dimanche 7 décembre 2014

Souvenir d'Elvira Sellerio




En 1969, Elvira Sellerio a fondé à Palerme, avec son mari Enzo, la maison d'édition qui porte son nom et qui est devenue depuis l'une des plus célèbres d'Italie (et d'Europe). Les livres si élégants qu'elle a publiés pendant quarante ans, en particulier dans la merveilleuse collection La Memoria, ont toujours porté sa marque, et reflété des goûts très sûrs : on y rencontre les plus grands écrivains siciliens : Sciascia, Consolo, Bufalino, Bonaviri, Maria Messina et bien sûr Andrea Camilleri qui fit (et continue de faire) la fortune de la maison d'édition avec les enquêtes de son commissaire Montalbano, vendues à des millions d'exemplaires. Mais Sellerio a aussi édité les premiers ouvrages de Tabucchi, des œuvres oubliées de Mario Soldati, de Gian Carlo Fusco, de Guglielmo Petroni, et des textes rares d'auteurs classiques : russes, espagnols, anglais ou français, souvent traduits pour la première fois en italien. Je traduis ici le beau texte qu'Antonio Tabucchi a consacré à Elvira au moment de sa mort, en août 2010. Le texte a d'abord paru dans le Corriere della Sera du 4 août 2010, sous le titre L'intelligenza elegante [L'intelligence élégante], et il  a été repris dans le recueil posthume Di tutto resta un poco [De tout il reste un peu] (Feltrinelli, 2013).

Il y a tant de formes d’intelligence et tant de manières de l’exprimer. Hier, quand une voix amie m’a communiqué depuis l’Italie [Tabucchi se trouve alors à Lisbonne] la nouvelle de la disparition d’Elvira Sellerio, j’ai pensé à son intelligence. Ce fut la première chose qui me vint à l’esprit, avec la façon qu’elle avait de s’exprimer. J’ai pensé que l’intelligence d’Elvira s’exprimait à travers l’élégance. Je ne parle pas d’un fait esthétique, mais plutôt d’une essence profonde, de ce tempérament où se mêlent la raison et la sensation, l’intellect et le sentiment. 

J’ai connu Elvira en 1983, par l’intermédiaire de Paulo Mauri, à qui j’avais envoyé le manuscrit de Donna di Porto Pim [Femme de Porto Pim]. J’avais écrit un petit livre qui n’appartenait à aucun genre précis, c’était un texte, un journal de bord presque fantastique pour raconter une chose qui me semblait trop anormale, ou au moins trop excentrique pour l’édition italienne de l’époque ; et hélas, la Biblioteca delle Silerchie et Vittorio Sereni n’étaient plus là. La rencontre eut lieu à Pise. La sympathie réciproque fut immédiate, comme l’étincelle de l’amitié à venir. Je me rappelle parfaitement le sujet un peu espiègle de notre première conversation : un hypothétique jumelage entre Pise et l’École sicilienne. Je me rappelais que c’était Frédéric II qui avait introduit en Italie et en Europe le zéro, et qu’un mathématicien pisan, Leonardo Fibonacci, avait concrétisé cette introduction à la cour du roi. Je demandai donc à Elvira si je pouvais être le zéro qui complétait le prochain numéro de sa jeune collection La Memoria [La Mémoire], dont je venais de lire le dernier ouvrage paru, une œuvre de Prosper Mérimée. Elle me répondit que malheureusement le numéro 70 était déjà chez l’imprimeur, et qu’il appartenait à Montesquieu. Face à un tel nom, je ne pouvais plus que me résigner à être le numéro 71

L’amitié est faite surtout de complicité, parce que dans le fond, ainsi que l’a écrit un connaisseur, c’est la complicité qui révèle les affinités électives. Le choix d’une couverture me semble un exemple significatif de cette complicité, cette image dans le petit cadre entouré de bleu qui fait la beauté de cette collection. Apparemment, c’est une chose banale, mais en fait, elle ne l’est pas du tout. C’était l’été 1984, si je me souviens bien, je n’étais pas en Italie, la parution de Nocturne indien était proche. Elvira m’appela, elle me demanda si j’avais choisi une image. La quatrième de couverture avait été écrite par Leonardo Sciascia, qui avait bien compris le désarroi du protagoniste face à l’univers impénétrable de l’Inde. « En Inde, tu fais tellement l’indien que pour la couverture j’aurais volontiers choisi une miniature persane », me dit Elvira.




