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dimanche 24 mars 2013

Terra d'ombra naturale (Terre d'ombre naturelle)






Racconti con figure (Récits avec images) est l'un des derniers livres d'Antonio Tabucchi ; il y a réuni un ensemble de textes inspirés par des images : peintures, aquarelles, estampes, dessins, photographies... Le passage ci-dessous est extrait du texte intitulé Gli eredi ringraziano (Les héritiers remercient), merveilleuses variations sur le Testament de l'artiste portugaise Maria Helena Vieira da Silva. Ici, Tabucchi illustre le passage suivant du Testamento : "[Eu lego aos meus amigos ] Um terra de sombra natural para aceitar melhor a melancolia negra" ([Je lègue à mes amis] Une terre d'ombre naturelle pour mieux accepter la mélancolie noire) :

Il vecchio Maestro pulì i pennelli e li infilò nel vaso da sakè come se fossero un mazzo di fiori. Prese il foglio di carta di riso ancora umido e con due spilli lo appuntò sul telaio della finestra aperta, come se fosse una tenda. Il paesaggio non cambiò, si sovrappose soltanto a quello naturale : in primo piano il fascio dei bambù nel giardino, poi i fianchi della collina, la valle con i salici, sul fondo il piccolo lago e nel cielo la bruma autunnale che esalava dalla terra e dall'acqua. Anche il colore era lo stesso, solo un po' più scuro, come se la notte fosse più imminente : une terra d'ombra naturale che variava secondo la quantità d'acqua nella quale aveva stemperato il colore. Ma il paesaggio dipinto aveva qualcosa che il paesaggio naturale non aveva : un'enorme cavalletta dalle elitre trasparenti attraverso la quale si vedevano i bambù, la collina, la valle, il lago, la bruma nel cielo. La serva si affacciò per dirgli che il tè era pronto e l'acqua per il bagno si stava per raffredando. Il vecchio Maestro si tolse il kimono e lo piegò sulla stuoia, accese la lampada votiva ai suoi morti e rimase nudo davanti al suo acquerello, a guardarlo. Poi prese il pennello da inchiostro e in alto a destra, dove il colore di terra d'ombra era più chiaro, scrisse :

sera d'autunno
              la malinconia nera
                                 ha preso forma d'insetto


Antonio Tabucchi  Racconti con figure  Sellerio editore, 2011





Le vieux Maître nettoya les pinceaux et les plaça dans le pot à saké comme s'il s'agissait d'un bouquet de fleurs. Il prit la feuille de papier de riz encore humide et avec deux épingles il la fixa sur le châssis de la fenêtre ouverte, comme s'il s'agissait d'un rideau. Le paysage ne changea pas, il se superposa seulement à l'autre, naturel : au premier plan, le faisceau des bambous dans le jardin, puis les flancs de la colline, la vallée avec les saules, sur le fond le petit lac et dans le ciel la brume automnale qui montait de la terre et de l'eau. La couleur aussi était la même, seulement un peu plus sombre, comme si la nuit était sur le point de tomber : une terre d'ombre naturelle qui variait en fonction de la quantité d'eau qu'il avait utilisée pour délayer les couleurs. Mais le paysage peint avait quelque chose qui n'existait pas dans le paysage naturel : une énorme sauterelle aux élytres transparents à travers laquelle on voyait les bambous, la colline, la vallée, le lac, la brume dans le ciel. La servante apparut pour lui dire que le thé était prêt et que l'eau du bain était en train de refroidir. Le vieux Maître ôta son kimono et le plia sur la natte, il alluma la lampe votive des morts et, nu devant son aquarelle, il la regarda. Puis il trempa un pinceau dans l'encre et en haut à droite, là ou la couleur de terre d'ombre était plus claire, il écrivit :

soir d'automne
               la mélancolie noire
                                        a pris la forme d'un insecte. 


(Traduction personnelle) 










Images : en haut, Takeshi Kimura  (Site Flickr)

au centre, Adam Gulkis  (Site Flickr)

en bas (1) Emm Nagase  (Site Flickr)

(2) Antoine Mocquet  (Site Flickr)


samedi 23 mars 2013

Oh les beaux jours (Giorni felici)




"WILLIE. (in un soffio) Win.

Pausa. Winnie guarda davanti a sé. L'espressione felice appare, si fa più intensa.

WINNIE. Win ! (Pausa) Oh, ma questo è veramente un giorno felice, sarà stato un altro giorno felice ! (Pausa). Dopo tutto. (Pausa). Finora."







Dans Se souvenir et oublier (éditions Portaparole, 2011), Adriana Asti évoque dans une conversation avec René de Ceccatty sa longue et belle carrière cinématographique et théâtrale. Dans le passage que je cite ici, il est question de son interprétation du rôle de Winnie dans la célèbre pièce de Beckett Oh les beaux jours, mise en scène par Bob Wilson à Paris (Théâtre de l'Athénée-Louis-Jouvet) en 2010 :

Quand j'ai joué Oh les beaux jours de Beckett, j'ai eu le sentiment que tout l'orchestre était plein de Winnie. Toutes pareilles à moi : même ma mère est une Winnie. D'ailleurs si j'avais fait la mise en scène, j'aurais mis maman enterrée dans le parquet de son salon. Papa dans son fauteuil avec son journal. Maman qui parle et papa qui ne l'écoute pas vraiment, mais qui dit :
- Oui, c'est vrai, tu as raison.

