mercredi 16 août 2017

L'Isula surella (L'île soeur)




Deux îles si proches qui longtemps se sont ignorées et qui maintenant se retrouvent et se saluent, comme dans cette belle chanson du groupe corse Chjami aghjalesi :





E duie Sardegne

Si l'isula surella 
Sardegna immaculata
Sottu a listessa stella
Troppu volte bramata
Ci sò i paisani
U pastore chi tonde
E di li tempi arcani 
Ulisse in le to sponde

O terra di Nuraghji
Di lingua è di cultura
Di guerrieri è di Maghi
D'amore chi sussura
Di un ala allibrata
Porta sempre u misteru
Di tutte e to cantate

Ci hè Gallura à l'oriente
Caprera è Maddalena
Serre di l'Iglesiente
Cù sbalargu è fulena
L'acque di Fiumendosa
E monte Gennagentu
Chi piglierà pè sposa
Cio chi porta lu ventu

Ti mandu una manella
Di note è d'armunia
U fiatu di muvrella
Eppò'ssa puesia
Da la terra à lu core
Crescenu e sperenze
Sardegna à tutte l'ore
Di tante indipendenze.

Ange Orati / F. Pesce



 



Les deux Sardaignes

Tu es l'île-soeur
Sardaigne immaculée
Sous la même étoile
Trop de fois désirée
Il y a les paysans
Le berger qui tond son troupeau
Et en des temps mystérieux
Ulysse sur tes rivages

Ô terre de Nuraghi
De langue et de culture
De guerriers et de magiciens
D'amour qui murmure
Le souffle léger
D'une aile déployée
Transporte toujours le mystère
De tous tes chants

Il y a la Gallura à l'est
Caprera et Maddalena
Les monts de l'Iglesiente
Avec ses champs et ses balles de blé
Les eaux de Fiumendosa
Le mont Gennargentu
Qui prendra pour épouse
Ce que le vent lui apporte

Je t'envoie un bouquet
De notes et d'harmonies
L'ardeur du mouflon
Et cette poésie 
De la terre au cœur
Les espoirs fleurissent
Sardaigne à toutes les heures
De tant d'indépendances.

(Traduction personnelle)







Images : (1) Guido Menato  (Site Flickr)

(2) Claudia Sc.  (Site Flickr)

(3) Marc-Emmanuel  (Site Flickr)

(4) Stéphane Chollet  (Site Flickr)

(5) Markus Lüske  (Site Flickr)

mardi 15 août 2017

Ave Maria




Chant religieux traditionnel de Sardaigne (treizième siècle), adapté et interprété par Maria Carta. Je cite les paroles en sarde, puis en italien :


Deus ti salvet, Maria,
chi ses de gracias piena;
de gracias ses sa vena ei sa currente.

Su Deus Onnipotente
cun tegus es bistadu,
pro chi t'ha preservadu immaculada.

Beneitta e laudada
subra tottu gloriosa,
mamma, fizza e isposa de su Segnore.

Beneittu su fiore,
chi es fruttu de su sinu;
Gesus, Fiore Divinu, Segnore nostru.

Pregadelu a fizzu ostru
chi tottu sos errores
a nois sos peccadores, nos perdonet.

Meda grazia nos donet,
in vida e in sa morte,
ei sa diciosa sorte, in Paradisu.





Dio ti salvi, Maria,
che sei piena di grazia;
di grazie sei la vena e la corrente.

Il Dio Onnipotente
con te e' stato;
percio' ti ha preservato immacolata.

Benedetta e lodata
sopra tutti gloriosa
sei mamma, figlia e sposa del Signore.

Benedetto il fiore,
frutto del tuo seno;
Gesu' fiore Divino Signore nostro.

Prega tuo figlio
per noi peccatori,
che tutti gli errori ci perdoni.

E ci dia grazie,
nella vita e nella morte,
e una buona sorte, nel Paradiso.







 Source de la vidéo : Site YouTube

Images : en haut, Statua dell'Immacolata, Piazza del Carmine, Cagliari  (Site Flickr)

en bas, Cristiano Cani  (Site Flickr)

Une version polyphonique du même chant, par les Tenores di Bitti.

dimanche 13 août 2017

Terra brusgiata (Terre brûlée)






Cap Corse : Nonza, Pietracorbara, Sisco, depuis le 10 août 2017
(Crédits photos : Pascal Pochard-Casabianca / AFP)


Quantu n'aghju vistu soli
 Sprichjà daret'à i monti
In li tempi più landani
Cusì dolce quelle stonde.

