mardi 29 janvier 2013

Ombre rosse (Ombres rouges)




Il faut se donner beaucoup de peine, ou avoir beaucoup de chance, pour trouver aujourd'hui les livres de l'écrivain florentin Piero Santi (1912-1990), publiés pour la plupart dans de petites maisons d'édition à un nombre limité d'exemplaires et donc épuisés depuis longtemps. Je suis un jour tombé par hasard en visitant un marché aux livres anciens à Pise sur l'un de ses ouvrages, un curieux recueil intitulé Ombre rosse, édité en 1954 aux éditions Vallecchi ; il s'agissait apparemment d'un guide des cinémas de Florence, constitué de plusieurs chapitres dont les titres correspondaient aux noms des cinémas visités : l'Alhambra, l'Astoria, l'Orfeo, l'Astra, le Lumen, le Splendor. Dans l'atmosphère confinée de ces salles, la dense fumée des cigarettes (nous sommes dans les années quarante du siècle précédent et l'on pouvait encore fumer dans les salles de cinéma), la lumière de l'écran et des petits néons rouges servant de repères dans l'obscurité, on assiste à des rencontres furtives, des aventures étranges et parfois dramatiques. Bien sûr, ces rencontres sont souvent omoerotiche (homoérotiques), comme dit précautionneusement Piero Santi, et si l'on songe au puritanisme de l'Italie des années cinquante (et au-delà...), on se dit qu'il a quand même fallu une certaine audace à l'auteur pour publier cela. Les deux passages de ces Ombre rosse (on remarquera que c'est aussi le titre italien du film de John Ford, Stagecoach (La Chevauchée fantastique)) que je reprends ici (dans une traduction personnelle) sont extraits du prologue et du dernier chapitre de l'ouvrage, dans lequel Piero Santi raconte l'histoire de Francesco, un jeune employé de banque solitaire et tourmenté, voué à une fin tragique :


Le luci dei cinematografi. La luce vera è quella dell’intervallo che incendia le pareti e le poltrone e gli uomini di un incendio impudico ; quella è la luce reale ; poiché la luce dello schermo, riflessa, e la luce delle lampade rosse, riflessa, non luce sono, ma ombra luminosa. Ombre rosse, sono in realtà i chiarori delle sale cinematografiche, quando ronza la macchina e filtra la colonna luminosa illuminando lo schermo ; e ombre potrebbero essere anche gli spettatori stessi che nei corridoi si aggirano e si fermano improvvisi : ombre già quasi e quasi già uomini ; e rosse, non grige come quelle dell’Erebo pallido : ombre e forse uomini certi ; ma ombre rosse. 

(...)

Ma perché – potreste domandare a questo punto anche se questa domanda sarebbe un poco superflua per quanto già è stato detto finora – perché Francesco s’era intestato a cercare proprio in un cinematografo quel che poteva forse trovare altrove ? Che cosa poteva offrire al ventiduenne impiegato di banca il cinema ? Lo Splendor, questa ampia e chiara cavèa, quale molla segreta dell’animo di Francesco poteva far tinnire, quale corda del suo cuore far risuonare ? La risposta è semplice : egli non osava niente fuori di quella intimità : era l’intimità del cinema, era quel silenzio, la possibilità di vicinanza senza parole che non solo gli facevano sperare un appagamento più facile che altrove, ma anche lo eccitavano maggiormente : come per altri, del resto, l’aria del cinema, quella oscurità non completa, quella luce oscura – se ci è permesso dir così – movevano dentro di lui i sentimenti più segreti... Altri ancora hanno bisogno della notte dei parchi per scoprire una integrità simile dei propri sentimenti e per rivelarli a se stessi... altri ancora, cercano altri luoghi... Ma per Francesco era il cinema ad offrire conforto e speranza. Non una speranza calma, anzi inquieta : ma proprio quell’inquietudine era già, almeno un poco, consolante poiché in essa egli trovava un primo – spesso, anzi l’unico – appagamento : già quando porgeva alla «maschera» distratta il biglietto, già quando d’inverno, si levava il cappotto prima ancora di entrare nella sala da proiezione ; e poi, l’ingresso nell’oscurità. Varcare la soglia di una delle porte era come tentar le soglie insieme dell’Inferno e del Paradiso : per quell’aperto mare di corpi affondati nell’ombra e in un silenzio insensato : fra i quali avrebbe potuto scoprir lui, l’Ignoto ; quei corpi muti, davvero conturbanti, quei volti un poco sinistri ; e lassù, al di là delle ondate ampie e lievi del fumo delle sigarette, la lontana luce dello schermo ! Quale scrittore mai potrà far comprendere che cosa fosse per Francesco e per miglaia di altri simili a lui, il fascino terribile, e, diciamolo !, folle dell’ingresso, dopo tanta luce delle strade e dei corridori illuminati, nella sala di proiezione ? Il cinema è – come vien spontanea, facile, la parola ! – una giungla da esplorare arbusto per arbusto ; e da quali liane potrà essere avvinto il fiducioso esploratore ? Quali teneri serpentelli o cobra velenosi si avvinghieranno alle sue gambe ? Quali sentieri saprà egli inventare – più che scoprire – per giungere al porto sconosciuto e impreveduto e pur tuttavia intensamente atteso ? Ecco, là vi è un volto che sembra meno attento degli altri, e accanto il posto è libero : guardiamo : l’altro si volta un poco ? Si accorge dell’ansioso giovane ? del ventiduenne timoroso ? No, osserva lo schermo, sembra, attentamente... Ma osserviamo ancora : bisogna che colui si distacchi, prima o poi dal guardar lassù, che si muova, che almeno muova un braccio, che accenda una sigaretta e in quel momento distraendosi dallo schermo, si volti alla fine verso... Ma ecco, si è voltato infatti, e senza accender la sigaretta, come richiamato da una volontà potente ; e guarda : ma appena, però. Passano molti (o pochissimi ?) secondi : colui cambia posizione sulla poltroncina e – ecco, ancora, ancora ! – con fare distratto volge il volto verso... Sarà lui l’Ignoto ? O sarà una illusiora fata morgana ? Poiché la giungla si è trasformata, ormai, in un deserto : gli altri corpi sono per un momento scomparsi e là dove prima si aggrovigliavano cespi ed alberi ora si stende la solitudine : unica oasi è quel volto. 
E allora, bisogna sedere lì, accanto. 
Comprendete, allora, quale fascino possa avere, per molti, un cinema e come poteva apparire a Francesco ?