Le temps passe, elle meurt, il la suit dans la mort. Winnie, c'est ma mère. Et dans le public, il n'y a que des Winnie. Je ne parle pas d'inconnues, mais de femmes qui sont dans ma situation. C'est la beauté de cette pièce. Alors que si je fais Viola dans La Nuit des Rois, il n'y a pas tant de Viola que ça dans le public. Des Lady Macbeth, si, c'est possible. En tout cas, pas autant que de Winnie ! Beckett a écrit pour le monde entier. Moi, je vois ma mère enterrée dans son parquet parfaitement ciré. elle disait qu'une bonne devait s'agenouiller pour bien briquer le parquet. Le balai, la cireuse ne suffisent pas. Il faut se mettre à genoux. Voilà, c'est ce que je vois en jouant Winnie. mais je crois que chaque spectateur voit sa famille, ses proches. C'est le génie universel de Beckett.

Adriana Asti  Se souvenir et oublier  Portaparole, 2011











Images : Adriana Asti dans Oh les beaux jours ! de Samuel Beckett, mise en scène de Bob Wilson

vendredi 22 mars 2013

Ecoutez la chanson bien douce (Udite la canzone dolce)




Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire,
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile,
Qui palpite aux brises d'automne.
Cache et montre au coeur qui s'étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D'être simple sans plus attendre,
Et de noces d'or et du tendre
Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur à l'âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage,
L'âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !...
Ecoutez la chanson bien sage.

Paul Verlaine  Sagesse






Udite la canzone dolce
Che piange solo per piacervi.
Canzone discreta, leggera :
Un brivido d'acqua sul muschio !

La voce vi fu nota (e cara ?),
Ma ora è velata
Come una vedova desolata,
E come lei ancora fiera,

E fra le pieghe lunghe del velo
Mosso alle brezze d'autunno,
Al cuore stupito cela e svela
La verità come una stella.

Dice, la voce ritrovata,
Che la bontà è la nostra vita,
Che né rancore né invidia
Rimane in noi, quando morte giunge.

E anche parla della gloria
Di essere semplice senza più indugio,
E di nozze d'oro, e di una tenera
Gioia di pace senza vittoria.

Accogliete la voce insistente
Nel suo ingenuo epitalamio.
Nulla è più dolce per l'anima
Che far meno triste un'altra anima !

L'anima che senza collera
Soffre, è di passaggio, è in pena,
E quanto chiara, la sua morale !...
Ascoltate la saggia canzone.

Traduzione : Diana Grange Fiori 








Images : en haut, Site Flickr 

jeudi 21 mars 2013

Gaspard Hauser chante : (Kaspar Hauser canta :)




"Bald, bald, Jüngling, oder nie..."






Je suis venu, calme orphelin
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau,
Sous le nom d'amoureuses flammes,
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l'étant guère,
J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard.

Paul Verlaine  Sagesse






Io sono venuto, calmo orfanello,
Ricco solo del mio sguardo tranquillo,
Verso gli uomini delle grandi città :
Non mi hanno trovato scaltro.

A vent'anni un turbamento nuovo,
Sotto il nome d'amorosa fiamma,
Mi ha fatto trovar belle le donne :
Loro non mi hanno trovato bello.

Benché senza patria e senza re
E non essendo neanche prode troppo,
Ho voluto morire alla guerra :
La morte non ha voluto me.

Troppo presto sono nato, o troppo tardi ?
Che cosa sto facendo a questo mondo ?
Oh tutti voi, il mio dolore è profondo :
Pregate per il povero Kaspar !

Traduzione : Diana Grange Fiori

 










Images : en haut, Friedrich Schelle Kaspar Hauser Denkmal, Ansbach (photographie de Michael Zaschka)

au centre et en bas, extraits du film de Werner Herzog  Jeder für sich und Gott gegen alle  (L’Énigme de Kaspar Hauser)




mercredi 20 mars 2013

Il tramonto della luna (Le déclin de la lune)











Le texte de Gesualdo Bufalino que l'on peut lire ci-dessous est extrait de son ouvrage Cere perse (Cires perdues), dans lequel il a réuni quelques uns de ses articles écrits pour différents journaux. Je cite ici le début de l'article intitulé Il tramonto della luna :

La luna era di casa nelle canzoni della mia gioventù. Su nessun testo di poeta ermetico mi sono travagliato come a decifrare l'attacco, arditamente demente, di Luna marinara : «Luna marinara, / l'amore è dolce se non si impara, / se si dice ma...»

Vi furono lune bugiarde, malinconiche, galeotte, appuntamenti con la luna fuori di città, l'astro d'argento luccicò a lungo, con zelo professionale, sul mare di Santa Lucia. Et vi fu Luna lunera, un motivetto spagnolo che mi piaceva stonare, mentre mi sbarbavo nel bagno della pensione. «Luna lunera, cascabelera...» Un vocabolo, questo, che m'intrigò, irreperibile nel mio dizionarietto da tasca, e tuttavia gradevole fra le labbra come un dolciume. So ora che vuol dire "sventata", "pazzarella" ma non mi serve saperlo, non canto più, né un mistero verbale basterebbe a incantarmi. Solo mi chiedo di tanto in tanto se i parolieri apprezzino ancora un pianeta così consumato. Bisognerà che m'informi in giro, non ho pratica, il mio disprezzo per le musicherie odierne è forse ingiusto ma risoluto quanto quello di mio padre per le canzoni che piacevano a me. Pure, da qualche sillaba che m'è capitata di cogliere passando sotto un balcone canoro o aprendo incautamente la radio, ho appreso abbastanza per convincermi che oggi sono di moda linguaggi più decisivi.

