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samedi 24 mars 2018

« Italia bella »




Ce texte d'Antonio Tabucchi a été publié en 1991, dans le numéro 26 de la revue Italienisch. Il a été repris en 2010 dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru aux éditions Feltrinelli.

« Va dans le jardin pour chercher un chou, dit sa mère à la jeune fille, on en a besoin pour la soupe. »
La jeune fille sortit de la chaumière en regardant autour d’elle avec circonspection. Elle n’aimait pas sortir de la maison au coucher du soleil. Les Allemands avaient occupé les étables et les granges du couvent et à cette heure-là, il y avait toujours le risque de tomber sur un soldat qui cherche à l’importuner. Au moment de leur retraite, les nazis avaient fait quelques prisonniers, des soldats russes et anglo-indiens qu’ils maintenaient prisonniers dans la réserve de blé. Devant la porte, se trouvait toujours une sentinelle armée d’une mitraillette et elle n’avait jamais vu les prisonniers. Pour aller au jardin, elle devait passer devant la réserve.
La jeune fille s’y dirigea à contrecœur en essayant de se donner du courage. Quand elle passa devant la sentinelle, elle lui dit bonsoir. L’Allemand marmonna quelque chose dans sa langue sans faire aucun mouvement. 
C’était un petit jardin que son père, le jardinier du couvent, entretenait avec amour. On y trouvait des choux, des épinards, des  salades et des pommes de terre. La jeune fille se dirigea vers la rangée des choux. C’étaient de grosses plantes sombres, de l’espèce des choux frisés. Elle parcourut la rangée des choux, ne sachant pas lequel choisir. Puis elle en aperçut un bien robuste, qui curieusement lui sembla plus haut que les autres. C’était ce qu’il lui fallait. Elle s’était muni d’un couteau pour le trancher, mais la tige était trop grosse, il était peut-être plus simple de l’arracher avec ses racines. 
Elle le saisit par les feuilles et tira, et à sa grande stupeur, le chou lui resta dans la main sans opposer la moindre résistance. La jeune fille regarda au sol et elle vit un trou d’un mètre de largeur, recouvert par une couche de roseaux et de feuilles. Elle déplaça les roseaux avec le pied et aperçut un homme. C’était un petit homme corpulent avec des traits mongols, qui la fixait avec des yeux écarquillés. Il portait un uniforme qu’elle ne connaissait pas et son visage était plein de terre. 




« Qu’est-ce que tu fais-là ? » lui demanda la jeune fille. Le mongol leva les bras comme s’il se trouvait devant un ennemi et dit « Italia bella ». Puis il sortit de la poche de sa veste un portefeuille et lui tendit une photographie. La jeune fille l’examina rapidement dans la lumière déclinante du crépuscule. Elle réussit à voir une grande tente de forme arrondie au milieu d’une plaine. Devant la tente, il y avait un homme, celui-là même qui se trouvait devant elle. À ses côtés se trouvait une femme coiffée d’un étrange chapeau qui lui recouvrait les oreilles, et puis, par ordre décroissant de taille, quatre enfants. C’était une photo de famille. 
Le soldat porta une main à sa gorge comme s’il voulait s’étrangler et se mit à sangloter. Il pleurait en silence et ses larmes dessinaient des sillons clairs sur son visage recouvert de terre. « Qu’est-ce que tu fais, tu pleures ? », dit la jeune fille, « Ne pleure pas, je t’en prie, ne pleure pas, sinon je vais pleurer aussi ». 
Le soldat frotta ses mains sur son ventre. Puis il ouvrit la bouche en y introduisant sa main. « Italia bella », dit-il avec un air plaintif. « Mon Dieu, mais c’est tout ce que tu sais dire ? » s’exclama la jeune fille. Le soldat frappa de nouveau son ventre comme s’il battait sur un tambour. 
« J’ai compris, j’ai compris », dit la jeune fille, « tu as faim, mais ce soir, c’est impossible, essaie de tenir jusqu’à demain, je t’apporterai à manger demain soir, mais tu dois savoir une chose : si les Allemands te trouvent ici, ils te fusilleront, et ils me fusilleront aussi. Alors maintenant, bonsoir ! » 
« Italia bella » répéta le soldat. « Va te faire voir ailleurs ! » répliqua la jeune fille. Pendant plus d'un mois, tous les soirs, elle apporta au soldat du pain et de la soupe au chou. Jusqu’au moment où les Allemands, en se retirant vers le nord, abandonnèrent le couvent. Alors le soldat fut accueilli dans la maison et il y demeura jusqu’à l’arrivée des troupes alliées. 




Cette histoire est authentique. Elle m’a été racontée par Rita, une dame qui habite près de chez moi. Elle s’est déroulée dans un petit village de Toscane, dans les environs de Pise, pendant l’hiver 1944-1945.

Pendant très longtemps, Rita n’eut plus aucune nouvelle de ce soldat mongol. Dans les années soixante-dix, une lettre arriva pour elle au couvent, malgré l’adresse très approximative qui se trouvait sur l’enveloppe. À l’intérieur, il n’y avait qu’une photographie. Devant une tente, un homme et une femme âgés, et autour d’eux leurs enfants et petits-enfants. Rita eut du mal à reconnaître en ce vieil homme le soldat mongol. Derrière la photographie était écrit : « Italia bella ».  

Antonio Tabucchi  Dalle parti della Mongolia (in Viaggi e altri viaggi  Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle 






Images : (1) Tommaso Marchioro  (Site Flickr)

(2) Lino Cannizzaro  (Site Flickr) 

mercredi 18 octobre 2017

Nostalgie de Drummond




Ce texte d'Antonio Tabucchi, consacré au poète brésilien Carlos Drummond de Andrade, a été d'abord publié dans le Corriere della sera du 11 août 1999, puis repris dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru en 2010 aux éditions Feltrinelli. Je le cite ici dans une traduction personnelle.