Piero Santi  Ombre rosse  Ed. Vallecchi  Firenze, 1954






La lumière des cinémas. La vraie lumière est celle de l’entracte qui incendie de façon impudique les murs, les fauteuils et les hommes ; c’est la vraie lumière ; parce que la lumière de l’écran, réfléchie, et la lumière des néons rouges, réfléchie, ne sont pas des lumières, mais plutôt une ombre lumineuse. Des ombres rouges : voilà ce que sont en réalité les lueurs des salles de cinéma, quand le projecteur ronfle et que filtre la colonne lumineuse qui illumine l’écran ; et les spectateurs eux-mêmes pourraient n’être que des ombres qui errent dans les couloirs et s’arrêtent brusquement ; presque des ombres déjà, et presque déjà des hommes ; ombres rouges, et non pas grises comme celles des pâles Ténèbres : des ombres et sans doute aussi des hommes ; mais des ombres rouges.

(...)

Mais, parvenus à ce point de notre récit, vous pourriez vous demander – même si cette question pourrait apparaître comme superflue après tout ce qui vient d'être dit – pourquoi Francesco s’était obstiné à chercher dans un cinéma ce qu’il pouvait sans doute trouver ailleurs ? Que pouvait donc offrir le cinéma à un employé de banque de vingt-deux ans ? Le Splendor, cet amphithéâtre ample et clair, quel ressort secret de l’âme de Francesco pouvait-il actionner, quelle corde de son cœur pouvait-il faire résonner ? La réponse est simple : il n’osait rien en dehors de cette intimité ; c’était l’intimité du cinéma, c’était ce silence, la possibilité de se rapprocher sans parler qui non seulement lui laissaient espérer un assouvissement plus aisé qu’ailleurs, mais constituaient aussi une puissante source d’excitation. Comme c’était aussi le cas pour d’autres, l’ambiance du cinéma, cette obscurité incomplète, cette lumière obscure – si l’on veut bien nous passer cette expression – agitaient en lui les sentiments les plus secrets... D’autres encore ont besoin de la nuit des parcs pour découvrit une semblable intégrité de leurs propres sentiments et pour les révéler à eux-mêmes... d’autres encore cherchent d’autres lieux... Mais pour Francesco, c’était le cinéma qui offrait confort et espoir. Ce n’était pas un espoir calme, plutôt inquiet au contraire ; mais justement, cette inquiétude était déjà, au moins un peu, consolatrice parce qu’il trouvait en elle un premier – et souvent même unique – assouvissement : c’était déjà le cas quand il tendait à l’ouvreuse distraite son billet, ou quand, l’hiver, il ôtait son manteau avant de pénétrer dans la salle de projection ; juste avant d'entrer dans l’obscurité. Franchir le seuil de l’une de ces portes, c’était comme tenter de franchir en même temps les portes du Paradis et de l’Enfer : en cette  mer étale de corps noyés dans l’ombre et dans un silence insensé : parmi eux, il le découvrirait peut-être, lui, l’Inconnu ; ces corps muets, vraiment troublants, ces visages un peu sinistres ; et là-haut, par-delà les vagues amples et légères de la fumée des cigarettes, la lumière lointaine de l’écran ! Quel écrivain pourra un jour faire comprendre ce que signifiait pour Francesco, et pour des milliers de gens comme lui, la fascination terrible, et disons-le, folle, de l’entrée, après l’éclat de toutes ces rues et couloirs illuminés, dans la salle de projection ? Le cinéma est – et ici le mot vient spontanément sous la plume – une jungle dont il faut explorer chaque arbre, en prenant garde aux lianes capables d’entraver l'explorateur trop confiant, aux tendres petits serpents et aux cobras venimeux qui pourraient lui enserrer les jambes. Quels sentiers pourra-t-il inventer – plus que découvrir – pour arriver au port inconnu et imprévu, et pourtant si intensément attendu ? Tiens, voilà un visage qui semble moins concentré que les autres, et à côté de lui, la place est libre : voyons, est-ce qu’il se tourne un peu ? A-t-il remarqué le jeune homme anxieux, le craintif jeune homme de vingt-deux ans ? Non, on dirait qu’il regarde attentivement l’écran. Mais observons encore : il faudrait qu’à un moment donné il détache son regard de là-haut, qu’il fasse un geste, qu’il bouge au moins un bras, qu’il allume une cigarette et cesse au même moment de fixer l’écran, pour se tourner enfin vers... Mais voilà, il s’est tourné, en effet, et sans allumer de cigarette, comme attiré par une volonté puissante ; et il regarde, mais à peine, hélas ! Plusieurs secondes s'écoulent (ou seulement quelques unes ?) : il change de position sur son fauteuil et – voilà, encore une fois, il se tourne vers... Serait-il l’Inconnu ? Ou un mirage trompeur ? Car à présent, il semble bien que la jungle se soit transformée en désert. Les autres corps ont momentanément disparu et là où auparavant s’enchevêtraient des touffes d’herbe et des lianes, il n’y a plus que la solitude : la seule oasis, c’est ce visage. 
Et alors, c’est là qu’il faut s’asseoir, à côté de lui. 
Vous comprenez maintenant pourquoi un cinéma peut être fascinant pour beaucoup de gens, et comment il pouvait apparaître aux yeux de Francesco. 

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Andrea Pavan (Site Flickr

au centre,  Andrea Fanelli  (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

vendredi 25 janvier 2013

«Vous ne devriez pas être là !» («Non dovreste essere qui !»)