Del resto il discredito della luna era cominciato già prima, le sue ultime fortune si ebbero al tempo dei coprifuochi di guerra. Poi fu sempre più difficile alzare gli occhi al cielo, si rischiava di finire sotto una ruota. La campagna in parte si spopolò, in parte si corruppe di case urbane, di luci elettriche ; la luna divenne una cosa da astronomi, grigio ciottolo galeggiante nella negrità degli spazi. Tanto peggio per i superstiti cavalieri della notte, i lunatici, i tiratardi, i guardiani di faro, i baristi by night, i ladri di passo, i pastori erranti, i lupi mannari, le ronde del piacere, le sonnambule, i fornai...

Gesualdo Bufalino  Cere perse  Ed. Classici Bompiani, 2006






La lune est chez elle dans les chansons de ma jeunesse. Jamais sur aucun texte de poète hermétique je n'ai autant peiné que pour déchiffrer le début, audacieusement insensé, de Luna marinara : «Luna marinara, / l'amour est doux si on l'ignore, / si on dit mais...»

 


Il y eut des lunes menteuses, mélancoliques, entremetteuses, des rendez-vous avec la lune loin de la ville ; l'astre d'argent brilla longtemps, avec un zèle tout professionnel, sur la mer de Santa Lucia. Puis il y eut Luna lunera, un petit refrain espagnol que, même si je chantais faux, j'aimais fredonner en me rasant dans la salle de bains de la pension. «Luna lunera, cascabelera...» Un mot, celui-là, qui m'intrigua longtemps, introuvable dans mon petit dictionnaire de poche, et cependant aussi agréable sur les lèvres qu'une friandise.  Maintenant, je sais qu'il signifie "écervelée", "fofolle", mais ça ne me sert plus à rien de le savoir, je ne chante plus, et plus aucun mystère verbal ne suffirait à m'enchanter. Il m'arrive seulement parfois de me demander si les paroliers parviennent encore à apprécier une planète aussi usée. Il faudra que je m'informe autour de moi, le sujet m'échappe complètement ; mon mépris pour les musiquettes d'aujourd'hui est peut-être injuste, mais il est tout aussi résolu que celui de mon père pour les chansons qui me plaisaient. Toutefois, d'après les quelques bribes qu'il m'est arrivé de saisir au vol en passant sous un balcon à sérénade ou en ouvrant imprudemment la radio, j'en ai appris suffisamment pour me convaincre qu'aujourd'hui, la mode est à des vocables plus crus.

 


Du reste, le discrédit de la lune ne date pas d'hier, ses dernières fortunes remontent à l'époque des couvre-feux pendant la guerre. Par la suite, il devint de plus en plus difficile de lever les yeux au ciel, on risquait à tout moment de finir sous les roues d'une voiture. On vit la campagne se dépeupler et se corrompre sous l'afflux des constructions modernes et des lumières électriques ; la lune devint une affaire d'astronomes, un caillou gris flottant dans la noirceur des cieux. Et tant pis pour les derniers chevaliers de la nuit, les lunatiques, les couche-tard, les gardiens de phare, les employés des bars de nuit, les monte-en-l'air, les bergers errants, les loups-garous, les rondes du plaisir, les somnambules, les boulangers...

(Traduction personnelle)






Images : grazie a Aurelio Candido (Site Flickr)

mardi 19 mars 2013

I venditori di flauti




Per la valle scendevano
i due venditori di flauti,
vestiti di velluto nero.

Camminavano
senza guardarsi intorno
come due giovani soldati
fuggitivi.

Li chiamai
per fare acquisti, ma essi non m'intesero.
Da quel giorno non sono più passati
venditori di flauti davanti alla mia casa.

Attilio Bertolucci  Le poesie  Fuochi in novembre (1934) Garzanti


Les vendeurs de flûtes

Dans la vallée descendaient

les deux vendeurs de flûtes,
vêtus de velours noir.

Ils marchaient
sans regarder autour d'eux
comme deux jeunes soldats
en fuite.

Je les appelai
pour faire quelques achats, mais ils ne m'entendirent pas.
Depuis ce jour, plus aucun vendeur de flûtes
n'est passé devant ma maison.

(Traduction personnelle)


Lire Fuochi in novembre (fichier PDF)

 
Image : Fred (Site Flickr)

lundi 18 mars 2013

Les péripéties de la lumière (Le peripezie della luce)




Ce nouvel extrait de Cires perdues, de Gesualdo Bufalino, est consacré au peintre sicilien Piero Guccione, né en 1935 :

De quelle couleur sont les yeux de Piero Guccione ? Bien que le connaissant depuis des années, je ne saurais répondre, j’ai toujours regardé ses tableaux davantage que son visage. Il conviendrait pourtant de le savoir. Car un fil invisible court, je le suppose, entre la main qui peint et la pupille qui la dirige ; et le fait qu’un peintre ait l’œil céleste, gris ou marron, doit avoir quelque obscure influence sur le choix de sa palette. Après tout, le sortilège de la peinture est là : dans une rétine qui brusquement s’ouvre toute grande sur les choses et qui, tout en s’en imprégnant, les imprègne d’elle-même et les colore jusqu’à les capturer dans le piège d’un cadre. Tout artiste, qu’il soit ou non peintre du dimanche, porte dans le balbutiement ou le cri de son fiat la marque d’une intrépide appropriation visuelle. Voir, je veux dire le simple fait de voir, signifie créer, soustraire le désordre de l’être à la cécité du non-être. Peindre signifiera donc non seulement créer deux fois, mais voler deux fois, s’il est vrai que dans chaque peintre se cache naturellement l’image à double face d’un voleur et d’un dieu. (...)