C’est un dimanche de Lisbonne, et j’ai la nostalgie de Drummond. C’est un de ces dimanches que mon ami Alexandre O’Neill immortalisa dans un poème, quand la douce saudade que les Portugais ont en eux, sur le visage des habitants de Lisbonne (et aussi sur le mien) se transforme en ennui, en morgue. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Il fait une chaleur torride, la ville est presque déserte, une touriste en short, aux longues et blanches jambes, passe ; ce soir, des amis m’ont invité sur le Tage pour déguster un parago « comme tu n’en as jamais goûté de ta vie ». J’ai la nostalgie de Drummond. 
Même sans le son, les images de la télévision sont compréhensibles. C’est une vieille histoire : celui qui assassinait hier est assassiné aujourd’hui en attendant que ses enfants aient de bonnes raisons pour assassiner demain. Espérons qu’un peu plus tard se lève la brise promise par le bulletin météorologique. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Le championnat de football est terminé. Il y a les gagnants et les perdants : le club X ou Y fête la victoire avec des pétards et promet de futurs triomphes. Une universitaire française très estimée nous révèle à nous, commun des mortels, dans ses promenades dans le bois narratif, que l’écriture ne se mesure qu’avec elle-même. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Dans une situation comme celle-ci, le nettoyage ethnique est une question secondaire, affirme sur le Corriere della Sera un commentateur politique, et la torture est une pratique nécessaire « en cas de nécessité » [sic]. Le missile qui a frappé l’hôpital a modifié lui-même sa trajectoire, déclare un stratège américain avec le respect que l’on doit à l’autodétermination des missiles. J’ai acheté trop de journaux et j’ai la nostalgie de Drummond.
Les critiques littéraires en ont la certitude : si au lipogramme correspond le liposème, on peut forcément en conclure que le texte dont il est question est à la fois lipogrammatique et liposémique. Il serait peut-être opportun d’étudier la théorie des malentendus, mais il semble que le temps presse. J’ai la nostalgie de Drummond. 

De Drummond qui a écrit : « Amour, / que cette parole essentielle commence cette poésie et l’enveloppe tout entière. / Qu’Amour guide mon vers et, en le guidant, / unisse l’âme et les sens, / le membre et la vulve. / Qui osera dire que l’amour est l’âme seule ? / Qui ne sent pas l’âme se répandre dans le corps / jusqu’à s’épanouir en un pur cri d’orgasme, / en un instant d’infini ? » 
De Drummond qui a écrit : « La Bombe / est une fleur de panique qui terrorise les floriculteurs / (...) / La Bombe / empoisonne les enfants avant même qu’ils naissent / (...) / La Bombe / a demandé au Diable qu’il la baptise et à Dieu qu’il valide le baptême » 
De Drummond qui a écrit : « Je ne serai pas le poète d’un monde caduque. / Et je ne chanterai pas non plus le monde à venir. / Je reste attaché à la vie / et je regarde mes compagnons. » 
De Drummond qui a écrit : « Des corrélations entre topos et macrotopos / des éléments suprasegmentaux / délivre-nous, Seigneur. / Du vocoïde, / du vocoïde nasal pur ou sans occlusion consonantique / du vocoïde bas et du semi-vocoïde homorganique / délivre-nous, Seigneur / Du programme épistémologique dans l’œuvre / de la dimension épistémologique et de la dimension dialogique / du substrat acoustique du culminateur / des systèmes générativement compatibles / délivre-nous, Seigneur. » 
De Drummond qui a écrit : « Stéphane Mallarmé a épuisé le calice de l’Inconnaissable. / À nous autres ne reste que le quotidien ». 
De Drummond qui a écrit : « Quand je suis né / un ange tordu / de ceux qui vivent dans l’ombre / m'a dit : Va, Carlos, sois gauche dans la vie ! »




Il y a des années, quand je t’ai connu, cher Carlos Drummond de Andrade, c’était par un soir limpide de Copacabana. Et tu étais un vieux poète qui me parlait de la comète de Halley que tu avais admirée enfant depuis le lointain plateau du Minas Gerais. Et tu étais si frêle que je craignais que le vent de l’Atlantique t’emporte. Maintenant que tant d’années ont passé depuis ta mort, tu dois être plus léger qu’une feuille. Pourquoi ne profites-tu pas de la brise que la télévision a promise pour ce soir et ne viens-tu pas bavarder avec moi en ce dimanche de Lisbonne ?

Antonio Tabucchi  Nostalgia di Drummond (in Viaggi e altri viaggi, Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle






Images : (1)  Flavio Veloso  (Site Flickr)

(2)  Aubrey Stoll  (Site Flickr)

(3)  Vasilly Lucky  (Site Flickr)




lundi 2 octobre 2017

Una balena vede gli uomini (Une baleine observe les hommes)




Sempre così affannati, e con lunghi arti che spesso agitano. E come sono poco rotondi, senza la maestosità delle forme compiute e sufficienti, ma con una piccola testa mobile nella quale pare si concentri tutta la loro strana vita. Arrivano scivolando sul mare, ma non nuotando, quasi fossero uccelli, e danno la morte con fragilità e graziosa ferocia. Stanno a lungo in silenzio, ma poi tra loro gridano con furia improvvisa, con un groviglio di suoni che quasi non varia e ai quali manca la perfezione dei nostri suoni essenziali : richiamo, amore, pianto di lutto. E come dev’essere penoso il loro amarsi : e ispido, quasi brusco, immediato, senza una soffice coltre di grasso, favorito dalla loro natura filiforme che non prevede l’eroica difficoltà dell’unione né i magnifici e teneri sforzi per conseguirla.

Non amano l’acqua, e la temono, e non si capisce perché la frequentino. Anche loro vanno a branchi, ma non portano femmine, e si indovina che esse stanno altrove, ma sono sempre invisibili. A volte cantano, ma solo per sé, e il loro canto non è un richiamo ma una forma di struggente lamento. Si stancano presto, e quando cala la sera si distendono sulle piccole isole che li conducono e forse si addormentano o guardano la luna. Scivolano via in silenzio e si capisce che sono tristi.

Antonio Tabucchi  Donna di Porto Pim e altre storie Sellerio Editore




Perpétuellement essoufflés, avec ces longs membres qu'ils agitent souvent. Et comme ils manquent de rondeurs, privés de la majesté des formes pleines et efficientes, avec leur petite tête mobile dans laquelle semble se concentrer toute leur étrange vie. Ils arrivent sur la mer en glissant mais pas en nageant, comme s’ils étaient des oiseaux, et ils donnent la mort avec fragilité et une délicate férocité. Ils restent longtemps silencieux, et puis ils se mettent soudain à crier furieusement entre eux, dans une confusion de sons qui ne varie guère et auxquels manque la perfection de nos sons essentiels : appel, amour, plainte de deuil. Et comme leur étreinte amoureuse doit être pitoyable : et sauvage, presque brutale, immédiate, sans l'obstacle d'une moelleuse couche de graisse, facilitée par leur nature filiforme qui ne prévoit pas l’héroïque difficulté de l’union ni les magnifiques et tendres efforts pour la réaliser.

