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jeudi 19 juillet 2018

Le partage des eaux




Dominique Fernandez publie aux éditions Philippe Rey une version revue et très amplifiée d'un récit déjà paru en 2005, Où les eaux se partagent. Lucien, un peintre français, y fait découvrir la Sicile à sa jeune femme, Maria, une Italienne du Nord qui jette sur les Méridionaux un regard plein de préjugés et de réticences. A l'extrême pointe de l'île, là où deux mers se rejoignent dans un paysage d'une beauté grandiose, ils achètent à un marquis désargenté (flanqué de son inénarrable ragionere (tout  à la fois comptable, intendant, administrateur et en fait factotum) répondant au nom très connoté de Palmiro Cazzone) une maison (la Casina) où ils comptent passer les mois d'été et travailler au calme. Mais leurs voisins, avec leurs coutumes si particulières et le goût du mystère des Siciliens, vont bousculer le bel ordonnancement prévu. Ce qui ravit le lecteur dans ce roman, c'est moins la trame narrative, assez convenue, et les personnages, souvent trop archétypaux, que les magnifiques descriptions de la Sicile et les évocations si vivantes et pertinentes de ce que l'on pourrait appeler l'âme sicilienne, que Fernandez connaît si bien et qui est au cœur de toute son œuvre. J'en donne ici un exemple tiré d'un passage situé au début du roman, où l'auteur évoque ce partage des eaux qui donne son titre à l'ouvrage et dans lequel réside sa signification profonde :

En face de nous, sur un îlot de quelques arpents, un fortin castillan contemporain de la bataille de Lépante dressait ses murailles roses presque intactes. Le flot battait avec une régularité entêtante contre le pied de la falaise. Les rayons du soleil irisaient la surface d'innombrables nuances, du franc indigo aux plus fines dégradations de l'outremer. Une moire à larges raies descendait en diagonale de l'horizon. Des pétroliers à la ligne de flottaison orange passaient au loin, des cargos noirs en route pour Tunis, un ferry blanc à destination de Malte. Plus près de nous, des barques de pêche rentraient au port avec ce bruit des moteurs à deux temps, sourd, égal, monotone, qu'on désigne sous le nom onomatopéique et dédaigneux de teuf-teuf, alors qu'il donne par sa musique constante et sereine un rythme à l'immensité. Aussi loin que portait le regard, je ne découvrais aucune voile, aucun yacht, aucune embarcation de plaisance. Les paquebots de croisière semblaient ignorer ces parages. Mer utile, mer de travail et de fatigue, où chacun se concentre sur sa tâche, non mer de loisir et de vacances ; exactement ce qu'il nous fallait, à nous qui avions décidé, pour des raisons privées et professionnelles, de rompre trois mois par an avec la société.




Lieu vraiment idéal : à la pointe de la pointe, sans contact avec le monde habité. Seules vivantes dans ce désert restent les eaux, qui changent sans cesse de couleur. Juste au pied de la maison, elles se séparent en deux masses distinctes dont la jointure se marque par une ligne plus pâle indiquant un soulèvement du sol à cet endroit. Cette bande sous-marine moins profonde, qui tantôt disparaît sous l'action des courants et tantôt se discerne à l’œil nu, relie la terre au fortin rose. La mer Tyrrhénienne, qui longe la côte occidentale de l'Italie, se termine ici, où commence la mer Ionienne, qui s'étend à l'est jusqu'à la Grèce. Les deux fosses de la Méditerranée se rencontrent sur cette frontière tracée à l'époque où l'Afrique s'est détachée de l'Europe.
– Par temps calme, vous pouvez aller à pied jusqu'au fort et voir les lapins qui abondent dans l'îlot, nous dit le ragioniere.
– Vous y allez souvent ?
– Jamais.
Il ajouta qu'il ne se risquerait jamais à cette « expédition », pas plus qu'il n'irait sur les plages mettre les pieds dans l'eau. 
– Vous ne vous baignez pas ? demandai-je.
Il mare è nemico.
La mer est ennemie : il avait prononcé cette phrase avec une conviction et une énergie qui confirmaient nos observations sur l'antipathie naturelle des Siciliens pour la mer. Se rappellent-ils qu'elle ne leur a apporté dans le passé que des colons ou des pirates, grecs, latins, phéniciens, turcs, arabes, normands, espagnols, piémontais, engeance de prédateurs et de pillards, variés de race et de langue, mais également cupides ? Ou le souvenir de la malaria, qui infestait les côtes jusqu'à la fin de la guerre, est-il resté vivace ? Je ne serais pas long à apprendre que ces explications n'existaient que dans ma tête farcie de références historiques, la vraie raison de cette hostilité étant ailleurs.

Dominique Fernandez  Où les eaux se partagent  Editions Philippe Rey, 2018









Images : de haut en bas, (1) Site Flickr

(2) Claus Moser  (Site Flickr)

(3) Stefano  (Site Flickr)

(4) Camilla  (Site Flickr)

(5) Andrea Moroni  (Site Flickr)




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