Pour Guccione, le divin est partout, mais essentiellement dans les péripéties de la lumière lorsqu’elle affile sur la peau des objets le tranchant de son épée. Il la saisit alors au passage avec des astuces de braconnier ; et c’est au moment précis où l’espionnage devient extase et la vue vision que naît son mysticisme laïque. Lequel est une façon, simple et noble entre toutes, de débarrasser les choses de leurs scories historiques pour les recontempler dans leur virginité initiale, comme lors du repos du septième jour ou de la première aube qui suivit le déluge. Car c’est bien une paix rédemptrice que célèbrent ses paysages raréfiés : depuis les ciels où surgit une hirondelle noire ou bien où tremble une lune minuscule, jusqu’aux compactes étendues marines sillonnées de fleuves d’azur sous-marins, là plus légers, ici plus lourds ; jusqu’à l’or fané des haies et des plages telles qu’elles apparaissent derrière les grilles d’une barrière ou magiquement réfléchies sur le coffre-mirage d’une Volkswagen. On en retire l’image d’un monde suspendu entre perdition et innocence : peut-être à la veille d’une catastrophe, peut-être sauvé, au bord de l’abîme, par le battement d’aile d’une colombe. Comme si le regard du peintre, mince judas mi-clos dans la feinte abstraction du visage, réussissait chaque fois à découvrir, derrière l’arrogance des apparences, les angéliques lignes de force, les squelettes portants de l’univers, couverts de couleurs comme les écueils submergés par le flot… (…)




Grand peintre que ce Guccione, si tant est qu’une plume partisane puisse l’écrire. Et elle le peut : encouragée par l’assentiment de tant de personnes, de Moravia à Sciascia, de Susan Sontag à Dominique Fernandez ; mais plus encore soutenue par l’autorité que confère l’émotion : la contre-épreuve puérile, éphémère, aléatoire, mais bénie et décisive des larmes.

Gesualdo Bufalino  Cires perdues  Julliard, 1991  (Traduction : Jacques Michaut Paternò) 











Images : tableaux de Piero Guccione

de haut en bas : (1) Il mare

(2) Il muro del mare, olio su tela, 2010

(3) Le ombre del mare

(4) Piccola marina con cavo

(5) Luna mattutina, olio su tela, 2009-2010 




dimanche 17 mars 2013

L'île prodigieuse (L'isola prodigiosa)



"Inglesi, francesi, tedeschi, borbonici e vigatesi comunque una cosa rilevarono di comune accordo e cioè che su quell'isola non solo non cresceva un'alga, e questo si poteva spiegare, ma non si posava manco un uccello. Terra morta era, che dopo un poco dava nervoso e strammarìa a chi vi stava sopra." 

Andrea Camilleri  Un filo di fumo





Un extrait du très beau livre Cere perse (Cires perdues), de l'écrivain sicilien Gesualdo Bufalino :

Le 28 juin 1831, les marins d’un bâtiment qui naviguait dans le canal de Sicile au large de Pantelleria firent l’expérience d’une peur singulière : ils sentirent la surface de l’eau se fendre et s’arquer sous la quille, tandis que des profondeurs montait un grondement, un hurlement pareil à ceux d’une femme en couches. Ils ne comprirent pas, se signèrent, forcèrent les machines et s’éloignèrent. On sut ensuite que le même jour, à la même heure, les patients des thermes de Sciacca, plongés dans leur baignoire pour les ablutions habituelles, avaient dû bondir hors de leur bain, la température y étant brusquement devenue insupportable. Quelque chose était donc en train de couver dans les entrailles de la mer, et on ne le comprit que quelques jours plus tard, lorsque de la côte on vit surgir une haute colonne de fumées et de vapeurs. Celles-ci une fois dissipées, les quelques courageux qui avaient osé s’approcher découvrirent que l’abîme avait, non sans peine, accouché d’une île de sable noir dont la circonférence mesurait entre trois et quatre kilomètres, mais dont la hauteur ne dépassait guère trois empans, sauf au centre où surgissait un cône de débris de lave encore fumante.




L’île fut aussitôt annexée aux cartes nautiques et régulièrement baptisée, en conformité avec les différentes langues des intéressés : Graham fut le nom donné par les Britanniques, les Français, eux, l’appelèrent Julie, peut-être parce que née en juillet. Ferdinand II de Naples décréta qu’elle porterait son nom et s’en proclama pour d’évidentes raisons de voisinage le seigneur et maître. Maître d’un rien magnifique, à dire vrai. Car à peu de temps de là, le malheureux bout de terre diminua, se rétrécit comme la peau de chagrin du roman de Balzac, publié cette même année 1831. Quelques mois passèrent, et au printemps 1832, l’île avait complètement disparu, ne laissant derrière elle qu’un pullulement de bulles chaudes et des relents de soufre. Non sans avoir vu auparavant quelques personnes fouler son sol par amour de la science ou par curiosité ; l’illustre Walter Scott, entre autres, recueillit en octobre 1831 sur ses rives deux poissons « vraisemblablement morts en raison de la température élevée de l’eau », ainsi qu’un rouge-gorge « venu des terres voisines mourir de faim et de soif sur cet écueil… » (...)