Quantu n'aghju parturitu
Allegria è cuntintezza
Sfilavanu tandu l'ore
Senza cunnosce amarezza.

Quantu n'aghju datu latte
À tanti figlioli amati
Chì cù falgione è rustaghja
Allisciavanu li prati.

Quantu n'aghju intesu canti
Rifugi di tante sete
Virdura di castagneti
Aliveti è aranceti.

Oghje sò terra brusgiata
Negra di guai è tristezza
Ùn sò più la terra antica
Mamma di tante billezze.

Cagione di'ssu scumpientu
Sò l'omi ch'anu pinsatu
À ferì li mio rughjoni
Cù lu focu arrabiatu.

Viutendu pieve è paesi
Di li so bracci più forti
L'omi di male anu compiu
Cusì la tragica sorte.

Ma in mè la marturiata
Leva una sumenta nova
Chì assuva li mio solchi
Hè sumenta di rivolta...
Hè sumenta di rivolta...

Chanson du groupe A Filetta




Combien de fois ai-je vu le soleil
Apparaître derrière les montagnes
Dans les temps les plus éloignés
Ces instants étaient si doux.

Combien de fois ai-je procuré
La joie et le plaisir
Le temps passait alors
Sans aucune amertume.

Combien de fois ai-je nourri de mon lait
Les nombreux fils que j'aimais
Qui munis de faux et de serpes
Polissaient les champs.

Combien de chants ai-je entendus
Refuges de tant de soifs
Dans le feuillage des châtaigniers
Des oliviers et des orangers.

Aujourd'hui, je suis terre brûlée
Noire de malheur et de tristesse
Je ne suis plus la terre ancienne
Mère de tant de beautés.

Les coupables de ce désastre
Ce sont les hommes qui ont cherché
A mutiler mes paysages
Livrés au feu enragé.

En privant les cantons et les villages
De leurs forces les plus vives
Ces créatures du diable
Ont ainsi accompli leur noir dessein.

Mais mon martyr a fait lever
En moi une semence nouvelle
Qui fertilise mes sillons
C'est la graine de la révolte
C'est la graine de la révolte...

(Traduction personnelle)







Images d'avant le désastre : (1) Marie (Site Flickr)

(2) Chris Harris  (Site Flickr)

vendredi 11 août 2017

Une Vie violente (Une Vita violenta)




Une Vie violente, sorti le 9 août sur les écrans, est le deuxième long-métrage de Thierry de Peretti, après Les Apaches en 2013 ; cette fois-ci, il est encore question de la Corse (plus tout à fait la même toutefois : on est à Bastia et plus dans l’extrême-sud de l’île, comme dans le premier film) et de la violence, mais l’ambition est plus ample, comme le cadre de l’écran qui s’est élargi (Les Apaches était tourné en format 4/3). 
La dimension politique qui était à peine effleurée dans le premier film prend dans celui-ci une place prépondérante : le spectateur se retrouve plongé au cœur des années quatre-vingt dix, qui ont vu les différentes tendances (certains diront les différents clans) du mouvement nationaliste se déchirer et s’entretuer, avec parfois une limite bien difficile à discerner entre la revendication politique et le banditisme pur et simple. On retrouve d’ailleurs cette confusion dans la forme du film où les pistes sont souvent brouillées, le spectateur ayant parfois du mal à saisir les motivations des personnages, surtout s’il relâche un moment son attention, mais ce brouillage reflète surtout la perte de repères et la dérive des jeunes militants (et de leurs chefs) que l’on voit sur l’écran. 
Le titre est bien sûr emprunté à Pasolini, l’une des inspirations majeures du cinéma de Thierry de Peretti, comme l’on pouvait déjà s’en apercevoir à la vision des Apaches, mais cette parenté n’a rien de littéral, c’est plutôt dans l’esprit que l’on peut trouver des passerelles avec l’œuvre du maître italien, en particulier dans la confrontation entre une modernité aveuglante et déstabilisante et la persistance de repères archaïques très forts, issus d’une ruralité encore très présente en Corse.