La religion, cependant, il se pourrait bien que jamais je ne m'en sois approché de si près qu'au fil mal tendu de ces Élégies. Ce n'est pas pour m'y soumettre, et ce n'est pas non plus pour la bafouer, autre forme, et rageuse, de l'hommage et de l'acte de foi. Mais nous vivons depuis des mois dans l'encerclement toujours plus étroit d'un fléau. Vers le fond de toutes les lettres, tapie dans les moindres échanges de nouvelles, fatal butoir de tous les tours d'horizon, se cachant un moment de ce côté-là pour mieux ricaner de celui-ci, la mort, la mort, toujours la mort : fastidieuse, répétitive, terriblement dépourvue d'invention. La mort oblige à méditer sur l'absence, dont elle est le fin mot, et l'absence sur Dieu, dont elle est un des noms. C'est au point que nous vient aux lèvres une prière, qui n'a de sens que de ne pouvoir être entendue par Personne :

 « Dieu qui n'êtes pas, notre Maître en absence, ouvrez-nous les chemins de la terre sans chemins. Laissez Votre silence nous enseigner le nôtre. Autant qu'à Vos églises, vous manquez à la nuit, Suprême Carence, Vous manquez à la nature, aux déserts, aux forêts, aux plateaux comme à la mer, comme à nos âmes et à nos vies. Ce vide qui dans certains de ses épanouissements impeccables a seul été capable, parfois, de nous faire lointainement ressentir, par un gouffre qu'il ouvrait en nous, la majesté sans pareille de Votre néant, creusez-le davantage en nous. Daignez en aggraver notre soif, vivifiez-en notre désir. Ô permanente Eclipse, et sans Vous commander, faites-nous participer de Votre formidable inanité. Ô Très-Absent, Creux des Creux, Abyme dans l'Abîme, Dieu sans mémoire, sans origine et sans avenir, ne nous en veuillez pas d'avoir été. Considérez plutôt la méticuleuse imperfection que nous y avons mise, et consentez d'y voir mieux qu'une ressemblance, une aspiration vers Votre essence, un fragment, déjà, de Votre divinité. Et permettez-nous désormais d'être Vous, ou de n'être Rien : ce n'est pas incompatible. »

Renaud Camus  Élégies pour quelques-uns  Editions P.O.L, 1988









Images : Renaud Camus  (Site Flickr)



jeudi 24 janvier 2013

Le strade di notte (Les rues, la nuit)




Giorgio Gaber canta Le strade di notte (Calibi - G. Gaber - R. Angiolini), 1963 :

Le strade di notte
mi sembrano più grandi
ed anche un poco più tristi :
è perchè non c'è in giro nessuno.

Anche i miei pensieri di notte
mi sembrano più grandi
e forse un poco più tristi :
è perchè non c'è in giro nessuno.

Voglio correre a casa
voglio correre da te
e dirti che ti amo
che ho bisogno di te.

Speriamo che tu non dorma già,
mi spiacerebbe svegliarti.




Les rues, la nuit,
me semblent plus grandes
et même un peu plus tristes :
c'est parce que plus personne n'y passe.

La nuit, même mes pensées
me semblent plus grandes
et peut-être aussi plus tristes :
c'est parce que les rues sont vides.

Je veux courir chez moi
je veux courir vers toi
et te dire que je t'aime
que j'ai besoin de toi.

Espérons que tu ne dormes pas déjà,
je ne voudrais pas te réveiller.

(Traduction personnelle)






Images : Matteo Vitagliano  (Site Flickr)

mardi 22 janvier 2013

Fine stagione (Fin de saison)




Il mio dolore è quieto,
sta con me, non va via,
mi fa compagnia
il suo caro segreto.

Gli anni sono in me
illuminati e tristi,
oh, perché non venisti,
non tornasti, perché ?

Questa sera l’inverno
è più chiaro a occidente,
forse la stagione morente
ci saluta in eterno.

Attilio Bertolucci  Le poesie ed. Garzanti.


Ma douleur est paisible,
elle reste près de moi, elle ne s'en va pas,
son cher secret
me tient compagnie.

Les années sont en moi
illuminées et tristes,
oh, pourquoi n'es-tu pas venu,
tu n'es pas revenu, pourquoi ?

Ce soir, l'hiver
s'éclaircit à l'ouest,
peut-être que la saison mourante
nous salue pour toujours.

(Traduction personnelle)






Images : (1) et (2)  Site Flickr



lundi 21 janvier 2013

Le plus beau mémorial



 

"Enfance, mon amour, j'ai bien aimé le soir aussi : c'est l'heure de sortir." 

Saint-John Perse Éloges, XV






« Après Pujols, j'ai suivi une petite route de crête qui tendait à rejoindre la nationale de Villeneuve à Agen. Celle-ci aussi demeure sur de faibles hauteurs. À quelques laides maisons blanches éparses, la lumière était indulgente. Les derniers rayons rencontraient en profil parfait les arbres offerts et les blés verts sous le ciel sombre. Enfance, mon amour, j'ai bien aimé le soir aussi. Le plus beau mémorial serait que deux amis à vous, coupant entre les champs, à l'extrême fin d'une journée d'été, quand on s'inquiète d'être attendus pour le dîner, se demandent :
– Tu te souviens comme il aimait cette heure, cette lumière ? »

Renaud Camus Journal d'un voyage en France P.O.L, 1981






Les deux photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)



samedi 19 janvier 2013

Notre absence




Puisque nous sommes toujours plus étrangers à la terre, puisqu’elle se passe chaque jour plus tranquillement de nous, puisqu’elle ne daigne même pas s’apercevoir que nous avons un instant, dix ans, trois siècles tourné les yeux, détourné nos pas, infléchi le cours de nos pensées, de nos rêveries, ne devrions-nous pas creuser sans cesse plus avant notre absence, qui semble notre lien le plus sûr à ses nuits, ses plages, ses villes, ses visages, ses Estrémadures et ses Arcadies ? Le désir des corps, l’espérance chronophage, surtout, d’en recueillir encore un peu pour le nôtre, ces veilles, ces aguets, ces poursuites, ces «beaux promenoirs», ces complaisances arrachées, c’était encore une prétention, délicieusement décevante, à la présence ; tandis que n’attendre plus rien, ne promener par le monde qu’une disponibilité souriante, un amusement désarmé, une curiosité jamais lasse, mais détachée, sans volonté d’emprise, quelle liberté nous en échoit ! Quel empire en héritage, et sa banlieue (que nous avions trop négligée) !

Fontaines de Montluçon, de Bâle, de Casalpusterlengo ! Écluses, canaux noirs, bitumes, entrepôts d’assassins caressants ! Flaques trois fois relapses entre les pavés luisants du port d’Anvers, de Zagreb, de Bilbao ! Pensions de famille de Cortone, beds and breakfasts des Carpates, matins blafards sur Montmédy, sur Monthermé, sur Montlhéry ! Cinémas de Bari, jardinets de Vesoul, boulevards de l’Hôpital ! Ô rendez-vous des camionneurs, et vous, aires de repos des autoroutes, en Vénétie Julienne, en Bretagne, au León ! Rues de la Santé, salpêtrières de l’âme ! Dimanches de plein été dans les squares du quinzième arrondissement, me voici, je n’ai plus peur, je suis prêt ! Tremblez plutôt vous-mêmes, quinze-août des grandes capitales, fins d’après-midi d’hiver aux Sables-d’Olonne, beaux novembres bas d’Hagondange, de Stoke-on-Trent, d’Oviedo ! De quel fol amour votre indifférence affectée ni vos sournoises coquetteries vont-elles pas se prendre pour moi, qui ne leur demanderai plus rien ! C’était si simple : je règne, le soir tombe. Il suffisait de ne plus y penser...

