ce soir aussi, que diriez-vous ? De rouge, il n'y a guère qu'une très étroite bande, et c'est un rouge lavé ; mais au-dessous, ouvrant un espace sans bornes, prolongeant la plaine à l'infini, il y a un ciel horizontal qui imite la mer, un incroyable ciel de porcelaine. Aucune mélancolie ne peut surpasser celle-ci : la terre, réduite à une ombre, errant vers cette alcôve, vers ce ciel lunatique.

Traduction : Philippe Jaccottet  (À partir du désert, Éditions du Seuil, 1965)











Images : (1) Antonio  (Site Flickr)

(2) et (4) Fabrizio Pivari  (Site Flickr)

(3) Giuseppe  (Site Flickr)




6 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. Beaucoup de douceur et d’ambiguïté dans ce paysage d'eaux et de terres. L'automne tant frôlé par les poètes, les peintres, les photographes mêlant beauté et tristesse, fuite de la lumière dans cette irradiation ultime. "L'automne est un songe qui tarde à se défaire, c'est le dernier adieu de la solitude et de la violence..."...

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    1. Merci de ce commentaire, Christiane, mais vous auriez pu laisser la jolie chanson de Gainsbourg, qui n'était pas du tout déplacée dans ce contexte automnal !

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    2. Alors, je la remets !
      Elle est pour Gainsbourg un écho à celle de Prévert, mise en musique par Kosma

      "Oh je voudrais tant que tu te souviennes
      Cette chanson était la tienne
      C´était ta préférée, je crois
      Qu´elle est de Prévert et Kosma

      Et chaque fois les feuilles mortes
      Te rappellent à mon souvenir
      Jour après jour les amours mortes
      N´en finissent pas de mourir

      Avec d´autres bien sûr je m´abandonne
      Mais leur chanson est monotone
      Et peu à peu je m´indiffère
      A cela il n´est rien à faire

      Car chaque fois les feuilles mortes
      Te rappellent à mon souvenir
      Jour après jour les amours mortes
      N´en finissent pas de mourir

      Peut-on jamais savoir par où commence
      Et quand finit l´indifférence
      Passe l´automne vienne l´hiver
      Et que la chanson de Prévert

      Cette chanson, Les Feuilles Mortes
      S´efface de mon souvenir
      Et ce jour là, mes amours mortes
      En auront fini de mourir

      (J'ai eu peur que ce soit trop... triste.)

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  3. Étranges et magnifiques paysages, excellemment rendus sous la plume de l' écrivain.
    Plus haut, autour de Milan, on a connu adolescent ces étendues d'eau transformées en rizières, on accompagnait nos oncles à la chasse et nous rencontrions des poissons énormes, nourris au grain...Vers les années 1964 - 1965 ..

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    1. Oui, c'est vraiment un très beau texte ! Merci de votre visite et de ce joli témoignage.

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