Une vie violente est construit autour d'un long flash-back central, qui va nous permettre de suivre la trajectoire chaotique d’un jeune étudiant, Stéphane, issu de la bonne bourgeoisie bastiaise (sa mère est notaire, et elle l’a élevé seule), que l’on découvre d’abord à Paris en 2001, avant qu’il ne retourne en Corse pour assister aux funérailles de Christophe, l’un de ses plus proches amis, victime d’un attentat ; on va alors remonter quelques années en arrière, au moment où Stéphane, peu politisé, va accepter de cacher des armes pour aider un ami, ce qui va lui valoir d’être arrêté et de se retrouver en prison, où il va rencontrer un militant plus âgé, François, qui va devenir un mentor politique (il lui fait lire Frantz Fanon, et les théoriciens de la lutte contre le colonialisme, alors qu’il était au départ plutôt porté sur la littérature, on le voit par exemple plongé dans Les Démons de Dostoïevski) et peut-être aussi une sorte de père de substitution. 
Tous ces passages dans la prison peuvent évoquer le film de Jacques Audiard Un prophète, et on pourrait d’ailleurs penser aujourd’hui en les voyant à la question de la "radicalisation" qui est au cœur de la problématique du terrorisme djihadiste, mais les deux situations sont évidemment très différentes, et le rapprochement ne doit pas être poussé trop loin. En sortant de prison, il va donc suivre François dans le mouvement clandestin qu’il a créé avec son ami Marc-Antoine pour s’opposer à ce qu’il considère comme les dérives de ses anciens frères d’armes. Stéphane engage alors ses amis, originellement plutôt versés dans le petit banditisme, à les rejoindre, et très vite, on va assister à l’engrenage d’une violence de plus en plus déchaînée, sur le principe de la loi du talion. 
Le scénario du film est en prise directe avec les événements réels de cette époque : la création d’Armata Corsa par François Santoni et Jean-Michel Rossi, que l’on reconnaît facilement derrière les personnages de François et Marc-Antoine, les nuits bleues, l’impôt révolutionnaire, porte ouverte à la justification du racket et à la dérive vers le banditisme, les règlements de compte entre factions rivales, les collusions entre les nationalistes purs et durs et les représentants de l’État (c'est l’époque des fameux "accords de Matignon", et il y a une scène très drôle où l’on voit la femme du maire de Paris (l'inénarrable Xavière Tiberi dans la réalité) tenir à tout prix à se faire prendre en photo dans un grand restaurant parisien en compagnie du sulfureux chef nationaliste Marc-Antoine, envers qui elle multiplie les manifestations d’affection), l’assassinat de François lors d’une fête de mariage, comme ce fut le cas pour Santoni...




Tout cela est représenté, et pourtant Une Vie violente n’est pas seulement une chronique de cette époque et pas du tout un film "engagé" défendant une thèse ! C’est une œuvre beaucoup plus singulière et beaucoup plus universelle ; elle tire d’abord son originalité d’un filmage nerveux, toujours très près des corps des acteurs (alors que les scènes de violence sont filmées de beaucoup plus loin, évitant ainsi tout effet de complaisance), avec la plupart du temps des plans-séquences qui permettent aux acteurs d’exister formidablement sur l’écran en développant des scènes ou des conversations que l’on croirait improvisées tant elles paraissent vraies et spontanées. On parle en effet beaucoup dans ce film, et cette ivresse du verbe (à laquelle correspond l'ivresse des armes à feu et de la volonté de puissance qu'elles représentent) est une constante de la personnalité de ces militants corses qui ne s’aperçoivent même plus du gouffre qui se creuse entre leurs aspirations identitaires, leurs convictions idéologiques et la réalité de plus en plus sordide de leurs actions.




Stéphane, le héros (ou anti-héros) du film est d’ailleurs emblématique de ce décalage : il semble toujours à côté du réel auquel pourtant il participe ; les valeurs qui le font agir (l’amour de sa terre, le sens de l’amitié et d’une certaine fraternité dans la lutte) sont très ancrées en lui, mais il ne fait rien pour arrêter la spirale mortifère dans laquelle il s’est engagé, avec candeur et détermination tout à la fois. Tous les acteurs du film (pour la plupart des amateurs choisis sur castings) sont magnifiques, mais Jean Michelangeli, qui n’est pas non plus un acteur professionnel, se révèle particulièrement remarquable : il donne à ce personnage complexe une force intérieure et une grâce qui frappent le spectateur (j’ai pensé souvent en le voyant à Christian Patey, le "modèle" bressonien de L’Argent, le dernier film du maître : il y a entre eux une proximité physique, mais surtout le même détachement, la même capacité à être à la fois ailleurs et incroyablement présent dans le plan) ; ce qu'il fait est vraiment très fort !