Maintenant que j’y repense et que j’évoque notre première rencontre, l’École sicilienne et la culture de cette ancienne civilisation m’apparaissent comme les éléments constitutifs, presque génétiques, de l’intelligence d’Elvira Sellerio. C’est cette même civilisation élégante qui introduisit en Italie la poésie lyrique, le sonnet et la mathématique, qui refusa les croisades et promut la rencontre entre les cultures. Une civilisation qui n’ a jamais disparu, malgré la férocité de ses opposants, et qui à travers les siècles est arrivée jusqu’à nous avec des exemples illustres (je n’en cite que quelques-uns : Sciascia, Bufalino, Ignazio Buttitta, Giovanni Falcone, Paolo Borsellino, Antonino Caponnetto, la maison d’édition qu’Elvira a fondée avec son mari Enzo). Une civilisation, une culture, une manière d’être, une conception de la vie qui ne s’est certainement pas éteinte, et dont Andrea Camilleri est un magnifique représentant. C’est notre École sicilienne (ou tout au moins, c’est la mienne), à laquelle nous devons une certaine persistance de la civilisation italienne malgré la vulgarité qui nous submerge, une noblesse d’esprit dans laquelle peut se reconnaître la meilleure part de notre pays. 

Pendant toutes ces années, j’ai publié avec Elvira Sellerio six livres. Le septième, Racconti con figure [Récits avec images], paraîtra en janvier prochain [2011], sous le contrôle attentif et compétent d’Antonio, le fils d’Elvira et son successeur dans la maison d’édition. La Memoria, cette splendide et déjà mythique collection de petits livres bleus, sûrement l’une des plus belles de toute l’édition européenne, est le souvenir le plus tangible que nous laisse Elvira. À ses enfants Antonio et Olivia vont mes pensées les plus affectueuses. À Elvira, depuis cette rive de l’Atlantique, va ma profonde nostalgie.

Antonio Tabucchi  Di tutto resta un poco  Feltrinelli Editore, 2013  (Traduction personnelle)






4 commentaires:

  1. Des êtres pour qui la littérature est tout. Très belle page dédiée à l'amitié et à l'excellence du travail éditorial d'Andréa Camilleri et à son charme.
    "J’ai pensé que l’intelligence d’Elvira s’exprimait à travers l’élégance. Je ne parle pas d’un fait esthétique, mais plutôt d’une essence profonde, de ce tempérament où se mêlent la raison et la sensation, l’intellect et le sentiment. "
    Je réécoute une émission d'Alain Veinstein ("Du jour au lendemain") du 20/05/2014. Il recevait Bernard Comment, cet écrivain, directeur de collection et traducteur de "Voyages et autres voyages" d'A.Tabucchi :
    http://www.franceculture.fr/emission-du-jour-au-lendemain-bernard-comment-antonio-tabucchi-2014-05-20
    Il y évoque, ému, la longue amitié complice qui le liait à cet écrivain.
    Comme une saudade réunissant ces trois-là...
    Qu'est-ce qu'une vie ? Comment la raconter ?
    Il est bon de rencontrer cette sélection d’œuvres de qualité. Fine Stagione ? une belle bibliothèque...

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    1. Merci d'avoir signalé cette très intéressante émission ; elle nous donne encore plus de regret de la disparition de "Du jour au lendemain" cette année dans la grille de programmes de France Culture... J'indique ici le lien direct pour ceux qui voudraient l'écouter : Alain Veinstein et Bernard Comment

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    2. Je suis très heureuse, Emmanuel, de lire ces lignes. J'ai comme beaucoup d'auditeurs, dont vous-même, ressenti une tristesse révoltée en juillet 2014 quand j'ai appris que son émission disparaissait des grilles de France-Culture. Ce rendez-vous de la nuit offrait des entretiens littéraires de qualité, intelligente, pertinente, intègre.
      J'appréciais les silences d'Alain Veinstein appelant des confidences de son invité. J'aimais sa voix grave et feutrée, aux inflexions si particulières. Un beau moment poétique en plein cœur de la nuit.
      "Les nuits magnétiques"... "Surpris par la nuit"... enfin : "Du jour au lendemain". L'excellence de la radio.
      Oui, il me manque aussi, comme me manquent la présence de ses invités qu'il savait guider vers une vraie parole littéraire.

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  2. "Une civilisation, une culture, ,une manière d'être" et la fierté du regard. Dans la deuxième photographie, c'est encore plus frappant pour moi. Un regard vraiment profond et jamais menaçant. Un regard qui veut dire quelque chose comme " je t'accepte si tu es encore capable de sentir, de penser, d'être ému par l'autre.

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