Ils n’aiment pas l’eau, et même ils la craignent, si bien qu’on a du mal à comprendre pourquoi ils s’y risquent. Eux aussi vont par bandes, mais ils n’emmènent pas leurs femelles, on devine qu’elles sont ailleurs, mais elles demeurent invisibles. Parfois ils chantent, mais seulement pour eux, et leur chant n’est pas un appel, mais plutôt une sorte de poignante lamentation. Ils se fatiguent vite, et quand vient le soir, ils s’étendent sur de petites îles qui les portent, et peut-être qu’ils s’endorment, ou qu’ils regardent la lune. Ils glissent doucement en silence et on voit bien qu’ils sont tristes.

(Traduction personnelle)




 


Femme de Porto Pim est disponible en français dans la collection 10/18



Images : en haut : Site Flickr 

au centre : Baie de Porto Pim, Site Flickr

en bas : Site Flickr



jeudi 1 juin 2017

Sur les mers de Stevenson




Il est parfois extraordinaire de constater la puissance de la transmutabilité de l’art, selon la définition de Jankelevitch : le langage d’un art qui transite vers le langage d’un autre art. La proposition du philosophe français concerne surtout le binôme littérature-musique, mais on peut également la considérer comme valable pour tous les autres arts. C’est quelque chose de plus que le simple hommage et cela diffère également du « prêt » tant aimé par les théoriciens de la postmodernité. C’est une affinité élective, une reconnaissance tribale, une filiation que l’on doit sans doute au père, mais qui est complètement différent de tout cela grâce à son irréductible physionomie de personne nouvelle. C’est, comme le disait Borges, le dédale chronologique de l’art qui bouleverse la diachronie, « l’Avant et l’Après qui méritent un statut identique », si j’ai bonne mémoire.




Je me laisse aller à ces réflexions un peu abstruses en feuilletant un album de dessins de Tullio Pericoli, que l’éditeur Dante Albieri publie dans un précieux portfolio (Morgana 2) et qui consiste en une série de gravures représentant pour une petite part des paysages robinsonesques et pour une part prépondérante Robert Louis Stevenson et son univers narratif. Pour tous ceux qui commencèrent à l’aimer dans leur adolescence, âge qui pour certains put être particulièrement étouffant, Stevenson a symbolisé l’oxygène. Certes, la sensation de suffocation éprouvée à cet âge de la vie a pu prendre selon les individus des formes diverses. Par exemple, quelqu’un peut se retrouver cloué au lit parce qu’il s’est fracturé le genou, dans les années Cinquante en Italie. Et il y a, où il y a eu, les inondations de la Polésine, ou une autre catastrophe analogue ; il faut donc être solidaires, et les dames patronnesses collectent des vêtements usagés pour les envoyer aux malheureuses victimes des inondations, et au même moment une voix chante Vecchio scarpone, ou une chansonnette du même genre, parce que la radio retransmet le festival de San Remo et pendant ce temps-là, lui, l’invalide, doit lire Cuore ou, pire encore, une version abrégée des Promessi sposi [Les Fiancés] à l’usage des jeunes lecteurs. En somme, des choses de ce genre, pratiquement universelles, dans le sens où tout le monde, chacun à sa façon, dans tous les pays du monde, a pu connaître des catastrophes naturelles et des dames patronnesses, en subissant, sous d’autres formes et en d’autres idiomes, des chansonnettes insipides et des livres pour enfants assommants. 

Et lui, le malheureux garçon temporairement invalide, il étouffe, mais il ne le sait pas. Jusqu’à ce que quelqu’un (un oncle, peut-être, qui deviendra aussitôt pour lui une figure salvatrice) lui apporte un livre de Stevenson, par exemple, L’Île au trésor. Et, comme par miracle, celui qui suffoquait commence à respirer. Parce que l’oxygène arrive : le vent qui gonfle les voiles d’un vaisseau naviguant vers une île lointaine, une île qui n’en est pas vraiment une, mais qui représente la quintessence de l’île, celle qui se cache en chacun de nous et qui représente l’ailleurs, le lieu des désirs, là où nous souhaiterions trouver quelque chose de différent de tout ce qui nous entoure.





L’île de l’Utopie ? Les îles fantastiques du Sud pleines de palmiers rutilants qui apaisent les phtisies et les mélancolies des poètes crépusculaires ? Le Vieni-via-con-me [Viens avec moi] d’une belle chanson qu’il aurait entendue à l’âge adulte. Tout cela et bien d’autres choses encore, tout ce qui peut entrer dans l’espace d’un voyage imaginaire. Et personne ne sut mieux que Stevenson voyager vers la géographie mythique de l’âme. Il y avait à cela plusieurs raisons : il était né et avait grandi à Édimbourg, ville de brumes et de granits. Il était malade des poumons, et avait passé son adolescence dans un hôpital en quittant son lit pour ouvrir les fenêtres, afin de donner de l’oxygène à son corps et à son esprit. Et il réussit à le trouver. Il fit de vrais voyages, traversa des pays entiers à dos d’âne, s’embarqua sur des steamers pour les Amériques des émigrants. Mais il traversa surtout le temps et l’espace en faisant claquer au vent les voiles de l’imagination. Puis, dans les dernières années de sa vie, il choisit une véritable île du Sud, et alla mourir au sommet d’un volcan où le transportèrent sur un brancard ses amis indigènes, pour qu’il puisse respirer mieux pour toujours, à une si haute altitude. 

Mais le temps qui passe n’est pas toujours clément : parfois, un ensemble de particules inertes peuvent obstruer les arrivées d’oxygène et priver d’afflux sanguins les neurones de l’âme, conduisant à une nouvelle phase de suffocation. On voit alors planer la menace du vide d’air, de la dépressurisation de l’esprit. Cela peut arriver à tout âge, et l’on va chercher fébrilement des masques d’oxygène. Ce n’est pas facile, mais il arrive que l’on en trouve. 

On feuillette le portfolio stevensonien de Tullio Pericoli. La chaleur accablante s’apaise. Et le vent nous emporte. La force qui gonfla les voiles et les histoires du phtisique d’Edimbourg circule dans ces dessins : dans les paysages ouverts sur l’horizon, dans les fonds océaniques qui se superposent au sol, dans la longue chevelure de l’écrivain dessiné de dos, dans son blouson d’écrivain marin, dans le tapis qu’il foule et qui devient la carte du possible, dans les nuages et dans les vagues. C’est sa liberté d’être au monde, de penser, d’imaginer, d’écrire. Et, ici, de dessiner. Sans se prendre pour un critique ou pour un exégèse, et encore moins pour un structuraliste, celui qui étouffait respire l’oxygène et écoute le vent. Le vent de Stevenson que Pericoli a réussi à capturer dans ses dessins.