Le film rejoint aussi l’universel par la façon dont tous les thèmes qu’il aborde sont traités : cette intrigue puisée dans la réalité parfois la plus triviale rejoint en fait la tragédie la plus archaïque, avec ces frères qui s’entretuent (on pense à Goodfellas, par exemple dans la scène du café où il est question d'une dette à rembourser, mais aussi aux affrontements fratricides de La Notte di San Lorenzo des Taviani), ces personnages sur lesquels pèse un fatum qui va les écraser et les détruire. Il y a même une évocation des Parques dans un hallucinant plan fixe de plusieurs minutes vers la fin du film, où la mère de Stéphane va se retrouver dans une tablée de femmes proches des ennemis de son fils, et dont elle espère obtenir la protection ; or, ces dernières, occupées à déchiqueter tranquillement des langoustes, vont multiplier les sarcasmes, les allusions, les moqueries, complètement insensibles à la détresse de celle qui est venue les implorer : elles la renvoient impitoyablement à la loi du sang et du destin, avec la même insensibilité et le même cynisme que mettaient leurs époux ou leurs amants à accomplir leurs règlements de comptes. 
On est loin ici de la Corse des cartes postales, et au cœur d’une vérité humaine qui glace le sang. Pourtant, et le paradoxe est beaucoup moins évident quand on a vu le film, Une Vie violente n’est pas un film sordide ou désespéré ; il y règne une jubilation et une grâce dans le filmage que l’on ne retrouve pas souvent aujourd’hui au cinéma. La vie y triomphe finalement, et la force de l’art, comme dans ce long travelling final où l’on suit Stéphane tandis qu'il arpente les rues de Bastia : on devine sous son tee-shirt la forme du gilet pare-balles qu’il porte, mais il paraît tranquille, presque serein ; il marche seul dans le soleil et plus rien ne semble compter pour lui que cette vérité ultime : là, maintenant, que ce soit pour quelques minutes encore ou pour l’éternité, il est vivant...




Les dernières lignes du roman de Pasolini, Una vita violenta

(Traduction personnelle : "Mais puisqu'il fallait mourir, il avait décidé que ce serait dans son lit : et dans les circonstances actuelles, on lui donna très facilement la permission de retourner à la maison. C'était une belle journée, très douce, vers la fin septembre, le soleil brillait dans un ciel immaculé, et les gens bavardaient ou chantaient dans les rues aux immeubles neufs.
Quand Tommaso se retrouva dans son petit lit, il lui sembla qu'il se sentait mieux. En fin de compte, l'heure de l'extrême-onction n'était pas encore venue ; depuis quelques heures la toux avait cessé, et il avait même réclamé à sa mère un peu de ce vin de Marsala que lui avait apporté Irène. Mais ensuite, avec la tombée de la nuit, il se sentit de plus en plus mal : il se remit à vomir du sang, il toussa, toussa sans pouvoir reprendre son souffle, et adieu Tommaso.")


La page Facebook du film







mercredi 9 août 2017

Sans gloire (Senza gloria)




C’est une sale histoire que nous raconte Éliane Patriarca dans son livre Amère libération, une de celles qu’on aimerait bien oublier, quitte à faire une entorse au pourtant sacro-saint "devoir de mémoire", et le silence médiatique qui entoure la sortie de cet ouvrage semble d’ailleurs confirmer cette impression... De quoi est-il question ? De ce que l’on appelle en Italie les marocchinate, autrement dit les viols, les exactions, les assassinats commis par le corps expéditionnaire français, le CEF, commandé par le maréchal Juin, composé principalement par les goumiers, ces farouches (et souvent héroïques, ne l’oublions pas) soldats marocains venus de l’Atlas et du Rif.




Leur mission était périlleuse : prendre à revers les défenses allemandes en contournant la fameuse ligne Gustav qui coupait l’Italie en deux dans sa largeur, de Gaeta sur la mer Tyrrhénienne, jusqu’à l’Adriatique, par-dessus les Apennins, avec au centre du dispositif la ville de Cassino, dans la région de la Ciociaria. 