Renaud Camus L'Elégie de Chamalières éditions P.O.L, 1991






Les deux photographies sont de Renaud Camus (Site Flickr)



vendredi 18 janvier 2013

Monte Amiata




Vu de Sienne, le Mont Amiata est une forme solennelle et délicate, couleur de cendre, qui plonge dans les espaces vides et venteux entourant la ville. Les jeunes filles dans les collèges, les écoliers dans les salles de classe presque toutes situées sur les ultimes éperons de l’habitat, se mettent souvent à la fenêtre, appuient le front à la vitre et s’attardent à le regarder. Quelques-uns sont de là-bas et sa masse lointaine, isolée dans le bleu de la région perdue, fourmille pour eux de vieilles histoires paysannes ; pour d’autres, c’est un mystère. Ce n’est pas un hasard si au milieu s’étend l’immense et irréelle vallée de l’Orcia avec ses crete (1) défrichées, ses vastes champs ensemencés, ses terres au repos dans le mouvement continu des coteaux qui occupent et ouvrent le ciel : la terre est d’un gris livide et brûlé si subtil que la lumière non absorbée s’y dilate en vibrations violacées qui se perdent au loin par delà les derniers contours et avivent la sensation d’immensité et de solitude. Terre qui apparaît comme une toile de fond pour la mémoire ou un lieu du rêve, au-dessus de laquelle un sens obscur et exalté perçoit le frisson d’un mystérieux courant d’air.




Mais le Mont Amiata est un règne beaucoup plus terrestre : son cône très élevé, riche en hêtres et, jusqu’en bas, en châtaigniers, s’évase en pentes douces et anfractueuses qui dans leur mouvement créent des cuvettes et de petits vallons : là, grâce à l’eau abondante, s’insinuent des cultures fraîches et serrées à moins que ne prospèrent vignes et olivettes à cause de la sécheresse ; vers le midi, le mont se répand en contreforts plus arides donnant sur la maremme où prédominent le grand chêne, entre des taches de plus modestes châtaigneraies, et encore l’olivier, la vigne, et dans les plis ombragés, les légumes. Quand la vue est limitée, on se trouve en un lieu des plus agréables, dans la profonde fraîcheur du vert fouillis des menues vallées où le paysan soigne sa treille, arrose ses céleris et ses salades avec l’eau du petit bassin ou du conduit rudimentaire tandis que plus haut, le grand été méditerranéen cogne sur le talus de la grand-route toute tressée de taches d’ombre et de soleil, et occupe nettement les sens et l’esprit, renouvelant le thème immémorial de la béatitude et de l’otium rustique. Quand l’horizon est plus ouvert, quand la vue se perd dans les latitudes célestes du pays siennois ou bien, sur l’autre versant, dans la fuite désolée à perte de vue vers la maremme des éperons rocheux entre lesquels serpentent de maigres torrents – l’Albegna et la Fiora – alors, l’imminence de tant d’espace suscite dans l’esprit une certaine mélancolie. 

(1) Crete : collines argileuses dénudées caractérisant la campagne siennoise. 

Mario Luzi  Trames  Éditions Verdier, 1986  (Traduction : Philippe Renard et Bernard Simeone)






Images : en haut, Alessandro Ornelli  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr 

en bas, Elena Fusto  (Site Flickr


D'autres extraits de Trames sur ce blog :

Spolète, l'Aurore au crépuscule

L'Eté, l'Enfance 

"Cor tibi magis Sena Pandit" 

Un autre extrait sur le site Terres de femmes :

Près de la reine de Saba  

Présentation de l'ouvrage sur le site des éditions Verdier

mardi 15 janvier 2013

Nuovo addio (Nouvel adieu)




Cardarelli, maître dans l'art de prendre congé :

Sento che il tempo cade e fa rumore nell’anima mia. Il rimorso, sempre ritornante ad ogni leggero soffio di fiducia, dei giorni mancati, delle risoluzioni violente, delle visite precipitate, apre vortici di disperazione nella mia volontà di rifarmi. Ho alle spalle il vuoto. Mi appoggio ai miei errori. Sono pieno di convinzioni contrastate dall’esperienza. Oh, dunque, lasciatemi andare ! Io voglio che la mia solitudine e il mio orgoglio siano almeno due fatti reali. 

Questo non me lo impedirete. Che io vi lasci, che io mi riduca ogni volta sempre più silenziosamente in me stesso, questo non me lo potrete impedire. Avete un bel dire che non è possibile e darmi lezioni di superiorità. Vi dico che noi finiremo per non vederci e non parlarci più ; e forse diventeremo nemici. Non c’è uomo che possa resistere a un altr’uomo ! Non c’è decisione che si possa scongiurare ! Non vi gioverà esser dolci, coprirmi di bontà, impegnarmi per il laccio della gratitudine, addormirmi col vino forte di certe parole che sapete. È lo stesso, vi sfuggirò. Tornerò ad annoiarmi sempre più facilmente di voi. – Non sorridete delle mie inquietudini, e ricordatevi che io sono un uomo pericoloso. Non vi fidate di me. Non avrò pietà del nostro affetto. Io non ho nessuna ragione di rispettare un uomo soltanto perché l’ho conosciuto. Io ho dei risvegli belluini nella necessità. 

Tutti i ragionevoli e spesso imponenti pretesti che ho lasciato passare per disfarmi di voi, non dicono nulla. Dicono soltanto che io mi lasciavo tradire. Ma quando meno mi aspettate, a somma confusione di tutte le opportunità, mi posso attaccare al più vile. Allora vi presenterò dei conti che non immaginate. Vi ricorderò dei particolari da meravigliarvi come io abbia potuto notarli. Avrò smesso tutto quel che costituiva la difesa del nostro rapporto : le apatie, le timidezze, le sensuali compiacenze. Le mie ultime parole saranno tempestate di verità. – Avreste per caso la forza di resistere ancora ? Se questo fosse possibile io avrei adesso qualche spirito fraterno da amare, qualche fedeltà da servire. Ma voi mi odierete e mi lascerete andare nella polvere delle mie ire. Così finiremo anche noi. Che cosa staremmo a fare più insieme ? Ci siamo dati quel che potevamo. Ci siamo rubati tutto il possibile. Abbiamo fatto la guerra e il saccheggio. Siamo stracchi del dovere compiuto e lordi delle fami soddisfatte. Me ne andrò. Non accetterò di prolungare questo giorno fumido che è tramontato in ciascuno di noi senza partorire una stella.