Antonio Tabucchi  Ritratti con figure  Sellerio editore Palermo, 2013  (Traduction personnelle)







Images : Tullio Pericoli  Robert Louis Stevenson



mercredi 12 avril 2017

Ce qui est resté




"... è tutto morto, niente è servito a niente.
— No, dissi io, qualcosa resta sempre."

Antonio Tabucchi  Notturno indiano

"... tout est mort, rien n'a servi à rien.
— Non, dis-je, il reste toujours quelque chose."

Antonio Tabucchi  Nocturne indien






Un poème de Carlos Drummond de Andrade, extrait du recueil A Rosa do Povo [La Rose du Peuple] d'abord dans la version originale portugaise, puis dans la traduction italienne d'Antonio Tabucchi, et enfin dans une traduction française personnelle :


Resíduo

De tudo ficou um pouco
Do meu medo. Do teu asco.
Dos gritos gagos. Da rosa
ficou um pouco

Ficou um pouco de luz
captada no chapéu.
Nos olhos do rufião
de ternura ficou um pouco
(muito pouco).

Pouco ficou deste pó
de que teu branco sapato
se cobriu. Ficaram poucas
roupas, poucos véus rotos
pouco, pouco, muito pouco.

Mas de tudo fica um pouco.
Da ponte bombardeada,
de duas folhas de grama,
do maço
— vazio — de cigarros, ficou um pouco.

Pois de tudo fica um pouco.
Fica um pouco de teu queixo
no queixo de tua filha.
De teu áspero silêncio
um pouco ficou, um pouco
nos muros zangados,
nas folhas, mudas, que sobem.

Ficou um pouco de tudo
no pires de porcelana,
dragão partido, flor branca,
ficou um pouco
de ruga na vossa testa,
retrato.

Se de tudo fica um pouco,
mas por que não ficaria
um pouco de mim ? no trem
que leva ao norte, no barco,
nos anúncios de jornal,
um pouco de mim em Londres,
um pouco de mim algures ?
na consoante ?
no poço ?

Um pouco fica oscilando
na embocadura dos rios
e os peixes não o evitam,
um pouco: não está nos livros.

De tudo fica um pouco.
Não muito: de uma torneira
pinga esta gota absurda,
meio sal e meio álcool,
salta esta perna de rã,
este vidro de relógio
partido em mil esperanças,
este pescoço de cisne,
este segredo infantil...
De tudo ficou um pouco :
de mim ; de ti ; de Abelardo.
Cabelo na minha manga,
de tudo ficou um pouco;
vento nas orelhas minhas,
simplório arroto, gemido
de víscera inconformada,
e minúsculos artefatos :
campânula, alvéolo, cápsula
de revólver... de aspirina.
De tudo ficou um pouco.

E de tudo fica um pouco.
Oh abre os vidros de loção
e abafa
o insuportável mau cheiro da memória.

Mas de tudo, terrível, fica um pouco,
e sob as ondas ritmadas
e sob as nuvens e os ventos
e sob as pontes e sob os túneis
e sob as labaredas e sob o sarcasmo
e sob a gosma e sob o vômito
e sob o soluço, o cárcere, o esquecido
e sob os espetáculos e sob a morte escarlate
e sob as bibliotecas, os asilos, as igrejas triunfantes
e sob tu mesmo e sob teus pés já duros
e sob os gonzos da família e da classe,
fica sempre um pouco de tudo.
Às vezes um botão. Às vezes um rato.

Carlos Drummond de Andrade  A Rosa do Povo, 1945






Residuo

Di tutto è rimasto un poco, 
Della mia paura. Del tuo ribrezzo.
Dei gridi blesi. Della rosa
è rimasto un poco.

È rimasto un poco di luce
captata nel cappello.
Negli occhi del ruffiano
è restata un po' di tenerezza
(molto poco)

Poco è rimasto di questa polvere
che ti coprì le scarpe
bianche. Pochi panni sono rimasti,
pochi veli rotti,
poco, poco, molto poco.

Ma d'ogni cosa resta un poco.
Del ponte bombardato,
delle due foglie d'erba,
del pacchetto
— vuoto — di sigarette, è rimasto un poco.

Che di ogni cosa resta un poco.
È rimasto un po' del tuo mento
nel mento di tua figlia.
Del tuo ruvido silenzio
un poco è rimasto, un poco
sui muri infastiditi,
nelle foglie, mute, che salgono.

È rimasto un po' di tutto
nel piattino di porcellana,
drago rotto, fiore bianco,
di rughe sulla tua fronte,
ritratto.

Se di tutto resta un poco,
perché mai non dovrebbe restare
un po' di me ? Nel treno
che porta a nord, nella nave,
negli annunci di giornale,
un po' di me a Londra,
un po' di me in qualche dove ?
nella consonante ?
nel pozzo ?

Un poco resta oscillando
alla foce dei fiumi
e i pesci non lo evitano,
un poco : non viene nei libri.

Di tutto rimane un poco.
Non molto : da un rubinetto
stilla questa goccia assurda,
metà sale e metà alcool,
salta questa zampa di rana,
questo vetro di orologio
rotto in mille speranze,
questo collo di cigno,
questo segreto infantile...
Di ogni cosa è rimasto un poco :
di me ; di te ; di Abelardo.
Un capello sulla mia manica,
di tutto è rimasto un poco ;
vento nelle mie orecchie,
rutto volgare, gemito
di viscere ribelli,
e minuscoli artefatti :
campanula, alveolo, capsula
di revolver... di aspirina.
Di tutto è rimasto un poco.

E di tutto resta un poco.
Oh, apri i flacone di profumo
e soffoca
l'insopportabile lezzo della memoria.

Ma di tutto, terribile, resta un poco,
e sotto le onde ritmate,
e sotto le nuvole e i venti
e sotto i ponti e sotto i tunnel
e sotto le fiamme e sotto il sarcasmo
e sotto il muco e sotto il vomito
e sotto il singhiozzo, il carcere, il dimenticato
e sotto gli spettacoli e sotto la morte in scarlatto
e sotto le biblioteche, gli ospizi, le chiese trionfanti
e sotto te stesso e sotto i tuoi piedi già rigidi
e sotto i cardini della famiglia e della classe,
rimane sempre un poco di tutto.
A volte un bottone. A volte un topo.