Carte extraite de l'ouvrage d’Éliane Patriarca

Ce sera en mai 1944 la bataille du Garigliano ou quatrième bataille de Cassino. « Les combats avec les Allemands sont terribles, écrit Éliane Patriarca, et c’est seulement à la tombée de la nuit que les troupes coloniales françaises parviennent à entrer dans le village. Les soldats occupent les maisons désertées. A peine la nouvelle de l’arrivée des libérateurs se répand-elle que les habitants en liesse, persuadés qu’enfin la guerre est terminée, courent à leur rencontre. Mais ce ne sont pas les "Américains" qu’ils découvrent, ce sont I Neri, les Noirs, des soldats à la peau sombre, en djellaba de laine marron striée de blanc, turban et sandales. Il s’agit notamment des goumiers, composant l’infanterie de montagne française. Durant les quatre jours qui suivent, les goumiers, i diavoli, s’acharnent sur les habitants, surtout sur les femmes, avec une furie inhumaine. » C’est cela qui frappe surtout dans l’horreur des marocchinate : la liesse des populations libérées de l’occupation allemande qui se heurte à des "libérateurs" plus féroces encore que les Allemands. 




L’une des victimes raconte d’ailleurs cela dans un documentaire intitulé Solo silenzio (Seulement le silence), et diffusé par la Rai en 2004 (on peut en voir ci-dessous quelques photogrammes) : « On attendait les Américains, le chocolat et la gomme à mâcher, et on est s’est retrouvés face à l’enfer. » Ceux que l’on s’apprêtait à fêter s’introduisent dans les maisons des paysans qu’ils pillent tandis que les femmes jeunes ou âgées, les fillettes, mais aussi les hommes et les enfants sont violés ou exécutés sur le champ quand ils cherchaient à s’opposer à ce stupéfiant déferlement de sauvagerie, qui fera dire aux habitants de Lenola qu’ils avaient plus souffert en trois jours avec les soi-disant libérateurs qu’en neuf mois d’occupation allemande. Les goumiers ont certes vaincu avec péril, et il n’est pas question de nier leur ardeur et leur vaillance au combat, mais ils ont triomphé sans gloire !


 "Ils m'ont emmené et ils ont abusé de moi"

 "Cette jeune fille, ils en ont fait un chiffon"

 "Ils se sont acharnés sur elle, au point qu'elle ne pouvait même plus parler..."

 "Ils se relayaient, on était livrés à nous-mêmes, sans aucun moyen de fuir..."

Éliane Patriarca, dont la famille est originaire de cette région de la Ciociaria, refait dans son livre le parcours de ces bourgades suppliciées : Vallecorsa, Lenola, Campodimele, Esperia, Pontecorvo, Venafro, à la recherche des traces de cette tragédie effacée des livres d’histoire : « Née en France mais originaire de Ciociaria, la région où les femmes — mais pas seulement — avaient été massacrées par les "libérateurs" français, c’était une quête personnelle, subjective que je voulais entreprendre. Je souhaitais me laisser guider par les habitants des villages concernés pour m’approcher au plus près de ce qu’avaient pu vivre mes parents cette année-là. » Évidemment, les témoignages directs sont difficiles à recueillir aujourd’hui auprès de survivants pratiquement tous nonagénaires, mais il y a la mémoire des descendants et les travaux d’historiens pas toujours professionnels, mais concernés par la question des marocchinate pour des raisons souvent familiales, et qui ont réussi à réunir des documents et des témoignages précieux, que l’auteur cite abondamment dans son ouvrage (on peut par exemple mentionner Sandro Rosato et Antonio Riccio, et en France Julie Le Gac, l’auteur de Vaincre sans gloire, le corps expéditionnaire français en Italie, ouvrage issu de sa thèse de doctorat et publié en 2013 aux Belles Lettres). 
Le bilan humain de ces exactions est en tout cas très lourd : on parle aujourd’hui de soixante mille victimes, et pour ceux qui ont survécu, la vie a été à jamais bouleversée, à cause des maladies vénériennes, des infirmités, des traumatismes enfouis, de la honte intériorisée qui marqueront pour toujours leur existence, bien au-delà des quelques mois qu’ont duré les exactions. 
Et le silence qui a longtemps entouré cette "sale histoire", désormais rompu en Italie, mais pas encore en France, n’a certainement pas été le fardeau le moins lourd à porter pour les victimes, que l’on a même cherché parfois à culpabiliser, en stigmatisant leur comportement trop léger ou leur tendance à l’affabulation (c’est d’ailleurs encore aujourd’hui le point de vue adopté par certains historiens français, comme Jean-Christophe Notin dans son ouvrage sur La Campagne d’Italie, les victoires oubliées de la France, paru chez Perrin). Pourtant, dès 1957, Alberto Moravia avait parlé des marocchinate dans son roman La Ciociara, et Vittorio De Sica avait tourné une séquence édulcorée mais tout de même signifiante dans l’adaptation filmée du roman en 1960. Mais cela n’a pas suffi pour mettre en lumière des faits que l’on voulait maintenir prudemment dans l’ombre et le déni.