Vincenzo Cardarelli  Prologhi (1913-14) Ed. Mondadori, I Meridiani



 


Je sens que le temps décline et s’agite dans mon âme. Affleurant toujours à chaque léger souffle de confiance, le remords des jours manqués, des résolutions violentes, des visites précipitées, ouvre des abîmes de désespoir dans ma volonté de me ressaisir. Le vide est derrière moi. Je prends appui sur mes erreurs. Je suis rempli de convictions contrariées par l’expérience. Alors, laissez-moi partir ! Je veux que ma solitude et mon orgueil soient au moins deux faits réels. 

Cela, vous ne me l’interdirez pas. Que je vous abandonne, que je me réfugie toujours plus silencieusement en moi-même ; cela, vous ne pourrez pas me l’interdire. Vous avez beau dire que c’est impossible et me donner des leçons de supériorité. Je vous affirme que nous finirons par ne plus nous voir et ne plus nous parler ; et peut-être même deviendrons-nous ennemis. Il n’y a pas d’homme qui puisse résister à un autre homme ! Il n’y a pas de décision qui se puisse conjurer ! Il ne vous servira à rien d’être doux, de me couvrir de bonté, de tenter de me prendre au piège de la gratitude, de m’endormir avec le vin puissant de certaines paroles que vous connaissez bien. Vous aurez beau faire, je réussirai à m’enfuir. Vous finirez bien vite par m’ennuyer à nouveau. – Ne souriez pas de mes inquiétudes, et rappelez-vous que je suis un homme dangereux. Ne vous fiez pas à moi. Je n’aurai pas pitié de notre affection. Je n’ai aucune raison de respecter un homme pour la simple raison que je l’ai connu. Sous le coup de la nécessité, je peux avoir des réveils sauvages. 

Tous les prétextes raisonnables, et souvent décisifs, pour me défaire de vous que j’ai écartés ne signifient rien. Ils sont simplement la preuve que je me laissais trahir. Mais quand vous vous y attendez le moins, dans l’extrême confusion de toutes les opportunités, je peux m’attacher au plus vil d’entre eux. Alors, je vous présenterai des comptes dont vous n’avez pas idée. Je vous rappellerai des détails dont vous vous demanderez avec étonnement comment j’ai pu les remarquer. J’aurai renoncé à tout ce qui protégeait notre relation : les apathies, les timidités, les sensuelles complaisances. Mes dernières paroles seront criblées de vérités. – Auriez-vous encore la force de résister ? Dans ce cas-là, j’aurais maintenant quelque esprit fraternel à aimer, quelque fidélité à servir. Mais vous me haïrez et me laisserez m’en aller dans la poussière de mes colères. C’est ainsi que les choses finiront entre nous. Qu’aurions-nous encore à faire ensemble ? Nous nous sommes donné ce que nous pouvions. Nous nous sommes volé tout ce qui était possible. Nous avons fait la guerre en nous livrant au pillage. Nous sommes épuisés par le devoir accompli et alourdis par toutes les faims apaisées. Je m’en irai. Je n’accepterai pas de prolonger ce jour fumeux tombé en chacun de nous sans que de son crépuscule jaillisse la moindre étoile.

(Traduction personnelle)






Images :  en haut, Site Flickr

au centre et en bas, merci à Patrick Raymond pour ses photos de la Via Veneto (Site Flickr)

lundi 14 janvier 2013

La Guitare




La guitarra

Empieza el llanto
de la guitarra.
Se rompen las copas
de la madrugada.
Empieza el llanto
de la guitarra.
Es inútil callarla.
Es imposible
callarla.
Llora monótona
como llora el agua,
como llora el viento
sobre la nevada.
Es imposible
callarla.
Llora por cosas
lejanas.
Arena del Sur caliente
que pide camelias blancas.
Llora flecha sin blanco,
la tarde sin mañana,
y el primer pájaro muerto
sobre la rama.
¡Oh, guitarra!
Corazón malherido
por cinco espadas.

Federico Garcia Lorca  Poema del Cante jondo, 1921-1925

La chitarra

Inizia il pianto della chitarra.
Si rompono le coppe
dell'alba.
Inizia il pianto 
della chitarra.
È inutile
farla star zitta.
È impossibile
farla star zitta.
Piange monotona
come piange l'acqua,
come piange il vento
sulla neve.
È impossibile
farla star zitta.
Piange per cose
lontane.
Arena del caldo Sud
che richiede bianche camelie.
Piange freccia senza bersaglio
la sera senza domani,
e il primo uccello morto
sul ramo.
Oh chitarra !
Cuore trapassato
da cinque spade !

Traduzione : Elena Clementelli e Claudio Rendina 

La guitare

La guitare commence à pleurer.
Les coupes de l'aube
se brisent.
La guitare commence
à pleurer.
Il est inutile
de la faire taire.
Il est impossible
de la faire taire.
Elle pleure, monotone,
comme pleure l'eau,
comme pleure le vent
sur la neige.
Il est impossible 
de la faire taire.
Elle pleure
sur des choses lointaines.
Sable du Sud brûlant
qui veut de blancs camélias.
Elle pleure la flèche sans cible
le soir sans lendemain,
et le premier oiseau mort
sur la branche.
Oh guitare !
Cœur transpercé
par cinq épées !

(Traduction personnelle)






Images : Joe Lewis  (Site Flickr)



dimanche 13 janvier 2013

La dea pietosa (La déesse miséricordieuse)



Era lei, Giuseppe, che è passata nella tua vita
come una nebbia marina.
La vedemmo alla sera, quasi svanita, lontana.
E con lei l'eco, e il ritorno delle parole,
a lei non è servito amarti, seguirti
su per le scale di Porto Maurizio da bambino, implorare
pietà al padre per te, per la tua strada.

Oggi è discesa in forma di ragazza
a te sconosciuta, ma io l'ho vista
chinarsi sulle tue mani e piangere
e scomparire verso Oneglia, lasciandoti
solo di fronte alla luce della tua ombra
E al mare della memoria perenne altissima.