L’île Ferdinandea, disent les dictionnaires, réapparut brièvement en 1863… Pourquoi ne pas espérer la voir réémerger un beau matin ? J’accepte les paris dans un temps rapproché, une vision qui se respecte n’exclut pas le bis. Et s’il est vrai qu’un dieu sophistiqué et ponctuel préside à l’action des mirages, quelque chose finira bien par arriver…

Cela me remet en mémoire ces vers lointains d’Ungaretti : « pareil à une mer instable et légère / qui de loin offre et cache / une île fatale… ». Confirmation ultérieure de l’aura céleste que répand chaque île. Peut-être même que non plus une seule, mais toutes les îles, fausses ou réelles, sont fatales ; toutes, quelles qu’en soient la nature, l’espèce, illustrent la multiplicité des sens et des allégories chiffrées de l’univers : les Emphatiques (Sainte-Hélène, Guernesey, Caprera…) ; les Magiques (l’île d’Alcina, l’île de Pâques, l’île des Voix… [chez Stevenson]) ; les Tragiques (celle de Philoctète, celle du Seigneur des Mouches, celle de Gordon Pym…) comme les Heureuses, les Fortunées… Îles innombrables, toutes difficiles, comme est difficile et double leur nature. Elles rassurent : on peut en faire le tour ; mais elles font peur : on ne peut en sortir. Le bonheur de Robinson est aussi sa condamnation ; à l’inverse des labyrinthes dont le vicieux enchantement tient au fait qu’on peut s’y perdre, les îles, catégoriquement circulaires, réaffirment la certitude, et par là même l’inutilité, de se retrouver. Elles disciplinent la solitude mais la font sentir invincible. Et tandis qu’elles dénoncent l’arbitraire de l’infini, elles en rendent la perte plus douloureuse encore. Cellules de cloître ou de prison, celui qui s’y enferme peut aussi bien en tirer des raisons de croire en Dieu que de désespérer de jamais l’aimer… En somme, l’insularité est à la fois un privilège et une peine, pensez-y deux fois avant d’y venir en vacances, vous qui habitez les grandes plaines où l’on peut toujours marcher devant soi. Ne mesurez pas notre souffle d’après le vôtre. Et surtout, hommes de la terre ferme, ayez pitié de nous qui vivons dans les îles : nous pourrions, d’un moment à l’autre, disparaître.

Gesualdo Bufalino  Cires perdues  Julliard, 1991 (Traduction : Jacques Michaut-Paternò)


Le site de la Fondazione Gesualdo Bufalino








Images : en haut, Marisa Battaglia  L'isola Ferdinandea

tout en bas, Source



samedi 16 mars 2013

Sangue a teatro (Du sang au théâtre)




Je cite ici un nouvel extrait du livre de Masolino d'Amico, Lampadine :

Les décadents français redécouvrirent avec volupté le théâtre barbare et impitoyable des auteurs élisabéthains, et Marcel Schwob consacra le plus inspiré de ses «portraits imaginaires» à Cyril Tourneur, dramaturge dont on ignore tout de la vie, et qu’il présente comme le fils d’un dieu et d’une prostituée. De son côté, Maurice Maeterlinck, l’auteur de Pelléas et Mélisande, a traduit Dommage qu’elle soit une putain, la célèbre tragédie de John Ford, située dans l’Italie corrompue de la Renaissance, et centrée, comme l’on sait, autour d’un inceste. Le clou de la pièce est le moment où Giovanni, qui a engrossé sa sœur Annabella, ayant appris que l’époux de celle-ci a tout découvert et qu’Annabella, repentie, lui a demandé pardon, la tue, puis se donne lui-même la mort. Le meurtre n’a pas lieu sur la scène, mais l’effet saisissant se situe tout de suite après, quand Giovanni se présente devant son beau-frère et les invités d’un banquet en brandissant une épée dans laquelle est fiché le cœur sanglant qu’il vient tout juste d’arracher de la poitrine de sa sœur. 
Anticipant d’une vingtaine d’années les théories d’Artaud sur le théâtre de la cruauté, les maîtres d’œuvre de la première représentation parisienne de la tragédie de Ford décidèrent de provoquer un choc dans le public, et ils placèrent sur la pointe de l’épée de Giovanni un cœur d’agneau, à peine sorti de chez le boucher. Mais cela n’impressionna guère les spectateurs. 
Quelqu’un fit remarquer alors que le cœur d’agneau ne faisait pas  penser à un vrai cœur : il était trop sombre et trop petit. Pour la deuxième représentation, on essaya avec un cœur de bœuf. Mais on n’apercevait depuis la salle qu’une sorte de paquet informe et rougeâtre. Personne ne comprenait ce que cet objet était censé représenter. 
Finalement, par désespoir, on décida de renoncer au vérisme, et un accessoiriste mit au bout de l’épée un morceau de tissu écarlate roulé en boule et recouvert de paillettes scintillantes. 
Et ce soir-là, à l’entrée de Giovanni, la salle tout entière poussa un unique cri d’horreur. 

Masolino d'Amico  Lampadine  il Mulino Ed. 1994 (Traduction personnelle)










Images : Addio, fratello crudele, de Giuseppe Patroni Griffi (1971)



vendredi 15 mars 2013

Come tu non mi vuoi (Comme tu ne me veux pas)




 Je cite ici un deuxième extrait du livre de Masolino d'Amico, Lampadine :