 Une scène de La Ciociara de Vittorio De Sica, avec Sophia Loren

Plaque de bronze rappelant le souvenir des marocchinate, à Campodimele

Aujourd’hui, en France, l’heure est à la célébration (légitime, il va sans dire) de l’héroïsme des troupes coloniales et de la part décisive qu’elles ont prises dans la libération de la France et des pays tombés sous le joug nazi, et le film Indigènes, tourné essentiellement pour défendre la (juste) cause de la revalorisation des pensions des anciens combattants du CEF, est l’exemple type de cette vision unidimensionnelle que l’on veut imposer, et l’on chercherait en vain dans cette fiction ne serait-ce qu’une allusion aux pillages et aux exactions commis dans la réalité par les héros dont on nous présente la geste édifiante (le film n’est d’ailleurs jamais sorti dans les salles de cinéma en Italie), mais l’Histoire réclame la vérité, le scrupule dans l’évocation des faits ainsi que le refus de tout révisionnisme, et c’est la raison pour laquelle l’ouvrage d’Éliane Patriarca est essentiel et doit absolument être lu.







Image du titre : monument à la Mamma Ciociara, érigé en 1964 à la mémoire des victimes des marocchinate, à Castro dei Volsci  (Site Flickr)

mardi 8 août 2017

La rete di protezione (Le filet de protection)




Dans La rete di protezione, le dernier roman de la série du Commissaire Montalbano paru en Italie cet été, il n’y a pas de meurtre sur lequel enquêter. L’atmosphère est plutôt à l’introspection, à la mélancolie : Montalbano se retrouve dans une Vigata que le tournage d’une série pour la télévision suédoise a transformée en décor suranné (tout est fait pour recréer l’ambiance des années cinquante) ; le commissaire en perd ses repères habituels et il s’aperçoit que son âge l’éloigne sans doute définitivement des mœurs de son époque, et tout particulièrement de celles des plus jeunes, qui lui semblent des créatures mystérieuses venues d’une autre planète. 
Plus de convivialité et d’échanges authentiques dans ce monde où chacun semble enfermé dans sa bulle, aux prises avec sa propre solitude. La convivialité, si importante pour Camilleri et pour son héros qui lui ressemble beaucoup, ne semble plus une priorité dans une société dominée par l’individualisme ; l’ère de la communication globale a accouché d’un monde où chaque individu est connecté, présent virtuellement, mais toujours plus absent dans la vie réelle. 
On cherche à tout prix à se protéger, comme l’indique la polysémie du titre en italien : La rete di protezione (littéralement Le filet de protection), c’est aussi la protection qu’offre le Net (la Rete en italien), le Réseau des échanges mondialisés, à la fois ouvert au maximum et formant un cocon pour chaque individu, une protection à la fois rassurante et illusoire, puisqu’elle peut aussi être la source de nouveaux dangers.
Cet aspect introspectif du récit n’empêche pas le développement de plusieurs intrigues, et Camilleri est toujours un formidable narrateur, qui sait comment tenir son lecteur en haleine jusqu’au dénouement du récit. La rete di protezione est aussi le premier roman qui n’a pas été écrit directement par Camilleri, désormais presque totalement aveugle, mais dicté à Valentina, sa précieuse secrétaire ; on ne s’en rend pas du tout compte à la lecture, et la langue unique du Maestro, cet italien sicilianisé (à moins que ce ne soit l’inverse !), est toujours aussi savoureuse et inventive.
Je cite ici un extrait qui ne rend pas compte de la tonalité générale de l’ouvrage, mais qui donne une idée de ces moments de doute et de découragement du commissaire face à un monde dont les codes et les finalités lui échappent de plus en plus : 