Roberto Mussapi Gita meridiana La dea pietosa Jaca Book, 2009





C'était elle, Giuseppe, qui est passée dans ta vie
comme une brume marine.
Nous l'avons vue au soir, presque évanouie, lointaine.
Et avec elle l'écho, et le retour des paroles,
il ne lui a servi à rien de t'aimer, de te suivre
par les escaliers de Porto Maurizio quand tu étais enfant, d'implorer
la pitié de ton père pour toi, pour ton chemin.

Aujourd'hui, elle est venue sous la forme d'une jeune fille
inconnue de toi, mais moi je l'ai vue
se pencher sur tes mains et pleurer
puis disparaître vers Oneglia, en te laissant
seul face à la lumière de ton ombre
et à la mer de la mémoire éternelle, la très haute.

(Traduction personnelle)

Dans la note qui accompagne ces vers, l'auteur nous dit ceci : «Ce poème a été écrit le 17 novembre 1986, après que j'eus appris la mort du père du poète Giuseppe Conte, qui en est le dédicataire. La "déesse de miséricorde" est Athéna, à qui j'attribue justement une intelligence miséricordieuse : la fidèle protectrice d'Ulysse représente l'intelligence dans le sens humaniste du terme, le désir anxieux de connaissance de son protégé, mais également une autre forme d'intelligence. Athéna suit l'homme qui est seul, qui a perdu tous ses amis, en les ayant vus tomber les uns après les autres : son intelligence est celle qui nous est nécessaire pour accéder à la connaissance, pour accepter la mort, pour résister au mystère. C'est en ce sens qu'elle est la gardienne d'Ulysse et la déesse de l'intelligence suprême et définitive, raison pour laquelle j'ai souhaité sa présence auprès de mon ami.»





Images : en haut, Don Sutherland (Site Flickr)

au milieu et en bas : Sergio Massano (Site Flickr)






samedi 12 janvier 2013

"Cor tibi magis Sena pandit"




Aujourd’hui encore, après tant de fois où cela s’est répété, je ne sais ce qui me rappelle impérieusement à Sienne et me fait aussitôt m’en éloigner. La ville appartient à ma première adolescence mais berce aussi mes rêves survivants d’homme mûr. A quoi vais-je obéir en montant dans le car qui, dépassé les maigres bois de pins, s’enfonce dans la Toscane profonde – à la mémoire, à l’espérance, à une complaisance douloureuse ou au plaisir ? Je ne puis répondre. Je souffre et m’exalte à la fois tandis qu’au long du ruban ondulé de la route – la Cassia encore romaine – notre région devient toujours plus vaste et clairsemée, et en même temps plus ferme en cette verte campagne, en cette terre ocre. Dans le lointain, tout cet espace vire et s’estompe en bleu et violet quand nous l’observons depuis les bastions ou les hautes maisons de Sienne. A la fois et indistinctement, toujours plus réel et plus onirique. Pour moi qui descend de la région de Florence, il n’est matière plus certaine, plus nette, nullement illusoire que ces terres en jachère et ces maisons vigoureusement équarries, tout ensemble rustiques et raffinées ; et rien n’est plus immatériel que tout cela se sublimant dans les marbres et les briques de Sienne. Ainsi la ville paraît-elle intime et lointaine en sa propre région ; elle peut à la fois donner une sensation de terre et paraître entourée par le vide et le vertige.

Les jours de marché, la Via di città, la Castarella et tous les environs du Campo sont bondés de métayers, de courtiers et de marchands qui portent au cœur de la ville l’odeur de la campagne rude et forte. Les Siennois, éminemment urbains, ne leur épargnent pas quelques railleries, mais la présence des campagnards entre les murs nobiliaires et les monuments quasi fantasmagoriques semble pourtant naturelle ou tout au moins inévitable. Mais ensuite, quand le soir est tombé, quand la ville, libérée des sombres aspects et de la fête de ses architectures, s’allège dans l’air à peine nocturne et que les campagnards s’en sont allés dans les cars bondés ou dans ces trains débonnaires qui démarrent à contrecœur en bas, sous les pentes, l’imagination peut à nouveau, entre les édifices demeurés taciturnes et solitaires, inventer autour des murs un espace irréel et infini, habité par des hommes bien plus chimériques que ceux vus auparavant. En général, c’était l’heure où enfant je sentais comme un secret courant d’air me paralyser et me glacer le sang, où mon esprit exalté revenait à certaines images de l’art siennois qui me paraissaient alors exprimer plus que d’autres ce vertige intime : la chevauchée mystérieuse, solitaire de Guidoriccio da Fogliano s’associait immanquablement à mes pensées ; cette lande entre les forteresses devenait alors la campagne environnante et cette fable toute la vie, son essence, sa fièvre.



Cependant, même en plein jour, l’après-midi, le silence est parfois si haut et la lumière qui cogne sur les pierres, sur les marbres, sur les briques incandescentes si éclatante que les sens ne peuvent les supporter – alors l’imagination effrénée vole vers des mirages, à tel point qu’on est souvent poussé vers les portes pour chercher un réconfort dans la couleur dense et concrète de la terre, dans le vert vraiment vert de l’herbe. Terre et herbe si proches que l’on peut, comme cela m’arrivait quand j’habitais Provenzano, avoir d’un côté de la maison un à-pic campagnard et de l’autre une très dense architecture urbaine.

Ici naissent fatalement d’étranges passions et de grandes manies et l’on ne peut vivre autrement que dans une subtile folie. En effet, la ville est pleine de types extravagants, d’hommes inquiets, attristés par de petits tracas ou exaltés par la vanité ou l’ennui. Quand ensuite viennent les jours du Palio, tout cela explose partout sous une forme qui paraît inconcevable à qui n’est pas d’ici ou n’y a jamais demeuré. De la femme, ce que je pourrais observer aujourd’hui restera toujours dominé par certaines apparitions froides, sublimes et intangibles que je voyais alors passant par ces rues ou montant par quelques-unes de ces rampes escarpées. C’étaient – mais il eût été impossible alors de penser à cette pluralité, chacune semblait absolument unique – c’étaient en général de très grandes jeunes filles avec quelque chose de malsain dans leur pâleur excessive, dans leur pas rapide mais fragile ; autour d’elles régnait une solitude si profonde qu’elles paraissaient vivre entourées de leur pure irradiation, ni plus ni moins que les vierges de la peinture à fond d’or.