Carlos Drummond de Andrade

(Traduction italienne : Antonio Tabucchi) 





 
Ce qui est resté

De tout il est resté un peu,
De ma peur. De ton dégoût.
Des cris bredouillés. De la rose
un peu est resté.

Il est resté un peu de lumière
captée dans le chapeau.
Dans les yeux du souteneur
il est resté un peu de tendresse
(très peu).

Peu de chose est resté de cette poussière
qui a recouvert tes chaussures
blanches. Il est resté peu de vêtements,
peu de voiles déchirés,
peu, peu, très peu.

Mais de chaque chose il reste un peu.
Du pont bombardé,
des deux feuilles d'herbe,
du paquet — vide — de cigarettes, il est resté un peu.

Parce que de chaque chose il reste un peu.
Il est resté un peu de ton menton
Dans le menton de ta fille.
De ton âpre silence
un peu est resté, un peu 
sur les murs agacés,
dans les feuilles, muettes, qui grimpent.

Il est resté un peu de tout
dans le petit plat de porcelaine,
dragon brisé, fleur blanche,
il est resté un peu de rides sur ton front,
comme un dessin.

S'il reste un peu de tout,
pourquoi ne devrait-il pas rester 
un peu de moi ? Dans le train
qui va vers le nord, dans le navire,
dans les nouvelles des journaux,
un peu de moi à Londres,
un peu de moi qui sait où ?
dans la consonne ?
dans le puits ?

Un peu reste, flottant
à l'embouchure des fleuves
et les poissons ne l'évitent pas,
un peu : on ne le trouve pas dans les livres.

De tout il reste un peu.
Pas beaucoup : d'un robinet
perle cette goutte absurde,
moitié sel et moitié alcool,
cette patte de grenouille bondit,
ce verre d'horloge
brisé en mille espoirs,
ce cou de cygne,
ce secret enfantin...
De chaque chose il est resté un peu :
de moi ; de toi ; d'Abélard.
Un cheveu sur ma manche,
de tout il est resté un peu ;
du vent dans mes oreilles,
un rot vulgaire, un gémissement
d'entrailles rebelles,
et de minuscules artéfacts :
une campanule, une alvéole, 
une balle de revolver... un cachet d'aspirine.
De tout il est resté un peu.

Et de tout il reste un peu.
Oh, ouvre le flacon de parfum
et te suffoque
l'insupportable puanteur de la mémoire.

Mais de tout, terriblement, il reste un peu,
et sous le rythme des vagues,
et sous les nuages et les vents
et sous les ponts et sous les tunnels
et sous les flammes et sous le sarcasme
et sous la glaire et sous le vomi
et sous le sanglot, la prison, l'oubli
et sous les spectacles et sous la mort écarlate
et sous les bibliothèques, les hospices, les églises triomphantes
et sous toi-même et sous tes pieds déjà raides
et sous les gonds de la famille et de la classe,
il reste toujours un peu de tout.
Parfois un bouton. Parfois un rat. 

Carlos Drummond de Andrade

(Traduction personnelle) 








Images : (1)  David Sebastian Roman  (Site Flickr)

(2)  Gianni Mazzetti  (Site Flickr)

(3)  Pietro Donofrio  (Site Flickr)

(4)  Andrea Salvioni  (Site Flickr)




mardi 24 janvier 2017

Peter's Bar




"Anche il mondo sta naufragando, ma essi non sembrano accorgersene."







Peter's Bar è un caffè sul porto di Horta, vicino al club nautico. È qualcosa a metà fra la taverna, il punto di ritrovo, un'agenzia di informazioni e un ufficio postale. Lo frequentano i balenieri, ma anche la gente delle barche che fanno la traversata atlantica o altri percorsi maggiori. E poiché i navigatori sanno che Faial è un punto d'appoggio obbligatorio e tutti passano di qua, Peter's è diventato il destinatario di messaggi precari e fortunosi che altrimenti non avrebbero altro indirizzo. 

Sul bancone di legno del Peter's sono attaccati biglietti, telegrammi, lettere nell'attesa che qualcuno venga a reclamarli. For Regina, Peter's Bar, Horta, Azores, dice una busta con un francobollo canadese. Pedro e Vilar Vasquez Cuesta, Peter's Bar, Azores : una lettera dall'Argentina, ed è arrivata ugualmente. Un biglietto già un po' ingiallito dice : Tom, excuse-moi, je suis partie pour le Brésil, je ne pouvais plus rester ici, je devenais folle. Écris-moi, viens, je t'attends. C/o Enghenheiro Silveira Martins, Avenida Atlantica 3025, Copacabana. Brigitte. E un altro implora : Notice. To boats bound for Europe. Crew available !!! I am 24, with 26.000 miles of crewing / cruising / cooking experience. If you have room for one more, please leave word below ! Carol Shepard.

Antonio Tabucchi  Donna di Porto Pim, Altri frammenti, Ed. Sellerio, 1983






Peter's Bar est un café sur le port de Horta, tout près du club nautique. C'est quelque chose qui tient à la fois de la taverne, du lieu de rendez-vous, de l'agence de voyage et du bureau de poste. Il est fréquenté par les baleiniers mais aussi par les gens des bateaux qui font la traversée de l'Atlantique, ou d'autres parcours encore plus longs. Et comme les navigateurs savent que Faial est une escale obligatoire, et que tout le monde passe par là, Peter's est devenu le destinataire de messages précaires et hasardeux qui sans cela n'auraient pas d'adresse.

Sur le comptoir de bois du Peter's, sont épinglés des billets, des télégrammes, des lettres qui attendent que quelqu'un vienne les réclamer. For Regina, Peter's Bar, Horta, Azores, dit une enveloppe qui porte un timbre canadien. Pedro e Pilar Vasquez Cuesta, Peter's Bar, Azores : une lettre venant d'Argentine, arrivée malgré tout jusqu'ici. Un billet, un peu jauni déjà, dit : Tom, excuse-moi, je suis partie pour le Brésil, je ne pouvais plus rester ici, je devenais folle. Écris-moi, viens, je t'attends. C/o Enghenheiro Silveira Martins, Avenida Atlantica 3025, Copacabana. Brigitte. Et un autre implore : Notice. To boats bound for Europe. Crew available !!! I am 24, with 26.000 miles of crewing / cruising / cooking experience. If you have room for one more, please leave word below ! Carol Shepard.