Avec un coupable retard (quand on pense qu’il n’existe pas un seul enregistrement de la voix d’Eleonora Duse, morte en 1924 !), l’Italie, après s’être dotée d’une Discothèque nationale, se préoccupa de conserver les voix de ses hommes les plus illustres, comme Marconi, D’Annunzio, et d'autres encore ; Luigi Pirandello, dramaturge déjà célèbre, même s’il n’était pas encore Prix Nobel, fut lui aussi invité à se prêter à une séance d’enregistrement. L’auteur des Six personnages accepta bien volontiers, et il lut une page de l’une de ses œuvres. 
Ensuite, quand il réécouta sa voix, il fut horrifié. Il n’en reconnaissait pas le timbre, et surtout il n’avait jamais pensé avoir un accent sicilien aussi prononcé. 
« Mais c’est vraiment ma voix ? » demanda-t-il au technicien chargé de la prise de son.
« Oui, mais ne vous en faites pas ! C’est une réaction normale pour quelqu’un qui s’entend pour la première fois. Tous pensent être différents, et personne ne se plaît. » 
Pirandello réfléchit un moment sur cette réponse. 
« J’aurais dû le savoir, dit-il enfin ; au fond, j’ai écrit des pièces sur ce sujet. »

Masolino d'Amico  Lampadine  il Mulino Ed. 1994 (Traduction personnelle)



jeudi 14 mars 2013

Comme des bateaux dans la nuit




 Puissance des rêves

Les historiens sceptiques ont beau jeu pour récuser ce qu’on appelle l’élément onirique des biographies traditionnelles, car, demandent-ils, où est la preuve que tout cela n’a pas été inventé après-coup ? 

Ce serait singulièrement méconnaître la psychologie de l’homme du Moyen Âge qui agissait si souvent par prémonition et voyait dans le rêve un moyen choisi par Dieu pour communiquer avec lui et parfois lui signifier sa volonté. Il en allait de même des visions. Intellectuelles sans doute, mais se présentant avec une précision telle que l’homme avait la certitude de voir une image extérieure à lui-même. À ses yeux, l’illusion n’était pas possible et l’action suivait, tout raisonnement écarté. La psychanalyse n’existait pas pour déranger ce système d’idées forces venues d’un autre monde. Pour l’humanité de ces temps lointains, le sommeil offrait une source d’énergie spirituelle et même de révélations d’ordre mystique. Avons-nous tous beaucoup changé sur ce point ?




Les explorations scientifiques dans les profondeurs du cerveau de l’homme endormi nous livrent des constatations intéressantes sur les intermittences du rêve. On peut priver un homme de ses rêves en le réveillant à l’instant où le songe commence, mais, au bout d’un certain nombre de nuits sans rêves, il mourra. Nous avons besoin de nos rêves pour vivre. Cette vérité magnifique est une découverte de notre temps, mais elle laisse entier le secret de cette vie étrange où l’âme se meut pendant près d’un tiers de notre expérience terrestre. Ayant accompli leur rôle, les rêves s’effacent. Ceux qui restent gardent parfois une apparence de réalité hallucinatoire. L’homme du Moyen Âge n’en faisait pas mystère et se laissait diriger par eux lorsqu’il les croyait venus d’en haut, mais, pour nous, cette imagerie un peu fantomatique est comme une série de souvenirs d’un voyage fait par un irresponsable et nous récusons le témoignage d’un voyageur que ne guide pas la déesse Raison. Il n’en reste pas moins vrai que cette fantasmagorie vitale prend sa place dans notre destinée.




Le rêveur des douzième et treizième siècles, plus près que nous d’un monde instinctif, savait peut-être mieux que nous le croyons faire la part du charnel et du spirituel dans ces confrontations nocturnes de lui-même avec lui-même. Des exemples que nous tenons encore pour historiques lui étaient fournis avec surabondance par des textes de l’Ecriture. Le songe de Jacob qui vit des anges montant et descendant sur une échelle qui atteignait le ciel, celui de Pharaon qui rêva de vaches grasses suivies de vaches maigres et que Joseph élucida. Ces songes révélateurs font irruption dans la nuit de l’Histoire, et cela jusque dans les Temps modernes. Il est intéressant de savoir que, la veille de sa mort tragique, le président Lincoln fit à une réunion de ses ministres le récit du rêve qu’il avait eu la nuit précédente, se voyant dans une barque qui l’emportait en haute mer « sans rames, sans gouvernail, sur un océan sans limites. Je n’ai aucun secours. Je vais à la dérive, à la dérive, à la dérive ! » Et il conclut : « Mais, messieurs, cela n’a rien à voir avec notre travail, voyons les affaires du jour. » Cinq heures plus tard, il mourait au théâtre du coup de revolver d’un fanatique. 

Entre Innocent III et François d’Assise, l’échange se passe de vision à vision, l’une répondant à l’autre, comme des bateaux qui se croisent, la nuit, en pleine mer. 

Julien Green  Frère François  Editions du Seuil, 1983 







Images : en haut et au centre : Giotto, Il Sogno di Innocenzo III (dettagli) (Basilica di Assisi)




vendredi 8 mars 2013

D'une voix légère (2)




D’une voix légère est le titre particulièrement bien choisi d’un recueil de conversations entre Hugues Cuenod et François Hudry. Cuenod y raconte avec beaucoup de spontanéité, de verve et de précision sa longue (plus de soixante ans de chant !) et magnifique carrière. Il suffit de parcourir l’index du volume pour se rendre compte de la qualité exceptionnelle des artistes qu’il a connus et avec qui il a travaillé, les plus grands dans l’histoire de la musique au vingtième siècle... Je cite ici deux passages que j’aime beaucoup et qui illustrent bien le caractère de Cuenod : à la fois curieux, précis et léger, bien loin de tout carriérisme et de tout pesant esprit de sérieux. Dans le premier extrait, il évoque un moment de fou rire avec Teresa Stich Randall, la grande Fiordiligi, l’altière Comtesse des Noces, la magnifique Donna Anna du festival d’Aix-en-Provence, sous la direction d’Hans Rosbaud ; dans le second extrait, il se souvient de son travail avec Visconti dans une production mémorable des Noces de Figaro à la Scala de Milan : 