Aujourd’hui, certes, je ne pourrais retrouver ce jeu, je ne suis plus de la partie ; et c’est là une ville où l’on ne peut vivre en étranger. En repartant, on passe la porte qui dit : Cor tibi magis Sena pandit... (1) A condition que notre cœur aussi se soit ouvert. En sortant, on quitte un monde, un royaume distinct de l’âme comme une étrange corniche du purgatoire et l’on rentre dans l’aventure ordinaire de la vie.

(1) Devise de Sienne inscrite sur la Porta Camollia, la porte principale de la ville : Sienne t'ouvre grand son cœur.

Mario Luzi Trames Editions Verdier, 1986 (traduction : Philippe Renard et Bernard Simeone)





Images : en haut et au centre Pedro Prats (Site Flickr)

mercredi 9 janvier 2013

Mezzogiorno d'inverno (Midi en hiver)




 In quel momento ch'ero già felice
(Dio mi perdoni la parola grande
e tremenda) chi quasi al pianto spinse
mia breve gioia? Voi direte: "Certa
bella creatura che di là passava,
e ti sorrise". Un palloncino invece,
un turchino vagante palloncino
nell'azzurro dell'aria, ed il nativo
cielo non mai come nel chiaro e freddo
mezzogiorno d'inverno risplendente.
Cielo con qualche nuvoletta bianca,
e i vetri delle case al sol fiammanti,
e il fumo tenue d'uno due camini,
e su tutte le cose, le divine
cose, quel globo dalla mano incauta
d'un fanciullo sfuggito (egli piangeva
certo in mezzo alla folla il suo dolore,
il suo grande dolore) della Borsa e il Caffé dove seduto
oltre i vetri ammiravo io con lucenti
occhi or salire or scendere il suo bene.

Umberto Saba, Canzoniere, Cose leggere e vaganti, ed. Einaudi



Midi en hiver

En ce moment où j'étais déjà heureux
(Que Dieu me pardonne une parole si grande et si terrible)
qui mena presque jusqu'aux larmes ma joie fugace ?
Sans doute direz-vous : «Certaine belle créature qui passait par là
et qui t'a souri ?» En fait, ce n'est qu'un petit ballon,
un petit ballon bleu perdu dans l'azur de l'air,
et le ciel natal resplendissant comme jamais
en ce midi limpide et froid de l'hiver.
Un ciel avec quelques petits nuages blancs,
et les vitres des maisons flamboyant au soleil,
et la fumée légère d'une ou deux cheminées,
et au-dessus de chaque chose, les divines choses,
ce globe échappé de la main imprudente d'un enfant
(bien sûr, son chagrin, son grand chagrin, le faisait pleurer
au milieu de la foule) entre le Palais de la Bourse et le Café
où, assis derrière les vitres, les yeux brillants d'admiration,
je regardais tantôt monter, tantôt descendre son trésor.

(Traduction personnelle)







Images : en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr

mardi 8 janvier 2013

L'odeur des roses



"Elles se sont réfugiées du côté de l'ombre..."





Il y a une scénographie de l'attente : je l'organise, je la manipule, je découpe un morceau de temps où je vais mimer la perte de l'objet aimé et provoquer tous les effets d'un petit deuil. Cela se joue donc comme une pièce de théâtre.
Le décor représente l'intérieur d'un café ; nous avons rendez-vous, j'attends. Dans le Prologue, seul acteur de la pièce (et pour cause), je constate, j'enregistre le retard de l'autre ; ce retard n'est encore qu'une entité mathématique, computable (je regarde ma montre plusieurs fois) ; le Prologue finit sur un coup de tête : je décide de «me faire de la bile», je déclenche l'angoisse d'attente. L'acte I commence alors ; il est occupé par des supputations: s'il y avait un malentendu sur l'heure, sur le lieu? J'essaye de me remémorer le moment où le rendez-vous a été pris, les précisions qui ont été données. Que faire (angoisse de conduite) ? Changer de café ? Téléphoner ? Mais si l'autre arrive pendant ces absences ? Ne me voyant pas, il risque de repartir, etc. L'acte II est celui de la colère ; j'adresse des reproches violents à l'absent : «Tout de même, il (elle) aurait bien pu..», «Il (elle) sait bien...» Ah! si elle (il) pouvait être là, pour que je puisse lui reprocher de n'être pas là ! Dans l'acte III, j'atteins (j'obtiens ?) l'angoisse toute pure : celle de l'abandon; je viens de passer en une seconde de l'absence à la mort ; l'autre est comme mort : explosion de deuil : je suis intérieurement livide. Telle est la pièce ; elle peut être écourtée par l'arrivée de l'autre ; s'il arrive en I, l'accueil est calme ; s'il arrive en II, il y a «scène»; s'il arrive en III, c'est la reconnaissance, l'action de grâce : je respire largement, tel Pelléas sortant du souterrain et retrouvant la vie, l'odeur des roses.

Roland Barthes Fragments d'un discours amoureux éditions du Seuil, 1977








Image : en haut, Renaud Camus (Site Flickr)

en bas : Source

lundi 7 janvier 2013

De l'ombre et des larmes




À Patrick Mauriès



«Fille fleur ou fille des fleurs, il m'est difficile de ne pas penser un tel nom lorsque je regarde Louise de Vilmorin vivre dans ce Verrières où même les meubles paraissent avoir poussé comme des plantes. Il est probable que dans la vaste graineterie mystérieuse où j'organisai jadis un bal pour des enfants qui m'appellent "mon oncle", on trouve des graines à meubles et des graines à livres et des graines de toute sorte qui expliquent l'incroyable force avec laquelle, dans cette maison, poussent les belles allures, les fous rires, les rêves, les poèmes, les oracles (qu'il arrive aux personnes déshéritées de confondre avec les jeux de mots). Bref, on imagine mal cette Louise écrivant et usant de l'encre. Son secret ne serait-il point de connaître l'exigence de ses racines ou par quel mécanisme fabriquer les taches, les coloris et les formes de ses pétales et obtenir tant de grâces lumineuses avec de l'ombre et des larmes ?»

Jean Cocteau, article paru dans La Revue de Paris, juin 1955, repris dans Louise de Vilmorin - Jean Cocteau, Correspondance croisée Editions du Promeneur, 2003









J'ai  vu 

J'ai vu plus d'un adieu se lever au matin,
J'ai vu sur mon chemin plus d'une pierre blanche,
J'ai vu parmi la ronce et parmi le plantain
Plus d'un profil perdu, plus d'un regard éteint
Et plus d'un bras, la nuit, que me tendaient les branches.