(Traduction : Lise Chapuis,  Ed. Christian Bourgois, 1987)











Images : de haut en bas, (1) Feliciano Guimaraes  (Site Flickr)



(4)  Flavia  (Site Flickr)




dimanche 5 juin 2016

Le rêve de Federico Garcia Lorca



Federico Garcia Lorca (5 juin 1898 - 19 août 1936)


Dans son ouvrage Sogni di sogni (Rêves de rêves), Antonio Tabucchi imagine les rêves d'artistes qu'il a aimés. Voici (dans une traduction personnelle) celui de Federico Garcia Lorca :

Une nuit d’août 1936, dans sa maison de Grenade, Federico Garcia Lorca, poète et antifasciste, fit un rêve. Il rêva qu’il se trouvait sur la scène de son petit théâtre ambulant et qu’il chantait des complaintes gitanes en s’accompagnant au piano. Il portait un frac, mais avait sur la tête un chapeau à large bord. Le public était composé de vieilles femmes vêtues de noir, avec une mantille sur les épaules, qui l’écoutaient ravies. Dans la salle, une voix lui demanda une chanson, et Federico Garcia Lorca se mit à la jouer. C’était une chanson qui parlait de duels et d’orangeraies, de passions et de mort. Quand il eut fini de chanter, Federico Garcia Lorca se leva et salua le public. Le rideau tomba et ce n’est qu’à ce moment-là qu’il s’aperçut que derrière le piano il n’y avait pas de coulisses, mais que le théâtre s’ouvrait sur une campagne déserte. C’était la nuit, et la lune brillait. Federico Garcia Lorca écarta le rideau de scène et il vit que le théâtre s’était vidé comme par enchantement, la salle était complètement déserte et les lumières s’éteignaient. Au même moment, il entendit un jappement et il découvrit derrière lui un petit chien noir qui paraissait l’attendre. Federico Garcia Lorca sentit qu’il devait le suivre et il fit un pas dans sa direction. Le chien, comme s’il obéissait à un signal convenu, commença à trottiner lentement en lui ouvrant le chemin. Où me conduis-tu, petit chien noir ? demanda Federico Garcia Lorca. Le chien gémit douloureusement et Federico Garcia Lorca frissonna. 




Il se retourna pour regarder derrière lui, et il vit que les parois de toile et de bois de son théâtre avaient disparu. Il ne restait plus qu’une scène déserte sous la lune, tandis que le piano, comme si des doigts invisibles l’effleuraient, continuait à jouer tout seul une ancienne mélodie. La campagne était bornée par un mur : un mur blanc long et inutile derrière lequel on apercevait une autre campagne. Le chien s’arrêta et se remit à japper, et Federico Garcia Lorca s’arrêta lui aussi. C’est alors que de derrière le mur surgirent des soldats qui l’encerclèrent en riant. Ils étaient vêtus de brun et coiffés de tricornes. Dans une main ils tenaient un fusil et dans l’autre une bouteille de vin. Leur chef était un nain monstrueux, avec une tête pleine de verrues. Tu es un traître, dit le nain, et nous sommes tes bourreaux. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage pendant que les soldats l’immobilisaient. Le nain rit de façon obscène et demanda aux soldats de lui ôter son pantalon. Tu es une femme, dit-il, et les femmes ne doivent pas porter de pantalon, elles doivent rester à la maison et se couvrir la tête avec une mantille. À un signe du nain, les soldats l’attachèrent, lui ôtèrent son pantalon et lui mirent un châle sur la tête. Femme dépravée qui t’habilles comme un homme, dit le nain, il est temps pour toi de prier la Madone. Federico Garcia Lorca lui cracha au visage et le nain s’essuya en riant. Puis il sortit un revolver de sa poche et lui mit le canon dans la bouche. On entendait dans la campagne le son d’un piano jouant une mélodie. Le chien se mit à japper. Federico Garcia Lorca entendit un coup et il sursauta dans son lit. On frappait à la porte de sa maison de Grenade avec des crosses de fusils. 

Antonio Tabucchi  Sogni di sogni  Sellerio editore Palermo, 1992  (Traduction personnelle)








Images : au centre, maison de Garcia Lorca à Grenade, Site Flickr

en bas, maison de Garcia Lorca à Grenade, Site Flickr




dimanche 7 décembre 2014

Souvenir d'Elvira Sellerio




En 1969, Elvira Sellerio a fondé à Palerme, avec son mari Enzo, la maison d'édition qui porte son nom et qui est devenue depuis l'une des plus célèbres d'Italie (et d'Europe). Les livres si élégants (les plus beaux du monde, à mon avis) qu'elle a publiés pendant quarante ans, en particulier dans la merveilleuse collection La Memoria, ont toujours porté sa marque, et reflété des goûts très sûrs : on y rencontre les plus grands écrivains siciliens : Sciascia, Consolo, Bufalino, Bonaviri, Maria Messina et bien sûr Andrea Camilleri qui fit (et continue de faire) la fortune de la maison d'édition avec les enquêtes de son commissaire Montalbano, vendues à des millions d'exemplaires. Mais Sellerio a aussi édité les premiers ouvrages de Tabucchi, des œuvres oubliées de Mario Soldati, de Gian Carlo Fusco, de Guglielmo Petroni, et des textes rares d'auteurs classiques : russes, espagnols, anglais ou français, souvent traduits pour la première fois en italien. Je traduis ici le beau texte qu'Antonio Tabucchi a consacré à Elvira au moment de sa mort, en août 2010. Le texte a d'abord paru dans le Corriere della Sera du 4 août 2010, sous le titre L'intelligenza elegante [L'intelligence élégante], et il  a été repris dans le recueil posthume Di tutto resta un poco [De tout il reste un peu] (Feltrinelli, 2013).

Il y a tant de formes d’intelligence et tant de manières de l’exprimer. Hier, quand une voix amie m’a communiqué depuis l’Italie [Tabucchi se trouve alors à Lisbonne] la nouvelle de la disparition d’Elvira Sellerio, j’ai pensé à son intelligence. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit, avec la façon qu’elle avait de s’exprimer. J’ai pensé que l’intelligence d’Elvira s’exprimait à travers l’élégance. Je ne parle pas d’un fait esthétique, mais plutôt d’une essence profonde, de ce tempérament où se mêlent la raison et la sensation, l’intellect et le sentiment. 