[Montalbano] avait à peine dépassé en voiture le Café Castiglione quand il freina brusquement. Il s’était aperçu qu’il y avait un groupe de jeunes devant le café, certains assis, d’autres debout. Sans sortir de la voiture, il se mit à les observer. Il y passa un petit moment avant de redémarrer et de prendre la direction du commissariat. Il se gara, mais au lieu de rejoindre son bureau, il refit tranquillement la route à pied en direction du café Castiglione. 
Il s’arrêta un peu avant, alluma une cigarette et se remit à observer. 
A la différence des gamins qu’il avait vus à la pizzeria, ceux-ci, qui avaient le même âge, étaient regroupés ou éloignés les uns des autres, mais tous semblaient isolés, chacun étant concentré sur ses occupations personnelles. Et ils étaient si obnubilés par ce qu’ils étaient en train de faire qu’ils ne jetaient même pas un regard sur leurs voisins. 
Mais que faisaient-ils ? 
Montalbano s’aperçut qu’ils adoptaient tous une position identique : le menton appuyé sur la poitrine, les coudes repliés autour de la taille, tenant serré dans les deux mains quelque chose qu’ils effleuraient avec leurs pouces, la seule partie de leur corps qui était en mouvement.




Il s’approcha encore. 
Il monta sur le trottoir. 
Il se retrouva au milieu du groupe. 
Il régnait un silence irréel. Il avait l’impression de se retrouver dans un aquarium. 
Alors il essaya de les dévisager en espérant pouvoir croiser leur regard. Ils avaient tous les yeux dans le vague et en même temps, leur pupille semblait à l’affût. 
Aucun d’eux ne daigna lever la tête, comme cela paraîtrait naturel à quelqu’un qui se sent épié. 
Au contraire, on avait l’impression que cette présence étrangère les poussait à s’enfermer davantage encore dans leur bulle isolante. 
Si les gamins de la pizzeria s’étaient exprimés dans une langue que Montalbano n’avait pas comprise, il se sentait encore plus exclu au milieu de ceux-ci qui n’ouvraient pas la bouche. 
Il éprouva un sentiment de découragement. 
Il se demandait s’il arriverait jamais à comprendre la moindre de leurs pensées ou de leurs comportements. 
Il s’éloigna avec une question dans la tête. Comment était-il possible que l’ère de la communication globale, celle où toutes les frontières culturelles, linguistiques, géographiques et économiques avaient disparu de la face de la Terre, que cet espace immense libéré ait provoqué des multitudes de solitudes, une infinité de solitudes communiquant entre elles, certes, mais toujours dans une absolue solitude. 

Andrea Camilleri  La rete di protezione  Sellerio editore, 2017 (Traduction personnelle)







Images : tout en bas, avant la couverture du livre : Site Flickr


La santé de Camilleri l'oblige maintenant à limiter ses déplacements, mais il a tenu à répondre à l'invitation de l'Institut italien de Paris en juin dernier et l'on peut voir en suivant ce lien la passionnante discussion qu'il a eue à cette occasion avec les lecteurs (il y a une traduction française).

lundi 7 août 2017

Voyage à Larache




« Larache près de Tanger. Petit cimetière espagnol face à l'océan. 




Un salut à Genet. Je suis venue pour ça. Le gardien me tend le "livre d'or" (un livre de comptes cartonné noir). Avec moi, sa petite fille se penche sur les écritures, caresse les pages comme pour déchiffrer du braille. Émotion à lire les témoignages de gens connus et inconnus. Partout des morceaux de poèmes de "mon" chant. Ce chant reçu, issu de lui : "Nous n'avions pas fini de nous parler d'amour", "mais viens Ô ma frégate...", "Ô viens ma nuit d'Espagne...", "Salut Jeannot du matin !", "J'ai oublié mon paquet de Gitanes sur la cheminée...





J'éprouve tout à coup comme de l'indiscrétion à lire ces lignes. Où est ma place ? Ma musique est là sans y être. Mon nom est là sans y être. Je perds la notion du temps, de l'espace. 




 En roulant vers Fès, je pense à Rimbaud, à Rilke, à Sénac, à Genet bien sûr et à quelques autres pour lesquels j'ai joué la fille de l'air. Je redécouvre à l'infini leurs "bateaux ivres", depuis qu'ils ont débarqué dans ma vie. Depuis qu'ils ont accosté au beau milieu de mes amours naissantes. »

Hélène Martin, Maroc, 2001 - France, 2005.