Par le calme et la pluie et le souffle du vent
J'ai vu passer les mots qu'un baiser accompagne.
J'ai vu ces baisers-là s'en aller au couvent
Et dans le flot des lacs où le temps va, rêvant,
J'ai vu plus d'un noyé dont je fus la compagne. 

J'ai vu tous mes regrets guetter mon avenir,
L'amour me délaisser pour une autre nature
Mon cœur, mal estimé, de loin me revenir
Et ce cœur me rester pour battre ma mesure.

Ces mains, ces yeux, ces bras où passa mon destin
Ces profils éperdus ne pesant plus une once,
Je les revois dans l'onde et l'arbre et le plantain
Et je vois mon destin dans l'entrelacs des ronces. 

Louise de Vilmorin  Poèmes, Gallimard, 1970










Images : en haut, Verrières, (Source)

en bas, Valerio Pirrera  (Site Flickr)





samedi 5 janvier 2013

Alla marcia




"Puissance, tu chantais sur nos routes nocturnes !..."










Sur l’autoroute m’a pris tout à l’heure une bouffée d’enthousiasme pour l’existence telle que je n’en avais pas éprouvé depuis je ne sais combien de temps. Elle m’est restée aussi longtemps que j’ai écouté et réécouté, trois fois, quatre fois, davantage peut-être, sur le lecteur de disques compacts, le troisième mouvement alla marcia de la suite Carelia de Sibelius. La nuit tombait sur la Belgique et le Nord de la France. A gauche et à droite se détachaient à tout propos des autoroutes pour Anvers, pour Bruxelles, Gand, Mons, Louvain, Charleroi, Tournai, Lille, Calais, Reims, Lyon ou Nancy. La circulation était très dense, mais tout à fait fluide. A gauche le flot blanc des phares, en sens inverse du mien ; à droite le flot rouge des feux arrière, devant moi. Un train de marchandises se dirige vers le nord, un TGV illuminé nous dépasse en direction du sud. Dans le ciel encore blanc des avions se croisent. Tout est harmonieux, bien huilé, très gai. Bonheur d’Europe. Paix d’Europe. Amour européen de la vie, de la curiosité, des échanges, des villes. Et la chose publique sur de justes balances. Par là-dessus cette musique incroyablement allante et drôle, à la fois, débordante d’une contagieuse confiance en soi. L’enregistrement est celui de Hans Rosbaud, avec l’orchestre philharmonique de Berlin : il date des années cinquante, mais semble avoir été fait hier, et il est éblouissant.

Après deux ou trois répétitions, je dirige l’orchestre du volant, à la relative surprise, sans doute, des conducteurs qui me dépassent (mais presque personne ne me dépasse). Je me sens vigoureux et conquérant, viril, malin, supérieurement intelligent, aimé et même riche – de tous ces qualificatifs le plus inattendu, probablement. Et l’amour de l’humanité coule de moi et de mon orchestre vers tous ces voyageurs et leurs machines diverses, au ballet bien réglé, dans la nuit qui prend ses aises pour la nuit, sur les campagnes du Hainaut, de l’Artois, des Flandres et de la Picardie.

Renaud Camus Retour à Canossa Editions Fayard, 2002






On peut écouter ici l'émission de Jacques Chancel Figures de proue, avec Renaud Camus, diffusée sur France Inter en 2003, au moment de la parution de Retour à Canossa.



Images
: en haut, Vincent Desjardins (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

vendredi 4 janvier 2013

Les Ombres heureuses




Stanford a éteint plusieurs lampes, n’en laissant qu’une seule allumée ; puis il a ouvert toutes grandes les fenêtres. Il était assez tard, de sorte que la circulation, tout en bas, dans la rue, avait beaucoup diminué et ne formait plus qu’un fond sonore presque imperceptible. La nuit de printemps était entrée dans la pièce ; et de cette nuit a monté une musique d’une douceur surhumaine. Je l’ai déjà dit, la musique ne comptait pas beaucoup, pour moi ; mais ce soir-là, je devais être en état de grâce. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était cette musique, ni qui l’avait écrite, ni d’où elle venait. Elle venait d’un autre monde. Cela m’a saisi dès les premières mesures. Elle venait d’un monde très ancien et, à la fois, sans âge ; elle avait la plénitude de ce qui ne s’écoule pas, et pourtant la mélancolie d’un écho, d’un rappel, d’une réminiscence... Après un assez long prélude aux cordes, une flûte solitaire a modulé un air pastoral, lent et méditatif, enjoué aussi, qui semblait se chercher lui-même avec une hésitation adorable : comme si un berger essayait de traduire sur son pipeau la lumière du jour et l’innocence de son cœur, ou des arbres... Puis une voix de femme a chanté un hymne de calme jubilation, qui s’élevait en volute vers une note haute et ensoleillée ; et cet hymne était bientôt repris par un chœur d’hommes et de femmes... Nous écoutions en silence. Quand le morceau s’est achevé, je n’ai pas osé demander ce que c’était, puisque apparemment c’était quelque chose de si connu que Stanford n’avait pas jugé nécessaire de citer le nom de l’auteur ni le titre... Mais, juste avant de prendre congé, comme le disque avait été laissé sur le plateau de l’électrophone, je me suis arrangé pour m’en approcher et jeter un coup d’œil ; et j’ai vu que c’était le deuxième acte de l’Orphée, de Gluck.

Jean-Louis Curtis Cygne sauvage éditions Julliard, 1962











Images : (1) Site Flickr

(2) Site Flickr

jeudi 3 janvier 2013

Una fonte (Une source)




Che dire se un giorno le cose naturali – fonti, boschi, vigne, campagna – saranno assorbite dalla città e dileguate, e s’incontreranno in frasi antiche ? Ci faranno l’effetto dei theoi, delle ninfe, del sacro naturale che emerga in qualche verso greco. Allora la semplice frase « c’era una fonte » commuoverà.

Cesare Pavese  Il mestiere di vivere  Ed. Einaudi

Que dire, si un jour, les choses naturelles – sources, bois, vignes, campagne – sont absorbées par la ville et escamotées, et se rencontrent dans des phrases anciennes ? Elles nous feront l’effet des theoi, des nymphes, du naturel sacré qui surgit d’un vers grec. Alors la simple phrase « il y avait une source » sera émouvante.

(Traduction : Michel Arnaud) 


 







Images : en haut, Tiziana de Meis  (Site Flickr

en bas, (1)  Site Flickr