J’ai connu Elvira en 1983, par l’intermédiaire de Paulo Mauri, à qui j’avais envoyé le manuscrit de Donna di Porto Pim [Femme de Porto Pim]. J’avais écrit un petit livre qui n’appartenait à aucun genre précis, c’était un texte, un journal de bord presque fantastique pour raconter une chose qui me semblait trop anormale, ou au moins trop excentrique pour l’édition italienne de l’époque ; et hélas, la Biblioteca delle Silerchie et Vittorio Sereni n’étaient plus là. La rencontre eut lieu à Pise. La sympathie réciproque fut immédiate, comme l’étincelle de l’amitié à venir. Je me rappelle parfaitement le sujet un peu espiègle de notre première conversation : un hypothétique jumelage entre Pise et l’École sicilienne. Je me rappelais que c’était Frédéric II qui avait introduit en Italie et en Europe le zéro, et qu’un mathématicien pisan, Leonardo Fibonacci, avait concrétisé cette introduction à la cour du roi. Je demandai donc à Elvira si je pouvais être le zéro qui complétait le prochain numéro de sa jeune collection La Memoria [La Mémoire], dont je venais de lire le dernier ouvrage paru, une œuvre de Prosper Mérimée. Elle me répondit que malheureusement le numéro 70 était déjà chez l’imprimeur, et qu’il appartenait à Montesquieu. Face à un tel nom, je ne pouvais plus que me résigner à être le numéro 71. 

L’amitié est faite surtout de complicité, parce que dans le fond, ainsi que l’a écrit un connaisseur, c’est la complicité qui révèle les affinités électives. Le choix d’une couverture me semble un exemple significatif de cette complicité, cette image dans le petit cadre entouré de bleu qui fait la beauté de cette collection. Apparemment, c’est une chose banale, mais en fait, elle ne l’est pas du tout. C’était l’été 1984, si je me souviens bien, je n’étais pas en Italie, la parution de Nocturne indien était proche. Elvira m’appela, elle me demanda si j’avais choisi une image. La quatrième de couverture avait été écrite par Leonardo Sciascia, qui avait bien compris le désarroi du protagoniste face à l’univers impénétrable de l’Inde. « En Inde, tu fais tellement l’indien que pour la couverture j’aurais volontiers choisi une miniature persane », me dit Elvira.




Maintenant que j’y repense et que j’évoque notre première rencontre, l’École sicilienne et la culture de cette ancienne civilisation m’apparaissent comme les éléments constitutifs, presque génétiques, de l’intelligence d’Elvira Sellerio. C’est cette même civilisation élégante qui introduisit en Italie la poésie lyrique, le sonnet et la mathématique, qui refusa les croisades et promut la rencontre entre les cultures. Une civilisation qui n’ a jamais disparu, malgré la férocité de ses opposants, et qui à travers les siècles est arrivée jusqu’à nous avec des exemples illustres (je n’en cite que quelques-uns : Sciascia, Bufalino, Ignazio Buttitta, Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Antonino Caponnetto, la maison d’édition qu’Elvira a fondée avec son mari Enzo). Une civilisation, une culture, une manière d’être, une conception de la vie qui ne s’est certainement pas éteinte, et dont Andrea Camilleri est un magnifique représentant. C’est notre École sicilienne (ou tout au moins, c’est la mienne), à laquelle nous devons une certaine persistance de la civilisation italienne malgré la vulgarité qui nous submerge, une noblesse d’esprit dans laquelle peut se reconnaître la meilleure part de notre pays. 

Pendant toutes ces années, j’ai publié avec Elvira Sellerio six livres. Le septième, Racconti con figure [Récits avec images], paraîtra en janvier prochain [2011], sous le contrôle attentif et compétent d’Antonio, le fils d’Elvira et son successeur dans la maison d’édition. La Memoria, cette splendide et déjà mythique collection de petits livres bleus, sûrement l’une des plus belles de toute l’édition européenne, est le souvenir le plus tangible que nous laisse Elvira. À ses enfants Antonio et Olivia vont mes pensées les plus affectueuses. À Elvira, depuis cette rive de l’Atlantique, va ma profonde nostalgie.

Antonio Tabucchi  Di tutto resta un poco  Feltrinelli Editore, 2013  (Traduction personnelle)






lundi 17 novembre 2014

Clair de lune (Chiardiluna)




Le texte que l'on va lire ici est un extrait de la première des quatre leçons qu'Antonio Tabucchi a données au Collège de France en mars 2003, sous le titre Clair de lune. Sélénophiles et sélénophobes dans la poésie européenne du vingtième siècle. Cette première leçon, rédigée directement en français, a été reprise dans le recueil Di tutto resta un poco [De tout il reste un peu] qui rassemble plusieurs textes critiques sur la littérature et le cinéma (l'ouvrage est paru après la mort de Tabucchi, en 2013 ; le titre est inspiré d'une poésie du poète brésilien Carlos Drummond de Andrade). Ce très beau texte sur la lune  a été traduit en italien par Veronica Noseda, et je l'ai donc retraduit ici en français, puisque je ne connais pas l'original français de Tabucchi.


L'espace de la lune

La lune des poètes : un lieu commun selon lequel la lune serait un privilège de la poésie, parce qu’il n’est permis qu’aux poètes d’entretenir avec la lune un rapport unique et spécial caractérisé par une intimité et un dialogue qui n’appartient pas au commun des mortels. 

Au-delà du stéréotype, la relation que les poètes ont depuis toujours entretenu avec la lune est en réalité bien plus complexe, comme est complexe la nature de ce corps céleste, qui de notre point de vue est un des plus extravagants de tout l’univers. Puisqu’il serait fastidieux de faire une énumération de la présence de la lune dans l’histoire de la poésie occidentale, je me contente de choisir, comme guide idéal de ce voyage dans l’espace, le poète qui est sans doute le plus lunaire dans toute la poésie moderne : Giacomo Leopardi. Celui qui a dialogué avec la lune (je dirais même qu’il a entretenu avec elle une relation épistolaire) en faisant d’elle à la fois une amoureuse, une confidente, une sœur, une mère putative et un témoin impassible de sa propre mélancolie et des malheurs des hommes. 

