mardi 1 février 2011

L'Atelier du peintre



"Adì 25, mercoledì : la luna opositione.

Adì 26 cominciai quello braccio di quel bambino che gl'è sotto
Venerdì mi levai una hora inanzi dì e feci quel torso dal braccio in giù.

Sabato feci una coscia e fecesi la festa della tregua ; e la sera cossi uno viso di cavretto.
Adì 29, domenica dell'ulivo, desinai con Bronzino.
Lunedì feci la testa di quel putto
Martedì feci in casa non so che.

Adì primo d'aprile, mercoledì, feci questa altra coscia con tucta la gamba e'l pie'.

Giovedì sancto.
Venerdì mi levai a buon'ora e feci quel torso di bambino
Giovedì feci le gambe, adì 9.
Venerdì uno campo azurro ; e andai a cena con Piero.

Sabato feci sotto a le finestre, di verso la Sacrestia vechia, quella pietra, e intorno a quella figura che vi va ; e mandai gli sparagi, e non vi cenai, a casa Piero."

Jacopo da Pontormo Diario



"Out, out, brief candle !
Life's but a walking shadow"

Shakespeare Macbeth V, 5







J’ai quelquefois le sentiment d’avoir été ensorcelé, d’être la victime (plus ou moins consentante) d’un sort, d’un châtiment (mais pour quels crimes commis ?) qui fait de moi, tant les fins de journées de travail sont rudes et redoutables, un forçat. Pourquoi alors est-ce que je continue quand même ? Pourquoi donc, si rien ne m’y oblige ?

Quel lieu d’enfer devient le soir, l’atelier que je quitte dans la nausée comme un voleur !

Et pourtant j’aime cette fatigue, si grande souvent à la fin de la journée. À l’épreuve du feu, la fatigue fait remonter le corps et supprime un certain état de la pensée.

Fatigue du mental et pas seulement musculaire, scission enfin réduite, sinon abolie, où rien n’est refoulé, fusion, séparation : tout participe de tout, épines d’or, ligne de feu, noire aurore, en un bloc précieux comme le sommeil.





L’atelier est un bien mystérieux théâtre. C’est un lieu invivable et cependant je ne peux pas me passer d’y aller chaque jour. Y a-t-il un seul endroit qui soit plus séparé du monde ?

Vidé par les substances innommables qui sans cesse y transitent, ce lieu est un non-lieu, c’est un lieu qui n’appartient pas. Ni à moi ni à personne. Un territoire neutre, impersonnel. Un territoire commun. Sol instable, et en même temps borne dont j’ai absolument besoin pour ne pas m’effondrer, il est ma thébaïde, ma caverne, mon utérus, ma prison, mon abri, mon blockhaus, mon sémaphore, l’objet de mon exécration. L’atelier est un anti-théâtre, mais aussi un tombeau. Toute ma peinture découle – matériellement et physiquement – de ce lieu. Elle est moulée dedans. C’est l’entrée de la mine, le gisement de l’âme, c’est mon antre, ma réserve de ténèbres, ma forteresse vide, mon château intérieur, mon Plieux, mon Silling. De cette gare – cette plate-forme de navire, ce front, cet avant-poste pour ma drôle de guerre, ce mirador, ce trou noir – de l’atelier, chaque jour, je ressors plus sale et plus taché.


Jean-Paul Marcheschi Le livre du sommeil éditions Somogy, 2001










Images : en haut et au milieu (Source)

en bas (Source)

Source de la vidéo : Site YouTube

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