Images : en haut, 1 et 2 : Source

au centre, 3 et 4 : Site Flickr

en bas, 5 : Source

en bas, 6 : Site Flickr

dimanche 6 août 2017

La Chambre du fils (La Stanza del figlio)




"You talk to me as if from a distance 
And I reply 
With impressions chosen from another time, time, time
From another time..."






Un extrait du roman-fleuve de Hanya Yanagihara A Little Life, pas encore publié en France et que je cite ici à partir de sa traduction italienne Una vita come tante (Une vie comme tant d'autres), que j'ai à mon tour retraduite en français. Pour accompagner ces mots douloureux, les images elles aussi douloureuses du film de Nanni Moretti La Chambre du fils et la merveilleuse chanson de Brian Eno (que l'on entend aussi dans le film) By this river...

Je n’ai jamais été l’une de ces personnes — et je sais que ce n’est pas non plus ton cas — persuadées que l’amour pour un fils soit une forme d’amour supérieure, plus importante, plus noble que toutes les autres. Je ne voyais pas les choses ainsi avant de perdre Jacob, et ça a été la même chose après. Mais je reconnais que c’est un amour singulier, un amour qui n’est pas fondé sur l’attraction physique, sur le plaisir, sur l’intelligence, mais sur la peur. Tu ne connais pas la peur tant que tu n’as pas eu un enfant, et c’est peut-être pour cela que cet amour nous semble si extraordinaire : parce que la peur est extraordinaire. Chaque jour, ta première pensée n’est pas «je l’aime», mais «comment va-t-il ?». Pendant la nuit, le monde se transforme en un épouvantable parcours d’obstacles. Je le tenais serré dans mes bras avant de traverser la rue, et je pensais qu’il était vraiment absurde que mon fils, que n’importe quel autre fils, puisse espérer survivre. Ses probabilités de survie ne me semblaient pas plus élevées que celles des papillons que l’on voit voler à la fin du printemps — ces frêles papillons blancs — et qu’il m’arrivait de voir vaciller dans l’air, toujours sur le point de s’écraser contre un pare-brise.





Et je veux aussi te faire part de deux leçons que j’ai apprises. La première est que ce n’est pas l’âge de ton fils qui compte, ou la façon dont il est devenu ton fils. Une fois que tu as décidé de le considérer comme tel, quelque chose change, et à partir de ce moment-là, tout ce que tu vivais jusqu’à présent avec légèreté, tout ce que tu éprouvais pour lui est constamment précédé par un sentiment de peur. Ce n’est pas un phénomène biologique, mais quelque chose qui va bien au-delà de la biologie : ça n’a rien à voir avec le fait de garantir la pérennité de ton code génétique, c’est plutôt le désir d’apparaître comme invulnérable face aux attaques et aux défis de l’univers, de triompher de tout ce qui peut menacer de détruire quelque chose qui est à toi. 




Et voici maintenant la deuxième leçon : quand ton fils meurt, tu éprouves toutes les émotions que tu t’attendais à éprouver, émotions évoquées par tant de personnes avant toi qu’il ne vaut même pas la peine de les énumérer avec précision. Je me limiterai à dire que tout ce qui a été écrit sur le deuil d’un enfant se répète à l’identique, et cela pour une raison précise : parce qu’il n’y a aucune réelle possibilité d’échapper au registre des émotions. Parfois une émotion est plus forte qu’une autre, parfois leur disposition peut varier, et parfois certaines peuvent durer plus longtemps que d’autres. Mais les émotions sont toujours les mêmes. Il y a pourtant une chose que personne ne dit : quand c’est ton fils qui meurt, quelque chose en toi, une part certes minuscule de toi, mais qui pourtant mérite attention, éprouve aussi un soulagement. Parce que, malgré tout, le moment que tu redoutais tant et auquel tu te préparais depuis le jour où tu es devenu père, ce moment-là est arrivé. 

Ah, te dis-tu, voilà, nous y sommes

Et dorénavant, il ne te reste plus rien dont tu pourrais avoir peur. 

Hanya Yanagihara  Una vita come tante Sellerio editore, 2016 (Traduzione italiana : Luca Briasco) (Traduction française personnelle)