Dans la mythologie (je me réfère ici exclusivement à la tradition occidentale, et donc à la mythologie grecque), la lune occupe une place symbolique et métaphorique qui a laissé une trace indélébile dans notre culture. La lune joue dans les origines de l’Occident un rôle moins majestueux que le soleil (auquel par ailleurs elle s’oppose pour des raisons cosmologiques) : elle est plus proche de la terre, dotée d’une lumière plus faible, elle ne brille que la nuit, et l’une de ses faces est couverte de taches. Le soleil est l’œil du jour, la lune est l’astre nocturne d’où émane une lumière livide. Elle commande les forces nocturnes, elle n’appartient pas à l’espace de la lumière réservé à la vie diurne (celle pendant laquelle les hommes travaillent, interagissent socialement, font de la politique, font la guerre, produisent, construisent, etc.). Elle appartient à cet espace de la journée réservé au sommeil, éventuellement à l’amour et au rêve : en tout cas, à une dimension « autre », qui concerne la vie manifeste et observable. 




Les hommes ont découvert que la lune gouverne certains éléments de la nature : elle fait monter la sève dans les tiges, favorise la croissance des plantes, gonfle les mers. Et c’est à partir des phases de la lune que les hommes ont appris à scander le temps, comme le démontre par exemple le calendrier hébraïque. En outre, contrairement au soleil qui se montre aux hommes avec une certaine loyauté (dans le sens où il se lève et se couche avec la même apparence, en conservant toujours son aspect arrondi), la lune croît et décroît selon des cycles. La plupart des peuples antiques ont établi un parallèle entre les cycles de la lune et le cycle physiologique de la femme. Ce rythme vital qui s’impose aussi aux animaux marins et même aux océans a marqué profondément l’image que la civilisation humaine s’est faite de la lune. La science moderne nous confirme par ailleurs, en se basant sur des statistiques incontestables, le fondement des influences positives ou négatives que la lune peut avoir sur les organismes terrestres. Mais les choses deviennent plus intéressantes lorsque l’on constate que même les psychiatres ou les psychologues, autrement dit des chercheurs en sciences humaines qui ne disposent pas de preuves techniques (que seul le recours au microscope et aux autres instruments scientifiques permet d’obtenir), commencent à vérifier de façon expérimentale les effets que la lune peut exercer sur notre comportement. À ce propos, je me contente de citer le livre déjà célèbre du médecin américain Arnold Lieber (The Lunar Effect : Biological Tides and the Human Emotions), une œuvre de vulgarisation scientifique qui conforte les croyances et le folklore de diverses cultures. Par exemple, les légendes qui ont pris la dimension de la fable ou du mythe (comme celui du vampirisme) ont comme fondement des raisons ou des motivations tangibles. La lune influe sur le comportement, la psychologie, les sentiments et même les sens. Et cela les hommes le savent depuis longtemps. 

Mais le soleil n’exerce-t-il pas lui aussi une influence sur les hommes ? Bien sûr que oui. Les faunes de Picasso, qui poursuivent les nymphes avec le sexe dressé sur les plages de la Méditerranée, sont mus par l’ivresse totale du soleil le plus resplendissant. Et je me réfère à Picasso pour évoquer un artiste moderne qui dans ses œuvres exprime parfaitement les attributs que la mythologie grecque assigne à Phoebus, à Apollon, au soleil : la vigueur, la sensualité, l’élan vers la perpétuation de l’espèce, c'est-à-dire vers la procréation. Le soleil est associé au sang, qui est porteur de la vie, comme la couleur qui le représente, le rouge, en opposition à la lymphe blanchâtre ou incolore de la lune. L’opposition binaire des Anciens, de la mythologie grecque, est, sur ce point, parfaitement identifiable et compréhensible. Apollon, le soleil dionysiaque et furieux, appartient à la dimension de la reproduction et de la vie. La lune, nocturne et spectrale, devient la reine de l’Hadès. C’est Proserpine, l’épouse de Pluton, forgeron des Enfers. 




Mais la lune peut-elle se contenter de cette dimension, elle qui croît et décroît, elle qui apparaît et disparaît, elle qui est peut-être moins loyale, plus ambiguë et plus mystérieuse que ce soleil qui garde toujours la même apparence ? Peut-elle se contenter de ce rôle modeste de gardienne des Enfers, de reine des morts dans lequel voudrait l’enfermer la mythologie ? Bien sûr que non, parce que si d’un côté la lune gouverne la mort, de l’autre elle préside aussi à l’immortalité, elle symbolise le phénix qui renaît du néant, elle est associée au destin, c’est-à-dire à l’existence humaine qui croit toujours à une possible renaissance. C’est le rêve de l’homme : ne pas disparaître avec la fin de son existence corporelle. Et elle, la lune, occupe l’espace du songe, l’espace nocturne ; elle connaît des éclipses, elle peut annoncer la fin du monde, mais aussi sa renaissance. Et l’espace du songe est un espace plus grand que le ciel où brillent le soleil et la lune : pour les hommes, l’espace du songe est ce que l’on appelle l’infini, c'est-à-dire l’univers du possible. Et nous savons que l’univers du possible est l’abstraction la plus indépassable que l’intelligence puisse concevoir. Les astrophysiciens modernes nous apprennent que l’infini n’existe pas pour la simple raison que l’univers est fini. L’univers, nous assure-t-on, est une matière produite par une étincelle primordiale : le Big Bang. En tant que matière, il est en expansion dans le néant, et même s’il est incommensurable, il possède un périmètre, c'est-à-dire qu’il est fini. Et si l’univers est fini, il n’y a rien d’infini en lui à part l’imagination humaine qui a su concevoir le concept d’infini. Le paradoxe réside dans le fait d’avoir conçu l’idée des nombres infinis en mathématique pour mesurer un univers fini en physique. Mais l’infini ne relève pas seulement de la mathématique, il appartient aussi à la poésie, dans laquelle il occupe l’espace nocturne, là où toute impossibilité devient possible. Sur l’idée d’infini, abstraction et désir, aspiration et charme qui comme dans un tourbillon emporte l’intelligence, Giacomo Leopardi, le poète que j’ai choisi comme guide, a écrit en quelques vers sublimes son voyage vers ce Tout et ce Rien (« Toujours cher me fut ce mont solitaire... »), de la même façon qu’Homère dans L’Odyssée raconte le voyage d’Ulysse vers son Ithaque rêvée. 

Antonio Tabucchi  Chiardiluna  (in Di tutto resta un poco, Feltrinelli, 2013)  Traduction personnelle


Sur le même thème : (1)  et  (2)







Images : (1)  Felipe Andrade  (Site Flickr)

(2)  Lui G. Marin  (Site Flickr)

(3)  Roberta  (Site Flickr)

(4)  Enzo Cerminara  (Site Flickr)