«À Milan, je chantais un tout petit rôle : c’était le Haushofmeister bei der Feldmarschallin, c'est-à-dire le Majordome de la Maréchale. J’ai pu ainsi voir tout ce qui se passait, profiter du Chevalier à la rose, admirer la direction de Karajan et les voix de toutes ces grandes chanteuses qu’étaient Schwarzkopf, Della Casa et Jurinac. C’était un trio de dames merveilleuses. Je chantais seulement dans le premier acte et faisait entrer et sortir les invités de la Maréchale. J’ai aussi chanté, dans le même théâtre [la Scala], le Capitaine dans Wozzeck d’Alban Berg. C’était une très belle production avec Tito Gobbi, sous la direction de Dimitri Mitropoulos. J’ai chanté, durant la même saison, Basile dans Les Noces de Figaro de Mozart, à Aix-en-Provence, avec Pilar Lorengar, Leonie Rysanek et Teresa Stich-Randall, qui avait une voix comme un violon et était ravissante en scène. J’ai beaucoup chanté avec elle. Nous nous sommes bien amusés dans une production d’Orphée aux Enfers de Jacques Offenbach, au Grand Théâtre de Genève. C’était pendant les fêtes de fin d’année, et nous faisions toujours des plaisanteries sur le plateau. Je chantais le rôle de Styx, où j’étais à genoux devant elle [Stich-Randall chantait le rôle d'Eurydice] en la priant de m’épouser, et j’avais ajouté dans mon texte une réplique dans laquelle je jouais sur son nom. Comme elle s’appelait Stich et que moi j’étais Styx, je lui avais dit : «Ecoutez, épousez-moi : comme ça, vous n’aurez pas grand-chose à changer sur votre carte de visite !» Cela l’avait tellement fait rire qu’elle ne pouvait plus continuer à chanter, le public riait également de bon cœur et nous avions tous attrapé le fou rire. Il ne faut jamais faire ce genre de farce sur scène, car on finit par s’y perdre soi-même...»






«J’ai travaillé avec Luchino Visconti dans Les Noces de Figaro de Mozart, qu’il avait monté à la Scala de Milan, et c’est pour moi un souvenir inoubliable. Non seulement Visconti était un génie du théâtre, mais il avait des idées pour cet opéra, que personne n’avait osé exprimer avant lui. Dans le deuxième acte, par exemple, les meubles qui décoraient la chambre de la comtesse n’étaient pas de style Louis XVI, selon la tradition. La comtesse ne s’était pas meublée à La Belle Jardinière ou à La Samaritaine au dernier moment (!) : c’était une dame de la noblesse qui avait hérité des meubles de ses grands-parents. Elle avait de très beaux tableaux de Poussin, de Lorrain et d’autres artistes anciens. Il y avait aussi dans cette mise en scène de Visconti un clin d’œil politique. Vous savez que c’était un homme d’extrême gauche, bien qu’il fût l’héritier d’une très noble famille milanaise. Au troisième acte des Noces, il avait fait quelque chose qui m’avait beaucoup amusé. Il y avait, à gauche de la scène, un escalier qui descendait beaucoup plus bas dans des jardins pleins de fleurs et de jets d’eau. Mais, pour voir la scène, il fallait prendre une telle hauteur que seules les places de la galerie permettaient de tout contempler. De telle sorte que c’étaient les gens les plus modestes qui voyaient le mieux ce qui se passait. Tout cela était pensé avec une sorte de badinerie sans aucune méchanceté, et c’était là tout le caractère de Visconti. Il avait aussi de véritables coups de génie lorsqu’il nous expliquait ses intentions sur la plateau. J’ai eu de nombreux metteurs en scène excellents, mais j’ai l’impression qu’il les dépassait tous, car il pensait toujours à des situations psychologiques absolument justes. Il s’entendait à merveille avec le chef Carlo Maria Giulini, et c’était un très grand bonheur que de pouvoir travailler dans des conditions aussi idéales.»

Hugues Cuenod D'une voix légère, entretiens avec François Hudry, La Bibliothèque des Arts, 1996




LP "Debussy: 17 Mélodies" (1972)

 

Romance : L'âme évaporée (Claude Debussy / Paul Bourget)

L'âme évaporée et souffrante,
L'âme douce, l'âme odorante
Des lys divins que j'ai cueillis
Dans le jardin de ta pensée,
Où donc les vents l'ont-ils chassée,
Cette âme adorable des lys ?

N'est-il plus un parfum qui reste
De la suavité céleste
Des jours où tu m'enveloppais
D'une vapeur surnaturelle,
Faite d'espoir, d'amour fidèle,
De béatitude et de paix ?...




Image  (en haut) : René-Pierre Favre  (Site Flickr)

jeudi 7 mars 2013

Alla luna (À la lune)








O graziosa luna, io mi rammento
Che, or volge l'anno, sovra questo colle
Io venia pien d'angoscia a rimirarti :
E tu pendevi allor su quella selva
Siccome or fai, che tutta la rischiari.
Ma nebuloso e tremulo dal pianto
Che mi sorgea sul ciglio, alle mie luci
Il tuo volto apparia, che travagliosa
Era mia vita : ed è, né cangia stile,
O mia diletta luna. E pur mi giova
La ricordanza, e il noverar l'etate
Del mio dolore. Oh come grato occorre
Nel tempo giovanil, quando ancor lungo
La speme e breve ha la memoria il corso,
Il rimembrar delle passate cose,
Ancor che triste, e che l'affanno duri !

