jeudi 2 juin 2011

Il giorno della mia morte (Le jour de ma mort)





"Io muoio, ed anche questo mi nuoce..."




Le poème Il giorno della mia morte, a été écrit par Pasolini au début des années cinquante en dialecte frioulan (Il dì da la me muàrt) ; il figure dans le recueil La meglio gioventù, publié en 1954. À l'occasion de cette publication, Pasolini a accompagné les vers originaux en frioulan d'une traduction italienne qu'il a lui-même réalisée. C'est cette traduction qui est reprise ci-dessous.


Il giorno della mia morte

In una città, Trieste o Udine,
per un viale di tigli,
quando di primavera
le foglie mutano colore,
io cadrò morto sotto il sole
che arde, biondo e alto,
e chiuderò le ciglia
lasciando il cielo al suo splendore.

Sotto un tiglio tiepido di verde,
cadrò nel nero della mia morte
che disperde i tigli e il sole.
I bei giovinetti
correranno in quella luce
che ho appena perduto,
volando fuori dalle scuole,
coi ricci sulla fronte.

Io sarò ancora giovane,
con una camicia chiara
e coi dolci capelli
che piovono sull'amara polvere.
Sarò ancora caldo,
e un fanciullo correndo per l'asfalto
tiepido del viale,
mi posera una mano sul grembo di cristallo.

Pier Paolo Pasolini La meglio gioventù (II. Suite furlana), 1954


Le jour de ma mort

Dans une ville, Trieste ou Udine,
le long d'une allée de tilleuls,
quand, au printemps,
les feuilles changent de couleur,
je tomberai mort sous le soleil
qui brûle, blond et haut,
et je fermerai les yeux,
abandonnant le ciel à sa splendeur.

Sous un tilleul tiède de verdure
je tomberai dans le noir de ma mort
qui dispersera les tilleuls et le soleil.
Les jeunes et beaux garçons
courront dans cette lumière
que je viendrai de perdre,
s'échappant des écoles,
avec leurs boucles sur le front.

Je serai encore jeune,
avec une chemise claire
et des cheveux soyeux tombant en pluie
sur l'amère poussière.
Je serai encore chaud,
et un enfant, courant
sur l'asphalte tiède de l'allée,
posera sa main sur mon ventre de cristal.

(Traduction personnelle)


Une édition bilingue des poèmes de jeunesse de Pasolini est disponible dans la collection Poésie / Gallimard.







L'intelligenza non avrà mai peso, mai
nel giudizio di questa pubblica opinione.
Neppure sul sangue dei lager, tu otterrai

da uno dei milioni d'anime della nostra nazione,
un giudizio netto, interamente indignato :
irreale è ogni idea, irreale ogni passione,

di questo popolo ormai dissociato
da secoli, la cui soave saggezza
gli serve a vivere, non l'ha mai liberato.

Mostrare la mia faccia, la mia magrezza –
alzare la mia sola puerile voce –
non ha più senso : la viltà avvezza

a vedere morire nel modo più atroce
gli altri, nella più strana indifferenza.
Io muoio, ed anche questo mi nuoce...

P.P. Pasolini Poesia in forma di rosa, (La Guinea), 1964


L'intelligence n'aura jamais de poids, jamais
dans les jugements de cette opinion publique.
Pas même sur le sang des camps d'extermination, tu n'obtiendras

de la part de l'une des millions d'âmes de notre nation,
un jugement net, pleinement indigné :
irréelle est chaque idée, chaque passion

de ce peuple désormais dissocié
depuis des siècles, et dont la douce sagesse
l'aide à vivre, et pas à être libre.

Exhiber mon visage, ma maigreur –
faire entendre ma voix solitaire et puérile –
cela n'a plus de sens : la lâcheté habitue

à voir mourir de la façon la plus atroce
les autres, dans la plus étrange indifférence.
Je meurs, et cela aussi me nuit.

(Traduction personnelle)

Source de l'image : Site Flickr

Source de la video
: Site YouTube

5 commentaires:

  1. L'expérience de cette lecture (pour moi, s'en est une) est trop forte en émotion..Et puis, cette voix..
    Et puis, un peu plus tard, j'ai pensé à cette phrase du Guépard de Lampedusa :
    "Pendant une demi-heure la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères Douloureux; pendant une demi-heure d'autres voix, entremêlées, avaient tissé un bruissement ondoyant d'où s'étaient détachés les fleurs d'or de mots inaccoutumés : amour, virginité,mort..."

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  2. Je comprends bien ce que vous dites : entendre Pasolini dire cela aujourd'hui, c'est vraiment bouleversant. Et ces derniers mots incroyables, quand on songe qu'ils ont été écrits en 1964 : "Je meurs, et même cela me nuit"....

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  3. Qu'ajouter après cette page sublime et votre beau dialogue ?
    "Au moment même où je projetais et écrivais mon roman, autrement dit où je recherchais le sens de la réalité et en prenais possession, je désirais aussi me libérer de moi-même, c'est-à-dire mourir. Mourir dans ma création : mourir comme en effet y on meurt, en accouchant : mourir, comme en effet on meurt, en éjaculant dans le ventre maternel.(...). Je me déshabillai et j'entrai dans l'eau, marchant péniblement dans les cailloux et les petits rochers pointus : je voulais arriver là où on n'avait plus pied, et mourir ainsi.
    Ma décision était calme et absolue, peut-être parce que prise en dehors de moi.(...) Je m'avançai donc jusqu'à l'endroit où je n'avais plus pied et comme je ne sais pas nager, il me suffisait, en cet endroit, de faire un petit saut en avant et me laisser aller.(...) Quelle vision de suprême beauté se présenta à mes yeux ! La lumière, là-dessous, était diffuse et en même temps comme emplie d'éclairs et de tourbillons, très doux et d'ombres transparentes..."
    Pétrole (445) - Pier Paolo Pasolini (Gallimard)

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  4. Christiane : en lisant ce passage de "Pétrole" (et d'autres dans cet ultime roman inachevé), on est une fois de plus troublé par cette attirance pasolinienne pour la mort : on n'en finirait pas de citer les vers où il imagine sa fin, souvent d'ailleurs avec une précision prémonitoire impressionnante. Son cinéma est aussi marqué par cette obsession, à travers tous les personnages christiques qu'il met en scène (jusqu'au Christ lui-même !), et jusqu'à "Salo" et son déluge de sang. Il y a égalemnt une séquence extraordinaire dans le film "Ostia" qu'il a écrit pour Sergio Citti, où l'on voit l'un des héros mourir sous les coups de bâton qu'on lui assène sur la plage d'Ostie, à l’endroit même où Pasolini sera lui-même tué dans des circonstances presque identiques cinq ans plus tard (le film date de 1970). Je ne sais pas vraiment quoi penser de tous ces signes, ces prémonitions, mais c'est vraiment très troublant, comme cette phrase dans la citation de "Pétrole" : "Ma décision était calme et absolue, peut-être parce que prise en dehors de moi."

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  5. Oui, j'ai ressenti cela aussi. Comme si l'absolu qu'il recherchait était trop immense pour les compromis de la vie. C'était, me semble-t-il, une mort fantasmée, une sorte de grand silence éblouissant, une coïncidence entre origine et aboutissement; rejoindre enfin le lieu de l'origine, la fin d'une quête qui serait un poudroiement, une implosion. La vie est parfois plus difficile que la mort (fantasmée comme un grand repos ou une aurore). Merci.

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