Giacomo Leopardi Canti






Ô gracieuse lune, je me souviens
Que, voilà maintenant un an, sur cette même colline
Je venais plein d'angoisse te contempler :
Et tu pendais alors sur cette forêt
Comme tu le fais aujourd'hui, l'éclairant tout entière.
Mais voilé et troublé par les larmes
Qui me montaient aux yeux
M'apparaissait ton visage, car tourmentée
Était ma vie ; et elle l'est encore, dans son tour immuable,
Ô lune bien-aimée. Et cependant me plaît
Le souvenir, et le rappel des ans
De ma souffrance. Oh, comme il est agréable
Au temps de la jeunesse, quand long est encore
Le cours de l'espoir et bref celui de la mémoire,
De se ressouvenir des choses du passé,
Bien que cela soit triste, et que le tourment dure !

(Traduction personnelle)



 
La séquence finale du dernier film de Fellini La Voce della luna


« Eppure io credo che se ci fossi un po' più di silenzio, se tutti facessimo un po' di silenzio, forse qualcosa potremmo capire... »

« Et pourtant, je crois que s'il y avait un peu plus de silence, si nous faisions tous un peu silence, peut-être pourrions-nous comprendre quelque chose... »



"Il discorso della luna" (Le discours de la lune) de Jean XXIII (11 octobre 1962)

« Chers fils, j’entends vos voix. La mienne n’est qu’une voix isolée, mais elle reprend la voix du monde entier. Et ici, le monde entier est représenté. On dirait que la lune elle-même s'est hâtée ce soir, regardez-là tout en haut, pour pouvoir observer un spectacle que la basilique Saint-Pierre elle-même en quatre siècles d’histoire n’a jamais pu contempler.
Peu importe ma propre personne – c’est un frère qui vous parle, un frère devenu un père par la volonté de notre Seigneur, mais c’est à la fois la paternité, la fraternité et la grâce de Dieu qui célèbrent ensemble ce que nous ressentons cette nuit, et ce que nous ressentons, nous l’exprimons à la face du ciel et de la terre : la foi, l’espérance, la charité, l’amour de Dieu, l’amour du prochain  — tout ce qui a contribué à l’œuvre du bien sur la route de la paix du Seigneur. Continuons donc, alors, de nous aimer les uns les autres, de prendre soin les uns des autres le long de la route, d’accueillir celui ou celle qui s’approche, et veillons à écarter les obstacles qui se présenteront.
En rentrant chez vous, vous allez retrouver vos enfants. Embrassez-les, faites-leur une caresse et dites-leur : "c’est le Pape qui t’embrasse". Et quand vous les trouverez en larmes, ayez toujours un bon mot pour eux. Pour toute personne qui souffre, ayez une parole de réconfort. Dites-lui : "le Pape est spécialement proche de nous dans les heures de tristesse et d’amertume". Et alors, tous ensemble, sachons toujours nous relever, reprendre vie – pour changer, pour respirer, pour pleurer –, mais toujours pleins de confiance dans le Christ qui nous aide et qui nous entend. Continuons d’avancer sur la route. »


Images : en haut, Renaud Camus (Site Flickr) 

au centre, extrait du film de Fellini, La Voce della luna

mardi 5 mars 2013

Valle dei morti (Vallée des morts)




C'è una piccola valle che s'inoltra
nelle colline così dolci e popolose, solo un tratto
d'ombra visto dal treno, dietro il verde
che fugge e quelle bestie
miti, vacche e cavalli
uguali da un anno con l'altro e quasi immobili
lungo il filo dei giorni.
Ma uno, se alza gli occhi dal suo libro,
o si sveglia smarrito a un sobbalzo,
la guarda per un attimo come si guarda il vuoto.
E tutto è fermo : una coda a mezz'aria,
un getto giallo d'urina, un ghiaccio teso
sui fotogrammi spezzati, un bambino
che salta e resta appeso
al suo gesto giocoso. C'è una casa
e del fumo e un paesaggio tagliato dal treno.
E quell'ombra.

C'è sempre una piccola valle che s'inoltra
e non si sa dove porti
se ci passi
qualcuno mai. Lì vorrei immaginarvi
camminare da soli nei boschi d'autunno,
a modo vostro liberi, senza voltarvi. E non posso.

Fabio Pusterla Folla sommersa, ed. Marcos y Marcos, 2004





Vallée des morts

Il y a une petite vallée qui s'avance
dans les collines si douces et populeuses, un simple trait
d'ombre aperçu depuis le train, derrière les pâturages
qui défilent et ces bêtes
douces, vaches et chevaux
identiques d'une année à l'autre et presque immobiles
dans la suite des jours.
Mais quelqu'un, levant les yeux de son livre,
ou se réveillant égaré en un sursaut,
regarde soudain cette vallée comme on regarde le vide.
Et rien ne bouge : la queue à demi dressée d'une vache,
un jet jaune d'urine, du givre répandu
sur des plaques photographiques brisées, un enfant
qui saute et reste suspendu
dans son geste joyeux. Il y a une maison
de la fumée et un paysage haché par le train.
Et cette ombre.

Il y a toujours une petite vallée qui s'avance

sans que l'on sache où elle conduit
s'il y passe
jamais quelqu'un. C'est là que je voudrais vous imaginer
marcher seuls dans les bois d'automne,
libres, à votre manière, sans vous retourner. Et je ne peux pas.


(Traduction personnelle)





Images : Renaud Camus (Site Flickr)